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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le Parti communiste italien « au milieu du gué »

· Critique communiste (1re série), n° 31, mars 1980 · p. 69-89 · 9 059 mots

ANNA LIBERA Le Parti communiste italien « au milieu du gué »*

Où en est le Parti communiste italien, un an tout juste après son passage à l'opposition? La question mérite d'être posée, car tant la situation politique italienne, l'instabilité du gouvernement, le mécontentement des masses, que les difficultés internes, pour ne pas dire la crise du PCI, montrent qu'aucuns des problèmes qui se trouvaient à la base de sa rupture avec la majorité gouvernementale n'ont été résolus ni dans un sens ni dans l'autre.

De plus, les mêmes questions reviennent sur le devant de la scène alors que de nouvelles négociations sont en cours pour l'entrée du PCI dans un gouvernement d'union nationale, étant donné l'incapacité du gouvernement Cossiga à faire face aux problèmes brùlants du pays.

A la veille du congrès de la Démocratie chrétienne, les courants de ce parti favorables à une relance de 1 'union nationale apparaissent comme majoritaires. Le comité central du Parti socialiste italien s'est aussi prononcé, fin janvier, en faveur d'un gouvernement d'Union nationale (renversant ainsi la majorité de son congrès de Turin) et a annoncé qu'il mettrait fin à son abstention au Parlement dès la fin du congrès de la DC.

La direction du PCI, elle-même, pose à nouveau depuis quelque

* In mezzo al guado, formule forgée par la direction du PCI pour décrire sa situation entre l'opposition et le gouvernement. C'est aussi le titre d'un livre de Giorgio Napolitano, membre de la direction du PCI.

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temps, avec insistance, la question de son entrée au gouvernement, sans pour autant choisir de précipiter la crise politique, comme la seule solution permettant de faire face au mécontentement croissant des travailleurs devant la crise.

Si, au mois d'août dernier, Berlinguer déclarait encore au journal allemand Stern : « Une coalition de gouvernement entre les principaux partis démocratiques est nécessaire, mais malheureusement ellen 'est pas encore mûre » 1 , plus récemment, A. Minucci expliquait, dans Rinascita, aux cadres du parti la nécessité de revenir rapidement à un gouvernement d'union nationale, en précisant (ou en avertissant) :«Sur cette question de la politique unitaire, il est aujourd'hui plus que jamais nécessaire de faire un effort d'information et d'orientation du parti, afin de surmonter complètement les limites et les incompréhensions qui ont pesé négativement dans un passé récent. » 2

Enfin, Luciano Lama expliquait ainsi la décision de la Fédération syndicale unitaire CGIL-CISL-UIL d'appeler à une grève générale le 15 janvier dernier pour la formation d'un gouvernement d'unité : « Le syndicat est conscient des difficultés à surmonter la crise. Pour en sortir il faudra adopter une politique dure, des sacrifices à distribuer équitablement seront nécessaires, et les forces sociales qui devront les faire doivent être assurées que la direction politique du pays sera en mesure de mettre en marche une politique d'assainissement et de renouvellement du pays. » 3

Enfin, si les récentes prises de position du PCI sur l'Afghanistan et son initiative au Parlement européen découlent d'options politiques réelles sur le terrain international -nous y reviendrons -, elles ont également une fonction « intérieure » bien précise : montrer que les réticences émises par certains à son entrée au gouvernement à cause de ses liens avec Moscou n'ont pas de raison d'être. Tel est le cadre général dans lequel la direction du PCI et les militants communistes abordent les questions ri'orientation, de bilan et de fonctionnement de leur organisation. De l'unité nationale à la « non-opposition »

Nous ne reviendrons pas ici sur l'expérience de trois années d'unité nationale qui ont vu la direction du PCI s'engager à fond dans la défense de l'austérité et des sacrifices pour les travailleurs.

Tardivement il est vrai, le PCI a pris conscience de cette situation, bien que depuis des mois des signes importants de cette usure étaient apparus : le refus très net des travailleurs d'accepter l'austérité; la rupture avec la jeunesse frappée en premier lieu par le chômage; les difficultés avec les intellectuels qui rejettent 1 'aplatissement

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idéologique du PCI et ses attaques des libertés démocratiques; le malaise interne qui se traduisait par une passivité du parti et une baisse du recrutement; enfin les résultats des élections partielles qui tous montraient une baisse significative de 4 à 10% du PCI.

Ainsi, la stratégie de l'EUR 4 conçue par les directions ouvrières pour donner une base sociale à l'Union nationale faisait eau de toutes parts : parmi les travailleurs des grandes usines du Nord et dans le Sud qui devait théoriquement être le grand bénéficiaire du « nouveau modèle de développement », basé sur le transfert des investissements du nord au sud. Maisc'estlàquel'absencede concrétisation des promesses électorales est la plus criante alors que la volonté de lutte des masses est importante (plusieurs grèves générales massives; en automne 1978 et en automne 1979 des manifestations de 30 000 et 50 000 Calabrais à Rome).

Face à cette incapacité d'appliquer l'austérité, la bourgeoisie elle-même commençait à se poser des questions sur 1 'utilité de son alliance avec le PCI, même si elle n'avait rien à lui opposer. En attendant, elle en tirait argument pour faire passer sa politique sans trop se soucier de ses alliés :ce fut le cas avec la signature des pactes agraires, la nomination, dans la plus pure tradition clientélaire, des directeurs des entreprises publiques (base essentielle du pouvoir de la OC) et l'entrée dans le Système monétaire européen. Le PCI y trouva les raisons conjoncturelles pour expliquer sa sortie de la majorité. Si cette rupture, devenue inévitable, donnait une bouffée d'oxygène à la direction du parti face au mécontentement de sa base et à la détérioration de ses rapports avec les masses, il fallait pourtant tout de suite en spécifier la nature et les limites, prendre les devants par l'« autocritique» pour mieux bloquer les critiques et pour relancer à terme le parti sur la voie du gouvernement d'union nationale.

Le lendemain de la rupture, le quotidien du PCI réaffirmait la ligne dans un éditorial intitulé « Nous ne changeons pas d'idée », qui expliquait : « La politique d'union nationale est 1 'instrument principal pour amener de larges masses sur des positions toujours plus démocratiques, pour influencer positivement sur l'orientation et l'activité politiques de partis comme la Démocratie chretienne dans lesquels existent toujours des contradictions et des divergences ouvertes. » li poursuivait en annonçant une « opposition constructive »au gouvernement.

Dans cette première phase 1 'explication de la rupture par la direction du PCI s'oriente sur deux thèmes qui montreront rapidement leurs limites : la dénonciation de 1 '« égoïsme » de la bourgeoisie et celle de la mauvaise application, par les militants, d'une juste politique.

Il semble bien que, plongée dans les méandres institutionnels et

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les négociations gouvernementales, elle n'ait pas mesuré l'ampleur du désarroi qui traversait les rangs de son parti, du malaise des militants qui voulaient comprendre ce qui n'avait pas marché, et où ils allaient. Et c'est la préparation du xve congrès (avril 1979) qui va lui en donner l'occasion. Il lui faudra alors fournir d'autres explications, ce qu'elle s'efforcera de faire avec toutes les difficultés découlant de la nécessité de critiquer une orientation politique qu'on se propose de maintenir de toute façon.

Le projet de thèses pour le xve congrès s'essaie à cette tâche en expliquant « les limites de compréhension de la phase nouvelle de bataille politique; le hiatus entre l'attention portée au travail dans les institutions et au rapport entre les forces politiques d'un côté et l'initiative visant à promouvoir des mouvements unitaires des larges masses autour d'objectifs et de problèmes concrets de l 'autre, ... la politique d'unité qui a parfois été pratiquée de façon à aplatir la physionomie et l'initiative autonome du parti. » 5 • De nombreux articles sur ce thème seront publiés dans la presse du parti, qui, s'ils donnent beaucoup d'exemples des limites et des difficultés de l'action du PCI, n'en définissent jamais l'origine dans la politique même du compromis historique, c'est-à-dire de la collaboration de classe institutionnalisée, et dans la politique d'austérité .

Le congrès lui-même ne donna pas lieu à de réels affrontements sur le fond. D'une part parce que la gauche d 'lngrao ne rejette pas le compromis historique et n'en critique que les formes d'application et, d'autre part, parce que l'annonce, le jour même de l'ouverture du congrès, de la dissolu ti on des Cham bres et des élections anticipées allait porter toute l'attention des congressistes sur la préparation de la campagne électorale (l'élection des organes dirigeants du parti, à part le CC, sera repoussée au lendemain des élections). L'effondrement électoral

Ce report n'était pas vraiment un répit pour la direction du PCI, car un parti peu convaincu, pressé de critiques, de questions et de reproches de la part des électeurs risquait de voir son malaise s'accentuer et parce que le durcissement « militant » du PCI dans la propagande électorale pouvait être pris au pied de la lettre par les militants et les travailleurs.

La campagne électorale va se mener sur trois registres : - un bilan « globalement positif » de 1 'union nationale qui a empêché le chaos de l'économie et de l'ordre public; - s·il y a eu une erreur c'est d'avoir accepté de pratiquer l'union nationale« à moitié», dans la majorité mais pas au gouvernement;

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- des redressements tactiques seront faits dans la propagande : la dénonciation du chômage (alors que c'est Lama qui revendiquait le droit pour les patrons de se débarrasser des travailleurs « excédentaires »); la présentation sur les listes du PCI de juriste démocrates qui avaient dénoncé la loi Reale sur l'ordre public (que le PCI présentait comme une garantie démocratique); la redécouverte de la jeunesse et de ses problèmes spécifiques (ces mêmes jeunes que Berlinguer traitait de « porteurs de peste » et de « nouveaux fascistes » quelques mois plus tôt); et on a même vu apparaître une timide démagogie sur les salaires !

Parallèlement, la direction du PCI proposait - et cela était déjà présent dans les thèses de son congrès - le renforcement de l'unité avec le PSI, dans le cadre de l'union nationale. Si cette proposition répondait à des aspirations unitaires de la base ouvrière du parti, elle remplissait surtout une fonction politique bien précise : faire pression sur le PSI- en tendant une perche à son aile gauche- pour empêcher que celui-ci se déclare disponible à un nouveau centre-gauche.

Mais toute la campagne électorale du PCI restera marquée par la contradiction fondamentale dans laquelle il se trouve : il tient sa force électorale à la fois du fait qu'il s'appuie sur la force ouvrière et qu'il se présente comme réformateur (au sein) du système et gagne ainsi des voix de secteurs petits-bourgeois. Or, s'il prône, ou pratique trop la collaboration il craint de perdre des votes ouvriers et s'il durcit trop le ton il craint de perdre l'électorat petit-bourgeois.

Les résultats électoraux vont faire l'effet d'une douche, non pas froide, mais glacée, pour l'ensemble des militants communistes et leur direction : - le PCI perdait 4 % des voix au niveau national et reculait pour la première fois depuis la guerre; - ce recul était particulièrement sensible dans le sud (7 % à Naples, 6 % en Sicile et en Calabre), dans les quartiers ouvriers des grandes villes (à Turin: 7,6% à Mirafiori nord, 12,5% Via Artom et 14% à Mirafiori sud) et chez les jeunes (perte de 10 %) ; - ces voix ne se transféraient pas à droite (la DC reculait aussi) mais à 1 'extrême gauche (PDUP et Parti radical, vu la confusion du vote pour ce dernier parti) et à l'abstention.

On peut aisément comprendre l'effet de ces résultats sur une direction qui mesure ses succès à 1 'aune électorale et qui perdait ainsi son principal argument - son avancée électorale permanente - pour justifier sa politique. Sa première réaction sera d'enregistrer cette baisse et de rassurer le parti : « Nous sommes face à une baisse sensible de nos voix par rapport à juin 19 76 et nous évaluons bien toute la portée de cette baisse. C'est la première fois qu'un événement de

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ce type se produit. Nous ressentons nous aussi, comme tous nos cadres et nos militants, de l'amertume et une certaine déception . [Pourtant] dans le contexte italien et européen actuel les voix du PC! ont une solidité et une consistance différentes des autres fois. » 6

Elle n'ira pas beaucoup plus loin car la semaine suivante il y a les élections européennes, qui... confirment la tendance .

L'embarras du PCI se mesure à son incapacité à prendre l'offensive pour expliquer son recul. Quand il le fait c'est à partir d'arguments « objectivistes » : « Les questions d'analyse politique générale , le bilan de l'union nationale, les résultats et contradictions de notre action de changement se présentent de façon indissolublement liés avec des phénomènes de bouleversements et de crise de la société italienne . » 7 C'est une ligne de défense bien faible qui sera pourtant maintenue, car la tâche d'un parti ne se réduit pas à l'analyse de la situation objective, mais à agir pour la changer. Et c'est là-dessus qu'on le juge. Le comité central de juillet 1979.

C'est au comité central de juillet 1979 que la direction va présenter ses explications et ses propositions. Si le rapport de Berlinguer est plein d'autocritiques marginales , il commence par un avertissement : « Les camarades qui pensent que la leçon à tirer des résultats électoraux est qu'il faut changer de ligne se trompent » , et il poursuit en disant que l'autocritique ne doit pas concerner les choix politiques, mais « la façon dont ils ont été présentés et vécus » 8 . C'est-à-dire en somme que les fautes sont celles des militants. D'ailleurs les « autocritiques » du rapport de Berlinguer toucheront essentiellement le manque d'initiative du parti, l'incapacité de la FGCI à saisir les problèmes de la jeunesse ... et il concluera en présentant le même orientation sans en changer une virgule.

L'attitude de la direction du PCI est facile à comprendre et relève du pur conservatisme d'appareil : il lui fallait éviter que le traumatisme des élections ne se traduise par une dynamique incontrôlable parmi les militants les poussant à une réflexion autonome à la base d'où pourrait surgir des phénomènes de rupture entre celle-ci et l'appareil, alors que la direction a toujours besoin que les militants lui délèguent leur confiance.

Et c'est ainsi qu'au lendemain du CC, la presse du PCI lancera une vaste campagne pour regonfler le patriotisme du parti et rappeler en permanence la justesse de sa ligne. Dans les revues à diffusion plus restreinte elle ouvrira, assez largement d'ailleurs, une soupape de discussion sur les « limites » de son action. Mais tous les articles,

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souvent très critiques, n'ont qu'un objectif :réfléchir sur comment « bien appliquer » le compromis historique.

La tâche est d'autant plus difficile qu'au même moment se déroulent les luttes pour les contrats dans la métallurgie (la catégorie de travailleurs la plus unie et la plus combative) qui donnent lieu à des mobilisations comme on n'en avait pas vu depuis 1969 et 1973. Ce regain de combativité était aussi bien une réaction élémentaire des travailleurs signifiant au patronat que le recul électoral du PCI ne lui laissait pas la voie libre pour lancer son attaque, qu'une nouvelle manifestation du refus de l'austérité et de la discipline des luttes proposées par les directions syndicales et du PCI. A Turin, chez Fiat, les travailleurs envahiront la ville (blocage des bus, occupation des locaux du journal La Stampa et de la télévision), la participation sera massive et les militants communistes seront souvent au premier rang.

Cette combativité inquiète la direction du PCI qui, en juin déjà, dénonce les formes de lutte de la FIAT :«Il y a des années que l'on parle de violence dans les usines. Périodiquement la question réapparaît dans la presse et dans la bataille politique avec, en général, pour effet, de soulever des nuages de poussière pour cacher les problèmes réels. Voyons un peu. On a maintenant d'amples informations sur l'existence de noyaux clandestins dans les usines ou de noyaux qui ont des rapports avec des formations terroristes et ceux-ci peuvent justement agir parce qu'ils ne sont pas identifiés. » 9 On retrouvera la même argumentation dans la lettre de licenciement que la FIAT enverra à 61 syndicalistes en octobre!

Cette lutte des métallurgistes se conclura le 22 juillet à Rome par une manifestation de 100 000 travailleurs, l'une des plus combatives et des plus colorées de ces dix dernières années. Ce regain de combativité fait bien comprendre à la direction communiste - qui s'en montre la première surprise d'ailleurs ! - que sa sale besogne, accomplie avec constance depuis trois ans, n'a pas encore réussi à démoraliser et à démobiliser les secteurs clés de la classe ouvrière.

Elle ressent d'autant plus le besoin de rappeler fermement que sa ligne demeure celle de la non-opposition, du retour le plus rapidement possible à l'union nationale. Enrico Berlinguer - fait extrêmement rare - écrit l'éditorial de rentrée de Rinascita, pour faire le point sur « Le compromis historique aujourd'hui ». Le compromis est toujours plus à l'ordre du jour, y explique-t-il, et son contenu demeure le gouvernement d'union nationale et les sacrifices. La seule innovation réside dans un développement sur la « finalité de la production », le « pourquoi produire » qui semble être la nouvelle feuille de vigne idéologique qu'a trouvée la direction communiste pour couvrir la politique d 'austérite 0 •

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Introduire une « rigoureuse moralité » dans la lutte de classe !

Aucun doute ne sera plus permis sur la ligne d'action du PCI après son intervention au cours des luttes qui vont se développer en octobre quand la FIAT licencie 61 syndicalistes qu'elle accuse de « terrorisme ». Tout d'abord le PCI - tout comme les sommets syndicaux - ne lève pas le petit doigt pour les défendre et se contente de demander à la FIAT de prouver ses accusations.

La mobilisation des ouvriers et de la FLM (syndicat unitaire de la métallurgie) qui prennent fait et cause pour les licenciés l'obligera à élever la voix contre l'attaque d'Agnelli, mais elle en profitera pour lancer un débat sur les formes de lutte qui est un véritable coup de poignard dans le dos des travailleurs et leurs actions. On peut en mesurer le ton avec les quelques exemples suivants.

Dans Rinascita, Gerardo Chiaromonte, membre du secrétariat du PCI, s'exclame : «C'est nous qui accusons les principaux dirigeants de la FIAT d'avoir fait obstacle au cours des derniers mois à toutes nos initiatives visant à faire de la lutte contre le terrorisme une lutte de masse à l'intérieur de l'usine. » Que les « 61 » soient des « terroristes » ne semble pas faire l'ombre d'un doute pour lui; mieux, si on avait laissé faire le PCI, cela fait longtemps que la FIAT en aurait été débarrassée !

Pour porter le débat plus avant, il aborde la question des formes de lutte, traçant un lien de parenté explicite entre luttes dures et terrorisme. «Peut-on dire que le mouvement syndical- et aussi les communistes - ont toujours réagi avec une clarté explicite et avec l'énergie nécessaire face à des formes de lutte erronées et dangereuses, comme celles par exemple qui ont eu lieu à la FIAT en juillet dernier dans la dernière phase de la très dure bataille contractuelle ? Non, on ne peut pas le dire, même si, évidemment, en ce qui concerne les ouvriers communistes de la FIAT, on pourrait citer de nombreux exemples de lutte courageuse et d'engagement extraordinaire contre la violence et le banditisme. Mais on ne peut pas dire que notre action d'ensemble ait été ce qu'elle aurait dû être face à des actes spécifiques de violence et également face à d'autres faits de la vie interne des établissements turinois de la FIAT qui aujourd'hui sont connus et qu'une force révolutionnaire ne peut et ne doit pas tolérer. Aux justes prises de position n'ont pas toujours succédé des actes politiques et également organisationnels conséquents. Souvent on a laissé aller, ou on a pensé qu'il était plus juste de se taire. Parfois on a même vu apparaître dans un journal syndical de Turin des positions erronées qui ne s'opposaient pas nettement au terrorisme et à ses manifestations dans l'usine. » 11

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Dans le même numéro du journal, un journaliste n'y va pas par quatre chemins pour faire siennes les raisons de la FIAT : « La FIAT a posé un problème réel (la violence systématique comme moyen de lutte et le terrorisme dans l'usine) »; à partir de là elle a lancé une manœuvre visant à « résoudre, à sa façon , un autre problème réel (la « gouvernabilité » des grandes entreprises) ». Ce journaliste qui ne donne pas dans la subtilité n'hésitera pas à conclure : «Parmi les « 61 », il y en a qui parlent d'égalitarisme, de lutte contre le commandement capitaliste et de tant d'autres choses typiques d'une culture, d'un mouvement théorique et d'un courant politique organisé actuellement déféré devant le parquet de Padoue » ! 12 Parlera-t-on bientôt de «crime culturel »et de « crime théorique »,au sens propre, au PCI?

Et pour être bien convaincus, laissons la conclusion à Bruno Trentin, fleuron quelque peu fané de la «gauche syndicale » italienne : «Le problème de la « gouvernabilité » (c'est-à-dire du fonctionnement de l'entreprise avec un minimum d'efficacité et des relations industrielles suffisamment souples) existe réellement. n s'est accentué dans la dernière période également à cause des profondes transformations survenues dans la classe ouvrière et dans la formation de nouvelles générations. Des valeurs qui, dans le passé, constituaient les canaux à travers lesquels passait une certaine organisation hiérarchique du travail ne sont plus vécues comme telles [c 'est bien Trentin qui avait été dans les années soixante à la tête du courant de lutte contre l'organisation capitaliste du travail , qui parle]. Nous ne devons avoir aucune indulgence pour certaines formes de banditisme [ ? ], des faits réels de violence que l'on connaît bien [ ... ] Quand des épisodes de ce genre se sont produits, trop souvent nous avons été passifs; nous avons dénoncé les faits les plus graves, mais peut-être n'avons-nous pas affronté le problème plus général d'une violence plus diffuse qui exprime de façon déformée une protestation ouvrière que, sous ces formes, nous devons combattre. Je comprends également le blocage des routes, des trains, des aéroports comme une tentative de sortir de l'isolement. Mais je suis convaincu que ces formes de lutte finissent par être improductives, elles vont au-delà de la cible, elles perdent de vue l'objectif et introduisent dans le conflit social et dans la lutte politique des risques de dégénérescence qui peuvent se multiplier. ))

Et le mot de la fin : « Nous devons introduire dans la lutte de classe une rigoureuse moralité ! » 1 2

Comme on peut le voir, à l'opposition,le PCI fait preuve d'autant de zèle pour s'aligner derrière les exigences patronales qu'il en avait déployé lorsqu'il se trouvait dans la majorité gouvernementale.

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Une profonde crise d'identité et d'orientation

Pourtant cette politique de rouleau compresseur ne suffit pas, loin de là, à calmer les incertitudes et le malaise qui traversent le parti et se manifestent dans tous les secteurs.

Dans un parti comme le PCI qui prétend concilier l'avance dans les institutions en collaboration avec la bourgeoisie et le développement de luttes de masse pour une transformation de la société, les tiraillements en son sein s'opèrent inévitablement de deux côtés : d'une part chez ceux qui veulent aller plus loin dans la collaboration, de l'autre chez ceux qui souhaitent un retour à une politique anticapitaliste. Toutefois, avant de voir comment ces deux tendances se manifestent au sein du PCI,il faut aborderunequestionplusglobale, qui est en fait le lien entre tous les éléments du malaise : la crise générale d'identité du parti.

Celle-ci se pose en termes particuliers pour le PCI, à la fois parce que, contrairement au PCF, il domine largement la gauche italienne et n'a pas de concurrent sérieux en tant que parti ouvrier, et parce qu'il a l'expérience la plus avancée - pour un PC- de pénétration et de gestion des institutions de l'Etat bourgeois (de la gestion des administrations régionales à la participation à la majorité gouvernementale) . Il est aussi le PC qui s'est le plus attelé à une redéfinition de ses liens avec son passé - 1 'Internationale communiste et Moscou - et de son héritage idéologique (quelles que soient les multiples contorsions et falsifications qu'une telle redéfinition implique et que l'on ne peut pas aborder ici).

Cette crise d'identité ne se pose donc pas, pour le PCI, dans la concurrence avec une autre organisation, mais dans les rapports conflictuels et incertains entre sa propre histoire, sa politique actuelle et son devenir de parti communiste qui a rejeté le « modèle » soviétique sans 1 'avoir remplacé par un autre projet de transformation de la société. Ce vide, doublé d'une pratique tacticiste, risque de le transformer aux yeux des masses, et de ses militants (qui perdent ainsi toute vision à long terme du but de leur engagement) en un parti comme les autres et risque de distendre dangereusement des liens tissés par une histoire, difficile certes, celle du mouvement ouvrier italien et international, liens qui lui sont indispensables dans ses négociations avec la bourgeoisie.

Togliatti avait bien compris ce danger quand il engagea le PCI sur les rails de la« voie italienne au socialisme » et du « polycentrisme ». Il nourrit alors ses cadres, à forte dose, d'idéologie antifasciste, profondément ancrée dans la société italienne (et son « projet de société » se limitait à l'application de la constitution républicaine) et, à une dose beaucoup plus faible, de ceux des écrits de Gramsci qui

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ne posaient pas trop de problèmes à son esprit mal déstanilisé 13 • Mais ces voiles idéologico-conceptuels se montrèrent bien trop légers au fur et à mesure que le parti, sous la direction de Berlinguer, progressait dans sa « longue marche à travers les institutions ». Marche à tâtons que le « compromis historique», formule journalistique devenue concept, n'éclaire guère.

Entendons-nous : la direction du PCI a un projet de transformation de la société, matérialisé dans le compromis historique, la collaboration de classe institutionnalisée. Pour utopique qu'il soit, il existe, et il serait absurde de réduire la politique de Berlinguer à sa volonté de défaire la classe ouvrière. La politique du PCI est totalement contre-révolutionnaire en ce sens qu'il veut bloquer la révolution, mais avec l'illusion de pouvoir la remplacer par un processus de réformes et de transformations graduelles qui garantissent ses intérêts de bureaucratie. Vu la nature même de ce projet, et des alliances qui le sous-tendent, il est extrêmement ardu de lui trouver une couverture idéologique qui ne craque pas à chaque tournant tactique un peu brusque, ce qu'une telle politique implique inévitablement. Le parti attrape alors le mal de mer et le doute commence à y pénétrer. La direction du PCI ne peut échapper à ce problème, et c'est un de ses points sensibles : dans les moments les plus tendus (les nombreuses manifestations de refus de l'austérité dans les syndicats, par exemple) elle dénonce 1 '« égoïsme » et le « corporatisme » des travailleurs qui gardent une « vision étroite » de classe ; quand elle veut en donner une explication elle reproche à ces mêmes travailleurs, après un si long temps passé dans l'opposition, de ne pas avoir acquis de « culture de gouvernement ». Elle fait ainsi une pirouette conceptuelle de plus pour faire retomber sur les travailleurs ses propres carences.

La direction du PCI a montré qu'elle était consciente des risques que son aplatissement idéologique et sa pratique politicienne pouvaient entraîner pour la santé de son parti. A 1 'automne 1977 (en juillet elle venait de signer l'accord prommatique avec la la DC) elle publiait et organisait une vaste campagne d'explication autour de son Projet à moyen terme, campagne qui fut un fiasco total car elle révélait l'incapacité de faire cadrer la politique d'austérité avec un projet de transformation profonde en faveur des larges masses. Le Projet ... tomba dans les oubliettes.

En février 1978 (tout juste après le tournant de l'EUR des syndicats), elle organisa à Naples une grande conférence de ses cadres ouvriers qui, si elle réussit certes, par sa composition, à rappeler que le PCI était un grand parti ouvrier, ne fut pas exempte de malaise, vu son thème central: comment appliquer l'austérité dans les entreprises?

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Le malaise de beaucoup de travailleurs communistes s'est traduit soit par la démobilisation et la passivité, soit par une tendance à manifester leur opposition à la ligne de leur parti dans le cadre du syndicat et dans les luttes. (On pourrait donner des dizaines d'exemples de ce phénomène, rappelons-en deux : en automne 1976 dans de nombreuses usines, les propositions de sacrifices présentées par les dirigeants syndicaux communistes furent souvent mises en minorité par les ouvriers du PCI eux-mêmes; et,récemment, au cours de la lutte pour les « 61 » les ouvriers communistes de la FIAT se sont ouvertement opposés à leur direction.)

Les exemples sont si nombreux que la presse du PCI est obligée d'en rendre compte. Ainsi Gerardo Chiaromonte, envoyé au congrès local du PCI de l'Alfa sud (février 1979), rapporte avec des formules sy billines : « Un accord général est apparu sur les positions politiques que nous avons prises au cours des dernières semaines [la rupture avec la majorité - NDLR], même si, dans quelques interventions les références à l'expérience des deux dernières années rn 'ont semblé marquées non pas par la recherche indispensable et l'évaluation des erreurs commises, mais par différents types d'orientations sectaires ou par une compréhension imparfaite des objectifs d'une grande force démocratique et populaire comme la nôtre. » 14 Dans Rassegna Sindacale, l'hebdomadaire de la CGIL, Luciano Lama reconnaît que « le problème a été et est toujours celui de convaincre les travailleurs d'accepter la ligne adoptée depuis un moment par la direction.»

De même, un débat avec des dirigeants du PCI de la FIAT au lendemain des élections montre bien dans quelle situation malaisée se trouvent les ouvriers communistes : « On se rappelle bien qu'aucun communiste n'arrivait à parler dans les assemblées, à la fin on se taisait complètement. Tous les groupes nous agressaient : maintenant vous y êtes aussi au gouvernement. La ligne de l'austérité était difficile à expliquer, à faire passer, et chacun pouvait l'instrumentaliser et c'est d'ailleurs ce qui s'est passé. Et trop de nos camarades alors ont pensé : mieux vaut rester à l'opposition. Et en effet, ces derniers mois [après le retour à l'opposition - NDLR] ces camarades ont repris courage et ont recommencé à militer. » 15 Un autre :«La difficulté que nous avons à discuter la ligne du parti entre nous s'est répercutée sur notre capacité à la discuter avec les autres. » ll souligne que : « Beaucoup de vieux ouvriers qui ont quand même voté PC/ n'étaient pas d'accord que nous fassions alliance avec les démo-chrétiens qui nous ont tapé dessus depuis trente ans. » Ou encore : «Nous avons été attaqués en permanence au cours de ces trois années : la loi sur l'échelle mobile, le ticket sur les médicaments. Il semblait que chacun d'entre nous en portait un peu la responsabilité 1 » 15 .

C'est cette passivité et ce transfert du mécontentement dans le

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syndicat qui expliquent le peu de succès jusqu'ici de la « ligne des sacrifices » dans les entreprises. Ils expliquent aussi, en partie, pourquoi il n'y a pas d'opposition organisée d'une certaine consistance au sein du PCI ou de rupture ouverte. L'autre raison étant l'absence criante de direction politique alternative , et les travailleurs qui sont conscients de la nécessité et de la possibilité d'un changement politique d'ensemble ne voient toujours que le PCI -malgré les critiques qu'ils lui font- pour le réaliser.

La déchirure entre le PCI et la jeunesse s'est manifestée de façon bien plus brutale et a eu des répercussions très fortes sur l'organisation jeune, la FGCI. En 1977, la direction du PCI avait choisi consciemment de sacrifier la jeunesse - à qui elle ne pouvait rien offrir vu sa politique d'austérité. Et donc, au lendemain de l'échec électoral, particulièrement dramatique chez les jeunes, la direction du PCI en fit porter la responsabilité à la FGCI 1 'accusant de n'avoir rien compris aux problèmes qui travaillaient la jeunesse. La direction de la FGCI essaya de réfléchir aux causes de ses échecs et elle ne pouvait qu'en arriver à une ébauche de critique de la ligne du parti. Ainsi d'Alema, secrétaire de la FGCI écrivait-il dans Rinascita : «Nous n'avons pas assez compris les rapports entre les problèmes de la vie et de la liberté et la transformation sociale. Une partie de nos voix jeunes de 19 76 avait un caractère « radical », et quand ces rapports se grippent, les orientations générales changent : trop de choses n'ont pas fonctionné, la réforme manquée de l'école, l 'échec de la loi sur l'emploi des jeunes, etc. Il y a eu perte de confiance dans une transformation sociale capable de changer la vie. Les deux termes se sont scindés et nous en avons payé les conséquences. » 15

Il n'ira pas beaucoup plus loin cependant dans cette réflexion. A la rentrée 1979 le journal de la FGCI, La Città futura s'essaya à un langage nouveau, abordant de nombreuses questions ignorées, sinon dénoncées, jusqu'ici. Mais la direction du PCI comprenant bien qu'il ne fallait pas soulever une série de problèmes auxquels sa politique d'austérité ne permettait pas de répondre et que son œuvre moralisatrice réprouvait, a coupé court à cette timide expérience de la façon la plus brutale : en arrêtant la publication du journal. La raison donnée officiellement fut sa situation matérielle, mais dans une interview à l'Espresso, Adornato, directeur du journal expliquait : « Città futura pouvait et devait vivre, mais on ne le lui a pas permis [ ... ] à cause surtout de la réticence de la direction du parti à accepter un discours vraiment neuf sur les jeunes. » Quelques jours plus tard, il publiait un « rectificatif» dans l'Unità. Comme quoi les bonnes vieilles méthodes servent toujours en cas de difficultés ! Mais on peut douter qu'elles permettent au PCI de résoudre ses problèmes avec la jeunesse.

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On pourrait croire que, au moins dans un secteur, le PCI ne connaît pas trop de problèmes :celui, très fort, des administrateurs communistes, favorisé par ces trois années d'union nationale. Et pourtant, là aussi, des inquiétudes se font jour, pour des raisons bien particulières, il est vrai. Les tensions se sont en effet multipliées au cours de ces dernières années entre les groupes d'élus et de gestionnaires du PCI, qui ne voulaient pas être gênés dans leur politique par les structures normales de direction du parti au niveau local, et les militants du parti qui se voyaient toujours plus transformés en propagandistes de l'action des communes ou régions «rouges ». Certains des administrateurs allèrent même jusqu'à proposer une modification de la structure du parti qui placerait les leviers de direction entre les mains des groupes d'élus.

Une autre cause d'inquiétude touche ce secteur :un des aspects de la politique du « gouvernement des sacrifices » soutenu par le PCI a été de réduire de façon drastique les subventions aux administrations locales, obligeant celles-ci à appliquer à leur niveau la politique d'austérité (frappant les hôpitaux, les logements, les écoles, les transports ... ), avec la baisse de popularité que cela entraîne. Ainsi, un des éléments qui fait la force de la propagande du PCI, son image de bon gestionnaire et sa politique sociale s'est rapidement ternie, jouant pour beaucoup dans sa baisse aux élections. Diego Novelli, maire communiste de Turin reconnaît : « Il est vrai que le PC! a perdu des voix dans les quartiers où vivent les pauvres et les marginaux. Mais c'était des quartiers où, jusqu 'à il y a quelques années, moins de 10 % payaient le loyer. Aujourd'hui, 65 % le paient. On ne peut pas assainir une situation sans problème . » 15 Enfin, évidemment, maintenant que leur parti est dans l'opposition, le malaise s'est accru pour ces administrateurs apeurés à l'idée d'un retour à une activité plus « militante » qui les mettrait en contradiction avec leur gestion quotidienne de l'austérité. Et tout cela à quelques mois des élections régionales !

Amendola, dans son fameux article publié fin octobre dans Rinascita, traduisait bien l'état d'esprit de ce secteur, essentiel, du parti, qui a un intérêt matériel immédiat à l'application du compromis historique. Les premiers accusés par Amendola sont les travailleurs et les conseils d'usine qui n'en font qu'à leur tête. En outre :«Les revendications se sont accrues de façon incontrôlée avec un nivellement progressif des rétributions, avec un égalitarisme exacerbé [ ... ] et ce n'est que dans la dernière période, grâce surtout à Lama, que l'on a reconnu que le salaire ne peut pas être considéré comme une variante indépendante de la productivité ». L'inflation ? Elle est due « aux hausses de salaires et à la défense acharnée de l'échelle mobile ». Le chômage? Selon Amendola il n'est pas dû à l'absence

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d'emplois (il y en aurait en abondance), mais au fait que les «jeunes, diplômés, refusent des offres de travail qui ne correspondent pas à leur aspiration à un emploi de fonctionnaire stable, avec des perspectives de carrière et de retraite assurées dès le départ ». Les grèves ? Il y en a eu et il y en a trop, et par cette multiplication, le « syndicat travaille pour un gouvernement autoritaire [et] cette fréquence des grèves ouvre la voie au fascisme » ! En conclusion, il ne faut pas demander tout (les sacrifices) et le contraire de tout (des contreparties). Oui aux sacrifices tout court; oui aux licenciements et à la hausse de la productivité; oui, donc, à une plus forte exploitation dans un seul but : sauver le capitalisme italien 16 •

Face au tollé provoqué par cet article dans le parti, la direction a répondu par une manœuvre habile. Elle était à la fois préoccupée de l'état de ses rapports avec les masses et sa base et de la nécessité d'exprimer son accord sur l'essentiel de ce que disait Amendola. Après tout, on trouve mot pour mot ce qu'il a écrit dans de nombreux discours ou articles d'autres dirigeants communistes et, bien naïf serait celui qui pense que Amendola a publié son long article dans Rinascita sans l'assentiment de Berlinguer. Les principaux dirigeants du PCI ont donc pris la plume ou la parole pour « attaquer » Amendola, mais sur un seul registre : le fait qu'il n'inscrive pas ses exigences de sacrifices dans une perspective de changement. Au comité central, Berlinguer le lui dit clairement : mais si nous disions les choses comme toi, nous aurions demain les ouvriers dans la rue contre nous. Or pour aller au gouvernement d'union nationale il nous faut renforcer nos liens avec les masses. Il faut donc, dans nos discours, continuer à demander tout et le contraire de tout pour mieux faire appliquer l'austérité.

L'opération a été si bien menée que, à ce comité central, la gauche d'lngrao qui aurait pu saisir l'occasion , n'a même pas pris la parole et que, contre un Amendola qui voudrait imposer tant de sacrifices aux travailleurs, Berlinguer apparaît comme celui qui leur propose une transformation profonde de la société ! Le paternalisme bureaucratique

Des tiraillements, la direction du PCI en connaît également avec les intellectuels, à l'extérieur comme à l'intérieur du parti. Berlinguer leur avait pourtant assigné un rôle important puisque c'est devant une assemblée d'intellectuels du parti, au théâtre Eliseo, à Rome, qu'il présentait, en janvier 1977, son fameux discours sur l'Austérité, occasion de transformer la société. La fonction du discours et de l'assemblée était bien précise :le PCI venait de dire oui à

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tous les sacrifices imposés par le gouvernement Andreotti (mis en place en août 1976 grâce à son abstention); il lui fallait maintenant enrober la marchandise dans un discours qui lui donne une certaine envergure idéale (d'où les grands développements à propos de l'entrée des peuples du tiers monde sur la scène de l'histoire , sur une moralité nouvelle contre le vulgaire consumismo, etc.). Sur ces grandes lignes, les intellectuels du PCI devaient maintenant plancher. Mais cet os à ronger apparut vite bien maigre (ce n'est pas une image : le discours de Berlinguer disait aussi qu'il fallait manger moins de viande !). Et la liberté de recherche et de débat dont se vante le PCI apparaissait bien limitée, enfermée comme elle l'était dans le carcan de l'union nationale ! La direction fut bien obligée de reconnaître que cette campagne idéologique autour de sa proposition d'austérité ne démarra jamais, pas plus que celle autour du «projet à moyen terme» . En juin 1978, Aldo Tortorella , responsable du secteur intellectuel reconnaît , avec une de ces formules dont le PCI a le secret : « A un maximum d'alliances politiques a correspondu un maximum de solitude sur le terrain idéal ! >P

A ce problème général s'est ajouté une rupture importante autour de la question des libertés démocratiques - thème particulièrement sensible dans de nombreux milieux intellectuels - quand le PCI lança sa campagne furibonde de défense de l'ordre public, des institutions et des lois répressives bourgeoises. Les nombreux intellectuels qui se sont élevés contre cette politique criminelle pour le mouvement ouvrier ont été soumis à une violente campagne de dénonciation confiée à la plume sans détour de Giorgio Amendola. Celui-ci saisit l'occasion d'un article deL. Sciascia expliquant pourquoi il aurait refusé d'être juré au procès des Brigades rouges, pour dénoncer le « défaitisme des intellectuels [ ... ] Ce n 'est pas l 'heure de la fuite et des capitulations individuelles et collectives[ ... ] Ceux qui ne défendent pas l'Etat républicain contre le terrorisme sont des lâches. » 18 Campagne qui, on peut l'imaginer, contribua à rafraîchir quelque peu les rapports entre les intellectuels et le PCI et explique en bonne partie sa « solitude sur le terrain idéal ».

Cette question de l'ordre public demeure brûlante avec l'enquête, dite du « 7 avril », autour des Autonomes de l'université de Padoue (Toni Negri et ses camarades). Le PCI ne s'est pas ému de l'absence totale de fondements et de preuves dans ces arrestations et cette enquête, autres que les idées défendues par les accusés (il fait sans doute confiance à la police italienne pour en forger de solides), et certains de ces plumitifs zélés n'hésitent pas, comme on l'a vu plus haut, à parler de mise en procès d'un « courant culturel et théorique ». Certains intellectuels du PCI (en particulier ceux qui avaient fondé Potere Operaio avec Negri) se sont désolidarisés de leur parti

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en signant un appel qui dénonçait les irrégularités de l'enquête. La direction n'a pas hésité une minute à les dénoncer publiquement et, quelques jours plus tard, Cacciari, l'un des signataires, publiait son «autocritique» dans l'Unità !

A la rentrée 1979 le PCI lançait un débat désolant de vide sur ce qui n'allait pas dans sa politique envers les intellectuels. Pour Tortorella, si les campagnes idéologiques du PCI ont échoué la raison est toujours la même : les violentes attaques dont il est l'objet de toutes parts et, surtout, le fait que les intellectuels sont victimes comme les autres de la division du travail et sont donc profondément marqués par des idéologies corporatistes 19 •

Dans ce débat, seules quelques interventions s'approchent du nœud du problème. C'est le cas de celle de Cacciari qui explique : «D'un côté, le débat culturel est «séparé>> des processus de formation des décisions et, de l'autre, l'équidistance programmatique entre les différentes propositions favorise celles qui sont « à l'ombre du pouvoir. »XJ Asor Rosa aussi souligne la nécessité de discuter de la ligne du parti et non pas des problèmes sectoriels et insiste sur 1 'absence de lien entre le débat et les prises de décisions 21 •

Il touche là, évidemment, un point crucial - et sensible - celui du fonctionnement interne du PCI. Quand on observe ce parti, on est toujours surpris par la capacité de la direction à trouver des médiations entre tous les secteurs et les mécontentements. Nous ne reprocherons pas au PCI - comme beaucoup le font en Italie - de se réclamer du centralisme démocratique, mais plutôt de substituer au centralisme démocratique un paternalisme bureaucratique. On ne peut pas prétendre que les débats ultra-généraux, verbeux à souhait, jamais spécifiques et jamais tranchés par des décisions, comme cela se fait dans le PCI, et l'obéissance à la direction soient les deux termes du centralisme démocratique. Celui-ci implique un débat démocratique organisé à tous les niveaux du parti, autour de questions précises d'orientation qui soient tranchées par des votes exprimant des majorités et des minQrités suivi ensuite par la discipline - pour tous - dans l'action. Quand on voit la pratique du PCI on comprend que parfois il n'y a pas de meilleur moyen de tuer le débat que de le noyer sous les débats. Pour la direction, tant que ceux-ci s'allongent dans la presse spécialisée du parti ou dans des séminaires ad hoc où les intellectuels forgent de nouvelles formules, réduisant souvent la discussion politique à un exercice de sémantique, c'est bon. Mais qu'il arrive à quiconque de remettre en cause ouvertement la ligne du parti ou l'action de la direction et c'est le rappel à l'ordre bureaucratique. Comme celui exprimé par Berlinguer à la réunion nationale des secrétaires de fédérations en septembre 1979 :

«Dans cette situation complexe, nous sommes pressés de de-

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mandes de débat, de recherche; et on nous pose des questions pressantes : qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qui est en train de changer ? Qu'est-ce que nous n'avons pas compris ? Où allons-nous ? Ce sont des questions auxquelles nous devons répondre, et nous devons donc progresser dans le débat, la recherche, sans crainte et sans réticence. Nos centres d'études, les séminaires que nous organisons, notre presse doivent justement servir à ce débat [ ... ]Mais on voit aujourd'hui souvent une perméabilité excessive du parti aux positions des autres. Il y a ceux qui - discutant légitimement du caractère du centralisme démocratique et de son application correcte -ont fini par contribuer à donner de notre parti, de sa vie interne, une image très éloignée de la vérité, presque celle d'un parti non démocratique. Il y a ceux qui ont parlé de fermetures de journaux par une « intervention » d 'en haut, ou qui ont décrit dans certains journaux les débats de nos organes dirigeants comme des oppositions fantastiques entre « opportunistes» et« non-opportunistes» [ ... ]Il y a eu enfin ceux qui ont cru opportun de lancer et signer un appel - je me réfère à celui relatif au « 7 avril » - qui n'était pas cohérent avec notre ligne et qui ont, même si ce n'est que momentanément, obscurci (même si ensuite notre réponse et les rectifications ultérieures ont permis de la clarifier) la position limpide du PC! contre le terrorisme. » 22 Une croisade pacifiste dans les couloirs de l'OTAN !

Il est une dernière question sur laquelle la direction du PCI commence à rencontrer une opposition, c'est sa politique in ternationnale, sa prise de distance avec Moscou et ses prises de positions autonomes sur toutes les qu~stions internationales.

Ces derniers mois et ces dernières semaines ont confirmé dans la pratique ce choix de la direction du PCI. Celle-ci se place du point de vue d'une force politique de gouvernement d'un Etat particulier, l'Italie, et détermine ses choix à la fois du point de vue « objectif » des intérêts nationaux de l'Italie et de son besoin de rassurer la bourgeoisie italienne avec qui elle se propose de gouverner. Et l'on connaît dans ce domaine l'audace sans limite de Berlinguer qui prétend construire le socialisme sous le parapluie militaire de l'impérialisme américain.

On se limitera ici à examiner ses positions à propos de l'installation des missiles américains en Europe et de l'attaque soviétique en Afghanistan.

Que la position de Berlinguer sur la question de l'installation de missiles américains Pershing et Cruise en Europe soit pétrie de

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contradictions est facile à comprendre. Son acceptation de l'OTAN implique l'acceptation des missiles, mais il comprend aussi que l'installation - prévue - de 80 missiles en Italie renforcera les liens de celle-ci avec les USA, rendant bien moins possible sa participation au gouvernement. Berlinguer a donc mené campagne contre les missiles, aussi bien américains que soviétiques, en demandant un rééquilibrage par le bas des forces militaires entre les deux blocs, demandant même à l'URSS de faire un geste en retirant plusieurs de ses missiles placés à la frontière est de l'Europe capitaliste. Pas un mot pour dénoncer la campagne impérialiste sur la prétendue supériorité nucléaire de l'URSS (au contraire le PCI 1 'accrédite de fait), pas un mot pour dénoncer le renforcement des armements impérialistes qui se masquent derrière le rideau de fumée de SALT II , mais une simple croisade pacifiste dans les couloirs de l'OTAN.

Quand les troupes soviétiques sont entrées le 4 janvier à Kaboul, la réaction du PCI ne s'est pas fait attendre. Les révolutions, pas plus que les contre-révolutions ne s'exportent, affirme la déclaration du PCI qui dénonce vigoureusement les dirigeants soviétiques qui s'enferment dans la logique des blocs, mettant en danger la détente . Giancarlo Pajetta précisera bien le sens de cette condamnation : « On ne peut pas oublier que, sur les montagnes afghanes, en même temps que de nombreuses vies soviétiques et afghanes, on a perdu des millions de consensus dans le monde entier, on a jeté la tourmente dans toutes les consciences, on a démobilisé des forces qu 'il faut au contraire rendre présentes et actives si l'on veut, et c'est le cas, la coexistence pacifique et l'indépendance des peuples,la reprise du processus de détente et donc la garantie du désarmement [ ... ]En tant que communistes, nous n'avons eu aucune crainte, ni hésitation à traduire par notre condamnation de l'intervention soviétique et par l'expression d'un désaccord sans équivoque avec/es communistes d'URSS et d'autres pays du monde notre internationalisme et notre long engagement pour sauver la paix dans l'intérêt de notre pays et du monde entier. » 23 Ce que Pajetta ne précise pas, c'est que cette action pour « sauver la paix », le PCI la confie en premier lieu et essentiellement aux gouvernements bourgeois et à l'OTAN. C'est tout le sens de la motion présentée par le PCI au Parlement de Strasbourg à majorité réactionnaire contenant entre autres points : -le Parlement condamne l'intervention d'URSS en Afghanistan; -il exige le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan; -il demanje aux pays européens membres de l'OTAN d'œuvrer dans cette instance pour faire prévaloir la ligne de la négociation; - le PCI invite le Conseil des ministres de la CEE à assumer une position commune en faveur de la détente et de la paix.

Et un éditorial du 18 janvier de Rinascita rappelait bien : « Ce

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qui est en discussion, il est opportun de le rappeler encore une fois, ce ne sont pas les alliances politiques et militaires que notre pays et d'autres pays européens ont contractées avec les Etats-Unis et auxquelles personne ne demande de renoncer, ce dont il est question, c'est de l'Europe communautaire, comme nouveau sujet de relations internationales, et de sa capacité à se doter d'une politique propre. »

Ainsi, si le PCI condamne en toute indépendance l'intervention des troupes soviétiques, non seulement il ne dit pas un mot sur les agissements de 1 'impérialisme, mais il se retire derrière les institutions européennes impérialistes pour mener sa bataille pour la paix. Ces prises de position sont importantes, car si on était habitué aux déclarations d'indépendance du PCI par rapport à Moscou, c'est la première fois qu'il passe aux actes.

Face à la crise internationale et italienne, le PCI maintient donc ferme le cap sur l'Union nationale et le compromis historique . Mais ne risque-t-il pas de s'embourber dans ce gué au milieu duquel il dit se trouver?

Anna Libera NOTES

1. Stern, 16 août 1979.

2. Adalberto Minucci, « Gli impegni del PCI », Rinascita , 4 janvier 1980.

3. Luciano Lama , « Scioperiamo perche si go verni ! », Rinascita, 11 janvier 1980.

4. On appelle ainsi le tournant syndical de janvier 1978 qui endossait l'austérité et qui se tint à la salle de l'EUR à Rome.

5. Projet de thèse pour le xve Congrès du PCI, par . 82 .

6. Rinascita, 8 juin 1979.

7. A. Minucci, « Dentro il voto, la società », Rinascita, 15 juin 1979.

8. Rapport de Berlinguer, Unità, 6 juillet 1975.

9. Renzo Gianotti, « Sulle lotte alla FIAT», Rinascita, 22 juin 1979. 10. Enrico Berlinguer,« Il compromesso nella fase attuale »,Rinascita, 24 août 1979. 11 . G. Chiaromonte, « Quale risposta alla FIAT», Rinascita, 19 octobre 1979. 12. Rinascita, 19 octobre 1979. 13. Le «retour à Gramsci» du PCI sera en effet très tortueux, non seulement parce que malgré tout on ne peut vraiment pas tout lui faire dire, mais aussi car il mettait trop en relief l'alignement total de Togliatti sur Staline. Rappelons pour mémoire la lettre envoyée en 1926 par Gramsci au CC du PCUS déplorant la façon dont était menée la bataille contre l'Opposition de gauche - dont il se différenciait -où il avait l'impudence de dire « Trotsky a été notre maître ... ». Cette lettre, Togliatti, alors représentant du PCI à Moscou ne la remettra jamais au CC du PCUS. Elle ne sera rendue publique qu'en 1964 par la direction du parti. Rappelons aussi que la première édition des Lettres et Cahiers de prison de Gramsci en 1948 sera largement expurgée des références gênantes aux yeux de Togliatti. 14. Rinascita, 23 février 1979. 15. Rinascita, 15juin 1979. 16. Rinascita, 24 octobre 1979.

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17. Rinascita, 9 juin 1978. 18. Corriere della Sera, 5 juin 1977. 19. Rinascita, 26 octobre 1979. 20 . Rinascita , 7 décembre 1979. 21. Rinascita , 14 décembre 1979. 22. Unità , 20 octobre 1979. 23 . Rinascita, 11 janvier 1980.

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