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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

CULTURE

Le livre, marchandise ou moyen de communication ?

· Critique communiste (1re série), n° 28, juillet 1979 · p. 237-247 · 3 900 mots

Le livre, marchandise ou moyen de communication ? (par jacques Milan)

A partir du 1er juillet 1979, les prix des livres en France sont libres. Il n'y a plus de ''prix public'' ou «prix conseillé» : les librairies vont fixer elles-mêmes les prix, comme les épiciers pour les carottes ou les navets. Cette mesure va tout à fait dans le sens de la tendance actuelle qui fait du livre un produit comme un autre, l' intégrant dans le circuit de la marchandise avec ses critères de profit à court terme. Le livre marchandise

Le livre est un outil de communication des plus importants. L'écrit sert de référence, de point de repère précis. Par sa maniabilité, sa densité, le livre est un véhicule efficace de la pensée critique, une source d'enrichissement du langage, donc de l'intelligence et de 1 'expression du lecteur, un réceptacle de la mémoire de l'humanité . Le livre est une arme dans la lutte de classes, dans la bataille de la classe dominante pour imposer son idéologie, dans celle des travailleurs pour remettre en cause la société et se forger des outils idéologiques d'émancipation.

Au niveau économique, le livre est un produit particulier, en ce sens que chaque livre est unique, irremplaçable par un autre. Cette singularité limite fortement l'industrialisation de la production du livre, sa standardisation. Le succès d'un livre dépend de

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nombreux facteurs imprévisibles . Les éditeurs doivent donc répartir les risques sur un nombre élevé de titres, les pertes des uns étant compensées par le succès des autres.

Pourtant, avec la croissance de la consommation des livres, ces données sont en train de changer, changeant par là-même le type de livres offerts au public.

Avec le développement de l'éducation, de la formation permanente, des loisirs, le public du livre en France s'est élargi. En vingt ans le nombre de lecteurs a augmenté de 20 p. cent; le nombre de titres publiés a doublé (25 000 titres par an, contre 12 000 en 1958, chiffre stable depuis le début du siècle; plus de 200 000 titres disponibles), le chiffre d'affaires des maisons d'édition a décuplé.

Dans le même temps, le livre s'est intégré plus profondément dans le circuit des marchandises, considéré comme un <<bien culturel, au même titre que d'autres biens de consommation. • La production du texte se fait souvent directement en fonction des besoins du marché, ce qui arrive à donner naissance à des produits standards , parfois interchangeables , dont les collections policières bon marché sont un des points d'aboutissement avec les livres-vedettes , les livres-films , les livres-télé , les livres-événements, les livres-mode , etc. • La sortie du livre devient une spéculation où l'éditeur ne vise pas la diffusion des idées mais le best-seller, la montée des ventes qui, au-delà d'un seuil de rentabilité, amortiront les frais fixes et dégageront des millions de bénéfices. Le tirage moyen (3 000 à 10 000 exemplaires) où s'était concentré l'essentiel de la littérature et des essais tend à disparaître. • La durée de vie du livre chez les libraires et les éditeurs diminue en fonction d'une rotation accélérée des stocks . Le libraire ne garde souvent les nouveautés que 3 mois, surtout les best-sellers dont beaucoup ne sont pas faits pour durer. L'éditeur, afin de ne pas conserver en stocks des actifs coûteux et fictifs, solde rapidement ou, pour ne pas dévaloriser ses livres sur le marché, les envoie directement au pilon. • Le succès d'un livre aujourd'hui est en très grande partie fonction de sa couverture par les grands moyens d'information (télé-

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vision, journaux, quotidiens, magazines, radio). Comme l'analyse Régis Debray, «nous assistons en ce moment à l'accès en position dominante de l'appareil d'information'' dans le domaine de l'idéologie (le Pouvoir intellectuel en France, p. 94).

L'édition suit le journalisme. Cette détermination accentue le caractère de marchandise du livre. Son contenu est rendu plus «digeste" (les livres réellement nouveaux ne s'avalent pas facilement, ils dérangent), lié aux besoins de l'actualité immédiate, présentant une réalité simplifiée : le livre est rendu produit de consommation courante. Économiquement une bonne partie de la réalisation marchande du livre est liée à son poids dans les grands moyens d'information : rôle de leader d'opinion de l'auteur (le meilleur cas est celui des rédacteurs en chef des grands journaux ou des vedettes de télévision), place donnée dans les grands media (dépendant des relations de l'éditeur avec les media en question, le meilleur cas étant celui où les journalistes sont en même temps salariés de l'éditeur). Les media n'ajoutent pas en eux-mêmes de la valeur au livre, mais ils fixent quel livre se vendra et lequel ne se vendra pas : ils interviennent donc dans la péréquation du taux de profit entre éditeurs et, par la publicité qu'ils apportent, ils accélèrent la rotation du capital investi dans les livres, le cycle argent-marchandises-argent avec plus-value. • Les grandes campagnes publicitaires des éditeurs, les émissions littéraires à la télévision permettent de mettre en avant des livres << prévendus "· A ce phénomène correspondent le développement de rayons librairies en libre-service dans les grands magasins et les supermarchés, et la création de la FNAC. On assiste à un éclatement des points de vente du livre (drugstores, stations-service, s'ajoutant aux kiosques NMPP) pour les best-sellers et les livres prévendus. Et, en même temps, avec la multiplication des FNAC, à une concentration dans les librairies : fermeture de librairies, tendance à la spécialisation, sur Paris particulièrement. Cette concentration risque d'aboutir à une diminution des ventes de livres en librairie, ce qui serait dramatique pour un certain type de livres, ceux qui, justement, ne sont pas<< prévendus ''·

Avec l'accentuation du caractère marchand du livre, sa production est essentiellement déterminée aujourd'hui par la possibilité de sa diffusion, de sa commercialisation. Le diffuseur, entre l'éditeur et le libraire, est l'élément clé de la chaîne de commercialisation du livre. Il assure deux fonctions qui parfois sont dis-

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tinctes: la distribution du livre, c'est-à-dire l'envoi des livres aux libraires et la récolte de 1' argent des ventes; la représentationpromotion dans les librairies, c'est-à-dire l'information et la prise de commande chez les libraires. Or la diffusion en France est assez concentrée : en 1974, 9 grands groupes représentaient 58,2 p. cent du chiffre d'affaires de l'édition.

En premier lieu, Hachette avec 20 p. cent de toute la diffusion . Puis, les Presses de la Cité, le groupe Gallimard (Sodis), Bordas, Le Seuil, Flammarion, Laffont (Interforum), Larousse et les PUF. Ces groupes de diffusion contrôlent la production : ils sont l'émanation directe des grands éditeurs qui, par ce biais, satellisent les petites maisons d'édition prises en diffusion, ayant tendance à les réduire à des laboratoires de recherche de leur propre maison. Par les envois d'office aux libraires, les remises particulières qu'elles font, ces grandes sociétés de diffusion modèlent le profil de l'essentiel des points de vente du livre.

De plus la diffusion de masse du livre (bibliothèque de gares, kiosques et maisons de la presse) est sous le contrôle d'Hachette par le biais de son pouvoir dans les NMPP. C'est Hachette qui décide, parmi les 20 à 25 000 titres édités par an, quels seront ceux vendus dans les bibliothèques de toutes les gares de France.

La libération des prix du livre va en faire encore plus un produit comme un autre. La concurrence entre libraires va avoir lieu sur les best-sellers considérés comme des produits d'appel sur lesquels les marges vont baisser. En contrepartie, sur les autres livres - le fonds-, les libraires vont dans l'ensemble fixer des marges bénéficiaires plus élevées, ce qui va augmenter les prix de ce type de livres. Certains libraires, pour calculer les prix, affecteront au prix d'achat (prix net de cession) un coefficient multiplicateur variant en fonction de la vitesse de rotation du rayon. Autant dire que les livres qui tournent lentement seront encore plus chers, ce qui peut aller vers leur élimination dans de nombreuses librairies.

Enfin, les éditeurs n'étant plus responsables du prix final du livre au consommateur vont en profiter pour augmenter leurs prix aux libraires, phénomène déjà en cours, avant même la libération officielle des prix. La libération des prix du livre va entraîner une augmentation des prix de vente, particulièrement pour les livres à petit tirage, à rotation lente, livres de fond, de création et de contestation culturelle. Les petits éditeurs, les collections de fond chez les grands éditeurs auront de graves difficultés, comme en Suède, où la vente du livre de qualité est passée de 65 à 38 p. cent.

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La tendance à la concentration des librairies va s'accentuer, tandis que, par une publicité adéquate, la FNAC et les supermarchés feront savoir qu'ils sont« les moins chers>>, comme Darty ou Carrefour. Ces centrales d'achat seront à même de faire de fortes pressions sur les maisons d'édition, en choisissant les auteurs <<qui se vendent» et en exigeant des sur-remises. Ce qui pèsera encore sur les livres considérés comme difficiles, que les éditeurs préféreront laisser hors circuit, comme déjà la poésie «tombée dans la trappe du compte d'auteur».

En considérant de plus en plus le livre comme une marchandise identique aux autres, la bourgeoisie assure, malgré un élargissement du public lisant, par le simple jeu des rapports marchands, le maintien et le renforcement de son idéologie dans le domaine de l'écrit. Par le biais des best-sellers, de productions standards tirées en grand nombre d'exemplaires, elle satisfait à sa façon le besoin de lecture des masses. En libérant les prix du livre, elle accentue le phénomène best-seller. Par son contrôle des grands moyens d'information, elle détermine les livres qui se vendront et ceux qui ne se vendront pas. Et, en contrôlant la diffusion, elle porte ses produits là où les travailleurs sont le plus facilement en contact avec le livre . Sa censure n'est pas ouverte comme dans les États bureaucratisés mais économique, en jouant aujourd'hui la carte du libéralisme économique sous contrôle des grands groupes d ' édition et de diffusion, eux-mêmes liés aux grandes banques privées (Hachette comme la FNAC avec Paribas, les Presses de la Cité avec l'Union financière de Paris, Bordas avec la banque de l'Union parisienne, etc.) . Les pratiques différentes

Avec la vague idéologique issue de la crise prérévolutionnaire de Mai 68, des pratiques différentes sont apparues dans le domaine de la librairie et de l'édition, refusant justement de considérer le livre comme un produit identique aux autres.

Un certain nombre de gens, cherchant à accorder leur statut professionnel avec leurs idées, ont décidé, et décident encore, de travailler à la diffusion de livres de qualité, de livres représentant un apport culturel, aidant à lutter contre la société actuelle. Ainsi sont nées les librairies différentes qui se définissaient elles-mêmes ainsi, en 1977 :

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"Une librairie doit être quelque chose de plus qu'un endroit où l'on vend des livres. Lieu de passage privilégié de la parole des auteurs aux lecteurs, une librairie peut aussi être un centre d'élaboration de la parole écrite : par les rencontres qu'elle permet, les débats qu'elle peut ouvrir, la masse d'information qu'elle peut Jaire circuler. "Un tel rôle nécessite un travail constant de sélection des ouvrages, de recherche des brochures hors des circuits de diffusion traditionnelle, de contact avec les groupes en lutte dans tel ou tel secteur géographique ou professionnel. "

Les bases de ce texte permirent d'aboutir à la formation d'un Groupement pour une librairie différente, rassemblant environ 80 librairies, des petits éditeurs et des travailleurs de la profession.

Dans le même mouvement se sont constituées des maisons d'édition<< différentes>> qui se présentaient en mai 78 comme des <<éditeurs en prise sur les mouvements de fond de notre société, souvent décentralisés, cherchant à se doter de structures démocratiques, refusant le caractère inéluctable ou objectif des mécanismes traditionnels de financement et de diffusion, instruments actifs de 1' expression écrite de nouveaux courants de pensée et de nouveaux modes d'expérimentation sociale>> .

Cette présentation, issue d'un tract distribué au Xe festival du livre à Nice, était signée par les éditions Alternative et Parallèles et par les Editions Sociales, en passant par La Brèche, Solin et Syros. Le << front unique, dans le domaine de 1 'édition! Le débat sur le prix du livre

Les librairies différentes se sont vite trouvées confrontées à la pratique du discount, et particulièrement celui de la FNAC. Celleci, après l'ouverture de la première grande surface de librairie à Paris en 1974, a multiplié cette expérience en province et ouvre un deuxième magasin de livres aux Halles . Et, contrairement aux hypermarchés qui vendent avec discount des livres<< prévendus ••, la FNAC offre en plus des best-sellers un choix très vaste de titres et fait 20 p. cent de remise sur tous.

Après plusieurs années de fonctionnement, les conséquences de l'apparition de la FNAC peuvent être sérieusement analysées. La baisse du prix de vente qu'elle opère en réduisant le coût de diffusion n'élargit pas le nombre de lecteurs, mais permet au public lisant déjà d'acheter plus de livres. Par conséquent, et c'est très sensible au niveau des librairies du Quartier latin, la FNAC

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concentre le public lisant au détriment des autres librairies. Cette concentration peut lui permettre de peser sur les éditeurs, en devenant, surtout pour les petits éditeurs, un point de vente démesuré par rapport à tous les autres.

Le discount de la FNAC a conduit à deux réactions divergentes.

Les petits éditeurs, comme les Éditions de Minuit, et le Groupement pour une librairie différente se sont prononcés pour le même prix dans tous les points de vente (prix unique), afin de favoriser la multiplication de ceux-ci et donc de multiplier les lieux de contact du lecteur avec le livre, ce qui accroît les chances de vente d'un livre, même non soutenu par la publicité.

Les librairies traditionnelles de province, qui sont la base de la Fédération française des syndicats de librairies, pour supprimer le discount sur le prix public, ont proposé de supprimer tout prix public, ce qui conduit à la libération totale du prix de vente. Cette mesure, appuyée par Gallimard, rentrait en résonance avec le libéralisme économique décadent du gouvernement Giscard-Barre. Elle fut décidée par un arrêté de Monory, le 23 février dernier, avec entrée en vigueur le 1 e juillet 1979.

En réaction contre les conséquences prévisibles de cette libération des prix, le Groupement pour une librairie différente a pris la résolution d e maintenir un fond s d e livres de qualité en refu sant de les augmenter systématiquement, de ne pas utiliser les best-sellers comme<< produits d ' appel >> et d e débattre avec le public de la fixation des prix des livres, ce qui signifie afficher les marges des libraires.

Cette décision est un pari : garantir la viabilité des librairies différentes en faisant suffisamment tourner un fonds de livres de qualité qu'elles s'engagent à défendre dans la concurrence sauvage qui va s'emparer des librairies une fois les prix libérés. Cette viabilité économique n'est pas un but en soi, une spécialisation idéologique à transformer en créneau commercial. Elle doit servir le rôle politique de ces librairies, qui doit être un des fondements du Groupement pour une librairie différente. Le livre et la lutte pour le socialisme

Ce rôle est de participer à l'ouverture d'une ligne culturelle de la lutte contre le capitalisme. Les librairies comme les maisons d'édition différentes doivent être des relais institutionnels de cette

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lutte. Lutte prolongée car l'idéologie dominante imprègne tous les aspects de l'existence sociale et continuera, même après la prise du pouvoir par le prolétariat, d'avoir une influence sur le mode de vie. Lutte indispensable, particulièrement dans les pays capitalites avancés, pour préparer la révolution, comme l'explique Gramsci :

"Chaque révolution a été préparée par un travail intense de critique, d'offensive culturelle, de pénétration des idées à l'intérieur de groupes d'hommes, d'abord réfractaires et seulement soucieux de résoudre au jour le jour, instant par instant, leurs propres problèmes économico-politiques, pour leur compte personnel et sans le moindre lien de solidarité avec ceux qui se trouvaient dans les mêmes conditions . .. " C'est à travers la critique de la civilisation capitaliste que s'est forgée la conscience unitaire du prolétariat; et critique veut dire culture et non évolution spontanée de type naturaliste. " (Cité dans Pour Gramsci de Maria-Antonietta Macciocchi, p. 222.)

Les librairies différentes ne doivent donc pas se situer sur le même plan que les autres. Leur rôle est d'élargir le public du livre, en sortant de la librairie pour aller à la rencontre des travailleurs, des groupes femmes, des mouvements antinucléaires, des différentes couches sociales en lutte contre le capitalisme, et de leur jaire connaître les écrits qui entrent en résonance avec leurs préoccupations et qui enrichissent par leur dimension critique le niveau des luttes. Leur rôle est de faire rentrer dans la librairie ceux qui luttent, de devenir des relais locaux de la contestation culturelle.

Mais cette action ne peut pas aller bien loin si, faute de distribution adéquate, ils ne peuvent se procurer les livres en question .

L'introduction de l'informatique (facturières programmées pour gérer les stocks et les milliers de comptes des librairies), la mécanisation des expéditions (chaînes d'expédition) conduisent aujourd'hui au sein des entreprises de diffusion à une séparation de plus en plus nette entre la distribution (expédition des paquets/ recouvrement des créances) et la représentation dans les librairies.

La première tâche correspond à une activité de service que devrait assurer une entreprise publique de distribution, pour tous les éditeurs et aux mêmes conditions, afin de favoriser la création de nouveaux éditeurs. Cette entreprise devrait se former à partir de la nationalisation sans indemnités des secteurs de distribution des grands groupes de diffusion, à commencer par Hachette et les Presses de la Cité.

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La représentation, au contraire, réside dans l'information et la défense du livre auprès du libraire : cette tâche ne peut être prise en charge par des fonctionnaires de l'État qui auraient à défendre n'importe quel ouvrage. Elle doit être liée aux différents collectifs d'édition qui prennent la responsabilité de faire paraître le livre.

Aujourd'hui, faute d'existence d'un quelconque service public de distribution, et devant la mainmise des grandes sociétés sur cette diffusion, une des tâches des éditeurs «différents,, est de créer ensemble une société de distribution unitaire et solide, celle dont déjà Marcel Hasfeld avait dessiné le projet il y a soixante ans, en créant la Librairie du travail.

Une telle société devrait distribuer non seulement les livres mais aussi les brochures qui ont le plus grand mal à toucher le public . Sa création au niveau central n'est pas contradictoire avec celle de coopératives de distribution au niveau régional, en liaison avec les luttes nationalitaires et la renaissance de langues de minorités opprimées, comme cela se passe en Occitanie.

Si 1' on remonte la chaîne qui va de la vente du livre à sa création, on s'aperçoit que si l'on socialise la distribution du livre, 1' activité éditoriale n'a nul besoin des structures géantes des groupes d'édition actuels . La représentation en librairie nécessite aujourd'hui pour une maison d'édition comme Le Seuil 9 représentants pour toute la France. Et cette activité de représentation peut être prise en charge par plusieurs collectifs d 'édition, regroupés par affinités.

L'activité d'édition devrait donc s'orienter vers un fonctionnement de petits collectifs - sous forme par exemple de coopératives - décentralisés, unissant à la fois des auteurs et des << techniciens» de la profession, des <<permanents>> et en nombre plus important des<< non-permanents>>.

Dans les grandes sociétés d'édition, la formation de ces collectifs devra donc être favorisée par une lutte de destructuration en leur sein, pendant la période prérévolutionnaire prolongée qui précédera la prise du pouvoir par les travailleurs. Cette lutte s'appuiera sur la bataille idéologique qui pénétrera alors encore plus profondément le monde de l'édition- comme tous les media - à partir du dévoilement du caractère politique de l'activité éditoriale.

Déjà dans la société actuelle de petits collectifs cl' édition, liés organiquement aux luttes anticapitalistes, peuvent préfigurer ce fonctionnement, tout en restant conscients des limites qu'impose

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le caractère marchand et parfois mercantile des activités autour du livre.

La création de nouvelles maisons d'édition après Mai 68 correspond à l'expression de nouveaux courants politico-culturels, assure une liaison entre une vague de radicalisation et son expression dans le domaine du livre : éditions féministes (des Femmes, Tierce), éditions régionalistes (Fédérop, Chiendent, Actes Sud), éditions écologistes (Entente), recherche sur les projets alternatifs et anti-institutionnels (Solin, Alternative), etc.

La faiblesse la plus criante se situe au niveau du mouvement ouvrier. Si le PC, le PSU, puis enfin la LCR se sont dotés de maisons d'édition, l'activité d'édition du PS est dispersée en collections et influences chez les éditeurs bourgeois, et les grands syndicats (CGT, CFDT, FEN) ont une production éditoriale ridiculement faible.

Peu de maisons d'édition, même parmi les nouvelles, affichent un lien clair avec la lutte du mouvement ouvrier. La classe ouvrière française n'a pas hélas une forte présence sur le plan culturel, elle est loin d'y être hégémonique, même sur certaines couches sociales en lutte .

Dans son livre sur les Étudiants, les Intellectuels et la Lutte de classes, Ernest Mandel apporte à ce sujet quelques éléments d'explication . Il n ote que le m ouvement ouvrier classique, la social-démocratie d ' avant la P remière Guerre mondiale et les partis communistes de masse ensuite, ont cherché à remplir les tâches de contre-éducation du prolétariat face à l'idéologie dominante au travers de tout un réseau formant une certaine contre-société. Et il ajoute qu'au cours de ces vingt-trente dernières années, cette contre-propagande n'a plus du tout eu lieu. Or l'accroissement du public, le développement des loisirs, sous forme privée et individualisée, n'entraînent pas automatiquement une remise en cause de l'idéologie dominante.

La bourgeoisie a de fortes capacités d'adaptation, et si les masses veulent de la lecture, elle sait faire fabriquer les lectures qui lui plaisent et qui lui rapportent. Les tâches culturelles du mouvement ouvrier sont donc immenses pour qu'il apparaisse nettement porteur d'un projet politique attractif, offensif, et les révolutionnaires ont fort à faire pour participer consciemment au front de lutte dans le domaine culturel.

A terme il faudra remettre en cause le caractère de marchandise du livre. D'abord dans les domaines où il correspond clairement à

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un besoin social, comme l'édition scolaire où les livres nécessaires doivent être gratuits pour tous les étudiants. Ensuite, en développant considérablement le réseau des bibliothèques locales et universitaires . La société socialiste, en éteignant la division entre travail manuel et travail intellectuel, ira vers la socialisation de l'activité éditoriale, dans le sens de la diffusion de cette pratique dans toute la société.

Jacques Milan

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