ERNEST MANDEL Croissance économique et luttes de classe
Critique communiste a engagé un débat utile et nécessaire sur ce qui a été appelé «l' emprise persistante des appareils réformistes sur la classe ouvrière>> en Europe occidentale. Sous-jacentes à ce débat se trouvent deux questions vitales pour les marxistes révolutionnaires. Comment expliquer de manière matérialiste la configuration concrète du mouvement ouvrier en Europe, compte tenu des nombreuses variantes nationales? Comment cette configuration peut-elle se transformer (est-elle en train de se transformer?) dans le sens d'apparition de directions de rechange pour la classe?
Nous disons qu'il faut donner à ces questions une réponse matérialiste, c'est-à-dire parachever une théorie marxiste du mouvement ouvrier qui doit être ancrée dans la théorie marxiste du capitalisme qui existe évidemment déjà, et dans une théorie marxiste de la classe ouvrière (qui n'existe qu'en partie).
Tous les participants au débat sont d'accord pour rejeter toute explication unilatérale ou monocausale. L'explication de <d'emprise persistante des appareils réformistes'' par la trahison de ceux-ci est manifestement insatisfaisante. En admettant la trahison, il faut encore expliquer pourquoi elle reste efficace, c'est-à-dire pourquoi elle continue à être tolérée depuis trois quarts de siècle. L'explication par
les «Conditions objectives» est tout aussi insatisfaisante. Elle ne permet pas de rendre compte des nombreuses explosions au cours desquelles, tout au long du xxe siècle, les masses ont manifestement débordé, par millions, les limites d'action fixées par les projets gradualistes des appareils réformistes.
Le camarade Weber affirme qu'il rejette, lui aussi, toute explication <<objectiviste>> ou monocausale. Nous ne mettons point en doute cette profession de foi. Mais force nous est de constater qu'il s'exprime avec suffisamment d'ambiguïté pour qu'une <<lecture sur-interprétative» de sa thèse reste possible. Contentons-nous de citer deux passages (nous pourrions en citer une demi-douzaine) :
<<La stabilité et la prospérité relatives, nées de l'expansion impérialiste, créent. .. les conditions d'une pratique de lutte réformiste de la classe ouvrière des métropoles ... Prolongée sur plusieurs décennies ... cette pratique accrédite l'idée d'une transformation graduelle du système ... (Critique communiste, n° 26, p. 42). <<L'emprise des directions réformistes sur ces (larges) couches (du prolétariat) tient non pas à ce qu'elles les trompent habilement ... mais bien au contraire à ce qu ' elles expriment (et confortent) les mêmes illusions réformistes, les mêmes aspirations à un changement sans heurts m drames, dans l'harmonie universelle ... , (Ibid., p. 43).
On avouera que ces passages, malgré les clauses de style qui les accompagnent, accréditent la thèse << monocausale, et unilatérale : prospérité capitaliste = pratique réformiste = illusions réformistes des masses = fondement principal de l'emprise persistante des appareils ...
Or, cette thèse est tout aussi idéaliste et mécaniste que la thèse de la trahison. Que trois quarts de siècle d'histoire dépendent en dernière analyse d'••illusions» n'est guère plus matérialiste que la thèse selon laquelle la <<trahison» l'aurait en dernière analyse déterminée. Il ne sert à rien de se justifier en proclamant que les <<illusions, ont un fondement économique (les réformes engrangées). Les tenants de la thèse de la <<trahison, proclament eux aussi, et à juste titre, que celle-ci est fondée sur les intérêts matériels opposés des bureaucraties ouvrières et ceux des larges masses. Dans les deux cas, ce qui fait défaut, c'est la médiation avec les intérêts de classe, les antagonismes de classe, les contradictions internes du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise.
Un inventaire incomplet de l'histoire du mouvement ouvrier
Il n'y a qu'une seule hypothèse de travail qui rendrait valable 1' explication de 1 '<<emprise persistante des appareils réformistes sur le prolétariat>> par <da persistance des illusions réformistes des masses» : c'est l'hypothèse d'une atténuation tendantielle, à long terme, des contradictions internes de la société bourgeoise, d'une atténuation tendantielle des contradictions de classe et des luttes de classe entre le capital et le travail salarié. Mais dans ce cas, il ne faudrait évidemment pas parler d'<< illusions réformistes». Il faudrait dire que la classe ouvrière devient réformiste dans la mesure où la réalité lui confirme que les conflits de classe explosifs appartiennent au passé, et qu'elle a donc intérêt à ne lutter que pour des réformes de plus en plus amples.
Ce fut exactement la thèse de Bernstein, thèse dont on ne peut s'empêcher d'admirer la cohésion et la brutale franchise de l'analyse théorique, au fur et à mesure que les variantes postérieures du gradualisme sont examinées (y compris celle de l'eurocommunisme) , dont l' inconsistance et l'incohérence théoriques sautent aux yeux.
Henri Weber affirme que la guerre impérialiste et <des terribles années trente» ont infligé un démenti à Bernstein. C'est j uste m ais incomplet. En fait, il esquive la question principale posée par Bernstein : y a-t-il oui ou non, à long terme, et sans se reporter exclusivement aux guerres impérialistes ou aux crises économiques catastrophiques, aggravation ou atténuation des contradictions internes de la société bourgeoise, aggravation ou atténuation des antagonismes de classe, amplification ou réduction des luttes de classe réelles?
Pour nous, la réponse ne fait pas de doute. Certes, il ne faut pas généraliser de manière abusive. Il serait faux d'oublier qu'il s'agit d'un mouvement cyclique et non d'un mouvement linéaire - c'est justement une de nos thèses principales. Il ne faut pas escamoter des différences nationales substantielles (1' accumulation successive de défaites et de reculs catastrophiques subis par le prolétariat allemand et qui se résument dans les noms Noske-Hitler-Ulbricht-Bad Godesberg, lui a causé un affaissement de conscience politique sans commune mesure avec celui du prolétariat d'un quelconque autre pays européen).
Mais, tout cela étant dit, il reste incontestable qu'entre la grève générale belge de 1902, de 1912, de 1936 et celle de 1960-61; qu'entre la grève des cheminots français de 1920 (point culminant des luttes d'après la Première Guerre mondiale), juin 1936, les luttes d'après la Libération, et Mai-68; les grèves italiennes de novembre 1920, celles
de la période 1945-1948 et celles de 1969; entre la grève générale britannique de 1926 et les grandes vagues grévistes en Grande-Bretagne des années 1970, il y a une ligne ascendante et non descendante, il y a non seulement- augmentation considérable du nombre de combattants (en général un accroissement de l'ordre de 300 % ), mais encore radicalisation des objectifs, comme la remise en question de la gestion capitaliste, des formes de lutte, voire (bien que ce soit moins général) des formes d'auto-organisation. Seule, parmi les grands pays d'Europe, l'Allemagne constitue l'exception (temporaire), pour les raisons indiquées.
D'un point de vue matérialiste, on ne peut expliquer cette tendance à long terme qu'en partant de l'aggravation et non de l'atténuation des contradictions de classe. Du coup, le terme<< illusions réformistes» est réhabilité - puisqu'il s'agit d'une croyance en contradiction avec la réalité. Mais, du même coup, la formule perd sa valeur d'explication. Comment des <<illusions réformistes» permettent-elles des luttes périodiques d'une telle ampleur, d'une telle incidence objectivement explosive, prérévolutionnaire, voire révolutionnaire, sur la société bourgeoise ? Comment une pratique qui, périodiquement, est si manifestement anticapitaliste et extra-parlementaire, peut-elle se combiner avec une <<mentalité réformiste» installée à long terme?
On répondra que ces explosions, toutes réelles qu' elles soient, constituent l'exception et non la règle. Ce serait la pratique quotidienne et non la pratique exceptionnelle qui déterminerait le niveau de conscience. Cette objection n'est point valable. D ' abord, elle ne permet pas d'expliquer comment une classe ouvrière apparemment nourrie de profondes <<illusions gradualistes » puisse brusquement passer à des formes d'action qui sont en contradiction manifeste avec toute <<mentalité réformiste>>. Contentons-nous d'un exemple.
En 1918-1919, et encore en 1920 (après le putsch de von Kapp), les ouvriers allemands se sont armés par dizaines de milliers. Est-il concevable qu'une mentalité <<réformiste et gradualiste» , prétendûment produite par des décennies de <<pratiques réformistes», engendre un tel changement ultra-rapide, en l'espace de quelques mois, sous le seul effet d'une armée en décomposition et d'une attaque armée de l'adversaire? Pourquoi n'a-t-on rien vu de pareil en France et en Italie après 1945, notamment lorsque les CRS sont intervenus pour briser les grèves alors que l'expérience de la Résistance aurait dû plutôt encourager de telles pratiques?
Ensuite elle sous-estime gravement les transformations profondes que des grandes explosions opèrent, et dans la conscience des masses,
ei: dans l'émergence de nouvelles couches d'avant-garde (de nouveaux «dirigeants naturels de la classe>>), et même dans la configuration du mouvement ouvrier lui-même. L'alternance des formes de la lutte de classe
Mais allons plus loin. De même que le concept de <<directions traîtres>>, les concepts de <<pratique réformiste>> et d'<<illusions réformistes (ou gradualistes) >> doivent être fortement relativisés et différenciés. Tous ces concepts contiennent évidemment un noyau de vérité. Mais c' est leur emploi unilatéral généralisé et non différencié qui est abusif.
Commençons par l'idée d'«illusions réformistes >>. Dans son sens précis et littéral, ce terme signifie un état de conscience où le passage au socialisme est attendu d'une addition cumulative de réformes réalisées au sein du régime capitaliste. On commet une généralisation abusive en identifiant avec << illusions réformistes (ou gradualistes) >>soit la priorité accordée à la lutte pour des revendications immédiatement réalisables, soit l'importance accordée aux processus électoraux et aux mesures législatives (illusions parlementaires), soit l' abandon du but socialiste pour le seul but de réformer la société existante .
Pour prendre un exemple concret : en 1945, en 1950 et en 1951, la classe ouvrière britannique a voté pour le parti travailliste <<par illusion réformiste>> au sens originel du terme. Elle espérait une transition au socialisme par voie d'accumulation de réformes réalisées par des gouvernements travaillistes, réformes qui, après 1945, furent d'ailleurs réelles et importantes. Nous sommes profondément convaincus qu'après six gouvernements travaillistes successifs, elle a largement perdu ces illusions. Si elle a encore voté en majorité pour le Labour Party en 1979, bien que dans une proportion beaucoup plus réduite qu'en 1951, ce n'est pas parce qu'elle espérait que Callaghan allait introduire le socialisme par voie de réformes (il n'y avait aucune base matérielle à une telle illusion). Lui supposer pareille incapacité de tirer des conclusions de vingt-huit années d'expériences, c'est sous-estimer son intelligence et son bon sens.
Aujourd'hui, elle vote Labour pour ne pas voter pour le parti des patrons, par manque de solution de rechange crédible, mais certainement pas mue par l'illusion d'atteindre le socialisme par la législation parlementaire réalisée par le Labour. (Cela ne veut évidemment pas dire qu'elle ne puisse pas de nouveau avoir l'illusion d'avancer vers le socialisme par la voie d'une victoire électorale travailliste, dans le con-
texte d'une situation politique et sociale et, surtout, d'une situation interne du Labour sensiblement différentes de celles de 1979. Mais même dans ce cas, les expériences acquises depuis 1945, et surtout depuis les gouvernements travaillistes des années soixante et soixante-dix, ne resteront pas sans effets sur l'état de conscience du prolétariat britannique.)
Il est enc~re plus faux d'identifier des luttes centrées sur des revendications immédiates (et rapidement réalisables) avec des <<illusions réformistes>>. Une telle nature des luttes peut résulter d'un grand nombre de circonstances passagères ou durables : nécessité de surmonter les effets de défaites, rapports de forces économiques très défavorables, conditions politiques qui rendent pratiquement impossible une épreuve de force globale avec la bourgeoisie, possibilités de réaliser des gains importants qu'il serait bête de laisser échapper; caractère absolu, brûlant et prioritaire, de certains objectifs immédiats, etc. Croire que tout cela exprime ou engendre nécessairement une <<mentalité réformiste" ou des <<illusions gradualistes" n'est point démontré. Il faut toute une analyse supplémentaire, et concrète, pour chaque ·cas spécifique, afin de justifier pareille conclusion.
Plus généralement, nous croyons que réduire le niveau de conscience du prolétariat organisé d'Europe d'avant 1914 à des <<illusions réformistes" ou à une <<mentalité réformiste" est absolument injustifié, et ne permet pas de rendre compte de ce qui s'est passé par la suite . Passons sur le cas le plus évident, celui de la Russie. Mais posons-nous une question : comment se fait-il que dans toute une série de pays d'Europe, la moitié sinon la mQ.jorité des travailleurs organisés sont passés sur des positions d'opposition à l'Union sacrée, à la guerre impéri~liste et de sympathie avec des projets de luttes anticapitalistes d'ensemble, voire avec des projets révolutionnaires, en l'espace de moins de trois ans, et ce avant la victoire de la révolution d'Octobre? Expliquer cela par la misère engendrée par la guerre est manifestement insuffisant. Cette misère était générale.
Or le phénomène s'est produit dans certains pays et non dans d'autres. La misère fut-elle moindre en Belgique, où l'immense majorité des travailleurs reste social-démocrate, qu'en Italie, où la grande majorité des membres du PS sont passés sur des positions centristes ou révolutionnaires? Pourquoi les centristes allemands sont-ils restés en minorité lors de la scission de 1917, alors que les centristes autrichiens ont gagné la majorité du PS la même année? Par différence de misère? Pourquoi un processus analogue s'est-il produit dans certains pays neutres, comme l'Espagne (la Semaine sanglante de 1917 !) ou la Nor-
vège (passage en bloc du PS à la Ille Internationale), où il n'y eut ni misère ni crise d'effondrement de l'État, mais plutôt prospérité relative provoquée par un «boom >> de fournitures aux belligérants?
En réalité, la période d'avant 1914 se caractérise avant tout, dans la classe ouvrière européenne, par une élévation presque continue du taux d'organisation, du degré de confiance en elle-même, de foi dans l'avènement du socialisme dans des délais relativement brefs et, avec des différences plus prononcées de pays à pays, du niveau de la conscience de classe. Contrairement à un mythe largement répandu, mais qui n'en reste pas moins un mythe, la guerre de 1914 a été précédée par une phase de stagnation, voire de recul , des salaires réels, provoquée par la vie chère non compensée complètement par les revenus nominaux 1. Déjà avant 1914, les prévisions de Bernstein se révélèrent fausses. Il y eut aggravation et non atténuation des contradictions de classes. Du même coup, les conflits de classes et les grèves devinrent plus dures. Il n'y eut point généralisation de pratiques de collaboration de classes 2.
V oilà pourquoi la capitulation de la social-démocratie de 1914, ressentie comme une énorme trahison par les uns (une minorité relativement réduite) , subie passivement dans l 'hébétement de la vague chauvine par les autres, n'apparut dans de nombreux pays que comme une brève interruption dans un processus de croissance organique, apparemment irrésistible, du mouvement ouvrier européen . Voilà pourquoi la radicalisation commencée dès avant 1914 put se poursuivre si rapidement. Voilà pourquoi partout - même dan s les pays à prédominance réformiste totale dans le mouvement ouvrier - 1918, 1919, 1920 voient des sommets de niveau d'organisation et d'action intrépides du prolétariat européen.
Répétons-le : tout cela devient parfaitement incompréhensible si l'on part de l'hypothèse d ' une «mentalité réformiste et gradualiste engendrée par des décennies de pratiques réformisteS>> . La guerre a accéléré· ce processus. La victoire de la révolution l' a accéléré davantage. Mais ni la guerre ni la Révolution russe n'ont pu engendrer ce processus. La mentalité dominante dans la classe ouvrière, celle de dizaines de millions de prolétaires, s'élabore lentement au cours des décennies précédentes, et ne peut être principalement le produit de quelques événements bouleversant tout, même s'il s'agit d'événements aussi importants qu'une guerre et qu'une révolution prolétarienne victoneuse.
Le rejet du concept indifférencié d'<< illusions réformistes et gradualistes>>, qui auraient dominé au sein de la classe ouvrière européenne
d'avant 1914, renvoie directement à un examen critique de la notion de <<pratique réformiste>>. Là encore, il faut nuancer et corriger toute une série d'affirmations à l'emporte-pièce.
Commençons par l'aspect le plus «paradoxal>>. Avant 1914, la majorité du prolétariat européen ne jouissait pas du suffrage universel simple et égal. Au contraire, la lutte pour ce suffrage universel prenait la forme de campagnes et d'actions de masse, souvent tumultueuses, débouchant pour au moins quatre pays (la Belgique, l'Autriche, la Suède et la Finlande) sur des grèves générales politiques (en Finlande, avec une ébauche d'organisation soviétique à l'échelle nationale, dépassant de loin ce qu'on a connu fin 1905 en Russie). Loin d'être un élément d'« intégration pacifique et harmonieuse» de la classe ouvrière dans la société bourgeoise, ces luttes pour le suffrage universel étaient un des facteurs principaux de politisation anticapitaliste de la classe ouvrière . C'est à ce point vrai que Rosa Luxemburg, voulant engager le mouvement ouvrier allemand sur la voie des grèves de masse, choisit délibérément la lutte pour l'élection au suffrage universel de la Diète de la Prusse (élue selon un système infâme de «quatre classes d'électeurs ») comme point de mire de sa campagne.
Mais le problème est beaucoup plus général. De par sa nature, la classe ouvrière ne peut être en état de <dutte permanente», de «grève permanente» ou de tension permanente de toute sa force vers des formes radicales de lutte. Elle a besoin d'un salaire pour survivre. Ce salaire, elle ne peut l'obtenir qu ' en travaillant pour le patron. En obtenant ce salaire, elle «reproduit» et «consolide» son propre ennemi, le Capital, au moins de deux manières : en produisant la plus-value (elle ne reçoit de salaire qu'à cette condition); en réalisant une partie de cette plus-value (en achetant des marchandises capitalistes sur le marché).
Dans la lutte de classe quotidienne, la classe ouvrière peut essayer d'améliorer ses conditions de vie et de travail. Elle peut essayer d'augmenter le salaire, de réduire la durée hebdomadaire ou quotidienne du travail. Mais les gains qu'elle obtient en la matière, même lorsqu'ils sont réels, même lorsque le pouvoir d'achat s'élève, même lorsque de nouveaux besoins sont satisfaits par le «minimum vital socialement reconnU>>, même lorsqu'on passe de la semaine de 60 ou 56 heures à celle de 40 heures, ne modifient pas fondamentalement les chaînes qui lient les prolétaires au Capital. Le plus souvent le patronat réussit à compenser par l'accroissement de la plus-value relative les avantages que les travailleurs lui ont arrachés quant à leur pouvoir d'achat et quant à la durée du travail.
De nouveau, ce serait gravement sous-estimer l'intelligence et le bon sens des travailleurs conscients que de supposer qu'ils ne se rendent pas compte de cet état de fait : ce qu'ils gagnent dans la sphère de la circulation, ils ne peuvent point le gagner et le consolider dans la sphère de la production. Il suffit de lire les comptes rendus des premiers congrès syndicaux de par le monde pour être frappé de la permanence des plaintes qui reviennent à intervalles réguliers concernant l'accélération des cadences, l'augmentation des tâches (c'est-à-dire de l'intensité de l'effort à fournir) pendant une même journée de travail, les charges de plus en plus insupportables du travail à la pièce -plaintes qu'on retrouve de nouveau à l'avant-plan de l'agitation ouvrière dans la période ouverte par 1968, et qui accompagnent depuis trois quarts de siècle, sinon un siècle, toute l'ascension du mouvement ouvrier.
En d'autres termes : la tension entre le comportement de l'ouvrier salarié en tant que consommateur (sa tendance naturelle à vouloir obtenir un salaire plus élevé) et son comportement en tant que producteur (sa tendance naturelle à vouloir réduire la production de la plus-value) résulte de la condition prolétarienne elle-même, de la manière précise et contradictoire dont le salarié est inséré dans le mode de production capitaliste . Elle est structurelle, permanente, indépendante du niveau (bas, moyen ou élevé) des salaires. Elle ne recouvre donc en rien une alternance entre «mentalité réformiste>> et <<tendances révolutionnaires» ni objectivement, ni subjectivement. Il faut chaque fois une <<analyse concrète d'une situation concrète» pour déterminer si revendications salariales ou (et) revendications portant sur 1' organisation capitaliste du travail (ou 1' économie et la société bourgeoise dans son ensemble) ont des effets objectifs << déstabilisateurs » ou «intégrables» dans le système, si subjectivement elles stimulent ou atténuent la conscience anticapitaliste du prolétariat. Tout cela dépend du contexte général déterminé par un grand nombre de facteurs.
Nous en tirons une conclusion fort importante : rien, dans la lutte pour les revendications immédiates, qu'elles soient politiques (démocratiques) ou économiques, n'engendre un quelconque automatisme mécaniste, une «mentalité réformiste» ou une <<intégration croissante du prolétariat dans la société bourgeoise>> 3• Même si les salaires dans les pays coloniaux sont infiniment plus bas que dans les pays impérialistes - quelquefois dix fois plus bas ou pire encore - cela ne contredit point le fait incontestable, déjà souligné par Marx, que le taux d'exploitation (le taux de la plus-value) est généralement plus élevé dans les pays impérialistes que dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, et qu'il va crois-
sant. C'est ce fait capital qui fonde de manière matérialiste la possibilité d'un comportement anticapitaliste, à long terme, de la classe ouvrière, indépendamment de la hausse des salaires réels qui peut se prolonger pendant quelques décennies. Invoquer ici comme facteur principal, agissant en sens contraire, la notion des «miettes des surprofits coloniaux••, c'est s'engager dans une impasse à partir du moment où on examine la tendance des salaires et le comportement ouvrier dans toute une série de pays semi-coloniaux semi-industrialisés. Le prolétariat argentin, le prolétariat mexicain, le prolétariat sud-coréen, le prolétariat de Taiwan ou celui de Singapour, serait-il, lui aussi, <<Corrompu par des miettes de surprofits coloniaux»? Et pourtant il a connu, lui aussi, des phases d'augmentation de salaires réels s'étendant quelquefois sur plus d'une décennie ininterrompue .
Nous ne voulons pas nier toute valeur aux notions d'<<aristocratie ouvrière» ni à celle des «miettes des surprofits coloniaux» . Elles peuvent être valablement intégrées dans une théorie plus générale de la stratification du prolétariat, du rôle que la fragmentation internationale, nationale, sectorielle du marché de la force de travail joue dans la différenciation des salaires et des niveaux de conscience. Mais elles ne peuvent expliquer par elles-m êmes les grandes tendances à long terme du prix de la force de travail qui, entre deux extrêmes fixés par des lois objectives, dépendent des <<rapports de forces entre les combattants» , comme Marx l'a si admirablement exprimé.
Lorsque les salaires réels augmentent à long terme, on ne doit guère conclure à un effet automatiquement corrupteur ou <<intégrationniste» de ces conquêtes partielles . Elles peuvent avoir cet effet (elles 1' ont eu par exemple en Grande-Bretagne dans la période postérieure au chartisme), mais cela dépend alors d'un contexte plus vaste. Dans un autre contexte, du fait qu'il augmente le degré de confiance en elle-même de la classe ouvrière et sa combativité (l'appétit vient en mangeant!), pareil succès peut même engendrer au contraire une élévation de la conscience de classe, y compris au sens politique, anticapitaliste, du terme.
En outre, pour paraphraser le poète, <<rien n'est jamais acquis au prolétariat», ni ses conquêtes, ni sa force, ni le climat d'apaisement et de conciliation de la part de l'ennemi de classe, que les réformistes cherchent si ardemment à susciter. Même dans les périodes <<fastes» d'augmentation des salaires réels (1880-1900, puis 1950-1970 en Europe occidentale; pour d'autres zones géographiques, il faut une autre périodisation), il y a eu les crises périodiques de surproduction, les brusques flambées de chômage, la paupérisation de couches margi-
nalisées par la croissance économique inégale, l'écart entre ce qu'obtiennent les travailleurs organisés et ce qui est irréalisable pour les inorganisés. Il y a eu la surexploitation des femmes, des jeunes, des immigrés. Il y a eu des poches de misère rurale et urbaine, les <<COuches de Lazare>> du sous-prolétariat ayant d'ailleurs des dimensions bien plus fortes avant 1914 qu'aujourd'hui, par suite de l'absence de la Sécurité sociale. Il y a la peur permanente de l'ouvrier, même beaucoup mieux payé, de retomber brusquement dans ces couches-là, par suite du chômage, d'accident du travail, d'invalidité, de maladie. Il y a la détresse des vieux aux retraites de misère. Il suffit d'examiner l'ampleur d'institutions comme les monts de piété ou les œuvres de charité privées à la veille de 1914 pour s'apercevoir que cette peur n'était nullement irrationnelle.
L'action conjointe de ces deux facteurs - l'impossibilité pour la bourgeoisie de transformer le prolétaire en un <<citoyen intégré» au sein du processus de production et l'instabilité, l'insécurité fondamentales de la condition prolétarienne - font qu'il n'y a aucun lien automatique entre élévation du niveau de vie de la classe ouvrière et <<pratiques», voire <<mentalités», réformistes. Tout dépend du contexte historique. Pour donner un seul point de référence historique récent : les salaires réels ouest-allemands, français et italiens ont augmenté plus ou moins dans la même proportion pendant la période 1953-1968 (si nous ne nous abusons, l'augmentation a été légèrement moins forte en pourcentage en RFA qu'en Italie). En France et en Italie, cela débouche sur les explosions grandioses de 1968-1969. En Allemagne, il n'y a rien de comparable.
Est-ce à dire que la pratique de la lutte essentiellement axée sur les revendications immédiates d'avant 1914, n'étant pas «naturellement et par nature» réformiste, encourageait l'avènement de crises prérévolutionnaires et révolutionnaires? Il serait évidemment absurde de l'affirmer. Il y eut, certes, en dehors même de la révolution russe de 1905 et de ses retombées en Finlande, des moments de crise politique grave dépassant nettement le <<seuil de tolérance» d'un régime capitaliste fonctionnant normalement. Mais, d'abord, ces moments sont extrêmement rares. Ils sont limités à quelques pays impérialistes parmi les plus faibles (Autriche, Italie, Espagne). Et, surtout, labourgeoisie est infiniment mieux armée qu'après 1914, pour ne pas dire qu'après 1944, pour y faire face, pour rapidement <<normaliser» la situation.
C'est ici que doivent intervenir deux éléments supplémentaires dans l'analyse : la définition du changement d'époque provoquée par 1914;
les conditions qui rendent possible l'alternance entre les luttes quotidiennes de la classe ouvrière et des explosions d'une ampleur telle qu'elles menacent au moins objectivement la survie du régime capitaliste lui-même.
Le camarade Weber affirme que l'idée de <<Capitalisme agonisant» (nous préférons cette formule à celle, plus objective, d'époque de déclin du capitalisme) est purement descriptive et gu' elle se limite donc essentiellement à la période 1914-1940 ou 1945 (Critique communiste, n° 26, p. 110). Pour pouvoir étayer cette interprétation très restrictive, il doit ramener tout le problème à une définition purement économiciste, qui est exactement le pendant d'une thèse absurde défendue par l'OCI pendant tant d'années . Puisqu'il y a eu expansion économique très forte entre 1948 et 1968 (disons plutôt début des années 1970), il n'y a pas de phase de déclin du capitalisme qui tienne . Puisqu'il y a manifestement déclin du capitalisme, il ne peut y avoir eu de croissance des forces productives, disaient les camarades de l'OCI (les uns identifient même croissance économique et croissance des forces productives, ce qui revient à nier l' évidence; les autres affirment qu'il peut y avoir déclin des forces productives et en même temps croissance économique rapide, ce qui revient à une révision idéaliste non moins absurde de la notion marxiste de force productive).
Or, nous avons déjà longuement analysé ce phénomène dans le Troisième Age du capitalisme. Nous nous étonnons que le camarade Weber, tout en sc référant à plusieurs reprises à cet ouvrage, ne semble guère saisir cet aspect de l' argumentation . Un mode de production entre en déclin non quand les forces productives cessent de se développer au sens absolu du terme, mais lorsque la contradiction entre le développement des forces productives et les rapports de production existants devient explosive, lorsqu'on a déjà atteint et dépassé le maximum de développement des forces productives que les rapports de production existants peuvent contenir (c'est la formule classique que Marx utilise dans sa préface à la Contribution à la critique de l 'économie politique, où il s'efforce de résumer de manière synthétique les lois générales du matérialisme historique).
De ce point de vue, les faits depuis 1914 sont éloquents. La succession des crises militaires, politiques, sociales, économiques, culturelles, est pratiquement ininterrompue. La <<crise de la civilisation bourgeoise•• est permanente et irréversible. Les potentialités destructives, le gaspillage, la <<pourriture••, pour citer Lénine, qui accompagnent la croissance économique, prennent une ampleur terrifiante, entièrement nouvelle. La crise des rapports de production capitalistes se
manifeste de plus en plus nettement. Elle s'étend à tous les domaines de la vie sociale. Elle se prolonge par une crise généralisée de tous les rapports sociaux bourgeois.
Loin d'infirmer ce diagnostic, la période de croissance économique accélérée qui s' étend en Europe capitaliste et au Japon de 1948 à la fin des années soixante, au début des années soixante-dix, le confirme de manière éclatante. Faut-il rappeler au camarade Weber sa propre histoire et celle de laJCR? Mai-68, le grand combat mené par le prolétariat français, un des plus objectivement révolutionnaires en Europe occidentale depuis 1923, a éclaté en pleine période d'expansion économique, alors qu'il n'y avait pas de chômage important, alors que les travailleurs avaient derrière eux une phase d'augmentation exceptionnellement élevée et prolongée de leur niveau de vie (que Mai-68 a d'ailleurs prolongée de quelques années encore). La même remarque s'applique au «Mai rampant italien» de 1969. C'est bien la preuve que ni l' expansion économique ni l'augmentation du niveau de vie ne pouvaient arrêter pour longtemps 1 'explosivité des contradictions sociales et économiques sous-jacentes à la période de déclin du mode de production capitaliste. Elles l ' ont même en quelque sorte nourrie, notamment en élargissant de m anière révolutionnaire les besoins et les aspirations de la classe ouvrière, en fonction même de la croissance des forces productives, des besoins et aspirations que le régime était dans l' incapacité manifeste de satisfaire 4 (la réciproque, c' est évidemment le fait que le retournement de !' <<Onde longue», la fin de l'expansion accélérée, aggrave aujourd'hui encore plus nettement la crise sociale structurelle du capitalisme en déclin) .
Le camarade Weber note, il est vrai, les différences entre la phase d'expansion 1945-1975 et celle de 1880-1914(ne discutons pas le choix chronologique; c'est sans importance dans ce contexte-ci) : extension des États ouvriers bourgeois bureaucratisés, révolution coloniale, etc. (Critique communiste, n° 27, p. 112-113). Mais c'est pour isoler encore davantage les phénomènes économiques (<des conditions favorables créées dans l'un et l'autre cas à l'essor d'une pratique de lutte réformiste de la classe ouvrière ••). Une fois de plus, il oublie sa propre histoire politique et celle de son organisation. Peut-on expliquer et comprendre Mai-68 sans faire intervenir la guerre d'Algérie, la guerre d'Indochine et le rôle qu'elles ont joué dans l'apparition de laJCR et du mouvement étudiant? Peut-on le comprendre sans tenir compte de la naissance d'une nouvelle avant-garde de masse, <<enfants de la révolution cubaine et vietnamienne», produits de la crise du réformisme et du stalinisme? Pourquoz~ pour la première fois depuis 1914-191 7, toute une
génération d'ailleurs pas seulement étudiante (qu'on se rappelle les explosions de Caen et du Mans précédant l'explosion parisienne) n'a-t-elle pas été attirée par les appareils réformistes traditionnels, mais a-t-elle agi indépendamment d'eux? Mai-68 aurait-il été possible sans ce phénomène-là?
En comprenant ce qui a changé depuis 1911, à savoir un degré qualitativement plus élevé de l'explosivité des contradictions qui déchirent le monde capitaliste, et un degré qualitativement plus élevé d'instabilité du régime bourgeois - y compris de l'État bourgeois - nous comprenons du même coup pourquoi un type de luttes de classe qui étaient quasiment impossibles avant 1914, sauf quelques cas exceptionnels, pouvaient se reproduire beaucoup plus rapidement après 1914. Certes, là encore, il faut nuancer et distinguer pays par pays. Mais quiconque se penche sur l'histoire politique et sociale depuis 1914 admettra que se sont multipliées des luttes de masse d'une ampleur telle qu'elles pouvaient ébranler profondément, sinon mettre en danger à court terme, l'existence même de la société bourgeoise, ce qui n'était pas possible avant 1914. Si l'on compare la stabilité de la société et de l'État, c'est-à-dire de la domination de classe du Capital, en Grande-Bretagne, en France, en Italie, aujourd'hui, avec ce qu ' elle fut avant 1914, on se rendra compte, de la manière la plus synthétique, qu ' il n ' y a aucune commune mesure.
Il est vrai qu'avant 1914, sentant la stabilité et la force de l' adversaire, la classe ouvrière évitait, elle aussi, d'instinct, des épreuves de force qu'elle risquait de perdre. Mais cela n'empêchait ni des grèves générales, ni des grèves de masse, ni des grèves économiques se durcissant progressivement , ni des actions de masse extra-parlementaires à objectifs politiques. Cela n'empêchait ni une croissance de la conscience de classe, ni une mentalité profondément anticapitaliste. Tout cela peut difficilement être résumé dans la formule <<pratique réformiste».
Certes, dans quelques cas précis, mais qui sont l'exception et non la règle, il y eut prédominance d'illusions gradualistes, chez certains syndicats de métier prévilégiés en Grande-Bretagne, en dehors de l'Europe, dans le mouvement syndical <<gempertiste» aux États-Unis, dans une partie du mouvement syndical en Australie.
Certes aussi, au fait de s'en ~enir, en gros, à des luttes pour des objectifs immédiats, à vouloir éviter des épreuves de force, saufà des moments exceptionnels, il y eut coïncidence entre l'attitude de la masse ouvrière et la «vieille tactique éprouvée>> des leaders social-démocrates. Voilà le «noyau rationnel» de la thèse du camarade Weber. Mais cette coïncidence recouvrait plusieurs ambiguïtés .
D'abord, chez la majorité des dirigeants social-démocrates et syndicalistes, la volonté d'éviter un combat frontal avec l'ennemi de classe exprimait déjà de manière croissante une peur conservatrice d'un tel combat, peur qui n'avait plus rien à voir avec une appréciation conjoncturelle des rapports de forces, mais qui était fonction d'une intégration réelle dans l'ordre bourgeois. 1914 et, plus encore, 1918 allaient clarifier les choses à ce propos.
Par contre, dans la tête de la majorité des travailleurs organisés, du moins dans une série de pays, il n'y avait point pareille motivation. Dès que le pouvoir se déstabilisait, la tendance prédominante de la lutte de classes fut celle d'une radicalisation rapide des objectifs et des formes de lutte) même au prix d'un affrontement frontal avec labourgeoisie et son Etat.
Ensuite, la pratique des manœuvres de louvoiement, de la tactique du compromis élevée au niveau de principe stratégique, débouchait progressivement au sein de l'appareil social-démocrate sur une attitude positive à l'égard de l'ordre bourgeois. Celle-ci avait à son tour une base réelle. La bourgeoisie- du moins son aile la plus intelligente - avait cessé de considérer ces chefs routiniers et embourgeoisés comme gibiers de potence. Des offres de coalition gouvernementale s'étaient déjà succédé à plu sieurs moments, dans plusieurs pays .
La situation de la classe ouvrière restait fondamentalement différente. Nulle part, le patronat n'était ébranlé, affaibli ou démobilisé au point de chercher son salut dans des offres de collaboration de classes plus ou moins permanente aux délégués syndicaux dans les entreprises. La lutte de classe y gardait un sens beaucoup plus dur, beaucoup plus immédiat. La répression antisyndicale fut la règle et non l'exception. Il n'y avait donc pas de base objective, pas de <<donnée immédiate de l'expérience•• qui rendait crédible l'idée de la collaboration patronat/syndicat. Le grand tournant à ce propos intervient plus tard, en 1918.
De tout cela, il se dégage que, loin d'évoluer de manière parallèle ou de se rapprocher l'une de l'autre, la mentalité d'une partie importante du prolétariat organisé et celle de la bureaucratie réformiste évoluèrent en sens inverse déjà avant la guerre de 1914. Une conjoncture particulière provoquée par la guerre et par la trahison des chefs réformistes en août 1914 voilèrent pendant une certaine période cette discordance crois~ante. A partir de 1916-1917, elle éclate au grand jour, et sur une échelle colossale. Aucune autre interprétation de la lutte et de la conscience de classe d'avant 1914 ne permet d'expliquer l'énorme recomposition du mouvement ouvrier européen à partir de 1916-1917
et jusqu'en 1923 (dans certains pays jusqu'en 1936-1937), et qui fait changer d'allégeance de parti à, littéralement, des millions de travailleurs. Pour expliquer les différences nationales sensibles dans l'ampleur de cette recomposition, pour en fixer les limites, pour expliquer aussi l'immaturité des jeunes partis communistes, même lorsqu'ils sont des partis de masse comme le PC allemand à partir de 1921, il faut faire intervenir des facteurs supplémentaires se rapportant à l'histoire des luttes de classes d'avant 1914.
D'abord, si une longue période de luttes de classes centrée sur des revendications immédiates n'engendre pas nécessairement des «illusions gradualistes>> et une «mentalité réformiste», elle engendre inévitablement un autre phénomène : l'absence de cadres expérimentés et aguerris dans d'autres formes de luttes. Selon la fréquence et l'ampleur de luttes plus radicales, avant 1914, dans chaque pays, l'avant-garde ayant un minimum de préparation pour les luttes de nature nouvelle qui deviennent plus fréquentes après 1916-1917 sera relativement large, réduite ou pratiquement absente. Cela eut des incidences facilement mesurables sur les rythmes et l'aboutissement de la recomposition du mouvement ouvrier dans chaque pays pendant et au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Ensuite, le changement de période impliquait un changement nécessaire de tactique et de stratégie. Or, tactiques et stratégie ne s'acquièrent pas seulement par l'expérience. Elles réclament aussi des clarifications politiques, théoriques, programmatiques. A cet égard, il y eut un retard prononcé, au sein de la gauche socialiste d'avant 1914, bien que l'effort de clarification fût réel (différent évidemment de pays à pays). La possibilité, la capacité, la volonté de transmettre cette clarification à des couches ouvrières plus larges diffèrent encore plus de pays à pays, débouchant sur des rapports de forces non moins différents entre marxistes internationalistes conséquents, centristes de gauche, centristes de droite et ultra-gauches pendant toute la période de 1916-1921. Cela, à son tour, pesa lourdement sur les rythmes et le contenu réel de la recomposition du mouvement ouvrier. La périodisation des luttes de classes
Nous ne contestons donc pas que 1914-1918 constitue une césure. Mais nous en voyons avant tout la cause dans le changement radical des. rapports de. forces entre les classes, dans l'affaiblissement qualitatif de l'ordre bourgeois. Cela rençlait possibles, inévitables, et surtout
plus fréquentes, des luttes d'une nature différente de celles qui prédominèrent avant 1914. Mais il n'y eut ni césure dans la mentalité prédominante du prolétariat organisé, du moins dans une série de pays, ni surtout changement de la tendance généralement ascendante du mouvement ouvrier, de la combativité ouvrière et de la conscience de classe. La seule constatation véritable, c'est que le rythme du processus s'accéléra, non qu'il changea de direction.
Dès lors, c'est une autre césure qu'il faut rechercher pour expliquer le retournement de la tendance ascendante des luttes ouvrières et de la conscience de classe. Cette autre césure se place précisément au cours de la période que le camarade Weber caractérise comme si propice à l'éclosion d'une mentalité révolutionnaire, voire d'une <<rupture avec la mentalité réformiste>> : les années trente.
Certes, là encore il faut différencier de pays à pays. En Italie, en Hongrie, en Pologne, la césure se situe déjà au cours des années vingt . En Grande-Bretagne, on peut discuter de ce qui est arrivé entre la défaite de la grève générale de 1926 et le choc traumatique de 1931 (rupture du premier ministre travailliste Mac Donald avec son parti). En Allemagne et en Autriche , si les défaites décisives se situent en 1933 et 1934-1938, des défaites moindres, mais non sans portée sur la suite des événements, se situent en 1923 et en 1927 . Mais nous croyons qu'aucune de ces défaites ne rendit impossibles des victoires décisives au cours des années trente. C'est encore plus net en France et en Espagne, où il y eut des reculs temporaires de la combativité ouvrière au cours des années vingt, mais qui n'empêchèrent nullement les montées spectaculaires de 1931-1934-1936 en Espagne, de 1934-1937 en France.
La nature de cette deuxième césure dans l'histoire du mouvement ouvrier européen est évidente : des défaites d'ampleur historique cassent pour une longue période le caractère ascendant de la combativité et de la conscience de classe du prolétariat. L'ampleur de la défaite est différente de pays à pays (il n'y a pas de commune mesure entre Hitler et Pétain). La durée du recul ne l'est pas moins. Mais il est certain qu'à partir de 1923, de 1933, et surtout de 1937, l'effet cumulatif de toutes ces défaites (à la série desquelles il faut évidemment intégrer la défaite en quelque sorte la plus grave historiquement : l'expropriation politique du prolétariat soviétique par la bureaucratie stalinienne) devient déterminant. Nous nous trouvons maintenant devant une classe ouvrière européenne dont la confiance en elle-même, dont la combativité globale, dont la foi dans l'avenir socialiste de l'humanité, dont la cons-
cience de classe, sont profondément ébranlées et abaissées pour une longue période.
Il est vrai qu'il y eut une remontée importante de la combativité ouvrière pendant et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. De nouveau les différences nationales sont frappantes. Il n'y a aucune comparaison entre cette remontée en Yougoslavie et en Grèce (où elle prit une forme ·révolutionnaire) et, dans une mesure plus réduite, en Italie et en France d'une part, et celle d'une série de pays où elle fut soit presque nulle, soit limitée à des combats de couches très minoritaires, d'autre part. Mais là n'est pas le fond de la question.
La vague d'après-guerre débuta d'un niveau de conscience moyen de la classe ouvrière qualitativement plus bas que celui de 1918. Là, et nulle part ailleurs - certainement pas dans la force accrue de la bourgeoisie, dans l'habileté accrue de l'impérialisme, ou dans les manœuvres plus efficaces des appareils eux-mêmes - réside la raison principale de la facilité avec laquelle réformistes et staliniens ont pu canaliser la vague 1944-1948, avec une efficacité qualitativement plus grande qu'en 1918 (à cette cause principale on peut évidemment ajouter des causes secondaires , comme la faiblesse extrême des noyaux révolutionnaires organisés en 1944. Même la présence de courants syndicaux centr istes comme le courant Renard en Belgique permit de révéler une résistance ouvrière plus forte en 1944-1946 à la politique traître des appareils que dans la plupart des pays.)
La vague 1944-1948 déboucha donc à son tour sur une défaite de la classe ouvrière européenne. C ' est cette défaite qui créa les préconditions sociales et politiques du <<boom» économique (on oublie un peu vite les conditions d'instabilité et de chaos économique de l'immédiat après-guerre), dont l'une des sources <<purement>> économiques est par ailleurs à rechercher dans l'augmentation considérable et à long terme du taux de la plus-value, donc du taux de profit, donc du rythme d'accumulation du capital, rendues possibles par les défaites ouvrières (fascisme, guerre, guerre froide).
Mais les défaites de 1947-1948 (1950 en Grande-Bretagne) sont des défaites plus réduites, plus relatives que celles des années vingt et trente. Le reflux n'entame nullement l'existence des organisations ouvrières de masse (sauf en Grèce). Si ses effets sur la conscience moyenne des masses furent réels et négatifs, il faut cependant nuancer : ils le furent moins en Italie qu'en France, beaucoup moins en Grande-Bretagne qu'en Allemagne occidentale. Et surtout : ils se sont imbriqués avec les effets en sens contraire de deux processus historiquement plus amples : d'une part les victoires éclatantes de la révolu-
tion mondiale en dehors de l'Europe, avant tout celle de la révolution chinoise en 1949 et ses suites; d'autre part, le renforcement de la classe ouvrière, du point de vue numérique, culturel, et même en ce qui concerne sa qualification moyenne (ce dernier point est plus controversé), qui fut le résultat inévitable de la croissance économique accélérée d'après-guerre.
Les effets de ces deux processus historiques se firent d'abord sentir par une lente transformation des rapports de forces entre les classes. Ils se firent ensuite sentir dans le domaine de la conscience de classe. Après la phase de changements «moléculaires'' qui s'étend sur les années soixante, il y eut le coup de tonnerre de Mai-68 qui ouvrit une nouvelle période d'essor de la combativité, de la radicalisation des luttes et de la conscience de classe du prolétariat, comparable, toutes proportions gardées, à celle qui a précédé et suivi la Première Guerre mondiale (comparable ne veut évidemment pas dire identique, loin s'en faut! L'absence d'un pôle d'attraction et d'inspiration comparable à la victoire de la révolution d'Octobre se fait cruellement sentir.).
Notre périodisation de l'histoire des luttes de classe et du mouvement ouvrier en Europe est donc sensiblement différente de celle du camarade Weber. Nous croyons qu'elle correspond mieux à la réalité , c'est-à-dire qu'elle épouse plus étroitement le mouvement réel de la lutte de classes qui peut même être quantifié. La différence se résume à ceci : pour le camarade Weber, il y a corrélation intime et déterminante (ne l'accusons pas d'une corrélation complète et absolue) entre les cycles longs du comportement et de la mentalité du prolétariat d'une part, et les <<Ondes longues» économiques soit expansives, soit dépressives. Pour nous, au contraire, les cycles des luttes de classes (dans chaque pays, dans chaque partie de l'Europe, et dans l'Europe dans son ensemble) sont relativement autonomes de la conjoncture économique. Ils sont déterminés par la dialectique interne de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier et par le grand contexte historique dans son ensemble. L'effet cumulatif des défaites ou des victoires passées, la tendance descendante ou ascendante de la force de frappe des travailleurs organisés, qui ne dépendent pas directement des conditions économiques, et qui sont plus importantes que celles-ci pour indiquer la tendance générale, l'ampleur et la radicalité relative des luttes, y interviennent de manière déterminante.
Nous ne défendons évidemment pas la thèse- qui serait inacceptable pour un marxiste- qu'il n'y aucun rapport entre les grands changements de la conjoncture capitaliste (à moyen terme et à long terme) et les possibilités et débouchés des luttes ouvrières. Nous disons que les
cycles longs de la lutte de classes sont relativement indépendants des mouvements économiques à long terme, et qu'il n'y aucune preuve ni aucune logique dans les corrélations du type : essor économique égale (ou favorise) luttes réformistes; stagnation relative et crises économiques égalent (ou favorisent) luttes révolutionnaires.
L'incidence de la conjoncture sur les luttes révolutionnaires et leurs débouchés possibles est réelle. Elle doit cependant être médiatisée par les facteurs suivants : comment la classe ouvrière est-elle capable de réagir sur tel ou tel retournement de la conjoncture (rapide, et même à long terme), ce qui dépend de la force qu'elle a accumulée dans la phase précédente? Comment voit-elle les changements de ses propres conditions d'existence? comme le produit fatal d'un régime irremplaçable, ou comme le produit de ses propres luttes? A quel point est-elle préparée idéologiquement et politiquement pour faire face à des changements brusques (ou à plus long terme) de la conjoncture économique? C'est l'interaction de ces facteurs (et d'un grand nombre d'autres encore) avec les effets objectifs de la conjoncture qui détermineront la trajectoire générale de la lutte de classes. Sinon, on ne peut pas comprendre pourquoi la présence de deux millions de chômeurs en Grande-Bretagne brisa net tout mouvement gréviste et affaiblit gravement la force syndicale pendant les années trente, alors qu'elle a littéralement 1' effet contraire depuis 197 4. Une fois de plus 1' éternel problème de la dialectique des facteurs objectifs et subjectifs se trouve posé. Il n'y a pas eu «d'emprise persistante des appareils réformistes>> sur la classe ouvrière d'Europe occidentale
La conclusion qui se dégage de toute cette analyse, c'est qu'il n'y a pas dans 1 'histoire du xxe siècle une ,, emprise persistante des appareils réformistes sur la classe ouvrière d'Europe occidentale>>. Cette emprise, déjà douteuse à la veille de la Première Guerre mondiale dans des pays comme la Finalande, l'Italie, l'Espagne, la Pologne, fortement contestée par une minorité du prolétariat en Grande-Bretagne et en France (le courant syndicaliste), est ébranlée dans des couches clés de la classe ouvrière espagnole, allemande et italienne dès 191 7, et dans plusieurs pays en 1919, 1920, 1921, y compris en France.
Elle se rétablit dans des proportions diverses entre 1923 et 1933. Mais le facteur déterminant de ce rétablissement est non le «boom>> économique, mais les erreurs politiques désastreuses de la III• Internationale, seule direction de rechange existante dès la dispa-
rition de l'Internationale deux et demie. Le meilleur exemple est celui de la Grande-Bretagne où c'est au cours des années 1923-1926 que la gauche syndicale dirigée par les communistes gagne des secteurs entiers du mouvement de masse, ce qui ne fut pas sans influence sur la possibilité même de voir éclater la grève générale de 1926. Tout cet acquis, toute cette potentialité énorme, est cassée par la politique du comité anglo-russe, de l'IC et du PC britannique.
L'emprise réformiste est de nouveau contestée de manière croissante à partir de la victoire des nazis en 1933 (événement bien plus déterminant à ce propos que la crise économique). Elle commence à être brisée en Espagne surtout à partir de 1934, ce qui se vérifie de manière éclatante dans la période 1936-1937. Elle est largement entamée sinon brisée en France à partir de juin 1936. Elle est ébranlée en Autriche et en Belgique, où des forces centristes réussissent cependant à ramener des courants de masse rebelles vers la social-démocratie.
La troisième vague de contestation, nous en sommes en train de la vivre à présent, c'est-à-dire dans la période ouverte par Mai-68. Comme les deux vagues précédentes, elle entraîne déjà plusieurs millions de travailleurs sur notre continent. Ce n'est évidemment pas le critère électoral qui est décisif, mais le degré de contrôle et de canalisation que les réformistes exercent sur les revendication s, les luttes et la radicalisation ouvrières . Encore une fois , le phénomène est si réel qu'il est facilement quantifiable.
La véritable histoire des rapports appareils réformistes/masses est donc une histoire d ' alternance entre des phases <<d' èmprise stable>>, <<d'emprise contestée massivement», de <<récupération partielle de l'emprise» et de «contestation massive renouvelée». Est-ce étonnant que cette alternance épouse étroitement le mouvement cyclique des luttes de classe que nous avons analysé précédemment?
L'objection selon laquelle le fait même de la récupération prouverait <d'emprise stable>~ est contraire à la logique. Cela équivaut à dire qu'un homme qui tombe malade à plusieurs reprises est en réalité en bonne santé permanente du seul fait que ces maladies n'aboutissent pas à sa mort. Si encore la maladie était un fait unique. Mais si elle revient régulièrement, c'est elle qu'il faut commencer par expliquer, avant de déterminer les causes des guérisons temporaires.
Une autre objection porte sur l'ambiguïté de la recomposition du mouvement ouvrier de plusieurs pays européens au cours des années trente. Personne ne niera que c'est au cours deJuin-36 que le PCF a conquis l'hégémonie sur les <<gros bataillons» de la classe ouvrière française, hégémonie qu'il a conservée jusqu'aujourd'hui (même si
elle est maintenant davantage sapée et contestée qu'à aucun autre moment depuis quarante ans). Mais le PCF n'appliquait-il pas déjà une politique de collaboration de classe réformiste à cette époque? Comment dès lors voir dans le passage des travailleurs de la SFIO à la CGT de Jouhaux au PCF une rupture avec les appareils réformistes?
Le camarade Trotsky a déjà répondu à cette objection dans son dernier article (inachevé) de 1940, la Classe, le Parti et la Direction. Pour que les travailleurs puissent s'apercevoir de la dégénérescence de la direction d'un parti de masse, il faut des événements explosifs de très grande portée, liés à la lutte de classes immédiate. Les travailleurs français, comme les travailleurs espagnols, identifièrent le PC en 1936 avec la révolution d'Octobre et l'Internationale communiste, et non avec le réformisme. Le tournant décisif du 7• Congrès du Comintern, les procès de Moscou, la nature du stalinisme, ce n'était compris que d'une petite avant-garde très politisée, non par la nouvelle avant-garde ouvrière qui montait dans les entreprises et qui dirigeajuin-36.
La véritable nature contre-révolutionnaire et réformiste du stalinisme et de l'appareil du PCF a commencé à être assimilée par une avant-garde ouvrière plus large, beaucoup plus large , sans doute seulement à partir de Mai-68 et de l'invasion de la République socialiste tchécoslovaque (même l' écrasement de la révolution hongroise et le XX• Congrès du PCUS ont eu beaucoup moins d'échos dans les entreprises que parmi les intellectuels communistes). Il n'y avait donc pas de contradiction entre le fait que les travailleurs combatifs, exprimant leur méfiance instinctive à l'égard du Front populaire, du gradualisme et de l'électoralisme, déclenchèrent la grève générale avec occupation d'usines et débordèrent ainsi les appareils réformistes dans leur ensemble et que, simultanément, ils passèrent dans leur majorité sous l'allégeance politique du PCF au lieu de subir l'hégémonie politique de la SFIO.
Il y a d'ailleurs un parallèle intéressant à établir entre ce passage massif des travailleurs d'avant-garde français au PCF en 1935-1936 et l'adhésion à la social-démocratie de pas mal d'ouvriers d'avant-garde dans plusieurs pays d'Europe capitaliste au cours des années soixante-dix. Ce dernier phénomène est, certes, lié à la prolétarisation de nombreuses couches des <<nouvelles classes moyennes>>. Mais il ne reflète pas seulement cette tendance objective. Il est aussi le produit d'une prise de conscience massive, antistalinienne et antibureaucratique, de la part de larges couches du prolétariat européen, notamment· par suite de l'expérience de l'étouffement militaire du <<printemps de Prague>>, largement assimilée par la classe ouvrière occidentale.
Les PC servant de repoussoir à ces couches-là, et les organisations révolutionnaires étant encore trop faibles pour servir de pôle d'organisation de rechange pour des masses plus larges, des couches de travailleurs avancés ont adhéré aux partis social-démocrates, par l'intermédiaire des syndicats notamment, en fonction non pas d'« illusions gradualistes croissantes, mais au contraire comme «moindre mal» par rapport au PC, dans des conditions de radicalisation croissante . Ils y ont adhéré malgré la nature réformiste de la social-démocratie, comme d'autres avaient adhéré au PCF en 1935-1936 malgré sa transformation en parti passé du côté de l'ordre bourgeois. Mitterrand l'avait bien compris. Ce fut la base de toute son opération politique. Un phénomène parallèle s' est produit au sein du PSOE en Espagne, et partiellement même au sein du PS portugais, fût-ce pendant une phase très courte. Ce jeu de balancement pourrait d'ailleurs reprendre dans l'autre sens, toujours dans la mesure où n'existe pas une alternative révolutionnaire organisationnellement crédible.
Le problème de la récupération (qui n'est jamais complète) d'hégémonie réformiste après les <<ruptures» de 1916-1923, des années trente et de Mai-68, pose cependant des questions théoriques plus profondes, qui renvoient , une fois de plus, à la nature même de la classe ouvrière et du mouvemen t ouvrier.
Rappelons d'abord la contrainte pour la classe ouvrière de vendre sa force de travail. Ceci implique que toute explosion prérévolutionnaire ne peut avoir que deux débouchés : ou bien se transformer en situation révolutionnaire, c'est-à-dire en situation de dualité de pouvoir plus ou moins généralisée (qui débouchera à son tour soit sur la victoire de la révolution prolétarienne soit sur sa défaite), ou bien le retour à la «normale>>, c'est-à-dire la reprise du travail et la consolidation momentanée du pouvoir bourgeois.
Le «retour à la normale» n'implique pas nécessairement que l'explosion n'a rien changé, que l'on revient à ce qui était avant. Les rapports de forces peuvent se trouver modifiés sensiblement, et pour des années, et en ce qui concerne ceux entre le Capital et le Travail, et en ce qui concerne ceux entre les appareils d'avant-garde ouvrière. Néanmoins, c'est un retour à la normale dans le sens d'une situation où les questions de la lutte de classe quotidienne reprennent pour le moment le pas sur les «grands choix» de la lutte de classe à 1 'échelle historique.
Cela suffit déjà pour expliquer la raison essentielle de la <<récupération réformiste». Car dans la lutte de classe quotidienne, le prolétariat a besoin d'une organisation (ou d'organisations) qui permet de transférer
le poids de millions d'inorganisés sur les conflits qui opposent quelques milliers, quelgues centaines, ou quelquefois un seul travailleur au patronat (et à l'Etat). Dans l'absence d'un parti révolutionnaire de masse, les travailleurs se trouvent donc obligés de se référer, du moins pour ces conflits quotidiens, aux appareils existants, même s'ils se rendent compte de l'insuffisance et des accommodements avec l'ennemi dont les bureaucraties ouvrières se rendent coupables. Les travailleurs considèrent leurs organisations de masse comme des outils. Ils sont bien obligés de préférer des outils usés et imparfaits.
La <<récupération» est cependant accompagnée d'un autre phénomène qu'il ne faut point négliger. Chaque lutte importante que la bureaucratie ouvrière trahit produit des prises de conscience chez une série de militants d'avant-garde, souvent des dirigeants de lutte ou des militants qui ont joué un rôle de pointe dans cette lutte. Des ruptures <<idéologiques» avec la conciliation et la collaboration de classe ont eu lieu chez d'innombrables individus par suite de telles expériences, au cours des quarante-cinq dernières années, c'est-à-dire depuis que la dégénérescence de I'IC s'est jointe à celle de la social-démocratie . Quiconque connaît l'histoire de la lutte de classe de son pays au cours de cette période pourra facilement dresser la liste de ces individus. Elle comporte des milliers de noms par pays, voire des dizaines de milliers pour les pays les plus importants .
Le malheur, c'est que, dans l'absence d'une organisation révolutionnaire déjà suffisamment forte pour servir de pôle de regroupement et incarner une politique de rechange crédible, la croissance numérique de l'organisation pendant la période précédente, sa maturité politique, son implantation dans la classe étant de nouveau un facteur relativement autonome du contre-courant de la lutte de classe - l'effet normal de cette prise de conscience est soit le scepticisme et la démoralisation, soit l'engagement individuel dans un combat isolé et fragmentaire. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, cela équivaut à la dispersion, au moins à terme.
Seule une infime minorité de travailleurs, dégoûtés par les trahisons des appareils, rejoint de petites organisations révolutionnaires, dont l'efficacité dans la lutte de classe n'est pas évidente. Et même cette infime minorité ne s'y maintient généralement pas longtemps, du moins si elle n'acquiert pas rapidement une solide éducation politique qui lui fera comprendre non seulement le pourquoi des trahisons bureaucratiques, mais encore les raisons historiques de la faiblesse relative des organisations révolutionnaires et la possibilité (ainsi qu'une idée réaliste du rythme!) pour la surmonter.
L 'histoire de la "récupération" des masses par les appareils réformistes est donc aussi l'histoire de la dispersion tragique de masses de militants qui ont compris la trahison des appareils. Ce qui veut dire que l'ampleur de l'avant-garde, les résultats «moléculaires» à plus long terme des explosions au sein des masses plus larges, et les succès relatifs de la construction du parti révolutionnaire, deviennent tous des facteurs qui déterminent l'étendue de la «récupération>>, qui peut donc être, selon le cas, bien plus réduite qu'elle n'apparaît à première vue (surtout si on en recherche avant tout l'expression dans des résultats électoraux). La nature de la période actuelle
L'examen attentif de ce qui s'est passé après Mai-68 en France et dans les autres pays d'Europe capitaliste (non seulement ceux particulièrement caractérisés par la remontée de luttes ouvrières) confirme à notre avis le bien-fondé de cette analyse. Lorsque nous disons qu'à partir de 68 il y a modification qualitative des rapports de forces entre le Capital et le Travail, sur le plan mondial autant qu'européen, et modification qualitative des rapports de forces entre les appareils bureaucratiques et l'avant-garde ouvrière large, nous ne voulons pas dire que la révolution est à l' ordre du jour partout et en permanence. Mais nous enregistrons le fait que la bourgeoisie n 'a pas réussi- contrairement à ce qui s'est passé dans les années trente- à imposer un abaissement tant soit peu substantiel du pouvoir d'achat des masses et un relèvement suffisant du taux de profit pour pouvoir <<résoudre» la crise à sa manière. La crise sera donc longue. Le prolétariat conserve ses forces intactes, et les «points de rupture» seront nombreux.
Ce qui caractérise la période, c'est son instabilitéjondamentale, la multiplication de crises de types les plus divers (même s'il ne s'agit pas de LA crise catastrophique, et encore moins de LA crise d'effondrement final, qui est d'ailleurs un dangereux mythe fataliste, non-marxiste et surtout non-léniniste). Ce qui la caractérise, c'est le grand nombre de situations transitoires, de passages potentiels rapides de situations d'apparente stabilité à des situations prérévolutionnaires, de situation prérévolutionnaires à des situations révolutionnaires ou contre-révolutionnaires, de brefs retours à des situations d'apparente stabilité, et de courtes phases de transition entre les unes et les autres. Pensons au Portugal de 1974-1975-1976, puis de 1978-1979, à l'Espagne de 1975-1977, puis de 1978-1979, et même à la France de 1977, 1978 et 1979. De ce point de vue, le parallèle avec la situation des années
vingt et trente, telle qu'elle fut analysée par Trotsky, est frappante. Et, dans ce sens, la période s'oppose à celle d'avant 1914, caractérisée par une stabilité qyalitativement plus élevée du mode de production capitaliste et de l'Etat bourgeois.
Nous enregistrons en même temps le fait que les appareils bureaucratiques ont subi des échecs spectaculaires au sein du mouvement ouvrier organisé dans leurs tentatives de faire avaljser par les travailleurs leurs plans d'appui à la politique d'austérité. Enumérons ce qui s'est passé en moins d'un an (et la liste n'est pas exhaustive) : 1. En Allemagne occidentale, la direction du syndicat des métallos et celle de la Confédération syndicale DGB ont été battues aux congrès successifs de leur organisation sur la question des 35 heures . Malgré leur opposition, la majorité des délégués s'est prononcée en faveur de la lutte pour cet objectif. 2. En Grande-Bretagne, le plan du gouvernement travailliste pour limiter les augmentations de salaire à 5 % a été battu en brèche par la grève de chez Ford d'abord, par une vague de grèves dans le secteur public ensuite . 3. En Espagne, la montée des votes d ' opposition au <<pacte de la Moncloa», dans les congrès syndicaux, q ui allaient de 25 % à plus de
50 % des mandats, a obligé les directions tant des commissions ouvrières que de l'UGT à ne pas renouveler ce pacte, malgré les intentions en sens contraire de la bureaucratie du PC et du PS. 4. En France, au congrès de la CFDT, la direction d'Edmond Maire a été battue sur la question de lier les 35 heures à la possibilité de réductions des salaires hebdomadaires . Même sur son projet général de «recentrage, de la tactique syndicale dans un sens d ' acceptation d'une politique d'austérité, elle a rencontré une opposition substantielle dépassant 40 % des mandats. 5. En Italie, à l'assemblée nationale des délégués de la métallurgie
FLM (décembre 1978), la direction syndicale fut battue sur laquestion de l'extension à l'ensemble de la sidérurgie de la réduction du temps de travail. 6. En Irlande, un projet d'accord patronat-syndicat-gouvernement sur la politique des revenus, signé par la direction confédérale des syndicats, a été rejeté avec une majorité de deux tiers des mandats au congrès confédéral.
Tout cela atteste de la présence d'une avant-garde ouvrière substantielle, critique à l'égard des appareils, capable déjà de s'opposer à eux sur des questions importantes de la lutte de classes immédiate, capable d'influencer des masses fort larges. Disons-le carrément :jamais, au
cours des années vingt et trente, les appareils n'ont subi de telles défaites au sein du mouvement syndical, d'une telle ampleur et avec une telle extension internationale.
On objectera que cela se limite, pour l' essentiel, à des questions de revendications immédiates et <<purement syndicales''· N'insistons pas outre mesure sur le fait que dans une phase économique dépressive, où les marges de concessions de la bourgeoisie sont devenues fort étroites , l'affaiblissement du contrôle des appareils sur une avant-garde si large et si influente même sur des questions <<purement syndicales, aggrave la crise du système et comporte des dangers accrus d'explosions . N'insistons pas non plus sur l' actualité plus grande que jamais, au sein du mouvement syndical, d e toute la problématique du contrôle ouvrier qui n'est pas précisém ent <<réformiste».
Si l'on veut dire que l'avant-garde ouvrière n'est pas capable d'« inventer spontanément» (ou semi-spontanément) tout un programme politique de rechange au projet politique gradualiste des appareils, et que , de ce fait , le <<débordement, se manifeste plus facilement sur le plan syndical que sur le plan politique, on enfonce évidemment des portes ou vertes. Si nous n'avions pas cette conviction profonde, nous ne pourrions pas concevoir la construction du parti et de l'Internationale marxistes-révolutionnaires comme la tâche clé de notre époque , comme le seul moyen de résoudre la crise de l'humanité.
Mais cela ne veut pas dire qu'on puisse parler d'une indépendance d ' action et d'un débordement des appareils qui se limiterait aux seules <<questions économiques» . Le comportement des travailleurs britanniques est particulièrement suggestif à ce sujet. On ne peut nier que la vague de grèves de l'automne et de l'hiver 1978 fut un défi non seulement à la politique salariale de Callaghan, mais à toute la politique du cabinet de <<gestion de la crise,. Le résultat des élections 1 'a d'ailleurs confirmé. Il en va de même du défi qu'un million de travailleurs -nous ne croyons pas que ce chiffre soit exagéré- expriment d'ores et déjà, même sur le plan électoral, à la politique réformiste en France, ou à la politique du «Compromis historique» en Italie.
Le véritable problème se trouve ailleurs. C'est, qu'alors que la contestation du réformisme sur le plan syndical et <<économique» peut s'exprimer par des actions spectaculaires, visibles par tous, efficaces, souvent victorieuses, sa contestation sur le plan politique est infiniment plus difficile à traduire dans les faits. <<Déborder» les projets gradualistes sur le plan politique, ce n'est pas seulement formuler un programme d'action anticapitaliste, tracer la ligne du gouvernement des travailleurs, esquisser l'orientation de la grève générale, faire accepter l'idée
de trancher les grandes options par la mobilisation et l'action extra-parlementaires des masses, faire adopter par des couches de plus en plus nombreuses de travailleurs l'idée et la pratique de l'autoorganisation (voilà sans doute le contenu concret de la formule << combattre les illusions réformistes des masses>> qu'utilise le camarade Henri Weber, et qu'il ne réduira pas, nous en sommes certain, à une simple <<dénonciation» rituelle). C'est rendre crédible une telle orientation, c'est-à-dire rendre crédible un projet révolutionnaire aux yeux de larges masses. Une telle crédibilité ne s'acquiert pas principalement par la propagande, par la parole et par l'écrit. Elle réclame des expériences concrètes, des actions.
Or, pour que des expériences et des actions débouchent sur de telles prises de conscience, il faut qu'elles soient très larges, généralisées. C'est pourquoi le combat pour le front unique, pour l'unification des luttes, pour la préparation de la grève générale, occupe une place centrale dans notre politique d'aujourd'hui . Mais pour la même raison, le <<Contre-projet révolutionnaire» est condamné à rester largement minoritaire aussi longtemps que l'unification et la généralisation des luttes ne se traduiront pas dans les faits .
Il y aura de nouveaux Mai-68 (sans exagérer l' analogie formelle), sans que personne ne puisse en fixer les délais . Ils démontreront toute l'avance réalisée depuis 68, tout l'impact de la nouvelle avant-garde ouvrière, l'écho décuplé de nos propres forces si nous sommes capables d'utiliser le délai qui nous reste pour renforcer le parti, pour poursuivre avec ténacité et la politique de regroupement des marxistes révolutionnaires, et la politique d'approche fraternelle des minorités de gauche au sein des organisations de masse qui s'amplifieront et avec lesquelles le dialogue constructif est dès maintenant possible.
Mais aussi longtemps que ce nouveau Mai-68 n'est pas là, ou que du moins de larges masses ne le voient pas comme pointant à l'horizon, leur radicalisation politique se rapportera forcément aux projets des réformistes, sans pour autant les approuver entièrement, sans pour autant être acritique ou suiviste, sans pour autant impliquer nécessairement des illusions gradualistes dans la tête des ouvriers avancés eux-mêmes. Répétons-le encore une fois : c'est la raison pour laquelle l'aspect unitaire de notre orientation politique, notre politique de front unique, et son couronnement dans la propagande pour le gouvernement PS-PC, ont tant d'importance à l'heure actuelle, dans le contexte et avec les précisions indiquées plus haut.
C'est pourquoi nous pensons que les conclusions du camarade Weber sur la possibilité que l'appel à <d'Union sacrée face à la crise et
à la concurrence internationale ... peut être entendu dans un premier temps par une fraction non négligeable du salariat» (Critique communiste n° 26, p . 51) ou, pire encore, «qu'on ne doit [pas] s'attendre à des commotions susceptibles de produire des crises d'effondrement de l'État>> (ibid., p. 52) ne sont pas valables.
La tentative du camarade Weber de trouver une justification économique à ses conclusions, en opposant la «Crise rampante» (p. 50) d'aujourd'hui à la <<crise catastrophique» d'après 1929, n'est pas non plus acceptable. Comme le camarade Weber le rappelle lui-même dans sa deuxième contribution, nous sommes en présence d'une phase prolongée de crises combinées qui sont beaucoup plus explosives que ne le laisse supposer la formule <<crise rampante». Bien loin de les maintenir, cela réduit les marges de manœuvres de la bourgeoisie et des appareils réformistes. Et la possibilité pour la bourgeoisie de sortir de la longue phase dépressive sans infliger une défaite grave à la classe ouvrière est extrêmement réduite.
Il est vrai qu'après avoir prévu des explosions révolutionnaires dans plusieurs pays d'Europe occidentale pour le milieu des années soixante-dix, nous devons aujourd'hui enregistrer que la révolution portugaise qui, elle, a été réelle, n'a pas été suivie dans l'immédiat.
Nous devons travailler dans l'hypothèse de délais plus longs. En partie, la <<crise du militantisme», pour autant qu'elle n'est pas due à des facteurs de composition sociale, est due à cette réadaptation nécessaire : ce n'est pas la même ténacité que réclame l'idée de militer avec l'espoir que la révolution est pour demain, et l'idée que la révolution peut ne pas venir avant dix ans .
Oui, la recomposition du mouvement ouvrier est un travail de longue haleine. Mais ce n'est pas parce que nous aurions sous-estimé les ressources, les réserves, la stabilité de la bourgeoisie. C'est parce que la construction d'un parti révolutionnaire suffisamment fort pour servir de pôle d'attraction à l'avant-garde ouvrière large prend plus de temps que prévu, est une entreprise plus complexe que prévu, réclame une implantation plus profonde dans les couches clés du prolétariat que prévu, réclame un fonctionnement du parti qui le rende utile et efficace aux yeux des travailleurs, et que, sans ce pôle de regroupement, la dispersion des énormes énergies non-réformistes qui existent déjà au sein de la classe prolonge la survie d'appareils déjà discrédités.
Le rôle propre, autonome, de la construction du parti comme facteur codéterminant pour faire éclater les possibilités révolutionnaires de:: la période - en liaison intime avec les tendances et regroupements de gauche dans les syndicats et les partis ouvriers de masse - telle est
la conclusion que nous opposerions à celle du camarade Weber. Elle est cohérente avec toute l'analyse précédente.
Pour la résumer sous la forme la plus paradoxale : ce n'est pas la force relative du Capital et de son Etat, ce ne sont pas les illusions réformistes des masses, c'est la faiblesse relative des révolutionnaires qui donne aujourd'hui aux appareils réformistes encore plus d'influence qu'ils n'en auraient en fonction de l'évolution profonde qui est en cours au sein de l'économie et de la société bourgeoises, et au sein de la classe ouvrière elle-même.
Ernest Mandel NOTES 1. Le rapport qu'Otto Bauer avait préparé pour le congrès de l'Internationale socialiste, prévu pour août 1914 à Vienne («le Congrès qui n'a pas eu lieu»), indiquait qu'après une forte hausse des salaires réels entre 1890 et 1900, ceux-ci avaient commencé à baisser à partir de cette date dans de nombreux pays d'Europe : 8 % en
Grande-Bretagne, 14 % en Belgique, 17 %en Prusse. Seule parmi les grands pays, la France aurait fait exception . Bien que ces chiffres soient sujets à caution, la tendance générale semble nette. 2. Parmi les grèves dures précédant 1914 en Europe , rappelons la grande grève (et le
Jock-out) des métallos de Suède en 1909, les grèves explosives d'Italie en 1912
(grève générale des métallos) et la vague de grèves en Grande-Bretagne de 1911 à
1913 (1,5 million de grévistes en 1912). 3. Cette thèse , originellement défendue par des anarchistes radicaux, partiellement intégrée dans le vocabulaire communiste pendant ses phases« ultra-gauchistes» ou purement propagandistes, est aujourd'hui reprise notamment par les «tiers- mondistes» extrémistes. Ils prônent en fait une alliance avec la bourgeoisie coloniale contre le prolétariat occidental, sous prétexte que celui-ci serait objectivement et inévitablement intéressé à une alliance avec l'impérialisme. La lutte entre nations est substituée à la lutte de classes comme contradiction fondamentale dans le monde d'aujourd'hui. 4. Avec notre modestie habituelle, nous nous permettons de rappeler que nous n'avions pas seulement prévu le détournement de <d'onde longue» d'expansion économique dès 1964, nous avions aussi prévu des explosions du type de Mai-68 en pleine phase d'expansion accélérée . Voir notre article de mai 1965 : <<Une stratégie socialiste pour l'Europe occidentale», paru dans la Revue internationale du socialisme, n° 9. Il y est dit notamment qu'il est parfaitement possible que nous assistions, malgré le climat de <<prospérité capitaliste», et sans crise catastrophique, ni effondrement de l'État sous l'effet de guerres, à une radicalisation progressive des travailleurs , que ceux-ci déclencheront des luttes de plus en plus dures, qu'ils commenceront à lier des revendications transitoires aux revendications immédiates, et que cela pourrait déboucher sur une grève générale qui pourrait renverser le gouvernement et ouvrir une phase de dualité de pouvoir.