L'enseignement MICHEL BOUVET 1. Où va la FEN ?
La question a été posée et vivement débattue en Mai 68 et dans les années qui ont suivi. 21 ans après, où va la FEN? , c'est le titre d'une brochure de l'École émancipée (novembre 1969) : 21 ans après le choix de l'autonomie assurant l'existence de la FEN. La FEN «autonome» en 1948 pour l'École émancipée (EE), ce fut le refus de la scission , le refus de choisir entre la CGT de Frachon ou FO de Jouhaux, la volonté très ferme de préserver l'unité du syndicalisme des travailleurs de l'enseignement, dans la perspective de la réunification syndicale. Valière (un dirigeant de l'BE) déclarait alors : « ll ne s'agit surtout pas de s'installer dans l'autonomie, comme Jouhaux et Frachon s'installent dans la division. n s'agira de profiter d'une position intermédiaire privilégiée, pour rappeler sans relâche que la scission est un crime contre la classe ouvrière. »
En 1968-69 ... , l'orientation de la FEN et de ses syndicats dans la situation issue de Mai, et face à la crise fait naître de vives inquiétudes. ll y a l'acceptation « active» de la politique contractuelle, etc. Il y a l'installation dans l'autonomie ... ll y a la paralysie par les statuts. Selon la formule de J. Desachy :«Le secrétaire de la FEN est dans la position de l'automobiliste de Raymond Devos : il a le droit de tourner en rond ... ll a le droit de s'occuper de ce que lui laissent les secrétaires de syndicats nationaux. »
Enfm, il y a la possibilité d'un changement de direction de la FEN, le déclin des UID (Unité-indépendance-démocratie, tendance majoritaire « socialiste » ), la montée desUet A (Unité et action, tendance animée en particulier par les militants du PC). Pour l'EE : «La prise de la FEN par les cégétistes (U et A)
conduirait à un alignement sur la tactique de la CGT, à faire adopter par notre organisation des positions proches de celles du PC ... , à un renforcement de la bureaucratie ... Est-il possible de nous rapprocher des majoritaires ? Nous ne le pensons pas. On ne sauve pas ceux qui s'abandonnent, qui refusent le combat, qui donnent la FEN aux cégétistes par lassitude blasée. »
Pour conclure, l'EE appelle tous les camarades qui veulent travailler à refaire de la FEN une grande organisation syndicale à venir travailler avec elle ou à ses côtés.
Aujourd'hui, la tendance UID a « repris la FEN en main ». Mais où va la tendance UID ? Où la majorité fédérale conduit-elle la FEN ? Nous examinerons certains aspects essentiels de l'orientation de la direction de la FEN, face à l'Union de la gauche et à sa rupture, face à la crise, aux restructurations en cours, à l'austérité, à la situation de division syndicale et politique. Le recentrage de la CFDT a fait grand bruit. Mais la direction de la FEN qui se vante de n'avoir point besoin de recentrage s'adapte aussi à la situation; désyndicalisation, bureaucratisation, menaces de division :où va la FEN? Où va la tendance UID? Ou conduit-elle la FEN? La référence au socialisme ...
Dans le préambule de son projet éducatif, la FEN rappelle qu'elle a fait un choix essentiel, celui d'une société socialiste. Mais l'idée centrale et stratégique est que le socialisme se construit jour après jour, qu'il est le résultat de conquétes successives, et plus précisément des conquétes dans le domaine de l'éducation : il faut éduquer pour donner le pouvoir politique . Rien ne permet de dire ce qui est premier : l'action politique ou l'action éducative. Une bonne éducation doit permettre un bon usage du suffrage universel.
ll n'y a pas une motion d'orientation où la tendance UID n'appelle de ses vœux une société socialiste et ne condamne la société capitaliste qui « étouffe et exploite l'individu ». La motion pour le congrès de Grenoble (février 197 6) développe longuement la perspective socialiste et considère que « sous réserve d'un approfondissement de son contenu, l'autogestion, si l'on ne fait pas du mot un mythe dangereux, pourrait permettre de déterminer une forme possible d'organisation de la vie économique et sociale ... »
Méme référence au socialisme dans la motion pour le congrès de Nantes. Ganvier 1978). ll y est rappelé que le socialisme ne se résume pas à l'expropriation du capital privé, qu'il n'est pas le capitalisme d'État, ni la confiscation du pouvoir par les hommes d'un appareil ... Surtout, l'idée stratégique est encore qu'une société socialiste se construit jour après jour. En particulier, «l'aspiration à la maîtrise par chacun de son travail et de sa vie ... cristallisée dans le terme d'« autogestion » se traduit concrètement :
- par la gestion tripartite de 1 'Éducation nationale (État, personnels, usagers);
- par la décentralisation des décisions au niveau local (et la prise en compte des identités régionales);
- par les possibilités données au mouvement coopératif et mutualiste (important dans l'EN). »
On sait que la participation est un pas vers la gestion tripartite, etc. Pour s'en tenir au troisième point, la référence aux acquis coopératifs et mutualistes est tout à fait significative. Non qu'il n'y ait d'importants acquis sociaux à défendre pour les travailleurs de l'EN, mais deux remarques rapides s'imposent :
1. Dans les luttes conduites par le personnel de ces sociétés gérées et contrôlées par des UID, certaines réactions et prises de position des administrateurs sont en totale contradiction avec les attaches syndicales dont ils se réclament. La MAIF (Mutuelle d'assurance auto et autre des « instits »)a connu au début de l'année 1979 un long mouvement sous la forme d'une grève du mercredi après-midi et d'une mise à l'écart organisée d'une partie des dossiers. A l'assemblée générale qui s'est tenue quelques jours après la fin du conflit, le délégué de l'assemblée départementale des mutualistes de l'Oise est intervenu pour condamner la direction sur deux points :la référence à l'indice INSEE imposée par la direction dans les négociations salariales et, le « coup de téléphone » : des administrateurs nationaux avaient téléphoné au délégué départemental MAIF pour lui signifier que toute distribution de tracts des grévistes aux sociétaires réunis en AG serait considérée comme une faute professionnelle .
Quant à la direction de la FEN, au cours du même mouvement, tout en prétendant « ne pas s'immiscer dans les conflits sociaux qui peuvent survenir dans nos diverses mutuelles », elle a pris fait et cause pour les administrateurs, en particulier sur la revendication des 35 heures. « Oui, la FEN est solidaire de la revendication formulée par les centrales ouvrières ... mais chacun sait bien que la semaine de 35 heures - dont beaucoup pensent qu 'elle devrait résulter d'une décision prise à l'échelle de l'Europe - ne peut être appliquée de but en blanc dans une entreprise isolée , etc . »
2. La dernière-née des sociétés est une banque, la CASDEN-BP, liée aux banques populaires ... l..es UID ont souligné, au moment de la naissance de cette banque (197 5), l'importance d'une telle structure « à ne pas laisser dans des mains qui auraient tôt fait d'en faire une chasse gardée » ... La tendance UID est ainsi liée à ces activités de gestion, ce qui ne saurait aller sans marquer sa démarche syndicale, voire son orientation vers un syndicalisme constructif...
Enfin, la référence au socialisme dans la motion du congrès de Toulouse Ganvier 1980) se trouve ramassée en conclusion, avec le rappel que « l'exigence d'une autre société est une aspiration profonde des travailleurs »,mais surtout avec l'avertissement suivant : « Construire l'avenir, ouvrir des perspectives nouvelles aux travailleurs imposent un langage clair, crédible, refusant les certitudes rassurantes, tant au plan économique que politique, à Ia mesure des problèmes de notre temps. » Bref, c'est l'après Mars 78, la crise ...
La FEN, le programme commun, l'Union de la gauche, le PS
Ce qui a permis à la tendance UID d'enrayer le déclin de ses positions après 1972, c'est évidemment la remontée du Parti socialiste, en liaison avec le programme commun et l'Union de la gauche. Les manœuvres bureaucratiques et les mesures organisationnelles, sur lesquelles on reviendra, ont surtout contribué à la consolidation de la remontée.
La direction fédérale ne manque pas de rappeler qu'elle a salué l'existence du programme commun en 1972 comme un acte historique de haute importance. Cette prise de position était motivée par le fait que l'existence de ce programme commun était capable de renforcer «la dynamique unitaire née lors de l'élection présidentielle de 1965 avec la candidature unique de F . Mitterrand. »
Aux élections présidentielles de mai 1974, la FEN, pour laquelle jamais le choix n'a été aussi clair, s'est prononcée sans aucune ambiguïté « pour la victoire du candidat de la gauche, porteur de l'espérance des travailleurs et de la jeunesse ». Elle a appelé ses adhérents, selon la formule consacrée, à mettre leurs actes de citoyens en concordance avec leurs engagements de syndiqués.
La FEN a pris position aux moments cruciaux de la crise de l'Union de la gauche . En mai 1977, le secrétaire général a considéré à la commission administrative que la décision du PC de réactualiser seul le programme commun était une initiative « intempestive et dangereuse ». Au début de septembre 1977, la FEN a attiré l'attention du PS et du MRG sur la nécessité urgente de « préciser clairement leurs intentions en matière sociale, pour que personne ne puisse laisser croire que la gauche au pouvoir ne ferait rien, ou, au contraire, que tout deviendrait soudain possible» . Elle avertit au même moment le PC qu'il tomberait dans un « antisocialisme primaire tout aussi condamnable que l'anticommunisme primaire s'il persistait dans son attitude d'agressivité , de querelle publique ». Le 23 septembre 1977, la FEN dit que personne ne cornprendrait que le prétexte de l'augmentàtion des nationalisations soit utilisé pour rompre la dynamique unitaire. Au congrès de Nantes Qanvier 1978), le secrétaire général a pris position pour le désistement au second tour : « Si demain, le PCF, mettant sa menace à exécution, refusait de se désister pour la gauche, il porterait devant 1 'Histoire, mais surtout devant les travailleurs attentifs la responsabilité d'avoir donné la victoire à la droite ».Enfin, dans le rapport d'activité pour le congrès de Toulouse, A. Henry rappelle «l'écrasante responsabilité du PCF dans la mécanique de démolition des espérances des travailleurs » .
La direction de la FEN a cherché au cours de ces années à profiter au mieux de la remontée du PS. A. Henry a rappelé dans son rapport d'activité au congrès de Grenoble (février 1976) que les adhérents de la FEN sont profondément attachés aux idéaux de la gauche. La FEN «a pris connaissance avec beaucoup d'intérêt des conclusions de la journée des enseignants socialistes » qui s'est tenue le 11 mai 1975. Henry cite F. Mitterrand qui, tirant les conclusions de cette journée, a reconnu que la FEN « représentait un esprit très proche du nôtre ». Les « idéaux de la gauche » se confondent ainsi avec les
idéaux du PS qui sont aussi les idéaux de la FEN. Une place particulière est accordée dans les idéaux au rejet de la conception « léniniste » des rapports partis-syndicats. Comme l'écrit l'EE en décembre 1975 : « ll faut des alliés à UlD . C'est le Parti socialiste qui doit fournir le plus gros appui . Les petites phrases de Mitterrand sur les accords salariaux sont exploitées au maximum. L'entrevue avec le PS tombe à point à la veille des élections au BN du SNI (Syndicat national des instituteurs) et du congrès de la FEN. »
Autre objectif : chercher à unifier au sein de la tendance UlD les divers courants socialistes : les socialistes qui militent ou qui se reconnaissent dans U et A (si cette tendance est principalement animée et dirigée par des militants du PC, elle a une importante base socialiste); les socialistes (CERES) qui, pendant un certain temps, ont animé une tendance nouvelle au SNES; les socialistes qui sont dans la tendance Rénovation syndicale; les socialistes qui sont au SGEN. L'indépendance active d'un syndicalisme constructif et évolutif
Le débat sur l'indépendance syndicale est d'une particulière acuité à la FEN; l'indépendance, pour UID, c'est d'abord «l'indépendance» par rapport aux partis politiques. Les U et A sont en permanence accusés par les UlD d'être subordonnés au PC, d'en être la courroie de transmission; les U et A sont les cégétistes, les léninistes.
Il arrive que l'anticommunisme primaire prenne le dessus dans la polémique . Ainsi, les UID du Val-d'Oise ou les U et A sont très majoritaires, citent dans leur contribution pour le congrès de 1980 la maladie infantile du communisme, parlant des ordres reçus par les communistes dès 1920 et qu'ils appliquent encore : « Il faut savoir user de tous les stratagèmes, user de la ruse, voiler la vérité à seule fin d'entrer dans les syndicats ... » On sait de quels syndicats parlait Lénine ...
Au moment de la rupture de l'Union de la gauche, dans le débat sur les nationalisations, la position desUet A a effectivement constitué un bel exemple de subordination. Le secrétaire général du SNES n'a-t-il pas écrit dans l'éditorial de la revue syndicale, le 27 septembre 1977, à propos du débat sur les filiales : « Cela met effectivement en évidence le fait que le degré de satisfaction de nos revendications dépend directement, entre autres choses, de l'étendue et de la nature du champ des nationalisations qui doivent être réalisées. » (Après plusieurs années d'apologie du «premier» programme commun .. . )
L'autre aspect de 1 'accusation concerne la conception de l'action de la tendance U et A, accusée de pratiquer la « globalisation » de type « cégétiste », dont la fonction est dénoncée comme politique, non syndicale. Pour Henry, « il y a ceux qui ne semblent vivre que de l'aggravation des problèmes et de 1 'insuccès de leurs démarches. Nous ne ferons jamais partie de ces syndicalistes qui sont toujours heureux de revenir les mains vides pour mieux mener en fait un autre combat de nature politique ». Il existe une autre formulation de la même idée par la direction fédérale :«Mieux vaut un résultat sans grève qu'une grève sans résultats. »
La tendance UID rappelle inlassablement sa conception du syndicalisme, en se réclamant de la charte d'Amiens, de la double démarche «révolutionnaire» (œuvrant à l'avènement d'une société socialiste) et réformiste (défendant les intérêts immédiats :orientation 1976). A. Henry préfère parler aujourd'hui de la démarche du quotidien et de celle de l'avenir d'une« conception constructive et évolutive de la démarche syndicale.»
Dans les diverses motions et prises de position, l'accent est mis sur la différence de nature entre les syndicats et les partis. Tandis que les partis s'organisent pour la conquête et 1 'exercice du pouvoir, « le syndicat reste seul face à tous les pouvoirs, force de contestation, d'anticipation, de proposition et élément de contrôle ». Mais attention : dans cette conception, si les partis ont la responsabilité majeure du changement politique par les élections, le syndicalisme n'est ni neutre, ni inactif sur le plan politique : il doit prendre position sur les solutions politiques; il contribue, par ces prises de position, par son rôle d'éducation, à favoriser le « changement politique »; plus important encore, « le syndicalisme qui ne s'attaquerait qu'aux conséquences d'une politique et s'en remettrait au seul parti pour changer celle-ci ne serait qu'un appendice ou qu'un alibi ... La FEN estime que le syndicat ne peut attendre les petits lendemains des grands soirs pour proposer les transformations qu'il juge souhaitables » .
Les UID se réclament de « l'indépendance active » du syndicalisme et justifient leurs prises de position, les limites et la nature de ces prises de position sur le terrain politique en fonction de cette conception. Par exemple :
« Saluer le programme commun comme étant capable de créer une dynamique unitaire et d'espoir est un acte qui distingue l'indépendance active de l'apolitisme et de la neutralité.
» Le soutenir et le cautionner en tant que syndicalistes est un acte qui distingue la subordination de l'indépendance. »
Qu'a signifié concrètement cette «indépendance active» jusqu'à mars 78? Elle a signifié d'abord le maintien de l'orientation de concertation-pression, orientation de subordination au pouvoir en place, (avec les résultats que l'on connaît : vote de la loi Hab y, Guermeur - etc. sans réelle bataille). Elle a signifié l'affirmation des convergences avec le PS, convergences appliquées à la FEN elle-même et pas seulement à la tendance UID. Elle a signifié le soutien à la dynamique liée au programme commun et à l'Union de la gauche, le soutien à la formule gouvernementale d'Union de la gauche, mais le refus de se lier au programme commun.
Cette position de la FEN est originale : elle ne se confond ni avec celle de FO, ni avec celle de la CGT et de la CFDT. ll faut rappeler que la FEN est marquée par une tradition laïque et démocratique, par une idéologie humaniste et socialisante; selon des modalités conformes à sa conception de l'action, elle est intervenue quand elle a jugé que la démocratie ou la laïcité étaient en danger :elle a mené la grève du 30 mai 1958 contre le coup d'Btat d'Alger; elle a animé une grande campagne laïque en 1959. La FEN qui a de profondes convergences d'analyse avec FO se retrouve le plus souvent dans l'action
commune avec la CGT et la CFDT. Son caractère de Fédération unitaire contribue à lui donner une place charnière dans le mouvement syndical et dans le mouvement ouvrier.
ll ne faut pas oublier que la FEN regroupe 532 000 des 830 000 travailleurs de 1 'éducation, soit plus de 70 % des travailleurs concernés, alors que la moyenne nationale de syndicalisation est de 25 %. Enfin, il s'agit d'un syndicalisme de fonctionnaires, dont la situation dépend directement de la politique, et en particulier de la pratique scolaire, de l'État-patron. Après mars 78 ...
Quelles sont les conséquences de la rupture de l'Union de la gauche et des résultats de mars 78 pour la FEN? «L'ancrage à gauche » n'a plus le même sens ni les mêmes effets. ll y a une crise mondiale, universelle; aucun horizon politique; il est inutile, absurde, aventuriste d'attaquer 1 'ensemble de la politique du pouvoir ; il existe une orientation vraiment syndicale qui, en se fixant des objectifs précis et limités et des formes adaptées de pression, permet d'obtenir des résultats :il faut savoir conduire l'action syndicale dans le respect du cadre économique et politique qui est une donnée que le syndicalisme n'a pas pour vocation de mettre en cause. Bref, le syndicalisme se dénature s'il pousse les revendications et l'action jusqu'à contribuer au déclenchement ou à l'aggravation d'une crise politique . L'objectif est très clairement l'inflex ion de la politique du pouvoir.
Une telle orientation, en particulier dans la situation actuelle, représente un très grave danger pour le syndicalisme lui-même. Plus que jamais, le syndicalisme se dénature s'il subordonne ses objectifs à ce qui est acceptable par le pouvoir en place .
Après mars 78, A. Henry prend ses précautions. Il affirme hautement qu'il récuse le consensus social, qu'il rejette la collaboration de classe «qui aliène l'indépendance du syndicat, en liant son sort aux objectifs du pouvoir». Voyons ...
Pour la direction UID, au lendemain de mars 7 8, le paysage politique français est sans doute transformé pour longtemps. Pour le secrétaire du SNI, l'élan est brisé. Henry écrit en décembre 1979 :«Ceux qui laisseraient croire que dans le climat politique actuel, marqué par les difficultés de la gauche, le pouvoir est déliquescent, au bord de l'effondrement, risqueraient fort de commettre une erreur d'appréciation.» Le contexte est difficile, c'est une des idées les plus martelées par la direction fédérale; c'est la première partie de la motion d'orientation 1980. Les maîtres de l'argent et les privilégiés du profit cherchent à prendre la revanche de 36 et de 46. Il y a une crise économique, face à laquelle la FEN « entend prendre en compte les contraintes économiques pour mieux les dominer ». En face : « Variation de certaines centrales syndicales, désunion accentuée de la gauche ... »
Pour la direction de la FEN, du fait de la division des partis, le syndicalisme se trouve valorisé : « Au-delà des échéances politiques, nos syndicats demeurent le recours permanent.» Le syndicalisme évite l'impatience puisqu'une de ses fonctions « est une imprégnation lente dans les couches populaires de ses valeurs profondes» ' La FEN n'a nul besoin de recentrage : elle a toujours affirmé cette exigence de bon sens que représente la négociation dans tous les domaines avec le pouvoir en place.
Evidemment, la FEN affirme qu'elle ne prend pas son parti de la division, elle entend rester le trait d'union permanent... Mais «elle n'a ni à juger ni à arbitrer )) . n faut faire le constat qu'il n'y a pas d'issue politique, et le pari qu'il est possible de remporter des succès significatifs.
La situation étant ce qu'elle est, la gauche, ce qu'elle est, le pouvoir, ce qu'il est, la crise, ce qu'elle est, «le mouvement syndical ne peut à lui seul, et hors d'une perspective précise de changement politique, remettre en cause globalement la politique du pouvoir ... Toute action globalisée débouche aujourd'hui sur le vide, et ne peut qu'entretenir la déception et l'amertume ... » Pour des raisons évidentes de crédibilité, il faut au moins montrer qu'on peut obtenir quelque chose de ce pouvoir :le pouvoir en est tout à fait conscient.
Le 23 avril 1978, le secrétaire général de la FEN, à l'issue de son entrevue avec R . Barre, déclare : «Nous avons obtenu pour la première fois depuis longtemps un certain nombre de réponses positives. » S'il est nécessaire de dénoncer ce pouvoir, il faut lui reconnaître aussi certains mérites ... C'est ainsi que Beullac a pu donner à Henry le sentiment de partager très largement « nos revendications essentielles et nos préoccupations ».
La conception de l'action s'adapte quelque peu. Que dit traditionnellement la majorité fédérale sur cette question ? Elle ne rejette à priori aucune forme d'action (ou seulement après examen); ainsi Ganvier 1978) : «La grève de longue durée est possible lors de périodes particulières comme celles des événements de Mai 68, nous ne croyons pas que dans la situation présente, elle soit un moyen de lutte ... » Avant les élections, il était impossible de mener des actions de grande envergure, dans une période pré-électorale très politisée ... Après les élections, c'est encore beaucoup moins possible. La grande grève de protestation (de 24heures) «dont les résultats ne sont pas toujours immédiats» ne peut pas être exclue dans une circonstance exceptionnelle.
L'action syndicale après mars 78, « c'est d'abord l'action décentralisée, à la base, qui, par mille moyens, fait prendre conscience aux travailleurs et à l'opinion publique des problèmes, des solutions à y apporter, de leur impuissance s'ils demeurent isolés, de leur force s'ils s'unissent. » Le rapport de forces est déjà construit à l'avance du fait du caractère massif de la syndicalisation dans l'Éducation nationale.
La condamnation des initiatives des structures de base est formelle : « Attention aux grèves reconductibles et illimitées, sans mandat national. Les actions dispersées, les grèves sauvages, n'émanant pas d'un mandat syndical ou fédéral peuvent produire un sentiment d'anarchie. » C'est ainsi qu'à la rentrée 78,
A. Henry a répondu aux actions engagées contre le redéploiement. Surtout pas de « globalisation ». Ne troublons pas les grandes négociations de la Fédération. Les premiers résultats .. .
La question des salaires
Ce qui est devenu plus important que la trop simple défense du pouvoir d'achat, c'est le droit à la négociation annuelle des salaires pour les fonctionnaires qui est considéré comme une grande conquête syndicale.
La FEN n'a pas signé d'accord salarial en 1977, influencée certainement par la situation et pour deux autres raisons : Barre refusait de prendre en compte l'annexe de l'accord salarial de 1976 et, surtout, proposait un mécanisme d'accord en masse salariale déterminée selon des critères incontrôlables. La FEN a surtout accusé Barre d'avoir porté un coup à la politique contractuelle et elle a insisté par la suite sur la «mauvaise année », celle où il n'a pas été possible de signer un accord salarial. En 1978, c'est à nouveau la signature (comme en 1976), et encore en 1979, avec des dispositions nettement plus médiocres, avec un recul très sensible du pouvoir d'achat ; pour la FEN, c'est un accord de sauvegarde ; ce qui est sauvegardé , c'est évidemment la politique contractuelle .
Mais A. Henry avertit le gouvernement : « A vouloir dépasser la limite au-delà de laquelle la politique contractuelle ou les négociations salariales ne seraient plus possible, il toucherait à un facteur non négligeable de stabilité sociale .» La FEN joue dans ce domaine un rôle décisif, puisque sa position est centrale dans le syndicalisme de la Fonction publique . ll faut ajouter que le SNI occupe une position centrale dans la FEN et qu'il inène son propre jeu pour la revalorisation prioritaire des instituteurs; on comprend l'importance et les effets des négociations sur cette question entre le SNI et le gouvernement. (Voir à ce sujet l'article sur la réforme de la formation des instituteurs.)
L'emploi ...
La question des maîtres-auxiliaires à cette rentrée (79-80) est encore plus parlante du point de vue de « l'abandon revendicatif », avec le crédit fait aux promesses du pouvoir, la concertation. Le 3 septembre 1979, Beullac écrit à A. Henry pour lui promettre qu'il va réemployer tous les maîtres-auxiliaires avant le 30 octobre. La FEN en prend acte et organise une pression constante des responsables syndicaux sur les rectorats pour faire respecter ces engagements. Le 12 octobre, A. Henry doit écrire à Beullac : «Ne pouvant ni imaginer ni accepter que les engagements contenus dans votre lettre du 3 septembre ne soient pas tenus, je vous demande très solennellement de bien vouloir dégager les moyens nécessaires pour offrir un emploi à tous les maîtres-auxiliaires avant la fin octobre.» Début novembre, la FEN proteste : ils sont encore environ 4 000 à attendre une affectation (sans compter ceux qui n'ont en fait que des demi-postes, qui font des remplacements très provisoires, voire quelques heures dispersées ... ) A la CA du 15 novembre, A. Henry dit : « La négociation sur
l'auxiliariat n'a pas donné les résultats espérés ... La FEN a très vivement protesté auprès du ministre qui a été contraint d'avouer qu'il ne disposait pas des moyens lui permettant de réemployer au moins les 1 500 maîtres-auxiliaires, qui exerçaient l'an passé à temps complet... Méme si le nombre de ceux qui sont actuellement sans emploi peut paraître faible par rapport aux quelque 50 000 maîtres-auxiliaires, notre revendication demeure ... » Pourtant, A. Henry avait une fois de plus fait appel à la raison de Beullac : « Personne n'a intérêt à maintenir ces viviers d'incertitude et, parfois, de désespérance que sont les « réserves de maîtres-auxiliaires ... » Le te"ain d'activité privilégié ...
Dans son rapport d'activité pour le congrès de janvier 1980, A. Henry considère que c'est sur la question de la qualité du service public que la FEN a le plus agi depuis deux ans, en particulier par la lutte contre les projets d'alternance « en imposant une nouvelle formation professionnelle des jeunes ». Le protocole d'accord FEN-Beullac est le fruit d'une des grandes négociations menées par la FEN; deux négociations sont à apprécier ensemble, celle qui concerne les stages en entreprise pour les jeunes, et celle qui concerne « l'ouverture du service public aux adultes ».
Rappelons que la FEN amis au point , avant 1978, un projet d'école,« l'école de l'éducation permanente », projet qui contient les grandes orientations de la FEN dans le domaine de l'éducation, et qui prévoit les stages en entreprise, l'ouverture surla vie ... Nousn'insisterons pas ici sur l'analyse de la « philosophie éducative» de la tendance UID , sa référence constante aux idéaux de la Troisième République, ses appels à l'effort de tous dans l'école et autour de l'école; sa volonté de réalisme sur la question de la sélection qu'il faut « dédramatiser »; (la défense de l'école publique est devenue un argument contre la dénonciation « globalisante » des bavures liées au redéploiement, dénonciation qui nuirait à l'image de marque de l'école publique).
La question est la suivante : le protocole d'accord FEN-Beullac constitue-t-il un tournant pour la FEN, un changement d'orientation en relation avec 1 'acceptation d'autres réformes, comme la décentralisation ... ? On ne peut certes pas parler d'un changement de stratégie au sens le plus général, mais d'une adaptation à la situation nouvelle : on voit se manifester une volonté très affirmée de «modernisation» des positions concernant l'institution scolaire, dans le sens d'une meilleure adaptation aux exigences du patronat et de la bourgoisie .
L. Astre, introduisant la conférence nationale sur la formation continue de la FEN, (25-26 octobre 1979) parle d'une nouvelle stratégie, «non pas quant à l'orientation, mais quant au mode d'intervention». li explique que la FEN, tenue à l'écart par les centrales ouvrières et le patronat de l'accord du 9 juillet 1970 sur la formation des adultes, a décidé de prendre le problème à bras-le-corps, de donner à son activité en ce domaine « une dimension nouvelle et une nouvelle dynamique » . li y a plus qu'une dynamique nouvelle, il y a changement de position.
En 1967, Lasserre, secrétaire du Comité national d'action laïque, rappelait les positions de principe : « Considérant que l'atelier, l'usine ou l'exploitation agricole ne sauraient remplacer l'école, lé colloque déclare que toute prolongation de la scolarité doit effectivement se traduire par le maintien de tous les jeunes dans les établissements scolaires appropriés. »
Pour A. Henry, la FEN a engagé la négociation, refusant l'attitude politisée du tout ou rien, pour infléchir la politique du pouvoir sur deux plans :le droit à la formation initiale, générale et professionnelle, et la place et le rôle du service public dans la formation continue des adultes; objectifs :promouvoir le service public, ouvrir l'école sur la vie et à la vie.
«La FEN a voulu démontrer qu'elle ne refuse pas les adaptations ou les transformations du système éducatif, qu'elle revendique l'ouverture réelle, dans les faits. » A. Henry revendique effectivement la généralisation des séquences éducatives en entreprise pour tous les jeunes de 14 à 18 ans. La formulation de Fournier, secrétaire général du SNETAA (professeurs des LEP :lycée d'enseignement professionnel, ex.CET), est encore plus claire, sur les raisons du tournant : « L'éducation concertée peut encore sauver le service public d'enseignement technique court . n explique :La politique du patronat et de la droite s'est progressivement mise en place depuis 1970, avec l'accord des centrales ouvrières; puis la loi Royer est passée au Parlement, avec l'abstention du PS et le vote du PC ; en 1976 , le groupe communiste a déposé à l'Assemblée son projet de loi sur l'apprentissage; la droite s'est enhardie après mars 78 ... » (positions du CNPF à Deauville, projet de loi Legendre sur l'alternance) ; bref, à l'aube de 1980, «le choix des personnels des LEP n'est pas entre le statu quo et les "séquences éducatives", il se situe très objectivement entre le succès des "séquences éducatives" et l'application de la loi Legendre aux scolaires, c'està-dire la mise en place d'une véritable alternance école / entreprise dans nos établissements, c'est-à-dire la transformation des LEP en CFA (centre de formation des apprentis, patronal) . Les "séquences éducatives" sont considérées par la FEN comme le contraire de l'alternance . »
L'argument de fond est celui du réalisme bien compris dans le cadre d'un rapport de forces dégradé; le choix est posé dans les termes suivants : ou bien s'opposer aux réformes bourgeoises, ou bien les accompagner pour les infléchir.
L'« inflexion», c'est surtout la promesse que le secteur public ainsi transformé va retrouver un second souffle pour la formation professionnelle et permanente. ll ne faut pas oublier qu'un des objectifs majeurs concerne les instituteurs : un décret vient de stipuler l'ouverture des écoles primaires à la formation continue organisée par la loi de 1971. Pour la FEN, il s'agit d'un texte majeur qui doit permettre à terme de faire du service public un réseau de diffusion de l'éducation permanente jusque dans les villages. n reste que rien n'est moins sûr qu'un réel développement du secteur public existe vraiment, tandis que la pénétration patronale est garantie !
Cette orientation est celle même du recentrage, ou encore sur ce terrain des restructurations bourgeoises, celle qui est proposée par Moynot (CGT) dans Dialectiques (n°28) :
« Le mouvement syndical est confronté à la perspective d'une restructuration massive et rapide du secteur public, des administrations d'État... Le problème est d'autant plus difficile à affronter du point de vue syndical que les garanties statutaires les plus solides des travailleurs de ce secteur, conquises il y a trente ans, correspondant à des formes étatiques centralisées qui seront inévitablement remises en cause ... ll faudra formuler des objectifs de réforme pour éviter de s'enfermer dans un combat d'arrière-garde.»
Se pose alors le problème des critères de formulation des objectifs de réforme. P. Zarifian, (un des auteurs du mémorandum CGT sur la sidérurgie) explique qu'un des critères essentiels qui a servi à rédiger ce mémorandum est celui « d'utilité sociale», constituant une approche plus dynamique que le critère de « besoin »; (Méme numéro de Dialectiques). On voit évidemment se profller la notion d'intérêt national.
A. Henry reconnaît qu'il y a des risques : mais, demande-t-il, les jeunes peuvent-ils attendre ? Un des arguments essentiels est en effet le nombre des jeunes qui quittent l'école sans formation professionnelle; mais comment l'éducation «concertée» pourrait-elle permettre de les maintenir à l'école et de leur assurer une sérieuse formation professionnelle ?
Ce qui différencie aujourd'hui les positions de la FEN de celles de la CGT, des U et A ou de la CFDT, c'est l'exigence, de la part des centrales ouvrières et de la tendance U et A d'un contrôle des organisations de travailleurs sur les stages et l'accueil des stagiaires, la demande de garanties; les divergences ont été grossies par la polémique ... Syndicalisation, bureaucratisation, menaces contre l'unité ll faut d'abord rappeler que la FEN dont on connaît la représentativité subit une inquiétante désyndicalisation (autour de 10 %). Tous les syndicats de la fédération (qui en regroupe 45) ne sont pas atteints, mais les plus importants le sont, parfois très gravement. Le SNESup est le plus touché, ce qui est à mettre en rapport avec son orientation de participation. Cette désaffection qui se poursuit aujoud'hui est liée aux difficultés rencontrées par le mouvement syndical dans son ensemble, en particulier du fait de son orientation, à partir de 1976, face à la crise, face à l'austérité, face aux restructurations, puis face à la division syndicale et politique, à un moment où les enjeux sont majeurs.
ll faut ajouter que la FEN et ses syndicats ont perdu de leur force d'attraction, surtout vis-à-vis des jeunes; on ne pourrait pas expliquer autrement la relative importance de la percée effectuée par le SGEN-CFDT depuis dix ans (70 000 adhérents aujourd'hui), ce qui n'empêche pas le SGEN d'être aussi
atteint par la désyndicalisation; c'est aussi un des éléments qui explique le développement de forces centrifuges ...
Le rabougrissement de la vie syndicale et les atteintes à la démocratie sont un autre facteur de régression pour la FEN. A ce proposla position de la tendance U et A est une condamnation de principe du droit de tendance. Ses dirigeants dénoncent les « affrontements stériles et sclérosants des tendances », les « sectarismes de tendance », la « cristallisation des positions antagonistes », etc. Il arrive que la dénonciation du droit de tendance prenne une vigueur particulière : Dans le SNPES (syndicat de l'éducation surveillée, avec une direction U et A), syndicat dans lequel le droit de tendance n'existe pas, un débat a eu lieu récemment (octobre 1979) à la commission nationale sur« vie syndicale et démocratie ». Le compte rendu du débat est fait de façon anonyme (président de séance, intervenant.. .), car « si des membres de la direction exprimaient publiquement leurs divergences, ce serait le début de la structuration en tendances ». Tel intervenant attribue le manque de combativité de la FEN à sa structuration en tendances, tel autre fait l'apologie du centralisme démocratique appliqué au syndicat.
S'il est vrai que le droit de tendance tel qu'il fonctionne dans la FEN peut être critiqué sous tel ou tel aspect, il n'en demeure pas moins vrai que sa négation est la négation du syndicalisme unitaire et démocratique.
Evidemment, la tendance U et A sait utiliser à son profit la structuration en tendance de la FEN; elle est amenée à se battre sur ce terrain pour son propre développement , en fonction de ce qu'est la FEN et de sa situation de minorité . Elle proteste vigoureusement contre l'absence de ce droit de tendance dans tel ou tel syndicat ; elle prétend animer les syndicats qu'elle dirige de façon démocratique. Mais elle confond consultation des syndiqués par questionnaire avec démocratie syndicale; elle limite à 1 'extrême les possibilités d'expression des minorités dans la presse des syndicats qu'elle dirige :à titre d'exemple, sur une trentaine de numéros de l'US (Université syndicaliste, SNES), série 77-78, représentant plus de 600 pages, il n'y a eu que 25 pages de tribune libre, en comptant les pages consacrées à la discussion des rapports de congrès !
La tendance UID se targue d'être démocratique, de défendre le droit de tendance ... Mais son orientation va dans le sens d'un très grave dépérissement de la vie syndicale : sa logique est celle d'une totale délégation de pouvoir aux dirigeants, qui se font mandater une fois tous les trois ans par correspondance (au SNI), consacrent toute leur activité à faire avancer les dossiers, et décident à tel moment de la négociation de telle ou telle forme de pression.
Les réformes statutaires entreprises à la FEN et au SNI, sous couvert de rationalisation, se sont faites dans le sens de la centralisation bureaucratique, contre l'autonomie des structures de base, et contre toute forme de démocratie directe au profit des formes les plus contestables, voire les plus scandaleuses de la démocratie représentative. Les diverses mesures au SNI(« la norma:lisation ») ont convergé dans le couplage des élections nationales et départementales tous les trois ans, avec organisation obligatoire du vote par correspondance, selon
des modalités qui favorisent toutes sortes de manipulations de la part de la direction. TI faut rappeler que dans la FEN de vives contradictions opposent certains syndicats entre eux, en particulier le SNI et le SNES; c'est la concrétisation de l'opposition entre UID (SNI) et U et A (SNES) avec le problème particulier que le SNI (en fait le SNI-PEGC) syndique les PEGC (profs de collège), et que les PEGC travaillent dans les mêmes établissements que les profs syndiqués au SNES : il y a conflit sur le champ de syndicalisation de chaque syndicat : le SNI-PEGC prône l'école fondamentale, avec continuité de la maternelle à la fin du collège, avec le même statut pour les maîtres, ce qui implique la revalorisation des instituteurs et leur syndicalisation au SNI. Beullac peut utiliser cette position pour éliminer les professeurs du second degré des collèges; le SNES défend l'idée d'un grand second degré et le maintien des profs à partir de la sixième dans le second degré ... , avec un grand syndicat du second degré.
li n'existe pas de structures FEN à la base, qui regrouperaient l'ensemble des personnels par secteurs, et qui seraient les structures dominantes de la vie syndicale :l'essentiel se passe dans les 45 syndicats; pour le congrès, la majorité des sections départementales n'organisent pas de vote; il y a alors simplement report des votes qui ont eu lieu auparavant dans les divers syndicats. ll faut ajouter que la pondération des mandats en faveur des petits syndicats où la tendance UID est souvent la seule tendance est calculée de façon à assurer une avance très confortable à la majorité fédérale : un directeur d'école normale ou un inspecteur peut compter pour des dizaines et des dizaines d'instituteurs; dans le cadre de la préparation du congrès, la direction UID veille au grain, et écrit à ses responsables départementaux : « Toute perte de mandat enregistrée doit être compensée. D'où la nécessité de prendre contact immédiatement avec les syndicats nationaux qui ont encore leurs mandats à définir pour que les résultats soient les plus positifs en ce qui nous concerne. »
Les règles fixées en 1948 au moment du choix de l'autonomie sont loin d'être respectées aujourd'hui : - le droit de tendance n'est pas reconnu dans tous les syndicats; au syndicat des agents en particulier, il est interdit avec le prétexte que la CGT existe dans le même secteur; - les entraves à la possibilité pour les minoritaires d'être représentés dans les organismes délibératifs sont multipliées; il suffit de fixer des conditions en nombre, catégories, répartition géographique pour rendre impossible la constitution d'une liste de telle tendance; au SNAU (Syndicat du personnel administratif), une tendance a été éliminée parce qu'elle était issue du regroupement d'UID en rupture et de FUO, et ne correspondait pas à une des cinq tendances reconnues de la FEN; - la liberté d'expression dans la presse syndicale pour les minorités est très réduite ; tout est fait (modalités de vote, etc.) pour réduire les possibilités, acquises en 1948, d'expression et de représentation des minorités ...
Certes, la direction fédérale déploie une grande activité, mais c'est une
activité de sommet, au sommet. La FEN est malade de l'absence de vie syndicale à la base, du fait de son orientation et de ses structures; toute atteinte à la démocratie syndicale aggrave la situation; la FEN en devient plus fragile; il y a danger. L 'Unité en question ?
La mise en question de la FEN comme syndicalisme enseignant autonome a été souvent vive après 1968, en particulier à l'EE et à Rénovation syndicale (tendance issue en partie d'U et A). J.-C. Guérin, un des animateurs de RS, titrait une brochure :La FEN, un syndicat ? Il posait la question : « Un syndicalisme enseignant a-t-il un sens ou une utilité quelconque ? »
Trois réponses ont été apportées à cette question : certains ont rejoint le SGEN pour se lier à la CFDT; d'autres ont abandonné toute intervention syndicale; d'au tres enfin ont maintenu leur appartenance et leur intervention à la FEN, fédération unitaire des travailleurs de l'enseignement.
La question rebondit aujourd'hui à une autre échelle : le débat est engagé dans la tendance U et A et à la CGT sur le syndicalisme enseignant; la question de la syndicalisation des enseignants à la CGT est discutée.
Les confédérations ouvrières sont aujourd'hui plus directement confrontées aux problèmes de formation , avec les accords et la loi sur la formation permanente (1 970-71 ), avec les réformes de la formation professionnelle et 1 'offensive patronale sur ce terrain; les positions défendues par la FEN sur ces problèmes concernant très directement les confédérations.
Mais la question doit être comprise dans la situation politique et syndicale d'après mars 78; la division PC-PS provoque des tensions accrues dans la FEN et dans l'ensemble du mouvement syndical ; une crise d'orientation traverse la tendance U et A où de fortes pressions s'exercent contre le maintien à la FEN et pour la syndicalisation à la CGT.
En quels termes le problème est-il posé ? Il faut rappeler que le Parti communiste a pris position pour le maintien de la syndicalisation des enseignants à la FEN; Marchais a déclaré (septembre 1978) :«Il faut que les dirigeants de la FEN le sachent : sans l'encouragement permanent et insistant de notre parti auprès des enseignants communistes - en particulier les jeunes et les femmes -pour qu'ils adhèrent et militent à la FEN, nombre d'entre eux auraient depuis longtemps abandonné une organisation qui fait preuve de tièdeur pour la défense de l'école et au surplus agresse injustement leur parti. »
La position du bureau confédéral de la CGT a été publiée dans le Peuple d'août 1979; elle s'articule autour des points suivants : la CGT rappelle que la formation est une pièce maîtresse dans la politique du gouvernement; elle rappelle la déclaration de Chotard, viCe-président du CNPF : « La guerre économique est une réalité; pour la gagner, la formation professionnelle est une arme de choix que nous devons utiliser.» Pour la CGT :«Nous sommes à un moment où le pouvoir réalise concrètement ses objectifs politiques, en particulier grâce à l'accord FEN-BEULLAC. » La CGT insiste sur le caractère aigu des enjeux,
sur le fait que la solidarité enseignants-travailleurs prend un sens extrêmement élevé; il y a unité de la lutte : emploi, sàlaires, qualifications, conditions de travail et enseignement-formation. Mais la FEN pratique une politique de «l'ambiguïté tous azimuts». La CGT cite l'exemple de la revalorisation des instituteurs, assurée au détriment de la revalorisation d'ensemble des fonctionnaires. La CGT est donc conduite à s'adresser à tous les instituteurs, à toutes les institu triees ...
La question est alors : comment combattre le « réformiste viscéral » de la FEN? Pour le bureau confédéral, ce n'est certainement pas en arrachant des syndiqués à la FEN. Il y a d'abord l'argument de la volonté unitaire, de l'aspiration à l'unité syndicale. De là, il faut écarter « toutes démarches qui prendraient un caractère de division, voire de scission ». Mais l'argument réel et matériel, c'est évidemment que les travailleurs de l'enseignement se reconnaissent majoritairement dans la FEN, que cela plaise ou non. Les facteurs qui ont conduit à l'autonomie en 1948 ne sont pas remis en cause; «un profond attachement à l'unité dans l'organisation s'exprime pour l'immense majorité d'entre eux». Il faut donc tenir compte des données historiques du phénomène FEN, de ses réalités actuelles. Bref, la FEN est encore solide.
Autre aspect de la question pour la CGT : il y a dans la FEN la tendance U et A. La décision n'appartient qu'aux enseignants et à leurs organisations; or à ce sujet, le collectif U et A a été très clair : il repousse l'hypothèse de la syndicalisation à la CGT. Selon la CGT : « Leur influence est forte , ils expriment dans leur milieu, dans des formes qui leur sont propres, leur conception d'un syndicalisme de classe et de masse, ils imposent aux directions UID des conceptions plus conformes à l'intérêt de leurs mandants. »
La conclusion est que la question ne peut être résolue par la syndicalisation à la CGT; l'objectif a été défini par Séguy au 40e congrès : « Aider plus efficacement ceux qui, dans la FEN, conduisent le combat pour le développement de l'unité d'action avec les centrales ouvrières.»
La CGT condamne l'initiative du SUPEN (Syndicat unitaire des personnels de l'enseignement, syndicat d'enseignants hors FEN) qui est apparue en Seine-Maritime au début de l'année 79, demandant l'adhésion à la CGT. Le bureau de l'UD de Seine-Maritime a considéré que les initiateurs avaient pour objectif de placer la CGT en difficulté et qu'il s'agissait là d'une « démarche scissionniste d'inspiration opportuniste ». A. Allamy (secrétaire national CGT) a repris cette formule à son compte.
Dans le cadre du débat engagé à la CGT, l'offensive pour la syndicalisation des enseignants (tous à la CGT !) est menée par les structures syndicales CGT de l'enseignement (syndicat des professeurs du technique, et syndicat des personnels non enseignants). Le SNETP-CGT (professeurs du tecpnique court) a vivement réagi à la prise de position du PCF sur la syndicalisation à la FEN, prise de position qui ne mentionnait pas l'existence de syndicats CGT dans l'enseignement. Il a considéré qu'il y avait discrimination et ingérence ...
Le congrès de la FERC (Fédération CGT de l'éducation, de la recherche et
de la culture) a adopté le texte suivant en juin 1979, par 306 voix pour, 41 abstentions , et 307 refus de vote :
« La syndicalisation de tous les personnels enseignants à la CGT est posée ... Plusieurs syndicats de notre fédération estiment que cette syndicalisation : - faciliterait au sein de la confédération[ ... ) l'élaboration d'un projet éducatif; - permettrait au personnel enseignant de s'inscrire pleinement et avec plus d'efficacité dans la lutte des travailleurs de notre pays; - donnerait les moyens à notre organisation de mieux combattre le courant réformiste .. . »
Les partisans de la syndicalisation à la CGT considèrent que les U et A sont prisonniers dans la FEN irredressable, donc inefficaces, que tout travailleur doit pouvoir adhérer à la CGT comme le prévoient les statuts, que la CFDT profite de la situation puisqu'elle syndique les enseignants .. . Où en est la position des U et A ?
Alain Philippe, secrétaire adjoint du SNES déclarait en janvier 1978: « Un nombre grandissant des adhérents des syndicats qui constituent la FEN et des jeunes arrivant dans la profession aspirent à l'unité avec les autres travailleurs au sein d'une confédération syndicale commune .» Que dit aujourd'hui le « collectif » U et A ? ll a fait une récente déclaration (novembre 1979) sous le titre : « Unité et Action pour le renforcement de la FEN . »
U et A cherche à retourner l'accusation de division et de scissionnisme contre la tendance UID. ll existe en effet dans cette tendance des « ultras » comme Fournier, secrétaire général du SNETAA, qui écrit :«Nous sommes en présence d'une réalité : il y a des communistes dans l'enseignement, ils sont très largement minoritaires, certains d'entre eux font beaucoùp de bruit ; vaut-il mieux qu 'ils soient à 1 'intérieur ou à l'extérieur des syndicats de la FEN ? Les avis sur ce point sont partagés . » A la suite de la grève du 11 et de la marche du 12 décembre 1979 à l'initiative des syndicats et sections FEN à direction U et A, A. Henry a très vivement condamné ces actions comme fractionnelles , tournées contre la FEN. Le secrétaire du SNI s'est demandé «si le PCF avait définitivement choisi de paralyser notre syndicalisme de l'intérieur. Tout nous le fait craindre ... »
Mais s'il est vrai que l'orientation de la direction UID nourrit des forces centrifuges, rien ne sert de chercher à renverser l'ordre des responsabilités dans une éventuelle scission aujourd'hui :elle viendrait très clairement de la CGT, des U et A, du PCF .
Les U et A sont conduits à proclamer leur attachement à la FEN; ils condamnent fermement l'initiative du SUPEN : « L'attaque est directe, la tentative de division éclatante [ ... ] L'initiative du SUPEN tourne le dos à l'exigence unitaire, elle divise, elle démobilise, elle renforce le courant UID dans la FEN ... » Il faut se battre là où sont les masses : « C'est dans la FEN et ses syndicats, tous largement majoritaires dans leur branche, que milite et agit le principal courant syndical enseignant : U et A. » La position est aussi claire
que sectaire. Voilà qui indique bien les limites de la conception U et A de l'unité ! L'unité
L'« autonomie » a été mise en cause de toutes les façons :elle contribue à renforcer les pressions corporatistes, a peser dans le sens d'un syndicalisme « universitaire »; il est assez clair que la tendance UID s'est trop bien accomodée de l'autonomie où elle trouve de nombreux avantages de bureaucratie, au lieu d'en faire le point d'appui pour une bataille déterminée en faveur de la réunification syndicale.
Mais il ne faut pas inverser 1 'ordre des facteurs : si la FEN n'est pas ce qu'elle prétend être, un exemple de syndicalisme unitaire, démocratique, de lutte de classe, c'est d'abord en fonction de son orientation et de celles de ses syndicats. L'autonomie a été et reste la condition de l'unité du syndicalisme enseignant; il a fallu l'imposer aux «cégétistes» en 1948. L'unité, facteur de force, doit être défendue, en même temps que la possibilité d'expression et de représentation des divers courants.
Il n'y a pas d'automatisme entre autonomie et corporatisme; il y a eu entre les deux guerres une fédération de fonctionnaires « autonome »plus combative que la fédération reliée à la CGT de la rue Lafayette. Aujoud'hui, la pression exercée sur le SGEN, par la confédération CFDT, va dans le sens du recentrage ; enfin, les exemples d'orientations aussi «corporatistes» que celle de la FEN ne manquent pas dans les confédérations. L'autonomie pèse dans le mauvais sens, mais elle ne détermine pas l'orientation.
Une scission de la FEN constituerait dans tous les cas un grave affaiblissement pour le syndicalisme des travailleurs de l'Éducation nationale. Il faut défendre sans condition l'unité syndicale, contre les diverses tentatives de scission et de contournement; il faut se battre pour la transformation de la Fédération en fédération d'industrie réellement démocratique; il faut reconnaître que le dépassement de l'autonomie de plus en plus vivement ressenti comme une nécessité est inextricablement lié à la réunification syndicale c'est une tâche urgente, une tâche qui demande un immense effort.
M. Bouvet