L'échec électoral de l'Union de la gauche a ouvert une nouvelle situation politique caractérisée par le fait que pour la première fois depuis six ans le mouvement ouvrier est privé d'un débouché politique immédiat.
La division qui s'est installée entre le PC et le PS depuis septembre 1977 se perpétue avec une âpreté renouvelée depuis mars 1978. A l'origine de l'échec électoral, la poursuite de la division est aussi à l'origine de la facilité avec laquelle la reconduction du gouvernement Barre a pu s'opérer.
Faut-il en déduire que les tensions à l'œuvre dans les rapports entre les classes et que la crise des institutions de la v• République auraient été maîtrisées par la bourgeoisie par la vertu miraculeuse d'un succès électoral ? Tout pronostic sur l'évolution de la situation politique exige de répondre à la question de savoir si Mars 7 8 clôt ou non la période ouverte par Mai 68.
Les changements de période trouvent leurs racines dans des modifications radicales du rapport de forces entre les classes sociales à la suite d'épreuves concrètes de la lutte des classes. Ils se traduisent par l'avantage, même relatif, que peut gagner l'une des classes.
La nouvelle situation politique en raison de la démoralisation qu'elle entraîne parmi les travailleurs peut aboutir à une dégradation sensible des positions de la classe ouvrière. Mais les épreuves sont à venir, et les considérer a priori comme devant conduire à des défaites est faire preuve d'un fatalisme dont il faut démontrer que rien ne le justifie.
1. Giscard est-il le maître du jeu ?
Les commentateurs de la bourgeoisie ont, pour la plupart, sacré le président de la République comme le vainqueur de la consultation électorale. Ceux-là mêmes qui se lamentaient sur les atermoiements du chef que la v• République s'était donné en 1974 ont félicité Giscard de la maîtrise avec laquelle il a su attendre l'ouverture de la crise entre le PC et le PS et lui reconnaissent le fait qu'il serait le maître du jeu. Non seulement Giscard a réussi à reconduire sa majorité parlementaire face à l'union désunie de la gauche, mais il semble asseoir son autorité sur toute la majorité en relèguant le RPR et Chirac dans le rôle d'aboyeur impuissant aux basques du gouvernement.
Les six premiers mois confirment incontestablement cette appréciation superficielle. A la queue-leu-leu tous les dirigeants des grandes organisations ouvrières se sont rendues à l'Elysée pour faire acte d'allégeance à la v• République et à la personne du président. Cette reconnaissance des institutions mises en place grâce au coup d'Etat de 1958 est, depuis de longues années, inscrite aux programmes du PC et du PS . Il n'empêche que la pratique de la v• République, depuis le départ de la SFIO du gouvernement de De Gaulle, a rejeté à l'extérieur du jeu des institutions les organisations ouvrières. Celles-ci, en acceptant la main tendue par Giscard, ont en quelque sorte mis en rapport leurs actes avec leur propre programme et ont ainsi contribué à légitimer le régime et sa majorité.
D'autre part, le RPR apparaît comme une force seconde au sein de la majorité parlementaire. Sa position dominante en sièges de députés ne se traduit ni dans la composition du gouvernement Barre, ni dans les objectifs du premier ministre qui se refuse à envisager une relance de la production. Le groupe parlementaire de Chirac est apparu, de plus, perméable aux manœuvres du président de la République, puisque celui-ci a réussi à imposer son candidat à la présidence de l'Assemblée nationale contre celui de Chirac.
Cette lecture des événements fait toutefois bon marché des contradictions auxquelles doit faire face Giscard. Il n'a pu faire preuve de tant d'aisance que parce que ces contradictions ont été temporairement brouillées par l'euphorie d'un succès imprévu.
La concentration des pouvoirs entre les mains du président de la république est le fait de l'histoire des institutions de la v• République. Elle suppose une adéquation entre la politique du président et celle de la majorité parlementaire pour fonctionner régulièrement. Cette adéquation a été la règle sous les règnes de De Gaulle et de Pompidou qui a hérité du parti construit par le fondateur de la v• République. Il n'est pas indifférent que cela ne soit plus le cas depuis 1974. Giscard
tente d'avancer, de façon complémentaire, dans deux voies pour combler ce handicap. Il s'agit d'abord de construire son propre parti qui a pris le nom d'UDF au cours de la campagne électorale. Alors que De Gaulle a construit l'UDR en renouvelant le personnel bourgeois classique pour s'appuyer sur des combinaisons d'aventuriers qui ont conquis l'appareil d'Etat, Giscard utilise les débris des plus vieux partis bourgeois. Le CDS est l'héritier du MRP qui fit les beaux jours de la IVe République, les républicains indépendants sont issus des vieux notables indépendants et paysans aux réflexes réactionnaires et archaïques. Quant au Parti radical, il n'est pas besoin de développer. La fusion de tous ces vestiges de républiques défuntes, grâce à des directives provenant de l'Elysée, n'est pas tâche aisée. Il faut pour cela surmonter tous les particularismes de ces notables de partis croupions, et réussir à gagner ces éléments à l'adhésion aux réformes que nécessite l'adaptation de la bourgeoisie aux conditions actuelles de la lutte des classes. Cela est loin d'être gagné.
Mais il s'agit aussi pour Giscard de faire une fuite en avant en direction d'une concentration plus poussée de la maîtrise de sa politique en ses propres mains. Parce que Giscard possède une majorité rétive à l'idée d'une collaboration organique avec le PC et le PS, c'est Giscard qui doit monter en première ligne pour s'assurer la collaboration des organisations ouvrières. A l'inverse de De Gaulle qui pouvait apparaître au-dessus des classes, et ainsi se refuser à toute concertation avec le mouvement ouvrier, Giscard est bien plus faible. Il a besoin d'une collaboration ouverte avec les syndicats et les partis (PC et PS) pour consolider son pouvoir.
Le rêve de Giscard, énoncé dans sa brochure électorale Démocratie française, est de gouverner au centre en attirant la majorité du Parti socialiste dans sa sphère d'influence. Pour tenter de concrétiser ce rêve qui, pour être accompli, supposerait une liquidation des institutions bonapartistes, Giscard est obligé de mener directement ses opérations tacticiennes· par dessus sa majorité parlementaire.
Une telle politique n'est possible, du point de vue de la coalition majoritaire, qu'à la condition que le RPR abdique définitivement toute prétention à reconquérir les fractions de l'appareil d'Etat dont Giscard l'a chassé. Le RPR et Chirac ont mené la campagne électorale en jouant Giscard perdant pour mieux se poser en solution de rechange autoritaire pour la bourgeoisie. La défaite électorale de l'Union de la gauche a donc abouti à un échec conjoncturel pour Chirac qui s'est vu obligé d'accuser le coup. Mais il ne lui est pas interdit de relever la tête. La poursuite de la crise économique augmente la nécessité de la restructuration de l'appareil de production aux dépens des secteurs les moins compétitifs face à la concurrence internationale. Tous ces laisser-pour-compte de la crise constituent un vivier dans lequel
Chirac et le RPR espèrent gagner de nouvelles bases d'appui. L'identification structurelle des fractions politiques de la bourgeoisie à des fractions sociales est un exercice assez vain. L'UDF comme le RPR prétendent à gouverner pour toute la bourgeoisie ; ces partis peuvent s'appuyer tactiquement sur telle ou telle couche sociale sans qu'ils les représentent de façon organique. A ceux qui seraient tentés d'identifier le RPR aux petites entreprises parce que Chirac s'en fait le défenseur face à l'élargissement du marché commun, il convient de rappeler que c'est De Gaulle qui a conduit la concentration de l'appareil productif pendant les années soixante aux dépens des petits et moyens paysans qui donnaient leurs voix aux notables centristes, ancêtres de l'UDF.
Mais l'opportunité de voir des fractions de la bourgeoisie s'opposer aux choix de Giscard est ouverte en raison des impératifs de la crise économique. Le RPR et Chirac occupent la position politique qui leur permet de capter à bon compte cette opposition pour mener à bien leur projet de disputer à Giscard la direction de l'appareil d'Etat. Ce faisant, l'existence même du RPR en parti constitué disposant de multiples relais légaux et paralégaux dans toutes les couches de la bourgeoisie constitue un obstacle dressé contre la politique de Giscard.
C'est pourquoi, malgré les apparences données par les six premiers mois de la législature, le président de la république ne dispose pas des outils qui lui permettraient de surmonter la crise des institutions de la ye République. La crise d'orientation et la division du mouvement ouvrier se conjuguent avec le repli conjoncturel de Chirac pour donner à Giscard un sursis. Celui-ci est donc acculé à avancer très vite pendant le répit qui lui est accordé. L'image d'un président ne se préoccupant que de fignoler sa prochaine élection présidentielle ne correspond pas à une réalité bien plus contradictoire. 2. Le choix du libéralisme économique et de l'austérité
En demandant à Barre d'organiser l'austérité dès septembre 1976, Giscard avait semblé faire un pari suicidaire face aux échéances électorales que l'Union de la gauche se promettait de gagner. C'était notamment l'analyse de Chirac qui avait proposé des élections anticipées pour ne mettre en œuvre une politique d'austérité qu'après coup.
Giscard n'a pu gagner son pari que grâce à la division qui s'est installée entre le PC et le PS. Mais en organisant l'austérité dès septembre 76, Giscard n'avait pas le choix en raison de l'ampleur de la crise économique mondiale et de l'aiguisement de la concurrence entre
firmes capitalistes. De plus il a su profiter des conséquences de l'attentisme pré-électoral entretenu par les directions ouvrières. 1977 a été ainsi la première année pleine d'application du plan Barre avec le blocage du pouvoir d'achat. 1977 a été aussi l'année où le nombre moyen de journées de grève a baissé : 2 146 350 contre 3 726 624 en 1976. Ce chiffre fourni par les statistiques officielles masque en partie l'ampleur du recul de l'activité ouvrière, puisque l'année 1977 avait vu se dérouler la journée nationale d'action la plus suivie depuis Mai 68 : le 24 mai 77 à l'appel de toutes les confédérations syndicales.
S'il se confirme que le plan Barre a constitué dès son début l'attaque la plus forte contre le niveau de vie de la classe ouvrière depuis les mesures Pinay de 1958, il faut constater que le plan Barre n'a pas encore abouti à une attaque d'une ampleur équivalente à celles qui sont perpétrées dans d'autres pays d'Europe. Globalement, le pouvoir d'achat de la classe ouvrière s'est maintenu, à l'exception des secteurs où les licenciements et les réductions d'horaires conduisent à une amputation réelle du pouvoir d'achat de la classe ouvrière.
Cette constatation est doublement significative : elle témoigne de la capacité de résistance des travailleurs dans une situation pourtant marquée par la passivité pré-électorale, et de l'incapacité de la bourgeoisie française à répondre de façon satisfaisante aux impératifs de la concurrence intercapitaliste.
Le résultat des élections législatives va-t-il modifier qualitativement la situation et permettre au gouvernement de conquérir un avantage bien plus important ? Telle est la question qui est posée au troisième gouvernement Barre et au mouvement ouvrier.
Blocage maintenu du pouvoir d'achat et organisation de la montée du chômage qui pourrait atteindre deux millions de travailleurs et de travailleuses à la fin de l'année 1978 : ces données de la politique d'austérité ne sont pas nouvelles. Les objectifs énoncés par Raymond Barre dans son discours programme à la nouvelle Assemblée nationale reflètent une continuité dans la voie de l'effort suivie depuis deux ans et promise pour plusieurs années encore.
L'élément nouveau tient dans la volonté délibérée d'aller dans le sens du libéralisme économique. Derrière le fatras idéologique du professeur d'université qui veut régler leur compte aux néo-keynesiens, il y a des mesures concrètes, à commencer par l'annonce de la libération des prix industriels et du commerce. Il s'agit d'organiser un véritable transfert de ressources de l'Etat en direction des grandes entreprises.
Une telle réorientation ne change rien, en soi, au degré de l'exploitation de la classe ouvrière, bien que celui-ci constitue le facteur essentiel du niveau des profits et de la capacité concurrentielle des capitalistes. Cette politique vise par contre à entamer la capacité de
résistance de la classe ouvrière, et à favoriser les firmes capitalistes les plus rentables et les plus capables d'extorquer aux travailleurs la plus-value dont ils sont producteurs.
Le choix du libéralisme, c'est la reconnaissance de la validité de la loi de la jungle en pleine crise économique. La conséquence en est la liquidation des canards boiteux par branches entières, à partir du moment où l'Etat n'injecte plus de fonds publics dans les secteurs condamnés par la concurrence internationale et ne réglemente plus la concurrence au moyen notamment du blocage des prix industriels. La sidérurgie, le textile, la réparation et la construction navale sont les branches dont le gouvernement entend contribuer à la liquidationrestructuration dans les délais les plus brefs.
Les événements du printemps et de l'été ne sont, en la matière, qu'un hors-d'œuvre de ce que rêve de faire le gouvernement en l'absence d'une riposte ouvrière conséquente.
Ainsi, non seulement le gouvernement compte sur le montant total du chômage pour peser sur la combativité ouvrière, mais il s'oriente vers des licenciements massifs, sélectifs, par branches ou régions. Une étude en cours semble indiquer qu'il n'y a pas eu relation significative entre la montée globale du chômage et une baisse de l'activité ouvrière mesurée par le nombre de jours moyens de grève. Il y a par contre une relation étroite entre les licenciements massifs dans une région et la démoralisation des travailleurs si ceux-ci n'engagent pas de luttes : tel a été l'exemple de la sidérurgie lorraine. C'est ce chemin que voudrait emprunter, sur une plus grande échelle, le troisième gouvernement Barre.
Simultanément à la liquidation des canards boiteux, le jeu du libéralisme conduit à favoriser les firmes les plus rentables . La libération des prix de vente des automobiles depuis trois ans a permis aux constructeurs français de rétablir leur situation financière, favorisant incontestablement celui qui utilise les bandes armées de la CFT pour faire régner l'ordre à l'usine, à savoir le groupe Peugeot-Citroën.
A l'heure de l'accroissement des échanges internationaux qui progressent plus vite que la production moyenne des pays capitalistes développés, le gouvernement français ne favorise pas seulement la concentration mais aussi la sélection dans les branches qui permettent à des firmes françaises de se transformer en firmes multinationales capables de supporter le choc de leurs concurrents des Etats-Unis, du Japon ou de la République fédérale d'Allemagne.
De fait, toute une famille d'économistes du Parti socialiste ne conteste pas cet objectif, mais chicanent le premier ministre sur les moyens qu'il met en œuvre en insistant sur le rôle indispensable de l'Etat pour réorienter l'appareil de production capitaliste. Entre les branches que Jacques Attali juge prioritaires pour réorienter de façon
sélective l'industrie française, et celles qui sont mentionnées dans le rapport intérimaire du vn· plan, les différences sont minces.
Lorsque l'on constate que Georges Séguy estime profitable pour l'intérêt national l'implantation de Renault à l'étranger, force est de constater que le secrétaire général de la CGT entonne la même chanson à propos d'une branche dans laquelle les capitalistes français font jeu égal avec leurs concurrents.
Dans l'aiguisement de la concurrence internationale, il y a un concensus de la bourgeoisie française pour s'adapter à la nécessaire spécialisation qu'implique le choix des branches les plus compétitives pour l'industrie capitaliste française.
Le débat porte sur les moyens et sur la capacité politique que possède le gouvernement Giscard-Barre de mener à bien cette orientation face au mouvement ouvrier. Le problème qui est toujours posé à la bourgeoisie française est- celui de restaurer ses taux de profit afin de mener à bien cette réorientation de l'appareil de production.
Dans le climat de démoralisation post-électoral, il a été possible de conclure quelques opérations ponctuelles comme la liquidation des groupes Boussac pour le textile et Terrin pour la réparation navale. Le gouvernement disposera-t-il de la force suffisante pour mener à bien de plus vastes opérations ? Parviendra-t-il à refuser toute relance de la production pour diminuer le chômage ? Parviendra-t-il su!J.OUt à bloquer la progression des salaires de la majorité de la classe ouvrière, condition indispensable à une reconversion réussie ,pour les capitalistes ? L'INSEE a publié des chiffres provisoires indiquant une hausse du salaire horaire moyenne supérieure à 5 p. cent pour le deuxième trimestre 78, c'est-à-dire après les élections législatives. Si un tel chiffre était confirmé, cela constituerait un rude coup pour les espoirs gouvernementaux à entamer sérieusement la résistance ouvrière. Cela signifierait aussi un démenti concret porté aux affirmations sur un profond recul de la classe ouvrière après l'échec électoral de l'Uni on de la gauche.
Les réponses aux interrogations posées sur la poursuite· de la politique gouvernementale tiennent à la manière dont le mouvement ouvrier saura répondre à la nouvelle situation. C'est là que se trouvent les véritables interrogations. 3. La crise de perspectives du mouvement ouvrier traditionnel
Depuis 1972, le programme commun constituait la réponse miracle offerte par le PC et le PS à l'aggravation de la crise et à la volonté croissante de la majorité des travailleurs d'en finir avec le régime. Le fait qu'il constituât un programme de collaboration de classes mainteJO
nant l'économie de marché capitaliste et les institutions de la .V• République, la dénonciation du gage fourni à la bourgeoisie par la signature additionnelle des radicaux de gauche, ont pu être martelés par les communistes révolutionnaires. Il n'empêche qu'en réponse à la plus grande grève générale de l'histoire de la classe ouvrière française, le PC et le PS ont pu gagner la confiance de millions de travailleurs et de travailleuses en promettant de changer la vie grâce au programme commun.
Aujourd'hui le programme commun est rangé dans le musée de l'histoire, il risque d'y rester plus longtemps que la règle du désistement que la direction du Parti communiste avait crû pouvoir brocarder pendant la campagne électorale ..
Le programme commun a toujours constitué une solution réformiste. A l'époque de l'expansion du capitalisme, avant la crise de 197 3-1 97 4, cette solution avait un fondement matériel, celui reposant sur un plus juste partage des fruits de J'expansion capitaliste. L'irruption de la crise a érodé la base de cette solution, car l'expansion capitaliste ne produit plus guère de fruits à partager. De fait, toutes les grandes organisations ouvrières d'Europe occidentale se sont tournées vers l'adaptation à la crise, faisant de l'austérité une vertu nécessaire. De la social-démocratie allemande, britannique, française, aux partis communistes d'Espagne et d'Italie, le même cours a pu s'observer, même s'il s'est traduit bien évidemment par des modalités spécifiques dans l'exercice des responsabilités gouvernementales.
Seul le Parti communiste français a fait exception dans ce chœur des directions ouvrières européennes. Bien entendu, la raison de cette exception ne tient pas à une singularité « ouvrière » du PCF qui lui interdirait de s'adapter à l'austérité, elle tient à la place qu'occupe le PC dans le mouvement ouvrier français face à un parti social-démocrate qui lui dispute son propre terrain d'influence, et à l'engagement que constituait le programme commun envers une participation directe au gouvernement.
Alors que le Parti socialiste s'alignait sur les autres directions ouvrières européennes et était amené à réviser en baisse les revendications contenues dans le programme commun, le PC pratiquait la politique symétriquement inverse.
Ni l'Union de la gàuche, ni le programme commun n'ont mérité cet écartèlement. Le PS a reçu sans réagir l'offensive du PC tout au long de la campagne électorale, car le cynique alignement de la direction de François Mitterrand lui interdisait de pouvoir se justifier devant les travailleurs. Le PC a pris consciemment le risque de l'échec électoral, justifiant devant les travailleurs combatifs sa politique, pouvant conduire à la reconduction de la majorité présidentielle, par l'adaptation du PS à l'austérité. La conséquence en a été la reconduction
Il
effective du gouvernement disposant donc d'une majorité de près de cent sièges au Parlement.
Une telle attente du changement dans lequel se sont engouffrés tant d'espoirs issus de la grève générale de Mai 68 et tant d'aspirations issues de la crise des valeurs de la société bourgeoise débouchant sur un tel échec. Le choc est profond. Le mouvement ouvrier traditionnel n'est pas encore sorti de la commotion qui a succédé à l'échec électoral. Face à la trahison de tant d'espoirs accumulés et de tant de luttes partielles manquées au nom de ce changement électoral, les directions ne peuvent qu'être amenées à rendre des comptes. Le contre-feu à une telle exigence, c'est la poursuite de la division faisant reporter les responsabilités de l'échec sur 1 'autre.
La poursuite aggravée de la division entre le PC et le PS est à la mesure de l'ampleur du choc causé par l'échec électoral. Les deux directions se doivent de brouiller les cartes, de se blanchir de toute faute et d'éviter à tout prix leur propre mise en cause. De ce fait, le programme commun est chaque jour de plus en plus enterré, et l'Uni on de la gauche réduite à une société de conservation des sièges parlementaires.
C'est une crise de perspectives, en ce sens que ni le PS, ni le PC ne proposent la moindre solution qui permette d'indiquer comment se débarrasser du gouvernement Giscard-Barre. Cultivant son autonomie pour le PS, en appelant dans le vide à l'union à la base pour le PC, les deux grands partis se réclamant du mouvement ouvrier se préparent à organiser leurs congrès respectifs.
Le mouvement syndical ne sort pas non plus indemne de l'épreuve traversée. Si la CGT a été la seule confédération syndicale à soutenir ouvertement le programme commun, la CFDT et la FEN définissaient aussi leur tactique en fonction de ce programme commun dont elles adhéraient au cadre stratégique.
Dans la mesure où les confédérations syndicales organisent plus directement et plus massivement les travailleurs, elles sont contraintes de réajuster leur tactique plus rapidement que les partis. Ce qui s'est déjà manifesté au printemps ne peut que se confirmer à la rentrée.
Le « recentrage » de la CFDT est le point-pivot du réajustement des confédérations syndicales. De l'ouragan qui ravage les organisations ouvrières, la CFDT sort la moins atteinte. Alors que le PS et le PC s'entre-déchirent, la CFDT est une sorte de zone franche, puisque c'est un lieu sous influence de militants socialistes choyés par la direction du PC. En couvrant de fleurs la direction de la CFDT tout au long de la polémique électorale, le PCF a dédouané la confédération syndicale qui considère les syndicats italiens et leur sens des responsabilités comme un exemple à suivre.
Ainsi Edmond Maire a eu les mains libres pour répondre aux avan-
ces de l'Elysée sans que ce tournant s'accompagne de remous importants au sein de sa confédération, et de critiques trop vives de la part de la CGT. La réorientation vers la mise en chantier d'une nouvelle politique contractuelle peut ainsi commencer à se mettre en pratique. Il s'agit là d'une évolution particulièrement significative de la part du mouvement syndical.
Depuis le milieu des années soixante, la déconfessionnalisation de la CFDT et ses choix en faveur des principes formels de la lutte des classes avait dessiné une coupure du mouvement syndical en deux blocs, celui reposant sur les accords d'unité d'action CGT -CFDT et l'autre signant les accords à tout prix avec le patronat et les pouvoirs publics, FO et la FEN. Ces deux blocs bureaucratiques ne dessinaient des divergences radicaies d'orientation dans la mesure où il s'agissait pour les uns et pour les autres d'agir dans le strict respect de la perpétuation des rapports de production capitalistes. Les choix tactiques de la CGT et de la CFDT étaient commandés par la nécessité de gagner la masse des travailleurs combatifs formés au travers de la grève générale et des vagues de luttes qui se sont succédées depuis. Cette exigence conduisait l'une ou l'autre à faire de la surenchère, la CFDT dans l'immédiat après Mai 68 jusqu'à la lutte des Lip, la CGT tentant de regagner le terrain perdu en réorientant par exemple son activité en direction des femmes travailleuses depuis 1 9 77.
Le « recentrage » de la CFDT modifie les données de la concurrence entre les confédérations syndicales. Puisque les organisations politiques, PC et PS, n'ont plus de débouché politique à offrir pour l'immédiat, il faut s'adapter au régime en place et à la crise économique qu'il engendre. Le langage « réaliste » de la CFDT trouve ses racines dans cette prise en compte, pour une longue durée, de la crise économique.
Dans une phase d'expansion du régime capitaliste, des luttes partielles peuvent aboutir à des victoires revendicatives. S'insérer dans le carcan d'une politique contractuelle apparaissait ainsi évitable aux directions de la CGT et de la CFDT qui pouvaient épouser la combativité de secteurs de la classe ouvrière, tout en éludant les tâches pour une centralisation des luttes.
L'arrivée de la crise économique bouleverse cette tactique. Les quatre années d'attente des élections législatives ont pu camoufler la nécessité d'une réorientation de la tactique syndicale, puisque l'absence de résultats revendicatifs était compensé par l'espoir du changement par les urnes. L'échec électoral consommé, les confédérations syndicales se retrouvent confrontées au problème, nouveau pour elles, d'organiser la classe ouvrière dans un contexte de crise économique où les fruits de l'expansion sont rares à partager.
Les luttes partielles sont beaucoup plus sûrement condamnées à
l'échec et la simple exigence du maintien du niveau de vie et des conditions d'emploi ne peut être satisfaite sans lutte d'ensemble. Faute de vouloir s'orienter dans cette direction, les confédérations syndicales sont acculées à tomber dans le piège de la politique contractuelle. Celle-ci peut contribuer à renforcer leur capacité d'intervention bureaucratique en échange de miettes qui constituent autant de révisions en baisse des revendications ouvrières. L'exemple de l'accord signé en juillet par la chambre patronale et toutes les fédérations syndicales de la métallurgie confirme ce constat. Le gouvernement, le patronat et la CFDT ont fait grand cas de cet accord exemplaire. Prenons-le donc pour tel. C'est un exemple où le montant des salaires n'est pas consigné et où la revendication d'un salaire minimum national est abandonnée au profit d'une négociation par régions. Le seul contenu de cet accord exemplaire réside dans la définition des modalités institutionnelles grâce auxquelles les syndicats seront habilités à participer à des négociations salariales bisannuelles fondées sur la discussion d'un salaire minimum dont le montant sera défini annuellement, région par région. Ainsi les syndicats ont échangé des miettes -l'espoir d'une certaine élévation du salaire minimum, en deçà de la revendication du SMIC à 2 400 F - contre l'institutionnalisation de leur place dans la fixation des salaires.
En fait, un vaste champ est ouvert pour la négociation de nouveaux droits syndicaux dont la mise en application ne coûtera pas un centime au patronat et ne renforcera pas pour autant la capacité de la résistance ouvrière à l'exploitation capitaliste. C'est ce champ que se propose d'exploiter la CFDT, grâce à sa tactique de «recentrage ».
La CGT se sent contrainte de suivre ce mouvement, tout en tempêtant très fort pour clamer qu'elle ne va pas à la soupe de la collaboration de classes. Ainsi la fédération de la métallurgie n'a fourni aucun argument pour justifier sa signature de l'accord. Au contraire, elle a dénoncé l'intoxication gouvernementale qui faisait de cet accord un accord exemplaire. Pourtant, tout en se défendant, la fédération de la métallurgie CGT a, elle aussi, signé. Cette signature était l'un des espoirs du patronat puisque celle de la CFDT était acquise. « La CGT va-t-elle à Canossa », s'interrogeait crûment la lettre de l'Expansion, quelques jours avant la conclusion de l'accord dans la métallurgie. Allant donc à Canossa, tout en expliquant que cela n'avait aucune signification, la CGT ne pouvait guère mieux illustrer les profondes difficultés dans lesquelles elle se débat.
La CGT, s'étant la plus avancée en défense et illustration du programme commun, c'est la confédération qui supporte le plus directement les contre-coups de l'échec électoral de l'Union de la gauche, et son alignement sur les positions du PC tout au long de la crise entre le PC et le PS. S'avancer trop ouvertement sur la voie de la politique
contractuelle, c'est reconnaître bien rapidement que sa dénE>nciation véhémente de l'austérité et des capitulations du PS était la simple couverture des choix tactiques du PC. Camper sur des positions intransigeantes face au patronat, c'est se condamner à engager des luttes efficaces, c'est-à-dire à envisager la généralisation des luttes face au patronat et au gouvernement. C'est pourquoi l'un des secrétaires confédéraux de la CGT, Jean-Louis Moynot, a justifié les nécessaires adaptations tactiques de la confédération en expliquant dans un rapport pour le CCN de juin 1977 : « La CGT ne doit pas être absente du jeu ».
Si les directions syndicales s'apprêtent donc à se tourner vers la négociation d'accords contractuels, ce tournant n'est pas des plus aisés, car il suppose pour être mené à bien un recul de l'activité de la classe ouvrière. Celui-ci n'apparaît pas très probable à la lumière du potentiel de lutte accumulé par les travailleurs depuis plusieurs années, et des premières caractéristiques de la résistance ouvrière en Mai-Juin 1978.
Après quinze mois d'attentisme, les grèves qui ont éclaté dans près · de sept cents entreprises sur des revendications aussi élevées que les 3 5 heures de travail par semaine ou 400 F pour tous, témoignent d'une résistance concrète de la classe ouvrière qui peut bousculer bien des rêves fondés sur une gestion pacifiée des luttes sociales. De plus, les directions de la CGT et de la CFDT, pour leurs propres intérêts, ne peuvent se permettre d'organiser un recul durable de l'activité des travailleurs. Ce serait la porte ouverte à une montée de Force ouvrière, et la possibilité d'une répression patronale accrue en profitant pour susciter des syndicats maisons.
Ainsi, autant le mouvement syndical avait réussi à tmuver une situation d'équilibre dans les années qui ont fait les beaux jours du programme commun, autant il n'est pas aujourd'hui à l'abri de la crise de perspectives qui traverse tout le mouvement ouvrier tradi- · tionnel. Le mouvement syndical va lui aussi connaître les conséquences de la division entre le PC et le PS puisque celle-ci traverse durablec. ment les rangs des travailleurs, mais c'est aussi en son sein que peuvent s'affirmer le plus rapidement les aspirations à l'unité ouvrière en raison du relatif pluralisme qui existe dans chacune des principales confédérations. 4. Le PC dans la nouvelle situation politique
Cette crise des perspectives frappe de plein fouet les militants du PC auxquels leur direction ne peut qu'offrir l'objectif de reconstruire une union à la base qui serait plus solide tout en conservant les mêmes
1 S'
forces et les mêmes principes d'action. A l'union sans combat ne suit même pas une phase de combat sans union.
Il faut remonter à une vingtaine d'années, en 1956, après la publication du Rapport Kroutchev, pour avoir vu se développer une crise d'une ampleur comparable à celle qui couve aujourd'hui dans le PC. L'énoncé de la longueur de la durée qui sépare ces deux moments peut apparaître comme la reconnaissance du fait que la crise actuelle serait une grande crise. C'est pourtant d'un simple constat qu'il s'agit en prenant le soin de se souvenir que la crise de 1956 n'avait touché pour l'essentiel que les couches intellectuelles du PC, que la crise de l'UEC des années soixante avait été confinée au seul secteur des étudiants, et que la trahison de la grève générale de Mai 6 8 a été acceptée par l'immense majorité des militants du PC. L'ampleur de la crise actuelle ne doit donc pas être mesurée en fonction des pronostics sur la crise profonde qui frappera nécessairement un parti stalinien, mais en fonction de l'histoire propre du PC et de sa capacité à étouffer tout débat naissant. La nouveauté réside précisément dans les difficultés de la direction du Parti communiste à maîtriser de bout en bout un débat, ne serait-ce que parce qu'elle n'a plus les moyens d'exclure tout opposant potentiel.
Jusqu'à présent, la direction du Parti communiste a bénéficié d'un privilège d'infaillibilité. Ce privilège n'avait plus la dimension historique que pouvait posséder le « fils du peuple », Maurice Thorez, mais au plan de la définition des choix tactiques, le bureau politique du PCF détenait le savoir et l'expérience qui justifiaient tous les tournants. Combien de changements ont-ils été acceptés, parfois pour des raisons contradictoires, par les militants, pour la raison que la direction savait bien ce qu'elle faisait et où elle voulait en venir. Ce privilège est mis à mal par la manière dont la direction du PC s'est comportée depuis l'ouverture de la crise entre PC et PS. Les militants du PC qui croient en la bonne foi de leur direction ont quelques difficultés à retrouver la cohérence entre les positions de Georges Marchais à la veille du deuxième tour des élections présidentielles en 1974 et les déclarations du même secrétaire général en pleine polémique antisocialiste. La première conclusion est, qu'au moins à court terme, le bureau politique du PC pourra beaucoup plus difficilement tourner qu'auparavant sur ses choix par-dessus la tête des militants, à l'exemple de l'annonce à la télévision de l'abandon de la dictature du prolétariat ou de l'acceptation de la force de frappe nucléaire.
Si sa marge de manœuvre bureaucratique est ainsi limitée, il n'empêche que la direction du PC réussira largement, pour le court terme, à limiter le débat dans les frontières qu'elle a décrétées. Le poteau indicateur qui sépare l'autorisé de l'interdit est clairement posé : ne pas remettre en cause la totale responsabilité du Parti socialiste dans
l'échec de l'Union de la gauche. S'aventurer dans ce domaine interdit, c'est effectivement poser la question sacrilège : la direction du Parti communiste a-t-elle délibérément pris le risque de l'échec électoral de l'Union de la gauche. Et c'est aussi s'aventurer sur le chemin des réponses interdites, celui qui conduit à prôner l'unité d'action de toutes les forces du mouvement ouvrier.
Les militants qui peuvent s'interroger sur les responsabilités directes de leur parti sont vite étiquetés comme ceux qui veulent trouver des excuses au Parti socialiste ; ce parti social-démocrate d'où viennent toutes les difficultés. La façon dont la direction du Parti communiste monte en épingle l'opposition de Jean Ellenstein indique bien comment celui-ci sert de faire-valoir repoussoir pour étiqueter de droitiers ceux qui adhèrent difficilement à la fable de l'unique responsabilité du PS. Pour repousser une telle étiquette, les critiques de la direction du PC se retrouveront-ils attirés par l'autre versant officiel de la contestation que représente Jeanette Thorez-Vermeersch, depuis qu 'elle a abandonné la pose de la veuve du génial fùs du peuple pour participer, elle aussi, aux shows télévisés. Cette question mérite d'être posée en raison de la confusion qui caractérise les déclarations de certains opposants.
Ainsi l'ouverture du débat au sein du PCF ne signifie pas que celui-ci soit d'emblée clarifié. Bien au contraire, le fait qu'il soit systématiquement brouillé, en fonction même de la dégénérescence bureaucratique dont le parti est atteint, est l'une des données de la situation.
Le débat ne se clarifie pas de l'intérieur, mais bien plutôt à partir des expériences propres du mouvement social et des initiatives que sauront proposer ceux qui construisent depuis des dizaines d'années une organisation communiste indépendante à la suite de la faillite politique des PC stalinisés. La manière dont le PC est amené à voir se transposer en son sein les débats produits par l'activité du mouvement des femmes indique une piste d'éclosion de véritables débats au sein du PC. De même, il est aisé de pronostiquer qu'une poursuite de la stagnation - sinon de recul - de la CGT est porteuse de discussion au sein même du PC sur la tactique à développer à l'égard de la classe ouvrière.
Face à cette crise rampante qui trouve ses racines dans les rapports qu'entretient le PC avec sa sphère d'influence, la direction du PC est de fait sur la défensive, même si les incartades de Georges Marchais peuvent parfois donner le change. Souffler sur le feu de la division avec le PS est une tactique qui peut être momentanément efficace pour faire diversion et pour jouer délibérément le recul de l'activité ouvrière, afin d'éluder la question de l'affrontement avec le gouvernement. S'en prendre aux PC espagnol et italien en raison de leur adhésion à l'élargissement du marché commun peut permettre au
PC de se développer parmi les couches paysannes et petites-bourgeoises du Sud-Ouest.
Mais ces remèdes ne sont pas à la dimension des profonds facteurs de crise qui sont à l'œuvre dans le PC qui vit les contradictions croissantes d'un parti stalinien pris entre ses tentations de s'intégrer à l'appareil d'Etat de sa propre bourgeoisie, ses rapports avec la classe ouvrière qui s'ouvre à la présence d'autres courants politiques, et son histoire marquée par l'ancienne soumission de ses vieux cadres à l'Internationale stalinisée.
C'est pourquoi le réseau de contradictions dans lequel le PC est pris ne permet pas de fournir des explications simplistes à la détermination de sa politique. Il n'est pas besoin de recourir à l'hypothèse de la main de Moscou pour comprendre pourquoi le PC a préféré prendre le risque de différer son accession au gouvernement. Les relations de concurrence avec le PS et les risques réels de perte d'identité propre qu'il prenait en acceptant de participer à un gouvernement dominé par François Mitterrand pour appliquer l'austérité suffisent à expliquer le tournant tactique du PC . Mais les tendances profondes qui jouent en faveur d'une intégration croissante dans l'appareil d'Etat n'ont pas pour autant disparu . Elles peuvent prendre rapidement le dessus dans une autre situation politique. Pour les mener à bien, il n'y a pas d'autre choix qu'une nouvelle union de la gauche retaillée à la mesure de l'acuité de la crise économique .
D'autres combinaisons politiques ne peuvent être exclues par principe. Du compromis historique à l'union nationale, en passant par l'union de la gauche, l'arc-en-ciel des variantes d'une politique de collaboration de classes est fourni. Mais les contraintes qui pèsent sur le choix d'une tactique donnée résident dans le rapport des forces entre les classes et les marges de manœuvre politique dont disposent les directions des organisations ouvrières. Autant l'âpreté de la concurrence entre le PS et le PC, que l'absence d'une menace justifiant le recours à une union nationale ouvertement interclassiste, indiquent que le cadre général de l'Union de la gauche demeure la variante la plus probable d'une accession du PC au gouvernement. L'acceptation des règles constitutionnelles par le PC et le PS repousse à loin une telle éventualité, si on prend comme certitude que l'histoire se déroule comme la rêvent ceux qui gouvernent.
En attendant, et compte tenu de la nature des prochaines élections européennes et présidentielles inscrites au calendrier, la division des rangs des travailleurs sera à l'ordre du jour. C'est une façon pour la direction du PCF de gagner du temps, comme pour bloquer l'implacable développement des contradictions auxquelles elle doit faire face.
En ce sens, la division du PC et du PS est bien un phénomène durable. Mais le temps n'est plus où un parti stalinisé pouvait se déchaîner
dans une entreprise de division historique de la classe ouvrière, à l'exemple des tournants de la III" période. Le Parti communiste est aujourd'hui trop peu sûr de son avenir pour s'engager dans des tournants irréversibles. Il prend ainsi bien soin de maintenir l'union de la gauche au plan des municipalités et de respecter scrupuleusement la règle du désistement malgré les rodomontades de Georges Marchais. C'est qu'il doit aussi tenir compte de l'aspiration à l'unité qui continue à vivre parmi les travailleurs. Le maintien de cette aspiration est d'ores et déjà le plus sûr obstacle à la construction de combinaisons politiques intégrant PS et giscardiens ou PC et RPR. C'est la marque du maintien du rapport des forces entre les classes sociales. Sa dégradation au profit de la bourgeoisie dépend du succès durable des entreprises de division des rangs des travailleurs. 5. L'avenir du PS
Le renouvellement du PS a été l'un des phénomènes marquants des cinq dernières années . Il y a plusieurs interprétations possibles à la croissance de ce parti champignon. Pour les camarades de Lutte ouvrière, c'est la simple application d'un phénomène de physique : avec l'intégration des centristes de Lecanuet au gouvernement de Giscard, l'espace était libre pour le développement du PS qui se serait donc seulement grossi d'éléments bourgeois en quête d'une formation politique. Le PC fournit de prime abord une explication comparable en insistant sur le poids de courants ouvertement bourgeois au sein du PS. Cette explication de la part du PC n'est guère convaincante car elle ne justifie pas dans ces conditions l'âpreté de la concurrence qui s'est aiguisée entre les deux partis et vise à défendre coûte que coûte le monopole du PC sur la classe ouvrière.
Définir le PS comme une organisation ouvrière est justifié par la nature des relations qu'il entretient avec le mouvement ouvrier grâce aux positions majoritaires qu'il a conquises dans les directions des trois syndicats CFDT, FO et FEN, majoritaires parmi les travailleurs face à la seule CGT. Il n'empêche que la nature «ouvrière» du PS connaît des singularités qui expliquent pourquoi la campagne de dénonciation du PC a pu rencontrer un écho au-delà même du cercle des militants. L'origine du développement du PS tient à la manière dont le groupe de François Mitterrand a su l'investir pour le réorienter sur la voie de la discussion d'un programme de gouvernement avec le PC. Si le PS a vu augmenter son influence - tant électorale que directement militante - parmi les travailleurs, il a su aussi gagner des couches entières de l'appareil d'Etat se tournant vers la fatale relève d'équipes gouvernementales usées par vingt ans d'occupation sans
partage du pouvoir. A mesure que la probabilité de la « victoire en votant » augmentait, ce mouvement s'est amplifié. La compétence prégouvernementale l'emportait sur la nécessité de changer la vie. Le PS s'est ainsi renouvelé dans la perspective d'une accession imminente aux responsabilités gouvernementales. L'échec électoral de Mars 78 est donc bien davantage un accident de parcours, même grave ; c'est la première épreuve d'un parti renouvelé qui avait jusqu'à présent volé de victoire en victoire.
Le rôle clé qu'a tendance à occuper Pierre Mauroy indique comment les liens de continuité historique sont forts dans le mouvement ouvrier. A l'heure de la première épreuve, c'est l'héritier direct de la SFIO, qui a su comprendre la nécessité pour ses propres intérêts bureaucratiques d'ouvrir son parti à François Mitterrand, qui relève la tête. C'est lui qui se permet de déclarer publiquement dès l'entre deux tours des élections « le programme commun est un carcan » et qui décrète « l'union de la gauche est biologiquement indispensable au PS ». Ces deux phrases sont plus qu'une habileté manœuvrière pour occuper une position médiane dans la guerre de clans qui commence à faire rage au sein du PS. Elles constituent les données de fond autour desquelles la tactique du PS peut se déployer dans la nouvelle situation politique. Bien des disputes vont entredéchirer le PS : elles porteront sur l'accessoire, car aucun des grands courants potentiels du PS n'a les moyens de proposer une alternative cohérente au choix tracé par l'héritier de la SFIO.
La perspective d'une alliance avec les giscardiens est certainement caressée par de nombreux militants et dirigeants du PS. Mais celle-ci n'est pas réalisable tant que les données de la concurrence entre le PC et le PS demeureront en l'état actuel. Le développement du PS passe toujours par une opposition au gouvernement, même si celle-ci devient de plus en plus respectueuse.
Cet enracinement, même fragile, du PS au sein du mouvement ouvrier est le facteur principal des contradictions potentielles les plus importantes en son sein . A la condition de ne pas se concentrer sur les affrontements entre les quatre tendances désignées par le nom de leurs leaders respectifs, tous candidats présentables à une élection à la présidence de la république !
Le fossé entre les proclamations des motions de congrès et la pratique effective du PS va encore s'élargir. Pour les militants et les militantes confrontés à une pratique réelle dans le mouvement syndical ou d'autres activités de masse, cette contradiction ne peut que s'amplifier. Comme au sein du PC, même si c'est sous d'autres formes, la configuration des débats prévus pour le prochain mois va brouiller les enjeux véritables, ceux qui conduisent à des choix pour la lutte des classes. Il faudra démonter l'imbroglio du jeu biseauté des tendances
officielles pour déceler les points clé de rupture entre la pratique des militants et l'orientation de leur direction. C'est par des propositions d'unité d'action sans exclusive de la base au sommet en direction des instances concernées par les initiatives proposées que la clarification pourra progresser.
La manière dont PC et PS règlent leurs comptes et éludent pour l'immédiat toute initiative centralisée contre l'austérité, le relais de cette politique par les confédérations syndicales, une attaque sélective du gouvernement contre les branches à liquider dans un contexte de montée du chômage : tout concourt à un éclatement de la radicalisation ouvrière. Les secteurs qui avaient été les plus imprégnés par l'influence politique des PC et PS sont ceux qui accusent le plus le coup de la démoralisation. Les bilans différenciés des vagues de lutte passées ont pu être mis entre parenthèses tant qu'il s'agissait d'attendre des élections, ils reviennent aujourd'hui au premier plan de la conscience de ceux et celles qui discutent comment affronter l'austérité. Les mouvements sociaux qui ne sont pas organiquement liés au mouvement ouvrier, comme le mouvement des femmes, les luttes des soldats et de la jeunesse, vont avoir tendance à légitimer leur extériorité organisationnelle en pouvant s'éloigner d'un mouvement ouvrier n'offrant plus de perspectives immédiates.
Cet éclatement de la radicalisation va aussi rejaillir sur les formes de lutte pouvant entraîner un nouvel essor des grèv~s-bouchon , comme dans les années qui avaient immédiatement suivi 1968. Puisque la satisfaction des revendications ne peut être obtenue par une généralisation illusoire dans les conditions actuelles, autant gagner ce que l'on peut tenir dans les secteurs clés d'une chaîne de production. Loin de s'y opposer frontalement, les directions syndicales pourront épouser ces formes d'action, espérant ainsi se prévaloir de quelques succès revendicatifs, même si ceux-ci cultivent les particularismes catégoriels.
Autant la perspective d'une riposte d'ensemble contre l'austérité est objectivement à l'ordre du jour, autant il importe de préciser les biais tactiques d'une telle généralisation, faute de passer à côté des questions concrètes posées par les ouvriers avancés dans la conduite de leurs luttes.
Malgré la trahison de tant d'espoirs, le PS et le PC ont encore un avenir devant eux. Ils avaient réussi à transformer l'union de la gauche en la solution qui constituait le débouché politique attendu par l'immense majorité des travailleurs pour chasser le gouvernement Giscard-Barre. Portant des responsabilités équivalentes dans l'échec, ils constituent encore ceux vers lesquels les travailleurs se tournent pour chercher une solution politique et constater trop souvent leur
impuissance devant une division qui n'en finit pas de se perpétuer.
Le désarroi que suscite cette division est un risque aussi grave que la division elle-même, affaire des militants des principaux appareils. La reconstruction d'une unité de combat de la classe ouvrière ne peut pas contourner la division politique qu'entretiennent PC et PS : elle doit s'enraciner avec toutes les forces du mouvement ouvrier dans les tâches concrètes qu'exigent la lutte contre l'austérité et la prise en compte par le mouvement ouvrier de la lutte des femmes pour leur libération ainsi que tous les mouvements sociaux qui s'affrontent au pouvoir de l'Etat bourgeois.
Toute élection est un reflet déformé du véritable rapport des forces entre les classes. Le fait que les organisations ouvrières aient obtenu au premier tour des élections législatives un pourcentage de voix qui n'ait été atteint qu'une seule fois en 1946, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans toute l'histoire des républiques bourgeoises françaises semble avoir été effacé. C'est pourtant un fait matériel qui doit être rapporté au mûrissement des expériences de la classe ouvrière depuis dix ans.
La politique mise en pratique aussi bien par les forces bourgeoises que par le mouvement ouvrier témoigne de la permanence du rapport des forces entre les classes sociales.
Il y a pourtant un profond décalage entre cette donnée et l'image fournie par la représentation parlementaire issue des élections pour reconduire le même gouvernement que des millions de travailleurs espéraient voir chasser. La fameuse alternance bourgeoise et le recours à des solutions ouvertes de collaboration de classes sont les recettes traditionnelles de la bourgeoisie pour faire supporter l'insupportable. Le mécanisme s'est enrayé en mars 78 .
C'est là un facteur qui peut conduire à l'accumulation de tensions qui ne seront pas nécessairement canalisées par l'attente passive des prochaines échéances électorales.
C'est une raison supplémentaire pour lutter afin de surmonter la division qui traverse les rangs des travailleurs en avançant la nécessité de l'unité ouvrière pour en finir avec l'austérité et un régime dont les facteurs de crise sont toujours à l'œuvre.
Jean-Claude Bernard 15 Aoùt 1978 NOTE • L'acceptation par Robert Fabre d'une mission qui lui a été directement confiée par l'Elysée confirme cette appréciation. Cette opération illustre aussi les limites de l'ouverture politique rêvée par Giscard. Il a été aisé de gagner l'ancien président des radicaux de gauche, car il appartient à une formation extérieure au mouvement ouvrier.