La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Nous n'oublierons pas

Critique communiste (1re série), n° 4, novembre 1975 · p. 107-109 · 985 mots

Notre camarade Michel HASCOUET âgé de 28 ans s'est suicidé le mercredi 9 juillet 1975.

De Besançon où il militait à la J.C.R. puis à la Ligue depuis 1968, il avait adressé à Marx ou Crève un article intitulé « Ligue et Désir - ou les incitations de la Ligue au suicide» (M. ou C. no 2). De sa biographie, « Rouge » a rapporté les faits connus et pour les militants, apparemment essentiels. Nous retranscrivons ici cet article dans son intégralité.

« Après 68, il a joué un rôle déterminant dans la construction de la Ligue dans sa ville et sa région, se consacrant au travail ouvrier en tant que membre de la direction de la ville.

Dès cette époque, Michel ressentait avec une acuité douloureuse les tensions et contradictions que connaît chaque militant entre sa pratique révolutionnaire et les problèmes de son existence propre, de sa vie sociale, de son histoire personnelle. En 1971, Michel quitte la Ligue, abandonne ses études de droit. Il exprime le sentiment qu'il se dupe lui-même en poursuivant une activité révolutionnaire, dont, subjectivement, il perd le fil.

Il entreprend de se faire «soigner». La camisole chimique où l'enferme l'hôpital psychiatrique de Besançon ne lui offre qu'une solution illusoire qu'il rejette bientôt.

Début 72, il entre en analyse. Pendant toute cette période, ses relations avec les militants de la Ligue sont distendues, souvent conflictuelles. La grève de Lip est pour lui l'occasion de renouer dans une certaine mesure avec l'activité politique. Présent sur 1es lieux de la grève, suivant de près le déroulement de la lutte, il exprime très douloureusement son incapacité à renouer totalement avec la pratique ré-

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volutionnaire. Il ne peut pas lire un livre, il souffre de graves troubles physiques, il se sent mutilé.

Il fait alors une première tentative de suicide. « Soigné » en clinique psychiatrique, il est traité, entre autres, aux électrochocs. Depuis quelques mois, Michel s'était « rapproché» de notre organisation. Non pas en ce sens qu'il exprimait la volonté de militer à nouveau (il ne le pouvait pas, ni physiquement, ni psychiquement), mais par la recherche du dialogue sytématique avec les nombreux amis qu'il avait parmi nos militants.

Certaines questions le hantaient dramatiquement, celle de la violence, de la torture, de l'ensemble des problèmes exposés dans l'article qu'il a écrit dans Marx ou Crève no 2 .

Ceux d'entre nous qui le connais$aient ont interprété l'amorce de ce nouveau dialogue comme un signe extrêmement· 1 positif. Certes, la violence de ses critiques à l'égard de notre organisation, aussi bien considéré dans sa vie sociale que politique, manifestait à quel point il la percevait comme fermée à la dimension dramatique de sa « maladie ».

Au reste, il exprima récemment plusieurs fois le sentiment que son analyse progressait, et nous y trouvions de nouveau matière à espérer.

Brusquement, au début du mois de juillet, Michel a décidé de rompre son analyse et de cesser de prendre des médicaments. Quelques jours plus tard il s'est suicidé. Il reste à ses amis, qui jamais ne l'ont considéré comme un« malade mental» incurable, à s'efforcer de comprendre les raisons de cet acte.

Michel était des nôtres. Très jeune, il a choisi son camp et n'est jamais revenu sur ce choix.

Pendant quatre ans, il a souffert atrocement de ne pouvoir être au cœur des luttes, de ne pouvoir dénouer le garrot qui étranglait son

Nous n'oublierons pas ». A ces lignes, nous avons peu à ajouter. Sinon que les questions que Michel posait dans son article exigent qu'on s'y arrête. Pourtant désormais il ne saurait y avoir de réponse à celui-ci qui disait « arrêtez le massacre » en évoquant une autre suicidée de la société.

Il ne saurait y avoir de réponse à celui qui pensait - à juste titre -que le JE n'advient que dans la traversée d'une mort.

Mais qu'est-ce qui fait que cette mort que nous portons en nous comme verbe conjugué au futur antérieur ( 1 ), comme enfant-mort, se soit réellement jouée pour Michel ? Il était très près de sa vérité, et , rien ni personne apparemment n'a pu le retenir de jouer sur la scène

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de la réalité ce qui généralement se symbolise. Mais du lieu où cet article s'écrit et se publie, nous n'avons guère le droit maintenant de parler de la problématique singulière du sujet-Michel. Sinon que de dire que l'organisation dans laquelle il se reconnaissait- la L.C.R. -ne lui a pas permis de passer un cap : par ignorance, par non disponibilité due à la surcharge des tâches militantes, mais peut-être aussi parce qu'imprégnés par l'idéologie dominante, nous continuons à diviser sujet public/sujet privé.

Et c'est contre cela très précisément que l'article de Michel s'élevait. Michel est mort et tout dialogue avec lui à ce propos devient impossible. Mais cette mort et toutes les autres, semblables à celle-ci, de militants tombés dans un combat solitaire et tragique, il s'agira pour nous de les reconnaître et de leur donner sens.

Et ce sera le seul hommage que nous pourrons encore adresser à Michel : continuer à nous laisser interpeler par les questions qu'il nous pose (comment articuler vie du militant et vie militante, qu'est-ce que l'inconscient et le désir pour un marxiste révolutionnaire) et de tenter d'y apporter réponse jusque dans notre pratique quotidienne.

Michel PERRET. (1) Je définis la mort première, que nous portons en nous, comme ce qui institue le sujet en tant que sujet clivé, séparé, donc désirant. Si je l'inscris comme « verbe conjugué au futur antérieur», c'est pour insister sur son aspect pulsionnel, toujours en référence à l'événement de la coupure (première) mais aussi à la mort biologique, et à la notion même de généalogie. Nous reviendrons ultérieurement sur la place de la pulsion de mort en psychanalyse, et sur ce que peuvent en articuler aujourd'hui les marxistes révolutionnaires.

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