La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE TROTSKY

Le plus vivant de nos contemporains

· Critique communiste (1re série), n° 29, septembre 1979 · p. 13-29 · 6 642 mots

Centenaire de la naissance de Trotsky MICHEL LEQUENNE Le plus vivant de nos contemporains La théorie de la révolution permanente aujourd'hui

Une organisation révolutionnaire ne saurait célébrer un centenaire comme il est d'usage dans les institutions, à savoir comme confirmation solennelle de funérailles. Insister sur le siècle qui nous sépare de la naissance de Trotsky serait risquer fort de participer à la sournoise tentative des mass média de le renvoyer à un passé révolu. La date importante pour nous est celle de son assassinat qui n'aura quarante ans que l'année prochaine. Sans le piolet téléguidé par Staline, la constitution physique particulièrement solide de Trotsky lui aurait permis de prolonger son activité de révolutionnaire jusqu'à beaucoup plus près de nous. Mais telle qu'elle a été stoppée par le meurtre, son œuvre théorique reste le socle incontournable du marxisme de notre temps.

Trotsky est notre contemporain, et le centenaire de sa naissance ne peut être autre chose pour nous que l'occasion de le revérifier à la lumière des foyers de la révolution dont les feux se communiquent. Une telle vérification exclut toute application dogmatique de formules sur des situations profondément transformées depuis quarante ans. Nous n'avons, pour notre part, jamais accepté d'être les enfants balbutiants du Prophète de la révolution prolétarienne, caractérisation qui est la dernière manière, poùr certains, de tenter de déprécier la

Page 14

continuité de l'œuvre de celui dont la stature personnelle ne peut plus être niée.

La valeur actuelle de l'œuvre théorique de Trotsky ne tient pas à l'atemporalité de formules, aussi bien frappées soient-elles, mais, comme pour celle de Marx et de Lénine, à sa méthode, et à l'approche la plus aiguë qu'elle permet des phénomènes surgis au xx• siècle.

La vérification de cet apport ne peut donc se limiter à une réaffirmatian rituelle, sous forme de citations ressassées, mais exige la controverse avec les théories qui se prétendent plus neuves et plus efficaces, à son application aux problèmes du temps en ce qu'ils different des situations des quatre premières décennies du siècle. Interférence de la théorie du stalinisme sur la théorie de la révolution permanente

La théorie trotskyste par excellence, c'est la théorie de la révolution permanente, développement de celle que Marx élabora après la révolution de 1948. Mais, parmi les nombreux apports théoriques de Trotsky, celui qui égale la théorie de la révolution permanente en importance, c'est la théorisation du phénomène le plus nouveau pour le marxisme, celle du stalinisme en tant qu ' excroissance parasitaire de la bureaucratie du premier État ouvrier, isolé dans l'arriération de sa base économique et sociale et dans sa misère culturelle, progressivement échappant au contrôle des masses et se transformant en force contre-révolutionnaire.

Ce phénomène était inattendu de la théorie marxiste, et surtout dans les formes effrayantes de régression barbare qu'il prit en URSS. Inattendu, non pas, comme on le croit souvent, en cela qu'ait été exclue la possibilité qu'une révolution prolétarienne puisse commencer et triompher ailleurs que dans les pays capitalistes impérialistes les plus avancés. Marx et Engels en avaient eu le soupçon, Lénine et Trotsky avaient prévu cette possibilité dès l'aube du siècle, et c'est Trotsky qui avait poussé le plus loin l'esquisse d'un tel développement de la révolution à partir de la périphérie par la théorie du développement inégal et combiné, fondement de la théorie de la révolution permanente. Ce que, par contre, personne n'avait prévu, c'est qu'une telle première révolution puisse rester isolée longtemps sans être vaincue par les forces restaurationnistes.

Bien que plus qu'aucun autre Trotsky ait eu, de 1903 à 1917, une compréhension inquiète des dangers de bureaucratisation inhérents à

Page 15

l'extériorité à la classe et au substitutisme de l'instrument de la révolution, le parti révolutionnaire, la tendance générale était dçms la conviction que la bureaucratie disparaîtrait avec le développement en force et conscience du prolétariat. A plus forte raison n'imaginait-on pas qu'elle put se transformer en force antagoniste de la classe, totalement contre-révolutionnaire. Et Trotsky, que son an ti-jacobinisme avait éloigné du bolchevisme, devenu après 1917 le <<meilleur bolchevik>> (Lénine dixit), continua de plus belle à sous-estimer le danger, alors même qu'il le combattait. C'est sans doute à l'optimisme, sans lequel il n'y a pas de grand homme d'action révolutionnaire, qu'est due cette constance dans la sous-estimation d'un phénomène tenu comme contingent, d'une couche dont il paraissait impossible qu'elle puisse se maintenir au pouvoir en gardant longtemps sa capacité de duper les masses ouvrières, et non seulement en URSS mais dans le monde entier. De cette sous-estimation à toutes les étapes du développement de la bureaucratie découle le pronostic de sa chute à la fin de la guerre en cas de défaite comme en cas de victoire.

Toutefois, la surestimation de cette puissance de la bureaucratie serait une erreur bien pire. Et c'est une erreur quasi universellement partagée aujourd'hui. Le plus fondamental du pronostic que contient l'analyse de Trotsky du système de la bureaucratie stalinienne a été vérifié déjà par l' histoire, continue à se vérifier et se vérifiera encore à n ' en pas douter, à savoir : - que les contraintes entre le système de domination bureaucratique et la base économico-sociale collectiviste sur lequel il repose ne peuvent que s'accroître et entraîneront finalement sa chute; - que sa politique contre-révolutionnaire de sacrifice des intérêts du prolétariat mondial au profit du <<socialisme dans un seul pays» lui aliène de plus en plus les masses prolétariennes, et d'abord l'avantgarde ouvrière; - que les contradictions entre les bureaucraties des partis nationaux de l'ex-Komintern et celle de l'URSS ne peuvent que s'accroître par développement des intérêts proprement <<nationaux» des premières et qu'entraîner la dislocation des liens qui les rivent au centre directeur stalinien; - que l'appareil stalinien malgré sa politique contre-révolutionnaire est moins puissant que les forces révolutionnaires qu'il ne peut arrêter, et qui, faisant boule de neige, deviennent un facteur d'accélération de la révolution politique en URSS même.

Nous vivons, depuis la mort de Trotsky, la période de réalisation de ces pronostics. Il est vrai que l'histoire ne connaît pas de processus

Page 16

linéaires, et le rôle du mouvement trotskyste mondial que constitue la IV• Internationale ne consiste pas à compter les jalons de cette réalisation, mais à interpréter comment la réalité contradictoire de la lutte de classes dans son développement plus que jamais inégal et combiné, non seulement vérifie, mais aussi complique, contredit partiellement, et crée de nouvelles variantes du processus général de la révolution. Seule cette juste interprétation permet d'y intervenir de façon correcte en s'efforçant de l'orienter vers plus de cohérence.

Le travaille plus important que la mort de Trotsky nous a laissé, la lourde charge de poursuivre sur le plan théorique, consiste précisément à relier la compréhension du phénomène stalinien dans toutes ses conséquences et mutations avec la théorie de la révolution permanente.

En fait, les contestations de celle-ci par divers théoriciens marxistes d'aujourd'hui tiennent pour l'essentiel à la non-intégration dans son développement des autres apports de Trotsky et, par-dessus tout, celle de la théorie de l'État ouvrier dégénéré.

Les deux volets du bilan de la politique contre-révolutionnaire de la bureaucratie stalinienne, d'une part la destruction de l'avant-garde com muniste soviétique qui seule permit le blocage puis le renversement de l'essor révolutionnaire en URSS même et l'installation du régime policier de la bureaucratie, et d ' autre par la direction traîtresse du mouvement ouvrier mondial, avortant plusieurs révolutions dans le monde en défaites sanglantes (de la Chine en 1925-27 à l'Espagne de 1936-39), c'est ce second volet qui a les conséquences les plus directes sur le processus de la révolution permanente.

D'abord parce que c'est au nom de théories contraires à celle de la révolution permanente, et dans la dénonciation enragée de celle-ci, que les luttes furent menées à la défaite. Contre le principe de l'indépendance de classt' du prolétariat, la centrale moscoutaire opposa le principe contraire, et<< menchevik>>, du bloc des classes, soumettant le prolétariat à la direction bourgeoise ou le faisant refluer au nom d'un gradualisme, d'un <<étapisme>> qui se transforme aussi en son contraire, sa défaite, et, là où la lutte révolutionnaire est menée le plus loin, le massacre de l'avant-garde, confirmant ainsi négativement le premier enseignement de la théorie de la révolution permanente, celui qui, bien en deçà de Trotsky, était déjà tout entier dans le texte de Marx de 1850.

Par ailleurs, en brisant la solidarité internationaliste des travailleurs et en décomposant la III• Internationale avant même de la dissoudre, Staline et son appareil mondial avaient brisé la possibilité d'une conta-

Page 17

gion des révolutions (dont le cas le plus net est 1' isolement dans lequel fut laissée la révolution espagnole), alors que la théorie de la révolution permanente postule le développement en chaîne des révolutions qui, au-delà de la révolution d'Octobre, était la seule voie de salut pour l'URSS.

Or, c'est au contraire une grande chaîne de défaites qui se poursuit jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et se prolonge encore avec les sacrifices d'essors révolutionnaires faits sur l'autel du partage du monde de Yalta. Ces sacrifices sanglants cachés dans l'euphorie de la victoire militaire de l'URSS ont accordé au système capitaliste un répit historique de plusieurs décennies.

Ce répit a accru le pourrissement des conditions objectives de la révolution avec des conséquences différentes dans les zones impérialistes et les zones néo-coloniales du monde.

Dans les pays impérialistes nord-américain, européens et japonais, la dégénérescence des directions ouvrières traditionnelles a jeté les masses dans le jeu de bascule de la collaboration de classes et des luttes économiques fragmentées et, de ce fait, a permis à la bourgeoisie non seulement de surmonter ruines et impasses héritées de la guerre et de l'avant-guerre, mais d'atteindre un nouveau développement de ses forces productives qui, en retour, nourrissait les réformismes social-démocrate et stalinien.

Dans la zone sous-développée de la société bourgeoise, le déséquilibre s'est accru avec la misère, et les explosions sociales que cela a entraîné , sans direction ou avec les mêmes directions traîtresses, la même politique, dans de telles conditions encore plus catastrophiques, ont pour trente ans permis le maintien ou le surgissement de dictatures militaires dont le terrorisme dépasse tous ceux du passé historique.

La formule clef du Programme de transition de la IVe Internationale selon laquelle la crise de l'humanité se caractérise par la crise de la direction révolutionnaire a pris, dans les trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, un sens encore plus profond qu'elle l'avait au moment où Trotsky l'écrivait.

Pire que l'absence d'une direction internationale a été la perversion de celle qui était issue de la révolution d'Octobre et dont le prestige immense a servi de paravent à la politique contre-révolutionnaire sournoise de la bureaucratie.

L'extraordinaire difficulté que la IVe Internationale a connue dans sa construction et connaît encore tient à ce double handicap que le nouveau et hyper-menchevisme stalinien agissait sous le drapeau du bolchevisme, du communisme, et qu'inversement, quand les masses

Page 18

faisaient l'expérience lente et difficile de cette direction comme traître, le communisme était compromis en même temps.

Autre difficulté, et non moindre, dans les conditions révolutionnaires, quand des directions rompent avec le menchevisme stalinien mais sans abandonner l'ensemble de ses déterminations négatives : leur implantation de masse interdit à une nouvelle direction de se dégager. Ailleurs enfin, là où Moscou joue un rôle de repoussoir, des directions nationalistes bourgeoises retrouvent une autorité qu'elles avaient perdue par le passé.

Ces deux types de situations créent des variantes nouvelles dans la manière dont s'appliquent les lois de la révolution permanente, les compliquant sans pourtant les remettre en cause comme croient pouvoir le faire des journalistes politologues et des théoriciens pseudo-marxistes qui croient voir la petite bourgeoisie capable de mener des révolutions sociales à bonnes fins, et- paradoxalement - les pseudo-marxistes dogmatiques qui caractérisent comme petites-bourgeoises les directions issues du mouvement stalinien qui ont mené des révolutions à la victoire et qui, de ce fait , accordent eux aussi, généreusem ent - et contre la théorie de la révolution permanente - à la petite bourgeoisie la capacité de mener des révolutions prolétariennes jusqu'au terme de la constitution d'États ouvriers.

Les premiers ne nous intéressent pas ici dans la mesure où c' est dans la nature sociale des États qu'ils qualifient de socialistes que ré~ide leur erreur grossière (qu'il, s'agisse de l'Angola, de l'Algérie, de l'Ethiopie ou, pire encore, de l'Egypte ou de l'Inde).

En revanche l'erreur des seconds concerne notre sujet puisqu'elle tient à une incapacité d'enrichir la théorie par peur panique du fantôme du <<révisionnisme>>, ce qui les condamne eux-mêmes au talmudisme, c'est-à-dire à forcer les réalités rebelles à entrer dans la lettre des textes pris comme réalités suprahistoriques.

L'ironie de l'histoire se manifeste cependant à leur égard en cela que leur fidélité religieuse à la lettre se transforme, sans qu'ils semblent s'en douter, en <<trahison» de l'essence vivante de la théorie. Ce qui peut se vérifier par un examen, même rapide, des données fondamentales des révolutions des quarante dernières années. Les révolutions sous direction d'origine stalinienne

Les révolutions yougoslave, chinoise et vietnamienne ont en commun d'avoir été dirigées par des partis qui ont appartenu à l'InternaIS

Page 19

tionale communiste stalinisée. Dans les trois cas, certes, la révolution a commencé dans la guerre, soit civile, soit nationale; défensive d'abord, de résistance, en Yougoslavie, à l'effroyable occupation allemande; en Chine, successivement puis simultanément, à la contrerévolution bourgeoise nationale et à l'occupation étrangère; au Vietnam à l'agression coloniale et à l'invasion impérialiste. Mais c'est nier les faits les mieux établis que de prétendre ou de suggérer que ce sont les masses qui ont spontanément initié la lutte révolutionnaire, obligeant les directions à se jeter à leur tête pour les «canaliser». Dans un seul cas, la lutte révolutionnaire a connu un redémarrage spontané, au Vietnam du Sud, à partir de 1957 1• Mais dans tous les cas, y compris ce dernier, la direction du PC s'est engagée consciemment dans la direction et la centralisation de cette lutte.

Contrainte et forcée, disent les dogmatiques 2, parce que la capitulation aurait signifié leur arrêt de mort. C'est là précisément une première entorse de raisonnement qui remplace par la psychologie la théorie de la révolution permanente.

L'incapacité des directions petites-bourgeoises à mener la révolution à son terme ne tient pas au manque de courage physique ou à l'inintelligence du danger qui peut les menacer, mais à leur nature de classe. Allende a montré qu ' il était très capable de mourir les armes à la main. Cependant, la fatalité du désastre de son «expérience» ne l'a pas amené à s'appuyer sur les masses chiliennes, à les armer et à les opposer à ses adversaires qui se préparaient ouvertement à l'abattre. Au Guatemala, Arbenz ne s'est pas retiré avec les guérillas dans les forêts. Soekarno non plus qui fut mis en résidence surveillée par les généraux réactionnaires indonésiens.

Mais, disent les dogmatiques, les staliniens sont des petits bourgeois d'un genre spécial! EIJ.core faudrait-il définir cette spécificité qui fait que, dans les coups d'Etat d'extrême droite, ces dirigeants ne sont pas mis en résidence surveillée mais tués. Et expliquer aussi pourquoi quantité de dirigeants staliniens dans quantité de pays se laissent massacrer au lieu d'organiser la lutte révolutionnaire des masses, comme plusieurs fois en Irak, au Soudan, au Chili et même en Grèce, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, alors que les partisans étaient aussi maîtres du terrain qu'en Yougoslavie.

Si la capitulation est une conséquence du déterminisme social et non une affaire de psychologie ou de qualités individuelles, ce qu'il faut expliquer c'est pourquoi les dirigeants des trois révolutions en question n'ont pas capitulé, même pas après la victoire, au moment où leur vie n'était pas en jeu. Serait-ce le manque de nossihilité?

Page 20

Mais il n'en a pas manqué! Et que d'ailleurs nos dogmatiques s'empressent de souligner. Ainsi, Ho Chi Minh a signé les accords de Fontainebleau, puis ceux de Genève, pourtant après la victoire de Dien-Bien-Phu. Mao Tse-tung a passé des accords de front populaire avec Tchang Kaï-chek en 1937.

Dans chacun de ces cas, toutefois, on sait que le compromis capitulard a été imposé du Kremlin. Mais on sait aussi que Ho Chi Minh comme Mao Tse-tung, tout en s'inclinant, et d'assez mauvaise grâce, se sont soigneusement conservé les moyens de reprendre le combat; puis que, ce combat repris, ils l'ont mené ensuite, en prenant des distances avec le Kremlin et jusqu'à des oppositions les plus vives avec lui . Dans le cas de Tito, les injonctions d'avoir à fusionner ses forces avec celles de Mihaïlovitch ont été refusées - non sans ruses et échappatoires- jusqu'à ce que Staline- qui n'aimait pas être joué- cessât d'envoyer toute aide aux partisans yougoslaves 3. Fait encore plus significatif, la direction <<titiste» refusa de se soumettre à la décision des accords de Yalta qui lui imposaient la capitulation et la subordination à un gouvernement d'union nationale sous l'égide du roi Pierre de Serbie. N'est-ce pas le type même d ' accords où tout dirigeant petit-bourgeois aurait accepté de se jeter avec enthousiasme, et auquel tout pur agent stalinien se serait plié, fût-ce la mort dans l'âme, mais en robot de la ligne géniale du socialisme dans un seul pays?

Il faut donc qu'il y ait une différence entre ces trois directions, et non seulement les authentiques directions bourgeoises nationalistes, petites-bourgeoises ou social-démocrates, mais encore avec celles des authentiques staliniens dirigeant les révolutions droit vers les défaites.

Cette différence saute à tous les yeux non fermés par la corne du dogmatisme, et elle se confirme par l'étude de l'élaboration théorique de ces directions 4. Au travers de ces longues guerres révolutionnaires, civiles et étrangères, ces trois directions ont rompu avec les méthodes, les fins et les théories propres au << menchevisme >> stalinien de la révolution par étapes, de la subordination de la classe ouvrière aux bourgeoisies <<nationales••, en substituant aux intérêts du «Socialisme dans la seule URSS>> l'intérêt de leur nation opprimée aux masses desquelles leur liaison profonde est indéniable, en commençant la réforme agraire comme fondement de leur alliance avec la paysannerie, en levant les masses et en les armant et en poussant la lutte jusqu'à la prise du pouvoir. Par cette politique, ces actes, ces trois directions cessent d'être staliniennes au sens précis du mot.

Cela signifie-t-il que toute direction stalinienne peut connaître une telle mutation? Certainement pas! Et il y a gros à parier qu'aucune

Page 21

autre désormais ne suivra cette voie. La caractéristique commune aux dirigeants de ces trois révolutions, c'est qu'ils ont été formés dans l'IC à son époque révolutionnaire puis centriste, et qu'ils ont été des combattants et non pas de simples instruments fabriqués dans l'appareil comme un Thorez par exemple. De tels dirigeants, Trotsky parlait comme de <<révolutionnaires confus, mauvais, maladroits, fourvoyés'' S, fourvoyés surtout, acceptant le joug de Staline comme un passage obligé, la seule voie vers l'avenir, mais qui, dès qu'ils purent retrouver leur autonomie, recherchèrent le chemin de la révolution. Certes, au long de leur <<détour>>, ces hommes ont été responsables ou complices de nombreux crimes staliniens que nous n'oublions pas et que leur lutte même ne lave pas. Mais seuls des moralistes pourraient lire leur rôle historique sous ce seul éclairage .

La conséquence principale de leur origine et de leur passé se trouve ailleurs, dans leur rapport aux masses et dans leur manière de construire l'État ouvrier, dans la méfiance et le refus de toute forme de la démocratie directe et dans le substitutisme bureaucratique de l'action du parti. Ici, leurs tares d'origine déterminent l'évolution ultérieure (d'ailleurs très différente de pays à pays) de ces États ouvriers aux prises avec les terribles difficultés qui tiennent au fait qu ' ils s' édifien t dans des pays économiquement arriérés et dans un isolement relatif dû au chauvinisme bureaucratique de l'URSS qu'ils sont d'ailleurs entraînés à reproduire pour leur propre compte, donc dans des conditions qui renouvellent celles qui ont permis la naissance du stalinisme. Notons donc que, si leur prise du pouvoir confirme les premières ,thèses de la théorie de la révolution permanente, l'évolution des Etats ainsi créés en confirme, mais négativement, les thèses suivantes portant sur la permanence de la révolution dans la transition vers et dans la phase socialiste, ce qui fonde la nécessité du rassemblement d'une avant-garde marxiste révolutionnaire dans ces pays sur un programme de redressement ou de révolution politique.

La reproduction du processus bureaucratique n'a cependant pas le caractère d'un.e révolution mécanique d'un système stalinien qui s'éte!ldrait progressivement sur la planète. D'une part, l'isolement de ces Etats n'est plus absolu, mais relatif, et le développement de la révolution, la multiplication des États ouvriers agit à la fois sur la conscience des masses (pour Trotsky, la démoralisation des masses soviétiques était une des bases du développement de la bureaucratie) mais aussi sur celle des dirigeants pour qui toute expérience historique n'est pas lettre morte et qui agissent en tant que sujets des contraintes historiques et non par sadisme. Enfin et surtout parce que la bureau-

Page 22

cratisation est un processus, qu'elle se développe dans le temps, en fonction de données non seulement subjectives mais surtout objectives, qui appellent analyse particulière et non pas recours à la << catégorie» du stalinisme pris comme une nature immuable . Cette dernière méthode, qui est celle des dogmatiques, rompt avec celle de Trotsky pour qui la bureaucratie est une excroissance - comparable à une caste - et dont par conséquent les déterminations sont spécifiques à leurs conditions directes de développement. Les dogmatiques traitent en réalité les bureaucraties comme une classe dont les caractères sont fondamentalement partout les mêmes, ce qui, pour une véritable classe, tient à ce qu'elle est déterminée par un même mode de production.

La rupture de ces trois directions avec le centre contre-révolutionnaire stalinien- dans des conditions objectives qui l'ont favoriséeles a ramenées au centrisme bureaucratique où elles étaient nées. Aussi graves que soient leurs tares, il s'agit de directions prolétariennes, et ~eur conquête révolutionnaire du pouvoir, la constitution par elles d'Etats ouvriers bureaucratiques, représentent des formes de la dictature du prolétariat (dans une certaine mesure au même titre que les dictatures de Napoléon, de Hitler et de ... Bokassa sont des formes de dictature de la bourgeoisie). Ces formes sont plus ou moins monstrueuses, mais elles ne peuvent être ignorées en tant que telles, le «thermidor» (qui est un phénomène non évolutif mais un saut dialectique marqué par des affrontements et des mutations de groupes qirigeants) pouvant transformer à nouveau ces directions en forme d'Etat hybride qui ne représente plus les intérêts prolétariens que par la défense de l'économie collectivisée.

Là encore, toute tentative de dissocier les éléments de la conception trotskyste de l'État ouvrier ne peut amener qu'à s'en éloigner en introduisant l'idée (fausse) que des forces sociales non prolétariennes peuvent jeter les bases économiques du socialisme. C'est ainsi que l'aveuglement dogmatique ouvre les portes, qu'il prétend garder, à l'invasion révisionniste.

Les dogmatiques expliquent toutes les révolutions victorieuses depuis celle d'Octobre par l'éventualité, envisagée par Trotsky dans le Programme de transition, que «sous 1' influence d'une combinaison tout à fait exceptionnelle [nous soulignons] de circonstances (guerre, défaite, krach financier, offensive révolutionnaire des masses, etc.) des partis petits bourgeois, y compris des staliniens, puissent aller plus loin qu'ils ne le veulent eux-mêmes dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie». Mais cette citation se retourne contre ses exégètes abusifs, car

Page 23

bien loin d'en conclure, contre sa propre conception théorique, qye ces partis petits-bourgeois seraient alors capables d'instaurer un Etat ouvrier, Trotsky s'empresse d'assurer que leur éventuel <<gouvernement ouvrier et paysan>> ne serait qu'un court épisode «dans la voie de la dictature du prolétariat», c'est-à-dire du pouvoir prolétarien accomplissant les tâches anti-impérialistes et «démocratiques bourgeoises», mais sans étape démocratique bourgeoise, en subordonnant les forces révolutionnaires non prolétariennes à la direction prolétarienne et en entamant «en continu» les tâches proprement socialistes de la révolution . Ce qui s'est passé dans les trois révolutions considérées.

Les révolutions d'Albanie , du Laos et du Cambodge sont les seules qui relèvent dans une certaine mesure des «circonstances exceptionnelles» prévues par Trotsky, puisque ce sont trois cas de prise du pouvoir rendue possible en quelque sorte dans les «marges>> de conflits centraux, par des PC faibles affrontés à une classe dominante plus faible encore et que les grands impérialistes ont été dans l'incapacité matérielle de soutenir. Encore faut-il ajouter que, là aussi, les PC ont cessé d ' être staliniens au sens strict du terme bien qu'inversement le socialisme de la misère auquel ils se sont trouvés acculés a impliqué les pires distorsions , par rapport aux normes marxistes , de l'État ouvrier construit.

T ou s ces phénomènes , dont la résultante dialectique est encore incertaine , ne peuvent en aucun cas être jugés par leurs seuls côtés négatifs , comme le font les dogmatiques qui expriment ainsi la pression de l'idéologie bourgeoise régnante sous nos climats . Trotsky, lui, nous a appris à ne pas juger les faits historiques en fonction de 1' effroi et/ou de la révolte qu'ils peuvent faire naître en nous, fût-ce légitimement, mais en fonction de leur contenu objectif. De Cuba au Nicaragua

La révolution cubaine a été jusqu'ici la seule qui ait abouti à l'instauration d'un État ouvrier (maintenant admis comme tel par tous) sans qu'un parti prolétarien préalablement construit ait conduit le processus révolutionnaire. Du fait de l'origine sociale des leaders du Mouvement du 26 Juillet, la théorie facile qui s'est imposée de façon dominante, c'est qu'une direction petite-bourgeoise- ou bourgeoise radicale - pouvait conduire à son terme une révolution sociale, donc prolétarienne. Mais une telle conclusion se heurte à une première difficulté théorique, c'est que ce cas est unique (celui de la révolution

Page 24

nicaraguayenne dont la direction est de type <<castriste» est trop récente et encore trop peu avancée pour que les espoirs qu'elle fait naître puissent être traités comme des faits acquis). Qu'est-ce donc qui distingue la direction <<castriste'' des innombrables directions petites-bourgeoises dont la lut~e révolutionnaire anti-impérialiste a abouti à ... la restauration d'un Etat bourgeois national préexistant ou ... à la défaite? A coup sûr cela ne peut se limiter aux traits psychologiques de ses leaders. Alors? Encore une fois, à un accident de l'histoire?

Non! A deux facteurs, l'un objectif et l'aut;:-e subjectif, en étroite corrélation l'un avec l'autre, de la situation sociale et politique de l'Amérique latine.

L'élément objectif, c'est le sort social de la petite bourgeoisie dans les petits États latina-américains où la place de la grande propriété foncière reste dominante (souvent dominée par le capital impérialiste) et où l'industrie moderne se développe dans un faible espace économique, lui aussi écrasé par la dépendance impérialiste. Dans tous ces pays, les antagonismes internes à la bourgeoisie, et sa faiblesse générale dans les tensions de la lutte de classes, a interdit la démocratie bourgeoise parlementaire, sauf par périodes éphémères, et, face aux périls de la révolution (le prolétariat, même faible, donnant conscience et direction à la paysannerie très prolétarisée), 1 'équilibre social n'a pu être atteint, sous l'égide armée de l'impérialisme US, que par le pouvoir bonapartiste de dictatures militaires. Dans de tels pays, la petite bourgeoisie n'est qu ' une classe avorton dont les membres sont réduits au statut social le plus humiliant. Dans de telles conditions, la culture à laquelle accèdent les enfants de cette classe entre en contradiction avec les fonctions sociales qu'on les invite à assumer. Inévitablement se produit ici le pronostic du Manifeste communiste : <<Une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et en particulier ceux des idéologues bourgeois qui se sont haussés à l'intelligence théorique du mouvement général de l'histoire.» Il ne s'agit certes que d'une minorité, mais elle est plus importante en Amérique latine que partout ailleurs 6 . Pendant des décennies, la plupart de ces membres de la bourgeoisie et petite bourgeoisie ralliés au prolétariat l'ont fait par l'intercession faussée des directions staliniennes. Mais c'est aussi en Amérique latine que la politique de collaboration de classes des partis staliniens a pris sa forme la plus misérable et la plus honteuse, ne s'arrêtant pas devant l'alliance avec les pires bonapartes militaires pour peu que ceux-ci se soient trouvés en fronde avec l'impérialisme américain à une heure où celui-ci ne pratiquait pas la coexistence pacifique exigée par l'URSS.

Page 25

Et tel a été le cas du Cuba de Batista comme du Nicaragua de Somoza 7•

Que, dans une telle conjoncture, une autre voie ait été cherchée empiriquement par des révolutionnaires radicaux issus de la petite bourgeoisie- voire de la grande- s'explique en cela que le vide politique n'existe pas et que ce sont les situations objectives- ici celles de la maturité des conditions de la révolution prolétarienne - qui ont amené l'apparition du <<Castrisme», d'abord à Cuba, comme un phénomène spécifique, puis, après la victoire cubaine, comme nouvelle voie révolutionnaire pour tous les pays latino-américains.

Le facteur subjectif consiste en ceci que la recherche d'un système théorique ramène inéluctablement au marxisme parce qu'il n'y a pas d ' autre assise idéologique qui ait résisté à l'épreuve de l'histoire. Mais nous savons que le marxisme est susceptible de bien des lectures, de bien des conclusions d'application selon les déterminations des marxistes eux-mêmes. A Cuba, la logique de la lutte armée - traditionnelle - appuyée - fait nouveau - sur 1' action de masse sans laquelle les guérillas auraient été écrasées , ont imposé aux dirigeants, à ch aque étape, la redécouverte des implications révolutionnaires du marxisme 8. De plus, la direction castriste comptait dans ses rangs Ernesto Guevara qui, lui, apportait une culture marxiste certaine, mûrie d ' une réflexion originale et d'un effort d'application aux conditions empiriques de la révolution cubaine.

La transformation du Mouvement du 26 Juillet d'organisation petite-bourgeoise radicale révolutionnaire en organisation prolétarienne a été l'effet de l'interaction constante de l'activité révolutionnaire du noyau - qui suscita la levée des masses prolétariennes et paysannes - et en retour sa détermination par elles.

Toute tentative de réduire cette dialectique soit à un blanquisme réussi (comme Debray le fit dans son livre Révolution dans la révolution), soit à un spontanéisme prolétarien qui aurait <<obligé» la direction à le diriger jusqu'au pouvoir (ce qui nous ramènerait à la question : pourquoi ici et pas ailleurs, et donc de la politique à la psychologie ou, pire encore, concéder aux staliniens cubains ce qui est refusé à la direction castriste), non seulement mutile la riche complexité d'une situation historique, mais, en se fermant à sa compréhension, s'interdit la capacité de saisir en quoi elle est unique, et en quoi elle est susceptible de se reproduire en certains de ses termes.

Il fait peu de doute que c'est d'avoir sous-estimé la spécificité de l'expérience cubaine qui a amené le <<Che» à sa mort tragique. Mais

Page 26

bien pire est l'erreur qui consiste à ne pas voir que la révolution cubaine a donné naissance à un nouveau courant révolutionnaire.

Certes, ce sont - là encore - les faiblesses théorico-politiques de cette direction qui expliquent d'abord les échecs du guérillérisme, puis leur conséquence de mise en état de faiblesse du castrisme lui-même comme courant, et de Cuba comme État ouvrier, condition du succès de l'entrisme stalinien, surdéterminant l'insuffisance de l'organisation démocratique des masses et conduisant aux capitulations idéologiques et politiques devant la bureaucratie russe qui les exigea, en monnayage d'un appui économico-militaire, sar:s lequel, d'ailleurs, Cuba aurait depuis longtemps été écrasé par les Etats-Unis.

L'interférence révolution permanente/stalinisme est ici d'une particulière netteté : 1. La révolution cubaine n'a été possible que parce qu'une direction, révolutionnaire prolétarienne par acquisition du marxisme comme instrument politique et par lien aux masses, s'est constituée dans le flux de la révolution elle-même, se substituant à la politique menchevique de collaboration de classes du stalinisme. 2. La bureaucratie stalinienne de l'URSS non seulement n'a pu, dans ce cas, jouer son rôle contre-révolutionnaire pour avorter la révolution, mais bien plus, ses rapports avec l' État ouvrier cubain ont manifesté la contradiction de son caractère double : elle doit aider Cuba à se maintenir comme État ouvrier pour garder son audience internationale et sa capacité d'intervention sur le continent sud-américain et, en même temps, s'efforcer de lui interdire de devenir la plate-forme de la révolution sud-américaine. Ainsi se confirme qu'en dépit de la monstrueuse dégénérescence du pouvoir de la bureaucratie stalinienne, l'existence de l'URSS, par opposition de sa nature sociale à l'impérialisme capitaliste, demeure un facteur objectivement favorable aux révolutions que les bureaucrates s'efforcent pourtant par tous les moyens d'avorter, d'asphyxier, puis, en désespoir de cause, de cloisonner. Cette contradiction, déjà soulignée par Mao Tse-tung à l'époque du Yunan, afin de justifier aux cadres de la révolution chinoise la nécessité du maintien de l'alliance avec l'URSS, vérifiée également dans le cas du Vietnam, confirme l'analyse que Trotsky a faite du stalinisme et qui l'a opposé à tous les révisionnistes qui refusaient de saisir cette contradiction dialectique. 3. C ette contradiction échappe à la volonté de la bureaucratie. L'exemple révolutionnaire de Cuba, en dépit même des reculs et de

Page 27

reniements (Chili, Pérou) et des défaites et démoralisation des mouvements guérilléristes fondés sur le modèle du castrisme initial, est resté un facteur révolutionnaire. Les forces sociales et subjectives de la révolution étant infiniment plus puissantes que les manœuvres et la diplomatique bureaucratiques, le castrisme débouche aujourd'hui sur une seconde révolution victorieuse, au Nicaragua, sous une direction dont les composantes prolétariennes (marxistes) sont beaucoup plus importantes que celles de l'aube de la direction castriste et qui aident le fleurissement d'organes de pouvoir ouvrier que n'ont connu aucune de~ révolutions victorieuses qui ont eu lieu depuis Octobre.

Ainsi, la théorie de la révolution permanente est-elle confirmée au travers des pires obstacles objectifs et subjectifs que l'histoire- essentiellement par la traverse incommensurable du stalinisme - a mis devant le prolétariat dans sa tension pour se doter des instruments politiques de sa lutte historique et pour assurer son hégémonie sur les autres classes opprimées. Cette vérification tient compte de l'ensemble des faits et de leur connexion que toute autre approche théorique trie ou triture.

Elle permet aujou rd'hui au mouvement troskyste mondial qu'est la IVe Internationale de rejoindre correctement dans l'action toute lutte révolutionnaire qui éclate et se développe n ' importe où dans le monde. Comme il y a trente ans en soutien à la Yougoslavie cernée par les forces de Stalintern et de 1' impérialisme ; comme il y a vingt ans en soutien de l'État ouvrier cubain reconnu pour tel en dépit des conditions «non classiques,, de sa naissance; comme pendant toute sa durée en soutien à la révolution vietnamienne, aujourd'hui la IVe Internationale soutient et aide de toutes ses forces la révolution nicaraguayenne dans les espoirs qu'elle porte d'un nouvel État ouvrier et d'un déséquilibre mondial gros de nouvelles libérations nationales et sociales en chaîne.

C ertes, dans ce cas, pas plus que dans ceux d'hier, notre soutien ne paralyse en rien notre critique, qui, bien plus qu'un droit, est considéré par nous comme un devoir de solidarité politique, et est tourné vers le plus d'efficacité et de force de la révolution, et porte toujours essentiellement vers la confiance dans et vers l'appui sur le mouvement des masses travailleuses dont la mobilisation consciente est l'unique sourct> d'une force invincible.

Il est à remarquer, à l'encontre des dogmatiques, que si les révolutions d'aujourd'hui étaient trahies dès l'origine par leurs directions, le mouvement des masses étant immédiatement détourné par des

Page 28

bureaucraties contre-révolutionnaires, les théories de la révolution permanente et du stalinisme seraient infirmées en même temps : la première, comme l'avons déjà vu, par le fait que la prédominance de classe du prolétariat et la nécessité de sa direction par un parti le représentant se trouverait contredite; la seconde par le fait que la bureaucratie stalinienne internationale se trouverait capable, dans des circonstances exceptionnelles, mais constantes(!) de conduire des révolutions à la victoire pour construire des États dont la nature est imprécise. Bien plus, de telles conclusions obligeraient, en l'absence de tout autre type de révolutions victorieuses depuis plus de soixante ans, à conclure que non seulement Trotsky, mais Lénine, et Marx avant eux, n'ont édifié qu'une utopie et que ce n'est pas le socialisme qui succédera au système capitaliste mais une nouvelle société d'exploitation de l'homme par l'homme.

Ainsi, l'incapacité à vivre et faire vivre la théorie dans le développement concret de l'histoire amène à porter de l'eau au moulin des philosophes antimarxistes que chaque recul partiel, chaque désillusion de l'intelligentsia fait renaître et que le désespoir des cahots et du cahos de l'histoire jette ... au service de la classe dominante.

Les voies de la révolution prolétarienne sont beaucoup plus détournées que les premiers théoriciens ne purent le penser à partir de l'analyse des seules contradictions du système bourgeois et les premières luttes du prolétariat. Elles sont plus détournées, plus longues à suivre, ne serait-ce que parce que les détours accumulent de nouveaux obstacles qui avaient été sous-estimés (telle poids des nationalismes), mais les faits majeurs demeurent : qu'en moins d'un siècle plus d ' un tiers de l'humanité est passé à l' économie collectiviste, qu'aucun pays, si petit soit-il, qui a passé ce cap n'a pu être ramené en arrière vers l'économie capitaliste; enfin que chaque victoire, quel qu'en soit le prix, quels que soient les errements de sa direction, accélère le mouvement de la révolution, telle est l'incontestable assise de notre optimisme historique.

Les futurologues de la bourgeoisie construisent leurs modèles pour l'an 2000 sans tenir compte de l'essentiel : de la lutte de classes à l'ère de la révolution prolétarienne. Le calendrier n'a pas de vertus magiques, mais les pires traverses de l'histoire contemporaine n'enlèvent rien au réalisme de la réalisation du socialisme mondial pour le xxre siècle. Car c'est toute la masse travailleuse de l'humanité qui, aujourd'hui, est consciente des problèmes qu'elle a à résoudre et de la solution qu'elle doit leur donner. Ce qui lui manque c'est le savoir des voies et des moyens. Ce savoir cumulé du mouvement ouvrier

Page 29

marxiste depuis près d'un siècle et demi, c'est lui que synthétise le programme de la IVe Internationale, et c'est pourquoi, en l'année du centenaire de la naissance de Trotsky, nous pouvons redire le mot qu'il nous a légué à l'heure de son agonie : <<En avant, je suis sûr de la victoire de la IVe Internationale.»

Michel Lequenne NOTES 1. Cf. Pierre Rousset, le Parti communiste vietnamien, éd. Maspero. 2. Cf. in la Vérité, sept. 1979, S . Just, «A propos d'une possibilité théorique de la lutte pour la dictature du prolétariat». 3. Il est caractéristique que, dans l'analyse de la révolution yougoslave, les dogmatiques lambertistes ne fassent pas la moindre mention des révélations des écrits yougoslaves d'après la rupture de 1948, et en particulier la brochure de Mosha

Pijade, la Légende de l'aide soviétique dans la guerre de libération nationale, véritable mémento de la rupture avec Staline, et où est raconté le refus de la dissolution des

«brigades prolétariennes de choc», avant-garde armée prolétarienne des maquis paysans, que Staline exigeait. 4. Les marxistes ne jugent pas sur parole, mais quand les textes confirment les actes ou les annoncent, non seulement ils ne peuvent être tenus pour négligeables, mais ils prennent valeur de preuves. 5. Cf. notre article «Sur le centrisme .. , in Critique communiste, n ° 1. 6. Ce n'est évidemment pas pour une autre cause que la littérature sud-américaine, actuellement une des plus riches du monde, est presque exclusivement une littérature révolutionnaire et que rarissimes doivent être ses figures les plus éminentes qui n 'ont pas connu les exils et la répression. 7. Le fait que l'ouverture des archives de la police somoziste vient de révéler au FSLN que des dizaines de membres du parti stalinien nicaraguayen et parmi eux non des moindres, étaient des flics de la dictature, n'est pas le fait d'un malheureux hasard. 8. Il n'est pas rare que des «théoriciens», marxistes révolutionnaires autoproclamés, et qui si facilement étiquettent les révolutionnaires «castristes>> comme petits- bourgeois, soient eux-mêmes de fraîche origine petite-bourgeoise et ne doivent leur caractère prolétarien qu'à une appartenance organisationnelle pas toujours éprouvée par leur intervention dans la lutte de classes.

Une erreur sur cette page ?