La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

PRÉSENTATION

Pour une politique culturelle révolutionnaire

· Critique communiste (1re série), n° 28, juillet 1979 · p. 3-9 · 2 514 mots

Onze ans après Mai 68, il faut se rendre à l'évidence : le bilan de l'extrême gauche, et plus particulièrement de notre courant, sur les questions culturelles est navrant. Non que nous nous soyons désintéressés de ce domaine; mais nous n'avons pas su, ne serait-ce qu'en pointillés, tracer une ligne alternative aux politiques culturelles de la bourgeoisie et des réformistes. Pire, nos rapports avec les <<artistes>> ou les << militants culturels>> sont restés ceux de consommateurs. A l'engagement politique et syndical que nous leur demandions à juste titre, ne correspondait pas un engagement culturel de notre part.

Et pourtant, depuis onze ans, ce ne sont pas les occasions qui ont manqué. Les artistes, comme la grande masse des intellectuels, se sont tournés massivement vers le prolétariat et ses luttes. Cela n'est pas dû au hasard mais tient à des phénomènes structurels du capitalisme au troisième âge. Si, à l'âge classique du système capitaliste, il était <<exclu de penser qu'une majorité, ou même une minorité significative, d'une intelligentsia d'origine principalement bourgeoise, qui "produit" sous le contrôle matériel de cette classe bourgeoise et qui est soumise aux pressions générales suscitées par la richesse, le pouvoir et la stabilité de cette classe, puisse se soustraire à cette influence>>, aujourd'hui il en est autrement. <<L'intégration croissante du travail intellectuel dans le procès de production permet objectivement aux étudiants et aux intellectuels de s'intégrer dans le mouvement révolutionnaire au

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sein duquel ils peuvent contribuer de manière importante, de par leur savoir politique et technique accru, à transformer directement la science en une force porteuse de bouleversements sociaux,, 1 . Pour une série de raisons économiques, socio-politiques et idéologiques, les intellectuels et les artistes se sont portés massivement aux côtés du mouvement ouvrier, ont pris part à ses combats et ont voulu faire de leur science, de leurs connaissances et de leur action culturelle une force porteuse de bouleversements soctaux.

Ce phénomène, sensible depuis la Seconde Guerre mondiale, a adopté la force de l'enthousiasme dans les dix dernières années. De l'Atelier populaire des beaux-arts en Mai 68 aux salons de la <<Jeu ne Peinture", des États généraux du cinéma aux différentes variantes de cinémas militants ou populaires, de la mise en cause du festival d'Avignon au <<Théâtre différent,, quel que soit le domaine abordé et quelles que soient les variantes, ces années ont débordé de tentatives révolutionnaires. Intégrer l'art à la vie, à la lutte : telle était l'ambition. Mais tous et toutes ont rencontré un mouvement ouvrier divisé ou, lorsqu'il s'unissait, marchand d'illusions. Aux enthousiasmes ont suivi les déceptions, l'impression de s'être fait avoir, et le repli. Ce va-et-vient de rapprochements et d'éloignements qui a marqué toute l'histoire des rapports entre les intellectuels et le Parti communiste n'a pas épargné l'extrême gauche. Car elle a raté, elle aussi, un coche.

Elle a oscillé entre deux positions erronées : l'artiste << compagnon de route,, dont la notoriété est utilisée pour faire passer les discours politiques, ou l'artiste <<au service du peuple" qui doit subordonner son expression aux exigences du combat révolutionnaire. Nous-mêmes, nous en sommes souvent restés à une discussion théorique du problème, proclamant la nécessaire indépendance de l'artiste, combattant les théories populistes ou néo-jdanoviennes, mais ne répondant pas à cette volonté profonde : intégrer l'action culturelle dans le combat révolutionnaire. A nos engagements pour la défense de la liberté d'expression et des conditions matérielles de la création, ne correspondait pas une lutte sur le plan culturel.

Aujourd'hui l'adhésion de beaucoup d'artistes et d'intellectuels au combat de la classe ouvrière est en question. L'offensive idéologique de la bourgeoisie va tambour battant; la défaite électorale de mars 78 et la division du mouvement ouvrier déçoivent et remplissent d'amertume beaucoup de ceux qui se sont engouffrés

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à corps perdu dans cette perspective; la crise et les débats de l'extrême gauche révolutionnaire affligent. Et il est très fréquent de rencontrer dans les milieux culturels l'idée que l'on entre à nouveau dans une période de reflux des luttes et de repli dogmatique. Idée fausse. Mais pour persuader du contraire il ne faut pas reproduire les erreurs du passé.

Il nous faut comprendre qu'une politique culturelle révolutionnaire est indispensable à ceux et celles qui veulent en finir avec le vieux monde. Politique culturelle, c'est entendu, et nous le répétons depuis des dizaines d'années, cela ne signifie pas qu'en tant qu'organisation politique nous devrions choisir telle œuvre, ou telle école plutôt que telle autre, ou imposer une discipline politique à la créativité. Nous restons les farouches défenseurs de ce principe, ainsi résumé par Trotsky et Breton dans un manifeste de 1939 : «Le libre choix de ses thèmes et la non-restriction absolue en ce qui concerne le champ de son exploration constituent, pour l'artiste, un bien qu'il est en droit de revendiquer comme inaliénable. En matière de création artistique il importe essentiellement que l'imagination échappe à toute contrainte, ne se laisse sous aucun prétexte imposer de filière . A ceux qui nous presseraient, que ce soit pour aujourd'hui ou pour demain , de consentir à ce que l'art soit soumis à une discipline que nous tenons pour radicalement incompatible avec ses moyens, nous opposons un refus sans appel et notre volonté délibérée de nous en tenir à cette formule : toute licence en art . » 2 Les ravages du stalinisme et du maoïsme en cette matière suffiraient, s'ille fallait encore, à nous convaincre de la validité d'un tel principe.

Mais s'y tenir ne signifie pas s'allonger sur les plages de la neutralité en attendant que le vent passe .

L'activité culturelle est devenue un phénomène social de masse, multiforme, auquel les classes opprimées ont massivement accès. La production culturelle n'est plus le fait de quelques clercs ou d'individus en marge de la classe dominante, vivant de ses prébendes. Elle occupe des centaines· de milliers d'hommes et de femmes qui, souvent, subissent des conditions de vie et de travail identiques à celles de la classe ouvrière. Elle est soumise aux lois de quelques gros trusts privés ou de l'État qui font des produits culturels des marchandises comme les autres. Au troisième âge du capitalisme, la production culturelle subit la domination croissante du capital monopoliste, notamment dans des secteurs

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comme l'édition, le cinéma et les techniques audio-visuelles.

Mais cette socialisation de la diffusion culturelle porte en elle-même sa propre contradiction. Le niveau culturel des masses ouvrières a considérablement augmenté. Niveau de scolarisation, accès aux loisirs, à la lecture mais aussi à la musique, au cinéma, au théâtre, sont autant de pratiques sociales qui ont connu un développement sans précédent ces trente dernières années. Elles contribuent à l'élévation du niveau de conscience des travailleurs. Aussi la bourgeoisie déploie-t-elle beaucoup d'efforts pour conserver le monopole sur ce terrain. La culture demeure, plus que jamais, un instrument de domination idéologique de la classe dominante. Cette plus grande diffusion culturelle n'a pas produit spontanément une auto-activité du prolétariat en matière culturelle, mais une privatisation de son accès à la culture et aux loisirs.

Il y a donc un combat à mener contre cette atomisation de la consommation culturelle. Combat idéologique, mais aussi défense de toutes les tentatives d'appropriation collective de la culture par la classe ouvrière . Combat contre la standardisation culturelle, pour les différences . Si les opprimés ne peuvent, dans le cadre du système capitaliste, élaborer leur propre culture, ils peuvent se réapproprier ce qui correspond à leur combat, faire de leur identité culturelle une arme de lutte et un moyen de prise de conscience collective. Il n 'y a pas de culture féministe autonome , m a is il y a le combat culturel des femmes, une prise de parole collective, un nouveau langage créateur qui , en soi, est un moyen de lutte . Un levier pour le mouvement autonome des femmes.

De même pour les nationalités opprimées : défendre sa langue, sa création propre et son droit d'expression contre l'État bourgeois centralisateur, est partie intégrante de la formation d'une conscience collective pour le combat révolutionnaire . L ' art et la pratique culturelle ont une fonction totalisatrice qui en font un élément de la formation de la conscience de classe, et non un simple supplément d'âme.

Mais inversement, on aurait tort de détacher cette donnée de la conscience de classe de la pratique concrète dans la lutte des classes. Elle seule peut donner au prolétariat la conscience de ses intérêts historiques. Ce serait vouloir substituer un «mouvement culturel>> à la lutte de classe quotidienne et croire que les opprimés peuvent construire leur propre hégémonie culturelle dans une société dominée par la bourgeoisie.

Il y a donc urgence pour les révolutionnaires. On ne peut à la

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fois prétendre gagner la grande masse de la classe ouvrière et de ses alliés à la révolution socialiste et se désintéresser de la lutte sur les fronts culturels. La tâche est certes difficile. En tant qu'organisation politique nous n'y sommes pas préparés. Les urgences du travail politique et syndical, les choix militants, les exigences de la construction d'un parti nous détournent souvent de la culture. Il est plus fréquent d'assister à la déculturation des militants et des militantes qu'à leur épanouissement culturel. Contrairement à d'autres moments de son histoire, le mouvement ouvrier n'est plus obligé à construire ses propres réseaux de diffusion culturelle. La bourgeoisie a su exploiter ce besoin social et faire des loisirs une industrie. Et, trop souvent, les militants révolutionnaires s'en contentent.

La pratique culturelle est vécue comme séparée de la vie politique. Lorsque des artistes adhèrent à une organisation d'extrême gauche, ils rencontrent de grosses difficultés pour s'y intégrer. Leur activité créatrice n'est pas considérée à part entière, pas plus qu'il y a peu on ne considérait l'oppression des femmes comme une question politique.

A tout cela s'ajoute la dispersion, voire l'ignorance, des acquis du marxisme sur ces questions. Ils ne figurent pas dans les cours de formation diffusés aux militants . La domination stalinienne ou maoïste a laissé place à un vide, où flottent le scepticisme, la jouissance individuelle, l' éclectisme aussi . La neutralité s'est érigée en dogme. Le Parti communiste, après avoir prêché les vertus du jdanovisme, c'est-à-dire d'une conception purement instrumentaliste de l'art au service de la politique du parti, se fait maintenant le chantre d'une culture nationale et républicaine, sans discriminants. «On a tellement voulu ne pas être jdanovien qu'on a renoncé à toute catégorisation, confie à Rouge Antoine Vitez, metteur en scène, membre du PCF. Le comité central d'Argenteuil en 1966 qui condamne le réalisme socialiste adopte un principe qui consiste à dire qu'il n'y a pas de principe. Ainsi, finalement, ne subsiste plus que la première attitude : honorer les artistes et demander de l'argent pour eux. Or, ce qu'il y a de terrifiant dans cette histoire, c'est qu'en réalité Jdanov ne disait pas autre chose! ,3

Nous n'en sommes donc plus aux années trente où, peintre, romancier, comédien ou cinéaste, il fallait chanter la politique du parti. Ce retournement est à la fois le produit des ravages du

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modèle stalinien et celui du développement culturel de la classe ouvrière. On ne peut plus vanter les mérites du réalisme socialiste contre la culture décadente, lorsque la grande masse des travailleurs accède à cette culture décadente.

Nous devons donc définir une politique culturelle révolutionnaire. Ce numéro de Critique ~ommuniste ne le prétend pas. Il vise simplement à sensibiliser ceux qui devraient porter une telle politique; à énoncer l'étendue des problèmes, de la culture au sens large à l'esthétique; à faire le point sur certaines expériences. Il n'est ni exhaustif, ni clos . Il (re)commence.

Définir une politique culturelle exige d'abord la confrontation de l'expérience des militants et militantes qui, malgré tout, sont investis dans ce domaine; elle exige également le débat entre l'ensemble des intéressés, professionnels ou non, pratiquants ou théoriciens. Débat qui, devant l'étendue et la diversité de la pratique culturelle, pourrait se mener autour de deux axes : 1. La critique des institutions culturelles, la défense du droit à la culture et l' élaboration d ' une politique culturelle. 2. La critique idéologique et l'élaboration de ses instruments d'approche . Ces deux axes pourraient orienter notre travail non •• en direction» des artistes et •• militants culturels», mais avec eux . Alors , nous , militants politiques et syndicaux, nous ferons de la bata ille sur les fronts culturels une d imension de notre activité révolutionnaire.

Comme on l'a dit plus haut, notre organisation est carente sur la question culturelle et, de ce fait, un numéro spécial de Critique communiste sur la culture ne saurait être compris comme sanctionnant une étape d'une démarche collectivement concertée. Il est bien davantage le résultat d'une initiative qui a visé à réunir en un tout au mieux équilibré un certain nombre de préoccupations encore éparses, mais dont l'intérêt nous a semblé constituer un premier jalon vers une élaboration moins isolée.

Compte tenu de la diversité des articles qui constituent ce numéro, ils ont été regroupés par rubriques.

La rubrique THÉA TRE comprend : - Un dossier sur les techniques théâtrales qu'Augusto Boal, avec d'autres , a mis en pratique depuis une dizaine d'années en

Amérique latine, et qu'il expérimente depuis quelque temps en Europe.

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- Une série de trois interviews fait le point sur le développement de quelques troupes nées de la radicalisation politique et culturelle des années soixante aux États-Unis.

La rubrique EsTHÉTIQUE se propose de cerner quelques problèmes importants qui se sont posés à la théorie de l'art durant les années vingt et qui font, aujourd'hui encore, l'objet de nombreuses discussions. - Pierre Zima aborde les relations qui ont toujours fait question, depuis plus d'un demi-siècle, entre les démarches qui ont pri-

• vilégié le caractère spécifique de l'art et celles qui ont privilégié son caractère social. -Pierre Razdac tente de montrer comment G. Lukacs, un des plus importants théoriciens marxistes de l'esthétique, a négligé certaines dimensions capitales de 1' art en réduisant la valeur artistique à la démonstration d'un point de vue <<juste>> sur la réalité. - Michel Lequenne essaye de montrer comment peuvent se rencontrer l'art, comme valeur esthétique, et la société, comme lutte des classes.

La rubrique CuLTURE, quant à elle, regroupe des articles axés sur des thèmes divers. - Jean-François Godchau passe en revue à la fois la formation des militants dans la LCR, les turpitudes de la rubrique culturelle du quotidien Rouge, et développe la conception de 1' héritage culturel, notamment autour de la musique. -Jean-Michel Masson relate les méandres de la politique culturelle du PCF, du congrès de Tours (1920) au comité central d'Argenteuil ( 1966). -Jacques Milan aborde les problèmes de l'édition, les questions du livre comme moyen de communication ou marchandise. - Dans une interview, Régis Debray s'explique sur son livre le

Pouvoir des intellectuels en France.

J.-Y. Touvais et P. Razdac NOTES 1. Vojr le chapitre d'E. Mandel, "Le rôle de l'intelligentsia dans la lutte de classe", in les Etudiants, les Intellectuels et la Lutte des classes, éd. La Brèche, p . 114. 2. Manifeste de la FIARI in Littérature et Révolution, Julliard, Lettres nouvelles. 3. Cf. Rouge du 18 mai 1979, p . 27.

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