La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

De De Gaulle à Giscard : crise de l'État fort, crise du bonapartisme

· Critique communiste (1re série), n° 3, septembre 1975 · p. 33-43 · 4 529 mots

de De Gaulle à Giscard cr1se de l'État fort cr1se du bonapartisme par J.M. Poiron

• • 19 mai 1974: Valéry Giscard d' Estaing est élu président de la République avec 50,80 (Yr des voix contre 49,19 '/r à F. !VI itterrand

Giscard hérite ainsi, après Pompidou, de l'Etat fort mis en place par la bourgeoisie française en mai 1958; seize ans déjà! Au-delà du rapprochement des dates, ces seize années sont celles de la mort du gaullisme, de la crise de l'Etat fort ouverte en 68, c'est-à-dire la crise des formes de domination de la bourgeoisie, sous l'impact des luttes de la classe ouvrière. Deux chiffres peuvent symboliser cette évolution : en 1958, de Gaulle obtient 80 % des suffrages au référendum. Aux législatives de la même année, il enlève 1,5 million de voix au P.C.F.; en 74, Giscard, pourtant soutenu par toute la bourgeoisie - de l'extrême droite au centre - est talonné à 300.000 voix près par le candidat de la gauche soutenu par le mouvement ouvrier. DE LA IV" REPUBLIQUE A L'ETAT FORT

La France d'avant 1940, c'est une multitude de petites entreprises souvent familiales, c'est un émiettement des exploitations agricoles, c'est aussi un réseau de distribution éparpillé en toutes petites unités. En bref, un système archaïque qui vit des profits coloniaux, où le Parlement sert à régler les conflits entre fractions, sous-fractions, groupes

Page 34

de pression de la bourgeoisie. C'est l'âge d'or du Parti radical qui tient en main tous les rouages de l'appareil d'Etat et de l'administration et qui distribue prébendes, postes et bureaux de tabac. Tout ce système vétuste va sombrer corps et biens en quelques jours face à l'Allemagnela guerre illustrant en l'occurrence les réalités économiques.

Après le bref intermède de la Libération où il faut sauver les meubles, remettre en place un Etat, rétablir avec l'aide des directions du mouvement ouvrier l'ordre bourgeois, la bourgeoisie française dédouanée par de Gaulle de son pétainisme va reprendre ses jeux parlementaires par députés interposés.

Pourtant, le monde et l'Europe changent: l'impérialisme américain est devenu hégémonique, il va reconstruire l'Europe capitaliste. C'est le début d 'un cycle d 'expansion économique qui ne se termine que dans les années 70. De 1953 à 1956, l'in dustrie en France connaît un bond de 42 %, l'agriculture se modernise (le parc de tracteurs est multiplié par 12 par rapport à 1939). La structure sociale se modifie avec l'accélération de l'exode rural, la concentration de travailleurs dans de grandes unités (sidérurgie, automobile), l'urbanisation. Les phénomènes sont cependant freinés par les structures archaïques de l'économie française: le parlement s'avère incapable de régler les conflits au sein de la classe dominante (cf. : la valse des ministères) . Il y a donc crise de la direction bourgeoise alors même que les secteurs décisifs du capital industriel et financier en pleine expansion prennent conscience du blocage que constituent les institutions aux mains de la bourgeoisie alliée aux colons et à la petite bourgeoisie (1). La guerre d'Algérie va exacerber la crise. L'Armé, aigrie par

(1) C'est le sens de l'opération Mendès· France qui, à partir des institutions, a tenté une modernisation de l'appareil éco· nomique.

ses défaites (Dien Bien Phu), écœurée par les incohérences des décisions politiques de Paris, appuyée par les colons, s'insurge: de Gaulle revient.

Derrière le bonaparte, c'est une foule d'intérêts contradictoires qui s'engouffre, dont le seul point corn· mun est de mettre à bas la IV" République. D'abord le grand capital : corseté dans un système politique étroit, il veut la modernisation, la restructuration de l'ensemble de l'appareil économique. Il lui faut pour cela neutraliser la classe ouvrière, casser les multiples groupes de pression de la petiùi\bourgeoisie. Il trouvera dans le thème gaulliste de la grandeur et de l'indépendance de la France, le vernis idéologique nécessaire pour un temps à son entreprise.

Les colons - des grands colons aux petits pieds-noirs de Bab el Oued - voient en de Gaulle le sauveur de la France, le gardien de l'Algérie française.

L'Armée, enfin, qui reconnaît l'autorité de celui qui a sauvé son honneur en 40, se rallie au seul homme capable de conserver l'Algérie à la France.

Mais l'utilité du bonaparte pour la grartde bourgeoisie qe tient pas seulement à sa capacité d'unifier à un moment donné toutes les forces bourgeoises, il faut qu'il puisse également attirer à lui une partie importantes des masses populaires.

Pour la paysannerie traditionnelle, catholique, pas de problèmes, l'électorat du M.R.P., des indépendants se reconnaît parfaitement en lui. C'est en fait la classe ouvrière qui est l'enjeu principal de l'opération. Cette classe ouvrière n'est pas homogène.

L'effet de l'accélération de l'industrialisation a amené à l'usine un pro· létariat jeune, encore attaché à la paysannerie, et qui en a largement conservé les réflexes politiques.

La S.F.I.O. est discréditée par la politique menée en particulier sur

Page 35

le problème algérien. L'absence d'alternative offerte par le P.C.F., les conséquences de la guerre froide ont contribué à désarmer le prolétariat en lui interdisant d'intervenir dans la crise, le rendant perméable aux sirènes gaullistes.

En 1961, avec le putch d'Alger, les contradictions et malentendus sur lesquels était basée l'alliance qui a permis la venue au pouvoir du bonaparte éclatent. Le grand capital n'avait pratiquement aucun intérêt en Algérie, il avait misé sur l'Europe et les U.S.A. et était déjà convaincu de l'efficacité plus grande d'un néo-colonialisme qui allait de pair avec « l'indépendance » des colonies. Devant cette guerre qui ne finissait pas, face à un F.N.L. qui se renforçait, la seule solution était la négociation. Il fallait sacrifier les alliés d'hier, l'armée et les colons. Une nouvelle fois , le bonaparte joua son rôle à plein : face à l'armée, il en appelle au peuple, à la classe ouvrière, se servant de celle-ci comme force d'appoint, avec la bénédiction des directions ouvrières, pour écraser le putch.

De ces crises successives naissait l'Etat fort, qui devait permettre à la fois de museler les travailleurs et de développer, de restructurer l'appareil économique. Mais cet Etat fort est spécifique. Marqué à la fois par l'existence d'un P.C. important, d'un mouvement ouvrier puissant qui, même s'il a été battu sans combattre en 58, n'est pas écrasé, loin de là, et enfin par la personnalité même de bonaparte. L'image de De Gaulle, en effet, celle qui lui permet de jouer ce rôle, née de la Résistance, est basée sur l'idée de l'indépendance nationale. L'autonomie relative du bonaparte par rapport au • grand capital peut se mesurer à sa politique extérieure (ouverture à l'Est), par ses tentatives d'éviter une main-mise économique totale de l'impérialisme américain, allant jusqu'à lui disputer certains secteurs

(nucléaire, informatique) ceci à l'encontre d'intérêts de certains secteurs du grand capital français . Cette autonomie relative - sur laquelle le P.C. essaiera de jouer sous Pompidou et Giscard pour récupérer des voix gaullistes - ne peut cependant masquer le fait qu'il reste, en dernière analyse, l'homme du grand capital, jusqu'en 1968. VERS UNE STABILISATION?

Une fois les colons éliminés, l'armée épurée et mise au pas, l'appareil d'Etat reconstitué, aménagé à la mesure de De Gaulle (constitution de 58) le pouvoir doit stabiliser une base sociale.

- l'extrêm e droite, les ex-O.A.S., la masse des rapatriés aigris demeur ent incapables de constituer une force réelle dans la conjoncture des années 60. Ils devront, bon gré mal gré, rallier de Gaulle qui restera, en dépit de tout, le rempart face au « communisme ».

- la petite bourgeoisie traditionnelle (artisans, commerçants) va quitter le radicalisme dans les années 50 par réaction devant l'évolution des structures du commerce dont ils sentent confusément qu'elle les condamne (voir mouvement poujadiste). Contradictoirement - la haine du communisme primant tout - ils vont rallier d'enthousiasme le gaullisme jusqu'à devenir un pilier du régime qui devra faire semblant de tenir compte de leurs aspirations.

- le clergé, dans sa quasi-totalité, et donc le gros de la paysannerie, a vu en de Gaulle la rupture avec l'anticléricalisme des radicaux. Une des premières mesures de De Gaulle sera d'ailleurs le vote de crédits à l'école privée (éventuellement catholique à l'époque) rompant ainsi vio-

Page 36

STRUCTURE DE LA POPULATION ACTIVE PAR ACTIVITE

ACCROISSEMENT DES CADRES SCIENTIFIQUES

ET ADMINISTRA TIFS

Travailleurs scientifiques et techniques

724.380

274.360

264% lemment avec l'alliance traditionnelle des fonctionnaires de l'enseignement avec la bourgeoisie républicaine et radicale - alliance nouée sur le thème de la laïcité.

Même dans le Sud-Ouest - fief du radicalisme - le gaullisme réussit à rallier une bonne partie de la paysannerie.

LES TRANSFORMATIONS

DE LA STRUCTURE

SOCIALE

L'hégémonie du grand capital va se manifester très vite par la concentration du capital dans toutes les branches de l'activité et donc par l'évolution de la structure sociale (1).

Dans l'industrie, accroissement du prolétariat productif :

- 1954: 6.465.100, soit 33,8 °;o de la population active ;

- 1972: 7.995.000, soit 38,3 % de la population active.

Le p rolétariat se concentre et se rajeunit (conséquences de l'explo-

1954

26,1

Agriculture

35,7

Industrie

38,2

Services

Techni-

Ingé-

Total ci ens nieurs

Effectifs

190.440

533.940 en 68

Effectifs

81.140

193.220 en 54

Taux d'accrois-

234%

276% sement

54-68 sion démographique des années 45, 46,47), il recueille tous les exclus de l'agriculture.

Mais il y a aussi une transformation de la structure de la classe ouvrière avec le développement massif des couches supérieures, des ingénieurs, techniciens et cadres (I.T.C.), nécessitée par l'évolution du système de production (le boom scolaire du second degré et du supérieur est une réponse à ces besoins nouveaux de l'économie).

On peut mesurer par ce tableau le fantastique développement de ces couches et le poids politique que par leur nombre et leur fonction ces I.T.C. peuvent acquérir.

Dans l'agriculture, la concentration capitaliste peut se mesurer par l'accélération du nombre des départs de la terre.

(1) Pour donner une idée du développement industriel sous de Gaulle :

- en 1954, le taux d 'investissement est de 18,5 % ;

- en 1971, le taux d 'investissement est de 28,8 %.

Evolution 1963 1968

54-68 18,5 14,6 - 11 ,5 % 38,4 38,9 + 3,2 % 43,0 46,5 + 8,3 %

Cadres administratifs Cadres Cadres Total supér. moyens 470.760 739.480 1.210.240 272.020 546.880 818.900 173% 135% 147%

Page 37

LA RÉDUCTION

DE LA POPULATION AGRICOLE

3.044.670

637.897

1954 Agriculteurs ~.966.015 Artisans 757.~80

Entre 1954 et 1972, donc, 2.056.315 agriculteurs ont quitté la terre. Que sont-ils devenus ?

18 % salariés, 68,8 % ouvriers, 6,2 % employés, 3,1 % cadres, 3,2 % patrons, autres 0,6 % .

Voilà, donc, en chiffres ce nouveau prolétariat né de l'effrittement de la base sociale principale du régime

Dans le commerce, l'évolution semble moins rapide :

1954: 1.252.505.

- 1962: 1.133.965.

- 1968: 1.028.160.

En quatorze ans, 224.345 petits commerçants ont abandonné le commerce:

12 % sont devenus salariés agricoles, 44,5% ouvriers, 25,8% employés, 20,6 % cadres, 2,4 % agriculteurs, autres 5,5 %.

Mais ces tableaux ne peuvent rendre compte de l'évolution profonde du petit commerce, sa mobilité importante et dans ce secteur aussi la concentration capitaliste accélérée.

Ainsi en 1966 :

- dans le commerce de détail alimentaire 5,2 % des entreprises font 47,2 % du chiffre d'affaires ;

- dans le commerce non alimentaire 9,7 % des entreprises font 61 % du chiffre d'affaires ;

- dans le commerce de gros 3 % des entreprises font 47 % du chiffre d'affaires.

Ce phénomène, qui a pris la forme spectaculaire du développement des grandes surfaces, érode aussi la base du régime.

Le gaullisme, c'est aussi le développement important du secteur dit tertiaire. De 1954 à 1968, cinq bran-

1962 1968 1972

2.459.840 1.909.700 622.800 ... ches ont assuré 72 % de J'accroissement total « du tertiaire ».

Enseignement + 402.421 personnes.

Sante + 323.513 personnes.

Banques, Assurances + 166.648 personnes.

Services aux entreprises + 136.630 personnes.

Collectivités locales + 93.088 personnes.

Il s'agit donc d'un développement de la fonction publique. L'Etat fort, c'est aussi une extension de l'appareil d'Etat.

Mais ce développement de la fonction publique a aussi une autre conséquence. En effet, historiquement, en France, les fonctionnaires, passés par le creuset de « l'école laïque gratuite et obligatoire », sont polarisés « à gauche >> du radicalisme ou nouveau P.S. (1) (la FEN a, par exemple, été le seul syndicat à appeler à la grève au moment de la venue de de Gaulle au pouvoir).

Pour les banques et assurances , le développement est à la mesure de la place prise par le capital financier dans la vie économique du pays. Pour 100 personnes employées dans ce secteur en 1954, il y en a 170 en 1968. Et c'est surtout le nombre des employés qui a crû. Entre 1955 et 1970, bien que, numériquement, cadres et maîtrise se soient développés, leur poids spécifique par rapport aux employés a diminué de 46 à 39%.

(1) Il faudrait étudier aussi la fonction de la franc-maçonnerie dans l'élaboration de la conscience « républicaine laïque >> des fonctionnaires, de leur rapport à l'Etat ...

Page 38

LES CONTRADICTIONS

DU REGIME

Cette rapide présentation de l'évolution de la structure sociale de · la France permet de mieux saisir les contradictions du régime gaulliste et le caractère inévitable de sa crise, inscrite dans son développement même.

- La politique agricole du gaullisme dans le cadre de l'Europe verte a toujours tenté de maintenir une ~lientèle électorale décisive par le Jeu des subventions (même si celles-ci aident en premier lieu les grands capitalistes agricoles).

Politique de réponse au coup par coup - on débloque les crédits à la suite de chaque << révolte paysanne>> - sans pour autant pouvoir planifier la production. Le sentiment du gâchis et de l'incurie du pouvoir se développe d'ailleurs au sein du monde paysan. L'apparition des paysans-travailleurs, le type de lutte engagée, par exemple en Bretagne (le lait), Larzac, le soutien apporté aux luttes ouvrières (Joint Français), témoi· gnent de cette lente évolution de la paysannerie qui repousse << les aides » traditionnelles (viticulteurs, etc.) pour poser les problèmes de << quelle agriculture en système socialiste » .

- La politique menée vis-à-vis du petit commerce est encore plus significative. La logique capitaliste veut la concentration, donc, dans ce secteur, le développement des gran?es surfaces, mais cette logique est msupportable pour les petits corn: merçants. La création et le développement du C.I.D.-U.N.A.T.I. obéissent à cette volonté de survivre. La politique du pouvoir: tergiverser. On tolère les plus grandes violences de la part de cette couche sociale. On développe une démagogie forcenée, et même, quand le danger d'érosion électorale est très grand, on vote la loi Royer qui réglemente le développement des grandes surfaces, espérant ainsi retenir une base sociale qui s'effiloche. Pourtant, à la différence de la paysannerie, le milieu, dans sa masse, continue à faire confiance à ses fossoyeurs, par anticommunisme. Aux législatives de 67, 54 % des intentions de vote des petits commerçants se portent à droite; en 1972, 62 % !

- Quant aux nouvelles couches en développement, elles appaissent dans une conjoncture qui va largement déterminer leur attitude politique.

Au niveau international, c'est le renouveau des luttes anti-impérialistes (Viet-Nam, Amérique latine) qui auront une importance décisive sur la radicalisation de cette fraction des intellectuels que sont les étudiants. En France même, la classe ouvrière relève la tête (1963 : grève des mineurs), la crise du stalinisme s'approfondit et le P.C.F. voit s'effriter le contrôle quasi a_bsolu qu'il avait sur les travailleurs. Le développement de la C.F .D.T ., l'apparition de l'extrême gauche à partir de 1968, comme l'essor du nouveau P.S. sont là pour en témoigner. A preuve, l'attitude des << employés » , sans tradition syndicale, électoralement situés à droite avant guerre, qui vont évoluer dans cette conjoncture, l'afflux de jeunes radicalisés à l'école, refusant le stalinisme, va marquer les grandes luttes, des P.T.T aux banques.

Les l.T.C., pourtant largement bénéficiaires de l'expansion économique, supportent difficilement leur exclusion des instances de décisions dans l'entreprise. Ils développent une idéologie « technicienne » en complète rupture avec l'idéologie humaniste vieillotte des De Gaulle ou Pompidou.

Le nouveau P.S. sera le principal bénéficiaire de cette crise des I.T.C., en jouant sur le thème d'une autogestion ambiguë, d'une évolution des mœurs nécessaire qui entre en concordance avec la réalité vécue de ces travailleurs.

D'autre part, les luttes de la classe ouvrière elle-même vont contribuer

Page 39

de façon décisive à cette prise de conscience partielle.

On peut citer en témoignage le développement relatif de la C.G.T. et de la C.F.D.T. dans ces milieux, face à la stagnation de la C.G.C. et à la crise qui la traverse (1).

L'évolution de ces couches est évidemment déterminée par la mobilisation de la classe ouvrière dont l'Union de la gauche n'est que le reflet déformé au niveau des appa· reils bureaucratiques.

L'explosion sociale de 68 sanctionnera cette évolution en déboulonnant le bonaparte. LA SUCCESSION

Pompidou, en 69, avec le tandem Chaban-Delors tentera de relancer la machine ( << politique contractuelle >>, << nouvelle société ») mais le ressort est bel et bien cassé. A la fin du règne Pompidou-Messmer, la base sociale du régime s'est dangereusement rétrécie, la crise touche toutes les institutions - de l'école à l'armée, de la police à la magistra· ture, etc. - témoignant de la profondeur de la crise sociale et de l'incapacité de la bourgeoisie, à travers ce régime, de maintenir un consensus social suffisant, alors même que la récession économique s'annonce.

Exit Pompidou, arrive Giscard.

Plus encore que Pompidou, choisi par le grand capital pour liquider le bonaparte devenu inefficace, Giscard c'est l'homme lige du capital financier. Il a, depuis 59, la haute main sur la gigantesque administration des finances (mis à part le court intermèdes de 66 à 69).

En 69, en appelant à voter <<non» au référendum, il a contribué à la liquidation de de Gaulle ; il prépare depuis des années son accession à la présidence, cassant le vieux Centre national des Indépendants pour créer la Fédération des Républicains indépendant, face à l'U.D.R.

L'échéance vient un peu tôt, mais il n'a pas le choix.

Cette échéance, la bourgeoisie, aux prises avec une classe ouvrière deve· nue dangereuse, ne l'a pas préparée. Pour preuve, la pléthore de candidats qui se déclarent - de Messmer à Faure en passant par Chaban et Giscard - après sorties, fausses sorties, retour, trois hommes vont se disputer l'héritage électoral de De Gaulle-Pompidou.

- Royer, typé à l'extrême, caricature de lui-même, qui va chercher à mobiliser cette base traditionnelle du gaullisme, inquiète de l'évolution économique qui la menace et de la transformation rapide des structures sociales et des mœurs. Une citation suffit :

<< En matière d'information sexuelle, il ne faut pas détruire la poésie de l'amour, ceci n 'est pas seulement une technique d 'accouplement. Je crois à la contraception masculine, c'est-à-dire à la maîtrise de soi. »

- Chaban-Delmas. Il se présente comme le véritable successeur du gaullisme. De fait, sa campagne re· prendra l'essentiel des thèmes tradi· tionnels, avec la même ambition : reconstituer une base populaire/ou· vrière du régime. On voit resurgir la << troisième voie » et l'annonce de mesures qui portent la marque de la volonté bonapartiste : telle que <<l'imposition des plus-values », la négociation avec les centrales ouvrières d'un nouvel indice des prix.

Cette << assise populaire » a été détruite en 68. Chaban sera battu pour ne pas l'avoir compris. Des miettes de gaullisme populaire se rallieront partiellement à Mitterrand entre les deux tours. Ainsi, les départements

(1) Crise hautement symbolique, puis· qu'elle opposait deux politiques : l'une, vic· torieuse, préconise la poursuite corporatiste de l'organisation; l'autre, vaincue mais importante, qui privilégiait le dialogue et l'action avec les syndicats ouvriers.

Page 40

où le candidat de la gauche progresse le plus seront souvent ceux où Chaban avait réalisé ses meilleurs scores au premier tour (Gironde, Sud-Ouest, Corse).

- Giscard d'Estaing. Ses voix recoupent, dès le premier tour, les bases traditionnelles du « centre et de la droite>>: Ouest, Centre, Est. L'analyse de l'électorat du second tour faite par les sociologues confirme la réduction de l'électorat du régime à la France rurale, âgée, improductive.

Giscard recueille :

54 % des voix parmi les 50-64 ans.

60 % des voix parmi les 65 ans et plus.

72 % des voix parmi les agriculteurs.

67 % des voix parmi les petits commerçants et artisans.

70 % des catholiques très pratiquants.

54 % des voix des habitants de ville de moins de 2.000 habitants.

55 % des voix des habitants de ville de 2.000 à 100.000 habitants.

Lire ce tableau, c'est reconnaître la nécessité vitale pour la bourgeoisie de refaire un consensus social ; on ne peut gouverner, si l'on veut conserver la «forme démocratique>>, contre la France jeune et productive. LE PROJET GISCARD

Il préexiste à son élection. La rupture est nette d'avec le projet gaulliste. Conscient de l'évolution sociale du pays, Giscard cherche une base sociale nouvelle à laq:1elle devrait

Page 41

répondre une nouvelle majorité présidentielle. Cette base sociale doit comprendre évidemment la droite classique dont il est lui-même issu. Mais elle est élargie à l'extrême droite, traumatisée par la politique gaulliste en Algérie (voir le service d'ordre de Giscard, et Ordre Nouveau aux présidentielles).

Mais l'ambition majeure de Giscard est de capter cette masse d'employés, d'I.T.C., ces couches supérieures du prolétariat, développées par la modernisation de l'appareil économique. C'est de ce point de vue politique qu'il faut analyser les réformes proposées par Giscard. Avortement, divorce, justice, prisons, etc. Car c'est bien de ces couches que sont nés les différents mouvements de luttes sur ces thèmes (même si ceux-ci se sont placés, d'emblée, sur le terrain de la lutte des classes). Donc, bien sûr, « adapter la loi aux mœurs», mais, plus fondamentalement, détourner ces couches de la << gauche ,, (en particulier du P.S. qui avait su capter au niveau élee-

Page 42

toral cette radicalisation - voir à ce sujet la fonction spécifique du CERES, comme rabatteur vers le P.S.).

L'anecdote de J.J.S.S. au-delà de l'aspect farce, correspond assez bien à ce projet: intégrer au gouvernement le directeur de «l'Express » comme un symbole des I.T.C.

De même, la venue de femmes au gouvernement ...

Le rapport Sudreau, lui-même, qui touche l'entreprise (l'ensemble des réformes vise les institutions ou les mœurs, mais évite soigneusement l'entreprise) était essentiellement destiné aux cadres dont il proposait de renforcer le pouvoir.

La classe ouvrière, qui était au centre du projet d'alliance de classe gaulliste, est totalement absente de l'horizon politique de Giscard, et ce ne sont pas les réformes annoncées , touchant à la revalorisation du travail manuel, qui changeront fondamentalement ce constat.

Là où Giscard a été le plus loin - c'est le plus simple - c'est dans le domaine de « l'idéologie ».

Le « style nouveau >> - décontraction, dîners «en ville», marche à pied, etc. - au-delà du spectacle toujours divertissant, vise à mettre sur pied une idéologie de rechange. «La grandeur» est évacuée, l'idéologie humaniste boutiquière de Pompidou dépassée. Giscard ministre avait déjà façonné son image de marque. Au tableau noir et au petit écran, pas de «politique>>, des chiffres. C'est le technicien qui parle. Le bonaparte au-dessus des classes n'est plus investi par « l'Histoire» ou par la '«majorité silencieuse», mais par le savoir, l'intelligence, la technique ! ! Ceci permet une désocialisation apparente de la fonction, pour mieux la valoriser (l'intelligence n'est ni à gauche ni à droite, mais au-dessus).

Mais la crise économique, et l'incapacité manifeste du pouvoir à la maîtriser, fait très vite tomber le masque. Le magicien du tableau noir ne peut convaincre, en dépit d'un cynisme étonnant. Le mythe du technicien infaillible bute sur les fins de mois difficiles et le chômage.

En un an, Giscard se retrouve, grosso modo, avec la même base sociale qu'au moment de son élection.

Par contre, comme on le voit dans ce tableau, il a rempli son contrat par rapport au grand capital :

Augmentation du profit C.F.P. - Total . . . . . . . . . . . . + 333 % Creusot Loire . . . . . . . . . . + 150% Rhône-Poulenc . . . . . . . . . . + 66% Péchiney Ugine Kuhlmann + 41 % St-Gobain - Pont-à-Mousson+ 30% C.G.E. . . . . . . . . . . . . . . . . . . + 16%

La politique initiée par Pompidou, de soumission ouverte aux capitaux américains (Honeywell-Bull, Hœcht et Roussel, etc.) continue avec la vente de l'informatique (C.I.I.) aux U.S.A.

Au niveau institutionnel, le projet de Giscard était clair et correspondait à son projet d'alliance de classes.

« Je suis favorable à une évolution des institutions dans le sens d'un régime qui soit plus clairement présidentiel» (R.T.L. - 18-4-74).

Ceci impliquait la naissance d'un grand parti libéral conservateur, cc qui revient à dire qu'il faut casser l'U.G. en dégageant les socialistes de l'alliance avec le P.C. pour en faire une social-démocratie plus responsable, à l'instar du travaillisme anglais ou de la social-démocratie allemande. Et secondement casser l'U.D.R. pour dégager la place pour ce parti dont le noyau sera constitué des Républicains Indépendants et de leurs alliés centristes et des clubs «Perspectives et Réalités "• pépinières des futurs cadres politiques.

Page 43

Mais ce beau projet bute sur la tension entre les classes, sur l'existence d'un Etat fort peu modifiable à froid ...

La polarisation, née de cette tension de classes, ne peut être gommée. Ce centre, qui devait, à terme, faire le joint avec le P.S., n'en finit pas d'annoncer sa résurrection prochaine. Dominé par 16 ans de gaullisme, il n'y a plus place pou~ lui, de manière tant soit peu consistante, dans la conjoncture actuelle. L'échec d'un projet du type Jobert est là pour le démontrer.

L'U.G. est plus solide que les disputes à épisodes du P.C. et du P.~. ne sembleraient le prouver. La mobilisation ouvrière interdit au P.C. comme au P.S., sous peine de recul politique sévère, de rompre l'alliance.

Et l'U.D.R., il a fallu composer avec elle. Par Chirac interposé, on lui a fait digérer l'échec de Chaban, au prix de la mise à l'écart des « barons » (limitant ainsi leurs ambitions politiques) et de la per!e de ce qui restait de vernis « populiste » dans le gaullisme (départ de l'U.J.P., du Front progressiste, etc.).

Les dernières assises ont ainsi donné l'image d'une U.D.R. << giscardisée » dont le seul ciment est la peur du mouvement ouvrier et la haine du communisme, à tel point que Chirac lui-même a dû, quelques jours plus tard, rappeler à tous que l'U.D.R. continuait à avoir une << vocation populaire » et devait être << la gauche » de la majorité ! ! !

Un an après, l'échec du projet d'alliance de Giscard, qui visait à isoler politiquement le noyau dur de la classe ouvrière, l'oblige, face à un mouvement ouvrier mobilisé et que les conséquences de la crise exacerbent, à dévoiler la réalité du pouvoir bourgeois : la répression.

La dernière image de Giscard avant le sépart en vacances, c'est, au-delà des << amis » de l'allocution télévisée, les C.R.S., les milices, les chien s contre les travailleurs en lutte.

JEAN-MARC POIRON Juillet 75

NOTE : Les statistiques et chiffres sont tirés des publications de l'I.N.S .E .E ., de l'Humanité et de la Petite Bourgeoisie en France, de Baudelot, Establet et Malemort.

Une erreur sur cette page ?