La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DEBAT

Entretien avec Alexandre Adler

Critique communiste (1re série), n° 33, octobre 1980 · p. 50-77 · 12 400 mots

débats

Entretien avec Alexandre Adler Alexandre Adler est l'un des auteurs du livre l'URSS et nous qui, en son temps, fit grand bruit et fut salué par le bureau politique du PCF comme un événement politique. Depuis, Alexandre Adler a démissionné du PCF. Témoignage de la crise que connaît ce parti et des interrogations qu'a fait naître chez beaucoup de ses militants la politique de la direction du PCF en mars 1978.

Il nous semble important d'engager et de poursuivre le dialogue avec les camarades qui mènent ce type de réflexion. Nous remercions Alexandre Adler d'avoir répondu positivement à notre demande d'un entretien entre Critique communiste et lui.

Il s'agit bien d'un dialogue, c'est-à-dire qui suppose la différence. Alexandre Adler a accepté de s'exprimer dans notre revue, ce qui ne veut pas dire qu'il partage nos idées. Nous nous félicitons de cet entretien, ce qui ne veut pas dire que nous partageons les idées d'Alexandre Adler. Nous ne pensons pas, par exemple, qu'Alexandre Adler ait raison de reprendre à son compte des accusations fallacieuses portées contre nous sur ce qu'aurait été notre rôle dans les débats internes du PCF, ou par rapport à ce qu'aurait été notre prétendu «sectarisme» à l'égard de« l'Union dans les luttes» lors du JCr Mai. La simple lecture de notre presse, très claire sur ce qu'a été et ce qu'est notre politique, devrait suffire à lever de tels faux procès.

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Critique communiste. - Alexandre Adler, tu es un des cinq auteurs de l'URSS et nous, ouvrage plébiscité par le bureau politique du Parti communiste français en son temps . Tu viens de quitter ce parti, contrairement donc à Elleinstein qui proclame que les raisons qui le font rester au PCF sont plus fortes que les raisons qui l'en feraient sortir. En ce qui te concerne, ce fut l'inverse. Quelles ont été les raisons qui t'ont poussé à quitter le PCF et pourquoi sont -elles plus fortes que les raisons qui font rester au parti un certain nombre de communistes comme Rony, Christine Buci-Giucksmann et hien d'autres que tu connais et qui sont tes amis, et pourquoi cc choix'' Alexandre Adler. - Demandons-nous d'abord (et la question n'est pas tranchée) si l'individu ne serait pas un élément discret dans les proces -sus historiques. Autrement dit, je ne sais pas si mon départ du parti est réellement représentatif. peut permettre une analyse en elle-même, parce que, de la même façon que pour l'adhésion . il y entre certainement toutes sortes de composantes qui ne sont pas proprement historiques.

Je peux quand même justifier ici les raisons pour lesquelles j'ai quitté le parti. La raison fondamentale, c'est que les partis politiques, les organisations du mouvement ouvrier n'existent pas comme des éléments indépendants, ce sont des variables dépendantes des mouvements de classe. C'est, malgré des formulations assez différentes selon les périodes de sa vie, la position la plus constante que l'on retrouve chez Marx, lorsqu 'i l analyse les différentes organisations dont il a été membre. Voilà un patronage bien illustre. Ce que je veux dire, c'est qu 'i l ne faut pas avoir le fétichisme des organisations. Et. de ce point de vue-là, je suis parfaitement d'accord avec la direction du parti communiste lorsqu'elle rappelle que l'adhésion au Parti se fait sur une base volontaire et correspond à la prise en compte d 'un certain nombre de buts politiques qui sont communs à tous les adhérents.

Or, je n'ai actuellement aucun point d'accord avec la stratégie du Parti communiste, qui a été mon parti pendant dix ans . Je suis, d'autre part, convaincu que les possibilités de mener une bataille efficace dans le parti , qui ont été réelles entre 1968 et maintenant (ce qui supposait non pas de témoigner ou de mettre des parasites dans le parti, mais de gagner la majorité des communistes à une orientation qui, à mon avis, était dans l'ensemble juste), sont aujourd'hui révolues. Le tournant a été pris à la fin 1979 et il va durer, d'une durée qui est fonction du développement des luttes de classes; il va durer en tout cas un certain temps. A partir, de là, il existe plusieurs possibilités. La première, qui est une possibilité sérieuse, est de considérer que ces divergences sont d'une nature secondaire par rapport à l'objectif principal qui est le

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développement du parti et donc son rôle dans la lutte des classes. A ce moment-là. on tait un certain nombre de ses objections, parce que le parti fonctionne aujourd'hui de cette manière et on accepte de défendre un certain nombre de choses auxquelles on ne croit pas. Cette position a été dans le passé relativement efficace et je ne voudrais pas la condamner au nom d'un moralisme abstrait. Beaucoup de grands révolutionnaires , Togliatti , Fried, Mikoyan , Teng-Hsiao-ping ont dù en passer par là, mais elle est, à mon avis, aujourd'hui intenable dans le cas du PCF de 1980. Intenable en raison de ce que doit être l'activité d'un militant communiste aujourd'hui et. en particulier, de l'exigence de vérité effective. La crise du marxisme aujourd'hui me semble trop profonde pour autoriser durablement le recours à des arrangements tactiques , fussent-ils relativement honorables. Cette attitude est, d'autre part, inefficace parce qu'il existe d'ores et déjà des milliers de militants communistes qui s'interrogent, des milliers de militants communistes qui sont décidés à s'opposer au cours actuel que la direction impose sans véritable discussion et c'est une véritable trahison intellectue lle que de se rallier à la direction pour des raisons d'efficacité politique.

Je ne dis pas qu'un certain nombre de camarades. qui avaient d'autres responsabilités que les miennes, ne peuvent pas tenir un autre raisonnement et de façon légitime, bien que ce ne soit pas le mien. Je dis que, moi, je n'avais pas à faire ce choix et, donc, mettre le mouchoir sur mes divergences.

Inversement, je crois que toutes les tentatives qui consistent à rester dans le parti en menant la guérilla, pour nécessaires qu 'elles soient, pour utiles qu'elles soient (je me garderai bien d'émettre un jugement général : chacun fait comme il peut, comme il veut, où il se trouve), conduisaient à deux conséquences nocives, en ce qui me concernait. La première, c'était de continuer des méthodes de ruse. Par exemple, affirmer que je suis d'accord avec le X XIIIe Congrès, mais pas avec son application. Je reste d'accord avec un certain nombre de choses qui ont été dites au XX mc Congrès, mais je crois que le problème est beaucoup plus profond et qu'on ne s'en tirera pas comme ça. Et quelles que soient les ruses employées, on tourne toujours autour du problème fon~ damental de l'orientation stratégique. A partir de là, il s'opère inévita·blement un déplacement: on est entraîné d'une bataille nécessaire sur la ligne politique à un combat dérisoire pour maintenir une présence symbolique dans des microstructures sans pouvoir réel tels I'IRM ou l'hebdomadaire Révolution, voire à mener une bataille encore plus symbolique et véritablement dérisoire pour conserver sa carte d'adhérent. Tout cela ne me convient guère. Il me semble sans intérêt de conserver une carte et de payer des timbres si ce geste n'est pas accompagné d'une capacité raisonnable de faire de la politique dans l'organisation

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dont on est membre. Or ce n'est pas aujourd'hui le cas. J'ajoute que l'importance dévolue à l'adhésion formelle nous vient aussi de la pratique des pays socialistes où le maintien de la carte, même accompagné d'un désaveu politique (ainsi de Teng ou de Lukacs après 1965) constitue un élément de « statut » idéologique et même matériel. Je ne mange pas de ce pain-là. La névrose de servitude volontaire qui s'exprime dans ce geste est pour moi, en tout cas, une entrave psychologique et personnelle. Donc, je me considère comme communiste ou plus simplement comme marxiste et je m'efforce dans la mesure du possible, et en accord avec beaucoup de camarades qui sont encore membres du Parti communiste, de travailler pour le mouvement ouvrier, dans la mesure, qui est assez faible, de mes possibilités. Critique communiste. - Tu as dit en substance qu'il y avait eu un tournant lors du X X mc Congrès. Pourrais-tu revenir là-dessus , par exemple sur les raisons de ce tournant, sur ce tournant par rapport au XXII" Congrès et sur tes positions à l'égard du XXIW Congrès? Alexandre Adler.- Il y a un tournant très important qui s'est effectué autour du X X Ille Congrès. Pour être précis, la préparation de ce congrès a été le lieu d ' une affirmation très forte d'une critique, non pas seulement du X X JJC Congrès comme on le croit, mais de toute la stratégie qui avait été conçue par Waldeck -Rochet. On n'a pas de mémoire dans le parti, mais la vraie critique portée à l'occasion du x x m c Congrès, c'est la critique du manifeste de Champigny.

Le XXIIIc Congrès lui-même, c'est-à-dire les quatre jours de congrès, a été paradoxalement un coup d'arrêt dans cette critique de Champigny et la volonté de dégager un compromis acceptable par tout le parti, y compris des forces qui contestaient l'orientation donnée après les élections de 1978. Ce compromis, cette petite période de détente, a duré jusqu 'à la rentrée de septembre. En septembre, il est évident que la direction s'était recomposée et avait accepté une ligne qui est manifestement très « en avant» par rapport au XXIIIc Congrès, c'est-à-dire qui reprend intégralement, parfois en l'amplifiant, la critique de Champigny qui s'était fait jour pendant la préparation du congrès. Le X X mc Congrès apparaît alors comme l'île de Calypso entre la tempête précédente et la tempête suivante.

Je précise cela parce que beaucoup de camarades, et je comprends cette position, veulent s'appuyer, pour cette raison, sur le texte du XXIIIc Congrès qui en tant que document public qui réaffirme la nécessité d'une union au sommet avec le Parti soc.ialiste, est apparu comme une conservation des aspects essentiels de ~a- période précédente, au moins verbalement. Cet aspect n'est pas négligeable parce qu'il

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indique les difficultés et les hésitations d'une direction, et d' une réelle incertitude sur le choix politique .

Cela dit. ce qui compte, c'est que le tournant qui a commencé avec la préparation du congrès aujourd'hui bat son plein. Ce tournant exprime une tendance profonde qui est le rejet de la stratégie de Waldeck-Rochet, qui était la stratégie de Champigny. C'est celle-là qu'il faut expliquer.

On peut dire que, grosso modo, la stratégie de Waldeck-Rochet visait à faire du Parti communiste le moteur d'un large mouvement majoritaire. acceptant pleinement l'existence d'une démocratie républicaine en France, et reprenant même au livre de Mendès-France , la Répuhlique moderne (qui à cette époque était. disons, le bréviaire de la pensée démocratique). le terme de« programme de législature>> qui devenait commun à tous les partis engagés ensemble devant le corps électoral. Waldeck-Rochet. c'est l'introduction d'un certain mendèsisme contrôlé dans le mouvement ouvrier, avec l'idée que le Parti communiste, sa force organisée, son poids dans la classe ouvrière, pouvait ancrer une expérience de rénovation de la société à gauche. Cette orientation est une constante dans la pensée politique de Waldeck depuis qu'en 1956 il avait défendu le soutien conditionnel au gouvernement Guy Mollet et approuvé assez nettement les orientations du X Congrès du PCUS . à la différence de Duclos par exemple.

Il y a dans l'évolution de la politique du PCF. à partir de son accession au secrétariat général en 1964, une certaine reprise de la thématique nationale de l'après -guerre , la « voie française au socialisme», mais profondément modifiée par rapport à 1945. en ce que la ligne de Waldeck est aussi nettement le refus du compromis historique avec le gaullisme que voulaient Servin et Casanova, avec le soutien explicite des camarades italiens et soviétiques. Waldeck s'opposait à un ralliement discret qu 'on lui conseillait d'opérer au nom de la politique étrangère française. D'où le caractère privilégié des rapports avec la SFIO qui est à J'origine de votre départ du Parti et qui, pourtant, était une résistance nette à la politique du Parti communiste de l'Union soviétique. Oui, je veux dire que Krivine a été exclu en 1967, sur son refus de soutien à la candidature de Mitterrand, alors que, justement , le choix de Mitterrand contre de Gaulle allait profondément à J'encontre des objectifs de la diplomatie soviétique. C'est la volonté de reprendre toute la tradition républicaine, donc beaucoup plus 1936 que 1945 .

Cette politique supposait tant des changements dans l'organisation du Parti que dans ses rapports internationaux. Mais, et c'est ici qu'on touche aux limites de la rénovation waldéckienne, malgré sa bonne volonté évidente, son désir d'améliorer le fonctionnement du parti, Waldeck-Rochet a été, pendant toute cette période, le prisonnier d'un

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rapport de forces au sein du Parti communiste, qui n'était pas seulement un rapport de forces de direction, mais qui 'était un rapport de forces politique et social qui se reflétait en profondeur dans le parti.

A cette situation, il y a des raisons de court et de long terme. La raison du court terme, c'est qu'en fait le vrai débat politique qui a eu lieu dans la. direction du parti s'est situé entre Servin et Casanova. d'une part, et Waldeck-Rochet de l'autre; c'est-à-dire, pour dire les choses grossièrement, entre une perspective de compromis historique à long terme avec le gaullisme, l'acceptation de l'idée de Malraux : aux communistes d'un côté, la classe ouvrière, au gaullisme de l'autre côté. tout le reste. Entre les deux blocs, des compromis fructueux. A cette perspective faussement séduisante qui figeait la société française. Waldeck opposait l'alternative de gauche, c'est-à-dire la reconstitution d'une union de la gauche avec les socialistes que l'on aidait à se reprendre : refonder l'idéologie républicaine sur la base d'un programme commun , et pour cela accepter de redonner un peu de vie au Parti socialiste qui était à terre.

Or, ce débat fondamental s'est trouvé faussé complètement par le fait que l'arbitrage entre ces deux orientations, défendues par des hommes qui s'estimaient mutuellement et avaient de la démocratisation du part1 une vision compatible et convergente, a été opéré par un troisième groupe, incapable de donner une orientation réelle au parti, mais toujours à même de lui interdire certaines ouvertures : ce troisième groupe, qu'on peut appeler en première approximation dogmatiquesectaire, est par son mélange d'anarcho-syndicalisme et de prosoviétisme inconditionnel une composante solide du Parti communiste. Il serait faux de le limiter à quelques bureaucrates bornés, car il est aussi représentatif d'une part du meilleur enracinement prolétarien du PCF. En tous cas, cette tendance a pesé de tout son poids aussi bien dans l'élimination de Servin et de Casanova, à la barbe des Soviétiques en 1961, que dans le choix d'une épuration radicale de I'UEC en 1965 et 1966, puis au moment des événements de 1968. Ce n'est qu'à l'automne 1968, avec Champigny, que l'appréciation du mouvement de 1968 par Waldeck-Rochet devient entièrement positive, signe de la convergence des luttes ouvrières et des mouvements antimonopolistes dont le Programme commun devra assurer la traduction politique. Le changement de ton par rapport aux excès de la dénonciation antigauchiste est saisissant.

Par conséquent, la rénovation waldéckienne était une rénovation profonde du point de vue stratégique, mais partielle encore du point de vue de la politique quotidienne ainsi que de la vie interne du parti, sans

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parler des rapports avec l'Union soviétique, c'est-à-dire qu'elle demeurait timide dans la liquidation de certains traits hérités de l'époque stalinienne.

Alors. ce qui s'est passé c'est que ce parti qui claudiquait, avec une jambe avancée. l'union. et une jambe encore raide, les rapports avec les Soviétiques. l'organisation intérieure du parti (des phénomènes comme l'ctffaire c;araudy. l'exclusion de Tillon encore en pleine période unilctire le confirment), s'est trouvé évidemment en porte à faux du jour où le Programme commun redonnait au Parti socialiste une certaine vitalité el méme lui permettait d'avoir un nouveau visage auprès des jeunes générations. y compris celles qui avaient été influencées par Mai oR

Dans ces conditions, pour citer Malberg, alors directeur de l'hebdomadaire du parti, France noul•e//e, (le bon Malberg. celui de la bonne période), le XXII" Congrès est venu trop tard. I.e XXII" Congrès c'est, après déjà une série d'échecs du Parti communiste face à la montée du courant social-démocrate , la tentative à la va-vite de réparer un peu certaines faiblesses , de prendre en compte l 'évo lution des choses sous l'i nfluence des victoires remarquables du Parti communiste italien. On entreprit donc un certain nombre d'a ménagements visant justement à redonner un peu de souplesse à cette jambe raide: c'est-à-dire que se développe une certaine amélioration de l 'ordre intérieur du parti due davantage à la pression des nouveaux adhérents qu'à une volonté délibérée de la direction, et surtout que commençe une remise en cause des rapports avec l'Union soviétique à partir du moment où l'URSS s'est opposée frontalement à la perspective d' une arrivée de l 'U nion de la gauche en France, soit par des polémiques officielles , soit par des démarches spectaculaires à la Cervonemko. Or ces deux éléments de renouveau étaient déjà fortement compromis lorsqu'ils furent partiellement mis en œuvre en 1976, essentiellement pour trois ordres de raisons.

Tout d'abord il faut dire que le XXIIc Congrès aurait été un grand congrès s'il était intervenu au lendemain de l'élection présidentielle de 1974, ce qui était le but originel de Marchais et de Kanapa, lorsqu'ils tentèrent une grande rénovation de la stratégie du parti avec la convocation du« Congrès extraordinaire» (XXIc) pour l'automne 1974. On sait que ce fut le premier échec explicite de la direction de Georges Marchais: le congrès désavoua le rapport du comité central de juin et lança la première grande offensive antisocialiste en règle, à la faveur du développement de la crise portugaise, le PCF se mettant à défendre inconditionnellement Cunhal au Portugal. Mieux, ce XXI!c Congrès aurait dû avoir lieu dès 1972. au moment de la signature du Programme commun: le parti eut alors été à même de capitaliser la confiance

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qu ' il avait naturellement acquise par son rôle dans_ la constitution de l'union et son implantation dans la classe ouvrière. Ce n'est pas ce qui fut fait: le XXII" Congrès intervient au contraire dans une période de concurrence avec le Parti socialiste, de refus de tout mouvement unitaire à la base qui aurait effectivement mieux ancré le Programme commun dans les masses. Je ne pense pas tant à des comités de base, qui me semblent souvent un peu mythiques, mais à des structures plus simples et pl us efficaces : - des formes d'unité d 'action intersyndicale telles qu'elles existent en Italie. Cette perspective n'a été défendue dans le mouvement ouvrier français que par Georges Séguy, fin 1978, au 40" Congrès de la CGT. sous la forme de la création d' un Comité national d'action : - des rapports concrets de travail avec les organisations socialistes de base, notamment à J'e ntreprise. On a su, par la suite, que dans nombre d'endroits les sections socialistes d 'entreprise ont très mal réagi à la rupture de l'union et auraient accepté volontiers notre programme de nationalisations si on ne les avait pas tant dénoncés comme des instruments de division (notamment au XXII" Congrès): - enfin, pendant toute cette période, rappelons-le, l 'ostracisme demeure total envers J'extrême-gauche. Je ne rappelle pas cet aspect parce que vous me donnez la parole, mais seulement parce que j'ai toujours pensé qu ' il était absurde de ne pas entretenir des rapports minimaux , fussent-ils polémiques quand le besoin s'en fait sentir, avec des organisations comme la vôtre, ce que font les camarades italiens et espagnols, ni plus ni moins. C'est d'autant plus nécessaire que le travail des militants d'extrême-gauche, dans la CFDT par exemple, peut avoir des effets bénéfiques en profondeur pour J'unité.

Deuxième ordre de raisons: la politique étrangère. Elle a, à mon sens, davantage été changée dans les comportements extérieurs qu'elle ne l'a été en profondeur. C'est un peu la limite d'un travail d'un homme pourtant exceptionnellement intelligent et acquis à des changements profonds d'orientation comme l'était Kanapa. Je déplore qu 'il n'ait qu'à l'extrême fin de son activité de dirigeant attaqué de front certains préjugés fondamentaux du parti, dans le domaine des rapports avec les pays socialistes ou de la lutte anti-impérialiste. Il a essentiellement tourné ces comportements par des gestes sp.ectaculaires, même si certaines formules nouvelles pointaient davantage. Je crois que Kanapa, qui connaissait très bien l'URSS, a été fasciné par le comportement khrouchtchévien. Par exemple, les modalités du X X le Congrès extraodinaire (non-renouvellement du comité central) sont trait pour trait celles du XXIc Congrès du PCUS. D 'où le goût des coups de théâtre à la Nikita : la « révélation » des camps en URSS après le passage d'un film à la télévision, la poignée de main Juquin-Piiouchtch, le

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compte rendu injurieux pour Brejnev du xxvc Congrès du PCUS par Francis Cohen dans 1 'Huma nit(;_ Par ces coups de trombone, on donnait des signaux au parti. mais cela ne s'est en aucun cas accompagné d'une transformation de l'attitude du parti. On a aussi parfois natté soit le chauvinisme, soit le gauchisme, soit un certain opportunisme de droite dans nos rangs. Quelques exemples : -la définition du régime Boumedienne en Algérie comme socialiste, et le lâchage des camarades algériens qui est l'exacte reproduction de l'attitude soviétique à l'égard des camarades égyptiens au temps de Nasser; -l'adoption de la force de frappe en 1977, qui me semble une position juste (d'autant plus qu 'elle affrontait explicitement un dogme soviétique: un parti communiste d'un pays capitaliste ne peut accepter la bombe atomique), a été défendue explicitement comme un moyen de défendre la France contre une agression de l'Allemagne de l'Ouest : vitrifions la Ruhr. Ce genre de prises de position révèle bien l'immaturité de notre direction.

Mais il y a plus grave, et ce point n'a cessé aujourd'hui de nous jouer des tours, c'est la critique de la politique de coexistence pacifique suivie par l'URSS qui permettait au PCF de dénoncer les tendances au statu quo. Cette position risquait de conduire au gauchisme pur et sim -ple, notamment dans l'appréciation des connits du tiers monde . Au moment où des tendances interventionnistes et aventuristes se développent au sein de la direction soviétique, les thèses avancées vers 1976 ont pour résultat de sanctionner des modifications de l'attitude soviétique qui , en Afghanistan par exemple. ne respecte certes pas le statu quo .

Ce que je veux dire, ce n'est pas que la politique de coexistence pacifique des Soviétiques soit réjouissante dans tous ses aspects, mais qu'il aurait été bien plus important d'aller au fond de cette politique, d'expliquer que l'URSS a des intérêts d'Etat, les uns légitimes les autres non, et que le mouvement ouvrier français devait chercher une articulation avec la politique de l'Union soviétique qui ne pouvait en aucun cas se traduire par un alignement, autrement dit, il fallait s'attaquer de front à la théorie de la stratégie mondiale à trois composantes, où le premier temps, comme la valse lorqu'elle est dansée par un hussard, est quand même le plus important : les pays socialistes; les deux autres composantes - mouvement ouvrier des pays capitalistes et mouvement de libération nationale- apparaissent comme seconds par rapport à cette réalité primordiale.

Le dernier point à considérer, c'est que les méthodes de rénovation du X X Ile Congrès, à cause de son caractère tardif et de ses timidités,

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sont celles du despotisme éclairé et qu'en particulier l'abandon de la dictature du prolétariat, qui partait sans doute d' une bon ne intention, a été le théâtre d'un débat idéologique désastreux qui a, en fait, chez les intellectuels, coupé en deux les éléments rénovateurs et créé la diversion d'un faux débat.

Je ne dis pas du tout que c'est un problème de faible importance qui s'est posé. Il y a eu des progrès dans la discussion à partir du moment où Balibar a écrit son ouvrage sur la dictature du prolétariat et qu'il a bien fallu 1 ui répondre mais, dans l'idée du parti, cet abandon de la dictature du prolétariat était beaucoup plus un mythe mobilisateur qu 'une analyse approfondie. Il fut en outre accompagné d'un débat sur la morale qui fait frémir rétrospectivement.

Je ne suis donc pas un partisan inconditionnel du XXIIc Congrès. C'est un congrès qui exprime, sans doute à un niveau supéneur, toute l'évolution de la stratégie du Programme commun depuis sa formulation par Waldeck , une stratégie qui consiste à réintégrer le Parti communiste dans le mouvement démocratique français, lui fair~ jouer un rôle central dans la rénovation de la société. Mais à aucun moment le pas qu i aurait été nécessaire pour que cette transformation devienne irréversible n'a été vraiment franchi. Le bond qualitatif qui aurait changé le parti n 'a pas eu lieu . Il n 'a pas eu lieu en 1965 : l'ouverture aux socialistes s'est accompagnée de la répression des étudiants communistes. C'est une grande catastrophe de l'avant-Mai. Il n 'a pas eu lieu en 1968 où Champigny a été accompagné de l'exclusion de Garaudy et de la bataille contre les communistes critiques de notre attitude en 1968. Il n 'a pas eu lieu en 1972 où le Programme commun n'a pas été transformé en un élément de mobilisation de masse à la base. Et il n'a pas non plus eu lieu en 19 76 où le XXII" Congrès a esquissé des question s mais n 'a apporté aucune réponse et aucun changement fondamental du parti ou de la qualité de l'union .

Cela dit, c'est quand même entre 1976 et les élections de 1978 que le parti a atteint une effervescence et un développement de masse dans ses forces militantes qu'il n'avait jamais atteints depuis très longtemps . Et là, il s'est passé quelque chose de très important dont la contestation au sein du parti est aujourd'hui une des héritière, mais pas la seule, car je pense que le parti dans son ensemble demeure marqué par cet épisode, d'où mon optimisme relatif.

Critique communiste.- Tu mets en évidence un certain nombre de tendances internes en lutte au sein du PCF, tendances de fait, sensibilités politiques, composantes politiques distinctes de fait. Pourrais-tu insister davantage sur ces grandes composantes ?

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Alexandre Adler.- Pour l'actif du parti. il n'y a pas de tendances et il y a une volonté profonde et ancrée qu'il n'y en ait pas. C'est d'ailleurs un phénomène du mouvement ouvrier auquel il me paraît difficile de s'opposer. L'importance des tendances dans le mouvement ouvrier russe avant 1914. c'est l'intelligentsia qui la crée. Par contre. la réticence de la classe ouvrière allemande à s'organiser en tendances dans la social-démocratie. même au temps des affrontements entre lassaliens et ex-marxistes. est une aspiration qui a un grand poids. Cela veut dire que pour 98 % des militants du parti. les tendances objectives qui traversent le parti existent en fait dans leurs propres têtes. faute de s'exprimer au grand jour. ce qui explique la malléabilité d'un certain nombre de cadres moyens qui expriment à la fois dans leur majorité certaines volontés de rénovation et certaines tendances conservatrices. De ce point de vue-là. le milieu social d ' une organisation du parti et la géographie. son environnement de classe. jouent · un rôle absolument décisif dans l'interprétation qui est donnée de la ligne. L'excès de centralisation. comme toujours lorsqu'il n'embrasse pas la vérité d'un parti. se traduit par un excès de localisme. En fait. le cœur même de la vie du parti. ce sont les fédérations. Le secrétaire fédéral. apparemment soumis au comité central et répétant la ligne. est en réalité un inventeur de la ligne. C'est là le retournement paradoxal d'un parti excessivement centralisé dans lequel les discussions de fond ne sont jamais développées pour telles . C'est lui. le secrétaire fédéral qui. finalement. parfois même de façon presque inconsciente. filtre ce qu'il veut faire passer de la ligne du centre et ce qui ne lui convient pas. Il s'arrange avec luimême. Ce processus est à moitié conscient. à moitié organisé.

Par exemple. j"ai milité dans le nord de la France. dans une région minière. où il y avait un palais de justice important et un Syndicat de la magistrature parmi les plus à gauche de France («on y emprisonnait les patrons»). Ce Syndicat de la magistrature comportait plusieurs sympathisants communistes. Un des magistrats de ce siège a été inquiété par Peyrefitte pour ses activités syndicales. Le député communiste a très bien défendu ce magistrat. Les magistrats ne demandaient qu'à avoir un contact avec le parti qui détenait tous les mandats de maires et de conseillers généraux de la région . Mais les réunions que le Syndicat de la magistrature organisait n'étaient fréquentées que par le PSU. l'extrême-gauche et la section socialiste. Pourquoi '? Tout simplement parce que le secrétaire de section mettait au panier toutes les lettres qui nous arrivaient. «Le Svndicat de la magistrature. on n'a rien a voir avec ces gens-là. !! C'est indirectement. parce qu'un magistrat m'avait demandé pourquoi on ne leur répondait jamais. que le député a su que les convocations arrivaient. Or. à ce moment-là. rien dans la ligne n'autorisait un tel repli sectaire. Cette petite histoire pour dire que le parti est

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beaucoup plus localiste qu'on ne l'imagine. C'est pourquoi l'homme clé dans le parti, c'est le responsable aux fédérations et les moments clés de l'élaboration du parti ce sont les comités fédéraux, qui sont beaucoup plus riches de réflexion politique directe que le comité central luimême. C'est des fédérations que monte l'« opinion du parti » sur la situation. On peut d'ailleurs plus ou moins la manipuler, comme lors de la préparation du XXIc Congrès ou des premières difficultés de la Nouvelle Critique. En ce sens, il y a des vagues de protestation qui viennent de l'actif du parti et, en même temps, la convention tacite qui est maintenue, et qui s'associe pour la plupart des cadres à l'idée même de la survie du parti, c'est qu'à aucun moment toutes ces remises en cause ne peuvent produire des divergences organisées exprimées de façon explicite.

Par contre, les divergences, là où elles existent, et on a tendance à les surestimer, c'est dans le milieu intellectuel, qui est un milieu où la concurrence objective des travailleurs intellectuels entre eux, les modes de l'insertion des intellectuels dans l'appareil idéologique de l 'Etat bourgeois ont profondément établi la concurrence individuelle, les clans, les sectes, les groupes ; de sorte qu'aujourd'hui , ce qui est bien ridicule, le petit noyau de l'opposition communiste se trouve encore divisé en gauche, centre, droite, centre-gauche et centre-droit, comme l 'intelligentsia russe de la grande époque, alors qu'il n'y a finalement entre nous aucune différence, sinon de complexion ou d'histoire personnelle.

Voilà comment cela se passe dans le parti . Cela dit, à un certain niveau, qui n'est ni le comité central ni le bureau politique à proprement parler, mais celui des dirigeants qui sont amenés à prendre des décisions d'ordre alternatif, il se situe effectivement des différences d'options qui , elles, sont conscientes et organisées et qui se répercutent. Le problème étant, pour tous ces dirigeants, de ne pas les exposer au grand jour. Il y a un homme pour ça, qui était spécialisé avant 1914 dans les replâtrages verbaux, c'était Kautsky. Kautsky était chargé de formuler des résolutions dans lesquelles des positions antagonistes devaient coexister, théoriquement. Eh bien, il est très important que des positions qui ne sont pas compatibles entre elles continuent de coexister dans un discours unifié. Or, aujourd'hui, ce qui prouve la situation de crise, nous avons frôlé à plusieurs reprises une situation où pratiquement des positions antagonistes s'exprimaient ouvertement. Et, pour la première fois aussi, un certain nombre de cadres importants, Henri Fiszbin, François Hincker, n'ont pas joué le jeu. Ils ont été éliminés de façon explicite pour avoir exprimé des positions incompatibles avec le degré de cohésion qu'on attend aujourd'hui dans l'appareil dirigeant du parti. Il existe effectivement depuis un certain temps un conflit fondamental de ligne. Mais pour les raisons que je viens d'exprimer, il ne

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traverse pas du tout le parti verticalement. Cela dit. cela n'empêche qu 'il existe un bloc relativement homogène , organisé et cohérent qui dispose d'un grand nombre de cadres. souvent de valeur. Ce bloc, c'est la gauche du parti. les camarades syndicalistes, les prosoviétiques, les partisans de la dictature du prolétariat. Critique communiste.- C'est-à-dire aussi les staliniens ... Alexandre Adler. -Oui, sauf que , comme ce sont de vrais staliniens, ils n'ont rien à faire de Staline lui-même. Ce ne sont pas des gens comme cette dame sulpicienne, Jeannette Versmeersch, qui pleure devant les statues du maréchal. Pour eux, ça ne veut rien dire . ce n'est pas ça qui est important. Ce qui est important, c'est que le parti représente les ouvriers, qu'il s'occupe de la classe ouvrière et de la classe ouvrière seule . C'est une ligne anarcho-syndicaliste, fondamentalement, et seulement secondairement prosoviétique. Il y a d'ailleurs des critiques de la ligne eurocommuniste de la politique étrangère qui continuent à favoriser l' Union de la gauche à l'intérieur.

Peux -tu préciser ce que tu entends par anarcho-syndicalistes ? Dans ce cas précis ? Alexandre Adler. - Il arrive que des groupes minoritaires expriment, presque expérimentalement, une tendance donnée dans une pureté chimique que l'on trouve difficilement dans un grand parti où toutes sortes d'incursions du réel viennent en contrarier la manifestation . D'un certain point de vue, l'ouvriérisme et le populisme du parti s'expriment parfaitement dans Lutte ouvrière . L'économisme ouvriériste part de cette idée fondamentale qui est partagée par une majorité de travailleurs que la classe ouvrière n'aura jamais le pouvoir. C'est une idée très simple que Freud expliquait de la façon suivante : il est beaucoup plus simple de penser qu'on sera toujours vaincu que de penser qu'on pourra gagner un jour. L'idée qu'on puisse gagner, c'est une affirmation de soi qui représente toute une morale nouvelle. L'idée qu'on est vaincu, c'est une idée forte , matérialiste, au sens du matérialisme mécaniste, qui a pour elle toutes les apparences de la réalité . Et à partir de là , il faut bien s'organiser pour limiter l'ampleur de la défaite. C'est comme cela que l'Eglise méthodiste a été la première grande organisation ouvrière de l'histoire de l'Angleterre au XVIIIe siècle. C'est pour ça que Lutte ouvrière est une organisation increvable. Elle n'a d'ailleurs aucune sympathie pour Tillon ; je ne sais pas si vous avez remarqué, mais Lutte ouvrière, à plusieurs reprises, a écrit que les cadres prosoviétiques du PCF sont des gens qui sont plus sympathiques, plus prolétariens que

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les autres, même si leur attachement à l'Union soviétique est erroné. En soi , ce n'est pas faux . C'est, si vous voulez, la vérité cynique. D'où la condamnation de Tillon par Lutte ouvrière. Il est évident que quand Laurent Fabius sera ministre, il y aura encore des ouvriers qui tourneront des boulons. Si on insiste beaucoup sur cet aspect des choses, on peut évidemment mobiliser un esprit de classe très fort. C'est à peu près ce que la majorité des adhérents des syndicats anglais pense.

A partir de là, il ne faut pas se gêner. La force du parti, c'est de prendre son parti du blocage, mais de dire aussi, comme le fait Krasucki dans la CGT, nous, nous organisons les luttes, et les luttes dureront très très longtemps. C'est l'anarcho-syndicalisme profond, c'està-dire qu'il consiste à admettre que la classe ouvrière n'est pas la classe dirigeante, que la classe ouvrière ne doit pas s'embarrasser de l'Etat, parce que chaque fois qu'elle entre si peu que ce soit dans l'Etat, c'est un piège qui se referme sur elle. Elle a des intérêts fondamentaux de classe, qu'elle défend ; en tant que telle elle peut élargir ses alliances, en ce sens que les petits commerçants, les petits artisans, les paysans pauvres , toute la masse des paumés, des déclassés, sont évidemment avec elle, et elle exprime le point de vue opposé à la bourgeoisie . Gramsci appelait ça le moment économique-corporatif du prolétariat, dont le guesdisme a été une des expressions dans le nord de la France à côté de l'anarcho-syndicalisme qui , curieusement dans l'histoire française, avait davantage de prétentions hégémoniques et donc était plus porteur d'avenir, mais ça ce serait un autre débat.

Ce qui est important, c'est que cette tendance profonde du parti a une force pour elle. La deuxième chose que Gramsci avait notée dans ce passage sur l'économisme et le corporatisme, c'est que ce genre d'idéologie ne peut pas exister sous une forme nue, sinon dans le cas limite du syndicalisme américain. Ce n'est pas qu'il n'y ait pas des phénomènes de syndicalisme américain dans le parti et dans la CGT, notamment vis-à-vis des travailleurs non qualifiés, dans l'existence de syndicats forts, de syndicats de métier. Je pense en particulier au poids de certaines organisations comme le Livre, qui n'a accepté des dirigeants communistes à sa tête que très récemment, les dockers, notamment à Dunkerque, qui étaient favorables à la dictature du prolétariat massivement et contre l'organisation d'un syndicat maritime distinct des dockers ; ce qui fait quand même un ensemble assez cohérent de positions. Il existe donc des tendances de ce genre, mais ce n'est pas fondamental. Le mouvement ouvrier français est beaucoup trop politisé, idéologisé, pour que ce syndicalisme pur puisse. l'emporter.

En réalité, le sectarisme se développe aussi à travers une idélologie. Avant 1914, que pouvait être cette idéologie ? C'était, selon Gramsci, la théorie de« l'écroulement du capitalisme». Certes, l'histoire est con-

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tre nous, mais les lois économiques, inévitablement, conduisent à l'effondrement de la société bourgeoise et donc. de ce fait, « marchent pour nous». Maintenant, la loi économique fondamentale a été remplacée par un fétiche beaucoup plus solide parce qu'il est tangible, on le voit à la télévision, c'est Brejnev. ce sont les pays socialistes qui construisent la société sans classes sur un tiers de la planète. Donc il y a une grande force dans cette tendance.

Premièrement, elle formule une partie de la vérité. qui est que, manifestement, s'il était aussi facile de prendre le pouvoir dans un pays capitaliste développé, ça se saurait.

Deuxièmement, elle a pour elle un esprit de classe profond, un dévouement sans bornes à la classe ouvrière, à ses intérêts. et la possibilité de recruter en permanence sur cette base, mais avec un « turn-over » important (comme dans Lutte ouvrière, d'ailleurs), des cadres qui sont de véritables animateurs de la résistance de masse. Par exemple, ce qui s'est passé en Lorraine, dans le Midi, à Marseille notamment avec la réparation navale, ou même les luttes des viticulteurs vont apparemment dans le sens défendu par la gauche du parti. Ces bases d'implantation existent et se développent et on sait très bien que le parti est le seul à les organiser.

Troisièmement, cette tendance a en plus une direction intellectuelle qui, j'attire votre attention là-dessus, n'est pas négligeable. Comme nous sommes des intellectuels, nous considérons que les milieux parisiens qui écrivent sont quand même plus malins que les permanents qui agissent. Ce n'est pas du tout prouvé. Les forces intellectuelles à l'intérieur du parti, les cadres les plus remarquables, sont des gens qui eux, ne sont pas des anarcho-syndicalistes dans le sens classique mais qui ont conservé une certaine mentalité kominternienne, ou kominformiste, c'est-à-dire qui considèrent que les rapports avec l'Union soviétique sont fondamentaux, que l'on vit une révolution mondiale, que la solidarité des partis révolutionnaires, c'est quand même infiniment plus important que les petits arrangements avec le Parti socialiste au jour le jour. Ce sont des gens qui ont là aussi pour eux un certain esprit de classe, celui de la gauche, bien entendu entièrement déformé par ce que peuvent être aussi les accommodements avec des forces au pouvoir dans les pays socialistes. Tout cela est sans nul doute susceptible d'exercer un attrait sur les cadres moyens, sur la jeunesse et sur les militants. Je ne dis pas ça par délectation morose mais pour bien savoir à qui nous avons à faire. Ce sont les imbéciles qui sous-estiment ou méprisent leurs adversaires. En face, absence de justification théorique quelconque à l'eurocommunisme en dehors de considérations très générales sur la petite propriété et le caractère national, l'absence de réflexion en profondeur sur la démocratie, en dehors du livre de Lucien Sève sur les

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communistes et l'Etat, c'est tout de même frappant. Ajoutez à cela qu'il y a des tragédies propres au parti français. La disparition d'un corps de dirigeants révolutionnaires qui, malheureusement, a été éliminé, c'està-dire les cadres FTP, lors du ne Congrès en 19 50 autour de l'affaire Marty-Tillon, puis enfin les derniers à l'occasion de l'affaire Servin-Casanova. Enfin la crise de l'UEC qui a tari complètement l'irrigation du parti en jeunes intellectuels révolutionnaires au cours des années soixante et qui a créé un immense vide dans cette génération (même ceux qui sont restés au parti, comme Balibar et quelques autres disciples d'Althusser, se sont et ont été toujours conçus comme oppositionnels, ayant pour la direction du parti la sympathie que Pascal avait pour l'épiscopat français de son temps). En fait, il s'est instauré un vide intellectuel profond et donc une absence dé débat idéologique et politique qui a pesé très fortement en 1978. La culture politique du parti n 'était pas au niveau de la situation réelle, c'est le moins qu'on puisse dire . Si vous considérez l'Italie ou l'Espagne, au contraire, c'est la récupération de cadres venus de l'extrême-gauche ou des mouvements de jeunesse qui ont irrigué en permanence le parti et fourni a vec d'autres expériences une autre conscience de soi à la masse des militants. Ce processus a été timidement enclenché vers le XXII" Congrès mais on ne peut dire qu'il ait joué un grand rôle par rapport aux besoins qui étaient immenses, et par rapport à l'enracinement militant et d'appareil de cette profonde tendance « économiste de classe », il était absolument insu ffi sant. Critique communiste.- Si on prend ta typologie, la tendance que tu appelles rénovatrice a dominé jusqu'en 1974-1975 ... Alexandre Adler.- Oui. Elle a commencé à entrer en difficulté dès 197 4, dès l'élection présidentielle, à la fois devant les succès du Parti socialiste et devant la crise mondiale qui mettrtient en rri"e <;on discours. Critique communiste.- Et cela se concrétise au moment du congrès extraordinaire ... Alexandre Adler.- C'est ça. Le congrès extraordinaire. le :\:\ r•. qui devait être le couronnement du waldéckisme. c'est-à-dire la réalisation définitive de la perspective de, Champigny avec son élargissement de la stratégie démocratique et ses conséquences dans les rapports avec les Soviétiques, s'est effondré. Le dernier étage de la fusée n'est pas parti. Bien au contraire, le XXI• Congrès extraordinaire a été l'occasion, à la faveur du Portugal. de la réapparition d'une forte tendance ouvriériste prosoviétique, la tendance prolétarienne. qui a gagné ce congrès. c'est-

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à-dire en a annulé les principales conclusions, puis a commencé une otfensive d'une extrême vigueur contre le Parti socialiste, paralléle au développement de la crise politique au Portugal dans le cours de l'hiver 1975 . Critique communiste.- Et l'attitude de l'URSS dans l'évolution des rapports de forces entre les différentes sensibilités internes ? Alexandre Adler.- L'attitude de i Union soviétique. je ne la connais pas, mais si j'étais dirigeant du Parti communiste de l' Union soviétique. je serais évidemment contre l'éclatement idéologique du Parti communiste français. Par conséquent, même si les sympathies de l'URSS vont à la tendance «prolétarienne», je ne pense pas qu 'elle veuille pousser jusqu'au bout la lutte, par exemple aboutir à une scission du type grec , même si , par la suite, le parti communiste de l'intérieur qui résulterait d'une scission de ce genre serait réduit à la plus simple expression com -me son homologue hellénique . Critique communiste.- Ils ont essayé de le faire avec les Espagnols. Alexandre Adler. - Mais l'Espagne, c'est tout autre chose. Et puis, aujourd'hui, cela ne semble plus être la volonté des Soviétiques. Je ne pense pas du tout qu 'aujourd 'hui l'URSS veuille modifier la direction du PCF, elle ne le pourrait d 'ailleurs en aucune maniére, ni même contribuer à ce que l'on en vienne à une bataille de lignes fondamentale . Par contre, au moment le plus grave, c'est-à-dire entre 1974 et 1978, ils ont multiplié les pressions directes, violentes contre Geocges Marchais personnellement et surtout contre un certain nombre de décisions qui ont été prises par la direction du parti. Je pense que ces pressions n'ont pas eu une influence énorme. En France, le rapport de forces se joue sur des questions internes. il y a dans le mouvement ouvrier français des tendances suffisamment profondes pour que le cours actuel ait été pris sans que les Soviétiques y soient pour grand-chose . Cela dit, bien sûr, ils se réjouissent de la ligne actuelle. Pour autant qu'elle conforte leur place privilégiée dans le mouvement communiste international. Attendons la suite, en URSS notamment. Mais je ne crois pas que les Soviétiques veuillent continuer encore, pousser la lutte jusqu'au bout, juqu'à obliger ceux qui ont été trop engagés dans la ligne eurocommuniste à faire amende honorable. Ils ne veulent pas la crise du parti, e~ je ne pense pas qu'ils exercent une pression énorme sur lui. Outre qu'ils ont toutes les raisons d'être satisfaits aujourd'hui, tous ne veulent pas claquer définitivement la porte à l'eurocommunisme.

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Critique communiste.- Comment expliques-tu le retournement du ra):Jport de forces. que la tendance Marchais se soit fait battre en 1975, même en fin 1974? Alexandre Adler.- Depuis 1974. depuis le X X le congrès, il existe dans le Parti une opinion qui s'exprime fortement, qui ne veut pas de l'Union de la gauche, ou qui veut l'Union de la gauche à des conditions draconiennes. Cette tendance est encore minoritaire pendant tout le processus de 1977. Mais elle est suffisamment forte pour que Marchais soit obligé à plusieurs reprises de violer la discipline du parti en utilisant des annonces télévisées pour un certain nombre de changements qui étaient nécessaires pour l'entrée au gouvernement avec les socialistes. Par exemple, l'annonce de l'acceptation du Parlement européen à la télévision, puis l'adoption sans véritable débat du rapport Kanapa sur la bombe atomique, alors même qu'Elleinstein qui avait fait une déclaration de ce genre quelques mois auparavant avait été désavoué officiellement par un communiqué du bureau politique. Donc il y a une période d'extrême tension. A partir de cette situation où le Parti communiste n'est pas seul en France, nous avons le jeu de Mitterrand et de la direction du Parti socialiste qui ont fait une analyse qui, à mon avis, était la suivante : le Parti socialiste gagnait quoi qu'il arrive , c'est ce que le Nouvel Observateur titrait à la veille de la rupture il lui fallait montrer qu'il avait le sens de l'Etat. En France, avoir le sens de l'Etat, ça consiste à montrer qu'on est capable de casser la gueule aux ouvriers en toute circonstance. Pour montrer que Mitterrand était un homme d'Etat, il n'a pas cédé au Parti communiste. Circonstance aggravante, il a pris le PC pour le CERES, il a cru que ça se passerait bien . En outre, il a pensé que les électeurs allaient lui être reconnaissants de cette manifestation de fermeté qu'il a organisée manifestement en septembre 1977.

Alors le chemin est le suivant: la direction rénovatrice du parti est prise entre un Mitterrand, qui tape sur elle avec un marteau pour la faire plier, et l'enclume qui est la tendance prolétarienne dont j'ai déjà expliqué qu'elle ne bougerait pas. Le point clé étant l'article de Roland Leroy dans le Monde sur les exemples du passé. sur les trahisons de la social-démocratie en 1936 et en 1945, alors même - on est en plein mois d'août- que les discussions doivent continuer. L'article est désavoué par Marchais lors d'une interview à la télévision quelques jours plus tard. A ce moment-là, le petit jeu qui s'est fait entre Mitterrand d'un côté et Leroy de l'autre, en tous cas entre ce que les socialistes savent des réticences au sein du Parti et leur petit jeu. a bien fonctionné. Je crois que les larmes de Marchais au moment de la rupture sont parfaitement sincères. C'est alors que s'est écroulée une ligne qui conti-

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nuait, que Marchais continuait à vouloir. Il a voulu le compromis en septembre. Ensuite, les trois mois qui précèdent la conférence nationale et qui sont marqués par les plus fréquentes apparitions d'Elleinstein -c'est à cette époque qu'on dit qu'il faudrait des milliers d'Elleinstein -,la réaffirmation de l'eurocommunisme, la volonté ùe coller aux Italiens montrent que, même dans cette situation difficile, le groupe dirigeant du parti, Marchais, Fiterman, Kanapa, Paul Laurent, Piquet, essaie de maintenir ce qui peut l'être, c'est-à-dire mène une bataille en recul, mais une bataille quand même contre le sectarisme montant.

Deuxième étape, c'est le lendemain des élections. Le parti a tenu pendant toutes ces élections sur une ligne qui était: nous voulons aller au gouvernement, mais pas par n'importe quels moyens. Déjà, à ce moment-là, le phénomène de difraetion locale a joué, c'est-à-dire que la campagne a été conduite sous des formes très différentes régionalement, et elle a déjà donné lieu à des phénomènes fractionnels, comme les appels à ne pas voter socialiste au deuxième tour qui sont limités à certaines régions, ce qui prouve que ce sont des ballons d'essai locaux et non pas le résultat d'une ligne organisée et machiavélique de la direction du parti.

Et lorsque la discussion éclate, elle fait apparaître la potentialité d'une division du parti en deux qui, semble-t-il , a gagné aussi la direction. A partir de là, les partisans de la discussion -et il y en avait, y compris au plus haut niveau- ont déjà perdu . Lorsque la discussion fait apparaître cette forte tendance prolétarienne qui s'exprime partout- pas de discussion, de l'action- la machine est enclenchée selon le principe : je suis leur chef, il faut bien que je les suive. Alors les partisans de l'eurocommunisme perdent sans cesse du terrain. Et le coup de grâce vient non pendant le débat du X X mc Congrès avec le bilan positif des pays socialistes (qui était un point assez ambigu) et somme toute acceptable mais avec la remise en cause de la démarche programmatique, c'est-à-dire la remise en cause de Champigny : il était erroné de signer un programme commun, il fallait maintenir le parti dans son autonomie de classe, ne pas se lier avec un programme, ne pas se lier dans une démarche d'alliance organique avec les socialistes. Critique communiste.- Est-ce que cela a été dit publiquement ? Alexandre Adler.- Oui, d'abord dans un article de Fierman, prudent, destiné à en conjurer d'autres plus durs et simultanément dans l'analyse que Jean Burles a faite du réformisme dans laquelle il explique que le Parti socialiste intervient de l'extérieur du mouvement ouvrier au sein de ce réformisme. Donc on est toujours pour l'alliance avec les forces réformistes, mais sans le PS tel qu'il est; c'est l'union à la base

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de la troisième période, et c'est la critique du Programme commun. De façon moins rétro, c'est tout simplement le ralliement à la ligne portugaise, puisqu 'on sait -c'est le principal reproche que je leur feraique les communistes portugais ont toujours refusé les possibilités de programme commun qui existaient avec les socialistes portugais au début de la révolution d'avril, en disant qu'il n'existe qu'un seul programme, celui du M FA. Ce qui était le moyen de casser l'union de la gauche dès le départ, pour s'en remettre à la bienveillance des adjudants de la base du MFA . Aujourd'hui, c'est la ligne de refus du programme, de la uÉ.marche programmatique qui a été exprimée dans le livre de Damette u Scheibling sur l'autogestion, ce qu'on pourrait appeler de la cuisine italienne sans sauce. Lorsque aujourd'hui, le parti affecte un langage basiste, refusant tout engagement programmatique, il habille un refus sectaire de l'union des oripeaux du mouvement social issu de 1968 . Après tout, le PC! est parvenu à organiser un vaste rassemblement social sans superstructure politique de sommet qui lui corresponde. Quel beau rêve, surtout si les vertus françaises nous évitent la Démocratie chrétienne et les Brigades rouges par surcroît. J'ironise mais sans amertume car je trouve encourageant pour l'avenir qu'une ligne économiste cherche à se dire dans la thématique de l'autogestion, de la démocratie de base, de l'autonomie des masses. C'est en cela que la dialectique au sein du Parti communiste n'est pas achevée. Mais c'est sur ce point du . programme que se situe le grand tournant. Autrement dit, une défaite stratégique face au Parti socialiste, qui a voulu effectivement casser l'Union de la gauche (d'ailleurs Bérégovoy s'en vantait encore récemment en disant que ce n'est pas Rocard qui avait rompu l'Union de la gauche mais Mitterrand), suivie d'une montée de tous ceux qui maugréaient devant le nouveau cours en présentant la note au nom de leur passé, au nom des traditions du parti, et troisièmement les capitulations de la direction devant les exigences qu'elle ne sait ou ne veut combattre de front, même si , par exemple, au comité central de mai 1980, Paul Laurent a dans son rapport modéré le vertige autogestionnaire et rappelé la vocation de la classe ouvrière à gouverner, ce dontje lui sais gré. Crtique communiste.- Que peut-on attendre aujourd'hui du PCF? Alexandre Adler.- Le parti est né à trois reprises . Il y a une naissance qui est trop belle pour être vraie, c'est la naissance de Tours : 65 % des mandats, le grand parti de la classe ouvrière. Pour les congressistes de Tours, c'est un nouveau 1905, c'est l'union avec les syndicalistes de la CGT, c'est un grand parti majoritaire. Un jour. nous arriverons à ce parti de Tours. mais ce n'est pas pour demain.

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Ensuite on retombe dans les dures réalités. c ·est la deuxième naissance qui se situe vers 1922-1923. C'est un parti de cadres, bolchevisés , qui suit la tradition du syndicalisme révolutionnaire mais en le traduisant sur le plan politique et qui agrège un certain nombre d'autres forces . C'est un parti qui, même lorsqu'il ne menait pas la lutte «classe contre classe », était profondément marqué par cette tradition des trois « anti »: anti-impérialisme, antimilitarisme, antiparlementarisme. auquel il faudrait ajouter antisocialisme.

Et puis il y a une troisième naissance, c'est 1936 . Naissance déjà marquée par l'ombre du stalinisme triomphant, c'est cette naissance qui donne Nizan, Lefebvre, Politzer, et ce n'est pas peu de choses dans l'histoire du marxisme français. Et Cogniot, et notre grand Maurice Thorez. Au passage, je pense que la « déthorézisation » actuelle est vraiment une mesquinerie sans nom. Il vaudrait mieux respecter lamémoire de Thorez et rompre vraiment avec un certain passé. Ce parti-là, avec tous ses défauts, est un parti de masse, né grâce à J'expérience du Front populaire, qui vise à transformer la classe ouvrière française en classe ouvrière hégémonique . Fondamentalement, c'est pour cela que le parti n'a jamais complètement versé dans une position de repli. Il y a en France une classe ouvrière qui est candidate au pouvoir, qui est certes minoritaire ou plutôt jamais totalement majoritaire , mais qui est candidate à la transformation de la société tout entière. Grâce à cette position fortement politisée, le PCF a débordé très largement la notion étroite de mouvement prolétarien, au sens strict, pour devenir dans les faits un parti de rénovation démocratique ouvert sur toute la société. Ce qui serait très souhaitable, ce serait la combinaison de cette poussée hégémonique avec les tendances prolétariennes du mouvement français qui, depuis la Commune, sont très fortes . C'est le rêve de Jaurès , pourrait-on dire. Il faudra des luttes de classes très dures et très complexes pour le réaliser. Mais, effectivement, le PCF, à certains moments, a pu représenter une préfiguration de tout cela, notamment en 1936-1938 et entre 1942 et 1948. Du coup, je ne pense pas qu'il soit donné à une direction, quelle qu'elle soit, de balayer tout cela. C'est au-dessus des forces humaines d'une direction , et celle-ci ne serait sûrement pas unanime à le vouloir .

Ce qui signifie, par conséquent, que, lorsque le parti, comme il le fait actuellement, s'engage sur une ligne de refus du pouvoir, de division permanente et durable avec le Parti socialiste, il va connaître des craquements comme il n'en a jamais connus, qui ne se traduisent pas nécessairement par des départs massifs de cadres sinon d'adhérents -les militants ouvriers, eux, restent accrochés à l'organisation- ou par un effondrement, mais par une situation inédite. Il arrive parfois que l'avenir n'ait jamais existé.

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Cela dit, cette situation de trouble durera d'autant plus que n'existeront pas les perspectives politiques, organisées et théoriques , qui cette fois-ci répondront à un certain nombre d'inquiétudes des militants du parti . Et cette ligne du parti continuera d'abord tant que le vieil objectif, le vieux mythe de casser le Parti socialiste durera .

Or, en France, il y a une tradition qui consiste à minimiser en permanence l'existence d'un courant réformiste. Depuis la Commune, on pense que la classe ouvrière n'est pas concernée par le réformisme. A chaque fois, la montée du Parti socialiste ou de courants réformistes dans la classe ouvrière, ou encore le recentrage de la CFDT, ce sont des accidents, et on pense qu'on peut redresser le cours rapidement. Ce qui permet de passer du sectarisme sans nuances jusqu'aux effusions de l'unité organique . On se refuse à considérer le Parti socialiste dans son existence durable . Je n'ai jamais cru que le Parti socialiste était en faillite. Il ne fléchira pas et il ne cassera pas. C'est une force durable avec laquelle il faut compter. La première perspective, c'est donc qu 'il y a it une vraie prise de conscience de ce fait.

La deuxième perspective, c'est une transformation théo rique . De ce point de vue , le PCF ne fait pas exception . L'ensemble des partis eurocommunistes n 'ont pas une approche suffisamment fine , juste. de la réalité du monde capitaliste aujourd'hui. Il y a certes des avancées importantes , par exemple les réflexions de Trentin sur le rôle de masse et le rôle révolutionnaire du syndicalisme dans une société capitaliste aujourd' hui , certaines réflexions qui ont pu être faites en Italie sur l'appareil d'Etat, autour d'Jngrao, également une approche plus diversifiée des différentes forces internationales.

Mais par rapport à la théorie économique (qui est quand même un point extraordinairement important du marxisme), il y a un retard très important du mouvement ouvrier. De plus, il n'y a pas de véritable ap -proche de l'Etat. Il y a des tentatives importantes- je ne veux pas dire que tout reste à faire- mais le mouvement ouvrier communiste en Europe ne s'en est pas du tout emparé. Et si l'eurocommunisme pose toutes sortes de questions , il faudrait quand même , de temps en temps , fournir des réponses. Il faudrait que le marxisme ait une capacité de prise sur la réalité qu'il n'a plus. Pour reprendre ce que disait LéninP dans son article sur ia portée du matérialisme militant : « Qu'on cesse de faire du marxisme combattu. qu'on fasse un peu de marxisme combattant''· ce qui n'est pas absolument impossible ni délirant.

Or, quand le Parti communiste français était en fait la principale force politique qui influençait les autres, il était certes incapable de produire cette théorie, mais il la produisait chez d'autres . Relisez le Sartre de la Critique de la raison dialectique, la réponse que Levi-Strauss fait à Sartre en se réclamant du marxisme dans Anthropologie structurale, reli-

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sez les premiers textes d'Althusser, Sebag, Godelier, pour ne citer que cela. Ainsi que les débats historiques du début des années cinquante, ils sont infiniment supérieurs à ce que l'on peut dire aujourd'hui, même si tout n'est pas à garder. On a fait des éloges larmoyants de ce pauvre Sartre, qui n'en demandait pas tant, qui m'ont paru particulièrement déplaisants parce que personne n'a beaucoup parlé de ce que Sartre à écrit, de ce qu'il considérait lui-même comme essentiel dans son travail. Or Sartre, comme beaucoup d'autres intellectuels, avait appris une toute autre leçon que celle que l'on nous inculque aujoud'hui. Pour lui, il s'agissait d'essayer de transformer la société à partir du marxisme. C'est vrai de Sartre, de Merleau-Ponty, de tout ce qui comptait dans l'intelligentsia française, et ce n'était pas peu de choses. Aujourd'hui , si ce travail d'accumulation théorique n'est pas fait, il manquera au mouvement ouvrier des instruments très importants.

On arguera que les masses interviennent dans l'histoire avec des organisations. Mais, en fait, les organisations ne se créent pas, elles existent. Je pense que le Parti communiste continuera à lutter, et je suis suffisamment optimiste sur la situation pour penser que la dialectique des luttes que le PC est obligé d'engager, d'autant plus que maintenant il a opéré cette rectification de caractère prolétarien , le conduira très vite de nouveau à cette question essentielle du pouvoir politique. Comment par exemple mener la bataille qu'il a menée sur la sidérurgie (d'ailleurs avec des arguments anti-CFDT qui étaient erronés à mon sens) sans se trouver très vite confronté à la question du pouvoir d'Etat, à la nécessité de son renversement, du moins du renversement de la politique économique actuelle, donc à la question de la nationalisation de la sidérurgie, d'une politique alternative, etc. Comment poser la question des libertés, celle des radios libres (avec ce qui s'est passé récemment : saisies, arrestations de militants) sans poser la question d'un vaste rassemblement démocratique pour défendre les libertés. De fait, la réalité conduit à plusieurs reprises le parti à rectifier son orientation dans la mesure où il est touché au cours de son activité fondamentale. Dans d'autres domaines, qui ne touchent pas encore profondément la classe ouvrière, comme le mouvement des femmes ou les questions de politique extérieure, il peut se permettre de iouer l'isolement même s'il prend des coups sérieux à cette occasion. Mais dans les domaines fondamentaux, il est bien obligé d'en passer par le ralliement unitaire. Or, ces militants qui sont d~ns l'action n'ont pas besoin de porte-voix pour raconter leurs hauts faits, mais ils ont besoin de davantage de lumières. Ils ont besoin de s'orienter dans la politique, de savoir ce qu'est réellement la crise que nous traversons. Et je crois que les intellectuels marxistes ont d'abord comme but de s'adresser à la masse de ces cadres ouvriers et de leur fournir modestement des éléments de réflexion, en

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cherchant bien sûr à apprendre tout d'abord de leurs luttes.

La deuxième chose que je pense à propos des organisations, c'est que l'expérience de l'extrême-gauche ne s'est pas perdue. On fait beaucoup de cas de ceux qui sont devenus des nouveaux philosophes. C'étaient déjà les pires éléments en 1968 ou en 1972, ce sont les pires aujourd'hui. Mais l'expérience de l'extrême-gauche en France est très importante, et elle ne se résume pas à la contestation culturelle de la Gauche prolétarienne. De ce point de vue-là , la Ligue communiste, qui est finalement la seule organisation sérieuse de l'extrême-gauche qui ne soit pas tombée dans le sectarisme, a des responsabilités particulières. Pour reprendre l'acte d'inculpation des procès de 1938, le bloc des trotskystes et des droitiers représente quand même un espoir, quelque chose d'important dans le rassemblement des forces qui sont pour l'unité du mouvement ouvrier et la reprise de perspectives politiques dans un sens qui ne soit pas réformiste (j'emploie les termes les plus larges et les plus vagues , pour l'instant). Forcément, pour nous tous , c'est un pas difficile à franchir , parce que c'est se rencontrer entre gens qui n'ont pas eu les mêmes analyses à plusieurs reprises. C'est de ce point de vue que je regrette un certain nombre de lenteurs, d'hésitations à caractère sectaire dans l'attitude ce certaines organisations d'extrême gauche . Par exemple, essayer de créer un bulletin à l'intérieur du Parti communiste, de répandre des lumières par des méthodes souterraines parmi un certain nombre d'opposants communistes , je crois que c'est encore infiniment plus bête que ça n'est méchant, mais il ne faut pas continuer. Les grandes manœuvres du 1er Mai n'ont pas eu non plus un effet particulièrement réjouissant. Il est plus facile de casser le mouvement d'union dans les luttes que de l'aider à se développer sans sectarisme. Je pense qu'il y a beaucoup de communistes opposants ou d'anciens communistes qui sont prêts à faire de gros efforts pour vous rendre présentables dans ce pays, « salonsfahig » comme on dit en allemand, mais il faut y mettre du vôtre. Il faut que la Ligue communiste abandonne un certain nombre d'idées trotskystes, qui certainement l'ont aidée à vivre dans des circonstances très difficiles, l'entrisme par exemple (mais ce serait un long débat). Par contre, sur la base de ce que vous dites explicitement. c'est-à-dire l'unité du mouvement ouvrier, et sur le travail que font vos militants dans les syndicats, dans le respect toutefois de l'indépendance syndicale, on peut arriver non seulement à un dialogue qui est intéressant mais aussi à une coopération effective et militante à laquelle moi je suis prêt.

J'estime assez ce que la Ligue a pu représenter, surtout dans la période d'effondrement de l'extrême-gauche. C'est un pôle militant, non sectaire, qui a tardivement mais finalement bien vu le danger que représentait la division du mouvement ouvrier, qui a toujours défendu la

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nécessité d'un travail syndical respectueux de ce qu'est le syndicat et qui a toujours eu une vision des luttes de classes internationales (c'est peut-être le plus important) qui n'est pas attachée par une vision sectaire et partielle des choses. En particulier, j'apprécie énormément votre position sur le Nicaragua et la polémique que vous avez ouverte avec les «vrais trotskystes» de l'OC! sur cette question .

Critique communiste.- Quand tu fais l'apologie raisonnée de Maurice Thorez, quand tu fais référence aux insuffisances de l'eurocommunisme, ne penses-tu pas que, aussi bien dans la pratique de Thorez quand il avait les coudées franches que dans l'eurocommunisme, il y a non seulement des insuffisances mais aussi énormément d'ambiguités par rapport au déroulement des 1 uttes dans les rapports que le mouvement ouvrier peut entretenir avec l'Etat? Alexandre Adler.- Je suis d'accord avec ce que tu dis pour une raison trés simple, et c'est là que je vais me montrer d'un trotskysme orthodoxe pour une fois . C'est que les expériences de lutte qui se sont développées dans les années trente et quarante, et qui constituent finalement le capital de base de l'eurocommunisme -tentative qui ne fait que rendre cohérentes et complètes des intuitions de Thorez et de Togliatti-, ces tentatives se situent déjà en aval du grand échec historique des années vingt , c'est-à-dire de l'échec de la révolution allemande et d' une révolution européenne qui se serait développée en fonction de la révolution allemande .

Il est évident que la question de l'Etat, la question du rapport entre les luttes, l'organisation des masses et les institutions parlementaires représentatives avaient été posées sous une forme beaucoup plus profonde et importante par Rosa Luxemburg et la gauche allemande dans la période révolutionnaire du mouvement ouvrier allemand. Entre 1907 et 1923, s'il y a une vraie force de Gramsci, c'est que, au début des années trente, mettant en avant un certain nombre de jalons du Front populaire, il est, lui, traversé dans ses formulations par l'expérience révvlutionnaire des années vingt, les occupations d'usine d'Italie du Nord ou d'Allemagne. Si on lit Gramsci, Otto Bauer et Rosa Luxemburg, pour prendre les trois noms les plus importants de cette période du marxisme, on se rend compte que chez eux la perspective d'une prise de pouvoir démocratique et « hégémonique » par la classe ouvrière n'est pas entachée par la perspective d'un compromis avec l'Etat, de la récupération du réformisme ouvrier. Ce qui, par contre, fait que dans les années trente les expériences sont demeurées limitées, c'est que les perspectives démocratisantes qui sont nées à ce moment-là l'ont été dans une période de régression d'ensemble du mouvement ouvrier, à la

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fois à cause de ce qui se passait au même moment en Union soviétique et à cause de la naissance et du développement du nazisme, qui demeure le phénomène fondamental de la période. Dans ces conditions, la tendance a été beaucoup plus à la défense des conquêtes ouvrières menacées par la barbarie fasciste qu'à la prise du pouvoir. La force des partis communistes est venue de ce qu'ils ont réussi à se substituer au réformisme classique, grâce à leur efficacité et leur esprit de sacrifice dans cette défense. Donc, aussi bien en 1936 qu'en 1945 , le succès du PC!, du PCF, le succès éphémère du PCE en Espagne pendant la guerre nationale-révolutionnaire ont été accompagnés de compromis assez larges, notamment sur l'Etat, sur l'internationalisme. etc.

La grande faute de Trotsky, dans les années trente, c'est de n'avoir pas vu suffisamment combien ce compromis, pour dangereux qu'il puisse être à certains égards, était inévitable, et la volonté de s'opposer au Front populaire en défendant un front unique, qui finalement n'était pas si loin des idées de Staline sur cette question, ne pouvait conduire qu 'à l'isolement et la « groupusculisation » de ses partisans. dont la naissance de la IVe Internationale en 1938 est vraiment le point définitif. La naissance de la IVe Internationale, la rupture avec les petits groupes de masse qui existaient, comme le SAP en Allemagne, le POUM en Espagne, c'est vra iment la fin , à mon avis.

Mais je suis d'accord pour dire. puisque vous me posez la question d' un point de vue trotskyste, qu ' il y a évidemment une régression dans les années trente et quarante, avec des traits qui peuvent prendre une dimension dangereuse, comme par exemple l'exaltation des caractères nationaux , dont on voit par exemple en France l'usage qui en est fait aujourd'hui mais qui dès cette époque ont conduit à des sous-estimations très graves, la plus importante étant l'Algérie.

Il n'empêche, une fois qu'on a opéré toutes ces restrictions, que c'est dans cette structure que le mouvement s'est développé . Et il faut bien en partir, pour donner une expérience forte et mobilisatrice à la volonté d'émancipation démocratique des travailleurs. Or, tant que l'eurocommunisme n'a pas fait sa fusion avec le mouvement ouvrier. car il est encore trop souvent une marotte d'intellectuels (une volonté de mettre un peu d'eau petite-bourgeoise dans un vin ouvrier trop fort), on reproaUit les orgamsations staliniennes, les organisations sectaires, les groupuscules, les syndicats dépolitisés, etc.

Je crois qu'il y a plusieurs points de clivage simples sur lesquels on peut s'appuyer pour essayer de voir comment le mouvement ouvrier peut se transformer. Le premier, c'est qu'à la différence de Chevènement et de Debray, je crois que Mai 68 était une vraie révolution qui a restructuré complètement le mouvement ouvrier, y compris le Parti communiste, et qui continue à porter des effets. Cela pose le problème

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de toute la transformation de la pratique même de la classe ouvrière et non seulement d'un parti nouveau. Je pense que l'évolution du syndicalisme italien par exemple montre qu'il y avait là-dedans une dynamique de rénovation des partis ouvriers.

Je pense deuxièmement que nous allons vivre dans les années qui viennent avec la crise une aggravation des contradictions interimpérialistes, et qu'en particulier, s'il y a une chose qui nous menace pas, c'est la création d'un bloc des Etats-Unis et de l'Europe occidentale. Je crois que les impérialismes ouest-allemand et français d'un côté et américain de l'autre sont condamnés à chercher des évolutions différentes. A l'intérieur de cette prise d'indépendance du bloc européen, qui est aussi le lieu fondamental d'existence d'un mouvement ouvrier organisé, il y a place pour une restructuration des forces de gauche et la création d'une alternative au pouvoir des capitalistes qui doit se situer au niveau européen . De ce point de vue-là, les syndicats sont, là aussi, plus avancés que les partis. Mais la réponse syndicale restera réformiste, tracte-unioniste, s'il n'y a pas de réponse politique. Pour prendre un exemple analogue, l'absence de mouvement socialiste de masse en Angleterre a fait que les syndicats ont fini par se doter au début du X Xc siècle d'une structure de représentation parlementaire très légère, le Parti travailliste, qui n'est en aucun cas un parti socialiste à proprement parler. Les conditions d'émergence d'un mouvement révolutionnaire en Angleterre ont été jusqu'ici bloquées par cette situation politique.

Aujourd'hui, la Confédération européenne des syndicats joue déjà tendanciellement le rôle d'interlocuteur face à ce pouvoir européen multinatlonaC qui est fondé essentiellement sur les impérialismes français et allemand. Si demain il n'y a pas de structure politique qui réponde véritablement à cette nécessité, la Confédération européenne des syndicats se dotera d'une superstructure légère, dont la social-démocratie allemande sera, en partie et en partie seulement, le maître d'œuvre. Et à ce moment-là, le mouvement ouvrier aura perdu une bataille. Gramsci dit que le plus important, dans les phases de révolution passive comme celle que nous allons traverser, ce n'est pas essentiellement de transformer la révolution passive en révolution active, c'est-à-dire un processus de révolution du capital en un processus de révolution politique, mais c'est au moins de comprendre ce mouvement, de faire ce qu'il faut pour le conditionner et rester en vie.

Une des conditions aujourd'hui qui peut transformer les choses, c'est que les partis eurocommunistes, les groupes marxistes nés sur leur gauche, les ailes gauches de la social-démocratie là où les partis communistes n'existent pas, ces forces-là doivent réussir à être autre chose que des caisses de résonance pour les luttes syndicales. Oui aux 35 heures, aux luttes de sidérurgistes allemands, à la capacité de la classe

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ouvrière italienne à défendre ses conquêtes, aux luttes françaises qui sont d'ailleurs en retard par rapport à ces mouvements, mais il y a place et il y a nécessité d'une organisation qui se situe un pas en avant. Une organisation qui est encore à venir, à structurer et dans laquelle tous les partis de la classe ouvrière auraient un rôle à jouer. Cela suppose aussi de conquérir sa liberté par rapport aux conditionnements internationaux. Cela suppose une stratégie internationaliste, cela suppose d'abandonner l'exclusivité des voies nationales qui ont eu leur valeur dans les années de l'après-guerre mais qui aujourd'hui peuvent être un empêchement à penser ces structures européennes de la lutte de classes qui sont nécessaires à notre avenir.

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