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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

THÉÂTRE

A la recherche de racines

· Critique communiste (1re série), n° 28, juillet 1979 · p. 75-80 · 1 422 mots

A la recherche de racines (entretien avec josé Delgado, du Theatro Campesino)

<<Le groupe a été créé par Luis Valdez en novembre 1965, deux mois après le début de la grève des Campesinos, à Delano, en Californie. A cette époque, Luis Valdez n'avait que 25 ans. - Était-il un ouvrier agricole lui-même? - Il faisait déjà du théâtre. Au moment de la grève, il travaillait à San Francisco. Mais il est né et a passé toute son enfance à Delano et dans la région. Depuis longtemps, il organisait des représentations théâtrales pour les ouvriers agricoles. Il avait deux marionnettes. L'une représentait le<< Chicana,,*, et l'autre un<< anglo ''· Elles se disputaient à propos des problèmes du jour, par exemple des contrats de travail qui désavantageaient systématiquement les travailleurs.

Par la suite, Luis Valdez est allé dans une université pour y étudier la littérature anglaise. C'est là qu'il est entré en contact avec les <<radicaux» qui participaient au Mouvement pour les droits civiques. En fait, il s'est surtout intéressé à l'écriture et à la mise en scène. Sa première pièce a été financée par la ville et jouée dans les parcs de San Francisco. Elle s'appelait le Vol : c'était l'histoire de quelqu'un qui s'emparait du corps du Christ sur la croix. Ensuite, il a écrit la Tête réduite de Pancho Villa, qui est passé • La communauté chicana, provenant à l' origine du Mexique, compte 20 millions J e membres de nationalité américaine.

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ici à Avignon il y a huit ans. Ces pièces lui ont valu des offres pour aller faire du théâtre commercial à Broadway, mais il a refusé. Il voulait que les Chicanas jouent ses pièces : elles traitaient de la réalité chicana, mais étaient jouées par des non-Chicanas. Ce choix a marqué le début de sa« quête'' pour faire du théâtre chicana et former des acteurs et écrivains chicanas.

Vers 1965, il a rencontré Ron Davis, de la San Francisco Mime Troup, et son travail l'a beaucoup influencé. C'est alors qu'a commencé, en 1965, la grève du raisin, qui devait durer plusieurs années. Luis Valdez a décidé d'aller à Delano pour participer à leur lutte. Il sentait que tous les« ingrédients» étaient réunis. - A -t-il eu tout de suite des contacts avec les organisations de travailleurs chicanas? - Il a rencontré Sessa, le secrétaire général du syndicat, qui pensait que son projet théâtral serait difficilement réalisable. Valdez a vécu deux mois avec les grévistes, puis il a lancé un appel à tous ceux qui voulaient faire du théâtre, de la musique. Il a donné une pancarte« planteur» à l'un d'entre eux, et à un autre une pancarte «jaune». Au début, les gens ne voulaient pas jouer, puis ont commencé des improvisations. Par la suite, il est allé devant les piquets de grève pour j ou er des petites scènes, les« actas» . Le départ du syndicat

Le premier contrat entre le syndicat et les planteurs a été signé en 1967, ce qui a sensiblement amélioré leur situation, et leur a mortré qu ' il était possible de gagner une lutte. Luis, qui était devenu responsable de la propagande du syndicat, a emmené le théâtre faire une tournée nationale dans toutes les grandes villes. Le soutien au mouvement chicana dépendait à ce moment-là essentiellement du boycott des fruits et des légumes revendus par les planteurs dans les grandes villes. C'est après cette tournée que Luis a quitté le syndicat. - Pour quelles raisons? -Tout d'abord, il s'est rendu compte que le fait d'appartenir au syndicat le limitait beaucoup sur le point de vue artistique. Par

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Le Teatro Campesino

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ailleurs, Sessa voulait essentiellement organiser les gens dans le syndicat, alors que Luis voulait parler de thèmes plus larges, comme la guerre du Vietnam, l'éducation des Chicanas, le racisme. A cette époque-là, par exemple, le syndicat ne pouvait pas se permettre de se prononcer contre la guerre du Vietnam . Et puis, il y avait aussi des problèmes avec des radicaux qui voulaient distribuer des armes aux travailleurs. La position du syndicat a toujours été la non-violence.

Le théâtre s'est donc installé dans une toute petite agglomération d'ouvriers agricoles. Le groupe continuait à faire des« actaS>> pour le syndicat, mais, à partir de 1968, on a commencé à développer le concept de Centre culturel campesino. Nous avons compris qu'il y avait une force politique dans le fait de nous identifier avec une culture. Les Chicanas sont des colonisés et, en tant que tels, les colonisateurs ont intérêt à ce que nous oubliions notre identité. On donnait donc des cours d'histoire, de musique, etc. Avec les enfants on faisait de la céramique, de la guitare. Nous voulions amener les gens à penser en termes<< artistiques».

Notre passage au festival de Nancy, en 1969, nous a montré que notre message était beaucoup plus large que ce qu'on avait pensé.

En 1977, nous avons rencontré un homme qui possédait une propriété à côté de Fresno. Il voulait en faire un centre culturel. Aussi nous l'a-t-il louée pour la somme d'un dollar par an. Cette petite ville (1 200 hab.) , San Juan, éloignée des grands centres, fondamentalement apolitique, est devenue très créative. Toutes les énergies se mobilisaient. - Comment choisissiez-vous les comédiens? - Les gens venaient, créaient un personnage et, s'ils voulaient vraiment participer, ils faisaient partie du groupe. Aujourd'hui, c'est très différent. C'était beaucoup plus ouvert à l'époque, ce qui s'explique un peu par l'évolution de notre travail. Le déménagement à San Juan a obligé les gens à choisir. Seules six personnes ont accepté de venir.

Aujourd'hui, nous sommes un peu plus nombreux, mais le noyau reste très petit, environ une vingtaine de personnes. Mais nous avons aussi beaucoup plus de travail. Depuis l'installation à Fresno, on a fait plein de choses différentes . Nancy en 1972 . Une tournée au Mexique la même année. En 1973, nous avons

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travaillé avec Peter Brook. En 1974, après de nombreuses tournées, nous avons acheté 40 acres de terre à San Juan. Notre but ultime reste de créer le Centre culturel, pour y produire du théâtre, des films, des émissions de radio, des livres ... - Quelles sont vos méthodes de travail? - Nous travaillons surtout à partir d'improvisations. Luis a la "vision,, et la <<philosophie'' de cette démarche. Il intervient en tant qu'acteur, écrivain et_metteur en scène. Pour les grandes pièces, Luis choisit un thème dans nos improvisations et écrit en script que nous jouons tout de suite. Très souvent, ça ne marche pas tout de suite, et nous répétons ce processus plusieurs fois. Il s'agit donc d'un travail collectif dirigé par un metteur en scène. Pour les pièces plus courtes, les actas, c'est naturellement beaucoup plus simple.

De son côté, Luis écrit ses propres pièces, comme Zoot Suit qui passe en ce moment à Los Angeles. - Quel en est le sujet? - C'est à propos d'une mode vestimentaire des années quarante . Un grand nombre de stéréotypes concernant les Chicanas est né à cette époque.« Pachuca»: l' image du gangster chicana, du dur. C'était une période très raciste aux États-Uni s. Les gens ne le savent pas, mais il y avait un grand nombre d'émeutes raciales, l'une des plus grandes ayant eu lieu à Los Angeles en 1942. Jouer aussi pour les non-Chicanos

Il y a aujourd'hui beaucoup de théâtres chicanas, mais peu de metteurs en scène chicanas. Les Américains ne croient pas que les Chicanas sont capables de jouer, de mettre en scène, d'écrire. Il faut casser ce mythe. - Quels sont vos prC!fets immédiats? - Nous retournons aux États-Unis et partons en tournée. Nous jouons devant des Chicanas et des non-Chicanas. Ce serait une grande erreur d'exclure les non-Chicanas. Quand le syndicat

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nous demande notre aide, nous la lui apportons . Travailler avec le syndicat, c'est revivifiant. On se sent bien avec le syndicat, et refuser serait un peu comme refuser son père ou sa mère. Nous faisons des bandes dessinées avec eux, des tracts . Nous avons un projet de film.

A San Juan, nous avons maintenant un petit théâtre et un studio de radio pour faire des émissions. Nous y vivons tous, dans des maisons séparées. Nous touchons un salaire de 250 dollars par mois, ce qui est assez peu. Mais nous avons fait le choix d'acheter du terrain. Beaucoup de compagnies ne le comprennent pas et pensent que l'on devrait acheter un théâtre, mieux payer les comédiens, mais pas acheter du terrain.

Propos recueillis par Jean-Yves Touvais et Nicole Sylvain

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