Jacques Kergoat Centrismes ( 1) L 'article dont nous publions la première partie ci -dessous a été écrit avant la rupture de l'Union de la gauche. JI nous a paru suffisamment actuel pour que nous le publions tel quel sans « réactualisa/ion )).
Centrismes
Première partie Depuis que le mouvement ouvrier existe, à chaque étape de son développement, les révolutionnaires ont toujours été confrontés à l'apparition de courants « centristes », c'êst-à:(iire de courants qui oscillent entre la politique réformiste et la politique révolutionnaire. La tentation a sans doute existé de voir dans ce terme une étiquette commode et une classification facile, qui permettent de se débarrasser, sans analyse sérieuse, de phénomènes somme toute permanents. Tel n'était pas l'avis de Trotsky. Celui-ci écrivait :
« Le centrisme reflète les différents types d'évolution du prolétariat, sa croissance politique, sa faiblesse révolutionnaire, liée à la pression
que toutes les autres classes de la société exercent sur lui. Rien d'étonnant à ce que la palette du centrisme soit aussi colorée . Cela n'implique pas qu 'il faille renoncer à la notion de centrisme ; il faut seulement dans chaque cas procéder à une analyse sociale et historique concrète pour mettre en evidence la nature réelle de telle variété du centrisme. » (« La révolution allemande», Comment vaincre le fascisme , p. 17 3.) C'est bien en effet sur la nécessité de procéder à une « analyse sociale et historique concrète » qu'il faut insister.
Mais il faut avancer encore plus loin : dans Trotsky lui-même, ce n'est pas seulement toute la « palette colorée » du centrisme qui est méticuleusement disséquée. C'est en fait à trois utilisations différentes de la notion de centrisme que Trotsky se réfère ( 1 ). 1. Les trois « centrismes » de Trotsky 1. La bureaucratie stalinienne comme centrisme
Ali est connu que Trotsky et l'Opposition de gauche ont longtemps défini la bureaucratie stalinienne comme un centrisme. Sa politique est décrite comme une série de zigzags, comme une politique en quelque sorte inconsciente (2), oscillant entre les pressions de la gauche et de la droite boukharinienne. Ce centrisme-là n'a pas d'avenir propre : il est en effet u sur la corde raide » entre les classes fondamentales : les nouveaux propriétaires restaurationnistes et la classe ouvrière. Mais si Trotsky dénie ainsi au centrisme bureaucratique toute base de classe réelle, il envisage par contre à plusieurs reprises ses liens avec des couches sociales , des fractions de classe (3). C'est là une démarche qui restera singulière dans ses diverses approches des phénomènes centristes . (1) Dans le Mouvement communiste en France, Pierre Broué avance quatre utilisations différentes du qualificatif « centriste » par Trots ky . La première des quatre utilisations quïl récuse (p. 7) est le 11 qual((icatif appliqué par Trotsky pendant la guerre de 1914-1918 aux socialistes qui ont pris position pour une paix de statu quo, appelés par ailleurs 11 pac((istes. > > Nous n'avons , dans le cadre de cet article, traité des positions de Trotsky qu'à partir de la naissance de l'Opposition de gauche. (2) 11 Les fals({ications staliniennes sont conscientes dans la mesure où elles sont dictées· à chaque moment par des intéréts personnels bien déterminés. Elles sont en méme temps inconscientes dans la mesure où son ignorance grossière ne contrarie pas son arbitraire dans le domaine théorique. >>(«Bas les pattes devant Rosa Luxemburg», Ecrits, t. 1, p. 329.) (3) 11 Le propriétaire qui se relève trouve à s'exprimer, bien que craintivement jusqu 'à présent, par l'intermédiaire de la fraction de droite. La ligne de conduite du prolétariat est
Cette analyse est généralement présemee comme étant concomitante de la période où Trotsky croyait possible de redresser et le Parti bolchevique et l'IC. Les staliniens sont alors« des révolutionnaires confus, mauvais, maladroits, fourvoyés n, avec lesquels il est au besoin possible de s'allier contre la droite restaurationniste. A partir de 1 9 3 3, le constat étant fait que l'IC est défmitivement passée du côté de l'ordre bourgeois, Trotsky rectifiera son analyse : en même temps que commence la marche vers la construction de la IVe Internationale, Trotsky abandonne la qualification de la bureaucratie stalinienne comme centriste. Bref, le centrisme bureaucratique n'aurait été qu'une qualification conjoncturelle, liée à un certain nombre d'erreurs de Trotsky : avoir sous-estimé le processus d'autonomisation de la bureaucratie, n'avoir vu que zigzags là où il y avait déjà une ligne politique affirmée, avoir pris pour des révolutionnaires confus ceux qui étaient déjà des contre-révolutionnaires actifs.
Le problème, pour ceux qui admettent cette explication (4), c'est que si Trotsky admet partiellement l'erreur commise (5), il ne remet pas pour autant en cause l'emploi qu'il a fait durant cette période du terme de « centrisme bureaucratique ». Mieux, il n'y a aucunement simultanéité entre l'abandon de l'espoir de redressement de la Ille Internationale et l'abalfdon du terme de « centrisme bureaucratique » pour qualifier sa politique. Dans un texte de février 1934, c'est même de« décomposition ultérieure » du centrisme bureaucratique que parle Trotsky :
« La définition de la politique de l'IC comme celle d 'un centrisme bureaucratique conserve aujourd'hui également toute sa force . En fait, seul un centrisme peut sauter constamment des trahisons opportunistes à l'aventurisme ultra-gauche; seule la bureaucratie soviétique a pu pendant dix ans donner une base stable à cette catastrophique politique de zigzags. (. . .) Il est clair pour tout le monde que l'effondrement politique de /'IC signifie nécessairement la décomposition ultérieure du centrisme bureaucratique (6). >> défendue par l'opposition. Que reste-il en partage au centrisme? En procédant par élimination on trouve .. . le paysan moyen . » « La crise du bloc centre-droite », Contre le courant, 22 mars 1929 et encore : 11 Dans la présente étape les centristes reflètent dans une mesure toujours plus grande les larges couches des parvenus de la classe ouvrière. 11 « Un kérenskysme à rebours», Contre le courant, 28 janvier 1929. (4) Dallemagne, la Nature de l'URSS, p. 38 ; Abrahamovici, Sur le centrisme, p. 7 et 8. (5) 11 1924, voilà l'annœ du commencement du Thermidor soviétique 11, L. Trotsky, l'Etat ouvrier, Thermidor et Bonapartisme, 1935. (6) Centrisme et IV" Internationale, février 1934.
All réemploira la qualification dans d'autres articles ultérieurs (7), et, en fait, n'abandonnera formellement cette caractérisation qu'en 1937 (8). Le comportement de l'IC en Espagne semble avoir été sur ce point plus décisif à ses yeux que l'expérience allemande.
Bref, ou bien on admet que l'accolement du terme « centrisme bureaucratique» à la politique stalinienne représente une réelle erreur d'appréciation, ou bien on admet que le contenu du terme qu'il employait revêtait un sens réellement différent de celui du « centrisme » des groupes et organisations intermédiaires surgies dans les années trente. Décrire la fièvre chez plusieurs patients ne signifie pas tirer un trait d'égalité entre grippe et malaria. Mais il n'y a pas, en tout cas, de troisième solution.
Les ambiguïtés qui demeurent sur la place exacte de la notion de « centrisme bureaucratique » dans la pensée de Trotsky ont pu alimenter par la suite des erreurs de la IVe Internationale. Ainsi le tournant « entriste>> de 1953 était fondé, non seulement sur la perspective de courants centristes à l'intérieur des partis staliniens, mais sur un possible cours centriste de ces partis eux-mêmes, tel que paraissait le préfigurer le comportement du PCF dans les années 1950-1952. De manière générale, ces ambiguïtés n'ont pas aidé à ce que soit clairement faite la distinction entre les comportements centristes qui pouvaient être ceux de telle ou telle organisation à un moment donné de la lutte de classes et la nature - centriste ou stalinienne, par exemple- de cette organisation. 2. Le centrisme comme déguisement
Un second emploi du terme centrisme par Trotsky a généralement été passé sous silence. ll s'agit de l'époque, relativement brève, où Trotsky estima que les défaites allemande, puis autrichienne avaient à ce point discrédité le réformisme social-démocrate que celui-ci ne pouvait plus se présenter aux travailleurs sous son vrai visage. Trotsky écrit alors :
«La majorité écrasante des réformistes se repeint aujourd'hui délibérément de couleurs nouvelles. Le réformisme fait place aux innom(7) « L'ILP et la JV• Internationale», septembre 1935, Writings 1935-1936. p. 67, et « Encore une fois où va la France», mars 1935. Où va la France, p. 72. · (8) 11 Quelques camarades continuent de caractériser le stalinisme comme un 11 centrisme bureaucratique 11. Cette caractérisation est maintenant totalement dépassée. Sur la scène internationale. le stalinisme n'est plus un centrisme, mais la forme la plus grossière de l'opportunisme et du social-patriotisme. Regardez l'Espagne ! n L. Trotsky, Lettre à JP. Cannon, 10 octobre 1937.
brables nuances de centrisme qui couvrent aujourd'hui le champ du mouvement ouvrier dans la majorité des pays (9). )) Il ne maintiendra cette utilisation de la notion de centrisme comme « déguisement » des organisations réformistes de masse que peu de temps : en fait jusqu'à ce que le tournant droitier de l'IC vers le front populaire et le social-patriotisme vienne redorer le blason de la politique réformiste. Ceci dit, cette appréciation jouera un rôle certain dans le tournant de 1934- l'entrée dans les partis socialistes- même si en France la nécessité d'être présent dans le « front unique » qui se formait entre le PCF et la SFIO fut un argument important. Trotsky écrivait ainsi :
« L'impossibilité d'employer désormais une définition simple, habituelle, fixée une fois pour toutes , est précisément l'expression parfaite du fait que nous avons affaire à un parti centriste, qui, en raison de la lente évolution du pays, réunit encore en lui des contradictions considé -rables ( 1 0). )) En fait, Trotsky avait compris le caractère contradictoire de cette « mode » centriste. Maquillage conscient et cynique pour les chefs réformistes, elle était au contraire prise au sérieux par une partie des travailleurs qui croyaient voir se régénérer leur parti. Confrontées au feu de la lutte des classes , de telles illusions ne pouvaient que voler en éclats. Fondamentalement, c'est cette conception-là qui permit à Trotsky de pronostiquer le développement de courants centristes à l'intérieur des organisations social-démocrates. 3. Le centrisme des organisations intermédiaires
Les caractéristiques avancées par Trotsky de ce qu'il appellera parfois le centrisme moderne -c'est-à-dire les groupes nés de l'éclatement de la ne et de la Ille Internationale- sont parcimonieuses et souvent dispersées. En polémique avec l'ILP (Independant Labour Party), Léon Trotsky met en avant comme éléments d'une attitude centriste : une phraséologie radicale irresponsable sur la grève générale et l'incapaèité à prendre une décision concernant l'Internationale (11), ainsi que ses concessions au pa(9) «Centrisme et IV• Internationale», 22 février 1934. (10) «L'évolution de la SFIO», Writings 1934-1939, p. 49. (Il) « L 'ILP et la IV• Internationale ».
cifisme ( 12). En direction du POUM, ce sont les hésitations par rapport à l'Internationale, l'attitude par rapport au Front populaire, mais aussi plus fondamentalement son indécision pratique, contrastant avec ses déclarations révolutionnaires (13), du moins celles de son aile gauche. Avec Marceau Pivert et le PSOP, la polémique portera sur la conception du parti et le centralisme démocratique, l'Internationale, le pacifisme et le défaitisme révolutionnaire (14). Toutes ces PQlémiques sont en général peu globales, d'apparence conjoncturelle et « psychologisante ». Même dans l'article où il synthétise le plus sa caractérisation du centrisme ( 1 5), Trotsky reste largement descriptif et propose plus une énumération de traits qu'une définition générale du « centrisme » des groupements nés de la ne et nre Internationales . Il propose ainsi dix particularités :
1) Dans le domaine de la théorie, le centrisme est informe et éclectique ; il se soustrait autant que possible aux obligations d'ordre théorique et est enclin (en paroles) à préférer à la théorie la « pratique révolutionnaire » sans comprendre que seule la théorie marxiste est capable de donner à la pratique une direction révolutionnaire.
2) Dans le domaine des idées, le centrisme mène une existence parasitaire : il répète contre les marxistes-révolutionnaires les vieux arguments 1 mencheviques de Martov, Axelrod et Plekhanov, d'ordinaire sans s'en apercevoir ; d'autre part, c'est aux marxistes, c'est-à-dire avant tout aux bolcheviques-léninistes, qu'il emprunte ses principaux arguments contre la droite, en émoussant pourtant le tranchant de leur critique, en se soustrayant aux conclusions pratiques et en privant ainsi leur critique de tout objet.
3) Un centriste proclame volontiers son hostilité au réformisme, mais ne parle pas du centrisme. Mieux, il pense que la notion même de centrisme est « peu claire », << arbitraire », etc. En d'autres termes, le centrisme n'aime pas être appelé par son nom.
4) Un centriste, jamais sûr de ses positions ni de ses méthodes, éprouve de la haine pour le principe révolutionnaire, dire ce qui est : il est en(12) ((Une fois encore sur I'ILP ». Writings, novembre 1935. (13) « Le centrisme de gauche, surtout dans des conditions révolutionnaires, est toujour, prêt à adopter en paroles le programme de la révolution et ne se montre pas avare de phrases ronflantes. Mais la fatale maladie du centrisme est son incapacité à tirer des conclusions de tactique et d'organisation courageuses de ses conceptions générales. 11 (( Le. POUM, parti centriste», 10 mars 1939, la Révolution espagnole, p. 534. (14) Le ((trotskysme» et le PSOP », 25 juillet 1939, Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée, p. 278. (15) ((Centrisme et IV• Internationale», 22 février 1934.
clin à substituer à la politique principielle des combinaisons personnelles et une médiocre diplomatie entre organisations.
5) Il n'est pas rare que le centriste s'efforce de dissimuler son aspect de flâneur dilettante en invoquant le danger du sectarisme : il entend par là, non la passivité propagandiste abstraite du type bordiguiste, mais le souci actif d'avoir une pureté de principes, une clarté de position, un esprit de conséquence en politique, de perfection dans J'organisation.
6) Un centriste reste toujours dans la dépendance spirituelle des groupes de droite, est enclin à rechercher les grâces des plus modérés, à se taire sur leurs péchés opportunistes et à couvrir leurs actions aux yeux des ouvriers.
7) Un centriste occupe, entre un opportuniste et un marxiste, une position un peu analogue à celle du petit-bourgeois entre un capitaliste et un prolétaire : il fait des courbettes au premier et n'a que mépris pour le second.
8) Sur J'arène internationale, le centrisme se distingue, sinon par sa cécité, du moins par sa myopie. Il ne comprend pas qu'à l'époque actuelle, on ne peut construire un parti révolutionnaire que comme partie intégrante d'un parti international . Dans les choix de ses alliés sur le plan international, le centrisme est moins difficile encore que dans son propre pays.
9) Un centriste ne voit dans la politique de l'IC que les déviations « ultra-gauchistes », l'aventurisme, le putschisme et ignore complètement les zigzags droitiers opportunistes (Kuomitang, Comité anglo-russe, politique extérieure pacifiste, bloc antifasciste ... )
1 0) Un centriste recourt volontiers à de pathétiques leçons de morale pour dissimuler son propre vide idéologique : il ne comprend pas que la moralité révolutionnaire ne peut se former que sur la base de la doctrine révolutionnaire et de la politique révolutionnaire.
Sous la pression des circonstances, le centrisme peut même aller jusqu'à accepter les conclusions les plus extrêmes, mais seulement pour battre en retraite et les abandonner ensuite en pratique. S'il reconnaît la dictature du prolétariat, il laissera un vaste espace pour ses interprétations opportunistes . S'il a proclamé la nécessité de la IVe Internationale, il va travailler à construire une internationale deux et demi.
Trotsky expliquera lui-même ses difficultés à donner une définition générale du centrisme: d'abord, parce que celui-<:i 11 scintille aujourd'hui de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel JJ, mais aussi 11 parce que le centrisme, à cause de son amorphisme organique, se soumet difficilement à une définition positive : il se caractérise beaucoup plus par ce qui lui manque que par ce qu'il contient JJ . Et, de toute évidence, les dix points qu'il énumère ne sont pas à mettre tous sur le même plan. Encore qu'ils conservent une grande partie de leur actualité descriptive. Que les amateurs con-
frontent ces dix points avec l'attitude actuelle du PSU français : à part le point 9, qui mériterait d'être sérieusement nuancé, ils trouveront sans difficulté des illustrations concrètes pour chaque point. Il. Les constantes du centdsme des groupes intermédiaires
Il est cependant possible, à travers l'ensemble des polémiques de l'époque, de regrouper ce qui constitue alors pour Trotsky les éléments caractéristiques du centrisme et de déterminer si cela constitue une grille pertinente pour le centrisme d'aujourd'hui
Il y a d'abord des éléments qui prennent une grande place dans la polémique de l'époque, mais qui restent conjoncturels. Il en est ainsi de l'attitude à l'égard de « la guerre qui vient » et de la lutte contre les illusions pacifistes qui marquent alors une série d'organisations centristes comme l'ILP , le PSOP, ou le SAP (16), sans parler de l'évolution radicale du groupe de Lovestone.
Un autre élément doit être réexaminé : c'est le rapport des centristes à la théorie. Trotsky aborde en fait le problème sous deux angles différents : tantôt il reproche aux centristes de se draper volontiers dans la théorie révol utionnaire, mais de se refuser dans les faits à toute pratique révolutionnaire, tantôt au contraire il met en cause l'empirisme des centristes, le fait qu'ils ne croient qu'en la « pratique )) et considèrent tout bagage idéologique comme un poids mort ( 1 7). Les deux attitudes concordent en fait dans le mépris de la théorie. Cependant, ce mépris de la théorie ne fut le fait de8 courants centristes de l'époque qu'à des degrés différents.
Les dirigeants du POUM issus de la gauche communiste ne méprisaient pas la théorie. La production théorique de Nin et d'Andrade, quels que soient ses aspects erronés, était d'ailleurs d'un niveau supérieur à celle des autres dirigeants centristes de l'époque. Et il serait injuste de ne voir dans leurs références théoriques que le déguisement cynique des trahisons quotidiennes. En fait , le glissement du POUM sur des positions centristes emprunte un double cheminement. Le premier consiste à tordre la réalité pour la faire coller avec les références théoriques. Ainsi, la participation du POUM au gouvernement de la généralité de Catalogne ne donnait lieu à aucun accommodement théorique à l'égard du Front populaire ; c'est au contraire la situation en Catalogne qui fut dépeinte de manière idyllique : la révolution y avait pris dès les premiers moments un caractère proléta(16) « Alchimie centriste ou marxisme», Writings 1934-1935, p. 263-271. (17) « Le sectarisme. le centrisme et la IV• Internationale», 22 octobre 1935, Writings 1935-1936, p. 26 . 98 \
rien, la mise sur pied du gouvernement de la généralité mettait fin à une situation de double pouvoir, mais au profit de la classe ouvrière, l'hégémonie prolétarienne y était assurée par la majorité absolue des représentants ouvriers (18). Le deuxième.consistait à maintenir ses principes, mais à s'incliner dans les faits pour ne pas briser l'unité avec les autres organisations ouvrières , la décision de dissoudre les milices en Catalogne en étant un bon exemple. En fait, l'apparition de courants centristes issus des rangs même de la IVe Internationale annonçait un nouveau type de rapport entre certaines organisations centristes et la théorie, ce dont J'évolution ultérieure du courant pabliste sera ua bon exemple. C'est autour de trois autres éléments que s'esquissent les traits fondamentaux du centrisme des groupes intermédiaires. 1. La question de l'Internationale
La plupart des groupes centristes de l'époque, confrontés à la faillite de la ne et de la rue Internationales, se disaient partisans d'une internationale révolutionnaire.
A partir de la conférence de Paris, en 1933, Trotsky eut une démarche constante pour tenter de construire la IVe Internationale avec les groupes centristes . Mais J'Internationale ne restait pour ceux-ci qu'un vœu pieux : il y avait ceux qui souhaitaient abstraitement une internationale révo~utionnai re 11 avec ou sans numéro » (Marceau Pivert), ceux qui plai -daient pour la réunification des deux Internationales (ILP). ceux qui se contentaient d'une coordination lâche où cohabitaient des organisations nationales ayant des politiques radicalement différentes (le Bureau de Londres). ceux qui croyaient qu'il fallait d'abord convaincre les masses de sa nécessité (Daniel Guérin. le SAP). ceux qui pensaient que J'on ne pouvait construire une internationale tant qu'il n'y a pas de partis (le courant autour de Victor Serge). ceux qui se déclaraient formellement pour la IVe Internationale mais ne levèrent pas le petit doigt pour le construire (Nin et Andrade au sein du POUML
Derrière des argumentations diversifiées. tous les courants centristes de l'époque ont en commun le refus pratique de J'Internationale. Abrahamovici pense que cette caractéristique des courants centristes des années trente ne se retrouve pas dans l'après-guerre où le niveau de méséducation sur les questions de J'internationalisme est tel que « la question de l'internationale n'est mème plus 1111 point de désaccord ou de discussion avec les marxistes -révolutionnaires. elle n'existe pas ( 19) >>. Il sous-estime l'acuité (18) Résolution du comité central du POUM. 7 octobre 1936. ( 19) Sur le centrisme. Cahier muge. p. Il
avec laquelle la question de l'internationale réapparaît constamment dans les débats avec les courants ·centristes contemporains. 2. L'organisation d'avant-garde et le centralisme démocratique
Qu'il s'agisse du refus du <<parti-chef» (Marceau Pivert) ou de l'exigence de « la liberté pour les masses »(Victor Serge), Je refus des conceptions léninistes d'organisation et la sous-estimation du rôle du parti furent une caractéristique de la plupart des courants centristes de l'époque (20). Une partie d'entre eux (Je SAP, Je groupe Spartacus du PSOP en France, divers courants belges) cherchèrent chez Rosa Luxemburg une couverture théorique à leurs réticences (21 ). Fascinés par la caricature stalinienne, ils voyaient dans celle-ci Je prolongement naturel du bolchevisme, ils reprochaient aux trotskystes de reprendre les méthodes autoritaires . 3. Le suivisme à l'égard des masses, les préjugés unitaristes et la politique conciliatrice à l'égard des « fronts populaires ,,
C'est là de toute évidence la plus importante caractéristique de ces groupes centristes . La gauche révolutionnaire dans la SFIO, puis le PSOP se prononceront pour un Front populaire de combat et Marceau Pivert participera au gouvernement Blum . Nin sera ministre de la Justice du , gouvernement de la généralité de Catalogne. Le SAP poussera jusqu'au bout la logique en finissant par rallier inconditionnellement la politique de front populaire des staliniens. Certes, dans la plupart des cas , cet opportunisme même sera marqué d'oscillations : Pivert et Nin démissionneront tous les deux rapidement de leurs fonctions gouvernementales et des courants de gauche, dans Je PSOP comme dans Je POUM , tireront un bilan sévère de la participation aux responsabilités gouvernementales . Le PSOP se refusera à adhérer au Comité national du Rassemblement populaire et Je POUM maintiendra son hostilité théorique au Front populaire. Mais la racine de ces compromissions avec la bourgeoisie est commune à l'ensemble des groupes centristes. Elle consiste dans la volonté de « ne pas se couper des masses », donc à ne pas « s'isoler » par rapport aux organisations réformistes dans lesquelles celles-ci se reconnaissent, donc à accepter des « compromis » de plus en plus compromettants avec la politique de celleci, jusque et y compris la collaboration de classes. Rien de plus significatif à cet égard que le discours en vogue dans Je PSOP sur le Front populaire (20) « Alchimie centriste ou marxisme», op. cil. , 1934-/935, p. 284 . point 6 de la conclusion. (21) « Luxemburg et la IV• Internationale>> Writings 1935-1936, p. Ill. lOO
d'en haut Oa collaboration de classes) et le Front populaire d'en bas Oe mouvement populaire) qui permit au pivertistes de cautionner abondamment le Front populaire n° 1 au nom du Front populaire n° 2. Ce « queuisme »-là restera une constante dans l'attitude des groupes centristes intermédiaires.
Si nous reprenons ces trois éléments, nous voyons que èe sont eux qui forment la spécificité du centrisme des groupes intermédiaires par rapport au centrisme de la bureaucratie stalinienne comme par rapport au « centrisme-déguisement ». Sur la question de l'internationale. les staliniens de cette époque n'en niaient nullement l'utilité, ils la voulaient simplement subordonnée aux intérêts nationaux de l'URSS . C'est justement à partir de la décomposition de la TIJ< Internationale que Trotsky cessera de les qualifier de « centristes ». Quant aux sociaux-démocrates, même dans la période où ils se crurent obligés de revêtir leur déguisement centriste, leurs liens de dépendance avec leur propre bourgeoisie suffisaient à les préserver de tout souci internationaliste (à moins que l'on ne considère comme tel les avatars pacifistes).
Sur la question du parti, le staliniens ne remettaient pas en cause son caractère d'avant-garde et sa centralisation : ils se servaient au contraire du drapeau du bolchevisme -la · bolchevisation du PCF n'est pas si loin- pour couvrir leur entreprise de bureaucratisation. Quant aux sociaux-démocrates, ils voulaient bien bavarder sur la dictature du prolétariat, mais non remettre en cause la nature même de leur parti (parti dit de masse et non d'avant-garde) ou sa fonction, essentiellement électorale.
Quant au suivisme à l'égard des masses et aux préjugés unitaristes , la «troisième période» a abondamment démontré que ce n'était pas là le souci permanent des centristes staliniens. Et les sociaux-démocrates déguisés en centristes n'étaient suivistes à l'égard des masses que tant que ce suivisme-là leur permettait de consolider un peu leur base ouvrière sans remettre en cause leur lien avec la bourgeoisie. Et si les uns et les autres se retrouvèrent pour pratiquer une politique de collaboration de classes, ce n'est évidemment pas en fonction d'un quelconque suivisme, mais le fruit d'une politique délibérée.
Insistons donc sur ce fait : il est absolument souhaitable de mettre un pluriel au terme« centristes » ; pas seulement parce que le type de centrisme auquel nous avons affaire- celui des groupes intermédiaireschatoie à nouveau de mille couleurs ; pas seulement parce que les différentes organisations centristes traduisent et modèlent le phénomène centriste de manière différente sur le champ politique. Mais parce que - sans remonter dans la nuit des temps : le « centrisme » de Trotsky avant 1917, celui de Longuet et de Cachin-Frossard, celui de l'Internationale deux et demie- la notion de centrisme a couvert, dans l'emploi qu'en a fait le mouvement trotkyste, trois phénomènes de nature différente. Permettre lOI
que l'on parle aujourd'hui de « centrismes » sans craindre l'hérésie ne nous paraît pas négligeable : trop souvent, nous avons utilisé pratiquement la notion de centrisme comme un fourre-tout, en nous croyant dispensés de l'analyse concrète des courants auxquels nous étions confrontés, la référence de la notion de centrisme paraissant suffire à la définition et en leur conférant ainsi une homogénéité qu'ils n'avaient évidemment pas. III. Sur les différenciations à l'intérieur des groupes intermédiaires
Notre courant a souvent essayé, ces dernières années , d'analyser un certain nombre de différenciation à l'intérieur même du phénomène centriste. Mais. avec le recul, ces différenciations apparaissent souvent superficielles et maladroites. C'est un certain nombre de ces définitions que nous voudrions reprendre ici . 1. Le centrisme comme mouvement pendulaire
Si le propre du centrisme est d'osciller, encore fau t-i l définir entre quoi et quoi . Des formulations erronées ont eu cours sur ce point qui présentaient le centrisme comme étant tout ce qui se situait entre les organisations réformistes et les organisations marxistes -révolutionnaires . La formule employée par Lequenne : 11 Qu 'est-ce que le centrisme dan s la ter -minologie marxiste ? Ou plus exactement que sont les centristes ? Ce sont les organisations qui se situent politiquement entre le réformisme (aujourd 'hui social-démocrate ou stalinien) et le communisme (c'est -à-dire aujourd 'hui les organisations marxistes-révolutionnaires) (22) », dans la mesure où elle tire un trait d'égalité entre centrisme et organisations centristes, peut effectivement prêter à confusion. Le dernier congrès de la Ligue communiste révolutionnaire a abouti à une formule plus correcte : le centrisme oscille entre la réforme et la révolution et non entre les organisations réformistes et marxistes-révolutionnaires . La première formulation présente un double danger : -elle peut induire un glissement sectaire qui ferait de l'extériorité à la section de la IV• Internationale le critère fondamental du centrisme. Nous ferions ainsi l'économie de l'analyse de ce qui est aujourd'hui crise et éparpillement des révolutionnaires (nous y reviendrons). Nous jetterions un voile pudique sur le fait que des courants de type centriste peuvent exister au sein même de la IV• Internationale et ce sans remonter très loin dans notre histoire. Nous risquerions fort d'être myopes quant à la possiC22) « Sur le centrisme », Michel Lequenne, Marx ou crève n• 1.
ble existence de courants centristes à l'intérieur même d'organisation réformistes (dans le Parti socialiste chilien par exemple) ; -elle peut aussi nous amener à une vision réductrice,. réduisant le centrisme aux centristes politiquement organisés. Les modes d'expression du centrisme sont plus larges : il existe aujourd'hui en France un centrisme de type syndical, dans la CFDT par exemple, et qui n'est pas représenté politiquement par le PSU ou telle autre organisation d'extrême gauche : il existe un centrisme journalistique qu'exprime fort bien Politique-Hebdo. Penser que ce n'est que par rapport à une ou des organisations centristes 'que l'on peut avoir une politique, et non par rapport au phénomène luimême est dangereux, car le risque existe alors de réduire la politique à la tactique politique. Bien sûr, ce n'est pas que par rapport à des organisations de type centriste que nous pouvons avoir une tactique politique. Mais nous avons bien une politique à l'égard de tous les modes d'expression du centrisme. Même par rapport aux courants « petits bourgeois radicaux », héritiers du« spontanéisme» et dont Libération est le haut-parleur caricatural, les marxistes-révolutionnaires doivent avoir une politique. Elle consisterait notamment à rompre avec l'idée que ce sont là des scories négligeables sur le chemin triomphal de la contruction du parti révolutionnaire. Faute d'avoir répondu assez tôt aux questions multiples que posaient ces courants, faute d'avoir mis à jour leur élaboration théorique et de s'être ainsi donné les moyens d'une polémique sans complaisance. les marxistes-révolutionnaires ont trop souvent laissé ces courants passer sous la domination d'influences en dernière instance réformistes. Que dire de notre retard et des occasions manquées en ce qui concerne J'écologie. le nucléaire, les phénomènes « nationalitaires », les prisons et la justice, la santé et l'exercice de la médecine, etc. ? Nous ne pouvons nous contenter de justifier ces carences en expliquant que nous marchons. nous. au rythme du mouvement ouvrier. Parler d'un point de vue ouvrier sur ces questions ne signifie pas nous lier nous-mêmes au rythme de maturation de la classe ouvrière. 2. Les bornes politiques des oscillations centristes
Sur les éléments qui les différencient des marxistes-révolutionnaires, les trois éléments déjà mis en évidence par Trotsky (l'Internationale, rôle et nature du parti, suivisme à l'égard des masses) gardent aujourd'hui leur valeur. Peut-être faudrait-il y ajouter des éléments plus conjoncturels : la question de la nature de l'URSS a pris, depuis 1945, dans la délimitation par rapport aux centristes, une importance plus grande qu'elle ne l'avait du vivant de Trotsky. Sur la délimitation entre centristes et réformistes, ne prendre comme pierre de touche que la place stratégique accordée aux conseils ouvriers paraît restrictif. En fait, ce qui distingue fondamentale-
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ment les centristes des réformistes, c'est que les premiers croient à la possibilité de la révolution socialiste. D'où un certain nombre de conséquences : le refus au moins en théorie de la gestion de l'Etat bourgeois, le rejet du « passage pacifique », etc. Le rôle stratégique attribué aux conseils fait partie de ces conséquences. Mais en faire le seul élément de délimitation entre eux et les réformistes risquerait de donner à l'organisation une vision « conseilliste » du centrisme des groupes intermédiaires contemporains qui ne correspondrait qu'imparfaitement à la réalité. 3. Centrisme et éparpillement du mouvement révolutionnaire
L'arrière-fond sur lequel se meuvent les courants centristes est très différent de celui qu'a connu Trotsky. Effectivement. l'éclatement au grand jour de l'imposture stalinienne a entraîné la remise en cause des acquis d'Octobre, du lénisme, voire du marxisme, phénomène dont la facilité avec laquelle se font entendre les «théoriciens» du Goulag n'est que le dernier avatar. Effectivement, nous n'avons plus affaire à quelques groupes centristes hésitant entre la ne et la IIIe Internationale (et en tout cas issus des rangs de l'une ou de l'autre) et que leur impuissance à s'atteler à la construction de la IVe condamnait à la disparition rapide. Aucun courant ne représente aujourd'hui le pôle politique possible qu 'était l'Opposition de gauche pour les révolutionnaires des années trente. Les références des révolutionnaires ne se situent plus par rapport à un débat centralisé entre deux ou trois courants mondialement délimités. A la crise et à l'émiettement du mouvement communiste international se sont surajoutées la révolution cubaine, la révolution culturelle prolétarienne chinoise, diverses expériences nationales parmi lesquelles le Mai 68 français, toute une série d'expériences à travers lesquelles plusieurs courants cherchent leur voie à tâtons. En 1936 en Espagne, en 1938 en France, les seules organisations centristes par rapport auxquelles la Ive Internationale avait à définir sa tactique s'appelaient le POUM et le PSOP : que l'on compare avec la diversité des groupes espagnols et français aujourd'hui, avec la floraison à laquelle a immédiatement donné lieu le processus révolutionnaire portugais.
De ce panorama, il faut tirer des conclusions. Le label « centriste » pouvait dans les années trente s'appliquer avec une grande rigueur aux groupes intermédiaires existants. L'histoire, les débats, les préoccupations étaient suffisamment communes pour qu'une telle caractérisation soit suffisante au-delà de la diversité des situations nationales et des itinéraires ultérieurs. Aujourd'hui l'erreur serait encore plus grave de se contenter de coller à la légère l'étiquette centriste sans aller plus loin dans l'analyse. Bien des courants d'extrême gauche sont aujourd'hui composés de mili-
tants révolutionnaires (« confus. mauvais, maladroits, fourvoyés ») qui cherchent honnêtement les voies et les moyens de la révolution, à travers une crise sans précédent des références communistes et pour lesquels la IVe Internationale n'est pas l'étoile polaire, par rapport à laquelle il importe de se définir en assumant ainsi consciemment sa nature centriste. C'est là une situation durable. Il nous apparaît effectivement plus pertinent, au plan de l'analyse, de considérer qu'il s'agit d'organisations subissant des déviations centristes plus ou moins prononcées, que nous devons analyser précisément, en abandonnant l'idée commode qu'il suffit d'avoir collé l'étiquette. Certaines de ces organisations pourront être considérées comme des courants centristes « authentiques », soit en fonction de leur éclectisme théorique, soit en raison de l'ampleur de leurs oscillations. soit parce qu'elles ont ordonné, avec un minimum de cohérence, la quasi-totalité des principales caractéristiques du centrisme contemporain. Bien entendu, l'examen des déviations centristes dont sont affectées les organisations n'aboutit pas à une échelle de valeurs. Mais il peut nous aider à préciser notre tactique politique. 4. Sur la tentative de préciser des << variétés , de centrisme
On peut alors remarquer que notre courant a tenté à plusieurs reprises de distinguer, à l'intérieur même du centrisme, diverses variétés constituées . Mais les classifications ainsi obtenues paraissent superficielles, voire dangereuses.
La) Ainsi en est-il par exemple de la classification souvent faite entre d'une part les organisations qui comptent sur une régénérescence du mouvement ouvrier traditionnel sous l'influence de la pression des masses (type PSU, Manifesto, PDUP) et celles, au contraire, qui tablent sur la reconstruction de toutes pièces d'un nouveau mouvement ouvrier (type Lü, Révolution! PRP-BR (Portugal), Junte de coordination latino-américaine).
Même en se plaçant uniquement « du point de vue de nos tâches » cette classification paraît largement fausse. On peut sans doute décrire le PSU comme comptant aujourd'hui sur une régénérescence du mouvement ouvrier traditionnel. Mais on ne peut oublier pour autant que le PSU s'est justement constitué sur la base d'une majorité « moderniste » qui se donnait comme axe de préserver la spécificité du PSU par rapport au mouvement ouvrier traditionnel perçu comme archaïque ; et qu'il s'est durablement appuyé, dans sa -construction, sur des couches caractwrisées par leur extériorité au mouvement ouvrier traditionnel : les travailleurs chrétiens radicalisés. Prendre ainsi un élément de l'orientation actuelle du PSU pour caractériser l'organisation PSU risquerait fort de nous faire passer à côté
de la plaque. Les autres exemples donnés ne sont guère plus probants. Sans référence à des spécificités nationales précises, une telle distinction est peu opérationnelle. Que signifie compter sur une régénérescence du mouvement ouvrier traditionnel et miser sur la reconstruction d'un nouveau mouvement ouvrier en Argentine ? Cela a-t-il la même signification qu'au Chili ? Et, même avec les sous-variantes qu'on leur accorde, mettre LO et Révolution! (23) la même catégorie - ceux qui misent sur la reconstruction d'un nouveau mouvement ouvrier- ne peut qu'obscurcir nos tâches . Car ce qui est fondamental en la matière, c'est que l'opportunisme de LO est un opportunisme par rapport à l'ouvrier moyen, à l'ouvrier du rang . Et que l'opportunisme de Révolution ! est un opportunisme par rapport à des secteurs radicalisés de la petite-bourgeoisie et à des secteurs ouvriers sensibles aux thèmes ultra-gauches . De la même manière. J'attitude dénonciatoire qu'ils ont adoptée à l'égard de l'Union de la gauche n'a pas chez l'un et chez l'autre les mêmes racines : elle renvoie pour Révolution ! à son opportunisme par rapport à des secteurs naturel -lement défiants par rapport à tout ce qui n'est pas « les luttes ». Au contraire, elle s'explique, pour LO, par le fait que les nombreux traits qui font partiellement de ce groupe une secte lui permettant d'aller, sans trop de difficultés , à contre-courant de la sensibilité immédiate de sa zone d'infl uence (même si pour ce faire, elle utilise aussi ; l'apolitisme de cette zone d'influence : cf. le thème des « politiciens de droite et de gauche »). Pour prendre un troisième exemple, l'attitude apparemment commune de ces deux groupes par rapport au problème du front unique n'a pas les mêmes raisons d'être : il s'agit pour Révolution ! de miser sur l'existence d'un 11 camp potentiel de la révolution », qu'il suffit de souder dans 11 l'unité populaire » et de garder à J'écart des influences réformistes, en facilitant son autonomisation. Ce camp est assez vaste pour que l'on puisse faire l'économie de s'adresser aux organisations réformistes et pour qu'ils puissent les déborder. LO, au contraire, au niveau de ses explications, n'a pas renié la problématique trotskyste du front unique. Elle se .contente de répéter, avec plus de constance, les erreurs de la LCR lors de son premier congrès ; le rapport de forces ne permet pas d'imposer le front unique, il n'y a pas de parti révolutionnaire ouvrier implanté, nous sommes trop petits, etc. C'est là le reflet de 1 'attitude fondamentalement pessimiste de LO : faisons modestement chacun notre travail dans notre petit coin, du mieux que nous pouvons.
On pourrait prendre d'autres exemples : ils aboutiraient tous au constat que la caractérisation évoquée plus haut obscurcit les tâches que doivent se donner les marxistes-révolutionnaires par rapport à ce courant. (23) Il s'agit du courant regroupé dans l'Organisation communiste Révolution, avant qu'ell~> ne fusionne avec la GOP oour donner naissance à l'OCf.
Car le pessimisme de LO aboutit à une sous-estimation générale des possibilités des révolutionnaires : que l'on se souvienne de l'article paru dans Lutte ouvrière expliquant que le pire qui puisse arriver. ce serait qu'apparaisse la crise révolutionnaire avant que LO ne soit prête. A l'inverse. l'analyse que fait Révolution ! du 11 camp de la révolution » peut parfaitement aboutir au triomphalisme et aux comportements putschistes. Par rapport à ce pessimisme et à ce triomphalisme, nous ne pouvons nous donner des tâches identiques. Pas plus que nous pouvons nous adresser de la même manière aux zones d'influence de LO ou de Révolution ! .
Mb) Une autre caractérisation est à rejeter : celle qui consiste à opposer le centrisme « sénile » et le centrisme « juvénile ». Cette différenciation est généralement utilisée pour expliquer· qu'il y aurait un centrisme « progressiste » dont l'itinéraire serait de partir du réformisme pour se diriger vers le marxisme-révolutionnaire. Peut-être est-il encore peu éloigné des positions réformistes, un peu «jeune», mais la direction qu'il emprunte est bonne. Et il y aurait par ailleurs un centrisme « décadent ». qui, parti des positions proches des marxistes-révolutionnaires, régresserait vers le réformisme de gauche, en intériorisant les « défaites » et les « échecs » des révolutionnaires, dans la confusion et la résignation propres à la sénilité.
Cette caractérisation n'est même pas pertinente au niveau descriptif. A la prendre au pied de la lettre, il faudrait considérer comme « juvénile » le PSOP de Marceau Pivert et « sénile » la gauche du POUM. Globalement juvénile aussi le PSU que l'on présente souvent dans notre courant comme issu de la social-démocratie. Par contre sa minorité pabliste. issue de notre courant, ressortirait, elle, du centrisme sénile. L'histoire s'est inscrite en faux contre ce type de caractérisation : Marceau Pivert a fini par réintégrer la SFIO, mais les vestiges de la gauche du POUM n'ont jamais rejoint le camp réformiste. Petits paquets par petits paquets. c'est la quasi-totalité de la direction historique du PSU qui a fini par rejoindre le PS. alors que, sortis du PSU, les CCA pablistes ne cessent de se revendiquer du camp révolutionnaire.
En fait, cette caractérisation s'avère dangereuse pour deux raisons. La première est qu'elle tend à présenter une possible évolution linéaire des différents types de centrisme. en mettant ainsi au second plan ce qui constitue pourtant la caractéristique fondamentale du centrisme : ses oscillations, son mouvement pendulaire. La deuxième est qu'elle incite à minimiser ce qui détermine pourtant le rôle et la fonction du centrisme : la période dans laquelle il se situe. C'est elle, pourtant, qui fait que le centrisme traduit à sa manière l'élan et la radicalisation des masses ou d'une partie de celles-ci, ou, au contraire, qu'il développe ou théorise leur découragement, leur régression. Faute de cette analyse-là, c'est toute la démarche des marxistes-révolutionnaires à l'égard des centrismes qui risque d'être mal posée.
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Gc) La caractérisation comme « centristes de droite » et « centristes de gauche >> se superpose souvent aux précédentes : on tire volontiers un trait d'égalité entre centrisme de droite et centrisme sénile, centrisme de gauche et centrisme juvénile. Et on désigne volontiers les courants qui veulent reconstruire un nouveau mouvement ouvrier comme centristes de gauche, et centristes de droite ceux qui comptent sur une régénérescence du mouvement ouvrier traditionnel. Il faut ajouter qu'en dehors de ce trait d'égalité les définitions précises de ce qu'est un centriste de droite par rapport à un centriste de gauche ne courent pas les rues. II semble bien, en effet, que les camarades qui emploient ces qualificatifs s'en servent surtout pour distinguer leurs centristes favoris. Ainsi Lequenne nous présente-t-il une étonnante galerie de« centristes de gauche » (24). D'abord, il y a dans les années trente « un centrisme de gauche, d'origine stalinienne, produit du recul de la révolution et de la décomposition de l'Internationale communiste, simplf{iant, mécanisant et dogmatisant selon des besoins localisés cer -taines des leçons du léninisme, centrisme dont le maoïsme première manière est le type supérieur ». Il y a ensuite les dirigeants des partis communistes de Yougoslavie, de Chine et du Vietnam« formés comme des centristes de gauche pendant l'ère centriste de l'Internationale communiste 11. Puis, les partis révolutionnaires nationaux -de type« guévariste », par exemple- << qui nous ont tant de fois montré le chemin de l'action 11. Lequenne y ajoute l'OCT et LO et... le courant Poperen dans le PSU des années soixante.
Il n'est pas difficile de voir que, même sur le plan de la description, ce schéma ne colle pas très bien avec la réalité. Trotsky n'a jamais particulièrement caractérisé le centrisme bureaucratique de l'IC comme centrisme de gauche et si des dirigeants des PC formés dans ce cadre ont pu être formés comme centristes, rien, mais alors vraiment rien, n'oblige à préciser « de gauche ». Quant aux scissions centristes d'origine stalinienne, il serait erroné d'y voir une composante de gauche du centrisme, par rapport à un centrisme de droite, qui serait, lui, d'origine social-démocrate. Ce point a son importance, car il est trop souvent implicitement admis dans notre courant qu'un groupe centriste issu du PC est de « gauche », issu de la sociale-démocratie, « de droite ». On peut certes admettre que ces courants n'ont pas appris la même chose dans les organisations d'où ils viennent, mais cela ne suffit point pour leur donner ainsi une « situation » politique sur l'échiquier du centrisme. Et cela quelles que soient les époques : centristes « de gauche » dans les années trente les courants issus des PC, comme le groupe de Lovestone aux USA, la Fédération catalane de . Maurin, la direction du SAP allemand ? Centristes de gauche aujourd'hui (24) Op. cit.,« Sur le centrisme».
le groupe dirigeant du PDUP-Manifesto (Magri-Rossanda), issu du PCI et aujourd'hui pendu à ses basques ?
Là aussi, ce n'est pas seulement la mauvaise description de la réalité qui est gênante dans ce type de caractérisation. Le problème est qu'elle risque d'épingler des organisations, de prétendre les caractériser à bon compte. Une fois de plus passe alors au second plan ce qui reste le propre des organisations centristes : les zigzags, les oscillations. Il peut y avoir, si l'on tient à employer des termes commodes, des politiques centristes de gauche ou centriste de droite qui sont le propre de tel ou tel moment d'une organisation : mais il n'y a pas d'organisations dont la nature serait d'être centriste de droite ou centriste de gauche parce que la nature du centrisme est justement d'osciller entre positions « de droite» et positions <' de gauche». Les organisations guévaristes que Lequenne range sous le drapeau du « centrisme de gauche » en fournissent un bon exemple : centristes de gauche, aurait-on sans doute dit des Tupamaros menant la guérilla urbaine. Et « centristes de droite », quand ils collaborent avec la bourgeoisie au sein du Frente Amplio. Certes , les organisations concrétisent à des moments donnés telle ou telle forme de déviations centristes. Mais l'ennui serait de ne pas comprendre que c'est justement « à un moment donné » ; et le risque est que les étiquettes « de gauche » ou de « droite » fassent oublier la nécessité de l'analyse concrète de ces déviations . On ne peut alors comprendre que le MES (au Portugal), centriste de droite en 1974, s'épuisant en un rôle de conseil technocratique du MFA , ait pu devenir le MES putschiste, ultra-gauche d'octobre 1975.
En fait, c'est un ensemble de conditions complexes qui permet d'analyser les déviations centristes de telle ou telle organisation, le rôle qu'elle tient, de faire des pronostics sur son devenir. Jouent à cet égard l'histoire de l'organisation et en particulier le passé de son groupe dirigeant, les points de rupture sur lesquels elle s'est constituée, les principales références doctrinales qu'elle se donne (c'est-à-dire, dans la plupart des cas, les quelques emprunts qu'elle fait au marxisme-révolutionnaire et au réformisme, plus ou moins revus et corrigés, en fonction de la volonté de synthèse et de « dépassement » qui est souvent le propre des organisations centristes). Jouent également le type de formation sociale dans laquelle elles se situent (d'autant plus que les organisations centristes sont en général très dépendantes du contexte national), la nature du mouvement ouvrier auquel elles s'adressent et plus précisément le poids, le pôle d'attraction qu'y représentent les réformistes et les marxistes-révolutionnaires. Mais, en dernière analyse, c'est la période, comme nous l'avons déjà dit, qui détermine la fonction et le rôle des centristes et notre attitude par rapport à eux. C'est le fait qu'il y a aujourd'hui montée du mouvement de masse, radicalisation ouvrière, rupture empirique de fractions du prolétariat avec la stratégie réformiste, qui donne en première instance un rôle
« progressiste » au centrisme. Car les organisations centristes se définissent comme « parti-objet », reflet et non plus sujet de la lutte des classes (ce qui est particulièrement net pour les organisations centristes « authentiques »). C'est cette caractéristique de la période qui définit également notre attitude: le débat fraternel, la collaboration, l'éducation. 5. Groupes centristes et sectes
En fait notre courant politique s'est peu intéressé à définir les sectes. On peut trouver dans notre littérature récente un rappel de ce que disait Marx en la matière (Henri Weber dans Qu'est-ce que l'AJS-OC/ ?) : la secte se caractérise par le fait qu'elle privilégie ses intérêts propres par rapport à ceux du prolétariat dans son ensemble. Mais de manière générale, le sectarisme n'est pas utilisé dans notre courant comme un concept, mais employé de manière descriptive et journalistique. Pourtant, Trotsky a donné une définition assez précise du sectarisme comme concept (25). Il distingue et oppose centrisme et sectarisme : le centrisme méprise les principes et la théorie, a en horreur les formules précises. Le sectaire, lui, vit dans un monde de formules toutes faites : il ne comprend pas la relation dialectique entre un programme (achevé) et la lutte de masse réelle, vivante, qui par définition est toujours imparfaite et inachevée. En bref. «le centriste est incapable de comprendre que les principes ne sont pas un poids mort, mais une bouée de sauvetage pour un nageur révolutionnaire. Le sectaire, lui, ne voudra généralement pas nager du tout, afin de ne pas mouiller ses principes (26) ».
Nous pouvons voir aujourd'hui à J'œuvre une série de sectes diverses : elles se caractérisent toutes par leur fétichisation d'un « programme » quelconque, ou tout du moins d'un certain nombre de principes qu'elles sont incapables de transmettre aux masses. Dans la mesure où la lutte de classes réelle ne rentrè pas dans leurs cases, ne correspond pas à leurs principes, elles ne participent pas à la lutte de classes. Et plus la lutte des classes se développe, plus elle emprunte des chemins peu balisés, plus les sectes s'isolent, se replient sur elles-mêmes et sur un « programme » qu'elles ne cessent de polir, se contentant d'une propagande programmatique abstraite. Dans une période de montée de la lutte des classes, le comportement des sectes est à l'opposé de celui des groupes centristes que caractérisent au contraire le mépris du programme et l'opportunisme à l'égard du mouvement des masses.
Il peut certes y avoir des groupes centristes sujets à des déviations sec(25) «Le sectarisme. !e centrisme et la IV' Internationale». Writings 1935-1936. p. 26. (26) Ibid. p. 27.
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taires. voire même (c'est plus rare) des sectes atteintes par des déviations centristes. Mais il reste qu'un certain nombre des caractéristiques du centrisme (mépris de la théorie. opportunisme par rapport au mouvement des masses, empirisme tous azimuts. sont antagoniques avec un certain nombre des principales caractéristiques des sectes (recroquevillement sur le programme, isolement par rapport au mouvement des masses, activité propagandiste abstraite). Les unes et les autres définissent des types différents d'organisation. selon que dominent en la matière les déviations centristes (opportunistes) et les déviations sectaires. Là aussi, nous ne prétendons pas définir une échelle de valeurs absolu.e : groupes centristes et sectes ne se définissent pas par rapport à une théorie : les uns et les autres peuvent être trotskysants, maoïstes, guérilléristes. anarchisants. Ce qui décide. là aussi, c'est la période: dans une période de reflux du mouvement des masses, l'activité des sectes peut se révéler bien moins nuisible que celle des groupes centristes . Même si les sectes auront bien des difficultés à tirer les leçons réelles des défaites précédentes. elles n'ont pas, dans ce type de période. l'activité démobilisatrice des groupes centristes. Et elles peuvent contribuer à transmettre un certain nombre d'acquis à travers les périodes les plus noires (du moins pour les sectes trotskysantes), même si c'est sous forme de produits surgelés. Par contre, en période de montée du mouvement des masses, leur accorder une importance prioritaire serait nous isoler nous-mêmes. C'est aux groupes centristes qu 'il nous faut alors tendre la main : non pas pour nous noyer avec eux, nous savons qu'ils seront drossés par le moindre remous, mais pour leur apprendre à maîtriser. à diriger le flux du torrent. Les groupes sectaires sont sur la rive : nous allier avec eux serait nous transformer nous-mêmes en spectateurs, en commentateurs de la lutte des classes. Même s'îl s'agit de grosses sectes. 6. Groupes centristes, idéologie et couches sociales
Il est tout à fait erroné de décrire les organisations centristes comme porteuses d'une idéologie existant indépendemment d'elles, secrétée par des couches sociales spécifiques. C'était là une des erreurs d'Abrahamovici quand il écrivaitn dans sa brochure de 1969, Marxisme et Petite Bourgeoisie :
«La petite bourgeoisie urbaine, en s'intégrant dans le processus de production de façon spéc~{ique, doit, à plus ou moins long terme, élaborer une idéologie qui reflétera sa situation au sein de la société. » Une telle analyse a bien évidemment une fonction politique. En l'occurrence, elle ne peut que faire accroire que les courants centristes - ou
du moins une partie d'entre eux- sont extérieurs au mouvement ouvrier. représentent en fait << un courant socio-politique issu d'une couche sociale qui ne se rattache au mouvement ouvrier que par des aspirations à un changement révolutionnaire réel, mais confus )). Bien sûr, les racines du centrisme sont d'origine petite-bourgeoise : mais pas plus que le réformisme ou ... certaines pressions dans les rangs de la LCR. Il n'y a pas d'adéquation : une classe = une idéologie = une organisation. Sur ce point, Lequenne a cent fois raison dans la polémique qu'il a entretenue avec Abrahamovici (2 7). Les camarades tentés de voir dans le centrisme un courant petit-bourgeois extérieur au mouvement ouvrier citent volontiers une phrase de Trotsky (28) :
« Le centrisme au sein du mouvement ouvrier joue dans un certain sens le même rôle que l'idéologie petite-bourgeoise sous toutes ses formes par rapport à la société bourgeoise dans son ensemble. )) Mais n'est-ce pas dire précisément, dans le cadre d'un raisonnement par analogie, que le centrisme est un courant au sein du mouvement ouvrier ? Citation pour citation, et puisqu'elles sont extraites du même article de Léon Trotsky, celle utilisée, tout au début de cet article, est plus claire :
« Le centrisme reflète les différents types d 'évo lution du prolétariat, sa croissance politique, sa faiblesse révolutionnaire, liée à la pression que toutes les autres classes de la société exercent sur lui (29). )) Cela induit évidemment une autre méthode- et une autre attitudeque de renvoyer les centristes dans l'enfer de la petite bourgeoisie (radicalisée).
Ceci dit, nous devons éviter tout « sociologisme » hâtif qui nous ferait déduire la nature de classe d'une organisation uniquement des couches dans lesquelles elle est prioritairement implantée, cela ne nous dispense évidemment pas d'analyser précisément la base sociale de chaque organisation. Avec la caractérisation politique que nous en faisons , il y a là aussi un élément que nous prenons en compte pour déterminer notre politique à leur égard. (27) <<Sur le centrisme». op cil., p. 44-46. (28) Commenl vaincre le fascisme, p. 172. (29) Ibid. p. 173.
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7. A propos des " théories >> centristes
Bien sûr, les quelques éléments constitutifs du centrisme des groupes intermédiaires ne constitue en rien une « théorie >> centriste. Il est clair qu'une telle théorie n'existe pas. D'abord, parce que l'indifférence à l'égard de la théorie est souvent le propre des organisations centristes. Ensuite, parce que leur bagage théorique est très souvent fait d'emprunts aux marxistes-révolutionnaires contre les réformistes, aux réformistes contre les marxistes-révolutionnaires. Egalement, il s'agit souvent de rassemblements éclectiques, où cohabitent les « sensibilités » les plus diverses (type de rassemblement dont le PSU post-1968 fournit sans doute le meilleur exemple) et qui ne peuvent subsister quelque temps qu'à condition de ne pas se référer à une théorie précise. Enfin, l'opportunisme congénital des centrismes, la nécessité pour eux de s'adapter aux divers mouvements de masse qui passent devant leur porte, leur fait évidemment ressentir toute référence théorique un peu précise comme un obstacle, une barrière. De manière générale, c'est sa nature même (son mouvement pendulaire) qui interdit au centrisme d'être porteur d'une théorie politique unifiée. Dire cela ne doit pas nous amener à nous désintéresser - ou à ne pas voir -des tentatives de cristallisation théorique qui peuvent avoir lieu à un moment donné dans tel ou tel courant du centrisme international. Pour ne prendre qu'un exemple, on ne peut exclure qu'une convergence ne s'organise un jour autour des thèmes principaux mis en avant par le groupe du Manifesta. Cela est déjà sensible du côté du PSU (rapprochement permis par J'évolution à droite du Manifesta et à gauche du PSU, durant ces dernières années). Des contributions individuelles sophistiquées (le livre de Fernando Claudio sur la crise du mouvement communiste, par exemple) vont dans le même sens. Avec ce type de courants, ce serait une erreur de se contenter de polémiques tactiques et conjoncturelles. Dans le même ordre d'idée, les ambiguïtés des thèmes autogestionnaires peuvent fournir une plate-forme commode pour divers courants centristes. Mais là aussi la production théorique de la LCR ne contribue guère à la clarification : il semble bien que c'est un terrain qu'elle n'approche qu'avec des pincettes. Dire cela signifie bien évidemment rejeter l'attitude fataliste qui consiste à expliquer que les groupes centristes disparaîtront de toute façon d'eux-mêmes, à l'épreuve de la guerre ou de la révolution. Les groupes centristes disparaîtront -ou, plus précisément, n'évolueront vers le marxismerévolutionnaire- qu'en fonction de notre politique. Cette politique doit s'exercer aussi dans le domaine du théorique. Car, les militants qui écoutent aujourd'hui le discours centriste ne sont vas forcément des militants qui ont consciemment rejeté les acquis marxistes-révolutionnaires. Bien souvent, au contraire, ils les ignorent ou, au mieux, n'en ont qu'une vi-
sion caricaturale. Dans ce domaine aussi nos responsabilités sont immenses. 8 . Les groupes centristes comme obstacles
Le mot obstacle étant en la matière mis à toutes les sauces, il importe de préciser sa signification. Et, pour commencer, de rejeter l'analyse qui voit principalement dans les groupes centristes des obstacles, un écran à la politique de front unique, dans la mesure où la réalisation du front unique saperait les bases mêmes de leur existence. Les fondements de cette analyse sont clairs : le centrisme est le produit de la division de la classe ouvrière , division dans les faits entre organisations réformistes et organisations marxistes-révolutionnaires. C'est parce que cette division existe qu'il y a des gens qui hésitent, « ne peuvent, ne veulent ou ne savent choisir » entre les deux pôles . Chaque organisation tendant à lutter pour sa survie, elle lutte aussi pour le maintien des conditions qui permettent sa propre existence : les centristes sont donc amenés à lutter pour le maintien de la division du mouvement ouvrier, contre l'unité ouvrière, contre la politique de front unique ouvrier. En fait, ce sont des diviseurs, des agents actifs de la division ouvrière. Les marxistes-révolutionnaires , eux, luttent contre la division de classe ouvrière, pour le front unique ouvrier. Dans ce combat, les centristes sont évidemment, dès maintenant, des adversaires, des obstacles . Non seulement parce qu'ils sont censés être aujourd'hui contre une politique de front unique, mais parce que la politique de front unique sape les bases de leur existence. Les centristes n'ont donc que deux solutions : ou s'opposer à la politique de front unique et apparaître aux yeux des masses pour ce qu'ils sont, des obstacles , des écrans, des diviseurs ; ou accepter de s'intégrer dans une politique de front unique et donc de collaborer eux-mêmes à leur propre disparition, assumer eux-mêmes leur statut d'avatar centriste. Les marxistes-révolutionnaires, eux, n'ont qu'une possibilité, car ils n'ont qu'une politique : tenter d'englober les centristes dans leur politique de front unique. C'est, nous explique-t-on, ce qui rend « difficile » d'avoir une politique spécifique vis-à-vis des centristes, sans entrer en contradiction avec une politique de front unique.
Dans la vie politique française, cette analyse n'en est pas restée au niveau des écrits. C'est celle qui a commandé, toutes ces dernières années, la politique de l'OCI et dont l'illustration la plus probante a étw le célèbre : << Krivine, Rocard, retirez-vous, Defferre et Duclos, unissez-vous n, des élections présidentielles de 1969. Elle est fausse dans ses fondements.
Elle réduit le centrisme à une oscillation entre des organisations, entre les organisations réformistes et les organisations marxistes-révolutionnaires. Abrahamovici est, sur ce point, très clair. Après avoir écrit que, pouf
que le centrisme existe, il fallait que soit opérée la coupure entre réformistes et révolutionnaires « non seulement en paroles, mais en fait »n il ajoute:
« En tant que réalité politique, le centrisme est déterminé aujourd'hui par la révolution d'Octobre, par la révolution prolétarienne effective. Ce n'est qu'à partir de /917 que les classifications politiques se sont faites et jouent encore maintenant : on sait qui sont les réformistes, qui sont les révolutionnaires, car ils se sont déterminés pratiquement, à la baïonnette pourrait-on dire. Entre Noske et Rosa
Luxemburg, en /9/9, il y a plus que des divergences théoriques (30). ))
En datant ainsi les « classifications politiques » d'Octobre 191 7, Abrahamovici peut décrire un paysage politique d'une grande simplicité. Cela est hélas faux : pour Lénine en tout cas ces « classifications » datent au moins de 1914, comme Trotsky le rappelle lui-même (31 ). Cette périodisation évite à Abrahamovici de prendre en compte les déviations centristes qui ont pu se manifester avant 1 917 et dont un brillant représentant fut... Trotsky ! Elle l'amène à ne pas comprendre que le centrisme est d'abord une oscillation entre la politique réformiste et la politique marxiste-révolutionnaire. Elle lui interdit donc de prendre en compte les déviations de type centriste qui peuvent affecter à des niveaux divers une série d'organisations.
Elle tend à présenter l'hostilité à une politique de front unique comme la - ou l'une des - principale caractéristique des courants centristes. Bien sûr, les courants centristes n'ont pas la compréhension trotskyste de la politique de front unique : mais ce qui caractérise bien plus précisément toute une partie d'entre eux, c'est une conception opportuniste du front unique.
Elle tend à présenter la réalisation du front unique comme l'aboutissement stratégique de la politique des marxistes-révolutionnaires rassemblant dans un vaste front réformistes et révolutionnaires ; le front unique réalisé supprimerait quasi magiquement la politique réformiste au sein de la classe ouvrière. Privé d'un des pôles entre lesquels ils oscillent, les centristes n'auraient évidemment plus de raison d'exister. Il n'en est évidemment rien ; le front unique que nous pouvons réaliser à telle ou telle occasion ne raye pas le réformisme de la carte, mais, parce qu'il mobilise la classe ouvrière, il crée de meilleures conditions pour arracher celle-ci à l'emprise réformiste. Il n'amène pas l'écroulement du centrisme, car celui(30) Sur le centrisme. Abrahamovici, p. 4-5. (31) «Le congrès de liquidation du Komintern», Writings 1935-1936, p. 8.
ci est aussi une conscience intermédiaire, une étape dans la prise de conscience.
Le danger de cette analyse, parce qu'elle ne voit qu'un seul aspect du centrisme - le centrisme comme obstacle, ou mieux comme écranc'est qu'elle interdit toute politique spécifique à l'égard des groupes centristes. L'ensemble de nos tâches à leur égard serait résumé dans notre politique générale de front unique. L'absence de politique spécifique à l'égard des organisations centristes n'aurait d'ailleurs pas grande importance, puisque celles-ci - avatars historiques - sont condamnées à disparaître prochainement. Dans la réalité, comme les organisations centristes ont la peau plus dure et renaissent avec une grande régularitw de leurs cendres, cette absence de politique spécifique se traduit, en fait, par une politique sectaire à l'égard des courants centristes.
Il s'agit bien, au contraire, de prendre appui sur notre politique unitaire spécifique à l'égard des groupes centristes pour mieux développer notre politique de front unique. Cela n'est possible qu'en prenant en considération la double fonction du centrisme. C'est de ce point de vue qu'il est possible de se demander si Lequenne a raison quand il décrit les organisations centristes comme << susceptibles de se transformer en frein de la montée révolutionnaire » (Lequenne, Marx ou crève, n° 1, p. 47), ou si elles sont, d'ores et déjà, un frein à la compréhension qu'ont les travailleurs avancés de ce que sont les perspectives révolutionnaires et les tâches qui en découlent. En effet, la double fonction des groupes centristes peut se définir ainsi : - La constitution et le développement des groupes centristes sont aussi la traduction du mouvement des masses, de la radicalisation de la classe ouvrière et plus particulièrement de ses éléments les plus avancés. Bien sûr, les groupes centristes agissent en retour sur la montée du mouvement de masse et peuvent freiner cette montée. Cela est possible, mais cela n'est pas inéluctable. En dernière analyse, cela dépendra de l'attraction qu'exerceront sur eux les réformistes et les marxistes-révolutionnaires. En ce sens, la formule de Lequenne est correcte. -D'autre part, les groupes centristes ne sont pas capables d'être la direction politique dont la montée révolutionnaire a besoin. En ce sens, de par leur existence même, ils sont, non pas un frein, mais un obstacle à la construction du parti révolutionnaire. Et cela, même si par ailleurs, le développement des groupes centristes traduit le fait que les conditions objectives s'améliorent pour la construction d'un tel parti : ce sont les illusions qu'entretiennent les mieux intentionnés des groupes centristes qui font d'eux un obstacle.
Mais alors, diront certains, si les centristes sont un obstacle à la construction du parti révolutionnaire, ils sont aussi un frein à la montée du mouvement de masse, puisque, en dernière analyse, celui-ci a besoin d'un
tel parti pour s'épanouir. Sans doute. Mais nos propres faiblesses, nos propres carences sont alors aussi un obstacle à la montée du mouvement de masse; et nous ne pouvons pas laisser penser que nous tirons un trait d'égalité entre ceux qui freinent, brisent, dévoient consciemment la montée des masses -les contre-révolutionnaires staliniens et sociaux-démocrates - et ceux dont les hésitations, les erreurs et les incertitudes représentent les limites mêmes de la montée révolutionnaire spontanée.
C'est donc bien parce qu'ils sont un obstacle à la construction du parti révolutionnaire qu'on peut dire qu'il faut détruire les groupes centristes. Encore faut-il s'entendre sur le sens du mot détruire. Car il serait grave d'avoir de cette tâche la compréhension qu'implique l'analyse lambertiste des groupes centristes comme obstacles. Car, alors toute destruction-disparition d'un groupe centriste serait bonne à prendre, même si elle se traduit par la dépolitisation massive des militants qu'il organisait ou par leur passage dans les rangs réformistes : ce serait alors un écran-obstacle qui disparaîtrait entre les marxistes-révolutionnaires et les travailleurs influencés par les réformistes.
Cette analyse est fausse . Si, il y a quelques années, Rocard avait réussi à entraîner l'ensemble du PSU dans le giron du PS il n'y aurait absolument pas eu matière à s'en réjouir. Bien au contraire, il aurait fallu estimer qu'une telle « destruction» du PSU marquait un recul du mouvement de masse . C'est à juste titre que la LCR a expliqué, à l'époque, que c'était l'existence même de la radicalisation ouvrière qui avait fait que Rocard n'avait pu décider qu'une faible minorité du PSU à se tourner vers le PS. Entre la masse des travailleurs et les marxistes-révolutionnaires , il existe d'autres écrans que les atermoiements centristes : ceux-là s'appellent directions réformistes traîtres , cinquante années de nuit stalinienne, l'éducation réformiste quotidiennement dispensée aux travailleurs, la bureaucratie ouvrière ... Détruire les groupes centristes, cela signifie les aider à se rapprocher du marxisme révolutionnaire, combattre leurs erreurs, les éduquer patiemment, tenter de les gagner à la construction du parti et de 1 'Internationale.
Fin de la première partie Jacques Kergoat, le 17 août 1977