Je vous envoie là ce texte non signé. S'il trouve place dans
LETTRE A UNE CAMARADE
PSYCHANALYSTE
Camarades, "Marx ou Crève" ... Les camarades viennent de m e l'apprendre : tu es de nos camarades. Et bien plus encore ! Car, parmi tous les camarades, tu es la camarade qui, en plus de ses activités de militante révolutionnaire, exerce la profession de psychanalyste. Les camarades me disent que c'est une profession très lucrative, que tu as un bel appartement, une femme de chambre et le téléphone . Mais, m'ont-ils ajouté, « le luxe ne dépare pas dans cette profession, il lui est bien plutôt nécessaire » . J'ai répondu : « J'ai beaucoup moins de préventions contre ça que de problèmes >>. Ils ont applaudi à mes paroles, ils ont frappé par terre avec leurs gro.; souliers et en ricanant ils m'ont affirmé : << Avec elle on prend la parole comme dans nos dortoirs on ne la prend jamais, ja-mais, JAMAIS!>> Après que je leur ai eu raconté mon histoire, les camarades m'ont engagé à tenter de faire une cure psychanalytique avec toi qui es t,
Salut en plus qu'agréable à regarder et charmante à écouter, la psychanalyste la plus compétente parm1 celles qu'on puisse trouver. Au vu de ma situation dans l'organisation, ils m'ont fait part de leurs réserves quant aux chances de succès de ma démarche près de tm. En effet et bien que je travaille d'arrache-pied à devenir camarade militant, je suis encore simple sympathisant. Cama·r ade psychanalyste, c'est là justement tout mon problème ! Je suis camarade sympathisant inorganisé, mais je pouvais devenir camarade militant! Je viens de ratt ;· le concours de camarade militant de l'organisation. Voilà l'échec qui me conduit vers toi, camarade psychanalyste. Cet échec n'en est d'ailleurs pas véritablement un. En effet, si j'avais pu concourir, je remportais le concours. Je n'ai pu concourir, les camarades militants m'ont refusé l'entrée du concours. Mais je ne désire rien te cacher, camarade psychanalyste, et je te l'avoue: je ne peux reprocher aux
camarades militants de m'avoir refusé l'entrée du concours. Je ne peux en vouloir qu'à moi-même de m'être présenté en retard, plus d'une heure après le début de l'épreuve ! Je suis le seul fautif! J'ai dormi trop longtemps ! Je me suis réveillé trop tard! E,t aujourd'hui encore, je suis tout rouge de rancune d'avoir eu tant sommeil ce jour-là. L'épreuve consistait à faire un calembour sur « A Beaumont le Vicomte ».Je savais ce calembour. Si j'avais concouru je devenais camarade militant, puisqu'aucun des camarades sympathisants qui concouraient ne le savait, aucun ne l'a trouvé! Et moi qui le savais, je ne pouvais le dire ! Il fallait le dire du dedans et non du dehors. Moi, j'étais dehors. Je suis resté sur le trottoir de l'impasse à regarder par les carreaux la fin du concours. Les camarades, dans leur rage de ne rien trouver, gesticulaient, se frappaient la tête sur le sol et se battaient. Quand ils en avaient la force, ils criaient : « A Beaumont le Vicomte! », croyant sans doute qu'à répéter sans cesse cette phrase elle aurait dû se bri-ser par terre et révéler ainsi le calembour. Ils se masturbaient, bavaient, pleuraient. Pour prendre courage à continuer dans la recherche, un camarade a violé deux camarades. Il pelotait les seins de l'une en éjaculant dans la bouche de l'autre. Mais, quoi qu'ils ont pu faire, les camarades n'ont rien trouvé. Et moi, qui les regardais n'avancer pas dans leurs recherches, moi, je savais le calembour et ne pouvais le dire ! Camarade psychanalyste ! C'est là l'échec qui me conduit vers toi. C'est d'ailleurs bien moins un échec qu'une occasion ratée, tout comme ton refus de me prendre en cure n'en serait qu'une de plus. De toute façon, je commence à me préparer pour le prochain concours. Je désire devenir camarade militant révolutionnaire. Ma détermination est profonde, je ne perds pas pied, je m'accroche, je continue. Le but que je poursuis nécessite que je travaille en plusieurs directions. Alors, pourquoi ne me tournerais-je pas vers toi quand j'entends les camarades m'affirmer qu'à s'instruire à ton 'ê cole on ne peut sombrer dans la délinquance? Et ils répètent tout le temps, en battant des mains et én ricanant, qu'avec toi les jeux de mains sont impuissants à détourner de l'incommensurable tâche. Et puis, le sais-tu, camarade psychanalyste ? Les camarades m'ont raconté ton intervention. Celle qui fut saluée par un formidable tonnerre d'applaudissements. Autant j'ai de mépris pour les équivoques, autant j'ai d'espoir dans une cure avec toi : je te raconte là ce que je sais, par ouïe dire, de toi. (Les camarades sont dignes de foi et très sûrs, moi, je n'étais pas dans la salle ce jour-là.) Ça se serait passé comme ça: tu aurais fait publiquement part de ton étonnement devant les sentiments si négatifs du client à ton égard, déclenchant ainsi ce formidable tonnerre d'applaudissements. Ça ne serait pas là ton mode habituel d'intervention. En temps ordinaire, tu chuchotes à l'oreille du client, la salle n'entend rien (même les camarades de la première rangée qui se lèvent et tendent le cou n'entendent rien, mais peut-être est-ce à cause de ce qu'ils ricanent tout le temps) e't ne réagit jamais. Mais là, tu aurais eu la manière la plus éblouissante de rompre la monotonie coutumière de la cure, car c'est debout, le doigt gauche pointé sur le client et le visage souriant et tourné vers la salle et prenant à témoin tous les camarades que, d'une voix forte et criarde, tu aurais fait part de ton étonnement des sentiment si négatifs du client. Après avoir applaudi, les camarades se seraient tous levés et, poings levés, auraient
entonné l'Internationale. Le client, lui, aurait roulé sous le divan. En fait, camarade psychanalyste, il existe plusieurs versions de ton intervention (les camarades qu'on croit pourtant si solides, coulent ici dans la confusion.) Des camarades prétendent que ça ne se serait pas passé comme ça, que seulement les camarades de la première rangée t'auraient entendu t'étonner, que tu parlais d'une voix faible, que tu ne quittais pas le client des yeux, que celui-ci t'aurait répondu « vieille vache pourrie >>, que c'est cette phrase, si jamais c'en est une, que les camarades auraient salué d'un formidable tonnerre d'applaudissements. D'autres camarades soutiennent que, suite à ton intervention où donc tu t'étonnais, le client aurait bondi du divan où il était régulièrement allongé pour te menacer d'un cran d'arrêt et te forcer, sous sa menace, à te désh'lbiller. Ces mêmes camarades précisent que ce n'est pas un tonnerre d'applaudissements qui aurait suivi ton intervention, mais un chahut monstre, un gigantesque bordel. Dans toute la salle les camarades auraient uriné, déféqué et forniqué . Au fond de la salle une violente dispute aurait opposé deux groupes de camarades. L'un (mené par le secrétaire général de l'organisation) critiquait dans des termes grossiers ta poitrine qu'il prétendait plate, l'autre (auquel appartenait les camarades de tendances n'osant encore s'affirmer telles) prétendait que lors d'une de tes grossesses elle était parfaitement correcte. A la fin de la séance, au dire de camarades, le client aurait été sérieusement molesté par des camarades mécontents de son si peu de. collaboration. 1Selon d'autres camaraqes, le client riboulait encore des quinquets quand il n'avait plus la force de protester, les larmes aux yeux, contre la fausseté de cette intervention. Et encore selon d'autres, tu lui aurais craché à la figure, mais d'autres disent que c'est le client qui t'a frappé. Enfin, il y a des camarades pour affirmer qu'un ivrogne barbu, dans un costume de clown, aurait chanté au nez du client, sur l'air d'une chanson paillarde: «Ah! Si c'est grave c'est que c'est vrai! >> Et, évidemment, il y en a qui disent que c'est le contraire et ils ajoutent que l'ivrogne, en ricanant bien comme un ivrogne, a donné une grand claque dans le dos du patient, ce qui aurait fait tomber le client par terre où il se serait allongé de tout son long. Des camarades affirment que c'est le client qui l'a bien cherché.
Où les camarades sont unanimes, c'est quand ils m'affirment que ce n'est qu'à persévérer dans la tâche qu'on connaît enfin la vérité, que l'on apprend de façon irréfutable qui a craché ou frappé sur la figure de l'autre. Camarade psychanalyste! Entends-moi bien ! Je sais parfaitement bien que la formation du révolutionnaire passe par ton divan, que l'immense labeur qui, incessamment, se rappelle à nous ne souffre pas les questions stupides. Je connais mon maître, j'ai choisi ma mort. Je mourrai épuisé par une vie militante, si ce n'est stupidement dans un accident d'auto. Mais auparavant, je veux te connaître. Les camarades m'ont dit ta jupe avec des choux-fleurs et plein de légumes, à cause de quoi quand on te regarde on a tout le temps faim. Ton rire à briser un · appareil d'Etat, tes gestes impénétrables, et ton œil jamais surpris par les traîtrises du client. Ma sympathie est ardente et ses flots tumultueux. Ma demande est claire et ta réponse m'indiffère. Je connais l'alphabet et son virage en épingle à cheveux où, si l'on n'y prend garde, on quitte le chemin. Je travaille, à l'école de formation. Il y a des questions de contrôle. Camarade psychanalyste ! J'apprend tout par cœur !