La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

De Napoléon le petit aux bonapartes manchots

· Critique communiste (1re série), n° 3, septembre 1975 · p. 3-23, 25-31 · 15 162 mots

REMARQUES SUR L'ÉTAT ET LE BONAPARTISME A NOTRE ÉPOQUE par Denis Berger «Les hommes vivent plus que jamais dans l'ombre de l'Etat» écrit Ralph Miliband. Et, pour dégager une perspective historique, il importe de connaître précisément la nature des institutions qui obscurcissent l'horizon de la lutte. Quand la répression est, sous toutes les formes, la réalité quotidienne des travailleurs, il peut sembler vain de s'interroger trop longuement sur la couleur politique ou les liaisons diverses de ceux qui la décident. C'est pourtant la condition nécessaire d'une action efficace.

L'Etat est, en toutes circonstances, au service de la classe exploiteuse. Mais la forme de cette domination varie d'une époque à l'autre, d' un pays à l'autre. Et chaque forme d'Etat correspond à des rapports de forces différents entre la bourgeoisie, les classes moyennes et le prolétariat. Il en découle des conditions de lutte différentes dont les révolutionnaires doivent tenir le plus grand compte, s'ils veulent dépasser le stade de la propagande. On ne se bat pas de la même façon, de toute évidence, au Chili de Pinochet ou dans la Grande-Bretagne de Wilson.

La remarque ne vaut pas seulement pour des cas aussi extrêmes. Les régimes et les gouvernements qui se sont succédé en France depuis 1944 avaient tous en commun de défendre les intérêts de la bourgeoisie. Mais chacun d'entre eux

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avait des caractéristiques propres qui réclamaient des tactiques différentes du mouvement ouvrier. Plus récemment, la courte victoire électorale de Giscard d'Estaing a soulevé de nombreuses interrogations: ce septennat si médiocrement commencé irait-il jusqu'à son terme? La gauche pourrait-elle parvenir au gouvernement dans le cadre du régime? Ces questions - et d'autres plus importantes encore- ne peuvent recevoir de réponse si l'on ne définit pas la nature du pouvoir de Giscard. Autrement dit, si l'on ne précise pas quels rapports le président entretient avec la classe dominante, sur quelles couches sociales il entend s'appuyer, quelle marge d'autonomie dispose son appareil d'Etat, etc.

La description de la réalité est indispensable pour accomplir cette tâche. Mais elle ne saurait suffire; il faut encore, à partir de ce premier déblayage, revenir aux notions les plus générales, qu'il importe de vérifier et d'enrichir. A ce stade, toutefois, les difficultés commencent, car le marxisme est loin de pouvoir fournir, pour analyser l'Etat et ses différentes formes, des concepts élaborés (1 ). On est donc contraint de tenter, en chaque occasion où l'on veut dépasser l'à-peu-près, des généralisations pour lesquelles les textes de la tradition ne fournissent que des données insuffisantes, parfois contradictoires. Chemin p!ein de dangers; c'est celui que veut suivre le présent article. « L'Etat et la révolution » : un point de départ

Bien entendu, il faut partir de l'Etat et la révolution, écrit par Lénine à la veille de la révolution d'Octobre. Jamais autant que dans cet ouvrage, le marxisme n'a trouvé son accomplissement de méthode critique révolutionnaire. L'analyse de la nature de classe de tout Etat y est brillamment rétablie dans une perspective d'action prolétarienne; la jonction immédiate est faite entre l'existence de l'Etat comme instrument au service de la classe la plus puissante et la nécessité du dépérissement de l'Etat, aboutissement obligatoire des luttes ouvrières. Et les moyens de ce dépérissement sont indiqués: la destruction du vieil appareil d'Etat par l'auto-organisation des masses exploitées. C'est le schéma théorique de la révolution socialiste, de sa nécessité et de sa possibilité, que Lénine a exposé, une fois pour toutes. Encore une fois, c'est de cette base qu'il faut partir pour approcher la réalité des Etats contemporains.

Encore faut-il en partir! C'est-à-dire utiliser la définition du contenu de l'Etat pour étudier les formes concrètes des Etats auxquels nous sommes confrontés. S'il veut acquérir une rigueur scientifique, le marxisme doit se servir des concepts abstraits, élaborés à partir d'une première étude de la réalité, pour revenir à l'analyse des données concrètes. Seul ce va-et-vient du général au particulier peut permettre un enrichissement permanent de la méthode. C'est ce qu'oublie trop facilement la cohorte de ceux pour lesquels Marx, Engels et Lénine jouent le rôle que tenait la Sainte Trinité dans l'univers intime de sainte Thérèse d'Avila. Ces gens cherchent à décrire tous les régimes politiques qu'ils côtoient en leur appliquant immédiatement le schéma général de Lénine.

(1) En dehors des textes qui seront mentionnés dans cet article, la littérature marxiste est assez limitée sur le sujet. Il faut bien entendu faire référence à Gramsci. Nicos Poulantzas a entrepris un travail systématique (cf. Pouvoir politique et classes sociales ;Fascisme et dictature). On doit lui savoir gré d'avoir tenté d'en pousser jusqu'au bout l'élaboration conceptuelle, même si sa méthode appelle une critique très serrée, tant est grand son mécanisme, dQ au modèle althussérien.

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En agissant de la sorte, ils montrent qu'ils n'ont guère examiné l'outil qu'ils prétendent utiliser. L'Etat et la révolution avait une fonction très précise: rétablir la théorie générale de l'Etat, châtrée par les publicistes de la social-démocratie; il se situait donc nécessairement au niveau de l'abstraction théorique. Mais il entendait en même temps préparer les bolchéviks aux tâches de la révolution prolétarienne: il était donc inspiré par la réalité russe de 1917. Le constater n'enlève rien à la portée générale de l'ouvrage mais permet de situer certains de ses développements. Ainsi l'accent que met Lénine sur le rôle prédominant des forces de répression au sein de l'appareil d'Etat («détachements d'hommes armés») découle de la réalité de l'Etat tsariste, dans une période de crise révolutionnaire. Il ne saurait être posé exactement de la même façon dans le cas d'un pays capitaliste avancé, en dehors des moments de grande tension entre les classes.

Tout ceci signifie que le marxisme classique nous donne, au lieu de recettes intemporelles, les éléments d' une méthode dont il faut se servir, en la modifiant au contact des faits. Pour sa part, Lénine n'a pas agi autrement: tous ses écrits des années 17 et suivantes peuvent être lus comme une application aux différents moments de la réalité historique des principes d'explication de l'Etat et la révolution: c'est notamment le cas de toutes les analyses qu'il consacre au jeune régime soviétique, de toutes les propositions stratégiques qu'il formule pour l'Internationale communiste. Il y a chez lui une volonté d'enrichir en permanence la théorie par la réflexion sur les luttes en cours.

Rien de commun par conséquent avec tant de marxistes actuels qui se bornent à répéter Lénine. A les lire ou à les entendre, on a l'impression qu'il existe un archétype de l'Etat capitaliste qui ne connaît que des adaptations mineures selon les lieux et les périodes. En fait, il existe bien un type d'Etat. propre au mode de production capitaliste, mais dont la réalité globale ne peut être appréhendée que par l'étude de ses formes concrètes d'existence. Aux zélateurs d'un Etat intemporel, Marx a répondu par avance dans sa Critique du programme de Gotha. «L'Etat actuel» ... change avec la frontière. Il est dans l'Empire prusso-allemand autre qu'en Suisse, en Angleterre autre qu'aux Etats-Unis. L'« Etat actuel» est donc une fiction . »

En définitive, le vieil lllitch a trop bien fait son travail théorique, puisque des générations entières se sont cru, à cause de lui, dispensées de penser par elles-mêmes. Paradoxalement, l'Etat et la révolution, exemple de théorisation dia -lectique, s'est trouvé à l'origine d'innombrables schématisations. L'art de vider les mots

Ces schématisations, on peut les voir à l'œuvre dès qu'il s'agit de caractériser les régimes qui existent dans le monde occidental. Tout se passe comme si le marxisme disposait, en tout et pour tout, de deux catégories: démocratie et fascisme. Tout Etat qui n'est pas fasciste est classé dans le fourre-tout de la démocratie bourgeoise, dont on ne cherche pas à définir les formes et les structures. Passe fasciste tout gouvernement qui emploie la répression généralisée. Et, comme cette fiévreuse simplification ne va pas sans poser quelques menus problèmes, de hardis dialecticiens ont inventé la fascisation, notion destinée, semble-t-il, à rendre compte de tout ce qui n'est ni démocratique, ni tout à fait fasciste. Ainsi va la science 1

Toutes ces approximations, toutes ces fantaisies n'auraient pas grande importance si elles ne brouillaient totalement les données à partir desquelles peut être

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élaborée une stratégie révolutionnaire. Fascisme, démocratie correspondent chacun à une forme de domination particulière, dans laquelle la classe ouvrière et les classes moyennes ont des positions et des possibilités d'action différentes. Les régimes fascistes, en particulier, ne se caractérisent pas essentiellement par la sauvagerie de la répression; ou, plus exactement, celle-ci ne dépasse toutes les limites que dans la mesure où le gouvernement d'un Hitler ou d'un Pinochet a écrasé au préalable la totalité du mouvement ouvrier. Le propre du fascisme est, en effet, l'empêchement par la violence, de toute possibilité d'organisation autonome des travailleurs, à quelque niveau que ce soit, ce qui implique la suppression de toute liberté démocratique. La tâche est d'une telle ampleur, exige de tels bouleversements que ceux qui l'accomplissent doivent trouver un appui de masse, en mobilisant, autant que faire se peut, la petite bourgeoisie. Atomisation de la classe ouvrière et prééminence politique temporaire des classes moyennes dans un régime qui, cela va de soi, défend à sa manière les intérêts du grand capital: telles sont les caractéristiques organiques du fascisme qui le mettent à part de tous les autres régimes.

En face, les régimes démocratiques. On les qualifie généralement de bourgeois pour indiquer au service de qui ils fonctionnent. Mais cette détermination, pour indispensable qu'elle soit, ne permet pas de décrire comment ils organisent en leur sein, les relations entre les classes. Aussi a-t-on recours à d'autres qualificatifs complémentaires : démocratie libérale, démocratie parlementaire, etc. Ces termes renvoient tous à certains aspects de la réalité des Etats bourgeois; mais ils ont le tort essentiel de le faire de façon intemporelle, sans tenir compte des différentes étapes d'évolution du capitalisme. Et pourtant. à chacune de ces étapes, parlementarisme, libertés publiques, démocratie ont eu des contenus différents, en fonction du développement des luttes de classes. Il est donc nécessaire de préciser la terminologie que l'on emploie, en rétablissant le contexte historique de son utilisation.

Démocratie et parlement ont reçu leur première définition générale, confirmée par une pratique sociale conséquente, à l'époque du capitalisme ascendant. On peut situer plus précisément la période: le XVIII • et surtout la première moitié du XIX• siècle, c'est-à-dire lorsque se sont déroulées, en Angleterre et en France, les deux révolutions bourgeoises les plus significatives. L'expansion des rapports de production capitalistes ne connaît plus alors d'obstacles absolus et le marché mondial se structure autour de la City de Londres. A des rythmes variables, les pays européens, France en tête, ainsi que les Etats-Unis commencent à s'ouvrir à la « vie moderne ».

Au cours de ces années de croissance heureuse, la bourgeoisie commerçante et industrielle des principaux pays n'a nul besoin d'une intervention constante de l'Etat. Le libre jeu des lois du marché est, au contraire, la condition de la prospérité économique; il exige, non pas l'inexistence ou la passivivité totale de l'administration, mais la réduction au minimum de son appareil. Le libéralisme théorique connaît ses grandes heures, sur le plan économique et dans le domaine politique. Mais la bourgeoisie dans son ensemble ne contrôle pas le pouvoir; au départ, seules certaines de ses fractions, telle la bourgeoisie financière sous la monarchie de Juillet en France, ont prise sur l'Etat. Bien plus, cet Etat, dans sa forme, résulte le plus souvent d'un compromis avec les anciennes classes dominantes: en Angleterre, la classe bourgeoise n'a été qu'à mi-chemin de la transformation des structures politiques, et elle partage le pouvoir avec une partie des aristocrates qui, en retour, se font les agents du développement capitaliste; en France, après avoir laissé les robespierristes et leur bâtard, le premier Napoléon,

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extirper les plus grosses racines de l'ancienne société, les bourgeois ont dû tolérer le retour en force des aristocrates dans les allées du pouvoir (2).

Malgré l'extrême diversité de leurs situations, les bourgeoisies européennes ont, avant 1848, toute raison de ne se fier qu'à demi à l'Etat qui, largement envahi par des aristocrates mal convertis à l'esprit nouveau, risque de promouvoir une politique d'intervention qui perturbera l'expansion capitaliste. Elles luttent donc pour des garanties constitutionnelles. Elles se battent pour un élargissement du parlementarisme. Mais, dans un cas comme dans l'autre, elles ne visent nullement à une démocratie émanant du suffrage universel. Leur Parlement doit accorder le droit de parole à la fortune; les élections seront donc censitaires puisque le but de l'opération est de permettre au bourgeois de contrôler le gouvernement et l'administration (budget, emprunts d'Etat, politique étrangère, etc.). La démo -cratie bourgeoise est alors une démocratie pour la bourgeoisie, à l'exclusion des travailleurs et de la petite bourgeoisie.

Cette conception a cessé d'avoir valeur pratique du fait du développement des luttes de masse. Mais elle imprègne profondément la pensée théorique, juridique et politique des idéologues de la bourgeoisie. Ce n'est pas un hasard si, en France par exemple de nos jours, les divers partis bourgeois, qui se retrouvent d'accord pour truquer le suffrage universel à l'aide de lois électorales bien mijotées, se font les hérauts des prérogatives du parlement, dès lors qu'ils sont plus ou moins en opposition avec le gouvernement en place (3) . Il importait de rappeler l'origine historique de l'« esprit démocratique» dans les rangs de la bourgeoisie, afin de mieux comprendre la signification de la démocratie de suffrage universel qui s'est imposée par la suite. Démocratie et bloc de classes

Avec la révolution de 1848 s'ouvre une nouvelle phase de développement capitaliste qui prendra fin en août 1914. Les traits généraux en sont connus: achèvement des transformations démocratiques bourgeoises dans les principaux pays européens, dont l'Allemagne et l'Italie; développement rapide de la puissance américaine; accentuation de la concurrence capitaliste à l'échelle mondiale. C'est l'ère de l'impérialisme, tel que les marxistes l'ont amplement décrit. Ces modifications dans les structures économiques et sociales du monde ne pouvaient qu'avoir d'importantes répercussions politiques au niveau de l'Etat.

Ce fut effectivement le cas ; en particulier, les classes dominantes de l'ancien régime virent s'amenuiser leur poids social. Mais le fait ne saurait explique( à lui seul l'expansion du suffrage universel, caractéristique de cette époque. En fait, c'est l'apparition du prolétariat comme force organisée capable de révolutionner la société qui modifia sensiblement la forme de l'Etat. Les journées de Juin 1848 à Paris, la naissance de la Première Internationale, la Commune furent vécues dans le drame par les possédants qui allèrent jusqu'à transformer en Apocalypse sociale ces premiers combats d'envergure de la classe ouvrière. Et, à partir des années 80, la croissance régulière des syndicats et des partis socialistes vint leur prouver que la répression la plus féroce ne pouvait empêcher les travailleurs d'aller de l'avant. Malgré toute la solidité de la société, la menace de

(2) Plus tard, dans l'Allemagne unifiée par la Prusse, le nouvel Etat sera marqué aussi par un compromis.

(3) Il y a trois ans, en France, on a même vu un Sanguinetti, en compagnie de quelques barons du gaullisme, admonester publiquement Pompidou au nom de l'initiative des députés 1

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subversion restait entière. Il fallait la désarmer, faute de pouvoir l'extirper définitivement.

C'est ainsi que, cédant à la pression des masses tout en sachant la transformer à leur avantage, les couches décisives de la bourgeoisie s'adaptèrent à la démocratie de suffrage universel, dans le cadre de la République ou de monarchies constitutionnelles. A priori, elles craignaient ce mode d'élection et toutes les modifications qu'il implique dans la structure de l'Etat. « ... La République n'est. d'une façon générale, que la forme politique de transformation de la société bourgeoise et non pas sa forme de conservation» écrivait Marx dans le Dix-huit Brumaire. Les banquiers et les industriels pensaient comme lui , mais ils surent s'imposer les sacrifices qui rendirent caduque cette remarque. Ainsi , en France, la Troisième République fut-elle l'œuvre des «orléanistes», c'est-à-dire d' une fraction importante de la haute bourgeoisie dont l'idéal politique était une monarchie de type louis-philipparde qu'ils cherchèrent à instaurer au lendemain de la Commune. Mais, constatant les difficultés de l'opération, ses risques surtout, ils se rallièrent à la République. Et ce fut - il y a un siècle - l'amendement Vallon, le début de la belle époque pour les nantis.

Pour comprendre la portée de ce choix, il faut en voir les implications. Adopter le suffrage universel, c'est admettre le libre fonctionnement d'un parlement où, malgré tous les stratagèmes, toutes les pressions, sont représentées en majorité des couches sociales extérieures à la bourgeoisie (paysannerie, classes moyennes, à terme prolétariat). C'est donc accepter que se modifient toutes les règles de la vie politique, que se constitue un nouveau personnel de députés, de ministres, de fonctionnaires de tous les échelons. Avec ces représentants d'autres classes, il faut composer. Il est indispensable de leur concéder une part de l'exercice du pouvoir, dans les assemblées locales et régionales, dans les cabinets ministériels.

En d'autres termes, la généralisation du suffrage universel signifie que la bourgeoisie renonce à gouverner seule, qu'elle cherche alliance, de préférence, avec les classes moyennes. la démocratie bourgeoise de l'époque de l'expansion impérialiste est, avant toute autre caractéristique, un bloc de classes, durablement institutionnalisé, au sein duquel la grande bourgeoisie exerce l'hégémonie grâce au pouvoir de fait qu'elle détient mais où elle accepte de déléguer une partie de ses responsabilités à des représentants des classes moyennes et. par leur intermédiaire, aux organisations réformistes du mouvement ouvrier. Le parlementarisme et les libertés démocratiques ne sont que l'expression du rapport organique ainsi créé entre la classe dominante, les classes moyennes et le prolétariat.

Il faut insister sur l'aspect institutionnel de ce bloc. Il ne s'agit pas de ces alliances temporaires qu'un sauveur de la patrie peut réaliser autour de sa personne, au cours d'une brève période de tempête sociale. La démocratie bourgeoise a sa propre logique de fonctionnement qui lui permet de circonscrire dans son cadre étatique les grands moments de la lutte des classes. L'exemple le meilleur en est, une fois encore sans doute, fourni par la Troisième République française qui, de crise en guerre, a vécu soixante-dix ans (4). Mais on ne saurait oublier que les pays capitalistes les plus avancés ont connu, sous des formes qui leur

(4) Le rôle de la franc-maçonnerie, cette organisation de masse de la petite bourgeoisie rurale et urbaine dirigée par des politiciens liés au grand capital, permet de comprendre comment a pu se forger le bloc des classes sous la Troisième République.

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étaient propres, souvent sans régime républicain, de semblables blocs de classes, pour le plus grand profit final du capital et pour la plus grande intégration au système de la classe ouvrière.

La Première Guerre mondiale et la crise des années trente marquèrent le déclin des formes démocratiques bourgeoises traditionnelles. L'ébranlement de tous les régimes, l'effondrement de certains d'entre eux, la mobilisation des masses laborieuses et la décadence des classes moyennes rendirent précaires le bloc de classes caractéristique du parlementarisme ; dans les pays les plus atteints par la vague, ils le rendirent totalement impossibles : ce fut. de l'Italie à l'Allemagne et à l'Espagne, la vague des fascismes.

La Deuxième Guerre mondiale accéléra, dans l'ensemble, ce processus de décadence. La crise actuelle du capitalisme semble sonner le glas de la démocratie i:;Qurgeoise classique. Partout, à des rythmes divers. on assiste à la détérioration du mécanisme parlementaire, au renforcement de l'exécutif qui semble s'imposer à toute la société, à l'expansion des appareils répressifs policiers et militaires, à la personnalisation du pouvoir. Tous les Etats ne sont pas également atteints; tous s'orientent dans la même direction . y compris la vieille Angleterre et l'Amérique du Watergate.

Ces bouleversements de la superstructure institutionnelle reflètent une réalité plus fondamentale: l'impossibilité, à l ' étape actuelle de développement du capitalisme, d'institutionnaliser durablement des blocs de classes par lesquels la bourgeoisie fait accepter sa domination à une partie des exploités. Marx et le bonapartisme

Dans la majorité des pays européens, on se trouve face à des régimes que, superficiellement, on pourrait qualifier d'intermédiaires : ce ne sont pas, au sens précis du terme, des dictatures, puisque les libertés démocratiques sont, en gros, conservées. Ce ne sont pas non plus des démocraties traditionnelles car le gouvernement et l'appareil d'Etat y prennent de plus en plus le pas sur le parlement, avec tout ce que signifie cette prééminence. Et, devant cette réalité nouvelle. le vocabulaire politique traditionnel s'avère insuffisant. Les uns parlent de « p·ésidentialisme », les autres de «pouvoir personnel» ; d'autres enfin évoquent ' < l'Etat fort». Aucun de ces termes n'est satisfaisant. Les deux premiers restent à la surface du problème car ils ne font que souligner les modifications des mécanismes de fonctionnement de l' Etat sans en fournir d'explication . Quant au vocable «Etat fort». il est pour le moins ambigu; il implique, en effet, une analogie avec le~ régimes dictatoriaux qui, dans l'histoire, sont parvenus à entraver suffisammP _,t les affrontements de classes pour pouvoir durablement diriger ies affaires en dehors de tout contrôle et de toute contestation. Or, à l'exception de l'Espagne {f:t de la Grèce et du Portugal avant la chute de leurs bourreaux). tous les régimes européens ont pour trait commun d'être le théâtre d'affrontements ouverts entre les classes et les fractions de la classe dominante ; la subsistance d' institutions représentatives, de partis et de syndicats confèrent à ces luttes une ampleur de répercussion qui est source d'instabilité politique (même si celle-ci est relative).

Dans de telles conditions, il faut chercher ailleurs une terminologie plus adaptée. Et il est normal de s'interroger sur le concept de bonapartisme, fon-

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damental dans la théorie marxiste, bien que le stalinisme ait tenté de le faire passer à la trappe (5).

On sait que Marx a élaboré le concept de bonapartisme pour rendre compte de la signification historique et théorique du coup d'Etat du 2 décembre 1851 en France. Son Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte demeure, lui aussi, un modèle d'application de la méthode dialectique à la réalité historique. L'ouvrage rend compte des traits particuliers de l'évolution historique française tout en tirant de l'événement des leçons générales, valables pour la totalité de la société capitaliste. Il n'est donc pas inutile de rappeler rapidement l'essentiel des analyses auxquelles il procède.

Le problème posé était le suivant : comment expliquer qu'un démagogue, entouré d'une camarilla de politiciens douteux, puisse s'attribuer un pouvoir quasi-illimité, en éliminant la quasi-totalité du personnel politique de la bourgeoisie et en gouvernant avec toutes les apparences d'une indépendance complète vis- à-vis de la classe dominante? Comment rendre compte d'un tel phénomène en fonction de la lutte des classes?

Pour Marx, le premier facteur à considérer est le rapport des forces entre bourgeoisie et prolétariat. En 1851 , il est arrivé à une sorte d'état d'équilibre par annulation de la capacité d'offensive de chacune des classes. Les travailleurs ont été saignés à blanc au cours des journées de Juin 1848. Ils sont, dans leur très grande majorité, réduits à l'apathie ; mais ils constituent encore une menace potentielle de subversion. Les possesseurs du capital, atteints par la tourmente révolutionnaire de 1848, sont incapables de s' unifier autour d'une poli -tique claire. Aucune solution définitive ne peut triompher ; la société tout entière est dans une impasse où elle risque, à terme, de s'enliser totalement.

Toutes les classes, toutes les couches sociales attendent anxieusement une solution. Cette période de latence favorise la prise du pouvoir par un homme providentiel dont la stature est due au seul fait qu'il a su se confondre avec un des mythes qui constituent la structure de l'idéologie nationale (en l'occurence, le mythe, jacobin et chauvin tout à la fois, du« petit caporal»). Et, provisoirement, ce mythe se substitue plus ou moins aux rapports idéologiques entre exploiteurs et exploités sur lesquels était traditionnellement basé le consensus social.

La force du sauveur que la France s'est choisi, du Napoléon au petit pied, provient de ce qu'il est étranger à la société politique traditionnelle. L'équipe dont il est entouré revêt, à bien des égards. l'aspect d'une bande. Moins par la nature véreuse de plusieurs de ses cadres que par le principe qui la soude : elle n'a aucune chance de goûter au pouvoir - et à ses joies matérielles - si elle ne s'impose totalement et solidairement.

Les ravaleurs de la nation lézardée n'ont pas d'appui qui vaille dans les forces sociales et politiques dont l'affrontement est l'axe de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu'ils sont dépourvus d'une base sociale potentielle. Leur démagogie leur permet de trouver un écho auprès de toutes classes et couches qui aspirent d'autant plus anxieusement à une issue à la crise qu'elles sont elles-mêmes, de par leur statut social particulier, incapables de s'or-

(5) Dès que la politique de l'Internationale a servi à soutenir la polit;que extérieure de l'Etat soviétique et non plus à organiser la lutte pour la révolution mondiale, une analyse concrète de l'évo -lution des rapports de classes ne servait plus à rien. Elle devenait même gênante: il est plus commode de classer sans nuances les Etats en démocraties et en fascismes. si l'on se borne à soutenir les unes contre les autres.

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ganiser de façon cohérente, sur des bases qui leur soient propres. Dans la France du XIX• siècle, il s'agit de la paysannerie parcellaire, du lumpen-prolétariat et, plus généralement, de tous ceux que l'ébranlement de la société met en dehors des circuits habituels; il faut compter aussi avec les corps de répression, l'armée en particulier, que leurs fonctions maintient hors de la politique mais auxquels la crise des structures traditionnelles fait prendre conscience de leur puissance et donne l'illusion de croire que leurs revendications particulières ont les dimensions de l'intérêt général. Tous ces éléments ne s'emparent pas de la parole avec le coup d'Etat, mais ils trouvent un porte-parole dont les discours les grisent, car ils leur confèrent une cohésion verbale dont ils n'ont jamais eu l'équivalent dans la réalité des luttes sociales.

En période de dissolution de la trame de la société, toute organisation qui montre une capacité de résistance moins défaillante peut devenir un pôle de régénération de l'ensemble du monde politique et social. Dans le mode de production capitaliste, l'appareil d'Etat possède une autonomie réelle par rapport à la classe dominante. En France, cette autonomie est renforcée par une longue tra -dition de centralisation qui remonte à la monarchie dite absolue et a connu sa floraison avec la Convention et le Premier Empire. L'appareil d'Etat y constitue une force d'une vigueur exceptionnelle, à laquelle il ne manque que des moyens d'expression politique directe. Badinguet et ses grandes compagnies font miroiter leur popularité, leur désir d'ordre, afin de jouer, sur la scène désolée de la vie politique, les incarnations de la puissance spécifique de l'Etat.

L'établissement de semblables rapports entre la machine politico-administrative et les aventuriers bonapartistes renforce encore l'autonomie de l'Etat. Le régime qui naît avec le 2 Décembre exprime, plus clairement qu'aucun autre jusque là, la nature profonde de l'Etat - un instrument de domination, au service de la classe dominante, issu de la société, mais qui. de plus en plus, s'éloigne d'elle et semble la dominer. Le nouveau gouvernement se pose en arbitre entre les classes; il maintient entre elles un équilibre relatif. Pour limiter les ambitions politiques de la bourgeoisie, il cherche à se concilier la classe ouvrière. A celle-ci, il veut interdire, par tous les moyens, de s'organiser politiquement; mais il a garde de l'écraser totalement et définitivement car - et c'est là une caractéristique fondamentale du bonapartisme - il a besoin qu'elle se manifeste un minimum pour contrebalancer les exigences des détenteurs de capital (6).

Toutefois, ce système de balancier est régi par des lois dont la principale est le maintien de l'ordre établi. Agissant pour conserver en vie une société qui serait autrement vouée à la disparition par la crise permanente, le pouvoir bonapartiste n'a ni la volonté, ni les moyens de faire appliquer d'autres normes que celle du mode de production capitaliste. Aussi bien. la paix sociale qu'il assure. et la centralisation des décisions qu'il réalise lui permettent-ils une efficacité remarquablè dans l'accomplissement de cette tâche. Tant que l'accumulation de facteurs de crise au niveau international et au niveau national ne vient pas modifier l'assise première du régime, celui-ci s'avère être un excellent outil du développement capitaliste. N'oublions pas que, si l'on est en droit de parler de révolution industrielle, celle-ci s'est accomplie en France. pour l'essentiel. sous le règne de Napoléon Ill.

(6) C'est le sens qu'il faut donner à la «politique sociale>> du Second Empire qui alla jusqu'à tolérer les associations ouvrières - quitte à les réprimer ensuite.

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la religion du bonapartisme

Le concept de bonapartisme n' est pas étudié dans le seul Dix-huit Brumaire. Ou , plus exactement. il revêt. aux yeux de Marx et d ' Engels, un caractère suffisamment général pour qu' on l' emploie à l' étude systématique d' autres phénomènes. Il est bon de citer, pour connues qu 'elles soient. les phrases qu'Engels écrivait à Marx. dans une lettre en date du 13 avril 1866 : « ... le bonapartisme est la vraie religion de la bourgeoisie moderne . .Je vois de mieux en mieux que la bourgeoisie n' est pas faite pour régner directement; ... une semi - dictature bonapartiste devient la forme normale. »

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Plus tard, Engels caractérise l'ère de Bismarck dans l'Allemagne unifiée d'après 1871 comme la forme de réalisation d'une «monarchie bonapartiste». Les analogies sont nombreuses entre Bismarck et Badinguet, malgré la profonde différence des situations. Bornons-nous à noter que le règne du bonaparte prussien est issu d'une double crise de la société allemande. Tout d'abord, la crise provoquée par l'achèvement de la révolution démocratique bourgeoise, dans un contexte de développement combiné où la classe capitaliste n'est pas suffisamment solide pour mener une lutte radicale contre l'ancienne société; 1848 lui a rendue concrète la menace d'un prolétariat en cours de naissance à l'action politique; de crainte de voir la révolution s'instaurer en permanence, elle doit accepter un compromis et, en échange de la garantie de la libre exploitation, déléguer à l'Etat, qui porte de nombreuses marques de vieil ordre social, une part importante de la domination politique. Mais à cette crise de structure vient se surajouter, dans les années 70 et 80, une crise plus conjoncturelle, qui a une origine internationale. Ce sont les années de la première «grande dépression» du capitalisme, ponctuée de crises économiques souvent violentes. Ce sont aussi les années où le spectre de la Commune rend tangible dans toute l'Europe la menace de la révolution prolétarienne, surtout lorsque le socialisme devient une force de masse qu'on n'a pas encore appris à domestiquer. La bourgeoisie est plus que jamais en quête d'ordre et, lorsqu'elle est affaiblie pour une raison ou une autre, elle est prête à tolérer bien des « semi-dictatures » (7).

Mais on est tenu de souligner que l'élan religieux qui poussait les porteurs d'action vers les sauveurs, providentiels ou présidentiels, connut rapidement des limites, au moins dans les pays capitalistes les plus puissants. Avec l'impérialisme vint, pour un temps, une prospérité réelle et une certaine paix sociale. Les démocraties parlementaires se consolidèrent, sur les fondations solides de blocs de classes réalisés autour de la grande bourgeoisie. Pour un temps, la prédiction d'Engels tomba à faux. Son «erreur», cependant, n'avait d'autres fondements que la croissance sans heurts majeurs du capitalisme: comme elle, elle était limitée dans son ampleur et sa durée. Et les affirmations générales des pères fondateurs sur le bonapartisme conservent leur portée. Résumons-les, sans reprendre ce qui a été évoqué à propos du Dix-huit Brumaire : e le bonapartisme correspond à une tendance essentielle de la bourgeoisie. Celle-ci ne peut réaliser de profit sans l'existence des rapports salariaux qui impliquent la libre vente de la force de travail. Cette condition essentielle du fonctionnement du système a pour contrepartie l'obscurcissement nécessaire des mécanismes de l'exploitation. Pour que le «libre échange» entre capitaliste et prolétaire soit respecté, il lui faut être légalisé par une autorité indiscutée, expression d'un pacte social. garanti par une idéologie commune à toute les classes de la société. C'est à l'Etat qu'incombe ce rôle de garant. C'est pourquoi, dans le mode de production capitaliste, il bénéficie d'un degré d'autonomie beaucoup plus grand qu'à n'importe quelle autre période de l'histoire. L'histoire particulière de chaque nation, la façon dont la révolution bourgeoise s'y est accomplie - par étapes marquées de compromis avec l'aristocratie et le clergé ou à la jacobine -, le déroulement des luttes entre capitalistes et prolé(7) N'oublions pas qu'à la fin des années 80 la France républicaine a connu, elle aussi, la menace d'un bonapartisme avec le trop léger général Boulanger.

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taires, peuvent éventuellement renforcer l'autonomie de l'Etat qui, de toute manière, possède un poids politique spécifique dans le combat des classes. e cependant, cette tendance permanente n'aboutit à une forme bonapartiste d'Etat que dans le cadre d'une crise sociale majeure. Les exemples étudiés par Marx et Engels permettent de préciser la notion, un tar)tinet fourre-tout, de crise majeure. L'apparition des semi-dictatures bonapartistes suit. plus ou moins rapidement, des périodes révolutionnaires que le prolétariat n'a pas su ou pas pu exploiter. La défaite subie empêche l'offensive des travailleurs, mais le danger encouru par la bourgeoisie l'a affaiblie et l'incite à rechercher des gardiens de l'ordre. e la crise ne doit pas être appréciée au seul niveau national. Si les rapports de classes à l'intérieur d'un pays sont déterminants, leur évolution dépend largement des rapports économiques, sociaux et poli -tiques qui se constituent à l'échelle internationale et déterminent le caractère de la période . C'est là la conséquence de l' unification du marché mondial qui va s'accélérant dans la seconde moitié du XIX • siècle. e L' influence de la réalité supra - nationale est encore faible sur la France du coup d'Etat de Badinguet. Elle est claire sur le processus de constitution de l'Etat national al lem and ; elle seule permet de comprendre la forme particulière de bonapartisme à la prussienne. ce « bismarckisme » qui est le produit d u télescopage de deux crises. l'apport de Trotsky

La dimension internationale du problème deveint éclatante au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Les régimes d'exception se multiplient et posent aux marxistes des problèmes nouveaux. Les débats sont nombreux dans le mou -vement communiste, à propos du fascisme italien , à propos de la Pologne de Pilsudsky, à propos du nazisme ... Au cours de cette période, c'est incontestablement Trotsky qui fait le plus pour reprendre et approfondir le concept de bo napartisme (8) .

Il n'était évidemment pas guidé par le pur plaisir de la recherche terminolo -gique. Il avait à combattre les schématisations de la direction stalinienne qui, de politique ultra-gauche en capitulations opportunistes, méritait pleinement d'être appelée « le grand organisateur de la défaite». Pour l'Internationale communiste tout ennemi que la politique extérieure de l'Union soviétique lui imposait de com -battre était étiqueté fasciste, sans égard aux complexités du réel. Trotsky lutta pour préserver les voies d'élaboration de la stratégie communiste: il chercha à définir exactement tous les régimes auxquels confiait sa survie l'ennemi de classe, en répétant sans cesse que chaque forme de pouvoir correspondait à un rapport déterminé entre les classes et exigeait donc une réponse spécifique du prolétariat.

Pour Trotsky, le bonapartisme est une catégorie fondamentale. Il s'en explique dans un texte de 1935 (9) : «Certaines critiques nous font grief de faire du terme de bonapartisme un emploi trop large et trop divers. Ces critiques ne remarquent

(8) Il n'a pas été le seul à utiliser ce concept. Lénine l' évoque pour caractériser le gouvernement Kerensky en 1917. Dans les écrits de Rosa Luxembourg consacrés à l'affaire Dreyfus. on peut trouver une approche du problème. Enfin, les développements de Gramsci sur le «césarisme» vont dans le même sens. Mais c'est Trotsky qui a le plus systématisé la problématique du bonapartisme .

(9} Bonapartisme bourgeois et bonapartisme soviétique. « Classiques rouges >>. no 2.

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même pas qu'il en est de même avec d'autres termes du vocabulaire politique, tels que «démocratie», «dictature», sans même parler d'« Etat», de «société», de «gouvernement». On parle de démocratie antique (qui reposait sur l'esclavage), de la démocratie des corporations médiévales, de la démocratie bourgeoise, de la démocratie prolétarienne (au sens d'Etat), aussi de la démocratie à l'intérieur des partis, des syndicats, des corporations, etc. Le marxisme ne peut renoncer à de telles notions stables, conservatrices, et ne peut se refuser à les appliquer à des phénomènes nouveaux: sans ce!a la transmission de la pensée humaine serait, en général, impossible. Mais le marxisme est tenu, sous peine d'erreur, de définir chaque fois le contenu social de la notion et le sens de son évolution.»

De fait, Trotsky suit le programme qu'il expose ici. Il vérifie le concept à la lumière de la situation nouvelle créée dans le monde entier par les crises de l'après-guerre (crises politiques structurelles, amplifiées par la crise économique de 1929). Des définitions fournies par Marx, il conserve l'essentiel: les gouvernements bonapartistes apparaissent dans des périodes où la société est menacée de chaos; la classe ouvrière, comme en Italie au lendemain de l'échec des occupations d'usines, comme en Allemagne à la suite de la longue série de défaites qui jalonnent les années d'après-guerre, est en recul sans être écrasée ; la bourgeoisie est également sur la défensive. De cette situation d'équilibre instable découle l'apparition d'un «régime personnel» qui s'élève au-dessus de la démocratie» ( ... ) la classe économiquement dominante se trouve contrainte, pour sauvegarder ce qu'elle possède, de tolérer au-dessus d'elle le commandement incontrôlé d'un appareil militaire et policier ... » (1 0) .

Mais Trotsky généralise l'emploi de la notion. A ses yeux , le bonapartisme moderne n'apparaît pas nécessairement à la suite d'un «coup d'Etat» comparable à celui de Louis Bonaparte, ni d'une série de bouleversements généraux, tels que ceux qui ont marqué l'avènement de Bismarck. Au contraire, ils peuvent se faire jour dans le cadre parlementaire normal, dont ils limitent seulement le fonctionnement par des mesures du type décret-loi, par un déploiement des forces de répression . Et Trotsky de citer, à titre d'exemple, le gouvernement Giolitti dans l'Italie pré-mussolinienne; les gouvernemen.ts Brüning et Von Papen à la veille de la venue au pouvoir d'Hitler; le gouvernement Dollfuss en Autriche; le gouvernement Doumergue, né des émeutes du 6 février 1934 à Paris : tous avaient comme caractéristique de ne pas remettre en question les constitutions existantes et, malgré leur caractère policier, de ne pas chercher à briser par la force la classe ouvrière en lui retirant toute possibilité d'organisation autonome.

Ces arbitres ont aussi en commun d'avoir une base politique et sociale encore plus restreinte que celle dont bénéficiait un Napoléon Ill avec la petite paysannerie. Ils sont contraints de danser sur une corde raide sans balancier sérieux, accumulant les jongleries entre les différentes fractions parlementaires, les partis politiques représentant des classes opposées. «Il y a des moments où la bourgeoisie s'appuie et sur la social-démocratie et sur le fascisme, c'est-àdire quand elle se sert simultanément de son agence ·conciliatrice et de son agence terroriste» (11) . D'où une instabilité fondamentale qui les voue à une très brève durée.« Le régime de Brüning est un régime transitoire, un régime de courte durée qui précède la catastrophe. Le gouvernement actuel ne tient que parce que les camps principaux n'ont pas encore mesuré leurs forces» (12).

(10) Ibid. (note 9) . (11) Et maintenant? in Ecrits (tome Ill. p. 124 ) . (12) Ib id .. p. 128-129.

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De nombreuses critiques ont reproché à Trotsky cette généralisation qu'ils considèrent comme l'emploi abusif d'un terme unique pour définir des réalités très différentes (13 ) . Qu'en est-il au juste? On peut d'évidence trouver, dans les écrits que Trotsky a consacré au problème, des approximations, des contradictions aussi. Elles sont en général d'importance mineure et tiennent plus aux conditions dans lesquelles travaillait Trotsky en exil qu'à des défauts' fondamentaux dans la méthode. Celle-ci est dans la prolongation de celle de Marx : à partir de la diversité des événements, procéder à un travail d'abstraction qui permette la classification nécessaire à l'approfondissement du concept. Ce travail, Trotsky n'a jamais cessé de l'accomplir, en ajustant ses analyses en fonction de l'expérience acquise. C'est ainsi que, dans les années brûlantes qui précèdent la peste brune en Allemagne, il en vient à une distinction fondamentale entre deux formes d'état d'exception : le pré-bonapartisme et le bonapartisme «sous sa forme évoluée». Le pré-bonapartisme, c'est Brüning, qui gouverne avec les moyens de l'appareil bureaucratique et policier mais qui. pour assurer ses maigres possibilités d'existence, joue de l'affrontement, encore à peu près équilibré, entre Hitler d ' une part.le mouvement ouvrier contrôlé par la social-démocratie d' autre part. Le bonapartisme proprement dit, ce sont Von Papen et Schleicher qui marquent un coup de barre à droite dans la mesure où, isolés au Parlement. ils renoncent à tout soutien des partis politiques de gauche et se transforment en «une sorte de commission politique auprès de la Reichswehr ». l'armée qui , temporairement. constitue le dernier barrage contre la vague nazie et le seul appui du pouvoir.

Ces catégories ne saura ient être appliquées mécaniqu ement. Mais, adaptées aux diverses situations concrètes, elles permettent de rendre compte sur un plan général de l'évolution rapide des rapports de classes, de montrer comment la tendance fondamentale de la bourgeoisie à laisser s'instaurer des états d'exception s'articule avec les modifications incessantes occasionnées par les luttes. Ainsi , dans le cas de la France, le gouvernement Doumergue de 1934 représente une forme prébonapartiSle. une première tenta -tive, assez misérable au demeurant. d'instaurer un régime au -dessus du Parlement. L'Etat français de Pétain, pour sénile qu'il soit, représente une f orme authentique de bonapartisme : basé sur l'appareil d'Etat et les cadres de l'armée, il défend les intérêts du grand capital tout en ouvrant largement son administration aux délégués des couches les plus arriérées des exploités.

En fait, ce que semblent avoir mal saisi les critiques. c'est que Trotsky a poursuivi son élaboration sur le concept de bonapartisme à partir des caractéristiques dominantes de la période à l'échelle mondiale. Dans cette perspective. la réalité essentielle, c'est l'effondrement des structures de domination établies au début du stade impérialiste. La guerre mondiale, la révoluti o n d'Octobre et l'élan qu'elle a suscité dans le monde entier sont à l'origine de cette catastrophe. La petite bourgeoisie, broyée par la crise, devient une force sociale incontrôlable. C'est, d'ailleurs. l'ensemble de la vie politique qui échappe à tout contrôle, y compris, dans bien des cas. à celui du grand capital. L'ascension des fascistes vers le pouvoir prend. dans les situations exptrêmes, un caractère irrésistible. La bourgeoisie sait le coût élevé d'une solution de ce genre. Elle cherche à la prévenir, et la fonction des divers gouvernements bonapartistes est de retarder

(1 3 } Parmi ces critiques. Brandler, Tolheimer et leurs partisans contre lesquels Trotsky polémique dans ses articles con sacrés à l'Allemagne. Signalons aussi le marxiste polonais Andrei Stawar qui, dans ses Libres essais marxistes, reoroche à Trotsky de ne pas en rester à la stricte définition de Marx. Isaac Deutscher, dans sa biographie du leader révolutionnaire, le taxe d'« imprécision>>. sans argumenter plus avant. Poulantzas cite Deutscher.

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au maximum l'échéance. le bonapartisme que décrit Trotsky ne se comprend que par rapport à l'imminence de la menace fasciste.

De ce point de vue, l'extension de l'utilisation de cette notion se justifie pleinement. La démonstration en est faite en pratique dans les écrits que Trotsky a consacrés à l'évolution de l'Allemagne dans les cinq années qui précèdent la prise du pouvoir hitlérienne: on peut, aujourd'hui, les reprendre en les comparant au récit de ce qui s'est déroulé effectivement; on ne peut qu'être surpris de la justesse des prévisions, jusque dans le détail des événements. Le concept de bonapartisme permet de comprendre les modifications les moins apparentes des rapports de forces dans la mesure où il définit précisément l'évolution des formes de l'Etat, instance centrale des luttes de classes. Et un des apports de Trotsky par rapport à Marx est de préciser les conditions d'apparition du bonapartisme, le calendrier de son développement. Le schéma général en est clair: crise sociale et montée révolutionnaire du prolétariat qui n'aboutit pas; paralysie des classes possédantes qui craignent de nouvelles secousses; apparition d'un régime pré-bonapartiste; nouvelle polarisation des luttes qui pose le problème : «ou la victoire du fascisme, ou la victoire elu prolétariat» (14 ).

La succession de ces étapes ne s'opère pas mécaniquement. Trotsky ne prévoit pas l'issue, dans la mesure même où il place en permanence la lutte révolutionnaire du prolétariat comme moteur de l'évolution étudiée. « ... le bonapartisme caractérise la dernière période au cours de laquelle l'avant-garde prolétarienne peut prendre son élan pour s'élancer à la conquête du pouvoir» (15). Et la différence essentielle entre bonapartisme et fascisme provient de cette possibilité, due elle-même à la différence dans les rapports de forces entre les classes, caractéristiques des deux régimes. Dans ce cas, la classe ouvrière conserve encore la base d'organisation à partir de laquelle elle peut prendre l'offensive en entrainant, contre l'Etat amoindri, les classes moyennes mises en mouvement par la crise. Dans l'autre, le prolétariat a été écrasé à l'aide de la petite bourgeoisie transformée en force de choc par le fascisme; il lui faut toute une période historique pour reconstituer sa force.

Constater la pertinence d'ensemble de la démarche de Trotsky ne signifie ni que l'on doive adopter inconditionnellement toutes les conclusions qu'il a tirées au jour le jour, ni surtout qu'il faille considérer que l'élaboration du concept soit close avec lui. Il est impossible d'appliquer mécaniquement à la situation présente les définitions formulées dans les années 30 - et cela pour deux séries de raisons au moins.

En premier lieu, les écrits sur l'Etat et le bonapartisme ont les mêmes caractéristiques que tous les écrits de Trotsky de la période: ils sont imprégnés de la conviction profonde que la succession d'échecs révolutionnaires et de victoires fascistes, ouvrant la porte à la guerre, n'est pas inéluctable ; une politique correcte, réaliste, peut permettre de remonter la pente, même après l'Allemagne, même après l'inaccomplissement de juin 36 en France et les premiers succès de Franco en Espagne. Il n'y a chez le militant Trotsky aucun fatalisme: en toutes circonstances, une lutte révolutionnaire est possible qui, même si elle ne peut aboutir immédiatement au succès décisif, modifiera le rapport des forces défa-

{14) Et Maintenant? p. 130. Il faut aussi se reporter à un article inachevé, dicté par Trotsky la veille de son assassinat: Bonapartisme, fascisme et guerre {in Writings, 1939-1940 1.

{15) Bonapartisme bourgeois ... {p. 25).

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vorable et préparera de nouveaux développements. Cette attitude, profondément justifiée dans son essence, a les défauts de sa qualité fondamentale: elle pousse à poser les alternatives en termes quasi absolus (16 ) . Par exemple, le bonapartisme est décrit comme un «pont entre la démocratie et le fascisme», «un régime transitoire, un régime de courte durée qui précède la catastrophe». Mais, dans la perspective qui vient d'être évoquée, toutes ces caractéristiques sont poussées à l'extrême, tous les délais sont raccourcis. De là naissent un certain nombre d'inexactitudes et d'approximations dans les analyses dont nous devons tenir compte aujourd'hui. Ainsi , dans le cas de la France, peut-on trouver chez Trotsky, dans le cadre d'une vision par ailleurs remarquablement fine de la situation, une surestimation de la menace immédiate du fascisme.

Mais, répétons-le, il s'agit de défauts relativement secondaires, produits d'une certaine tendance au raccourci historique qui est inhérente à tous les révolutionnaires, obligés de faire des pronostics qui sont en même temps la définition de tâches. Il en va autrement de tout ce qui fait la force et la richesse des élaborations de Trotsky, à savoir leur caractère concret, adapté aux réalités de la période ; elles ne peuvent être transposées dans la situation de l'après-guerre. Le fascisme , sous la forme qu' il avait en 1930, n'est plus la menace principale et, de ce fait, tout le fonctionnement des systèmes politiques étatiques est radicalement modifié. Les mécanismes généraux du bonapartisme tels que les décrit Trotsky, après Marx et Engels, sont perceptibles dans la société contemporaine. Mais, dans la plupart des cas, ils ne peuvent être décrits comme provisoires et caractéristiques d'une étape ultime avant l'effondrement de l' Etat, devant la dictature milita ire ou la révolut ion prolétarienne. Au contraire, dans tous les pays européens développés, c'est le déclin de la démocratie parlementaire au profit de gouvernements arbitraux qui est un phénomène permanent, et n'a nulle part encore abouti à une catastrophe politique. C'est de cette réalité qu'il faut rendre compte pour la confronter avec le concept élaboré à partir des expériences antérieures. A ce prix seulement, nous pourrons déterminer quelle utilité pratique la notion de bonapartisme a de nos jours. Nouvelle période, nouvel Etat

Pour aborder le problème, il est nécessaire de partir des caractères généraux de la période à l'échelle mondiale. Dans tous les domaines, la Seconde Guerre mondiale a marqué une mutation de la société. Elle a poussé jusqu'à leur terme les changements qui commençaient à s'opérer dans les années 30, à partir de la crise économique générale et de la victoire du nazisme.

On a souvent décrit la façon do.1t le capitalisme avait été pris de court par le grand krach de 1929. Et si l'étude de cette période présente encore certaines lacunes, une conclusion est pourtant indispensable : la bourgeoisie a tiré les leçons de ces années de désespoir pour le profit. Elle a mis au point des techniques de politique économique, basées sur l'intervention de l'Etat, pour empêcher le renouvellement d'événements aussi catastrophiques. Cette adaptation à une réalité nouvelle a eu son idéologue, sir Maynard Keynes qui. avec l'assurance et la pon-

(16) Trotsky est, en outre, parfaitement conscient que l'issue révolutionnaire ne viendra pas automatiquement, qu'elle dépend du dégagement d'une avant-garde révolutionnaire. Pour éduquer celle-ci, pour former les cadres qu'il a rassemblés dans la Quatrième internationale. il donne ~ ses écrits le caractère le plus didactique possible, ce qui peut être la source de certaines simplifications.

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dération propres à l'establishment britannique, a bouleversé les théories économiques en vigueur jusque-là. Ce n'est pas ici le lieu de porter une appréciation globale sur la «révolution keynésienne». On peut se borner à constater qu'elle a donné naissance à un ensemble de pratiques économiques qui ont été assez généralement appliquées et qui ont eu, un temps, une indiscutable efficacité. En effet, si les contradictions fondamentales du capitalisme n'ont pas été surmontées, des résultats ont été obtenus que l'on ne peut tenir pour négligeables. La «prospérité» qu'a connu, sans crise majeure, le capitalisme entre 1945 et 1965, en témoigne largement.

Mais un tel renouvellement dans le domaine de la politique économique ne peut être que l'expression particulière d'un effort beaucoup plus général de la bourgeoisie pour faire face aux conséquences politiques de l'accumulation des antinomies que le développement de l'impérialisme a fait naître dans les rapports entre les classes et entre les Etats. A cet égard, il semble que les couches décisives du capitalisme mondial aient tiré des expériences fascistes un bilan encore plus négatif, si faire se peut, que de la crise. de 1929. En leur temps, Hitler et Mus -solini ont été les derniers recours des exploiteurs dont les bases d'existence étaient menacées. Mais les frais des services qu'ils ont rendu ont été énormes. Et, non pas pour des raisons de principe, mais dans un souci d'efficacité et de rentabilité, la bourgeoisie a tout mis en œuvre pour ne pas se trouver contrainte de devoir faire appel à des expédients aussi coûteux. Mais la conjoncture de l'époque, la« croisade militaire des démocraties contre l'hitlérisme» et l'alliance avec l'Union soviétique ont été les manifestations concrètes de cette volonté délibérée.

La solution la meilleure aurait consisté, évidemment, à rétablir partout des régimes démocratiques, c'est-à-dire des blocs des classes moyennes et d'une partie de la classe ouvrière autour de la grande bourgeoisie. Ce fut de fait la tendance dominante après 1945 (17 ). Elle connut une certaine réussite, probablement plus apparente que réelle, lorsque, après l'échec des mouvements de masse de la Libération, la croissance économique permit d'améliorer sensiblement le pouvoir d'achat des masses. Mais le rétablissement d'authentiques régimes démocratiques s'est heurté d'emblée à de sérieux obstacles. La guerre avait eu pour conséquence une détérioration du rapport des forces qui, globalement, n'a cessé de s'infléchir au détriment de l'impérialisme. Le développement de la révolution dans les pays dominés, la persistance des luttes de classes à un haut niveau dans les Etats développés, le rétrécissement du marché capitaliste, la renaissance et l'accentuation de la concurrence capitaliste avec ses conséquences hautement dommageables pour certaines nations, la concentration rapide dont les effets se font ressentir sur les classes moyennes, etc.: telles sont les principales causes qui ont empêché de stabiliser des régimes démocratiques où le règlement des problèmes politiques puisse s'effectuer sans heurts majeurs.

Le grand capital n'a pas les moyens de rétablir les institutions paisibles et florissantes de sa belle époque; mais il n'est pas non plus menacé de renversement immédiat. C'est une nouvelle situation d'équilibre, moins directement périlleuse pour les exploiteurs; ceux-ci ne peuvent pourtant laisser les affaires dans l'indé-

(17) Il est indispensable de préciser maintenant que les développements qui vont suivre concernent les pays capitalistes avancés d'Europe occidentale. La nature des Etats de pays à développement combiné, avec les expériences égyptiennes, argentines. péruviennes, etc., appelle une étude spéciale. D'autre part, c'est l'exemple de la France, avec ses évidentes particularités, qui est pris comme référence principale. Malgré les inconvénients qui en découlent. te caractère général des remarques effectuées ne devrait pas en être affecté.

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termination, à mi - chemin entre la démocratie traditionnelle et le bonapartisme des années 30: il en résulterait un désordre permanent à partir desquelles les luttes ouvrières pourraient prendre une ampleur telle qu'à terme elles deviendraient menaçantes pour l'ordre établi. Il faut donc codifier, institutionnaliser, la situation existante. Cela ne peut se réaliser sans une modification profonde du rôle de l'Etat, de ses rapports avec les classes en présence.

C'est pourquoi on assiste à une extension systématique des pouvoirs de domination accordés à l'Etat. Cette tendance, on l'a déjà noté, est entravée , dans l"immédiat après-guerre, par les concessions démocratiques qu'impose la vague de mobilisation populaire qui dure jusqu'en 1948 dans toute l"Europe. Elle est considérablement masquée au cours de la période d'essor économique des années 50. Elle connaît des rythmes d'accomplissement qui varient selon les pays. compte tenu de leurs structures spécifiques et de la forme qu 'y prennent les luttes de classes. Néanmoins, on peut en découvrir les manifestations dans toutes les nations capitalistes développées. Secteurs d'intervention de l'Etat

Le rôle nouveau qu e jo:.Je l"Etat peut être décelé à plusieurs niveau x. Sur le plan économ ique d'a b ord, il faut constater l'extension considérable du secteur pu blic dans de nombreux pays et, da ns tous. la multipl icat io n des intervent ions d irectes, d ont une des formes principa les est ce lle du f inance ment par les fonds publics. On aurait tort d'expliquer ce phénomèn e, comme le fon t t raditionn ellement beaucoup de marxistes, par des causes plus ou moins c onjoncturelles. Les nationalisations ne touchent pas seulement les sec te urs non rentables, bien qu'indispensables au f onctionnement de l'économ ie - te ls les chemins de fer en France. L'adoption d'une politique d'intervention économique systématique n'est pas due uniquement à la pression des masses, plus ou moins exprimées par les partis de gauche. Le domaine de l"Etat ne représente pas que l'infrastructure à partir de laquelle les monopoles peuvent développer leur recherche du profit. Le pouvoir central joue un rôle moteur dans la croissance dont il est l"ordonnateur, même lorsqu'il ne dispose pas de mécanismes de planification «à la française» .

Que cette activité se déroule dans l'intérêt du grand capital ne saurait être mise en doute un seul instant. L'essentiel est qu'elle soit indispensable à la survie du système et que, de ce fait, elle confère à l'Etat de larges possibilités d'action autonome. Dans le passé, de telles facultés ne lui étaient accordées que pour d'assez brèves périodes, crise ou guerre notamment. C'est aujourd ' hui devenu la règle courante. Le champ de l"autonomie d'intervention de l"Etat est précisément circonscrit : il doit définir une politique d'ensemble qui rétablisse continuellement l'équilibre entre les exigences de croissance et de rationalisation de la production (dont les entreprises les plus concentrées sont les piliers) et la nécessité de préserver de la décadence et du chaos l'ensemble de l'économie nationale. où les entreprises non monopolistes ont une masse sinon un poids considérable .

Travail de Sisyphe qui passe par des ruptures incessantes et des réajustements permanents. La position de l'Etat est à peu près celle de l'arbitre d'une finale de coupe de rugby; ses décisions sont déterminées pour le déroulement de la partie, mais chacune d'entre elles risque d'être violemment contestée par les partenaires en présence. Cependant, son intervention est indispensable, car toute carence risque de provoquer des catastrophes dans les secteurs les plus faibles

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de l'économie et, par choc en retour, d'entraver la croissance des plus forts. Les conséquences de cette situation sont doubles: d'une part. il n'y a jamais identication totale, mais seulement convergence fondamentale entre les visées des monopoles et l'intervention de l'Etat; d'autre part, l'appareil d'administration économique centrale se développe à un rythme rapide; il se peuple de spécialistes et de techniciens qui, tout en professant le credo général de la rationalité capitaliste, ont l'ambition de tenir une place éminente dans l'orientation de l'économie.

Il est toujours artifice! de séparer radicalement l'économique. le social et la politique. La progression de l'intervention de l'Etat dans la vie économique ne répond pas à des impératifs strictement économiques. Les perturbations des structures de la production et de la distribution, inhérentes au développement à notre époque, peuvent avoir des conséquences sociales perturbantes; pour les éviter, le gouvernement et les appareils administratifs prennent en charge l'ensemble du pays. Là encore, la définition des tâches est riche en contradictions. L'Etat contribue de façon décisive à unifier les diverses couches de la bourgeoisie des plus modernes aux plus arriérées. Il lui faut promouvoir des mesures qui apaisent les classes moyennes traditionnelles (paysans, commerçants par exemple). victimes permanentes de la concentration. Il doit encore chercher à se concilier, à intégrer à sa démarche les couches nouvelles de la petite bourgeoisie. Celles-ci constituent en effet la seule base potentielle qu'il peut espérer s'assurer: ce sont elles qui peuvent profiter le plus immédiatement de la politique économique mise en œuvre par le gouvernement. Enfin, la classe ouvrière demeure, face au pouvoir, plus ou moins pressante selon le niveau de ses luttes.

Dans l'entre-deux-guerres, la contrainte d' une situation sans issue obligeait le grand capital à céder, nolens volens, une part essentielle de ses prérogatives. Aujourd'hui, les couches décisives de la bourgeoisie font un choix conscient qui aboutit à une délégation de pouvoirs. Les bases de l'accumulation capitaliste à l'échelle mondiale ont été constamment rognées depuis octobre 1917. Il n'est plus possible de garantir le profit dans un monde en révolution en continuant à associer au développemenl toutes les couches sociales qui recevaient, dans le cadre des structures anciennes, une part de surproduit. Dès lors, il devient plus efficace de séparer, autant que faire se peut, les intérêts des grandes entreprises de la politiqc~e du maintien de la stabilité sociale d'ensemble. Cette dernière est vouée à la plus extrême précarité et les maîtres du capital ont le souci de se préserver des éclaboussures qu'elle provoque en permanence.

Un mot encore sur un aspect essentiel de la réalité qui explique le statut de l'Etat dans les pays capitalistes développés. Nulle part, en Europe occidettale, ne s'est déroulée depuis la guerre de lutte révolutionnaire pour le pouvoir. Nulle part non plus la classe ouvrière n'a été écrasée; toutes les batailles montrent qu 'elle conserve une potentialité d'action intacte. Pourtant. l'installation du nouveau système de rapports entre Etat et classes sociales a été rendu possible par une faiblesse permanente des travailleurs: quelle qu'ait été l'ampleur de leur mobilisation, ils n'ont pas trouvé les moyens politiques de menacer directement l'assise du pouvoir; ils sont restés en deçà de l'action révolutionnaire. Les capitulations et les trah1sons des socialistes et des communistes expliquent, au jour le jour, cet inaccomplissement. Mais il faut adopter un point de vue plus global: la dégénérescence de l'U.R.S.S. et le triomphe de la contre-révolution stalinienne ont laissé des traces profondes dans la conscience de classe; les défaites répétées n'ont pas seulement des conséquences négatives immédiates; elles ont aussi,

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dans les pays capitalistes où 1917 avait eu le plus grand des échos, amoindri l'initiative révolutionnaire des masses. Il ne s'agit pas là d'un phénomène qui doive durer, et les combats qui se déroulent depuis 1968 annoncent un retournement de la tendance. Mais la démoralisation relative des travailleurs. leur perte de confiance dans la possibilité de la révolution ont constitué un trait général du monde capitaliste qui a pesé sur le déroulement, parfois tempétueux, des luttes dans chaque nation. Du même coup, la puissance réelle du prolétariat, maintenue à un niveau pré-révolutionnaire, s'exprime, en dehors des périodes de grandes luttes, par le biais des partis réformistes. Ceux-ci deviennent donc un élément essentiel du fonctionnement du système étatique, puisqu'ils représentent un des pôles par raT>port auxquels l'Etat doit définir sa politique de maintien de la stabilité d'ensemble de la société. Parlement et appareil d'Etat

Pour concilier les forces les moins spontanément conciliables, il faut pouvoir ne pas dépendre excessivement des contraintes de la vie politique parlementaire. Pour agir rapidement face aux difficultés que crée sa propre politique, il est nécessaire de disposer de moyens d'intervention spécifiques. Pour être l'Etat d'une société qui a des difficultés à concilier les intérêts divergents des classes qui la composent, il est indispensable de se situer, en apparence au moins, au-dessus de la société.

Dans ce contexte. s'explique le déclin du parlementarisme. Les diverses assemblées ne disparaissent pas ; elles continuent, au contraire, à être le lieu où se nouent des compromis entre les fractions rivales. Mais leur rôle effectif est amoindri. Elles ont de moins en moins à connaître des affaires les plus décisives. Dans le meilleur des cas, elles sont chambres d'enregistrement où viennent être notifiées par les partis en présence les orientations politiques divergentes dont l'opinion publique doit être avertie. Dans le pire des cas, et c'est celu i de la France, elles sont privées de toute possibilité d'initiative réelle. En règle générale à notre époque, le parlement, bien qu'il n'ait pas perdu toute influence et puisse même jouer un rôle de frein, tend de plus en plus à être dessaisi de ses privilèges antérieurs; il n'est plus le facteur essentiel des décisions fondamentales. Tous les rouages intermédiaires entre le citoyen et le pouvoir se voient réduits à la portion congrue.

Les grands choix, le plus souvent, résultent de la confrontation, publique ou discrète, entre les fractions décisives de la bourgeoisie et l'appareil d' Etat. Appareil d'Etat dont le gonflement spectaculaire est proportionnel à l'importance des interventions dans tous les secteurs de la vie publique. Il y a peu à dire de réellement nouveau sur ce sujet, à moins d'énumérer fastidieusement les différentes composantes de l'Etat dont il faudrait souligner la marge d'autonomie particulière. Plus intéressante est une autre caractéristique: la division systématique des tâches entre les appareils d'Etat chargés de fonction de gestion et d'unification de la société et les appareils chargés du maintien de l'ordre. Le phénomène n'est pas nouveau, mais il prend de nos jours des dimensions inusitées. La nature sans cesse plus contradictoire des problèmes que doit résoudre l'Etat face aux classes en présence multiplie, pour l'Etat, l'obligation de rechercher un semblant de consensus général. Mais il ne peut se créer d' unanimité par des moyens artificiels et, à chaque instant. une classe ou une couche sociale s'estime

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lésée par les décisions d'équilibre; elle se révolte, avec une violence qui dépend de ses moyens propres aussi bien que de la situation conjoncturelle. Et il incombe aussi à l'Etat de réprimer cette rébellion qui met en question l'existence du pacte social.

Lorsque l'unification et la répression doivent être menées de pair d'une façon à peu près constante, la division du travail entre les appareils chargés de l'une et de l'autre prend vite la forme d'une opposition. D'un côté, la po!ice et l'armée préconisent et mettent en pratique les méthodes de l'affrontement direct avec les contestataires; de l'autre, les gestionnaires de l'économie, tous ceux qui ont à faire avec l'idéologie mettent l'accent sur les formes de participation qui peuvent désamorcer les conflits. D'un côté Marcellin et Poniatowski, de l'autre Delors et Edgar Faure. Ce conflit est, en fait, l'expression d'une contradiction qui est celle de la classe dominante elle - même. Aussi bien l'Etat devient-il le lieu privilégié de la confrontation de deux lignes stratégiques entre lesquelles la bourgeoisie est partagée en permanence. C'est là le sens de la coexistence conflictuelle entre les deux branches principales de l'appareil d'Etat. Il n'y a aucune chance pour que cette dichotomie puisse trouver de solution dans le cours normal des événements. Le développement d'une crise générale ne fera que la renforcer. Il raffermira encore plus le sentiment qu'o nt les flics et les militaires d'être les seuls remparts solides de la société; leur désir de jouer un rôle politique en rapport avec cette mission ira croissant lui aussi.

La division de l'appareil d'Etat, conséquence et reflet du manque de cohésion de la société, implique l'existence d'un arbitre. Celui-ci doit avoir les apparences de l'indépendance la plus totale - à l'égard des classes sociales, à l'égard des partis politiques, à l'égard des différents secteurs de l'administration . A ce prix, il pourra , par dessus les corps et assemblées intermédiaires. s'adresser directement aux citoyens avec quelque chance d'être entendu. La personnalisation du pouvoir, avec ses aspects souvent dérisoires. est la conséquence directe des fonctions nouvelles que remplit l'Etat dans une société dont les bases de reproduction sont restreintes. Le prestige du héros n'est pas nécessaire au chef d'Etat moderne. l'image du technicien au fait des problèmes. mâtiné de l'homme qui partage les soucis de tout le monde lui est, par contre, indispensable. Pour le comprendre, il faut à nouveau rappeler que le rôle idéologique de l'Etat s'est lui aussi trouvé décuplé.

Le déséquilibre fondamental de la société sonne, en effet, le glas des idéologies qui, dans le passé, assuraient l'acceptation par la majorité de la reproduction des rapports de production . Crise de la notion de patrie, crise des idéaux politiques abstraits de démocratie ou de laïcité; crise de la morale privée et crise de l'institution familiale, crise de la religion - en bref, crise générale de confiance. Toutes les anciennes idées-force n'ont pas perdu la totalité de leur prégnance; elles sont seulement privées désormais de l'universalité qui leur conférait une si grande efficacité. Il n'est pas question de leur trouver des remplaçants en un clin d'œil. Ici, comme ailleurs, il faut faire durer des situations provisoires. Et le meilleur recours semble être de répandre largement l'idée que la technique, fille aînée de la science, peut seule résoudre des problèmes que la politique embrouille et pollue. Corollaire: au delà de toutes les querelles idéologiques. il est une réalité simple et drue. celle de la croissance économique; celle-ci peut être accélérée, ralentie, , modifiée dans sa forme, elle demeure la base sur laquelle peuvent se greffer les solutions des problèmes annexes, politiques ou autres. La priorité à la «technique économique». que Giscard sait si aimablement illustrer, est probablement

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un des meilleurs ciments qui existe à l'heure actuelle pour l'édifice social. Qui pourrait mieux l'incarner que les représentants de l'Etat à qui, précisément, incombent les tâches du développement global de l'économie? L'Etat manager

Il est temps de résumer l'essentiel des remarques qui ont été faites sur les fonctions nouvelles qu'assume l'Etat depuis quelques décennies. Le point principal concerne les rapports entre grande bourgeoisie et Etat: il n'y a pas lieu de parler de fusion des monopoles et de l'appareil d'Etat, comme il est. par exemple, dans la logique de la théorie du «capitalisme d'Etat» de le faire (18). Il s'est opéré, de par la force même des rapports entre les classes qui se sont établis après 1945, une division du travail entre les uns et l'autre. Le gouvernement et les services administratifs ne sont pas de simples exécutants d'une ligne impérativement fixée par de mystérieux «cercles dirigeants du grand capital ». S'il faut procéder à une comparaison, disons que l'Etat contemporain est un Etat manager. De même que les directeurs et administrateurs des grandes sociétés, il possède de grandes latitudes au niveau de l'exécution des tâches générales qui lui incombent; comme eux, il est enserré dans des limites étroites: il est contraint de défendre les intérêts des propriétaires des moyens de production, sans lesquels il ne peut continuer à exister. Qui plus est, il ne détermine pas seul ses «objectifs de campagne»; les grands capitalistes, dont '1 est le fondé de pouvoir, participent activement aux débats décisifs.

La comparaison doit s'arrêter là , car le champ d'activité de l'Etat est la société tout entière et non une entreprise unique, fût-elle de dimensions gigantesques. L'ensemble des entreprises qui constituent ce que l'on peut appeler la grande bourgeoisie de monopole possède une cohésion réelle, due à une position commune dans la production et la circulation. Mais ces firmes ne sont pas unifiées totalement, car les lois de la concurrence continuent à déterminer leurs relations. C'est dans la confrontation avec l'Etat qu'elles trouvent, en général. les voies de leur cohésion. Il en résulte, d'elles à l'Etat un système de subordination conflictuelle. On peut aisément déceler une osmose entre les grandes entreprises et les administrations, ne serait-ce que sous les formes bien connues de l'union personnelle des dirigeants ou de l'interchangeabilité des responsables. C'est là pour les détenteurs de capitaux un moyen d'influer, au jour le jour, sur l'exécution de la politique d'ensemble, de corriger les mauvais effets que peuvent avoir pour eux certaines décisions gouvernementales, inspirées par le souci de maintenir l'équilibre général de l'économie et de la société. Mais, même lorsqu'elle ne leur ménage pas son appui, la grande bourgeoisie ne se confond jamais avec tes équipes politiques dirigeantes; elle veut se garder la ressource de prendre ses distances au cas où l'intervention de l'Etat susciterait des oppositions trop vives dans le pays. Et elle ne se prive pas de manifester publiquement, au gré des circonstances, ses désaccords éventuels.

L'Etat demeure un instrument de domination au service de la classe dominante. Mais il a vu s'accroitre énormément ses fonctions d'arbitrage ; il est devenu ragent essentiel de la cohésion de la formation sociale dont il est issu. Plus que

(18) La critique systématique de la conception d'ensemble du capitalisme monopoliste d'Etat reste à faire. Elle constitue un élément d'appréciation important de la stratégie des partis commumstes qui, tel le P.C.F., en font leur credo théorique.

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jamais, il apparaît comme uns institution dotée d'une large autonomie, étendant son ombre sur toute la société. Tous ces aspects ont existé tout au long de l'histoire du capitalisme. Ils prennent aujourd'hui une dimension et une intensité nouvelle. Et l'on est immanquablement amené à évoquer les gouvernements que Trotsky décrivait comme pré-bonapartistes, dans l'entre-deux guerres. Au niveau des mécanismes de fonctionnement, on trouve de véritables similitudes. L' Etat tend à prendre la forme «d'un «régime personnel» qui s'élève au-dessus de la démocratie, louvoie entre les deux camps et sauvegarde en même temps les intérêts de la classe dominante». Et ce jeu s'effectue sans destruction du cadre politique traditionnel; il implique le maintien en activité des partis politiques opposés, sur lesqÙels il est loisible de s'appuyer successivement selon les phases d' évolution des luttes de classes. Pour un peu, on pourrait dire qu'à notre époque, l'Etat des pays capitalistes développés se caractérise par un pré-bonapartisme permanent.

Fort belle formule qui, à la limite, semble cerner la réalité d' un trait de plume. Il faut toutefois se montrer circonspect. Des différences profondes séparent les régimes actuels de ceux qu'a analysés Trotsky. Dans l'Italie pré-mussolinienne comme dans l'Allemagne pré - nazie, la tension des rapports de classes atteignait un paroxysme ; c'est ce qui a déterminé l'apparition des gouvernements à la Brüning . Rien de semblable au cours des vingt années qui , depuis la fin de la guerre mondiale, ont vu l'Etat prendre peu à peu un rôle permanent nouveau . C'est au contraire le calme , très re latif, des affrontements qu i a permis la transformation en quest io n. Tout s'est passé comme si la classe dominante avait profité d' une certaine quiét ude pou r mettre en place, à froid, les éléments d' un système qu i permette, vaille que vaille, de prévenir de nouvelles explosions soc iales. Les leçons du passé sont tirées ; on cherche à retenir ce qu'elles comportent de valable, en éliminant les conditions d'application qui les ont rendues précaires et coûteuses.

Un seuil est ainsi franchi; c'est sur le cadre et des formes de luttes de classes que ce passage se fait surtout ressentir. Avant d'en veni r à cet aspect des choses, il convient de mettre en exergue une conclusion : i'intégration d'un certain nombre de mécanismes bonapartistes au fonctionnement normal de l'Etat constitue une tendance générale du mode de production capitaliste à l'époque du déclin de l'impérialisme. Lorsque l'on constate les effets de cette tendance dans un pays déterminé, il faut récuser l'emploi sans précaution du terme bonapartisme . Dans les définitions, vérifiées par l'histoire, qu'en donne Trotsky, le bonapartisme renvoie à une situation nationale, qui est encore pré-révolutionnaire, malgré un premier échec de la classe ouvrière. Entre Je niveau où se situent les problèmes de l'Etat contemporain et le niveau des régimes préfascistes, il faut savoir faire opérer, sur le plan de la méthode, la différence entre une tendance générale d'évolution à l'échelle d'une période et une situation concrète, expression d'un rapport de forces particulier, conjoncturel.

Un raisonnement analogique, trop formel, ne pourrait qu'être la source de confusions dangereuses. Il amènerait, en particulier, à oublier que la nature des régimes issus, en Europe, de la Seconde Guerre mondiale leur a permis longtemps de faire face avec succès aux mobilisations ouvrières les plus massives, qu'ils étaient en mesure d'absorber pour l'essentiel. le bonapartisme encore

Mais il faut se garder aussi d'une vision statique. Ce qui a été vrai pendant les vingt-cinq dernières années risque de devenir caduc dans la période actuelle

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de crise du capitalisme. Un des aspects politiques majeurs de cette crise est le renouveau des luttes ouvrières dans toute I'Europt:!, sur une base qui menace les fondements mêmes de la société d'exploitation. tn même temps commence à s'opérer une recomposition du mouvement ouvrier qui peut permettre à l'avantgarde révolutionnaire de conquérir une influence de masse. Les obstacles sont encore nombreux pour que l'on puisse parler de situation révolutionnaire dans l'ensemble du continent. Mais il est réaliste d'affirmer que, dans les années à venir, le problème de la révolution socialiste peut être posé.

Dans l'immédiat, l'essentiel est de comprendre que, dans la mesure où il prend l'aspect d'une mise en cause directe de l'exploitation, le combat des tra -vailleurs sape. du même coup, les fondations de l'« Etat-manager». Celui-ci ne peut fonctionner à plein rendement que si le mouvement ouvrier est anesthésié politiquement par le réformisme. Le bond qualitatif opéré par les luttes des masses fait perdre leur efficacité aux savants jeux d'équilibre. La liste des mesures d'exception que peuvent prendre les gouvernements se révèle d'autant plus courte qu'au cours de la période précédente ont été transformés en procédures normales des moyens qui n'étaient autrefois utilisés qu'occasionnellement. Tous les gouvernements sont condamnés aux orientations à court terme ; les plus faibles d'entre eux se contentent de surnager médiocrement (c'est le cas de la Grance-Bretagne, de l'Italie) . Leur impuissance multiplie les causes de révoltes pour toutes les couches exploitées non salariées. Bien plus, en cas de grève de masse, de mouvement d'ensemble, tous risquent une paralysie. dont le pouvoir gaulliste a fourni un bel exemple en 1968.

En fait, dans un proc he avenir, plusieurs pays européens risquent de se trouver face à une situation où la généralisation de la répression apparaîtra à d'importantes fractions de la bourgeoisie comme la seule solution possible en théorie. Mais les moyens de l'institutionnaliser font défaut ; la crise des classes moyennes prend, en particulier, d'autres formes que celles des années trente, et la constitution de mouvements fascistes de masse semble extrêmement difficile. Ces obstacles accroîtront encore les hésitations du grand capital. Des mesures de plus en plus exceptionnelles seront prises - tous azimuts. La tendance générale s'actualisant dans la conjoncture, le caractère pré-bonapartiste des régimes concernés se révèlera publiquement, sans que pour autant ils franchissent rapidement un seuil qualitatif en direction de la dictature. La détérioration rampante du pouvoir, «à l'italienne», a des chances de se répandre. Des conditions de lutte favorables seront offertes au prolétariat, non pour une «prise de pouvoir» immédiate, mais pour une offensive centrale qui, mettant à profit la faiblesse de l'Etat, transforme le rapport des forces entre les classes. Et ce n'est pas un mince scandale que les partis socialistes ou communistes ne proposent aujourd'hui aucune politique qui soit à la mesure de la situation qui tend à s'instaurer en Europe.

Il ne faut évidemment pas tomber dans une vision linéaire de l' évolution. Les problèmes se posent en termes de luttes de classes et donc de combat de la classe dominante pour la défense de l'ordre. La bourgeoisie ne laissera pas le pourrissement de la situation aller jusqu'au bout. Elle orchestrera une réaction, qui pourra prendre une forme ouvertement, classiquement bonapartiste.

Les conditions d'une telle solution peuvent être facilement déterminées. Il faudra, tout d'abord, que les luttes de masse aient atteint le niveau où elles empêchent la poursuite du déroulement normal de la vie sociale, rendant ainsi concret la nécessité d'un changement qualitatif. Il faudra, plus encore, que cette situation se soit prolongée assez longtemps sans être tranchée pour qu'une part importante

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de la population éprouve, avant tout autre sentiment, le besoin de l'ordre. Alors, mettant à profit la première circonstance où la classe ouvrière aura connu un échec partiel (grève manquée, provocation de droite laissée sans riposte, etc.), la fraction la plus résolue de la bourgeoisie aidera à la mise en place d'un régime d'excepricn : pleins pouvoirs au gouvernement, suspension temporaire d'un certain nombre cie libertés, mise en sommeil du parlement, extension de la répression, etc. Le fer de lance d'u ne teile opération serait l'alliance de l'armée et de la police.

On pense au Chili dont l'exemple sanglant est présent à toutes les mémoires. 1! es; nécessaire, cependant, de nuancer : un «coup». en Europe, prendrait sans doute, dans ses premières phases au moins, un aspect différent. Le but de ses, auteurs ne serait pas la destruction du mouvement ouvrier (on connaît la difficulté les risques et le prix élevé de l'opération), mais sa paralysie. Selon toute probabilité, les apparences démocratiques seraient sauvées et un minimum de vie politique assurée. En définitive, la réaction des travailleurs sera décisive pour la suite des événements: si elle revêt l'ampleur qu'exige la gravité de la situation, elle risque d'entraîner une riposte violente des forces de répression. C'est donc dans une deuxième phase que le problème de la guerre civile peut être posé. Si la classe ouvrière reste plus ou moins passive, le régime bonapartiste peut se stabiliser pour une période (19).

La viabilité de ces Etats d'exception dépendra largement des modifications du rapport des forces international, à l'échelle de l'Europe en particulier. Beaucoup plus que pendant la montée révolutionnaire des années 30, la solidarité objective entre les différents foyers de lutte du vieux continent est devenue un état de fait. C'est là d'ailleurfi une des raisons de l'extrême prudence du grand capital qui sait que l'installation d' un gouvernement bonapartiste aurait des conséquences au delà des frontières du pays concerné. Il n'est que de voir comment l' Europe de 1975 vit à l'heure du Portugal pour s'en convaincre. La difficulté de toute opération violente au service de l'ordre en est encore accrue. Bonapartisme de gauche

Et pourtant, il n'existe pas de situation sans issue pour la bourgeoisie, tant que la révolution prolétarienne n'est pas venue la frapper à mort. Si elle ne trouve pas de solution acceptable à droite, la classe dominante en cherchera une à gauche. Dans une série de pays européens, la venue au pouvoir de coalitions de gauche, englobant les partis communistes ou soutenues par eux, est une possibilité généralement admise. Lorsqu'ils étudient les causes de tels développements, les marxistes révolutionnaires mettent l'accent sur la pression des masses: c'est parce que la montée des luttes de classes est irrépressible que la bourgeoisie doit tolérer la constitution de gouvernements de gauche. Le débat est ensuite porté au niveau du programme de l'union de la gauche dont il est aisé de démontrer qu'il ne modifie rien de fondamental aux bases du système capitaliste. Cette approche de la réalité est correcte car elle met l'accent sur l'essentiel. Mais n'amènet-elle pas à trop insister sur les contraintes que subira le grand capital, sims voir les aspects positifs que peut avoir pour lui une solution de gauche?

(19) Il faut introduire ici une différence entre les pays où la gauche, écartée du pouvoir de longue date, peut apparaître comme porteuse de solution et les pays où des années de gestion social-démocrate ont usé la crédibilité du réformisme. Dans ce dernier cas, le recours, au bonapartisme de droite . basé sur les forces de répression semble devoir être la seule possibilité.

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Du point de vue de l'Etat, en effet, la venue au pouvoir des socialistes et des communistes a toutes les chances de rétablir un nouvel équilibre de fonctionnement. La condition en est, bien entendu, que le peuple travailleur accepte de rester, à la demande de ses dirigeants parlementaires, dans les limites de la légalité. Si cela se produit, la puissance du mouvement ouvrier, endiguée par les réformistes, sera intégrée au système. Elle prendra la forme d'une puissance des partis de gauche qui prendront en charge la direction de l'Etat, au prix de quelques réformes de son appareil. La grande bourgeoisie, atteinte par un certain nombre de nationalisations, conservera cependant une part essentielle de son potentiel économique (et de ses appuis internationaux). A nouveau, l'Etat apparaîtra doué d'une large autonomie, basée en fait sur une alliance conflictuelle entre le capital d'une part, le gouvernement et les appareils d'autre part. La nouveauté de la situation naîtra d'une articulation nouvelle des relations entre bourgeoisie, classe moyenne et classe ouvrière- et donc du déplacement du centre de gravité de l'ensemble étatique. Le changement n'est pas négligeable; il n'est pas suffisant pour que l'on doive chercher un autre terme que bonapartisme de gauche pour qualifier ce type de régime.

Ceux que cette expression ferait sursauter doivent réfléchir à l'expérience du Front Populaire en France. Le premier gouvernement Blum a été porté par une mobilisation ouvrière qui a culminé dans la grève de 1936. Mais cette vague puissante, avec l'aide du P.C.F., il l'a fait s'arrêter au seuil du pouvoir. Les occupations d'usines ont été pour lui un moyen de s' imposer en arbitre qui, en convoquant patrons et syndicats à Matignon pour signer un accord, sauve la France de l'anarchie. La suite est connue. Mitterand affiche aujourd'hui une grande vénération pour Léon Blum. Nul doute qu'elle ne soit moins inspirée par leur commune découverte tardive du militantisme socialiste que par un désir de jouer demain un même rôle de sauveur sans couronne (20) .

Plus que n'importe quel autre, un bonapartisme de gauche est incapable de durer longtemps sous sa forme originelle. Trois voies s'ouvrent devant lui: son débordement révolutionnaire par les travailleurs; son renversement par la droite; son auto-transformation progressive pour s'adapter aux pressions croissantes du grand capital. Les deux dernières solutions ont en commun de marquer la fin des possibilités d'action immédiate offertes à la classe ouvrière. L'avènement d'un gouvernement de gauche n'est pas seulement l'ouverture d'une brèche dans la forteresse capitaliste; c'est, en même temps, un merveilleux répit accordé à la classe dominante pour rassembler ses forces, organiser le sabotage et provoquer ainsi une désillusion des masses qui justifiera le retour à la normalité bourgeoise. Que le rétablissement s'effectue violemment ou pacifiquement, qu'il amène l'élimination de tout le personnel réformiste ou qu'il sépare dans ses rangs le bon grain de lïvra1e (les socialistes des communistes?) est affaire de rapports de forces conjoncturels.

(20) Les communistes italiens, en matière de stratégie. cherchent à innover- dans la forme sinon dans le contenu. Le« compromis historique» qu'ils proposent a pour fonction d'élargir la majorité d'un gouvernement de rénovation démocratique et donc d'éviter les inconvénients d'un pouvoir de gauche minoritaire comme l'a été celui d'Allende. Mais en repoussant toujours plus à droite la frontière des alliances qu'il veut conclure, le P.C.I., s'il parvient à ses fins, ne fera que transporter à l'intérieur de la coalition gouvernementale les contradictions de classes qui divisent le pays. Il n'instaurera alors qu'une nouvelle forme de bonapartisme. Faudra-t-il parler alors de bonapartisme ed centre gauche 7

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Dernières remarques

Les transformations du rôle de l'Etat et les possibilités d'instauration de régimes d'exception dans le cadre de la crise que connaît le capitalisme méritaient d'être soulignées, car elles forment le contexte politique de toutes les luttes. Les ignorer ou se contenter de trop d'approximations pour les définir fait courir le risque d'une vision mécanique de l'évolution prochaine. Ces remarques pourraient servir de point final s'il n'était utile d'apporter deux précisions.

La première est relative à la France. Le réformisme mondain de Giscard d'Estaing fait couler beaucoup d'encre. Dans quelle mesure marque-t-il une rupture avec le passé gaulliste? Amorce -t-il un retour à la démocratie traditionnelle? Pour répondre correctement à la question, il faut nettement souligner le caractère combiné qu'a eu le phénomène gaulliste. Face à la crise sociale profonde, dont la guerre d'Algérie était l'accélérateur, le coup d'Etat pacifique du 13 Mai a eu les aspects principaux du bonapartisme. Aucune solution n'était possible en dehors de celle qu'incarnait le vieux général et le pays risqua it de «tomber dans l'anarchie». Avec une équipe restreinte de barons (copains et coquins) De Gaulle a pu incarner la légitimité, jouer les ultras contre les partis, les tenants de l'ordre contre l'armée, organiser le culte de sa propre personnalité. Cette épopée sans grandeur s'est déroulée sans mal parce que la classe ouvrière a été démoralisée par les défaites qu'elle a connues depuis la Libération .

Mais, par delà cette réponse à une situation conjoncturelle, le gaullisme a fourni au grand capital l'occasion d'une transformation en profondeur des struc -tures du pouvoir (21 ). Le passage à l'Etat-manager, ralenti par les formes ultraparlementaires que la IV• République avait dû adopter en 1946, s'est effectué sous l'égide de gens sérieux, que Pompidou représentait bien. La phase «bonapartiste classique» du gaullisme a pris fin avec l'indépendance de l' Algérie ; les transformations institutionnelles profondes sont demeurées. Dès lors, le sort personnel de l'homme du 18 Juin dépendait de son efficacité à faire marcher le nouveau régime, à lui assurer une stabilité relative dans ses rapports avec les classes sociales. S'il échouait, il devenait un homme comme les autres, susceptible d'être remplacé dès qu'il deviendrait trop gênant. L'échec est devenu patent, de la grève des mineurs à la grève générale de 1968. De Gaulle est parti.

On peut dire que, dès 1963-1967, la V• République commençait à perdre ses caractéristiques bonapartistes originelles, pour ne conserver que les mécanismes (de type «pré-bonapartiste») qui caractérisent tous les Etats capitalistes de nos jours. Mais les conditions dans lesquelles était apparu le régime avaient laissé de nombreuses traces, dans tous les domaines et sous toutes les formes (l'existence, par exemple, de ce parti, composite et fourre-tout, qu'est l'U.D.R.). D'où l'originalité des formes de la vie politique française. Giscard d'Estaing, continuant une voie explorée par Pompidou, cherche à éliminer les moins utiles ou les plus gênantes de ces survivances. Mais il ne remet pas en question, au contraire, le statut acquis par le gouvernement et l'Etat.

Il vaut mieux, semble-t-il, essayer de rendre compte des phases réelles de l'évolution du régime plutôt que de chercher à imposer à la réalité les grilles de

(21 1 Celle-ci était dans !"air depuis plusieurs années. Mendès· France lui-même, pourtant viscéralement hostile au pouvoir personnel, avait introduit en 1954, des méthodes de gouvernement qui annonçaient déjà celles du gaullisme.

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notions générales - démocratie, bonapartisme - qui n'ont de valeur opératoire qu'à la condition d'être réactualisées dans leur forme.

Deuxième remarque: La place spécifique occupée, de nos jours, par l'Etat exige un approfondissement de la stratégie révolutionnaire. L'installation d'un gouvernement des partis réformistes suivis par la classe ouvrière peut ouvrir un processus révolutionnaire de masse. Mais, aujourd'hui, infiniment moins que dans le passé, le processus ne peut naître automatiquement. Le débordement par les masses ne se heurte pas seulement à la résistance des directions bureaucratiques; il est limité aussi par le fonctionnement même du système étatique qui crée en permanence les possibilités d'un bonapartisme de gauche.

Dans ces conditions, il faut déterminer soigneusement sur quels thèmes centraux les révolutionnaires doivent mettre l'accent. Souligner en toute circonstance la nécessité que les luttes posent le problème du pouvoir central est un impératif. Il est donc utile de faire la propagande pour un changement de gouvernement, pour un gouvernement des travailleurs qui, dans les circonstances actuelles, en France) est un gouvernement des socialistes et des communistes. Mais on ne peut ignorer que la venue aux affaires des partis de gauche peut aboutir à une forme subtile de bonapartisme qui, en dernière analyse, confortera la bourgeoisie. Il faut, dès le départ, tenter de prévenir ce danger.

On n'y parviendra qas si l'on met exclusivement l'accent sur la perspective gouvernementale. Les révolutionnaires doivent, dans leur action quotidienne, par leurs mots d'ordre, par les formes d'action qu'ils préconisent, préparer les condi -tions d'une dualité de pouvoir. L'idée n'est pas neuve puisqu'elle fait partie de l'expérience de la révolution d'Octobre. Il faut seulement souligner que les structures actuelles du pouvoir lui confèrent plus d'importance que jamais. C'est de l'existence d'un réseau de comités de travailleurs que dépend l'issue révolutionnaire de la crise. Et l'instauration d'un véritable gouvernement des travailleurs passe par la centralisation de ces organismes de double pouvoir - point où, en dehors de la Russie, ont achoppé tous les mouvements révolutionnaires.

Rien dans tout cela qui ne soit élémentaire aux yeux de marxistes révolu -tionnaires. Il n'est peut-être pas mauvais pourtant de répéter ces banalités. Pour en souligner l'actualité brûlante. Pour rappeler que cette perspective à long terme se prépare dès maintenant - et qu'elle exige un effort d'élaboration qui n'en est qu'à ses débuts.

Cet effort, il faut pourtant l'accomplir si nous ne voulons pas que, dans quinze ou trente ans, nos héritiers discutent des formes nouvelles de domination, bonapartiste ou non, qu'aura adoptées la classe dominante.

Denis BERGER juillet 1975

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