L'apport de Trotsky au marxisme (Interview de Jean Ellenstein) Tu t'es prononcé pour la réhabilitation de Léon Trotsky, et des vieux bolcheviks. Mais es-tu aussi favorable à une réhabilitation théorique et politique ? J. Ellenstein. Le problème, me semble-t-il, ne se pose pas seulement pour Trotsky. Il est nécessaire de réinsérer Trotsky dans l'histoire contemporaine, dans la pensée marxiste, comme un moment de cette pensée et de cette histoire.
Le processus pourrait être le suivant : On commencerait par une réhabilitation pénale; Trotsky a pu se tromper, faire des erreurs, mais ce n'est en tout cas pas un agent des services secrets japonais, allemands, américains, etc. Il fut un dirigeant du mouvement communiste international, et du Parti communiste d'union soviétique, au même titre que tous les autres. Cela ne pose pas de problème pour moi, et je pense pour la plupart des communistes français, aujourd'hui.
Encore faudrait-il qu'ils le disent. Le moment n'en est pas très éloigné - c'est d'ailleurs un peu le sens de ce qu'écrit Francis Cohen dans sa préface à l'URSS et nous - où le problème sera abordé très clairement et très franchement, et sans poser de difficultés. Les difficultés viendront bien entendu du côté soviétique.
Ce qui est le plus intéressant, c'est d'apprécier l'œuvre et la pensée de Trotsky. Il faut d'abord bien s'entendre pour savoir de quel Trotsky on parle. Comme toujours lorsqu'il s'agit d'un personnage qui a une pensée complexe, qui a vécu longtemps et joué un rôle important dans les domaines théorique et politique, chacun a toujours son petit Trotsky. En fait il y a eu plusieurs Trotsky. Ils ont un lien entre eux, mais ils sont différents. Il faut d'abord étudier les diverses étapes, et j'ajouterais les étapes de Trotsky vivant et celles du Trotsky posthume.
Une première étape est celle de sa jeunesse. Je ne développe pas longuement. C'est un militant révolutionnaire, son cas n'est pas très différent de tant d'autres révolutionnaires russes. Il est déporté en Sibérie, il s'évade, vient à Londres; c'est à ce moment que se situe l'épisode du ne congrès du Parti social-démocrate de Russie. Trotsky appartient d'abord à la minorité, puis il s'en sépare. Il adopte une position originale; il n'est ni menchevick ni bolchevick.
Parce qu'il voit chez les menchevicks toutes les faiblesses fondamentales au point de vue de l'orientation révolutionnaire, qui s'épanouiront ultérieurement; et il discerne chez les bolchevicks un autoritarisme, un centralisme jacobin qui l'effraye, et l'éloigne de Lénine, et le fait le combattre énergiquement. Il lui reproche de substituer le parti aux masses et le surnomme« Maximilien Lénine ».
Est-il plutôt proche des bolchevicks que des mencheviks ?
Apparemment, si on pèse le volume et le poids des mots, c'est vrai qu'il a été plus antibolchevick qu'antimenchevick. Mais je ne suis pas sûr qu'on puisse procéder de la sorte. En fait, il a surtout combattu Lénine parce qu'il était plus proche de lui.
La deuxième étape de Trotsky va permettre de mieux dessiner les lignes de force. Il s'agit de la révolution de 1905, et de l'action qu'il y mène; action importante puisqu'il devient le président du soviet de Saint-Pétersbourg. Son rôle est aussi important sur le plan théorique. C'est l'époque où il formule sa conception de la voie révolutionnaire pour la Russie tsariste. Le mérite de Trotsky est d'avoir compris l'idée, profondement marxiste, du processus révolutionnaire, donc d'une révolution qui n'est pas un acte en soi, isolé.
C'est là l'idée qui gît derrière la problématique de la révolution permanente. Conception que 1 'on retrouve dans divers écrits de Marx, notamment en 1850-51, quand il décrit un processus révolutionnaire à propos de la France de cette époque.
Lénine lui-même développe de son côté une réflexion assez semblable. Il y a comme un dialogue de sourds entre Lénine et Trotsky sur ce terrain, puisque dans ses textes de 1906, Lénine reprend l'idée de Marx d'une révolution ininterrompue, position proche de celle de la révolution permanente. C.C. Il y a quand même cette affirmation propre à Trotsky et à Parvus, à l'époque, que contrairement à ce que le marxisme officiel pense, la révolution prolétarienne peut triompher d'abord et plus facilement dans un pays arriéré ... J.E. C'est tout à fait vrai. Mais ce n'est pas une originalité par rapport à Lénine, qui ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme que la chaîne impérialiste se rompt dans son maillon le plus faible ...
Ainsi, leur rapprochement au moment de la Première Guerre mondiale et de la Révolution russe, l'alliance qu'ils concluent, et qui se maintiendra jusqu 'à la mort de Lénine avaient des fondements historiques et théoriques profonds. Elle n'était pas fortuite. Je crois que leurs divergences jusqu 'en 1914 étaient plus tactiques que fondamentales , et peut-être aussi humaines (il faut tenir compte des problèmes particuliers de 1 'émigration). Mais sur le fond on trouve chez l'un et l'autre l'idée du processus révolutionnaire d'une part, et d 'autre part la conception que la révolution prolétarienne était possible dans les conditions de la Russie, parce que ce pays était le maillon faible de la chaîne impérialiste. Ce sont là les bases du rapprochement qui s'accentue après 1914 et les débuts d'une guerre de toute évidence impérialiste.
De ce point de vue, contrairement aux thèses officielles du stalinisme qui subsistent encore dans la tête de beaucoup de militants, on trouve plus de points communs entre Lénine et Trotsky que de points de divergences.
Ils pouvaient dans l'émigration se payer le luxe de querelles interminables, mais dès lors que les événements se précipitent, que la guerre éclate et que la révolution commence, les exigences de l'unité vont s'imposer.
Dès le retour de Trotsky en Russie, en 1917, leurs positions se rapprochent. Je ne dis pas qu'il y a une harmonie totale; il est d'ailleurs normal que dans un parti démocratique il y ait des d\fférences entre les dirigeants. Mais leur accord est très profond. Les divergences entre les deux hommes sont secondaires par rapport à ce qui les unit. C'est cette convergence qui impose Trotsky à la direction du parti bolchevick, et lui donne un rôle considérable, puisqu'en septembre il redevient président du soviet de Pétrograd,
et qu'il est, comme le reconnaîtra plus tard Staline, l'organisateur pratique de la révolution d'Octobre.
Le soutien de Trotsky à Lénine est complet durant toute cette période, en particulier sur le problème de l'insurrection. Les petites divergences qu'ils ont alors sont purement tactiques, et ne sont rien à côté des désaccords entre Lénine, Kamenev et Zinoviev.
C'est alors que commence la troisième étape qui va le conduire jusqu 'en 1923, jusqu'au moment où Lénine est écarté du pouvoir par la maladie. Pendant cette période, la coopération entre les deux hommes est fondamentale, et l'unité de direction du parti bolchevick naît de cette alliance.
Les heurts qui suviennent entre Trostky et Lénine se produisent sur un fond d'accord qui ne s'est pas démenti, et même s'est accentué avec les années.
Lénine n'avait pas plus de désaccords avec Trotsky qu'avec d'autres dirigeants du parti, et sans doute moins qu'avec Staline. Le désaccord le plus sérieux - et là Trotsky a peut-être fait une faute tactique - survient lorsqu 'il refuse la proposition de Lénine de devenir vice-président du Conseil des commissaires du peuple. L'idée de Lénine était probablement de préparer sa succession et de donner à Trotsky la direction de l'Etat.
En fait, Trotsky a les mêmes positions que le groupe dirigeant bolchévique :il accepte la situation qui s'est créée au lendemain de la guerre civile, à savoir que la dictature du parti se substitue à la dictature du prolétariat, substitutisme que Trotsky avait dénoncé en 1903-1904, mais qu 'il accepte en 1921-1922. De même il accepte le rôle de l'Armée rouge, de la tchéka, et consent à ce que les soviets soient vidés de leur contenu démocratique, cela comme conséquence de la guerre civile, qu'il fallait mener jusqu'au bout. Trotsky, comme les autres dirigeants, était prisonnier des contradictions de l'histoire. On sortait d'une guerre civile très éprouvante , et pour les dirigeants bolchevicks, quasiment unanimes, il fallait avant tout relever les ruines et protéger le jeune pouvoir soviétique; et dans ces conditions on ne pouvait que très difficilement développer la démocratie soviétique.
Trotsky s'oppose à Lénine à plusieurs reprises. Il est hostile à la signature du traité de Brest-Litovsk en février 1918, car il craint de gêner la future révolution allemande, mais il finit par laisser les mains libres à Lénine. Il propose la militarisation du travail au lendemain de la guerre civile et Lénine doit combattre les tendances autoritaires de Trotsky qui entendait mettre les syndicats au pas.
Ces divergences cependant ne doivent pas masquer le rôle
fondamental de Trotsky à la tête de l'Armée rouge, et le soutien que Lénine lui apporte dans la conduite de la guerre civile.
L'éloignement du pouvoir de Lénine, puis sa mort rendront les choses encore plus difficiles. L'URSS est alors un pays encerclé, menacé, en butte à l'hostilité de tous les pays capitalistes; il fallait remettre le pays au travail par différents moyens, essentiellement par la NEP.
La NEP, c'est l'ouverture économique; on en revient à une économie de transition avec coexistence de modes de production différents et un Etat qui resterait par contre monolithique; donc le libéralisme économique de la NEP n'a pas été accompagné d'une transformation parallèle de l'Etat.
La NEP a même été une raison supplémentaire pour maintenir la rigueur de 1 'Etat.
La mort de Lénine ouvre la quatrième période de la vie de Trotsky. Une étape qui va être marquée par des conflits dans ce parti, qui expriment des divergences stratégiques.
C'est le moment où Trotsky comprend, me semble-t-il, partiellement certains problèmes. Il saisit la nécessité de la démocratie dans le parti, mais il n'insiste pas sur le besoin d'une large démocratie de la vie soviétique et des institutions étatiques. Ce qui était également le cas de Lénine, comme on peut le constater en lisant ses derniers écrits qui critiquent le nationalisme grand-russe, la bureaucratie, mais sont muets sur la question de la démocratie politique.
Or, nous savons fort bien que sans démocratie politique, sans le respect rigoureux des droits et libertés démocratiques : liberté d'association, d'opinion, de grève, de presse, « habeas corpus »,etc., la lutte contre la bureaucratie est quasi impossible. Ce lien Trotsky comme Lénine ne le voit pas. Il me semble - il faudrait regarder de plus près les textes - que Trotsky ne saisit pas que la démocratie est une catégorie universelle et permanente, et ne se limite donc pas à certains pays ou à certains moments. Les critiques faites par Rosa Luxemburg en 1918 s'appliquent aussi bien à Lénine qu'à Trotsky.
Autrement, l'Etat peut se développer sans limites et dans les conditions qui sont celles du :xxe siècle, en disposant d'une technologie de plus en plus perfectionnée, il peut devenir totalitaire, au sens réel et précis du terme :englobant toutes les activités humaines et les dominant.
Ce problème, que Trotsky ne pose pas à ce moment-là, ni après, me semble fondamental : c'est une des origines du stalinisme -pas
la seule bien sûr -, et au delà du stalinisme, c'est tout le phénomène de l'Etat au :xxe siècle qui est en cause.
Ainsi Trotsky n'avait pas saisi que le rapport entre démocratie et socialisme passait par l'élargissement des libertés économiques formelles; les libertés formelles n'étaient pas bourgeoises, mais la bourgeoisie les utilisait. C.C. Trotsky insiste dès cette époque, et surtout après, sur le caractère conjoncturel des réponses bolchéviques au problème de l'organisation de l'Etat, sur la spécificité des formes que prend la dictature du prolétariat en URSS. Il est clair que pour qu'une démocratie puisse s'épanouir, elle a besoin de préconditions matérielles et politiques qui n'existaient pas en Union soviétique en 1921 ou après ... J.E. C'est bien là le drame de la Révolution russe : d'une part il aurait fallu développer la démocratie populaire pour endiguer la montée de la bureaucratie, et d'autre part, c'était difficile et très risqué de le faire. Si les bolchevicks avaient rétabli la démocratie formelle , n'auraient-ils pas été écartés du pouvoir? C.C. Et comme ils voulaient durer jusqu'à ce que la révolution en Allemagne et en Occident atténue quelque peu leurs contradictions, ils ont été contraints à mettre en pratique une forme de dictature du prolétariat extrêmement autoritaire. Mais Lénine et Trotsky n'érigent pas, bien au contraire, leur système de pouvoir en modèle. Ils le présentent comme conséquence de l'isolement de la révolution dans la « barbarie russe ».
Trotsky est tout de même, avec Rosa Luxemburg et quelques autres, le théoricien de l'auto-organisation ouvrière ... J.E. L'auto-organisation ouvrière à certes une valeur réelle, cela dit, l'auto-organisation sans les libertés formelles n'empêche pas le stalinisme. Je ne dis pas que les libertés formelles représentent une condition suffisante, mais nécessaire. C.C. Dans les revendications qu'il oppose à la Russie stalinienne, Trotsky exige la démocratie ouvrière, incluant les libertés formelles, la liberté de la presse, des partis soviétiques ... J.E. ... c'était limitatif ... le problème avec la démocratie formelle, c'est qu'elle existe ou n'existe pas : il n'y a pas de compromis entre les deux. Ce que Trotsky n'a pas compris.
Or, l'histoire prouve que l'on ne peut transiger sur ce terrain.
Ainsi la constitution soviétique de 1977 proclame bien la liberté de presse, mais dans les conditions régies par la loi soviétique. C'est là le problème fondamental. On a laissé la bureaucratie se développer, proliférer, ce qui amène la toute-puissance de l'Etat, sans la présence des contre-poids nécessaires. Nous assistons alors à la naissance d'un Etat hypertrophié, contrôlé par un parti unique, dont l'idéologie va devenir l'idéologie d'Etat.
Il ne s'agit donc pas seulement de conséquences au niveau du parti, comme c'était le cas par exemple pour le PCF en 1948-1949. Le PCF était un parti stalinien, mais un parti d'opposition. Son existence ne modifiait pas de façon substantielle la situation des Français par rapport à l'Etat, lequel ne s'était pas doté d'une philosophie, comme l'Etat soviétique dans les années vingt ...
Je suis à un point de ma réflexion où l'expression stalinisme m'irrite de plus en plus, en ce qu'elle critallise sur un homme un phénomène de grande ampleur qui est lié aux caractéristiques de l'Etat soviétique. Le « stalinisme »existait avant Staline et continue après lui. La seule différence importante est que dans les années trente, quarante, cinquante, nous avons un stalinisme dur, sanglant, alors que maintenant nous avons en URSS un stalinisme mou. Mais les structures de l'Etat , du parti n'ont pas changé.
C'est pourquoi le :xxe congrès du parti communiste d'URSS fut un échec. Certes les aspects les plus sanglants de la période précédente ont été éliminés, mais rien n'a été modifié dans les structures de l'Etat soviétique, et de son absence de rapport avec la démocratie politique. C'est pourquoi, à mon avis, on ne modifiera rien fondamentalement en URSS tant qu'il n'y aura pas des avancées sur le plan de la démocratie politique.
La cinquième période de la vie de Trotsky est celle de l'émigration, de l'exil, à partir de 1929.
Le rôle de Trotsky est alors essentiellement d'ordre théorique. Il s'efforcera d'agir sur un plan politique, mais on reconnaîtra que c'est un échec, car il ne modifie guère le cours des choses. Cela ne l'empêchait pas d'avoir raison sur diverses questions importantes, mais 1 'histoire ne lui donna raison qu'à titre posthume. Elle commence à lui donner raison aujourd'hui, au moins sur un certain nombre de plans.
Je dis les choses un peu brutalement, cela pour créer un choc psychologique nécessaire, pas seulement chez les communistes mais aussi chez ceux qui se réclament de façon privilégiée de la pensée de Trotsky.
Dans cette période on trouve chez Trotsky deux apports intéressants, importants. Je pense que Trotsky a eu le mérite extraordinaire d'avoir remarquablement compris la nature du fascisme . Ses textes de 1931-1933 sont les plus clairvoyants qui aient été écrits à cette époque. Il avait compris que face à un danger aussi grand de barbarie, comme il disait, seule l'union antifasciste permettrait d'éviter une régression sans précédent de la civilisation et favoriserait un nouveau bond en avant. Il a eu le tort d'avoir raison contre tout le monde; si on l'avait écouté on aurait évité au mouvement ouvrier ainsi qu'à l'humanité bien du sang et des larmes. Il faut de ce point de vue non seulement réhabiliter Trotsky mais lui rendre un hommage éclatant.
Le deuxième apport porte sur son appréciation de l'évolution de l'URSS, et là Trotsky avait sous-estimé le stalinisme. J'en vois la preuve dans son attitude à l'égard de Boukharine en 1928-1929, son refus de s'allier avec les boukhariniens contre Staline, donc contre la bureaucratie de l'Etat.
Certes, Trotsky refuse de se rallier à Staline, contrairement à la plupart des trotskystes de l'époque. Trotsky est très ferme ; et la négociation pour le faire revenir en Russie, en 19 29, négociation menée par 1 'intermédiaire du communiste indien Roy , échoue en raison des conditions posées par Trotsky sur la démocratisation interne du parti et de l'Etat. Il n'en reste pas moins qu'il adopte une attitude contradictoire en refusant de soutenir Boukharine sur ce problème crucial, décisif, à l'époque.
Par ailleurs, son analyse de la réalité soviétique est intéressante, et me semble correspondre dans une large mesure à la réalité . Francis Cohen, dans le livre l'URSS et nous, reprend les thèses de Trotsky, comme moi-même j'en ai reprises un certain nombre, concernant le rôle de la bureaucratie, qu'il refusait d'identifier à une classe sociale, mais dont il voyait le caractère pernicieux. Mais en même temps, Trotsky sous-estimait l'importance de l'environnement international et la difficulté de critiquer Staline, à 1 'époque du succès du nazisme et du fascisme; parce qu'il restait vrai que critiquer Staline c'était critiquer l'URSS.
Cela dit, il faut tenter de comprendre : dans un monde où l'hitlérisme avait une telle force, où les pays capitalistes démocratiques de l'Occident étaient tellement hésitants à intervenir contre lui, comme le montre l'expérience du gouvernement Blum et la politique de non-intervention à l'époque du Front populaire, on pouvait mettre en cause la possibilité de critiquer l'URSS.
Ce n'est pas une justification de la politique des PC, simplement il faut qu'on comprenne, en particulier les jeunes générations, que
c'était parfois pour des motifs nobles que de nombreux communistes n'attaquaient pas l'URSS. On était obligé de choisir son camp . C'est une situation tragique sur tous les plans, mais c'est ainsi. D'ailleurs, Trotsky dans son livre sur l'URSS en 1939 et qui constitue en quelque sorte son testament politique, se rend compte de la difficulté. On perçoit dans ce livre toutes les contradictions de la situation objective, et à travers ces contradictions, celles de Trotsky (contradictions qui existent chez lui probablement depuis 1924-1925). C.C. Tu as parlé de deux apports essentiels de Trotsky à la théorie marxiste. Est-ce dire que tu considères sa réflexion stratégique sur la révolution en Occident comme un apport secondaire ? J.E. -- Je pense en effet que, si Trotsky aréfléchisurleproblème de la révolution dans les pays développés, il n'a pas apporté des idées très nouvelles sur ce terrain. Il a compris que 1 'écheveau de l'histoire s'est déroulé à 1 'envers. Intellectuel éminent, Trotsky avait une vue profonde, appuyée sur une riche culture, des courants de pensée en Occident. Il a aperçu le rôle des idéologies dans l'histoire, même s'il ne l'a pas formulé de façon aussi riche que Gramsci.
Cela dit, je pense qu'il est resté dans une zone traditionnelle, qu'il n'a pas innové dans le domaine des conceptions stratégiques. Les raisons de cette stagnation - que Trotsky partage avec le mouvement ouvrier de l'époque - tiennent à ce qu'il n'a pas pris en compte la spécificité des voies révolutionnaires, selon les pays et les époques, et qu'il a conservé à bien des égards le modèle soviétique de révolution comme . point de référence. Il a été d'autant plus prisonnier de ce modèle qu'il avait sous les yeux les conséquences de la politique social-démocrate qui pratiquait en général la collaboration de classe et qui avait joué par exemple dans l'Allemagne de 1919 un rôle contre-révolutionnaire.
Sans doute existait-il des conceptions originales comme celle des austromarxistes, Bauer, Adler ... , et dont l'occidentalo-marxisme d'aujourd'hui se rapproche à bien des égards. Mais, ni Adler, ni Bauer, ni d'ailleurs Kautsk'y en 1914 ne tenaient compte des circonstances historiques concrètes.
Ainsi Kautsky , au moment de la Première Guerre mondiale avait-il raison dans un certain nombre de domaines, mais il oubliait un petit « détail » : la guerre mondiale, ce qui donnait raison à Lénine contre lui. De même Bauer et Adler oubliaient ce petit « détail » qui était le nazisme et la Deuxième Guerre mondiale.
Les circonstances historiques ne justifient pas le retard de Trotsky mais permettent de le comprendre. Pour Trotsky comme d'ailleurs pour les partis communistes.
Autre point important : Trotsky, là aussi comme tout le mouvement communiste de 1 'époque, ne voit pas le lien existant entre expansion de la démocratie politique et marche au socialisme. Il ne comprend pas suffisamment les modifications profondes survenues dans les pays capitalistes avancés, le rôle nouveau qu'y joue 1 'Etat, en particulier dans le processus économique. Et par conséquent, il n'arrive pas à définir de façon claire les phases d'une nouvelle voie révolutionnaire en Occident, qui ne soit ni le modèle social-démocrate ni le modèle soviétique. C.C. Pourtant, au point de vue de la réflexion stratégique, le mouvement ouvrier a rarement été aussi riche, disons qu'entre 1910 et 193 7-1940. Il s'instaure alors une réflexion et un dé bat stratégique sans précédent. J'ai le sentiment que la fameuse « troisième voie » dont tu parles a été alors largement explorée, tant en ce qui concerne le rapport réforme-révolution, qu'en ce qui concerne le rapport entre démocratie et socialisme. Le gradualisme, le « réformisme révolutionnaire » ne sont pas à proprement parler des nouveautés ... J.E. C'est vrai. Mais la production théorique de cette époque était coupée des conditions historiques réelles, qui rendaient impossible le passage d'une réflexion théorique à une pratique stratégique, s'insérant dans un contexte donné et repris en compte par les organisations du mouvement ouvrier. Tu as un exemple très précis au moment du Front populaire qui est une inovation considérable du point de vue pratique, mais sans qu'il y ait vraiment théorisation sur le plan de l'Etat et de la révolution.
La politique d'unité antifasciste a été une nouveauté fondamentale, mais elle n'a pas débouché dans le PCF, ni ailleurs, sur une nouvelle théorie de l'Etat et de la révolution. On en est resté à la thèse classique de Lénine de l'Etat et la Révolution, ce qui n'était pas opératoire dans la France de 1936.
Or je suis frappé par le fait que les discussions· théoriques qui ont lieu aujourd'hui, non seulement en France, en Italie, en Espagne, mais aussi ailleurs, intéressent les partis communistes, socialistes, et probablement même les organisations de l'extrême gauche. Trotsky s'était élevé contre 1 'alliance avec les radicaux dans le cadre du Front populaire, ce qui était également la position de Staline qui avait tenté d'empêcher Maurice Thorez d'en lancer
l'idée à Nantes le 24 octobre 1934, comme le rappelle Cerutti dans son livre, A l'ombre des deux T ... C.C. Staline insiste dans le texte que tu cites sur la prudence tactique nécessaire dans toute politique d'alliance avec les radicaux, alors que pour Trotsky, il s'agissait d'une opposition de principe ... J .E. Cela part pourtant de la même idée. Alors que pour Thorez il fallait faire avancer la situation, donc développer largement le front antifasciste; et le réaliser d'abord au sommet devait aider les masses à se mettre en mouvement. Thorez de ce point de vue, malgré la prudence, les avancées et les reculs, a joué un rôle important. Il n'a pas eu le courage ou la capacité d'aller jusqu 'au bout de sa démarche mais il avait compris qu'il fallait enclencher un processus. C.C. - Le modèle soviétique, c'est la voie insurrectionnelle ? J.E. Pas seulement. C'est la voie d'un mouvement de masse débouchant sur la prise du pouvoir par la force, sur la guerre civile et sur l'exercice d'une dictature du prolétariat fondée sur l'absence de légalité, et sur des méthodes répressives. C'est une voie dictatoriale au socialisme au sens propre du terme. C.C. En résumé, pour toi Trotsky a été une théoricien clairvoyant concernant le processus de la révolution en Russie; il a été également clairvoyant sur le fascisme, sur l'analyse de l'URSS, mais il a été un théoricien peu lucide en ce qui concerne la stratégie révolutionnaire en Europe ... J.E. Ce n'était pas là une faiblesse spécifique à Trotsky ... C'est la faiblesse théorique du communisme dans les pays développés de l'Occident. C.C. Tu l'as défini comme un antigradualiste type ... J.E. Non pas comme un antigradualiste type. Je dis seulement qu'il a eu tort de lier le gradualisme à la social-démocratie traditionnelle. Il n'a pas compris qu'il pouvait y avoir un gradualisme vraiment révolutionnaire qui s'insérait dans un processus révolutionnaire de plus longue .durée que ne 1 'imaginait Trotsky. C'est une forme possible de la révolution permanente. Quand il parlait de la révolution permanente, il la voyait dans une chaîne
internationale de révolutions et pas suffisamment comme un processus révolutionnaire interne à une nation. Le gradualisme pour moi , c'est un processus révolutionnaire de longue durée , c'est-à-dire qui transforme de façon révolutionnaire l'économie et tous les rapports sociaux.
Trotsky expulsé de l'histoire soviétique : sur l'une de ces photos de Lénine parlant à la foule ,
Trotsky est debout en bas des marches de l'estrade. Sur l'autre, version officielle, prise quelques secondes plus tard, il n y est plus.