Léon Trotsky et la IVe Intemationale
Les efforts considérables déployés par Staline, usant des moyens gigantesques de l'Etat soviétique, pour rayer Léon Trotsky de l'histoire des révolutions russes et pour défigurer sa personne, son œuvre et son apport à la théorie marxiste, apparaissent aujourd'hui comme de plus en. plus vains . Même si la figure de Trotsky n'émerge pas encore pleinement dans toute sa puissance hors du monstrueux amas de calomnies et de mensonges dont elle a été recouverte, on ne peut plus ignorer, comme ce fut généralement le cas pendant plusieurs décennies, le rôle éminent qu'il joua en 1905 et en 191 7, la création sous sa direction de l'Armée rouge pendant la guerre civile et la guerre étrangère, ses apports théoriques et politiques (théories de la révolution permanente, de l'Etat ouvrier dégénéré, de la nature du national-socialism etc.), sa lutte contre le stalinisme, sa place comme théoricien et critique marxiste dans le domaine culturel.
Mais il y a une partie de son œuvre qui reste contestée aujourd'hui encore, c'est la création par lui de la Ive Internationale. En écrivant ces mots, nous ne songeons ni aux successeurs de Staline qui restent les ennemis de toujours de Trotsky, employant comme leur maître les moyens étatiques pour maintenir les peuples de l'Union soviétique dans l'ignorance de leur histoire, ni aux dirigeants de tous les partis communistes (du chinois au yougoslave) qui ont conservé tant de méthodes de « l'école » où ils ont été
formés, ni non plus à divers courants politiques qui s'efforcent d'utiliser contre le bolchevisme, contre Trotsky et la Ive Internationale, les polémiques que menèrent Trotsky et Rosa Luxemburg contre Lénine au début du siècle'. Nous songeons à des hommes qui ont reconnu le génie de Trotsky, qui l'ont placé parmi les maîtres du marxisme. L'exemple le plus frappant dans ce domaine est fourni, pensons-nous, par Isaac Deutscher qui admettait aussi l'importance de la théorie léniniste du parti. Sa biographie de Trotsky est un livre qui fera autorité pendant des années, à juste titre, car elle situe l'homme et les événements d'une façon remarquable. Deutscher a opéré une sélection impeccable dans l'œuvre de Trotsky pour faire connaître, par des textes même de celui-ci, la substance de sa pensée dans les questions les plus variées . Mais Deutscher dit aussi, dans son livre, que Trotsky, au cours de son dernier exil, a perdu beaucoup de temps à s'occuper des petits groupes trotskystes et de leurs querelles; il dit que la IVe Internationale a fait fiasco avant même que de voir le jour, qu'elle est morte dans l'œuf, qu'elle a été mort-née . Il ajoute enfin que Trotsky aurait, en consacrant le temps qu'il a perdu à propos de la Ive Internationale à produire d'autres ouvrages de la classe de l'Histoire de la Révolution russe, rendu de plus grands services à la cause du socialisme.
Trotsky était d'un avis tout à fait différent puisque, tout à fait consciemment, il accorda dans son activité la priorité à ce que Deutscher considérait comme ayant été inutile et erroné. On peut dire que Trotsky avait par avance répondu à ces arguments de Deutscher dans une page de son Journal d'exil datée du 25 mars 1935 :
« [ ... ] Je crois que le travail que je fais en ce moment - malgré tout ce qu'il a d'extrêmement insuffisant et fragmentaire -est le travail le plus important de ma vie, plus important que 1917, plus important que l'époque de la guerre civile, etc.
« Si je n'avais pas été là en 1917, à Petesbourg, la révolution d'Octobre se serait produite -conditionnée par la présence et la direction de Lénine. S'il n'y avait eu à Petersbourg ni Lénine ni moi, il n'y aurait peut-être pas eu non plus de révolution d'Octobre ... On peut en dire autant, somme toute, de la guerre civile
(bien que, dans la première période, surtout au moment de la perte de Simbirsk et de Kazan, Lénine ait eu un moment de défaillance et de doute, mais ce fut très certainement une disposition passagère qu'il n'a même sûrement avouée à personne, sauf à moi). Ainsi je ne peux pas dire que mon travail ait été
« irremplaçable », même en ce qui concerne la période 1917-
Trotsky, Lénine et Kamenev en discussion .
1921. Tandis que ce que je fais maintenant est dans le plein sens du mot «irremplaçable ». Il n'y a pas dans cette affirmation la moindre vanité. L'effondrement de deux Internationales a posé un problème qu'aucun des chefs de ces Internationales n'est le moins du monde apte à traiter. Les particularités de mon destin personnel m'ont placé face à ce problème, armé de pied en cap d'une sérieuse expérience. Munir d'une méthode révolutionnaire la nouvelle génération, par dessus la tête des chefs de la ne et de la Ille Internationales, c'est une tâche qui n'a pas, hormis moi, d'homme capable de la remplir ... Il me faut encore au moins quelque cinq ans de travail ininterrompu pour assurer la transmission de l'héritage. » 2
Ces lignes ont été écrites dans un cahier que Trotsky avait oublié et qui fut retrouvé dans ses archives. Tous ceux qui ont bien connu Trotsky savent combien il était sincère dans l'expression de ses pensées et aussi combien il s'efforçait d'être objectif, également à l'égard de lui-même. Il n'avait aucune fausse modestie. Il était conscient des tâches historiques qu'il avait remplies et c'était l'aune à laquelle il mesurait la construction de la IVe Internationale. A ce propos, Deutscher dit aussi que Trotsky, dans son Histoire de la Révolution russe, a minimisé son rôle en Octobre 1917 par rapport à Lénine. Or, dans la page rappelée plus haut, Trotsky déclare que, sans Lénine, il n'aurait pu à lui seul surmonter en 1917 la résistance des autres membres de la direction du Parti bolchevik. Il existe donc, pourrait-on dire, deux désaccords posthumes entre Trotsky et son biographe, le premier sur l'importance du rôle joué par Trotsky en Octobre 1917, et le deuxième sur l'activité consacrée par Trotsky à la IVe Internationale. Nous ne nous occuperons ici que du second de ces désaccords.
Le 3e tome de la biographie de Deutscher expose correctement mais succintement les positions de Trotsky en faveur de la Ive Internationale, mais pèche énormément par insuffisance sur son activité en question. Le jugement sommaire, la condamnation ex cathedra prononcés par Isaac Deutscher ont leur origine dans sa méconnaissance des problèmes d'organisation. Le lecteur qui ne connaît rien d'autre sur Trotsky que cette biographie se trouve aisément conduit à conclure que l'attitude de Trotsky envers la IVe Internationale était chez lui une sorte de marotte. Nous n'avons pas la prétention de combler cette lacune fâcheuse de l'ouvrage de Deutscher. Nous nous efforcerons d'exposer la pensée de Trotsky sur cette question, d'indiquer, sur la base de notre connaissance personnelle de l'homme et de son activité, comment
et pourquoi il œuvra à la création et au développement de la IVe In te rna tionale.
Mais commençons par une remarque incidente à propos du jugement de Deutscher. Il n'était pas, heureusement, un « kremlinologue »; il s'efforçait de déceler en marxiste les mobiles et les objectifs des dirigeants du Kremlin, il le faisait très souvent avec une acuité et une perspicacité remarquables. Pourtant il ne se posa jamais la question de savoir pourquoi les hommes du Kremlin, ces politiciens sans scrupules et sans merci mais pas adonnés à des crimes gratuits, pourquoi ils n'ont cessé, après la mort de Trotsky, de poursuivre la IVe Internationale de leurs attaques, de leurs calomnies, de répressions même. De son vivant, Trotsky représentait en Union soviétique même une force vers laquelle beaucoup pouvaient songer à se tourner dans des moments de grands périls. Mais Trotsky mort, pourquoi devaient-ils craindre cette Internationale incontestablement si faible hors d'Union soviétique et encore inexistante au sein de celle-ci ? Deutscher ne s'est pas demandé pourquoi les hommes du Kremlin s'acharnent contre un « mort-né », contre un fantôme, un mouvemnt inexistant, pourquoi ils le combattent avec une virulence, une intensité qui n'a pas d'égale envers tout autre courant politique. Un universitaire nord-américain, Robert H. McNeal, qui suit entre autre les publications soviétiques, a publié en 1977 dans la revue Studies in Comparative Communism un article intitulé « Le regain d 'antitrotskysme soviétique » dans lequel il relève, avec surprise, la recrudescence de campagnes antitrotskystes en Union soviétique même. Il indique, indépendamment de nombreux articles parus dans des revues, l'existence pour les dix dernières années d'une trentaine de livres et de brochures destinés à combattre le trotskysme. Cette production provient d'une section du comité central du PCUS affectée à la lutte contre le trotskysme.
Pourquoi tout cela ? On ne peut pas dire qu'on trouverait chez les dirigeants soviétiques une marotte, une manie, quelque chose qui relèverait par exemple d'un traitement psychiatrique. Il n'y a qu'une seule explication objective à leur attitude dans ce domaine : ils ne prennent pas la IVe Internationale pour quelque chose d'insignifiant. Et l'opinion des dirigeants soviétiques en la matière mérite quelque considération. Au sein de la classe ouvrière et des masses exploitées et opprimées du monde entier, y compris de l'Union soviétique, le danger qu'ils redoutent vraiment c'est une montée antibureaucratique. Ils ne négligent certes pas la social-démocratie, mais ils ne craignent vraiment pas qu'elle constitue un pôle d'attraction pour les ouvriers soviétiques. Ils ne veulent
pas rompre à présent avec d'autres partis communistes et s'accommodent de rapports qui prennent parfois un tour conflictuel, pourvu que ces partis n'aillent pas trop loin dans leurs critiques de l'URSS. Le danger qu'ils redoutent, c'est que les masses soviétiques trouvent quelque part dans le monde un stimulant antibureaucratique. Staline avait et ses successeurs ont une conscience très poussée des dangers qui menacent leurs privilèges et leur maintien au pouvoir. Ces dangers ne sont pas fonction des dimensions présentes de la IVe Internationale mais de son programme, de ses idées. Il ne faut pas leur dire que la lutte Trotsky-Staline était une querelle de personnes ni qu'elle est une querelle historiquement dépassée. Une progression un peu substantielle de la Ive Internationale - depuis mai 68 ce n'est plus une vue de l'esprit - ne pourra manquer d'avoir des répercussions en Union soviétique même. Mentir sur le passé de Trotsky et de l'opposition trotskyste et combattre le trotskysme d'aujourd'hui ont une seule et même cause.
Sur les questions les plus fondamentales où il menait la lutte, Trotsky avait une confiance inébranlable dans la vérification que lui accorderait l'histoire. «L'histoire nous donnera raison», l'ai-je entendu dire plus d'une fois. C'est ce qu'il a exprimé encore au dernier moment de sa vie, après avoir reçu le coup de piolet fatal, en déclarant : « Je suis sûr de la victoire de la Ive Internationale. En avant ! »
Cette conviction profonde avait son origine dans les événements d'Octobre 1917. Nombre d'historiens ont reconnu qu'au cours de cette année Lénine s'était placé de facto sur les positions défendues depuis plus de dix ans par Trotsky dans sa théorie de la révolution permanente. Mais, de même que Lénine avait tacitement rejoint Trotsky sur ce point, à la même époque, Trotsky rejoignait les conceptions de Lénine sur le parti, rompant avec tout ce qu'il avait défendu auparavant en cette matière. Tous deux allaient faire inscrire la con cep ti on d'un parti révolutionnaire in tema tional régi par le centralisme démocratique dans les documents des premiers congrès de l'Internationale communiste. La faillite de la ne Internationale, la victoire de la révolution d'Octobre et les défaites ultérieures des révolutions socialistes en Europe d'après la guerre de 1914-1918 avaient amené Trotsky à la conclusion que la victoire ne pourrait être assurée que par un parti révolutionnaire d'où seraient exclus réformistes et centristes, ces éléments vacillants qui, dans les moments décisifs, versent presque inévitablement dans l'opportunsime. Il rejetait ainsi tout ce qu'il y avait eu de
fatalisme, de spontanéisme dans les positions organisationnelles qu'il avait défendues contre Lénine, et accorda par la suite à la vie de l'Internationale communiste une partie considérable de son temps, au moment où il remplissait d'importantes fonctions à la tête de l'Etat soviétique 4 •
Lorsque commença la dégénérescence bureaucratique en Union soviétique, Trotsky ne se limita pas aux problèmes spécifiques de ce pays, et posa très rapidement les problèmes internationaux sur lesquels l'Internationale communiste, entraînée par cette dégénérescence , commençait également à trébucher. C'est sur les promes de trois pays (Union soviétique, Chine, Grande-Bretagne) qu'il se basa pour procéder au regroupement de l'Oppositon de gauche internationale. Cependant, il ne songea nullement à créer d'emblée de nouveaux partis révolutionnaires et une nouvelle Internationale. Au contraire, pendant environ une dizaine d'années il combattit tous ceux qui s'orientaient dans ce sens. Il n'était nullement aveugle quant à l'accumulation des erreurs et des fautes ainsi qu'à leurs conséquences. Loin de sous-estimer la question de l'Internationale , il était au contraire conscient que , malgré ces fautes et ces erreurs, l'Internationale communiste conservait de par ses origines un potentiel révolutionnaire que le stalinisme gaspillait mais dont seuls des événements gigantesques pourraient indiquer 1 'épuisement. Lors de la montée du fascisme en Allemagne, face à la politique criminelle de la « troisième période », il tira le signal d'alarme , avertissant qu'une défaite du prolétariat allemand , alors le plus nombreux et le plus organisé dans un pays capitaliste, pourrait marquer la fin de l'Internationale communiste 5 . Effectivement, quand Hitler arriva au pouvoir sans combat en raison, entre autre, de la politique stalinienne et que l'IC avalisa sans la moindre réserve cette politique après une aussi grave défaite, Trotsky considéra que cette organisation avait épuisé tout son capital révolutionnaire et qu'elle était désormais condamnée.
Les dix années qui suivirent avant qu'elle fut officiellement dissoute par Staline apportèrent la vérification de ce jugement. Mais, ayant déclaré l'IC morte comme centre révolutionnaire mondial, Trotsky se mit tout aussitôt à l'œuvre pour créer une nouvelle Internationale révolutionnaire, tout comme Lénine l'avait fait au lendemain du 2 août 1914. Il n'hésita d'ailleurs pas à comparer les événements de 1933 à ceux de 1914.
C'est à partir de ce moment-là qu'il considéra que la construction de la nouvelle Internationale était « le travaille plus important de sa vie » et qu'il y consacra la plus grande partie de son activité jusqu'à son dernier souffle. Il montrait ainsi qu'il avait fait sien
complètement 1 'enseignement de Lénine sur la question du parti. Il l'avait exprimé peu auparavant dans une formule condensée très expressive :
« Si 1 'édifice théorique de 1 'économie politique du marxisme s'appuie entièrement sur la conception de la valeur comme travail matérialisé, la politique révolutionnaire du marxisme s'appuie, elle, sur la conception du parti comme avant-garde du prolétariat. » ( 4 janvier 1931.)
Par une expérience déjà longue , il connaissait les aléas de la lutte révolutionnaire , ses hauts et ses bas , tant sur le terrain de l'action quotidienne que sur celui des liens entre l'avant-garde et les masses. Il avait vu 1 'avant-garde se décomposer après la défaite de la révolution de 1905, il voyait une nouvelle décomposition de l'avant-garde à une échelle incomparablement plus grande après 1933 . Mais il estimait absolument impossible d'abandonner un iota de ce qui avait été si péniblement acquis sur le plan général de la théorie et de la politique révolutionnaires . Il avait également retenu que le fait que la gauche de la ne Internationale ne s'était jamais organisée avant 1914 s'était avéré néfaste quand la vague révolutionnaire qui déferla sur 1 'Europe à partir de 1918 ne trouva pas de partis préparés depuis longtemps pour la conduire à la victoire . Aussi se lança-t-il dans cette tâche nouvelle indépendamment du très petit nombre de partisans qu'il pouvait rassembler au cours d 'une période de reflux considérable de la révolution. En 1933-1934, pensant que par contre-coup à la victoire de Hitler en Allemagne, de substantielles minorités se prononceraient pour une nouvelle Internationale, il s'efforça de parvenir à des regroupements qui, sans reprendre initialement tout le programme des trotskystes, du moins ne 1 'altéreraient pas, et défendraient la construction de cette nouvelle Internationale. Mais il s'aperçut bientôt que les effets de la défaite allemande étaient extrêmement profonds, que la décomposition de l'IC engendrerait des courants centristes qui s'éloignaient du bolchévisme et il en vint à la conclusion que seul le mouvement trotskyste pourrait créer la Ive Internationale, et qu'il fallait le faire au plus tôt si 1 'on voulait éviter le pire. Il rencontra des résistances à la création de la Ive Internationale jusque dans les rangs trotskystes. Il se trouva pratiquement en minorité sur ce point en 1936. Même au congrès de fondation, en 1938, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, des oppositions se manifestèrent encore.
Les arguments qui lui furent opposés à cette époque reposaient
essentiellement sur les dimensions réduites des organisations trotskystes par rapport aux mouvements de masse parfois considérables qui suivaient les directions traditionnelles. Certains invoquaient l'exemple de Marx qui, après la défaite de la vague révolutionnaire de 1848, refusa des années durant de se lier internationalement avec des « chapelles » et ne participa à la fondation de la Ire Internationale en 1864 que lorsqu'il se trouva en présence d'un mouvement réel; on invoqua aussi l'exemple d'Engels qui, en 1889, se montra réservé quant à la création de la ne Internationale. Pour Trotsky ces exemples ne pouvaient servir de modèles. Les circonstances historiques étaient totalement différentes. On n'en était plus aux origines ni aux premiers pas du mouvement ouvrier. Le monde entier connaissait des luttes gigantesques, une nouvelle guerre mondiale se profilait à 1 'horizon. Les trotskystes avaient pour devoir de participer à ces luttes, avec leur programme, leurs mots d'ordre, en recourant à des tactiques appropriées, de façon à disputer la direction aux réformistes et aux staliniens. Il était impossible de le faire seulement sur la base d'idées, il fallait être organisés internationalement pour faire vivre le programme, c'està-dire l'appliquer aux situations constamment nouvelles de la lutte de classe. Aucune organisation uniquement nationale ne serait en mesure de le faire , car aucune ne pourrait surmonter les énormes forces centrifuges qui agissent dans le monde. Trostky n'aurait certainement jamais écrit cette phrase de Deutscher : « L'idée de l'internationalisme est plus importante, plus vitale que les Internationales... Les Internationales passent, 1 'internationalisme demeure » 6 Car il n'aurait jamais dissocié l'esprit - soi-disant fort -de la chair - soi-disant faible .
Dans les sept dernières années de sa vie qu'il consacra essentiellement à la construction de la IVe Internationale, il ne laissa passer aucun événement important sans donner une contribution programmatique et politique qui a conservée toute son importance : il poursuivit ses analyses de l'Union soviétique et du stalinisme, notamment à 1 'heure des « procès de Moscou » d'abord, du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale ensuite (pacte Hitler-Staline et entrée des troupes soviétiques en Pologne); il définit la politique à suivre par les marxistes révolutionnaires dans la guerre qui se profilait et qui se déclencha; il apporta une contribution sur les problèmes des pays colonisés; poursuivant ses campagnes pour le front unique de classe, il dénonça la collaboration de classe des fronts populaires; il élabora un programme d'action, un programme de transition qui permettait d'orienter les
luttes de masse à partir des revendications immédiates et démocratiques vers la lutte pour le pouvoir au moyen de revendications de transition.
A cette œuvre, il faut ajouter tout ce qu'il apporte de clarification et de délimitation d'autres courants politiques provenant soit de la social-démocratie soit du stalinisme. Il faut également inclure sa participation à 1 'élaboration des tactiques propres à chaque pays devant permettre aux trotskystes de s'enraciner dans les mouvements de masse. Dans ce dernier domaine, les luttes intérieures furent rudes et aboutirent plus d'une fois à des ruptures. Elles ont parfois suscité l'irritation de Trotsky, mais ce n'était chez lui que des réactions passagères , car il savait que les luttes de ce genre avaient été le lot de toutes les formations révolutionnaires dans l'histoire. Or, dans ces années où Trotsky se battait pour ainsi dire contre la montre, la répression stalinienne, avec ses calomnies, ne faisait qu'aggraver les conditions dans lesquelles les trotskystes militaient : combien de travailleurs sincères voyaient en eux des « espions », des agents ou des alliés des hitlériens, etc.
Citer les prises de position de Trotsky ne peut donner qu 'un aspect très important de son activité politique dans cette période; il faut y ajouter ce qui n'était pas formulé sur le papier mais qui n'en était pas moins important , à savoir son exemple. Il était sous le poids de calomnies dépassant de loin ce que même les révolutionnaires les plus calomniés dans l'histoire - Blanqui, Marx , Lénine - ont eu à endurer, et il eut à subir également la persécution criminelle de Staline exterminant des centaines de milliers de cadres révolutionnaires soviétiques et s'acharnant notamment contre les plus proches collaborateurs et contre la famille de Trotsky. Dans cette période peut-être la plus noire dans l'histoire du mouveront ouvrier, 1 'exemple qu'il donna d'une ténacité à toute épreuve aida bien des militants à ne pas sombrer dans le désespoir, à conserver confiance dans 1 'avenir. Sa résistance sur humaine aux coups qu'il reçut insuffla à la cohorte réduite regroupée autour de lui la capacité de traverser des épreuves comme probablement aucun courant du mouvement ouvrier n'eut à le faire. A ce propos, si les œuvres artistiques qui ont été créees autour de sa personne ont généralement donné peu de satisfaction, c'est -pensons-nous - parce que leurs auteurs ont vu dans son assassinat le summum de la tragédie ou du drame dans sa vie et que, ce faisant, ils ont commis une erreur. Trotsky s'attendait à périr sous les coups de Staline et ne craignait pas la mort. La véritable tragédie dans sa vie se situait dans cette année 1933 et celles qui la
suivirent : l'écrasement de la classe ouvrière allemande signifiait aussi un tournant dans sa vie militante, il sentait sa santé s'altérer, 1 'exil auquel il avait été condamné devenait définitif, et à la tragédie historique venait s'ajouter un élément personnel - le suicide de sa fille ainée en grande partie sous le choc produit par ces événements.
Dans deux ans, lorsque la partie encore scellée des archives de Trotsky deviendra publique, on pourra mieux mesurer toute 1 'étendue de son activité pour la création et le développement de la Ive Internationale. Mais on doit aussi dire que, dans son analyse de la situation et de ses perspectives, il commit une erreur quand il estima, en 1938, que la IVe Internationale deviendrait une organisation de masse dans une dizaine d'années environ. C'est cette erreur qui permet encore à certains de mettre en cause la décision de Trotsky à son sujet. En matière d'erreurs sur les rythmes, Trotsky se trouve dans la bonne compagnie de Marx et Lénine, qui ont été amenés, eux-aussi, par leur capacité à pénétrer l'avenir et leur puissance à intervenir dans les événements, à commettre des erreurs de cette nature. L'estimation de Trotsky se basait sur la perspective d'une décomposition du stalinisme relativement rapide, alors que les circonstances historiques ont fait de ce phénomène un processus plus lent et plus complexe que nul ne pouvait le prévoir. Mais erreur sur les rythmes n'impliquait pas erreur dans l'analyse, ni dans les tendances du développement. D'ores et déjà les événements ont apporté des vérifications du programme élaboré par Trotsky pour la Ive Internationale. Les progrès ultérieurs de la révolution socialiste dans le monde donneront un épanouissement de ces tendances qui culmineront dans la Ive Internationale devenant 1 'organisation de masse qui assurera la victoire finale du socialisme. Aussi, on peut être certain que, dans l'histoire du socialisme, Trosky ne laissera pas seulement la mémoire et la gloire du combattant héroïque des révolutions de 1905 et 1917, d'un théoricien à la pensée puissante, mais aussi d'un chef d'école, dont le « travail le plus important » de sa vie a été d'être le créateur du mouvement politique qui a assuré la continuité du bolchévisme et de l'Internationale communiste dans une période de recul profond de la classe ouvrière. Ce qui lui est aujourd'hui encore contesté sera reconnu demain comme son plus grand apport à la cause de la révolution socialiste mondiale.
Pierre Frank
NOTES 1. Rosa et Trotsky ne combattirent jamais la nécessité de partis et d'une Internationale révolutionnaire. Leurs polémiques contre Lénine portèrent sur la structure du parti. 2. Journal d'exil (éditions Gallimard, Folio, pages 79-80). 3. Citons par exemple ces lignes de Nos tâches politiques, son ouvrage polémique contre Lénine de l'année 1904 :
« Les éléments les plus conscients et, par-là, les plus révolutionnaires seront toujours "en minorité" dans notre parti. Et si nous "admettons" cette situation (et nous nous y faisons), cela ne peut être expliqué que par notre foi dans la "destinée" social-révolutionnaire de la classe ouvrière ... Nous croyons que la pratique de classe élèvera - grâce à la lumière du marxisme - le niveau des éléments moins conscients et attirera dans son orbite les éléments hier encore totalement inconscients ... Et les opportunistes ou bien nous quittent pour rejoindre le camp politique de l'autre classe ou bien se soumettent à la logique révolutionnaire [et nullement opportuniste] du mouvement de classe du prolétariat. » (Éditions Belfond, pages 186-188).
Ce déterminisme fataliste s'exprimant dans la certitude que la force des événements élèverait le niveau politique de la classe ouvrière et éliminerait ou absorberait le courant opportuniste n'était pas spécifique à Trotsky et à Rosa. On le trouve dans toute la première génération de marxistes après Marx et Engels, de Kautsky et Guesde à Plekhanov. Le premier à se dégager de cette confiance dans le « processus objectif » et à souligner le rôle à certains moments décisifs du facteur conscient, c'est-à-dire du parti, c'est Lénine dans Que faire? 4. Sa contribution spécifique au cours des cinq premières années de l'Internationale communiste forme un volume de plus de six cents pages, paru à Moscou en 1924. 5. Voir L. Trotsky, L'Internationale communiste après Lénine (éditions des Presses universitaires de France). 6. « L'Internationale et l'internationalisme »(Conférence du 22 octobre 1964, in l'Enfance de Lénine, éditions Payot).