ALAIN }OXE La logique de la terreur
La campagne alarmiste que mène l'impérialisme consiste à agiter, une nouvelle fois, la « menace militaire soviétique». Celle-ci se fonderait sur une supériorité militaire de l'URSS par rapport aux USA. Il apparaît donc utile de faire le point sur ces questions militaires. Ce que fait Alain Joxe dans l'article ci-dessous*. * Article qui a été publié par Tribune socialiste, mensuel du PSU, dans son numéro de janvier 1980. 1. Histoire de l'alarmisme
Contrairement à une idée fort répandue dans l'opinion publique, ce n'est pas la première fois, mais la troisième, que les Américains et la droite européenne s'engagent dans la relance de la coun ~ aux armements. Et, comme par le passé, le paradoxe veut que l'alarmisme, voire les campagnes d'intoxication dont chacun peut être le témoin, interviennent non pas au moment où les Soviétiques manifestent leur supériorité,
mais plutôt quand ils sont en état de faiblesse. Comment expliquer un tel phénomène? Un rapide rappel des différentes phases de la compétition entre les deux Grands, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, permet d'en suivre la logique. • Première phase: celle de la guerre froide et du réarmement de l'Occident, à partir de 194 7. Sous prétexte que les Russes disposaient de plus de troupes conventionnelles que les Occidentaux, les Américains renforcent considérablement les armées conventionnelles en Europe, à un moment où le monopole absolu de l'arme nucléaire, puis leur supériorité écrasante, rendait le «danger d'invasion soviétique» impossible. Ce danger, en effet, n'a jamais existé - sauf dans la propagande. Par la suite, George Kennan, qui fut l'un des principaux artisans de l'alarmisme de la guerre froide, de la théorie du «containment» (nécessité de contenir militairement la poussée de l'expansion soviétique) et du «roll back » (ou refoulement de l'influence soviétique d'Allemagne et des pays satellites), devait d'ailleurs le reconnaître. • Vient ensuite l'époque dit du «missile gap», c'est-à-dire l'epoque de la légende d'une infériorité menaçante des États-Unis en nombre de missiles intercontinentaux. Cette légende apparaît en 1957, au moment précisément de la réussite du lancement du premier spoutnik soviétique. Il s'agit bien d'une légende : le retard prétendu des Américains était purement imaginaire. Et comment ne l'aurait-il pas été? A ce moment-là, les Russes ne possédaient que des prototypes de fusées et étaient bien incapables, parce que l'état de leur économie ne l'aurait tout simplement pas supporté, de lancer, comme les USA feignaient de le croire, des chaînes de production de fusées.
C'est pourtant de cette légende, forgée par la CIA et les experts liés à l'Air Force, que s'est servi le candidat Kennedy pour mener sa campagne présidentielle sur le thème connu suivant : «Eisenhower a mis en danger la sécurité des États-Unis.»
Et de lancer, peu après son arrivée au pouvoir, les productions en grande série de nouveaux systèmes d'armes : fusées «Minuteman» (ICBM en silos à terre} et «Polaris» (sur sous-marin à propulsion nucléaire), faisant du coup bondir la course aux armements de l'échelle des «dizaines de fusées» à celles des «centaines et des milliers de fusées ». Face à cela, on s'en souvient, les Russes, très en retard, vont essayer de compenser leur handicap par une astuce : ce sera leur tentative, qui a échoué, d'installation de fusées tactiques à Cuba, en 1962. • Il y a enfin la phase actuelle d'intoxication et d'alarmisme qui risque de remettre en cause les acquis des négociations Salt II. Des acquis faibles au demeurant. Et pour deux raisons :
-Les accords Salt n'empêchent de toute façon pas le monde de sauter dans la course aux dizaines de milliers de têtes nucléaires. Autrement dit, ces accords ne font que gérer, en la modérant légèrement, une accélération de la course aux armements nucléaires. -Ces accords n'empêchent pas non plus les déploiements des armes « eurostratégiques » ou «grises» qui, d'ailleurs, étaient exclues de Salt II. Autrement dit encore, les déploiements actuels sont autorisés par Salt II. Ce qui revient à dire que, malgré toute l'agitation qu'on connaît, les deux Grands ont convenu que rien de grave ne pouvait intervenir à ce niveau, en ce qui concerne leur sécurité à eux. 2. Les doctrines nouvelles
Il n'est pas inintéressant de constater combien, à chacun des tournants historiques que nous venons de voir, l'alarmisme sert finalement de paravent pour la construction de nouvelles doctrines stratégiques. Des doctrines qu'à première vue on pourrait croire enfantées dans la douleur et la passion des débats publics, et la crainte du danger de guerre. La vérité oblige à dire qu'il en va pourtant tout autrement. L 'élaboration successivement de la doctrine des «représailles massives» comme celle de la «riposte flexible» semble obéir à des calculs particulièrement froids, leur mise en place se faire en fonction d'intérêts macro-industriels. • La période de la guerre froide voit naître la doctrine des «représailles massives». Elle se résume à peu de mots. Les Américains,qui ont disposé dans des bases aériennes proches de l'URSS des avions du Strategt·c Air Command (SAC), porteurs de bombes nucléaires, menacent d'écraser l'Union soviétique au moindre mouvement militaire offensif de cette dernière.
Cette doctrine, énoncée seulement en 1953 par Dulles, correspondait à la fois à une supériorité nucléaire américaine - ce qui va de soi -, et à ce qui apparaît, aux yeux de l'idéologie républicaine durant le long règne du président Eisenhower, _à la solution la plus «économique» du point de vue des dépenses de l'Etat. Ce n'est pas tout. Alors que la guerre de Corée éclate, les Occidentaux, craignant une attaque soviétique en Europe, mettent sur pied, lors de la conférence de Lisbonne (février 1952), tout un plan de défel!se fondé sur les armes conventionnelles. Partie parce que les différents Etats ne pourront pas remplir le contrat qu'ils s'étaient alors fixé, partie aussi parce que la doctrine américaine des «représailles massives» les dispensait de cet effort, toujours est-il que l'OTAN adopte officiellement en 1955la nouvelle stratégie de l'administration Eisenhower.
Mais à peine cette dernière était-elle officialisée que les bombardiers américains à long rayon d'action équilibraient le SAC américain, et que deux ans après son adoption par l'OTAN la doctrine chancelait. • La période du «missile gap» est celle de l'apparition de la doctrine de la «riposte flexible (flexible response). Elle est marquée par la reprise par le pouvoir présidentiel américain de la maîtrise de toutes les options d'emploi. Dans la phase antérieure, en effet, les généraux de division de l'OTAN avaient la possibilité de déclencher le feu nucléaire. Cela faisait partie de la stratégie de représaille massive. Désormais, la dernière des grenades atomiques dépend d'une décision présidentielle 1•
De plus, des scénarios de guerre nucléaire sélective et limitée sont préparés et font partie des options éventuelles d'un président qui n'est plus obligé de choisir entre la guerre totale et le «dégonflage» pur et simple.
Cette doctrine s'accompagne d'une grande abondance de moyens et d'une série ininterrompue de systèmes d'armes de plus en plus puissantes diposés comme une gamme, et permettant au président de jouer librement sur toute l'échelle des menaces. Le principe stratégique essentiel qui se fixe à l'époque, c'est finalement celui de l'équilibre par la «capacité de destruction mutuelle assurée» (Mutuel Assured Destruction) ou MAD. Un principe qu'on pourrait résumer ainsi: «Même si l'ennemi m'attaque en première frappe, je conserve la possibilité de lui infliger une salve en retour qui lui causera des dommages inacceptables; et ceci le dissuade de m'attaquer.»
On sait que cette belle construction, qui est symptomatique d'une époque d'expansion industrielle et d'une sorte d'optimisme technocratique des grands commis de l'industrie- dont Mac Namara, chez Ford avant d'être au Pentagone, est le fondateur - mettait les Européens dans une situation subalterne. Pourquoi? Parce que désormais on n'avait plus besoin de leur territoire comme plate-forme de tir rapproché pour équilibrer la menace russe sur les États-Unis.
Les Européens cherchent alors, par des moyens différents selon les pays, à compenser cette position subalterne qui pose des problèmes aux gouvernements de droite et sape leur légitimité politique. Les Allemands compensent en obtenant le stationnement de 7 000 armes nucléaires tactiques américaines sur leur territoire. Les Français, eux, en se retirant de l'OTAN et en produisant leur force de frappe indépendante.
Ce qui est en général mal analysé c'est la doctrine française qui apparaît alors. Or, si on devait la caractériser d'un mot, on pourrait dire qu'elle n'est pas autre chose qu'une version particulière et limitée de la doctrine générale de la «capacité de destruction mutuelle assurée».
La doctrine française de «dissuasion proportionnée à l'enjeu France»,
c'est l'idée que, pour sauver la France de la menace d'une destructionpar les Soviétiques s'entend - il suffit de pouvoir détruire sûrement l'équivalent, en URSS, d'une France. Conséquence logique d'un tel raisonnement: un arsenal autonome moyen doit suffire à ce but.
Il n'est pas question dans cette salve de viser à détruire les armes soviétiques, mais de détruire une part suffisante de populations et de ressources. La précision extrême de armements français n'est pas requise par cette stratégie. • Ce qui bouleverse tout dans la phase actuelle, c'est la mise en cause non de la «flexible response », comme mise en place d'une surabondance de moyens et d'options (scénarios de toutes sortes d'hypothèses de conflits). Cette surabondance augmente au contraire. Mais bien l'entrée dans une génération d'armes téléguidées sur les objectifs, avec : - un temps pratiquement nul de mise à feu et de lancement; - une précision extrême qui permet de toucher des objectifs ponctuels à des milliers de kilomètres de distance. Ce qui rend donc théoriquement possible une salve contreforce, la destruction d'un coup de toutes les armes de l'autre.
On comprend mieux ainsi que les Américains mettent eux-mêmes en cause le principe de MAD qui fondait l'équilibre dans la période antérieure.
Dans ce cadre, le discours stratégique autonome de la France est de plus en plus fragile. Les Russes sont lancés dans la course à la précision et les missiles du plateau d'Albion sont tout à fait obsolètes. Les Américains, de leur côté, sont de moins en moins chauds pour couvrir l'Europe au risque de mettre en cause leur propre sanctuaire. Aussi cherchent-ils à renforcer l'apparence d'une autonomie européenne -avec des missiles eurostratégiques, dont finalement les moyens français feraient partie.
Mais en même temps, ils entendent conserver la domination globale du champ stratégique et poussent la stratégie contre-force que, seuls, par leur supériorité technique et industrielle, ils peuvent prétendre diriger.
Enfin, au-dessous du niveau nucléaire, les USA cherchent à mettre en place les moyens d'une riposte flexible dont la flexibilité se situerait le plus longtemps possible au niveau classique. Autrement dit, les Américains cherchent à rendre de nouveau possible la guerre classique en Europe.
Le gouvernement de VGE, par choix politique, se plie insidieusement à ces demandes. Participation à la «bataille de l'avant»; modernisation des forces classiques; insertion de la force nucléaire stratégique française dans des hypothèses OTAN, par des accords secrets et techniques sur
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des procédures et des scénarios; doutes sur le statut des sous-marins nucléaires dont la construction est freinée : tels sont les éléments qui permettent de dénoncer la «réintégration dans l'OTAN», réintégration qui est aussi l'acceptation d'un certain danger de guerre. Étant donné l'existence d'une crise mondiale et la vieille tendance du capitalisme de résoudre ses crises par des guerres, il n'y a rien là de bien réjouissant.
Dans tous les cas, l'alarmisme, l'alerte au danger soviétique, sont des techniques éprouvées pour rallier, face à un danger, supposé extérieur, les opinions publiques et en particulier pour détourner l'attention des couches populaires, principales victimes de la crise. L'alarmisme actuel a bien été artificiellement construit et correspond à l'évolution interne des armements occidentaux au moins autant, et même plus, qu'à l'évolution des armements soviétiques, toujours, on l'a vu, en retard. 3. D'où viennent les cc SS 20,?
Dans l'étape actuelle d'intoxication, la droite américaine et la droite européenne ont toutes deux intérêt à affoler l'opinion avec la croissance de certains éléments numériques du dispositif soviétique, sans mettre en face les chiffres également croissants des dispositifs de l'Alliance.
Il faut rappeler que cette campagne n'est pas nouvelle. Elle a commencé en 1976 sur le thème de l'alerte à la supériorité de la flotte soviétique et de l'alerte à la supériorité des tanks russes. Campagne un peu trop vite oubliée depuis qu'on est entré dans l'alerte à la supériorité soviétique en« fusées de théâtre». Qui sait si nous n'aurons pas demain l'alerte au gaz? Si tel était le cas, cela signifierait que des progrès considérables auraont été faits, en Occident, dans la technique des gaz de combat et qu'on projette d'avance ce danger sur un progrès supposé égal ou supérieur en URSS.
Devant le ballet des chiffres qui sont mis en scène à tous les niveaux, les experts, qui en savent bien assez long pour démontrer le caractère artificiel de la «crise», restent trop souvet muets. Soit qu'ils soient liés aux groupes militaires et considèrent que l'alarmisme est payant pour des négociations budgétaires. Soit qu'ils hésitent devant l'ampleur de la contre-information à fournir et craignent de se mettre en avant, le risque politique de passer pour un «ami de l'Union soviétique» étant devenu trop grand. Le PSU, qui n'a jamais eu aucune complaisance pour l'URSS, ne court pas ce risque. Au demeurant, comme on va le voir, toutes les sources qui permettent de dénoncer l'intoxication alarmiste sont des documents du Congrès américain. Il suffit de les lire. La lutte
menée par certains représentants ou certains sénateurs américains contre les lobbys de la course n'a rien à voir, on s'en doute, avec la défense de l'Uni on soviétique, ou la subversion ·socialiste. Reste que les documents sont là. • L'alerte au danger de Blietzkrieg soviétique a été lancée en 1976 par le rapport des sénateurs Nunn et Bartlett 2, rapport rédigé à la suite d'une visite faite en Europe. Ce rapport fait de l'année 1977 l'année du conventional gap. Cette phase était destinée sans doute à lancer l'idée d'un déploiement en Europe des bombes à neutrons, instrument «idéal» pour lutter contre des forces conventionnelles sans pour autant déclencher la guerre nucléaire majeure. Or, chacun s'en souvient: la campagne en faveur de la bombe à neutrons a été perdue par le Pentagone et gagnée par l'opinion publique.
«Nous croyons, disait le sénateur Nunn lors d'une séance du 3 août 1977, que l'OTAN n'a pas réussi à moderniser et à améliorer ses forces conventionnelles à un rythme suffisant pour contrer l'accroissement des moyens et la modernisation du Pacte de Varsovie. »
Mettant l'accent sur les forces terrestres soviétiques, ses défenses antitanks, ses véhicules blindés, son artillerie tractée, ses systèmes anti-aériens et ses forces aériennes tactiques, les auteurs du rapport défendent alors la thèse que le Pacte «a développé une capacité de lancer une attaque contre l'OTAN avec un délai d'alerte substantiellement inférieur à celui que nous avons connu» 3 •
Le secrétaire à la Défense, Harold Brown, annonçait que, même si les forces nucléaires restaient «un élément clé de la dissuasion dans une époque d'équivalence nucléaire, [les États-Unis] devraient avoir aussi un niveau crédible de défense conventionnelle. Il ne faut pas, ajoutait-il, que nous nous laissions enfermer dans une position où des moyens conventionnels pourraient pénétrer rapidement sur le territoire OTAN d'une manière qui compromette à la fois la défense conventionnelle et nucléaire » 4
C'est surtout autour du plan de renforcement conventionnel et de la menace soviétique conventionnelle que tournait alors le nouveau programme de défense à long terme de l'OTAN, portant pour la première fois sur un horizon de dix ans.
Sur dix points prioritaires, un seul, le dernier, et sans grande emphase, mettait l'accent sur les travaux du nuclear planning group, chargé de la modernisation des forèes nucléaires de théâtre 5 •
Sans doute le rétrécissement des délais de décision en temps de crise vient-il du perfectionnement de l'appareil soviétique, mais il vient aussi, surtout même, de la perception du perfectionnement possible par projec-
tion sur l'ennemi du perfectionnement en cours dans l'appareil occidental.
On trouve trace de cette inquiétude toute technologique dans l'inquiétude manifestée autour de la question du «délai d'alerte» à une offensive classique (Warning time). On apprend alors que, pour les besoins de la planification militaire, le département de la Défense travaille sur toute une gamme de scénarios comportant des délais d'alerte divers. Un des ças de figure envisagés met en scène un délai de mise en état d'alerte de 40 heures - ou un peu plus; un autre repose sur l'hypothèse d'un délai de 23 jours 6 • • Mais l'apparition d'options aussi dzfférentes tient surtout au fait qu'il n'y a pas d'accord entre les délais d'alerte proposés par les Européens et ceux proposés par les États-Unis. Les Européens, toujours partisans au fond de la « représaille massive», demandent qu'à travers la réduction du temps d'alerte, la flexible response de l'OTAN conserve quelques caractéristiques de la massive retaliation défunte depuis 1962.
Certains scénarios américains, cédant à la demande européenne, étudient en 1978 l'hypothèse d'une attaque soviétique qui serait déclenchée en 48 heures, sans renforcement préalable du dispositif, simplement à partir d'une grande manœuvre du Pacte de Varsovie, et sans aucun avertissement fourni par la montée lente d'une crise politique ou diplomatique 7.
Plus on met l'accent sur un délai d'alerte de 48 heures, plus on met l'accent sur l'importance du renforcement des stocks disposés «à l'avant». Plus on met l'accent sur un délai d'alerte de 23 jours ou plus, plus on favorise, au Pentagone, la croissance des moyens de pont aérien 8 .
Ce qu'on peut dire de cette phase d'intoxication au conventionnai gap, c'est qu'elle se présente, si on se place stratégiquement du côté russe, comme la mise au point par les Européens et l'OTAN d'un dispositif capable de lancer contre les Soviétiques une attaque par surprise. L'accroissement des stocks logistiques «à l'avant» est en effet aussi nécessaire à une bataille défensive immédiate en cas d'empiètement soviétique qu'à une stratégie offensive de prise de gage.
La phase alerte au conventionnai gap lancée en 1976 n'a pu contribuer à pousser les Soviétiques au déploiement des « SS 20 », fusées de théâtre qui ont mis à l'ordre du jour un nouveau thème, imprévu au départ, celui du gap en matière d'« armes nucléaires de théâtre» (TNF).
4. Cadre de la Crise: les Salt
Tout cela ne va pas, toutefois, sans un certain paradoxe. Le paradoxe qui veut que la crise actuelle soit déclenchée quand, par ailleurs, les deux Grands viennent de se mettre d'accord, après sept ans de négociations d'experts, sur l'existence d'un équilibre dynamique flxé par le cadre des accords Salt (Strategie Arms Limitation Talks, conversations sur la limitation des armements stratégiques). Les Russes insistent sur ce fait -repris par le PCF - pour montrer leur bonne foi. En fait, comme le problème des euromissiles a été laissé en dehors de Salt II et des MFR (Mutual Force Reduction Negociations, négociations pour la réduction mutuelle des forces), il était en quelque sorte convenu entre les deux Grands que l'étage euromissiles pouvait donner lieu à une crise.
Dans quel cadre global de confrontation stratégique prend donc place cette crise? La presse toute entière reflète l'idée que c'est un moment de supériorité soviétique imminente. La vérité est très différente comme on va le voir.
Voici en effet quelle était la perspective d'évolution de l'équilibre stratégique entre États-Unis et URSS au moment des accords de Vladivostok du 24 novembre 1974, date qui marque l'ouverture des négociations Salt II. C'est un rapport préparé par le représentant de la Californie au Congrès, Robert Legett, et présenté le 24 juin 1975 à la Commission des relations internationales de la Chambre américaine, qui en donne la mesure (voir nos graphiques).
Ce cadre général montre que le déploiement depuis 1977 des « SS 20 » soviétiques - fusées mobiles capables, selon l'OTAN, de traiter les objectifs force de l'Europe occidentale - vient compenser un moment de faiblesse de l'Uni on soviétique en capacité contreforce. Les Russes sont dans le même genre de position que celle qu'ils ont connue à l'époque de la crise de Cuba en 1962 : d'une part, une faiblesse globale sur le plan stratégique; d'autre part, une tentative de compensation en utilisant des fusées à portée intermédiaire. En même temps, ils tentent d'éviter d'entrer dans la prochaine tranche de la course.
Ces fusées sont aujourd'hui peut-être 120 (y compris celles qui sont dirigées sur la Chine, selon certaines sources). Il est impossible de prouver la version OTAN selon laquelle elles seraient réellement « mirvées » (porteuses de 3 têtes autonomes). On a pu prouver au contraire, grâce à des calculs basés sur leur poussée et leur taille, qu'elles ne pouvaient contenir qu'une seule tête de 75 kilotonnes (1 kt = 1 000 tonnes) de TNT de puissance, et non 3 têtes de 150 kt chacune 9• On ne sait pas si leur précision atteint 200 rn, 100 rn ou 60 yards de CEP (Circle of Equal
Probability) et donc quelle est leur réelle capacité contreforce. Il s'agit de toute façon d'une modernisation, attendue depuis les années soixante, d'un remplacement des anciens missiles « SS-4 » et « SS-5 », à combustible liquide, en place depuis 1959 et 1961, et dont la mise à feu lente était une invitation permanente à l'attaque préventive.
Le déploiement d'une fusée soviétique moderne portée était prévisible quoi qu'il en soit dès le refus des Américains, non des Soviétiques, d'inclure les FBS (Forward Based Systems, systèmes basés à l'avant) dans la régulation de Salt II. Leur déploiement a été compensé d'abord de façon invisible par les États-Unis grâce à l'affectation en 1977 de quelques «Poséidon» (sur sous-marins) à des .objectifs de «théâtre européen». Puis est venue une demande allemande, formulée par le chancelier Schmidt dans son discours d'octobre 1977 à l'Institut international des études stratégiques de Londres, où il réclamait le déploiement des euromissiles. Il s'agit là du même comportement qu'au cours de la phase de mise en place de la «flexible response )) : on cherche du côté européen à donner à la «compensation» d'une soi-disant supériorité soviétique le contenu le plus visiblement européen.
La décision prise finalement en décembre dernier de déployer en Europe 108 «Pershing Il» et 464 «Croise missiles» terrestres n'est qu'en apparence une réponse aux déploiements soviétiques. Certains GLMC (Ground Launched Cruise Missiles, missiles de croisière lancés du sol) que la Grande-Bretagne se prépare à héberger sont destinés à remplacer des armes nucléaires sur avions « F-111 )) qui devaient être retirés de toute façon. On peut dire d'ailleurs que les « SS-20 )) ont été fabriqués moins contre tel ou tel type d'armement nouveau que pour contre-balancer l'ensemble d'armes nouvelles que promettait, dès son énoncé le 10 janvier 1974, la doctrine de Schlesinger, alors ministre américain de la Défense, visant à la fols une capacité contreforce chirurgicale et une restauration de la possibilité de guerre en Europe.
Ce qu'évoque sans aucun doute ce système d'interaction très complexe, c'est finalement que la véritable course aux armements n'a pas lieu, de nos jours, au moment seulement de ce qu'on appelle le «déploiement», mais fondamentalement entre cinq et dix ans plus tard, quand on décide de passer au développement d'un système.
Or, force est de constater que ce sont toujours les Américains qui sont en avance et qui lancent la tranche suivante de la course. Ce qui d'ailleurs s'explique par leur avance scientifique, mais aussi, et surtout, par leur avantage technologique et industriel sur les Soviétiques.
Il s'ensuit, selon un bon nombre de chercheurs, que le moteur de la course qu'on voit se dérouler sous nos yeux se trouve moins dans l'inter-
action entre les deux super-grands que dans une dynamique interne propre au système industriel occidental dans son rapport aux recherches de pointe. En effet, le maintien en activité des industries de guerre et, à travers elles, des équipes de recherche et de développement qui leur sont liées, est devenu un objectif stratégique permanent de l'industrie américaine dans son ensemble. Il faut, pour empêcher le démantèlement de ces géants qui dépassent toujours les prévisions de coûts, y injecter des crédits, que la conjoncture politico-militaire soit bonne ou mauvaise; ou bien commander en grande série certains prototypes mis au point dans la phase antérieure, afin que les dépenses de recherche apparaissent« rentables», selon une morale gestionnaire qui n'est ni réellement économique, ni réellement militaire.
Du côté soviétique, le moteur de la course est moins économique. Ce sont les militaires qui, avec des arguments militaires, pressent les industriels de faire face en temps utile par des fabrications d'armes souvent plus rustiques et visant à pallier la qualité américaine par la quantité. A chaque étape, la distance entre les deux Grands se réduit; à la fois au plan qualitatif et quantitatif; mais ce sont toujours les Américains qui mènent, sur ces deux plans.
Les Soviétiques sont gênés; de toute évidence, ils ne peuvent pas dire, ouvertement, que leurs armes ne sont pas aussi bonnes qu 'on le dit. La proposition Brejnev se contente donc de proposer des mesures dans les secteurs précis visés par la propagande américaine : les tanks, les effectifs, les fusées à portée intermédiaire. Brejnev renforce par là l'idée que c'était bien dans ces secteurs qu'un danger soviétique montait. Il ne peut rompre la logique de la propagande qui pousse à la course. En est-il luimême prisonnier? Telle quelle, sa proposition, qui ne présente aucun intérêt pour les Américains, est au contraire très intéressante pour les Européens, du moins pour des Européens qui auraient une doctrine de défense autonome. Malheureusement, cette famille politique paraît avoir pour l'instant disparu, à droite d'ailleurs aussi bien qu'à gauche.
A l'heure qu'il est, les « SS-20 », les «Pershing II» et les « Cruise missiles» sont prêts à être produits et déployés. Les chaînes de production vont fonctionner. La pression militaire, des deux côtés du rideau de fer, pour que les «nouveautés» soient mises en vitrine est presque irrésistible. Presque ... Elle se heurte, en effet, à un obstacle en ce qui concerne les fusées à portée intermédiaire. C'est que les peuples chez qui ces fusées doivent être mises en position de tir ont quelque chose à dire et peuvent s'opposer à la décision de mise en fabrication, cinq ou sept ans plus tôt.
L'opposition au déploiement est sans doute la seule arme des peuples
contre la course aux armements, parce que la course technique aux armements échappe à l'opinion quand il est encore temps, en raison du secret militaire et de la haute technicité des décisions à ce stade. C'est pourquoi, même s'il est trop tard pour empêcher la course d'avoir lieu, il est juste temps d'en contrôler les effets. Sachant cela, les tenants de la course ont tout intérêt, on s'en doute, à faire monter la peur.
Alain Joxe 1. Sur l'évolution du pouvoir présidentiel aux États-Un\s et de ses prérogatives en matière de défense notamment, cf. Arthur M . Schlesinger, la Présidence impériale, Paris, PUF, 1976, 565 p. En particulier, p . 173 sq., 183 sq. 2. 95th Congress, lst session, Committee print, Nato and the new soviet threat. Report of
Sen. Sam Nunn and senator Dewey F. Bartlett to the committee on Armed Services, US Senate, 24 janvier 1977, US gov. print. off., 1977. 3. Ibid., p. 7. 4. Les dix points du programme sont les suivants : readiness pour affronter une crise <<à l'avant»; reinforcement : envoi de réserves stratégiques d'outre-Atlantique; maritime posture; air defense; command and control and communication; electronical baefare; harmonisation standardisation des armements ; logistique; enfin TNF, armes nucléaires de théâtre. Cf. Nato posture ... , p . 7. 5. Nato posture ... , p. 29. 6. Nato posture ... , p. 35. 7. Nato posture ... , p. 37. 8. Cf. F . Reich, Wehrtechnik, août 1979. 9. J. Colijn, P. Rasman, Nato's medium range missile plan, answer to the soviet threat?, doc. Mimeo. Amsterdam, 1979 (Transnational Institute Paper for the Berlin Conference).
Et la bombe française?
L'opinion française s'en désintéresse, parce qu'elle croit que tout cela ne nous concerne pas, que nous sommes réellement en dehors de la dynamique OTAN. La fiction juridique sert à nous isoler. Si les Français comprenaient mieux que l'arme nucléaire française ne sert plus l'indépendance nationale, mais nous lie dans une course euro-atlantique, ils chercheraient autour d'eux les alliés dans des causes qui en vaillent la peine: la sécurité à notre échelle passe par un véritable désarmement régional. C'est un objectif concret, et c'est un objectif de Défense.
Le fait que les États-Unis et l'URSS passent entre 1975 et 1985-90 de l'échelle des 100 000 K à celle des 7 000 000 de K pose à la force de frappe française, au moins terrestre, des problèmes fondamentaux. Ou bien elle devient vulnérable, ou bien elle devient entièrement mobile. Problème de modernisation. L a mobilité d'une arme nucléaire terrestre dans un pays comme la France, ce n'est pas seulement un problème de technique, c'est aussi un facteur de «pollution politique». L 'ensemble du territoire devient un point sensible prioritaire si on installe les fusées, disons, sur chemin de fer, et la sécurité de la force de dissuasion devient l'objectif permanent qui impose à tout le territoire un état de siège policier insupportable.
Si on veut éviter ce choix, soit par libéralisme avancé, soit par souci de la démocratie, il existe encore plusieurs options. • Il faut réintégrer 1'0 TAN, quelle que soit la forme juridique de cette réintégration, en acceptant de mettre les fusées franco-stratégiques et francotactiques dans la cagnotte eurostratégique et eurotactique, c'est-à-dire qu'on cherchera à valoriser l'apport français en le versant comme une composante originale au sein du dispositif général accidenta~ massivement supérieur au Russe. On achète par là de la «sécurité» et un petit créneau d'autonomie relative. Mais alors, il faut que l'arme nucléaire française devienne précise comme les autres, pour s'intégrer au targetting global de l'alliance à un niveau «noble)), • On peut souhaiter au contraire mettre tout l'effort purement national sur le sous-marin nucléaire et la force stratégique embarquée, la seule qui soit mobile et non polluante politiquement, puisqu'en mer ou à Brest son impact politique ne dépasse pas une zone étroite. La stratégie restant celle de la dissuasion proportionnée, autonome, la recherche d'une précision contreforce est inutile.
Ces deux options opposent déjà secrètement les giscardiens et les gaullistes au sein de la majorité. • Elles se doublent d'une troisième option, la version Buis-Sanguinetti d'une arme franco-allemande indépendante.
La gauche pro-nucléaire va devoir choisir entre ces dtfjérentes manières de sauver «l'utilité» de l'armement nucléaire français. Ce qui est certain, c'est qu'une des façons de conserver à la bombe française une certaine apparence 'de crédibilité, c'est d'empêcher que la course aux armements des deux Grands n'entraîne le système mondial dans l'échelle des capacités contreforce. Ceux qui vont lutter contre les déploiements nouveaux de l'OTAN et, par là, contre la nécessité d'une modernisation qui met fin à l'autonomie réelle de l'arme française, luttent en partie pour empêcher l'obsolescence rapide de l'arme française. Cela définit certaines limites aux campagnes unitaires qui peuvent être lancées par la gauche contre l'OTAN et ses fusées.
Néanmoins, cette campagne est urgente, car nous sommes aujourd'hui à la charnière de deux périodes de la course aux armements. Si la course n 'est pas freinée maintenant, si les stratèges de la course ne sont pas bousculés par un mouvement d'opinion, alors on risque de vendre aux peuples une «sortie de la crise>> par une militarisation réellement forcenée de la production. Cela s'appelait autrefois une guerre. Aujourd'hui c'est un danger pour la paix et certainement pour la démocratie. Ne parlons même plus de socialisme.
A.].