Pierre Frank L'assassinat de Léon Trotsky Il y a quarante ans, Trotsky était assassiné à Mexico par un agent des services secrets du Kremlin. Rappelons d'abord les faits. Condamné à mort par trois « procès de Moscou )) montés de toutes pièces, son fils aîné Liova mort à Paris dans des circonstances troublantes, son fils cadet, Serge, disparu après avoir été arrêté en URSS, de nombreux trotskystes assassinés dans le monde, Trotsky savait que Staline mettrait tout en œuvre pour le tuer. Un premier attentat, le 24 mai, avait échoué. Celui du 20 août réussit. Les circonstances étaient dans une grande mesure favorables à Staline : le monde était préoccupé par l'expansion du nazisme sur l'Europe continentale, des millions d'hommes se battaient. Cependant, Staline n'osa pas assumer la responsabilité de son crime. Sur son ordre, l'assassin dissimula son identité et tenta de se faire passer pour un trotskyste déçu.
Mais sa véritable identité, Ramon Mercader, fut bientôt connue. C'était un membre du Parti communiste espagnol ; sa mère, Caridad Mercader, qui appartenait également à ce parti, était aussi connue comme courrier des services du NKVD. L'enquête de la police mexicaine pointa en direction d'autres membres de partis communistes, mais ils eurent le temps de quitter 1~ Mexique. Seul Ramon Mercader fut poursuivi et condamné à vingt ans de prison, le maximum du code mexicain. Il ne dit pas un mot au procès, ni après. Il refusa toute remise de
peine, bien qu'il n'ait pas été abandonné par des amis staliniens pen dant son incarcération. A sa sortie de prison en 1960 (Staline était mort depuis quelques années), il vécut en Tchécoslovaquie et en Union soviétique. Au moment de la lutte fractionnelle dans le PC espagnol entre Carrillo et Lister, ce dernier étant soutenu par Moscou , des rumeurs circulèrent laissant penser que Mercader avait pris parti pour Lister. En octobre 1978, on apprit qu'il était hospitalisé à Cuba (d'où sa mère aurait été originaire) et qu'il y agonisait. Ses cendres furent amenées à Moscou pour y être déposées · ses obsèques furent suivies par << un nombre impressionnant de di~:nitaires du KGB » (télégramme de l'AFP) et sa tombe fleurie par eux. Le KGB était reconnaissant du service qu'il avait rendu à Staline et tenait ainsi à « honorer» sa mémoire.
En Union soviétique, ces informations sont maintenues secrètes. Mais il n'est plus personne ailleurs pour mettre en doute que Trotsky fut assassiné sur les instructions de Staline. Le dossier ne se clôt pas là . En 1978, un livre est paru au Mexique intitulé Mon témoignage, mémoi -res d'un communiste mexicain. L'auteur, Campa, était membre du bureau politique du PC mexicain quand il fut exclu dans les premiers mois de 1940 de ce parti avec deux autres hauts dirigeants pour<< conciliation envers le trotskysme ». Le 17 août (trois jours avant son assassi na t), da ns un article intitulé « L'Internationale communiste et le Guépé -ou ii , traitant de ces exclusions, Trotsky écrivait : << Ce qui a eu lieu très probablement, c 'est que le Guépéou rencontra quelque opposition parmi les dirigeants du PC quis 'étaient habitués à une existence paisible et qui auraient pu craindre des conséquences politiques et policières très désagréables d'une telle tentative d'assassinat . »
Dans son livre, Campa, qui est à nouveau aujourd'hui un cadre important de ce parti, explique qu'il avait été exclu ainsi que ses deux autres camarades pour s'être opposé à la demande f0rmulée par un envoyé spécial de l'Internationale communiste d'exécuter Trotsky. Peu après la parution du livre de Campa, des extraits en ont été publiés dans l'Humanité sous la responsabilité de Marchais, de retour du Mexique. Désormais, il ne manque au dossier que des détails que seules les archives du Kremlin pourront apporter.
Mais il ne s'agit pas d'un crime de droit commun dont on recherche cependant les mobiles. Il s'agit d'un crime politique qui pose des questions politiques pour le passé et pour le présent. Relevons en premier lieu que Campa, exclu en 1940, n'a pas dénoncé à l'époque l'assassinat qui se préparait et pour lequel il avait été sollicité,. qu'il n'a pas jugé bon de le faire alors que l'assassin s'efforçait de se faire passer pour un trotskyste déçu et qu'il n'a apporté ses révélations que trente-huit ans plus tard. Les raisons qu'il donne de son silence sont misérables (Trotsky avait commis des erreurs, il fallait défendre l'URSS ... ) et montrent
pour le moins qu'il a été un complice passif du crime: Mais il est resté un homme politique, il est redevenu membre du PC si tant est qu'il en ait été véritablement exclu et, de ce fait, ses révélations tardives et l'information qu'en ont donné l 'Humanité et d'autres organes de partis communistes ne peuvent être considérées comme des aveux tardifs mais comme des déclarations sur un problème politique qui n'a pas disparu de l'ordre du jour, des déclarations qui ont un objectif politique actuel.
Lequel? Les faits révélés par Campa sont minimes, n'apportent pas grand chose que l'on ne connaissait déjà et n'abordent pas les divergences politiques de la grande crise dans laquelle le parti bolchevique a été détruit comme parti révolutionnaire. L'objectif des Campa, Marchais et autres est t.rès simple : celui de créer, au moment où le régime stalinien estCïêp-Ius en plus rejeté par la classe ouvrière dans le monde, des alibis pour eux et pour leurs organisations au sujet des méfaits les plus criants de Staline : ils n'avaient pas compris, ils ignoraient les crimes, etc. Et ils désignent des coupables commodes : Staline qui est depuis longtemps six pieds sous terre, l'Internationale communiste défunte. La culpabilité de ceux-ci est indéniable. Mais elle n 'exclut pas la responsabilité des partis communistes et de leurs dirigeants. Car un parti peut considérer qu'il a commis une erreur sur une question donnée, mais il ne peut choisir à sa guise dans son histoire ce qui lui convient ou croit lui convenir et ignorer ou défigurer ce qui l'embarrasse. C'est une façon d'écrire l'histoire qui réussit de moins en moins aux staliniens.
L'exemple le plus clair en est donné par le PCF au sujet de sa tentative de légalisation de l'Humanité par les autorités d'occupation allemandes du temps du pacte Hitler-Staline. A la fin de la guerre, il a tout d'abord nié le fait, puis il l'a présenté comme commis par des individus irresponsables alors que c'étaient des membres du parti au plus haut point disciplinés, entre autres le principal organisateur du parti, dans la clandestinité, Maurice Tréand. Enfin, il l'impute à des divergences dans le parti et à une partie de la direction dont il ne donne d'ailleurs pas les noms. On peut être certain que les choses n'en resteront pas là et qu'il lui faudra trouver encore d'autres versions.
Cette façon d'écrire l'histoire ne peut réuss1r désormais parce qu'il n'est plus possible aux partis communistes d'endiguer et de résorber la crise du stalinisme qui va au contraire en s'approfondissant, parce qu'il n'est plus possible, dans le domaine de l'histoire, de faire un tout harmonieux de la révolution prolétarienne d'Octobre et de la contrerévolution bureaucratique de Staline, et de présenter sérieusement ce «tout » comme étant «globalement positif)) : il y a la révolution d'Octobre qui constitua un message d'internationalisme prolétarien, d'égalité et de démocratie pour les masses et il y a la contre-révolution
bureaucratique qui. si elle n'a pu détruire les bases ·sociales du nouvel Etat, y a éliminé tout élément de démocratie socialiste, engendré les pires répressions et des inégalités monstrueuses.
Les staliniens, ceux d'hier dont les mains sont couvertes du sang de tant de vieux bolcheviques et ceux qui ont pris leur succession à la tête des partis communistes, ne peuvent écrire sincèrement l'histoire de leurs organisations. Ils ne peuvent pas non plus l'escamoter en parlant de« culte de la personnalité» ou de dérangements psychiques de Staline sur ses vieux jours. Enfin, ils ne peuvent pas expliquer cette histoire sans se suicider politiquement. Car c'est une histoire de reniements successifs qui les ont amenés finalement à la trahison du programme r~volutionnaire, des principes de fondation de l'Internationale communiste, au réformisme et à la collaboration de classes, et à 1 'approbation de la liquidation des grandes luttes révolutionnaires ainsi que de nombreux militants et même de partis communistes, celui de Pologne notamment (1 ). Dans cette sinistre histoire, l'assassinat de Trotsky, compagnon de Lénine dans les journées d'Octobre, président du soviet de Petrograd et du comité militaire qui dirigea l'insurrection, organisateur de l'Armée rouge, principal opposant à la dégénérescence bureaucratique, créateur de la IVe 1 nternationale pour maintenir l'internationalisme prolétarien, cet assassinat est à la fois l'acte le plus symbolique et le point culminant de cette contre-révolution ; il en est la tache indélébile.
Septembre 1980 ( 1) Voir dans notre livre Histoire de 1 'Internationale communiste (Editions la Brèche) en particulier les chapitres sur le Front populaire et sur la période d'alliance de Staline avec Hitler.