Pierre Franck Lettre de Pierre Franck Mon cher Henri,
Je suis d'accord dans l'ensemble avec ton article « Les partis staliniens et leur devenir » (revue de Critique communiste, no 3) et avec tes commentaires sur le livre méritoire de Philippe Robrieux Maurice Thorez. Vie secrète et vie publique. Mais tu commets une erreur quand tu écris :
« En France, les cadres venus du syndicalisme révolutionnaire sont éliminés du Parti communiste» (p. 71) ... «Le P.C.F. qui ne parvient pas à s'assimiler les cadres anarcho-syndicalistes » (p. 81).
Il est vrai que Monatte et d'autres sont partis ou ont été exclus du P.C. au moment où commence la « bolchevisation », c'est-à-dire la dégénérescence bureaucratique ; mais ils n'ont constitué - même si l'on y ajoute ceux qui, comme Vassart, sont venus plus tard auprès de Monatte -qu'une faible partie des syndicalistes révolutionnaires qui sont entrés au P.C. et qui y sont restés. Je ne parle pas de ceux qui ont occupé des fonctions dirigeantes élevées dans le P.C., tels Semard, Monmousseau, Racamond, Frachon, Marcel Paul, Midol, Rabaté, etc., sans compter André Marty qui était aussi de formation syndicaliste révolutionnaire. La très grande partie des cadres de la C.G.T.U. (secrétaires de fédérations, d'unions départementales et locales, secrétaires de syndicats) qui appartenaient au P.C. provenait, elle aussi, des courants syndicalistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes. En réalité, avec Monatte, sont partis plutôt les plus anciennes générations de syndicalistes ; Monatte crut devoir abandonner La Vie Ouvrière à Monmousseau bien avant sa rupture avec le P.C. Et, après l'engouement suscité par la Révolution d'Octobre qui amena tant d'adhésions à l'Internationale communiste, le reflux de la vague révolutionnaire d'après-guerre laissa surtout au sein du P.C. des hommes provenant des plus jeunes générations d'avant la guerre de 1914, surtout parmi les militants syndicaux, et des hommes provenant des générations de la guerre et de l'après-guerre.
La « bolchevisation » qui heurta Monatte n'eut pas le même effet sur beaucoup de militants d'origine syndicaliste. Ce courant (voir entre autres le livre de Jederman à son sujet) était constitué de deux éléments, l'élément de bureaucratisation et l'élément de prolétarisation des cadres d'un parti qui avait encore conservé une structure et un fonctionnement hérités de la social-démocratie. C'est l'élément « prolétarisation » qui l'emporta de beaucoup chez d'anciens syndicalistes pour rester au P.C., lequel resta encore un parti révolutionnaire pendant près de dix ans.
L'apport des courants syndicalistes au P.C. n'a pas eu grande importance sur le plan théorique pour ce parti. Mais c'est, dans une grande mesure, grâce à la venue de ces cadres syndicalistes dans le P.C. que celui-ci a réussi à s'inscrire, à s'incruster dans la classe ouvrière, à former ces cadres qui ont pu prendre le contrôle des grandes masses ouvrières qui rejoignirent la C.G.T. unifiée en 1935 et 1936.
Je rappelle que Lénine et Trotsky attachaient une importance exceptionnelle à l'adhésion des militants d'origine syndicaliste au Parti communiste en France, parce qu'ils étaient la partie la plus militante, la plus hostile à l'opportunisme, en un mot la meilleure du mouvement ouvrier français d'avant 1914. Leur perspective s'est vérifiée correcte, quoique de façon défigurée, par le fait qu'elle a permis au P.C. de conquérir par eux l'hégémonie sur le mouvement ouvrier français dans les entreprises.
Comment se fait-il que ces militants aient pu, par la suite, être entraînés par le stalinisme jusqu'à sombrer dans le réformisme, alors qu'ils n'étaient pas plongés dans un appareil d'Etat ouvrier, mais continuaient à défendre à leur façon les intérêts immédiats de la classe ouvrière contre le patronat et son Etat ? C'est là une question qui demande des réponses trop longues à exposer dans cette lettre. Il faudrait expliquer plus généralement la mainmise du stalinisme sur l'Internationale communiste, qui n'a pas exactement les mêmes causes que la mainmise du stalinisme sur le Parti bolchevik et l'Etat ouvrier. A ce propos, Robrieux démonte minutieusement le mécanisme organisationnel de cette mainmise sur le P.C.F. et sur la personne de Thorez, mais il n'en apporte pas les explications politiques essentielles.
L'apport des courants syndicalistes à la formation du Parti communiste en France est généralement sous-estimé quand il n'est pas ignoré, et cela tient à diverses raisons dont deux me paraissent essentielles. La première est que les militants de ces courants, qui étaient engagés principalement dans le travail syndical, ·ne sont pas amenés par cette activité, à l'exception de ceux qui sont dans les sommets, à être connus par des interventions sur les grands problèmes politiques, mais seulement par des activités sur des questions catégorielles, localisées, etc. La seconde est que l'histoire «officielle» du P.C.F., sous l'influence de Thorez, a mis l'accent sur l'apport guesdiste dans le P.C. et a réduit au minimum l'apport syndicaliste révolutionnaire. Dans son livre, Robrieux a correctement mentionné cette filiation guesdiste revendiquée par Thorez. Je ne pense pas, étant donné la génération à laquelle il appartenait, c'est-à-dire une génération née à la vie politique à la fin de la guerre de 1914-1918, quand Guesde participait à l'Union sacrée, que Thorez ait été tellement imprégné lui-
même de guesdisme. Je pense plutôt que Thorez, au moment où il a fait ses premiers pas dans la vie militante, dans la Fédération du Pas-de-Calais, a eu à combattre les guesdistes qui, on le sait, dominaient dans le Nord et le Pas-de-Calais. Mais lorsqu'il fit écrire l'histoire du P.C.F., il a, en bon stalinien, arrangé cette histoire. Il a trouvé dans ce guesdisme ce qu'il y avait politiquement de plus proche de sa politique, à savoir une combinaison d'une pseudo fidélité à la lettre du marxisme avec une pratique opportuniste. Nous avons souligné, il y a longtemps, les rapprochements « théoriques » entre le stalinisme et diverses formes de marxisme sévissant dans la gauche social- démocrate (menchevisme, austro-marxisme, guesdisme ... ).
Je profite de cette lettre pour signaler que paraîtra prochainement, chez Maspero, un livre de documents sur l'Internationale Syndicale Rouge et que, dans une préface, je donne, entre autres, un résumé des rapports qui existèrent entre les syndicalistes révolutionnaires et l'Internationale Syndicale Rouge.
Le 30 octobre 1975. PIERRE FRANK.