La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Surréalisme, sexualité, féminisme et révolution

· Critique communiste (1re série), n° 4, novembre 1975 · p. 83-87, 89-102 · 10 312 mots

Michel LEQVENNE Note de la rédaction. Le texte ci-dessous traite de toute une sene de problèmes, rarement ou jamais abordés jusqu'ici dans les discussions du mouvement marxiste-révolutionnaire, et à propos desquels il est de toute façon exclu que le parti révolutionnaire ait à trancher de façon programmatique. C'est dire que les positions ici exprimées n'engagent que leur auteur, comme c'est d'ailleu rs le cas de tous les articles de cette revue qui ne font pas l'objet d'une mention contraire.

SURRÉALISME, SEXUALITÉ,

FÉMINISME ET RÉVOLUTION

cc L'homme, ce rêveur définitif, de jour en jour plus mécontent de son sort.»

A. BRETON (Manifeste du surréalisme) C'est en 1971 qu'est paru le plus beau livre de la collection de poche « Idées >>, il s'agit de l'essai de Xavière Gauthier, Surréalisme et sexualité, le plus beau comme livre-objet avec son illustration nette et sa belle typographie, mais aussi un livre écrit avec talent et fougue, dans une langue claire qu'ont rarement les essais contemporains de sciences humaines, un livre érudi•t sans pédantisme sur les deux thèmes peut-être les plus attractifs - avec celui de la révolution - de tous ceux qui sont proposés par le temps présent. Mais ce livre qui fut sûrement très lu, séduisant jusque par le nom musical de son auteur, dépasse nettement sa thèse explicite, et somme toute limitée, pour se faire théorie implicite de l'ultragauchisme rénové par 1968, appliqué aux problèmes de l'art et de la sexuali·té, des rapports de l'art à la sexualité, et, encore au-delà, des rapports de l'art et de la sexualité avec la révolution. C'est pourquoi, même avec les années de retard, il reste sans doute le meilleur ouvrage à étudier pour qui veut saisir une certaine critique du surréalisme - peut-être dominante dans l'avant-garde d'aujourd'hui - et une certaine conception de la libération de la sexualité et des rapports de la libération sexuelle avec la révolution qui se pose toujours en radicalisme conséquent.

LES THESES DE XAVIERE GAUTHIER D'abord, pourquoi est-ce à partir du surréalisme que toutes ces questions se posent et le mettent lui-même en question? A n'en pas douter parce que hors du cadre des années léninistes de floraison artistique de la révolution d 'octobre, le surréalisme est le courant multiforme de l'art qui seul s'est lié explicitement à la révolution. C'est de cette respon-

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sabilHé intrépide que lui demandent compte aujourd'hui maints avant-gardistes et... tous les réactionnaires plus ou moins camouflés . La manière personnelle qu'a Xavière Gauthier d'instruire ce procès, ce fut de prendre comme clef le rapport du surréalisme à la sexualité, s'autorisant pour cela de la place centrale donnée par les surréalistes eux-mêmes à l'érotisme dans leur action et leurs œuvres ( « La notion d'Eros comme force subvers.ive a donc été un des lietmotive les plus constants et les plus cons'!itutifs de l'esprit surréaliste») . Le but du surréalisme c'est de «braquer la mitrailleuse du désir au cœur du monde bourgeois >>, et Breton enjoint à tout surréaliste « de braquer sur l'engeance des " premiers devoir s " de l'arme à longue portée du cynisme sexuel >> (Deuxième Manifeste du surréalisme). Xavière Gauthier interroge ce but : << Le problème serait de savoir quelle est, pour les surréalistes, la nature de cet Eros >>, et met en évidence une contradiction capitale dans l'abord surréaliste de la libération du désir, contradiction non seulement non résolue, mais non dite quoique tardivement évoquée comme fondamentale par Breton lui-même, dans Arcane 17 : << La plupart des querelles survenues dans le surr éalisme et qui ont pris prétexte de divergences politiques ont été surdéterminées, non comme on l'a insinué, par des questions de personnes, mais par un désaccord irréductible sur ce point>>; ce point étant que Breton ait << opté, en amour, pour la forme passionnelle et exclusive, tendant à prohiber à côté d'elle tout ce qui peut être mis au compte de l'accommodement, du caprice et de l'égarement à côté>> (citation reprise avec ses italiques, de J.B. Pontalis, préfacier critique de X. Gauthier) . Cette contradiction surréaliste, X. Gauthier ne semble pas voir qu'elle est celle de toute avant-garde, sans en exclure les avant-gardes féministes. D'un côté, le plus de civilisation veut une sexualité humanisée au maximum, une liaison amoureuse qui implique tout I'être ; de l'autre, le rejet des inter dits qui soustendent les sociétés de classes veut briser toute entrave au désir sexuel, ouvrir grand les vannes au polymorphisme du désir quelles que soient ses manifestations, aussi << per· verses >> soient-elles. Cette contradiction qui semble absolue s'est dissociée, démontre Xavière Gauthier, dans les œuvres des surréalistes et singulièrement entre d'une part la plupart des poètes, avec Breton au premier rang d'entre eux, qui mettent l'accent sur l'exaltation de la femme, l'amour sublime, unique, tendant à la << reconstitution de l'androgyne primordial» platonicien (1), et les peintres dont les tableaux sont une célébration constamment renouvelée des perversions. La contradiction est évidente, et sa dissociation dans les œuvres intéressante à analyser quoique - comme on le verra - Xavière Gauthier la systématise abusivement. Mais l'accent mis sur ce tl· 1nier phénomène n'est pas innocent. Il s'agit d'un choix dans l'appol't surréalis; ~. d'une dissociation du surréalisme lui-même, d'un démantellement aux fins d'illustration de la thèse de Xavière Gauthier, celle de J'ultra-gauche et (1) «Au d·é'but des temps était un être humain complet, à la fois mâle et femelle, satisfait et heureux». « Un dieu en colère l'a coupé en deux», « ces deux tro-nçons, jetés au hasard dans le monde, er·rent et se cherchent, malhettreux et incomplets jusqu',à ce qu'ils se soient trouvés » (;Platon, Le Ranquet).

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en particulier du féminisme ultragauchiste. La contradiction mise à nu dans le surréalisme, Xavière Gauthier ne la résout pas, elle lui refuse d'être une contradiction du réel, elle en fait une pure confusion idéologique et, ainsi, peut la trancher, n 'en retenir qu·un des termes, celui de la levée de tous les interdits et de l'accueil de toutes les « perversions » comme voie royale de la révolution. Bien qu'un instant l'effleure l'idée que <<plus, peut-être, que pour la société, c'est pour l'espèce et pour les normes de l'espèce que les perversions sont un danger et une menace>> (p. 51), c'es·t par l'exaltation du pervers comme révolutionnaire total qu'elle conclut, de même que les surréalistes purent longtemps dresser Sade comme le révolutionnaire absolu .

LE SURREALISME COMME HISTOIRE La méthode de Xavière Gauthier pour conduire sa démonstration est très contestable. Son assise est la négation de l'histoire. Certes, on pourrait trouver dans certaines attitudes surréalistes un précédent à un tel abord de leur propre mouvement. Mais ce ne saurait être une justification à un travail de «sciences humaines>>. Le surréalisme n'est pas un bloc intangible, c'est un mouvement de la révolte à la révolution, dissocié plus tard par le reflux révolutionnaire et le surgissement de la contre-révolution stalinienne; livré enfin à lui-même dans les contre-courants dont les remous s'apaisent. On en est là sans préjudice de l'avenir. Les esprits superficiels peuvent rire ou pleurer des ruptures au sein du mouvement surréaliste, mais, quoi qu'on en pense, l'honnêteté intellectuelle ne devrait permettre à personne, sous le prétexte que X ou Y a été surréaliste, d'intégrer au mouvement, à son esprit, à sa responsabilité, les œuvres d'avant ou d'après-surréalisme de X ou Y. Or, c'est ce que fait constamment Xavière Gauthier. Ainsi, consacrer plusieurs pages à .Ja paraphrase de quelques lignes d'un roman de l'Aragon stalinien, afin de démontrer l'esprit familiariste phallocrate du surréalisme, est une pratique inadmissible (2). Inadmissible de créditer le surréalisme des poèmes où •l e même Aragon chante son amour pour la stalinienne Elsa. Inadmissible enfin l'utilisa, tion « contre le surréalisme >> de vers d'Eluard qui appartiennent à ce que les surréalistes authentiques rangeaient au rayon de son « déshonneur>> (B. Peret, Le déshonneur des poètes, qui figure dans la bibliographie de X. Gauthier mais n'est pas utilisé dans le livre) et d'autant plus que toutes les dimensions du reniement sont présentes dans le poème cité, consacré à l'indulgence implorée pour les filles qui couchèrent avec des Allemands pendant l'Occupation et, pour ce «crime», furent tondues, opération d'ignoble lâcheté dont on n'a d'ailleurs pas entendu dire qu'Eluard s'y serait opposé sur le moment, physiquement, ce qui ne (2) Encore cette paraphrase est-elle abusive. Ainsi , quand Aragon écrit «L'amour, ce n'est pas la coucherie», X. Gauthier commente-t-elle : « C'est quoi alors, un songe ? ». Typi que acceptation de la dissociation dualiste âme-corps, amour sentiment-amour charnel, X. Gauthier ne faisant que renverser ·Je sign e de valeur de la morale chrétienne-'bourgeoise.

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pouvait se faire qu'aux pires risques (je sais de quoi je parle). Que reproche Xavière Gauthier à Eluard? De ne pas traiter ces femmes comme les « collabos >>, simplement parce qu'elles sont femmes:

« Souillée et qui n'a pas compris Qu'elle est souillée Une bête prise au piège » Le reproche de notre auteur, ce n'est pas ici qu'Eluard introduise cette notion de souillure christiano-chauvine, mais qu'il invoque pour la défense de ces filles l'inconscience, pourtant d'autant plus évidente qu'il ne s'agit pas d'une inconscience de classe (il n'en est pas question dans ce poème patriotique), mais d'inconscience nationaliste. «Ce n'est pas qu'elle n'ait pas fait le mal », s'insurge X. Gauthier sur un ton où l'on ne décèle pas trace d'humour, c'est que c'est un «pauvre être féminin». L'idée ne l'efleure pas que, précisément, l'oppresion des femmes transforme de grandes masses de femmes en « pauvres êtres privés de conscience politique.» Là encore, donc, le refus de l'histoire se combine au commentaire, malveillant dans l'incompréhension, pour charger le surréalisme de ce qui lui est le plus étranger. Ces deux exemples permettent de mettre le doigt sur une autre absence historique de Xaxière Gauthier : « Le stalinisme connaît pas ! » Et une telle ignorance dans un tel travail est également inadmissible. Tout se passe dans le livre de Xavière Gauthier comme si elle faisait sienne l'idée que le .grand public inculte se fait du surréalisme. Or, non seulement une critique rigoureuse ne peut procéder ainsi, mais au contraire, elle se doit de mettre à nu les raisons profondes des luttes internes du mouvement surréaliste et par conséquent des exclusions, c'està-dire de l'expulsion hors du surréalisme proprement di·t de ses corps étrangers intellectuels et artistiques. De ce point de vue, il n'est pas étonnant que les premiers S·tades du surréalisme aient charrié des scories. La révolte petite-bourgeoise des premières années, aussi sympathique que soit sa violence anti-bourgeoise et amti-religieuse, participe de toutes -les confusions de la révolte, en tant que pure négation, c'est-à-dire en tant qu'envers de ce qu'elle nie. Pour beaucoup d'éléments, cela ne dépasse pas la révolte contre le Père (que Xavière Gauthier exalte comme l'essence même de la révolution, ce qui, du même coup, dévoile les propres limites petites-bourgeoises de son révolutionnarisme, à elle). Cette révolte-là, qui ne peut la dépasser se retrouve bientôt réconciliée avec le Père bourgeois, son Etat, sa société. Bien entendu, le cas type de ce surréalisme infantile, c'est Dali. Et pour l'historien marxiste, loin que l'expulsion d'un Dali du surréalisme illustre la « tyrannie capricieuse » d'un Breton, c'est la sanction d'un mouvement de progression dont la conséquence doit être un réexamen soupçonneux de l'œuvre antérieure à l'expulsion afin d'y déceler les traits cachés qui amorçaient la logique réaotionnaire (ce qui a été fait par exemple pour les deux films Dali/Bunuel où les auteurs divergeaient de plus en plus). Bien plus simplement, le même travail peut être fait sur Chirico (dont une rétrospective récente à Paris permettait de saisir

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au prix de quelle occultation d'une partie de son œuvre, ses tableaux << métaphysiques >> avaient pu prêter à illusion, et à majora.t ion littéraire). Mais le cas Aragon n'est pas si différent qu'il peut sembler à première vue. Procéder, comme bâtard, d'un père qui représente le summum de l'ignominie bourgeoise, cela explique, psychanalytiquement, le complexe de trahison qui dominera toute sa vie, le besoin perpétuel de se justifier auprès de ses alliés successifs par le surenchérissement et l'excès (de <<Moscou la gâteuse», à «Il nous faut un Guépéou» et de «Mon pays... que je déteste » à « Mon parti m'a rendu les couleurs de la France»). Qu'Aragon se soit décomposé comme stalinien et non pas, tel Dali, comme facho-chrétien, cela ne tient qu'à des particularités biographiques. Là encore, l'ultérieur éclaire l'antérieur, et cela va à l'encoflltre de la démonstration de X. Gauthier. Ainsi, parmi les surréalistes, la dénonciation de la prostitution est totale, Breton et Crevel en dénonçent tous les mythes et l'inhumanité. Seul Aragon est un chantre des bordels (outre lui, X. Gauthier n'a trouvé qu'une citation vague de Nadeau). Ce seul Aragon servira donc à intégrer l'exaltation de la putain dans le réquisitoire contre le surréalisme, là où il semble au contraire qu'il faille voir un des germes personnels dont le développemen t aura sa place dans la structure de l'Aragon stalinien, c'est-à-dire de l'homme d'ordre et de morale sexuelle. La seconde épreuve du surréalisme, après celle du passage au communisme, ce fut précisément celle de sa rupture avec la dégénérescence stalinienne. CetJte épreuve était plus difficile que la première. Les intellectuels petits-bourgeois rallient assez facilement la révolution montante, rares sont ceux qui n'abandonnent pas le prolétariat dans les périodes de recul. A tout prendre, la rupture d'un Dali est plus franche que celle d'un Aragon. La révolte surréaliste n'aura été pour ce dernier que la gourme jetée du fils de famille emporté dans l'excitation des années folles. Pour être mojns signifiantes politiquement, d'autres ruptures n'en sont pas moins importantes. Ainsi de celle d'Artaud que l'on peut considérer comme commandée par le développement sans rive d'une seule des tendances du premier surréalisme. Mais plus grave que l'utilisation sans analyse de textes d'Artaud est chez Xavière Gauthier les oublis ou omissions d'hommes qui, pour avoir été surréalistes moins longtemps, ou plus tard, n'en sont pas moins représentatifs de la saisie surréaliste authentique de l'amour, de l'érotisme et de la sexualité. Il est vrai que les poèmes de Prévert ou les développements théoriques d'Ado Kyrou dans Amour, érotisme et cinéma auraient été eux aussi à l'encontre de la démonstration de Xavière Gauthier. En ne tenant aucun compte de la frontière des dates, c'est-à-dire en traitant le surréalisme comme un sujet historique, Xavière Gauthier a privé son travail de tout caractère scientifique. Reste la polémique contre des idées, représentées en particulier par Breton, mais qu'il faudra authentifier à chaque usage.

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LE COMMUNISME ET LA SEXUALITE La «justification» du refus de l'histoire par Xavière Gauthier, c'est son daltonisme politique. L'identité qu'elle trace entre léninisme et stalinisme équilibre l'ex,t ension du surréalisme jusqu'à son contrçtire (Aragon, Eluard, etc. après leurs ruptures). Dans les deux cas, ses méthodes d'examen sont identiques. L'analyse est remplacée par une polémique curieusement sélective. Qu'à la base théorique du marxisme, il y ait les manuscr1ts de Marx où il affirme que le rapport sexuel entre l'homme et la femme «permet de porter un jugement sur toute l'étape où est parvenue la formation de l'homme >>, elle n'en a cure, de même que d'une analyse sérieuse de l'Origine de la famille... Sa méthode est de tuer le père. Et son premier père, c'est Lénine, ce sale réactionnaire pudibond qui engendra sans péché ( « par la faucille et le marteau ·» comme dit bizarrement la Jeune Garde) Staline et des millions de petites Xavière Gauthier. Mais si, pour de véritables communistes, Lénine n'était pas un père psychanalytique ? S'il était pour eux, par exemple, un très puissant maître es-révolutions dont l'œuvre, à coup sûr précieuse, doit être étudiée d'un œil critique, comme l'œuvre de qui que ce soi,t, mais dont les limites sont évidentes ? Et si l'une de ces limites, c'était précisément ces problèmes de la sexualité, du fa~t des déterminants psychologiques d'un homme de son temps et de son ignorance de l'apport freudien ? Si c'était ainsi, et c'est ainsi pour nous, les véritables communistes, alors ? Alors Xavière Gauthier n'aurait même pas encore polémiqué valablement avec les staliniens, car sa polémique avec Lénine est d'aussi mauvaise foi que celle avec les surréalistes. En effet, les citations de Lénine utilisées ne rendent pas compte de la totalité de sa position sur la question. Quand Xavière Gauthier évoque la législation léniniste qui jette les bases sociales de la libération de la femme, et, pour la première fois au monde légalise l'avortement, abolit le mariage par la plus totale des lois sur le divorce, engage une lutte radicale contre la prostitution, et donne le droit de vote aux femmes (non pas le droit de vote, formel, bourgeois mais le droit de vote dans une démocratie directe) , etc., c'est pour minimiser ces mesures « accordées »par des hommes (comme si Lénine avait été responsable de ce que la majorité du parti bolchevik n'était pas féminine !) et les juger en fonction de ce qu'a été « effectivement , l'U.R.S.S., à savoir leur suppression stalinienne, qui devient ainsi l'illustration de la réalité communiste. Par plusieurs pirouettes (Lénine sélectionné par Frévme, ou rapproché de Jeannette Vermeersch) le stalinisme devient argument contre les «révolutionnaires marxistes» comme nous avons vu que les textes staliniens d'Aragon-Eluard venaient accabler le surréalisme. Mais ce Trotsky, auquel Xavière Gauthier doit recourir dans sa dénonciation de la législation stalinienne, ne serait-ce pas aussi un communiste, un révolutionnaire marxiste ? Pourquoi donc ne pas se référer à lui ? En le faisant, on trouverait en passant un autre aspect des positions de Lénine que Xavière Gauthier ne cite pas : la lutte commune TrotskyLénine contre l'ultra-gauchisme sexuel et la fameuse théorie du « verre d'eau» (faire l'amour est comme boire un verre d'eau, la stricte satisfaction d'un besoin). Ces oublis ne peuvent être non plus des hasards. Etudier les positions en présence dans la Russie soviétique révolutionnaire ne permettrait pas ses conclusions à Xavière Gauthier. Kollontaï et Trotsky sont tout aussi représentatifs du communisme que Lénine, et

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plus en la matière, et surtout Trotsky qui, lui, connut et comprit les apports de Freud, invita les chercheurs à travailler dans le sens de leur conciliation avec le marxisme (3) . Mais, à coup sûr, chez aucun de ces théoriciens communistes, Xavière Gauthier n'aurait trouvé ... le rejet de la lutte de classes pour les femmes, qu'elle semble bien exiger quand elle s'indigne que Lénine incite les femmes à prendre, elles aussi, un fusH et à combattre comme les communardes et à éduquer leurs enfants en leur disant : « Bientôt, on te donnera un fusil, prends-le ... ». La féministe ultra-révolutionnaire Xavière Gauthier laisse passer là un bout d'oreille de petite-bourgeoise réaotionnaire. Non! Effectivement, les marxistes révolutionnaires ne croient pas que l'arme atomique de la révolution sociale soit le déchaînement des perversions. Mais est-ce bien là la voie de la libération de la femme ? On examinera cette question plus loin, mais avant : est-il vrai que les marxistes pensent que « le problème sexuel se trouvera réglé de luimême» par la révolution? On pourrait déjà dire que notre théorie et notre pratique prouvent le contraire, et que si cette pratique a trouvé tardivement les moyens de masse de son application, ce n'est pas qu'antérieurement il y ait eu refus d'assumer la lutte pour la libération de la femme, mais qu'avant 1968 les bases objectives en manquaient complètement (que l'on se souvienne dans quel désert sans écho pratique parut le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir) . Mais, d'autre part, si seule la révolution sociale crée les bases objectives de la libération des femmes, cela ne suffira en aucun cas à régler de soi-même tous les problèmes de la vie sexuelle, tâche - et l'une des plus difficiles - de la révolution permanente de la vie quotidienne. Cela veut-il dire que << la revendication communiste ( ... ) dans le meilleur cas, donnerait aux femmes les mêmes droits civiques et politiques qu'aux hommes » ? C'est la ramener aux proportions <<d'une vague crise ministérielle», comme disait l'Aragon de 1925, et il est assez ridicule d'écrire une telle phrase alors que l'on voit combien des révolutions comme celle de Chine - pourtant bien limitée en ce domaine du fait de sa direction bureaucratique - ont bouleversé le statut de la femme, et d'autre part commerut 1968, révolution avortée, a précipité non seulement le mouvement des idées mais celui des mœurs ... qui soustendent l'œuvre même de Xavière Gauthier. Plaidons coupable : il est vrai toutefois que les marxistes tendent, par priorité stratégique, à mettre les femmes en égalité politique avec les hommes. Or, «faire accéder les femmes au pouvoir, c'est les faire accéder au pouvoir mâle et implique qu'elles épousent les schémas, les mythes, les fantasmes masculins ». S'il était prouvé - ce qui ne l'est pas -que les structures de classes et les conflits de classes sont fondamentalement déterminés par le patriarcalisme, c'est une immense période historique qu'il faudrait pour s'en dégager et, effectivement, la lutte des femmes de toutes les classes s'opposerait alors radicalement à la lutte des classes ... masculines. De ce point de vue, le marxisme est plus optimiste. Car, en effet, la révolution autre que suppose la conception de Xavière Gauthier repose sur le surgissement d'une femellitude qu'elle compare à la négritude. La négritude renvoie à des civilisations qui, bien que laminées et concassées, n'en subsistent pas moins en tant qu'élé(3) X. Gauthier évoque le freudo-marxisme .de Reich pour le condamner pour son « natuTalisme h ygiénique ». Renvoyons ici aux text-es de nos camarades Dahmer et Frappier, Reich devant Marx et Freud (collection « Cahiers rouges » ) dont nous partageo·ns les vues sur Heich.

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ments et référents cuLturels. En dépit de cela, la négritude en tant que solution alternative au mouvement de révolution prolétarienne est déjà faillie. Quels sont les référents de la femellitude ? Un sil:atut social inconnu, perdu dans la nuit d'une préhistoire multimillénaire ? Bien plutôt une nature ? Nous voici renvoyés bien en-deçà du marxisme, à un naturalisme simpliste dont la voie d'accès serait la perversion. Pour les marxistes révolutionnaires la femme participe de l'historicité de l'homme. La femme de demain, comme l'homme (le mâle) de demain est à créer et non à découvrir. Est-il vrai que «les révolutionnaires marxistes, pour leur part, tendent à réduire la différenciation sexuelle ? » Oui et non, selon le sens de la question. Non, si l'on entend par là une désexualisation, dorut l'idéal suppose encore la vieille horreur religieuse du sexe. Oui, au sens où « virilité» et «féminité'' sont des produits de mutilation inverse des sociétés de classes, et que les êtres humains développés, épanouis, de la société communiste, hommes et femmes se ressembleront davantage en ce qu'i'ls seront également humains au maximum, c'est-à-dire que leurs caractéristiques non-naturelles, leur spécificité historique prendra de plus en plus le pàs sur leur «animalité». Une telle perspective prend valeur dans le constat que chaque poussée de civilisation se manifeste par un rapprochement des caractéristiques des deux sexes (en même temps que par une individualisation plus grande) alors que les reculs les repoussent et les opposent. Aussi, pour une fois, est-il possible d'exprimer un accord avec Xavière Gauthier : si l'histoire a fait une valeur féminine de la beauté, indispensable à la nature de << l'objet de désir» , l'avenir harmonieux du communisme bien loin de supprimer une telle << valeur », ne pourra que la rendre mutuelle et de ce fait rendre l'un à l'autre, l'homme comme la femme, objet de désir.

LA REVOLUTION PAR LA PERVERSION ? << La perversion et son rapport de destruction à la société nous rapprochent de Sade» : déclaration de Xavière Gauthier. La perversion peut être l'objet de trois approches : a) l'approche morale dominante qui l'oppose à ses normes sexuelles ; b) l'approche analytique, scientifique, donc amorale, et pour qui l'approche morale dominante est un matériau de base. c) l'approche morale révolutionnaire, qui part de l'analyse, scierutifique amorale , pour des redéfinitions en fonction de ses fins. Quand Xavière Gauthier passe en revue les << perversions », c'est dans un beau désordre dont la référence semble assez évidemment le sens commun, donc la morale dominante : onanisme, zoophilie, coprophilie, nécrophilie, fétichisme, amour collectif, exhibitionnisme-voyeurisme, fe~lation, sodomie, homosexuaUté, sado-masochisme. Que l'analyse et la chnique établissent entre ces << perversions » des rapports de proximité ou de continuité qui leur permettent de les examiner comme un tout, est une chose. Une autre de savoir si une morale révolutionnaire peut se laisser prendre au jeu du bloc à prendre ou à laisser, à rejeter en prenant la succession de la morale bourgeoise considérée comme morale au-dessus des classes, ou à s'emparer comme explosif social et/ou moyens

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d'un plus plein épanouissement humain. « Si la nature nous donnait des conseils, nous n'aurions encore aucun motif de les suivre», disait le Jean Rostand de la bonne époque. Les révolutionnaires n'ont aucune raison d'être plus « naturalistes >> qu'un biologiste. Encore une fois, l'attitude ultragauchiSite de pure négation ne fait ici qu'inverser l'ordre bourgeois sans le détruire ni le dépasser. Le naïf espoir de subversion totale mis dans la libération des perversions oublie que la perversion est l'envers vécu de la morale bourgeoise. Sade n'ignorait pas cela dom les héros les plus sadiques sont des grands seigneurs, des ministres, des présidents de cour suprême et des hauts dignitaires de l'Eglise. Le déchaînement ouvert de la perversion à une échelle de masse, il a existé : son nom moderne fut « nazisme >> (et aussi « stalinisme>>) . La véritable rupture avec l'ordre moral bourgeois ne consiste pas à valoriser sa pratique contre ses principes mais, d'une part, à établir l'identité contradictoire de sa morale et de son vécu, d'autre part, à dresser un autre ensemble de valeurs et de principes de vie. «Nous avons posé avec Marcuse, écrit Xavière Gauthier, la liberté de pratiquer ces perversions comme une condition essentielle de la mise en question des bases mêmes de la société et du principe de rendement>>. Ce faisant, elle emprunte à Marcuse ... ce qu'il a peUJt-être de plus faux . Certes, le principe de rendement domine la société capitaliste, mais c'est par une assimilation simpliste et mécanique que ce principe social de rendement identifié au principe psychanalytique de réalité, est opposé par Marcuse au principe de plaisir. Comme l'a bien montré Erich Fromm (la Crise de la psychanalyse) « le principe de réalité (est) une modification du principe de plaisir, et non pas son contraire >>. Le principe de réalité modifie, oriente, canalise le principe de plaisir, ils ne sont pas antagoniques mais combinés. Dans ce contresens (et dans le contresens similaire et complémentaire fait sur la notion de «répression>>) réside toute la confusion de l'ultra-gauchisme de 1968, qui rejette la « réalité >> (non seulement la société bourgeoise, mais toute obligation sociale présente - lutter pour le renversement de cette société par exemple - et future) comme l'obstacle, l'ennemi de la réalisation du plaisir. De là, il n'y a qu'un pas jusqu'à l'exaltation de la société « sauvage >> supposée sans frein, sans règle ni loi, le monde des perversions libres. Xavière Gauthier donne à ces pseud,o-théories leur variante féministe.

Le critère communiste à l'égard des <<perversions>> de la morale bourgeoise, de l'analyse et de Xavière Gauthier ne peut être que celui de l'équilibre et de l'épanouissement humain. De ce poi111t de vue, n'est pervers, au sens profond du mot, ni moral ni analytique, que ce qui détruit l'être (physiquement, intellectuellement, moralement, l'un entraînarut les autres) : ainsi le sado-masochisme est-il complètement inadmissible pour la morale communiste, et d'aUJtant plus catégoriquement qu'il implique nécessairement des rapports d'inégalité et de violence entre les êtres humains. Xavière Gauthier va-t-elle revendiquer la liberté de torturer ? Non ! Mais pourtant, si c'est la condition de mon p laisir sexuel ? Notre héroïne de la perversité tourne délicatement devant cette difficulté. Son approbation du sadisme surréaliste doit se contenter de la << représentation >> du sadisme. Mais c'est que ce n'est pas du tout la même chose, même quand il s'agit des romans de Sade! Et même, c'est, dans une grande mesure, le contraire. L'expression artistique est catharûque, elle est sublimation et non libération des instincts pervers.

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Le sado-masochisme mis à part, le reste des « perversions >> ne fait toujours pas un bloc pour le marxiste révolutionnaire, et, en fait, pour Xavière Gauthier non plus d'ailleurs. La nécrophilie, par exemple, pose un délicat problème de rapport à autrui, étant donné qu'il faut d'abord, en général, tuer l'objet d'amour. La coprophagie, elle, semble particulièrement reliée aux cultures chrétiennes et à leur insistance terroriste sur la liaison entre fonctions excrémentielles et sexualité, ce qui, remarquait Etiemble, est étranger à de nombreuses civilisations. X . Gauthier, pourtant si pointilleuse sur l'inconscient religieux, l'oublie ici, peUJt-être parce que cette «perversion>> lui tient particulièrement à oœur (elle s'y étend longuement dans un texte récent sur Artaud). Quant à la zoophilie, bien avant d'être clinique, elle est fonction de la misère sexuelle. Il n'est guère étonnant que les manifestations de ces «perversions>> que Xavière Gauthier trouve chez les surréaliSites soient des transpositions artistiques, relativement rares, souvent délicates à interpréter, parfois peu évidentes, et dans certains cas nettement provocatrices. Mais, de la part de Xavière Gauthier, on aurait aimé plus de netteté sur la valem révolutionnaire de la manifestation pratique large de ces goûts. Il y aurait quelque ridicule à poursuivre sur les plus innocentes des <<perversions >> (onanisme, fétichisme, voyeurisme, etc.) l'inquisition que mène méthodiquement Xav.ière Gauthier pour prendre les surréalistes en flagrant délit d'incapacité perverse. Notons seulement qu'il est caractéristique que ses <<bonnes notes >> de pervers conséquent aillent surtout à Dali, avec mention spéciale pour la coprophilie ... ce qui doit sans doute vérifier le caractère révolutionnaire de la libre expression de la perver -sion (mais de la révolution dégagée de la lutlte de classes). L'homosexualité vaut une mention particulière. Ce goût sexuel, qui, du point de vue de la morale prolétarienne, n'appelle que la défense contre la persécution sociale, dans la mesure où, en lui-même, il ne concerne que des partenaires libres, a été un sujet de discorde entre les surréalistes. Là encore, le rejet de l'homosexualité masculine, par l'essentiel du mouvement, ne s'explique pas sérieusement par la tyrannie de Breton imposant ses propres goûts sexuels. Le marxisme est cri1tique sociale généralisée, pas système philosophique. Dans son élaboration propre, le surréaLisme, lui, se développe comme une conception du monde panthéiste poétique. Ses références à Freud ne peuvent tromper. Il ne procède pas scientifiquement mais par intuition, à partir d'un donné social qui n'est pas interrogé sur ses justifications mais jugé sur sa réaJ,ité globale. De ce point de vue, les ironies de Xavière Gauthier sur l'honneur viril du groupe surréaliste vengé par la gifle de Breton à Ehrenbourg, qui avait traité le surréalisme d'activité pédérastique, tombent à faux, par obsession du « sexualisme >>. L'intention d'Ehrenbourg était injurieuse. Et c'est à l'injure en tant qu'injure, dont le sens clair était accusation de lâcheté et de peu de sérieux à la fois, que la gifle de Breton répondait en renversant les rôles. On peut évidemment regretter les connotations injurieuses de l'homosexualité, mais ni plus ni moins que les autres connotations injurieuses de termes sexuels. Breton n'aurait pas réagi autrement à l'accusation de <<bandes de petits cons >>, ce qui annule la validité des extrapolations de sa réaction à l'insul1te réactionnaire. Ne pas gifler le stalinien Ehrenbourg n'aurait pas signifié : << Nous acceptons d'être considérés comme des homosexuels>> mais : <<Nous acceptons que l'on considère notre activité comme des jeux d'intellectuels qui n'ont rien à voir avec la révolution, alors qu'Ehrenbourg, lui, représente la révolution d'octobre ».

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De même, la sodomie infligée (ainsi, Desnos humiliant la « femme altière») n'est pas à l'abri, même au sein de l'alcôve, de signifiants sociaux (combien plus puissants que les tentatives de mythification klossovskienne sur la transformation de l'un en l'autre et les défis à la nature) qui suff,iraient à eux seuls à enlever à sa « libération '' toute efficacité subversive révolutionnaire, comme cela peut d'ailleurs bien se constater aujourd'hui par la législation bourgeoise de la pornographie hard core. On peut dire que c'est la poétique et même la «cosmogonie» surréaliste qui repousse l'homosexualité, mais l'importance dans le mouvement de la belle figure de Crevel suffit à écarter du «noyau dur» du surréalisme, et en particulier de Breton (<<le dieu de Crevel»), tout reproche d'étroitesse d'esprit et de sectarisme sexuel. L'homosexualité a encore - dans la société patriarcale où nous vivons -une autre caraotéristique que Xavière Gauthier peut bien taxer de préjugé simpliste, mais qui n'en est pas moins largement vérifiée, c'est sa misogynie (et le fait que Crevel y échappe en partie ne manifeste que l'exception qui doit sans doute quelque chose au fait qu'il était surréaliste), et c'est un de ces traits avec lesquels la révolution ne peut admet tre aucune conciliation. Il est d'autant plus étonnant qu'une féministe qui se croit révolutionnaire écarte ce caractère et n'en tienne pas compte dans le recul instinctif du surréalisme devant l'homosexualité. Au mépris qu'elle manifeste pour ce comportement timoré devant l'anticonformisme sexuel, Xavière Gauthier ajoute la mise à nu de l'ambiguïté des relations très passionnelles à l'intérieur de ce groupe d'hommes et va jusqu'à conclure son livre -e n découvrant le << point d'impact» du surréalisme dans l'<< orifice anal béant», centre d 'un photo-montage de Pierre Molinier, le Pavois, où elle voit l'autoreprésentation en travesti du peintre lui-même. L'interprétation est aventurée. Mais admettons-là un instant. Ce serait, comme dans les cas examinés plus haut, des exemples nets de sublimation. S'il y avait eu un chirrugien dans le groupe surréaliste, pas de doute que Xavière Gauthier aurait vu en lui la mani festation du sadisme du mouvement. Elle oublie encore ou ignore que la sublimation est le contraire de la << perversion», le moyen de l'éviter, et, ce faisant, son usage de Freud se révèle aussi fautif et partialement crienté que celui qu'elle fait des marxistes et des surréalistes eux-mêmes. Enfin, dans un tel cas, elle perd le fil des voies les plus subtiles qui permet,tent ce rapprochement des sexes sans désexualisation que nous évoquions plus haut. Etonnante aussi, et du même point de vue, de son <<féminisme», son incompréhension de la différence essentielle que le patriarcalisme crée par lui-même entre homosexualité masculine et féminine. Le simple rap port de cet,te dernière à l'opposition des femmes, dont l'évidence sau terait aux yeux, même si une abondante littérature n'en rendait pas compte, oblige à la considérer tout différemment en elle-même et dans son rapport à la subversion sociale. Xavièr-e Gauthier ne manque pas de compromettre le surréalisme dans la tolérance goguenarde de << tout le monde » envers l'homosexualité féminine considérée dans sa minimisation de jeux de fillettes. Toutefois, ses <<preuves » vont contre elle. D'une part ses meilleurs exemples d'exaltation artistique du lesbianisme sont les œuvres de deux femmes, Dorothéa Tanning et Léonor Fini, d'autre part elle est obligée d'insister sur ce que les lesbiennes de Molinier sont tout le contraire de gamines, des archi-femmes aux étreintes violentes.

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Or ... c'est Breton qui a préfacé et le mieux célébré Molinier qu'il rapproche de Moreau (Moreau qu'il a mis au plus haut de sa peinture) et qui dit de ces femmes qu'elles ne sont plus «foudroyées ma~s foudroyantes». L'opposition entre le «réactionnaire>> Breton et les peintres révolutionnaires-pervers est bien difficile à maintenir ! Xavière Gauthier a intégré aux <<perversions>> l'amour en groupe. Et là son étonnement est grand. Mêml! Aragon, sur qui elle avait pu compter pour l'homosexualité, répudie la partouze dont il souligne la morne tristesse bien connue. Dans son langage(« pantins», «baudruches>>) il met en cause la chosification des êtres dans ce genre de «parties>>. Xavière Gauthier, dont on peut regretter l'abstraction permanente sur ces questions qui exigent pourtant, plus que toute autre, le concert et la référence à l'expérience, base, précisément, des débats surréalistes, accuse ici la dichotomie âme-corps, sentiment-technicité. Curieux reproche! Le rejet unanime de la partouze par les surréalistes est justement fondé sur le refus de la dissociation de la dimension humaine de l'amour qui est réduit là à des techniques et des exercices corporels . Et si ces exercices sont si lugubres, c'est précisément parce que les participants s'y mutilent de leur individualité, séparent leur corps de leur «âme>>, se transforment en pantins, comme disait Aragon. Cette mutilation est intellectuelle, morale. Peut-être dans une société future, de tels rapports multiples seront-ils possibles comme fête. Le certain est que les rapports sociaux actuels, et en particulier les rapports hommes-femmes, sont dominés - y compris chez les plus révolutionnaires - par l'oppression omniprésente des femmes, qui bloque toute possibilité de rapports édéniques (ceux du Jardin des Délices de Bosch) séparés du tissu d'un monde de luttes de classes, d'inégali,t és multiples et d'infinis conflits individuels. Ces obstacles ne peuvent être dépassés dans l'amour qu'à la condition que tout l'être soit impliqué dans le rapport amoureux. On a bien vu, avec le film du surréaliste Robert Benayoun, Sérieux comme le plaisir, au prix de quels présupposés peu réalis,t es, ou tout au moins rarissimes et fragiles , un trio amoureux pouvait subsister. Si Xavière Gauthier avait pu nous présenter un seul exemple de partouze harmonieuse ou même de communauté sexuelle réussie, on l'aurait accueilli avec le plus vif intérêt, et par la même la condamnation des surréalistes pour leur pusillanimité en la matière. Mais il est vrai qu'elle n'a que dérision pour l'« amour heureux >> ( « Une agressivité mutuelle et avouée, loin de toute sentimentalité, permet d'établir des rapports intéressants entre l'homme et la fern,.....::, à la fois bourreaux et victimes>>). La perspective commune au freudisme, au marxisme et aux surréalistes est, en effet, contradictoire avec le concept de l'amourconflit vécu dans la messe noire universelle des perversions. Contre nous, Xavière Gauthier peut invoquer certaines des déclaration~ des surréalistes eux-mêmes : « Ce qui m'intéresse le plus ? Tout ce qm dans l'amour physique est du ressort de la perversité>>, déclare Breton. E<t Xavière Gauthier d'ironiser quand, ensuite, Breton exclut quasi toutes les perversions cataloguées. Mais c'est encore un malentendu. Breton a dit « perversité >> et non << perversions >>. Il est clair que ce qu'il entend par «~perversité>>, ce sont jeux érotiques raffinés de partenaires complices. Et sans doute la référence à Sade est-elle l'objet d'un malentendu du même genre, favorisé par les ambiguïtés de l'œuvre sadienne .elle-même, où le sadisme se réalise de « façon illusoire >> (Freud) tantôt directement à son propre compte, tantôt par le détour de la mise en accusa-

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tion - 't eintée d'humour que les surréalistes ont peut-être majoré - de la société qu'il dénonce (dans la fascination). On touche là, en réalité, à l'amorce de conciliation de la contradiction fondamentale du surréalisme, cœur du procès intenté par Xavière Gauthier : la libération des ins,t·i ncts pervers, œ n'est pas dans leur réalisation qu'elle peut être subversive, c'est dans la sublimation agressive de l'art. Et nous retrouvons le cas Artaud, qui a toutes les prédilections de Xavière Gauthier pour son radicalisme. La poussée aux extrêmes de l'un seulement des éléments de la contradiction surréaliste ne pouvait que mener au déséquilibre, à la démence et à la mort ( « Ce qui me sépare des surréalistes, c'est qu'ils aiment autant la vie que je la méprise», écrit Artaud dans «A la grande nuit, ou le bluff surréaliste>> in l'Ombilic des limbes). Il n'y a pas d'accomplissement par la pure négat·i on, et la perversion est des<truction de la vie en soi, voire dans les autres. Or, le but de la révolution - comme du surréalisme - est l'épanouissement de la vie qui n'est pas possible par la rupture des contradictions mais au contraire par de perpétuels dépassements dialectiques des contradictions du réel.

SEXUALITE ET AMOUR HUMAIN On l'a vu, Xavière Gauthier reproche aux surréalistes de rétablir, dans le déchirement de leur contradiction sur l'amour, la dualité âme-cor ps, amour-sexualité, et d'accepter finalement le «mythe du couple mono· gamique, avec toutes les implications anti-révolutionna.ires qu'il comporte>>. Breton est le principal inculpé (avec Péret). Les accusations sont plus violentes. Non seulement Breton reviendrait à la dichotomie chrétienne des amours pures et impures, non seulement il refuse le libertinage, mais enfin il sauve le mariage bourgeois en le sanctifiant comme << amour fou >>. Il s'agit d'un procès en sorcellerie, dont les pièces sont truquées. En voici une : << Cette dichotomie que font volontiers les surréalistes entre les femmes qu'on respecte et celles avec lesquelles on fait l'amour...,, Comment amalgamer cette accusation avec la mise en procès de l'<< amour sublime », de l'<< amour unique >> ? Une telle dichotomie n'existe tout simplement pas dans le surréalisme pour qui, au contraire, faire l'amour est la plus grande preuve de respect pour l'autre. Le surréalisme véritable (c'est-à-dire, en n'y faisant pas entrer les déclarations personnelles aberrantes et, bien entendu, les écrits de renégats qui relèvent d'un autre système de pensée) ne dissocie jamais, nulle part, l'amour sentiment et l'amour qui se fait. Et, tout au contraire, c'es.t notre procureur - nous l'avons déjà montré - qui ignore cette unité en limitant l'amour à ses gestes physiques (<<Si l'amour n'est pas la coucherie, qu'est-ce que c'est alors ? >>) Quant à faire le procès de l'amour unique, comme retour à la monogamie bourgeoise, en écrivant : <<Ce qui nous paraît davantage étonnant, c'est que cette conception soit présentée comme s'opposant au monde tel qu'il est, comme réellement un changement social, comme révolutionnaire,, (p. 80), il y faut, si l'on exclut la mauvaise foi, une dose pharamineuse de simplisme gauchiste, puisque cette exclamation de notre auteur vient immédiatement après son rappel des explications de Breton

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sur la théorie de sa propre pratique, laquelle ne fut en rien monogame. Cette manière d'interpréter Breton rejoint celle qui est courante pour l'Engels (et donc Marx, d'accord avec lui) de l'Origine de la famille ... C'est vrai, pour les marxistes révolutionnaires, la libération sexuelle ne coïncide pas avec le rêve de Sade de lois qui « exigeraient la prostitution et l'adultère des femmes comme des hommes >> avec maisons où seraient fournis aux femmes « tous les individus de l'un ou l'autre sexe qu'elles pourraient désirer». Ce singulier communisme (féodal) qui renverse (toujours la négation simple du gauchisme) le schéma d'oppression, était, sous sa forme moins autoritaire et plus naïve de « communisme des femmes», désarticulé par Marx dans ses Manuscrits de 1844. C'est encore comme «prostitution» que Marx et Engels faisaient la critique du mariage bourgeois, pas comme loi d'amour unique, comme soumission sexuelle de la femme à l'impératif économique, à l'encontre de l'amour ; mar,iage et prostitution présentant semblablement quoique de façon inversée, le rapport du sexuel (et du sentiment humain) à l'argent. Et Péret insistait sur l'opposition violente de toutes les sociétés de classes à l'amour passion. C'est pourquoi, quant à la perspective d'avenir monogamique évoquée par les maîtres du marxisme, il ne s'agit nullement d'un décrassage du mariage de ses conditions économiques en une nouvelle « légalité», mais de cette compréhension, que Xavière Gauthier refuse, que l'amour humain dépasse, en l'englobant, sa base, la sexualité. Croire que ce rapport le plus humain qu'est «le rapport de l'homme à la femme » (Marx) peut se réaliser par l'universalisation des «amours » de Casanova, dont chacune et indifférenciable de la précédente, sinon par le prénom de la partenaire, exige une bien triste pauvreté d'imagination (comme est pauvre l'imagination érotique limitée aux combinaisons et multiplications des « positions » des manuels d'érotologie classiques et orientaux). L'avenir humain de sexualité libérée connaîtra certainement ce qu'à défaut de meilleur terme on peut appeler un libertinage généralisé des jeunes, en tant que recherche de soi-même et des autres, et dont l'institution de la « maison de jeunes (ghotul) des Murias offre peut-être l'essai social le plus avancé des anciennes sociétés. Mais s'il est vrai qu'au-delà du plaisir c'est le bonheur qui est le but humain, comment croire qu'il puisse être fondé sexuellement sur les contacts fugitifs d'épidermes dont la déception - jusqu'à la névrose -manifeste au contraire la profondeur des aliénations contemporaines. Il fait peu de doute que le plus grand plaisir sexuel, le plus riche, exige accord profond des partenaires, donc connaissance de l'autre, donc durée des rapports amoureux, et qu'encore une fois ceux-ci seraient bien pauvres, bien «animaux», utiliseraient-ils, ce qui va de soi, tout le corps oomme zones de plaisir, s'ils n'étaient pas humanisés, c'est-à-dire s'ils ne comportaient pas érotisation de tout l'être, y compris intellectuel, et, pourquoi pas, érotisation de toute la vie. Tout ceci signifie-t-il que chaque être de la société communiste rencontrera son double inverse une fois et à jamais ? Plus qu'improbable, cela semble absurde, et les surréalistes n'ont rien dit de tel, même pas quand un Eluard tardif écrit :

Faits l'un pour l'autre à tout jamais. Mais leur réponse au problème a un intérêt qui dépasse de beaucoup l'éthique de comportement immédiat, ce qu'elle est essentiellement et

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d'abord. L'amour unique, comme but, comme résultat d'une quête, est sans doute J'.jdéal humain le plus élevé qui ait été proposé à l'homo eroticus. Que cet idéal se situe au confluent des plus hautes cultures du passé et soit, par conséquent, un produit historique de notre temps, pas de doute, et c'est en cela qu'il trouve à la fois sa valeur et ses limites. On peut dire bien des choses contre les charges qu'il transporte, et par exemple que la passion a été fonction de la répression, que Tristan et Iseult n'existent que dans l'accomplissement de leur amour, mais c'est vrai de toute valeur fournie par le passé qu'elle n'est jamais modèle achevé mais indication de direction. Avouons ne pas bien voir la contradiction entre « l'unique » qui se dégage de toutes les femmes (Eluard) et le toutes les femmes en une seule de Bellmer, mais au contraire les deux temps de la démarche érotique surréaliste. En tout cas, contre cette perspective, qui veut faire l'ultra- avant- gardiste ne fait que le néanderthal. Il en va ainsi de Xavière Gauthier quand elle accuse Breton de faillir au matérialisme. Le sien n'est que le matérialisme mécaniciste de l'Art de jouir de La Mettrie celui de Breton est plus proche de celui de Marx que ne croient les myopes qu'arrête sa langue de poète. Ainsi en est-il de la reprise du mythe de l'androgyne primordial. Sa critique «au pied de la lettre » ne peut mener qu'à de l'absurde. Le mythe de l'androgyne manifeste la volonté de résoudre la contradiction des sexes, non par leur négation mutuelle, mais en les fondant, sans désexualisation, en une unité supérieure. Sa reprise par les surréalistes le rend à sa significattion la plus profonde, c'est l'être réalisé de la société communiste, sans classes, sans oppression de l'être humain par l'être humain ; mieux, c'est toute l'humanité communiste réconciliée. Supposer cette réalisation comme immobilisation, cela rejoint l'idée impotente des réactionnaires pour qui la société sans classes est l'utopie d'un monde à jamais immobile, sans histoire, alors que ce ne sera que la fin de la préhistoire de l'humanité. L'humanité sans classes ni oppression, et les sexes réconciliés, ne sera pas la mort, mais la vie, enfin !

SURREALISME ET FEMINISME

Le mouvement surréaliste était, surtout dans ses débuts, un mouvement essentiellement masculin. La poésie surréaliste exalte la femme, mais la peinture surréaliste la représente surtout ·comme inquiétante, voire menaçante, ce qui serait la projection d'une haine réelle de la femme, inconsciente, vérité que la peinture, guidée par l'inconscient, révélerait là où l'écrit, essentiellement conscient, maquillerait la haine en tendresse excessive. Le raisonnement semble rigoureux. Il boîte cependant de plusieurs pieds. La part de l'inconscient est certainement moindre dans l'écriture que dans la peinture, mais tout art est confluence de volonté consciente et d'expression inconsciente. Xavière Gauthier a donc dû forcer sa thèse : la peinture surréaliste ne dit pas le contraire de la poésie s'il est vrai que plus de peintres révèlent mieux le versant noir du discours surréaliste. Mais rien ne permet des conclusions unilatérales. Ainsi, les femmes menaçantes de Léonor Fini (les sphynges) exprimeraient la haine de la femme ? Absurde !

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La femme n'est pas une, pas plus dans la réalité que dans l'appréhension surréaliste, et l'Ange du foyer effroyable de Max Ernst - que l'on peut rapprocher de tous les textes surréalistes s'acharnant sur la femme bourgeoise-chrétienne castratrice, en particulier les tex.tes de Crevel - est l'opposé et le complément des femmes de l'amour sublime, si différentes entre elles, que l'on trouve aussi chez les peintres ; celles de Molinier, de Bellmer, de Trouille, de Svanberg, qui, pour être tout le contraire d'un «sexe faible», n'en sont pas moins sœurs de celles des poèmes, femmes-fleurs, femmes-fruits, femmes-bêtes, terre, astre, femmes-enfants de Bellmer, femmes fatales de Molinier, bougresses de Trouille, et quasi toutes quelque peu sorcières sinon voyantes. Les «bonnes femmes, bonnes mères, bonnes sœurs>> sont produits de la société de classes et ses piliers; le féminisme qui oppose la Femme au sexe mâle, et la dresse ainsi globalement au-dessus de la société de classes, est la pire mystification. Dans le monde bourgeois, l'oppression de toutes les femmes est inégale parce que dominée par la division de la société en classes. Mais il est vrai que le surréalisme n'est pas un féminisme. Sa jonction avec le communisme s'est faite à partir d'expériences totalement différentes. Son exploration de l'inconscient est poétique et non scientifique : sa critique sociale passionnelle et non analytique. L'analyse appliquée par Xavière Gauthier aux textes et aux ·t ableaux n'est pas toujours faus se mais faussée par le parti-pris polémique. Par exemple, la mise sous le micmscope féministe-critique de l'Union libre de Breton - à coup sûr un des plus beaux poèmes d'amour jamais écrit en notre langue, et dont le titre est assez clair - au-delà du ridicule propre en général à ce genre d'exercice, met entre parenthèses le fait que la langue poétique amoureuse est toujours panthéiste, et que refuser ce langage de la célébration de l'être aimé, c'est sans doute supprimer toute poésie amoureuse. La poésie amoureuse de Péret, non citée par Xavière Gauthier, n'abandonne les images poétiques utilisées avant lui que pour un symbolisme cosmogonique. Quant à la critique du « Ma femme » qui veut river l'idée de possession à celle de consommation, elle néglige le fait que, dans le rapport amoureux, la possession est un sentiment .mutuel, d 'exaltation, qui exprime une fusion ; c'est un possessif d'attribut et non de propriété. La femme-fleur est condamnée parce que les fleurs ont des racines et sont donc attente, mais la femme-sorcière l'est aussi qui est agression (désirée d'ailleurs) et liberté totale. La femme-enfant est dénoncée comme désir de domination et, parallèlement, la femme-terre-mère comme désir de refuge et de dépendance. La femme-fruit est objet de consommation, mais la femme-astre est lointaine médiatrice. Toutes ces condamnations, qui sont implicitement celle de l'imagination panthéiste dans la grande rt radition anti-religieuse qui précède et annonce le matéralisme, et qui peut-être fournira une symbolique aux fêtes du futur, s'annulent mutuellement à tel point que notre auteur est· obligé de s'en apercevoir : << Au terme de cette approche de la femme à travers les œuvres surréalistes, il apparaît que les attributs les plus contradictoires, les plus incom· patibles lui ont été donnés, tranquillement mêlés, très souvent par le même auteur au sein de la même œuvre.» Mais c'est pour faire culminer la condamnation : <<Si elle peut être tout, cela signifie clairement qu'elle n'est rien, hors de la cervelle de l'homme ». « Clairement » ! Cette conclusion ne coule pas de source. Et s'il s'agissait au contraire d'une mise en évidence poétique des << va-

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leurs >> féminines, dont les contradictions sont des contradictions du réel , des valeurs dégagées comme les plus précieux legs de l'histoire. Cett~ · conclusion est celle qui ressort clairement de l'étude attentive de l'œuvre de Breton. Et, là encore, il y a à prendre et à apprendre pour tous. N'est-il pas vrai qu'une des conséquences du patriarcalisme des sociétés de classes a été la valorisation des attributs « virils » les plus négatifs pour l'avenir humain, l 'agressivité, le rationalisme étroit exigé par le rendement, la sagesse du vieillard, l'esprit de sérieux, l'abstraction, le prosaïque. Tout cela justifie - à son moment historique et quoi que l'on puisse reprocher à ses formes d'expression - l'exaltation des valeurs féminines. Et, encore une fois, à moins d 'oubli de l'histoire, il est net qu'il s'agit d'un combat contre la culture misogyne bourgeoise. Quand, après avoir pris parti, en réaction à l'idéalisation de la femme, pour le propos insupportablement misogyne de Crevel : << Bonne femme, tu es drôle. Et dire qu'on ne peut jamais jouer avec tes seins, ton petit ventre sans que tu fasses des discours » (sans s'apercevoir que c'est d'elle qu'il parle), Xavière Gauthier contresigne cette déclaration du groupe éphémère, le Surréalisme révolutionnaire : << Ce n'est pas en célébrant Mélusine que nous avancerons d'un pas vers le règne du désir, mais en attaquant par la méthode matérialiste les mythes dont on berce la femme pour mieux l'exploiter - en détruisant par l'action communiste les formes sociales de cette exploitation», elle ne voit pas, semble-t-il, qu'elle adopte ce qu'elle avait condamné d'entrée de jeu, à savoir l'idée de la libération de la femme comme tâche à renvoyer à plus tard, subordonnée à la révolution sociale, cette <<politique mâle». Telles sont les incohérences de l'hostilité irrationnelle et de l'ultragauchisme. Notons aussi que, nulle part, Xavière Gauthier ne rappelle que la sorcière, comme, depuis Michelet, cela a été abondamment mis en valeur, c'est la protectrice persécutée, antichrétienne, des femmes des temps obscurs. Cette incohérence a bien d'autres manifestations. Le refus pratique des << perversions » par les surréalistes est-il synonyme du refus de désaliénation de la femme? On pourrait plus valablement postuler le contraire, et que les perversions ne sont que les perversions du système patriarcal, qu'elles n'existent qu'en ,fonction de l'aliénation de la femme. Le seul examen de l'amour de groupe va à l'encontre de la thèse de Xavière Gauthier, du fait qu'aujoul'd'hui, déterminés que sont les êtres de toutes classes par le patriarcalisme, les communautés sexuelles reviennent à la mise en commun des femmes par les hommes du groupe considéré, communisme des femmes dont Marx a fait la critique radicale dès 1844. Xavière Gauthier est obsédée par l'esprit religieux à un point tel qu'on peut deviner qu'elle en est, elle-même, mal dégagée. Cela l'entraîne à une curieuse bévue. Elle souligne le parallélisme de l'exaltation poétique de la femme et des litanies de la Vierge. Mais le surréalisme est la négation d'une négation. Depuis la Renaissance la rupture idéologique avec la religion s'est faite en art en rendant à la femme ce qui avait été aliéné en forme féminine désexualisée. Cela est manifeste dans la grande peinture florentine que Savonarole ne se trompait pas en vouant aux flammes. Continuant à marcher sur la tête, Xavière Gauthier approuve la rupture de Bataille avec le mouvement surréaliste. Bataille dont l'œuvre érotique est, elle, empêtrée d'esprit catholique, fondée sur le sacrilège et l'idée de souillure, c'est-à-dire par tout ce qui compmmettait le sexe dans les systèmes chrétiens. Xavière Gauthier aurait été bien inspirée de se

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souvenir à cette page de ce qu'elle écrivait à la page précédente : « Le blasphème, lui-même, est un mode particulier de soumission ». Non seulement les perversions sont patriarcales, mais la liaison de l'amour à la mort ainsi que l'obsession excrémentielle sont plus précisément judéochrétiennes. Encore une fois, l'ultra-féministe •tombe dans les pièges patriarcaux, et le ricanement anticlérical se résout au baiser donné au cul du diable. Devant le problème des fins dernières de la révolution, c'est dans une mer de contradictions que se plonge Xavière Gauthier. Elle, dont on a vu comme elle mettait en garde les femmes contre la politique «mâle», et qui en appelait à la femellitude, rejette ... une avancée dans le même sens de ... Breton, son << procès de l'intelligence de type mâle » et de << la psychologie de l'homme, qui n'est aucunement valable pour la femme ». Cela n'est-il donc devenu faux qu'en étant proféré par un homme, et quel homme ! Le Père surréaliste haï et qu'il faut tuer ! Breton avait au moins à sa décharge d'écrire cela dans Arcane 17, dans l'isolement au milieu d'une guerre mondiale atroce, dans le noir du silence du mouvement ouvrier révolutionnaire. En tout cas, on ne voit pas ce qui mérite tant de mépris dans l'annonce par Breton d'un nouveau matriarcat, du temps qui serait venu << de faire valoir les idées de la femme aux dépens de celles de l'homme dont la faillite se consomme assez tumultueusement aujourd'hui ». Ce que l'on peut surtout reprocher à ces lignes, c'est l'excès de leur féminisme, celui-là même qu'avec moins de raisons historiques reprennent les féministes ultra-gauches d'aujourd'hui, mais, à coup sûr, on ne peut pas douter de la profonde sincérité et du vécu de ce qui peut bien être considéré comme une conclusion, une clef de voûte de son estime de la femme et des espoirs mis en elle.

SURREALISME ET REVOLUTION

<<Bataille montre l'irresponsabilité de la littérature. Etant inorganique, elle est irresponsable. Rien ne repose sur elle. Elle peut tout dire >>, cite Xavière Gauthier. Les surréalistes ne seraient pas d'accord, les marxistes révolutionnaires non plus. Cela est d'un matérialisme vulgaire et/ou relève d'une fuite de l'écrivain devant ses responsabilités. Il est donc juste de demander des comptes aux surréalistes. Toute nouvelle génération a ce droit envers ses devanciers. Elle a même le droit à la sévéri•té. Mais les comptes que l'on demande, il faut dire au nom de quoi, et ne pas truquer la balance du jugement. Or, le bilan que tire Xavièrc Gauthier du surréalisme est truqué. Ce n'est pas non plus un bilan de qui se prépare à prendre la relève, mais une attaque d'héritière gâtée qui crache sur la fortune dont visiblement elle vit, mais sans manifester la moindre capacité à s'édifier soi-même. La critique du surréalisme reste à faire. Sans y prétendre ici, il faut tout de même se porter en faux contre certaines conclusions. Celle-ci, par exemple : << En commençant notre recherche, nous avions présenté la Mitrailleuse en état de grâce de Bellmer comme le symbole de la sexualité, menace qui pesait sur le monde bourgeois. Il nous faut bien reconnaître que le coup qu'elle lui destinait n'est pas parti; elle est peut-être restée braquée mais silencieuse : ce ne ~ut ni l'explosion ni la destruction qu'on aurait pu attendre>>. Ce verdict

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est bien oohérent avec le réquisitoire que nous avons examiné dans ces pages. L'aventure surréaliste se solderait par un échec. Nous avons vu que Xavière Gauthier avait traité le surréalisme hors de l'histoire concrète, au-dessus de la politique, dans le ciel de l'irresponsabilité artistique et l'éternité de la lutte du désir. Dans une telle position, comment la mitrailleuse aurait-elle pu atteindre l'ordre bourgeois ? La réalité est différente. Certes les intellectuels qui pensent abattre la société et l'ordre patriarcal avec des anti-œuvres d'anti-art ou en déchaînant la perversion sur les supermarchés au moyen de manifestes .tirés sur papier glacé sont voués au désespoir de leur inévitable échec. Mais, précisément, les surréalistes - les vrais - ont vite compris que leur action devait se lier au combat révolutionnaire communiste. Ils sont allés aux communistes, malheureusement, au moment où ceux-ci, en train de se changer en staliniens allaient bloquer le processus d'enrichissement mutuel. La nouvelle avant-garde, pour sa part, n'a pas encore pris connaissance de tout ce que la recherche surréaliste pouvait lui apporter, ne fut-ce qu'en sujets de réflexion. Parce qu'il était dans l'histoire, le mouvement surréaliste devait, lui aussi, marquer le pas dans le reflux du mouvement révolutionnaire, il devait, Parce qu'il était dans l'histoire, le mouvement surréaliste devait, lui aussi « traverser le désert » vers la remontée révolutionnaire. Pour les surréalistes, comme pour les marxistes révolutionnaires, cela ne pouvait pas aller sans fatigue du plus grand nombre, sans désespoirs, sans désertions, sans faux-pas, sans rechutes dans quelques ornières (les tentatives anarchistes et irrationalistes chez les surréalistes, comme les cahots sectaires et mécanistes chez les révolutionnaires). <Mais la mitrailleuse avait tiré, et les façades idéologiques en sont lézardées à jamais. Il est stupide de demander au surréalisme ce qui ne peut être que l'œuvre de la classe ouvrière elle-même et de son parti d'avant-garde, sa conscience organisée. On ne peut parler d'échec du surréalisme qu'en exigeant de lui ce qu'il avait compris dès 1929 qu'il ne pouvait réaliser. Son 'terrain était autre, sa participation à la révolution était la cavalerie légère de la bataille ; elle ne pouvait vaincre sans les canons. L'attaque ultra-gauche déborde le surréalisme. Xavière Gauthier écrit encore : << Comme d'autres mouvements soi-disants révolutionnaires, le surréalisme a introduit Marx et Freud dans la culture bourgeoise; il a contribué à les apprivoiser». On reoonnaît là la théorie gauchiste de la << récupération». Or, la bourgeoisie ne peut récupérer que ce qui lui appartient de tout temps, et ici, par oonséquent, une part de Freud à coup sûr, et aussi certaines valeurs véhiculées par le surréalisme dans sa marche fatalement zigzagante. Mais ce qui est· révolution ne se récupère pas. Marx peut être momentanément défiguré, il ne peut être « récupéré >>, et pas davantage l'apport révolutionnaire du surréalisme qui, d'une façon ou d'une autre, reflambera à la mesure même de l'oxygène que lui fournira la révolution sociale. Un des mérites du surréalisme aura à coup sûr été de faire mûrir cette fameuse contradiction sur l'érotique - faille à partir de laquelle Xavière Gauthier pensait pouvoir démanteler tout l'édifice - et de révéler que la libération sexuelle ne pouvait aller sans nouvelle approche de la femme. Les exigences de la lutte révolutionnaire n'ont que trop tendance à incliner les militants vers une sorte d'ascétisme déshumanisant pour que l'apport poétique du surréalisme et sa méthode de l'imaginaire soit dépassés.

Michel LEQUENNE

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