Depuis cinquante ans les staliniens de différentes obédiences formulent contre Trotsky et les trotskystes une accusation rituelle, une rengaine obsessionnelle, répétée à l'infmi : « Sous-estimation (ou ignorance, ou mépris) de la paysannerie». La première version de ce leitmotiv se trouve chez Josef Vissarianovitch lui-même, qui proclamait catégoriquement dans Problèmes du léninisme ( 1924) : « Trotsky a "simplement" tout oublié de la paysannerie comme force révolutionnaire et a mis en avant le mot d'ordre "Pas de tsar, mais un gouvernement ouvrier", c'est-à-dire le mot d'ordre d'une révolution sans la paysannerie. »
Or, dans la Révolution permanente ( 1929) Trotsky répond à cette attaque une fois pour toutes en montrant, textes à l'appui : que le mot d'ordre « Pas de tsar, gouvernement ouvrier » était de Parvus et que lui, Trotsky, avait par contre lancé le mot d'ordre « Ni tsar, ni Zemtsi, mais le peuple», le terme« peuple» incluant, bien évidemment, aussi bien les ouvriers que les paysans; et que, à plusieurs reprises, dans ses écrits pendant et après la révolution de 1905, il avait insisté sur l'importance de l'alliance révolutionnaire avec la paysannerie.
Il n'y a pas de -doute quë la remarque de Staline résultait « simplement » d'une falsification délibérée, ni la première ni la dernière qu'il utilisera dans sa polémique antitrotskyste. La position
véritable de Trotsky, telle qu'il l'esquissera dans Bilan et perspectives (1906) et plus tard, de manière plus générale et plus précise à la fois, dans la Révolution permanente ( 1929) était fondée sur une double constatation : premièrement, sans une alliance du prolétariat avec la paysannerie les tâches de la révolution démocratique ne peuvent pas être résolues, ne peuvent même pas être sérieusement posées (3e thèse sur la révolution permanente); et deuxièmement, la paysannerie ne peut pas avoir une politique indépendante : elle est obligée de suivre soit le prolétariat, soit la bourgeoisie (6e thèse sur la révolution permanente).
Il est bien évident qu'une telle conception n'implique aucune « sous-estimation » ou « ignorance » de la paysannerie. Simplement Trotsky ne croit pas que la paysannerie puisse être la force politiquement dirigeante d'une révolution démocratique; la victoire de cette révolution ne peut avoir lieu que « sous la direction politique de l'avant-garde prolétarienne, organisée dans le Parti communiste », ce qui implique sa transcroissance vers une révolution socialiste ( 4e thèse sur la révolution permanente). Ces idées clés de la théorie de la révolution permanente ont été entièrement confirmées par le déroulement de la Révolution russe elle-même (dont il avait prévu la dynamique dès 1905-1906) et ensuite par les révolutions yougoslave, chinoise, vietnamienne et cubaine - avec la particularité, pour cette dernière, que le Parti communiste s'est constitué au cours même du processus révolutionnaire (transformation du Mouvement du 26 juillet en parti marxiste en 1960-1961). Seuls des staliniens, néo-staliniens ou crypta-staliniens peuvent encore répéter la vieille calomnie de Djugashvilli et prétendre que Trotsky avait « oublié » la paysannerie. En réalité la thèse de Trotsky sur l'impossibilité d'une politique paysanne indépendante a été confirmée non seulement par les révolutions socialistes triomphantes, mais aussi par celles qui se sont enlisées : l'absence de direction prolétarienne a permis toujours à des forces bourgeoises de détourner à leur profit l'insurrection paysanne, du Mexique de 1910-1920 à l'Algérie des années soixante-soixante dix. Nulle part on n'a vu la paysannerie « prendre le pouvoir», ou alors quand elle l'a fait, symboliquement, comme au Mexique en décembre 1914, quand Zapata et Villa s'assoient tour à tour sur le fauteuil présidentiel, il s'agit d'une victoire à la Pyrrhus :après quelques semaines ils quittent la capitale et rentrent dans leurs régions agraires respectives, au sud et au nord du pays.
Ceci dit, il y a des questions qui se posent au sujet de la conception
trotskyste de la paysannerie; des questions et des critiques qui bien entendu n'ont rien à voir avec les grossières et grotesques balivernes staliniennes, mais qui nous semblent nécessaires pour dépasser certaines lacunes de la vision trotskyste traditionnelle du problème, et pour développer, en partant de certaines intuitions non systématisées de Trotsky lui-même, une conception marxiste-révolutionnaire actuelle du rôle révolutionnaire de la paysannerie dans les pays coloniaux et semi-coloniaux.
Le premier problème nous semble être la nature socio-politique du mouvement paysan selon Trotsky. Lev Davidovitch accepte une prémisse, commune à tous les marxistes russes, à savoir :la paysannerie ne peut être qu'une force révolutionnaire démocratique (bourgeoise) et non socialiste; ses aspirations sont petites-bourgeoises (la propriété de la terre) et donc implicitement hostiles au collectivisme prolétarien. Cette thèse était acceptée aussi bien par les bolcheviks que par les mencheviks, et Trotsky la reprend à son compte (la position de Marx lui-même était plus nuancée : voir ses lettres à Vera Zassulitsch sur la commune rurale russe, etc). D'où en 1906, dans Bilan et perspectives, son pessimisme sur l'avenir de la dictature du prolétariat en Russie : une fois le féodalisme aboli, la paysannerie rompra avec la classe ouvrière - sauf, bien entendu , dans le cas d 'une révolution prolétarienne en Europe occidentale - : « Laissée à ses propres ressources, la classe ouvrière russe sera inévitablement écrasée par la contre-révolution dès que la paysannerie se détournera d'elle ». (Bilan et perspectives, 1906, dans 1905, éd. de Minuit, 1969, p. 463). On peut dire que dans une certaine mesure cette prophétie s'est accomplie, mais les faits sont plus complexes : D'une part ce ne fut pas la « contrerévolution » qui triompha mais la bureaucratie issue de la classe ouvrière; et d'autre part, toute la lutte de l'Opposition de gauche en URSS de 1923 à 192 7 supposait la possibilité de maintenir l'alliance entre la classe ouvrière et la majorité des paysans (les paysans pauvres et moyens) dans le cadre d'une politique socialiste dans les campagnes (voir plate-forme de 192 7 de l'Opposition de gauche, les Bolcheviks contre Staline, Paris 1957, p. 100-106). Donc Trotsky semble admettre implicitement que la paysannerie peut être gagnée pour une alliance socialiste avec le prolétariat, et que la majorité des paysans peut dépasser l'horizon petit-bourgeois démocratique.
Néanmoins il ne va pas abandonner la vieille prémisse du marxisme russe et au moment de la révolution chinoise, en 1927-1932, il reviendra à l'ancienne thèse; par exemple en analysant l'Armée rouge chinoise, il écrira en 1932 : « La majorité des
militants communistes dans les détachements rouges est sans doute composée de paysans qui assument le nom communiste en toute honnêteté et sincérité, mais qui en réalité restent des « pauvres » ou des petits propriétaires révolutionnaires ... Nous n'avons aucune intention de fermer les yeux sur le fait que le drapeau communiste cache le contenu petit-bourgeois du mouvement paysan; en même temps nous avons une vision absolument claire de l'énorme signification révolutionnaire démocratique de la guerre paysanne. » (Trotsky, « Peasant War in China and the proletariat», 1932, On China, Pathfinder Press, p. 524-530).
Or l'adhésion massive de millions de paysans au Parti communiste chinois, au Parti communiste vietnamien et au Parti communiste yougoslave, c'est-à-dire des partis qui, malgré leurs (plus ou moins) profondes déformations bureaucratiques, ont accompli une révolution socialiste, est un fait historique majeur, décisif même pour l'histoire du xxe siècle; or, c'est un fait difficilement explicable à partir de la conception traditionnelle de la paysannerie comme force « petite-bourgeoise », limitée à un horizon strictement démocratique-bourgeois.
Il faut dire que Trotsky, moins dogmatique que certains trotskystes, avait au moins une fois mis en question la thèse « classique » du marxisme russe sur la paysannerie; dans les Trois Conceptions de la Révolution russe ( 1938) il écrivait : « Naturellement, il est possible de soulever la question de savoir si oui ou non le point de vue marxiste classique sur le rôle de la paysannerie s'est révélé erroné. Ce sujet nous mènerait beaucoup trop loin au-delà des limites de la présente étude. Qu'il nous suffise de constater ici que jamais le marxisme n'a donné à son estimation de la paysannerie en tant que classe non socialiste un caractère absolu et statique. » (Léon Trotsky, Bolchévisme contre stalinisme, éditions de la Taupe rouge, 1977, pp. 49-50). Malheureusement il n'a pas développé cette intuition fertile qui ouvre en réalité un vaste domaine encore inexploré par les marxistes-révolutionnaires.
Bien entendu, la question des potentialités socialistes-révolutionnaires de la paysannerie ne peut pas être abordée d'une manière abstraite; d'abord il faut constater une différence capitale à ce sujet entre la paysannerie traditionnelle européenne (petit paysan tel que Marx le décrit dans le 18 Brumaire) et la paysannerie des pays coloniaux et semi-coloniaux. Mais en réalité, même parmi ces derniers, il y a des différences importantes, en fonction d'une série de facteurs historiques et socio-économiques: existence ou non d'un mode de production asiatique, persistance ou non de formes communautaires de production chez les paysans, degré de pénétration
du capitalisme, nature sociale des Latifundia, etc. Quoi qu'il en soit, il nous semble nécessaire d'abandonner une fois pour toutes le « dogme absolu et statique » de la paysannerie comme classe non socialiste par définition.
Le deuxième problème que posent les textes de Trotsky sur la paysannerie est qu'il exclut leur rôle comme principale force sociale de la révolution permanente. Quand Trotsky écrit, dans la 4e thèse sur la révolution permanente que la paysannerie doit être « sous la direction politique de l'avant-garde prolétarienne, organisée dans le Parti communiste», il a mille fois raison, et l'histoire des révolutions socialistes de notre époque le confirme chaque fois. Mais ce rôle dirigeant politiquement médiatisé par un parti est parfois remplacé chez Trotsky par une vision directement sociale de l'hégémonie prolétarienne : la classe ouvrière devrait nécessairement être la force motrice, d'une façon immédiate, en tant que classe sociale. Par exemple, dans un écrit de 1930, Trotsky écrivait : « Seulement par la prédominance du prolétariat dans les centres politiques et industriels décisifs du pays sera créée la base nécessaire pour l'organisation d'une Armée rouge ... Ce n'est que par le procès d'activation et unification des ouvriers que le Parti communiste pourra prendre la direction de l'insurrection paysanne, c'està-dire, de la révolution nationale comme un tout ». (Trotsky, « Manifeste de l'opposition de gauche internationale », 1930 dans On China, pp. 480-481). Une autre orientation du PC chinois aurait-elle permis de relancer le mouvement ouvrier dans les villes chinoises ? Peut-être. Mais le fait reste qu'une autre voie a été possible, une voie que ces textes de Trotsky excluaient :la paysannerie comme principale base sociale de la révolution, comme force motrice essentielle de la guerre révolutionnaire.
Quand cette incompréhension du rôle révolutionnaire des paysans se traduisaient dans l'orientation pratique des groupes trotskystes, les résultats pouvaient être assez négatifs, l'exemple le plus « classique » étant d'ailleurs les trotskystes chinois; dans un bilan autocritique récent, F. Wang, un des dirigeants «historiques » du mouvement trotskyste en Chine, reconnaissait sincèrement : « Nous, trotskystes, nous avons sous-estimé cette force révolutionnaire de la paysannerie pauvre en Chine ... Nous avons dogmatiquement pensé que nous ne pourrions diriger les paysans qu'à travers les ouvriers, et qu'il fallait donc rester dans les villes. Notre position était : nous travaillerons parmi les ouvriers, et ensuite l'influence politique des ouvriers s'étendra à la paysannerie. Ceci était faux ... » (F. Wang, « Memory of a Chinese Trotskyst », International, organe de l'IMG, vol. 2, n° 3, 1974, p. 34).
Dans d'autres cas, cependant, tout en développant une orientation de principe qui attribuait à la paysannerie un rôle subalterne, les trotskystes ont été capables de dépasser, dans leur pratique concrète, empirique, ces limitations doctrinaires. C'est le cas notamment en Amérique latine où à plusieurs reprises les trotskystes ont été capables de prendre la tête de mobilisations paysannes massives, sans que cela résulte d'une politique délibérée, presque « en marge » de l'orientationpolitique déclarée des organisations (orientation qui priorisait de façon absolue le travail vers le prolétariat industriel).
Ce fut le cas, par exemple, en Bolivie en 1952-1953 : le POR, section bolivienne de la Ive Internationale, avait réussi a gagner la direction de la puissante Fédération paysanne de Cochabamba et son influence s'étendait à de vastes secteurs de la paysannerie; selon un sociologue américain, R.W. Patch : « Les paysans s'étaient organisés et, loin de s'associer avec le gouvernement, ils s'allièrent au POR, parti d'extrême-gauche ... La réforme agraire était déjà une réalité avant qu'elle fut une loi. Les paysans se partageaient la terre, de leur propre initiative, et expulsaient les latifundistes des campagnes » (R .W. Patch, « Bolivia : diez anos de revolucion nacional », Cuadern os, Paris, sept . 1962). Par la suite il y a eu, bien entendu, la mémorable mobilisation des masses paysannes de la vallée de la Convention par Hugo Blanco, à la tête de la Fédération paysanne du Cuzco, en 1961-1963, un des mouvements de la lutte paysanne les plus importants de l'histoire récente du continent, mouvement pour lequel1e FIR (Front de la gauche révolutionnaire), l'organisation trotskyste à laquelle appartenait Hugo Blanco, n'était nullement préparé. Plus récemment, au Mexique, s'est constituée, en 1977 en collaboration étroite avec le PRT (Parti révolutionnaire des travailleurs), section mexicaine de la IVe Internationale, une coordination des syndicats paysans révolutionnaires indépendants, qui rassemble des dizaines de milliers de paysans dans plusieurs provinces du Mexique, sans que l'orientation politique du Parti ait prévu ou planifié d'avance un travail paysan de masse.
Cela étant dit, il faut se garder de « tordre le baton dans l'autre sens». Il ne s'agit nullement de prôner maintenant une tactique pour les pays coloniaux et semi-coloniaux prévilégiant l'implantation dans le milieu paysan. Ce serait d'autant plus faux que le processus d'industrialisation/urbanisation en cours dans ce pays dans les vingt dernières années tend de plus en plus à déplacer le centre politique de la lutte de classes vers les villes (Afrique du Sud, Iran, Argentine, Chili, etc.). Mais il ne faut pas que le choix
des axes d'intervention des marxistes révolutionnaires résulte de conceptions a priori et dogmatiques sur la nature nécessairement petite-bourgeoise du mouvement paysan ou sur son rôle inévitablement secondaire dans le processus révolutionnaire. Ces choix doivent découler d'une analyse concrète de la situation concrète de chaque pays, avec une ouverture d'esprit capable de saisir le nouveau, l'inattendu et l'imprévu qui ne figurent pas nécessairement dans les œuvres de nos ancêtres les bolcheviks.
Carlos Rossi