Sommaire (d'après RaDAR)
- Introduction
- Le front unique
- Communisme et syndicalisme
- Le parti, les syndicats et le problème de l’unité ouvrière
- Les syndicats anglais
- Les syndicats dans l’époque de transition
- Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste
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A
léon trotsky classe ouvrière parti
et syndicat
DANS LES LIVRES ROUGE
Renaissance du bolchevisme en U.R.S.S. Mémoires d'un bolche.
= & NN +
10-11.
vik-léniniste
DANS LES CAHIERS ROUGE
DOCUMENTS DE FORMATION COMMUNISTE
. Eléments de théorie économique marxiste . La médecine confisquée . De la bureaucratie
. K. MODZELEWSKY, J. KURON :
Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais
. L'intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ?
Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale
1. Théorie et système d'organisation
II. De l'internationalisme à l'Internationale III. Dialectique des secteurs d'intervention
Le deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant Pédagogie et Crise de la Bourgeoisie
Spécial : « Le complot trotskyste» en Tchécoslovaquie
SÉRIE CLASSIQUES
. Léon TRotsky, Nature de l'Etat soviétique
. Léon TROTSKY, La révolution permanente en Russie
SÉRIE « MARX OU CRÈVE »
1. Marxisme et petite-bourgeoïsie
. Denise AVENAs, Economie et politique dans la pensée de
Trotsky
. Crosse en l'air. Le mouvement ouvrier et l'armée 1900/1914
Note sur la politique d'édition des classiques
Evidemment, le mieux serait de disposer d'une édition complète de l'œuvre de Trotsky. Par définition, comme celle œuvre forme un tout, comme les textes s'expliquent et s'impliquent les uns les autres dans nombre de cas, les présentations partielles, et plus encore les recueils d'articles groupés par thèmes, comme celui-ci, sont des présentations faussées. ® .
| Mais y auraitil eu une édition complète de Lénine s'il n'y | avait pas eu la révolution d'Octobre? Une édition complète, cri- | tique et politique de Trotsky demanderait, pour être établie, un | travail colossal; c'est l'histoire de toute la première moitié du | XX° siècle qu'il faudrait mettre en notes pour rendre totalement | intelligible une œuvre plus touffue, plus variée et plus considéra- | ble encore que celle de Lénine. Il faudrait écrire dans les marges toutes les polémiques et rendre tout le contenu des débats qui ont marqué le mouvement ouvrier dans ce demi-siècle, des populistes russes à la Quatrième Internationale. Sans doute, c'est un travail à remettre au jour où nous disposerons des presses de l'Imprimerie nationale, et de quelque oisir. En attendant il faut éviter la détérioration systématique des textes, qui est le danger de ces éditions rapidement faites, à l'usage des militants plus sensibles à l'idée qu'à la virgule. Car, comme il s'agit de traductions, la qualité du texte importe énormément pour sa compréhension politique. Un mauvais exemple : le texte Sorti dans ce recueil sur le front unique. IL est truffé de fautes de français et de constructions boiteuses. Cela laisse sup- _ poser qu'il peut bien contenir plusieurs faux sens… Or, nous n'avons pas les moyens de le contrôler, ni de le retraduire rapide-
ment. Néanmoins, tel qu'il est, il est utilisable et extrêmement instructif. Nous n'hésitons donc pas à le publier, même si la forme laisse à désirer.
Il faudrait en finir avec ces pratiques de « repiquages» partiels; cela ne peut se faire que si les lecteurs des « Classiques Rouges » prennent la tâche d'élaboration de cette collection comme une tâche militante. Il faut faire la chasse aux textes rares qui dorment dans les armoires des vieux militants, il faut organiser des équipes de traducteurs qui travaillent sur les textes mêmes et recueillent, comparent les différentes éditions : éditer Trotsky est une entreprise qui dépasse les forces de quelques individus mais qui ne dépasse pas les forces d'une organisation internationale. Même s'il faut se contenter pour l'instant de résultats partiels en la matière, tentons de faire en sorte que grâce à la qualité du texte et à l'appareil critique, nous nous acheminions vers quelque chose de plus satisfaisant, vers une construction permanente de cette édition définitive, plutôt que vers une détérioration et abâtardissement de nos textes de référence.
Le Collectif d'édition de la Ligue.
Introduction
La méthode et ses résultats
On peut parler n'importe comment du mouvement ouvrier, de son histoire, de ses organisations. On peut faire de la littérature à ce sujet : c'est même la profession d'un certain nombre de gens, commentateurs bourgeois de la lutte des classes, syndicatologues distingués, ou dentelières politiques établissant à longueur de pages des Temps Modernes des distinctions aussi fausses que subtiles, C'est une mode, un engouement.
Au moyen âge, les intellectuels jonglaient avec les concepts scolastiques, organisaient de savantes polémiques sur la place respective, dans la hiérarchie des êtres, de Dieu, de la Nature et du Monde et de bien autre chose encore Pour un certain nombre d'intellectuels aujourd'hui, les références politiques jouent le même rôle que les références métaphysiques pour ces prédéces- Seurs vénérables ; on discute très gravement des relations réciproques du Parti, des masses, et des organisations de masse sans que ces discours aient la moindre sanction pratique. Ainsi se reproduit comme une farce, la philosophie classique. Il existe un jeu, réservé aux bébés intelligents, qui consiste à faire rentrer dans des orifices triangulaires, circulaires ou carrés, des pièces de matière plastique de même forme et de dimensions légèrement inférieures ; ainsi en France des intellectuels patentés remplissent une nouvelle boîte tous les six mois, avec des éléments qu'ils appellent « partir, « syndicat» ou « comité d'action»; quand ils ont fini de remplir leur boîte, ils la baptisent « nouvelle théorie de l'avant-garde et des masses... »
Contre cette métaphysique formelle, il n'existe pas de meilleur remède que les œuvres de Lénine et de Trotsky.
Ici tous les problèmes de la stratégie ouvrière sont abordés d'une manière concrète, militante, d'une manière qui ne met pas seulement en œuvre l'information et le bon sens politique, mais la rigueur de l'analyse marxiste jointe à la combativité militante. Lénine et Trotsky ne rédigent pas de traités sur la spontanéité des masses, ni de manuel fixant une fois pour toutes le code du savoir vivre d'une organisation révolutionnaire dans ses relations avec les masses ; hors des prescriptions duquel il ne serait point de salut. Ici, le mouvement ouvrier peut reconnaître ses théoriciens : ceux qui écrivent pour mieux se battre.
-Il n'y a pas de traité de révolution. Si les textes sont utiles, c'est parce qu'ils mettent en œuvre une méthode d'analyse qui peut nous servir. C'est le caractère pédagogique de ces textes qui a de l'importance pour nous plutôt que leur contenu, historiquement daté. Lénine et surtout Trotsky écrivaient dans ce but : même quand ils touchent à un problème de relativement peu
| d'importance, ils prennent le soin de rappeler un certain nombre
de positions fondamentales. Ainsi, par exemple, de la polémique de Trotsky avec Monatte et les débris du syndicalisme révolutionnaire. On pourrait estimer que les efforts déployés par Trotsky dans un grand nombre de lettres et d'articles sont disproportionnés avec l'objet visé, qu'il met bien inutilement en place toute une artillerie là où un revers de main aurait suffi; mais c'est pour lui l'occasion de rappeler l'histoire du mouvement ouvrier français, de marquer la place du syndicalisme révolutionnaire avant la guerre, le progrès fondamental accompli, quant à la théorie de l'organisation, par l'expérience pratique de a révolution bolchévique. C'est l'occasion de faire voir les dangers que court l'opposition de gauche, coupée par le stalinisme de la réalité du mouvement ouvrier : danger d'opportunisme essentiellement, et de retour en arrière, aux théories antérieures à la révolution d'Octobre, conformément à la politique de l'autruche : s'enterrer pour ne pas regarder le stalinisme en face. C'est l’occasion pour Trotsky de développer toute une ligne politique dans tous ses aspects militants.
Ces textes sont souvent des prétextes à une explication politique plus large que la simple analyse d'un point particulier; dans le même esprit nous ne les republions pas pour satisfaire
| les archivistes du mouvement ouvrier, mais pour donner aux
militants une occasion de plus de se former politiquement, c'està-dire d'acquérir une pratique de l'analyse marxiste nécessaire à toute véritable élaboration du travail militant.
La question de la caractérisation politique des organisations existantes dans la classe ouvrière, ou se réclamant d'elle, est la question centrale de tous les textes de ce recueil. C'est une question fondamentale qu'est amenée à se poser toute organisation, à chaque instant. On peut essayer de systématiser un neu la méthode de Trotsky, de montrer quelle problématique fait l'unité de ces textes, au-delà des références de détail. On verra que c'est la méthode même du marxisme révolutionnaire, celle qui est à l'œuvre dans les textes des quatre premiers congrès de l'Internationale, et chez Lénine.
Caractériser une organisation de masse pour y intervenir
Une organisation ouvrière de masse ne s'analyse pas comme un regroupement d'intérêts bourgeois, en en faisant rapidement la description sociologique. On peut dire ce qu'est le gaullisme en
dressant la liste des actionnaires de l'U.D.R., en montrant qui fi-
nance les campagnes électorales des godillots. On n'analyse pas la C.GT. en disant qu'elle regroupe des ouvriers, et en se demandant comment elle est financée.
Une organisation ouvrière, qui regroupe des ouvriers conscients de leur situation de classe, ne s'analyse pas sociologiquement, mais politiquement. Une organisation de ce type, se plaçant comme partie prenante dans la lutte des classes qu'elle le veuille ou
| non, a pour devoir premier d'influer de manière décisive sur l'a-
venir de cette lutte. Juger politiquement une telle organisation, c'est la juger par rapport à un but politique ; la révolution. On ne peut juger d'une organisation de masse, syndicale par exemple, qu'en jugeant l'orientation des courants ou des organisations po-
litiques qui donnent forme à cette organisation de masse, conforme ou non aux intérêts des travailleurs et aux nécessités qui sont celles de la période.
L'opportunisme
Ces considérations peuvent passer pour des évidences marxistes ; mais les conséquences de ce fait ne sont pas sans importance. Cela implique qu'à certaines époques, la quasi-totalité du mouvement ouvrier peut avoir tort, et que ceux qui portent la conscience des intérêts à long terme de la classe peuvent se retrouver isolés. Ce fut le cas des internationalistes qui jetèrent les bases de la troisième internationale, comme ce fut le cas des militants gui fondèrent la quatrième.
Affirmer que l’on doit parfois avoir raison contre tous, quels que soient la taille et le passé des organisations qui ont failli, c'est peut-être affirmer une banalité léniniste, mais c'est déjà affirmer un point de clivage essentiel avec le stalinisme ; sans parler de la manière dont le P.C.F. combat les « gauchistes» au nom, simplement, du nombre des adhérents que regroupent les organisations de masse qu'il peut influencer, nous pouvons même trouver dans la littérature stalinienne un certain nombre de textes qui blanchissent les leaders traîtres du mouvement ouvrier français, voteurs de crédit de guerre, et membres de cabinets ministériels d'union nationale, au nom, justement, de leur suivisme et de leur discipline. Pour les staliniens, la collaboration de classe est une vertu si c’est une affaire de discipline de parti...
Rien de plus étranger aux marxistes révolutionnaires que le fétichisme des grosses organisations. Dire que le prolétariat a raison selon la loi de la majorité, même s'il s'agit du prolétariat organisé, c'est nier qu'il existe une idéologie bourgeoise qui influe profondément sur les organisations ouvrières de masse. Il ny a en effet aucune «idéologie ouvrière» qui serait spontanée. De part en part, le prolétariat est traversé par l'idéologie de la classe dominante ; seule l'organisation révolutionnaire travaillant à l'intérieur du syndicat est capable de structurer une riposte à cette diffusion de la manière de voir des exploiteurs. Seule une organisation qui a son mot à dire sur tous les aspects de la politique nationale et internationale est capable de battre en brèche la propagande bourgeoise, qui, elle, est organisée internationalement et nationalement avec des moyens puissants et singulièrement centralisés. Une organisation révolutionnaire de masse, existant en tant que telle, et sans être animée par un parti révolutionnaire, est une chimère, un pur jeu de l'imagination. C'est
1. Ainsi on peut lire dans une introduction de Fréville aux œuvres immortelles de Marcel Cachin : « Au début, Marcel Cachin se laissa emporter par le courant général. Le désir de ne pas rompre avec le parti, avec la direction du journal, le sens de la discipline — «un parti ne vit que par discipline» disait Jules Guesde, et ces paroles étaient devenues pour lui une règle absolue, inviolable — La colère que lui inspiraient l'agression allemande, l'occupation de la Belgique, l'exemple enfin que lui donnait son vieux maître Jules Guesde, rallié à la défense nationale et entré dans un ministère d'union sacrée, déterminèrent son attitude.»
cette chimère que Trotsky combat quand il détruit l'illusion des partisans de Monatte qui croyaient que l'unité organisationnelle — la fusion de la C.GT., de la C.G.T.U. — aurait pour effet de | réaliser sur une base de classe l'unité ouvrière, donc de créer un grand syndicat révolutionnaire, quelque chose comme la C.G.T. | d'avant-guerre sur une toute autre échelle. Trotsky prend bien soin d'ailleurs de tracer précisément les limites de ce syndicalisme révolutionnaire de la belle époque. Il y voit, non un mouvemient révolutionnaire de masse, ce qu'en effet le syndicalisme révolutionnaire n'a jamais été, mais une ébauche d'organisation politique de l'avant-garde.
La sous-estimation du poids de l'idéologie bourgeoise sur les organisations existantes, prises à chaque instant comme étant, spontanément, par leur composition même sur des positions de
_ classe, apparaît dans toutes les justifications de l'opportunisme | de droite. .
| L'ignorance du fait que de toute manière, tant que vivra le | système capitaliste, et même après, la classe ouvrière sera sous
la dépendance idéologique de la bourgeoisie pour sa plus grande masse, apparaît dans toutes les manifestations de l’'opportunisme de gauche.
: L'ultra-gauchisme et les organisations de masse
ticulièrement significatif sur ce point. Les ultra-gauchistes, comme les staliniens de la troisième période, imaginent que les masses sont douées de sentiments spontanés, anticapitalistes et antibureaucratiques. Sur cette conscience de classe parfaite, que l'on prête au prolétariat, on imagine qu'il est possible de cons- | truire, en marge des anciennes organisations, de nouvelles organisations ouvrières, de quelque nom qu'on les baptise, syndicats rouges, comités, soviets, ces organisations ne seront jamais que des « fleurs de serre », comme disait Zinoviev, c'est-à-dire des produits totalement artificiels, qui ne sauront résister à l'épreuve de la réalité. Ce n'est qu'en travaillant politiquement à l'intérieur des organisations existantes, là où sont les travailleurs, ue l'on pourra démontrer à la fois la faillite des directions et a nécessité de la construction de nouvelles organisations, ou de structures de type soviétique, si l'heure est à la révolution...
Le rapprochement de l'ultra-gauche anglaise et des staliniens que Trotsky combat ici est plein d'enseignements pour la caractérisation actuelle des organisations « gauchistes» en France actuellement, et à la suite de mai 1968. Les couches étudiantes, très superficiellement « révolutionnarisées » ont fait l'expérience de la trahison, des organisations traditionnelles de la classe ou vrière; se trouvant isolés lors du reflux, les militants étudiants spontanément issus du milieu ont trouvé un semblant de ligne dans le calque grossier que les groupes maoïstes faisaient des positions des partis staliniens lors de la « troisième période». Les théorisations staliniennes de la troisième période servent de garantie ouvrière aux courants révolutionnaires; de même on a vu l'ancienne U.J.C.M.L., gardienne des dogmes de la troisième période, se dissoudre totalement dans le spontanéisme, parce que, ne parvenant pas à trouver dans la classe ouvrière cette cons-
L'article de Trotsky sur les syndicats en Angleterre est par-
cience spontanément révolutionnaire qu'elle y supposait, elle à cru la retrouver dans le révolutionnarisme de certaines couches étudiantes, petites bourgeoises, ou lumpen-prolétarisées. On comprend mieux ce double mouvement quand on peut l'analyser comme un phénomène historique. L'opportunisme d'ultra-gauche a pour sanction l'isolement et l'inefficacité totale; on ne tarde jamais à assister au dépérissement de ces groupes qui prennent les quelques ouvriers qu'ils regroupent pour l'incarnation même de la clase ouvrière, quand ce n'est pas du peuple tout entier. « Les excès désastreux de la troisième période s'expliquent par le désir d'une petite minorité de communistes de se comporter comme s'ils étaient suivis par une majorité » (Cf. texte sur les syndicats anglais).
Oportunisme et ultra-gauchisme sont deux faces de la fétichisation des organisations de masse. Pour les opportunistes, une organisation de masse doit être qualifiée selon le nombre de ses membres, elle a donc une valeur en soi, indépendamment de la ligne politique ; inversement, pour l'ultra-gauche, les formes d'organisation qu'elle peut mettre en place ellemême sont revêtues d'un pouvoir magique, censé attirer le peuple sur des positions plus gauches; là encore, peu importent ces positions, pourvu qu'elles soient à gauche de la ligne officielle...
1 n'y a pas de caractérisation juste d'une organisation de masse si l'on ne privilégie pas l'analyse politique des organisations qui y travaillent, qu'elles soient majoritaires ou minoritaires, qu'elles y soient bien structurées ou non. Il n'y a pas de caractérisation possible si l'on n'explique pas les raisons qui font que la masse des ouvriers consciente suit telle ou telle ligne politi. que L'ultra-gauche a pour cela un schéma tout préparé; c'est emprise disciplinaire des directions réformistes sur les militants de la base qui suffit à expliquer le comportement de ces militants terrorisés. Il suffirait alors de créer d'autres structures. des structures de combat, qui, par leur pratique, montrent aux ouvriers que l'on peut résister aux bonzes, pour que d'un seul coup les travailleurs affluent au côté des révolutionnaires. La théorie du social-fascisme peut apparaître non pas comme une raison, mais comme une justification a posteriori de la volonté de construire des appendices autonomes « de masse », la raison véritable étant l'impatience révolutionnaire... Il y a une cohésion dans les positions des staliniens de la troisième période, une cohésion qui dépasse de loin le cadre historique des années trente...
Politique des organisations de masse et contexte international
Juger une organisation ouvrière, c'est comparer sa ligne politique explicite ou implicite avec les nécessités de la période. C'est ainsi que la troisième Internationale jugeait l'Internationale jaune d'Amsterdam, trahissant la cause ouvrière pendant la guerre, puis la révolution après.
C'est ainsi que Trotsky condamne la politique dite de la troisième période, c'est ainsi qu'il caractérise le rôle des organisations syndicales dans la période de la décadence de l'impérialisme. À ce propos, il est peut-être nécessaire de nuancer un peu les appréciations qui sont généralement portées sur ce texte, dont on dit couramment qu'il marque une rupture dans la pensée politi-
que de Trotsky. Les textes du second congrès qualifiaient déjà les organisations syndicales jaunes « d'agents recruteurs de l'impérialisme ». Trotsky, dans le texte sur les syndicats anglais, dè 32, emploie l'expression de syndicats, camps de concentration pour les travailleurs à l'époque de la décadence capitaliste. Dans le programme de transition, il met l'accent sur la nécessité de lutter contre l'intégration, «contre toutes les tentatives de soumettre les syndicats à l'Etat bourgeois ». Le fait que les organisations syndicales soient susceptibles d'être intégrées à l'appareil d'Etat n'est pas une découverte de 1940... La préparation de la guerre, la dégénérescence de plus en plus avancée du capitalisme européen ne font qu'accentuer des contradictions, et qu'exacerber des conflits depuis longtemps mis à jour. (Qu'y at-il de plus intégré à l'appareil d'état que les « agents recruteurs » et les fourriers du capitalisme dénoncés dans les textes du 2° congrès ?)
C'est seulement si l'on comprend cela que l'on peut comprendre pourquoi, après avoir parlé de cette intégration croissante à l'appareil d'état, Trotsky peut parler du caractère révolution naire du travail dans les syndicats (texte sur les syndicats à l'époque de la décadence impérialiste).
La contradiction est portée par les circonstances à sa limite extrême, mais c'est déjà l'analyse que nous trouvons dans les textes de 33 sur les syndicats anglais. « Des camps de concentration pour les travailleurs à l'époque de la décadence capitaliste.» Mais dans lesquels. «C'est précisément à l'époque actuelle, alors que la bureaucratie réformiste s'est transformée en police économique du capital, que le travail révolutionnaire dans les syndicats peut obtenir des résultats décisifs en relativement peu de temps, s'il est dirigé d'une manière intelligente et systématique. »
Ce qu'il y a de nouveau en 1940, c'est que toutes les organisations syndicales, qu'elles soient «neutres», social-démocrates, communistes ou anarchistes, s'intègrent objectivement dans cette politique de reconnaissance « de facto» quand ce n'est pas « de jure» du pouvoir d'état.
Les syndicats n'ont pas changé fondamentalement de nature, depuis 1920; ce sont toujours des regroupements ouvriers de masse, soumis à la pression de l'idéologie bourgeoise directement, comme au travers de la propagande des organisations réformistes ; ce qui a fondamentalement changé, c'est la période, caractérisée en 1920 par la montée révolutionnaire, qui permettait de prévoir l'adhésion de confédérations nationales entières à la troisième Internationale; en 1940, ce qui domine, c'est la réaction à l'échelle internationale.
Si les syndicats avaient véritablement changé de nature entre 1920 et 1940, s'ils avaient cessé d'être seulement ce qu'en font les forces politiques qui y interviennent pour être devenus des rouages stricts de l'appareil d'Etat, Trotsky ne pourrait pas appeler les militants révolutionnaires à transformer les syndicats pour en faire des organes de combat; il dit que les syndicats ont changé de fonction; il ne dit pas qu'ils ont changé de nature. C'est la marge de manœuvre des directions réformistes qui s'est rétrécie, non la structure syndicale en tant que telle qui a changé, pour devenir nécessairement une structure d'intégration. Il est utile de préciser cela pour éviter de faire un contre-sens sur le texte de 1940, et d'en donner une interprétation ultra-gauche.
LES ORGANISATIONS REVOLUTIONNAIRES
Toute tentative pour penser la liaison du socialisme et des masses autrement que par le parti révolutionnaire est vouée à l'échec. Le parti est cette liaison vivante entre la classe ouvrière et l'expression théorique de son rôle historique : le marxisme révolutionnaire.
Réciproquement, toute tentative pour penser une organisation révolutionnaire indépendamment de ce rôle aboutit à une incompétence totale du parti.
La tâche du parti est de réaliser cette liaison entre la classe telle qu'elle est et la classe consciente d'elle-même, la classe ouvrière ayant atteint la maturité révolutionnaire.
C'est par rapport à cette tâche fondamentale que les marxistes révolutionnaires jugent d'une organisation politique, à quelque niveau de son développement qu'elle soit. L'organisation capable de penser son intervention, de maîtriser son développement, de former des cadres qui seront plus tard ceux du mouvement de masse, cette organisation, quelle que soit aujourd'hui sa taille, pèsera plus lourd au jour où se règleront les comptes que l'organisation aujourd'hui gigantesque bureaucratisée et dépolitisée qui abandonne bien vite même le terrain de la propagande socialiste.
Inversement il se peut qu'on assiste à l'existence éphémère des groupes purement propagandistes, qui, dans certaines conditions, peuvent s'enfler considérablement, surtout parmi les étudiants : si ces groupes ne sont pas capables de dominer leur propre histoire et de prendre un certain nombre de racines durables dans la classe ouvrière ils seront bien évidemment condamnés à la disparition. S'ils restent incapables de lier leur intervention générale pour la révolution et le socialisme à la situation réelle de la classe ouvrière. Mais par quelles médiations se réalise cette jonction nécessaire entre les masses ouvrières et le marxisme ? Par quelles médiations s'effectue ainsi la réalité de l'organisation révolutionnaire ?
C'est essentiellement en s'intégrant dans la lutte réelle des classes, en devenant partie prenante dans les conflits partiels que l'organisation peut s'implanter, et travailler au regroupement des travailleurs en classe consciente. (Cf. le texte de Trotsky sur le front unique). L'unification de la classe ouvrière pour le combat définitif se fait petit à petit, au travers de l'organisation des combats partiels. « Pour ceux qui ne le comprennent pas, le parti n'est qu'une association de propagande et non pas une organisation d'action de masse » (cf. le texte sur le front unique). Se déclarer pour la révolution, sans travailler à cette unification de la classe dans les combats partiels, c'est en rester à une déclaration de principe, qui a de grandes chances de rester lettre morte. « Non seulement les communistes ne doivent pas s'opposer à ces actions, mais, au contraire, ils doivent en prendre l'iniliative justement parce que, plus sont importantes les masses attirées dans le mouvement, plus aiguë et plus sûre d'elle-même devient la conscience qu'elles ont de leur force, et plus elles deviennent capables d'aller de l'avant, si modestes qu'aient été les mots d'ordre initiaux de la lutte» (idem). Dans ce processus se réalisent à ia fois l'unité partielle de la classe, et les conditions pour un meilleur travail du parti.
tot. nd in di us — y. |) dé LL . dd
A quelques formules près, on retrouvera ces expressions Sous la plume de Troisky dans les textes d'après l'exil. Cette conception fondamentale de rôle de l'organisation révolutionnaire, qui était inscrite dans les textes des quatre premiers congrès de l'Internationale, s'enrichit de l'expérience de la faillite de cette troisième internationale.
Comment réaliser cette unité partielle de la classe dans les conflits quotidiens, alors que les directions ouvrières prêchent la collaboration de classe? « En fait, l'avenir de la révolution ne dépend pas de la fusion des appareils syndicaux, mais du regroupement de la classe ouvrière sur des mots d'ordre et par de oi de lutte révolutionnaires » (Communisme et syndica-
sme ).
La lutte partielle entamée par les travailleurs d'une entreprise sur des questions de salaire ou de condition de travail doit être l'occasion pour les militants révolutionnaires de travailler à cette unification de la classe contre la volonté des bureaucraties syndicales et politiques.
Dans ces conditions où le travail est particulièrement difficile, « la vraie politique bolchévique doit avoir un caractère offensif, hardi et manœuvrier». Hardi et offensif dans le combat de classe, « manœuvrier » par rapport aux directions en place ; il faut apprendre à travailler « discrètement » dans les syndicats. À cet égard, il faut souligner combien sont proches les conceptions du « programme de transition » et celles des textes fondamentaux de l'I.C. sur le travail d'intervention politique dans les syndicats :
L'affirmation de la nécessité des organisations de masse dans la lutte pour les revendications partielles et transitoires, l'affirmation de la nécessité pour les marxistes de se trouver à la tête de ces luttes, l'affirmation de la nécessité de lutter contre toutes les tentatives de soumettre le syndicat à l'Etat bourgeois, tous ces points fondamentaux sont communs aux textes de références de la troisième et de la quatrième internationale.
«Il faut poser ici comme un principe inébranlable que l'autoisolement capitulard hors des syndicats de masse équivaut à la trahison de la révolution, est incompatible avec l'appartenance à la quatrième Internationale. »
(Programme de Transition.)
Comités de base, comités de lutte et comités d'usine
Les syndicats ne sont pas le lieu unique et privilégié où peut se former l'unité ouvrière, sur des mots d'ordre et par des formes de «lutte révolutionnaire ». Ils correspondent cependant à la forme de lutte que mène la classe ouvrière quand il ne s'agit pas de prendre l'offensive, quand la révolution n'est pas à l'ordre du jour.
Mais il peut se faire que, même au cours d'un conflit partiel, la structure syndicale soit dépassée par rapport aux nécessités de là lutte; il faut mettre en place alors ces «comités d'usine » gui dépassent par leur audience les organisation syndicales. Ïl s'agit bien d'audience et pas de niveau de conscience. De telles structures sont nécessaires quand, et seulement quand, le syndicat apparaît comme un cadre trop étroit, à l'occasion d'un
mouvement important. « Dans les périodes d'essor exceptionnel du mouvement ouvrier.»
Il n'y a qu'une seule justification possible aujourd'hui pour les adversaires de l'intervention dans les syndicats. Ils sont contraints à affirmer que la bureaucratie stalinienne a changé de nature, comme la bureaucratie réformiste; qu'il ne s'agit que d'organisations qui ont abandonné leur caractère ambigu pour devenir purement et simplement des rouages de l'appareil d'Etat. (Trotsky, d'ailleurs, dans le texte sur les syndicats, à l'époque de la décadence impérialiste, ne préconise pas l'isolement, mais un renforcement du travail dans ces organisations syndicales intégrées, seul moyen de ressusciter la conscience ouvrière.)
Nous croyons d'ailleurs que l'analyse qui décrit les partis communistes d'Europe occidentale comme des rouages de l’appareil d'Etat déguisés est une pure vue de l'esprit; nous pensons que la méthode marxiste appliquée aux réalités aboutit toujours aux conclusions du programme de transition, en ce qui concerne les modalités de l'intervention des marxistes révolutionnaires dans la classe ouvrière.
Cela non pas parce que nous fétichisons la « pensée de Trotsky», mais parce que nous sommes toujours dans la période de l'histoire du mouvement ouvrier qu'il avait connue et caractérisée ; celle du déclin de l'impérialisme et de l'ambiguité du stalinisme qui ne fait rien pour accélérer ce déclin, mais qui conserve encore l'audience de masses ouvrières importantes qui ne seront gagnées à nos idées que si nous savons prouver leur efficacité concrète.
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| Le front unique
Ce texte fait largement référence à la situation française; à l'époque, la « question française» était effectivement, dans l'Internationale, d'une brûlante actualité. Décembre 21, c'est la date du congrès de Marseille, premier congrès du P.C. Ce congrès,
Ê guoi qu'en disent les staliniens, qui prétendent à cinquante années de fidélité sans bavures au léninisme, a été le congrès de la ! consécration de l'opportunisme. La direction (Frossard, Cachin) allait sortir victorieuse des éléments fidèles à la ligne de l’Internationale. (À cette époque, Souvarine, Loriot, Vaillant-Couturier, Dunois.)
C'était la conception de l'Internationale, en effet, qui était en jeu dans le conflit qui opposait Frossard et Cachin aux bolcheviks ; une conception de l'Internationale que sous-tendait toute une analyse politique. Pour les deux leaders opportunistes, qui avaient réussi le tour de force de construire un parti soi-disant communiste autour du centre de l'ancien parti socialiste, l'Internationale devait rester une pure référence, quelque chose comme une référence maximale, au sens où l’on parle de programme maximum. Le parti devait garder ses caractéristiques propres. (Entendez : capitulardes et social-démocrates…) Pour l'opposition du parti, comme pour la direction bolchevique de l'Internationale, l'adhésion à l'Internationale était affaire de principe, qui impliquait que l'on se plie aux décisions démocratiquement prises par les congrès et les instances élues...
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Quand Trotsky préconisait, en décembre 1921, le front unique, il ne se faisait pas d'illusions sur la manière dont les thèses de : l'Internationale seraient accueillies en France, par la direction. Il prévoyait l'hostilité, le refus et le rejet, il prévoyait l'attitude de chaque fraction. C'est pourquoi ce premier rapport de Trotsky sur le front unique prend soin de répondre par avance à toutes les objections malveillantes qu'il savait devoir s'élever de la direction de la section française ; il s'agit d'affirmer des princi. pes, d'infléchir la tactique selon l'analyse de la période ; mais, indissolublement, ce rapport est une arme de guerre contre la di. ! rection faillie dès l'origine des Frossard et des Cachin. l En effet, dès que le rapport sera connu en France, les individus visés sentiront le danger et la possibilité de contre-attaquer. : Le Comité directeur déclare en effet que « l'application du front * unique est impossible dans notre pays, en ce qui touche l'accord
avec les états-majors dissidents ou majoritaires confédéraux. I] estime qu'elle présente pour l'I.C. des dangers certains contre lesquels des garanties devront être prises». La malhonnêteté politique est claire dans ces lignes : en effet, Trotsky n'a jamais parlé d'accord avec les états-majors dissidents ou majoritaires confédéraux, tout au contraire...
"est parce qu'il prévoyait cette réaction que Trotsky insiste comme il le fait sur les modalités du front unique à la base, il fallait rendre criante la mauvaise foi, et d'autre part, ne pas permettre que cette intervention, déformée, serve de caution à l'évolution opportuniste de la direction droitière, qui aurait été, quoi qu'elle en ait dit, trop heureuse de renouer avec les sommités du parti socialiste. ce que certains d'entre eux allaient faire sans tarder.
Pour comprendre comment ce discours s'insère dans le cadre plus spécifiquement français :
Voir Le mouvement Communiste en France. PORN B7 « Lettre au Congrès de Marseille » (19 décembre B8 « Discours à l'exécutif de l'Internationale sur le front unique » (26 février 22). B9 «Le mouvement ouvrier français» (Discours à l'exécutif le 2 mars 1922),
I. CONSIDERATIONS GENERALES SUR LE FRONT UNI- QUE
1) Le but du, Parti Communiste consiste à diriger la révolution prolétarienne. Afin d'amener le prolétariat à la conquête directe du pouvoir et d'effectuer cette conquête, le Parti Communiste doit s'appuyer sur la majorité écrasante de la classe ouvrière.
Tant qu'il n'a pas cette majorité, il doit lutter pour s’en em parer.
_ Il ne peut l'atteindre que s’il constitue une organisation tout à fait indépendante, pourvue d'un programme clair et d'une discipline intérieure très sévère. C'est pourquoi il a dû se séparer idéologiquement, ainsi que dans son organisation, des réformistes et des centristes qui n'aspirent pas à la révolution prolétarienne, ne savent ni ne veulent y préparer les masses, et s'opposent à ce travail par tout leur conduite. Ceux des membres du Parti Communiste qui déplorent la scission au nom de l'unité des forces et de l'unité du front ouvrier montrent, par cela même qu'ils ne comprennent même pas l'abc du communisme, et qu'ils appartiennent au Parti Communiste que par suite de circonstances fortuites.
2) Le Parti Communiste, s'étant assuré une indépendance complète par l'unité idéologique de ses membres, lutte pour étendre son influence sur la majorité de la classe ouvrière. Cette lutte peut être plus ou moins lente ou rapide, suivant les circonstances et la conformité plus ou moins grande de la tactique aux buts.
Mais il est tout a fait évident que la lutte de classe du prolé tenat ne cesse pas durant cette période de préparation à la révoution.
Les conflits entre la classe ouvrière et les patrons, la bourgeoi-
sie ou l'Etat surgissent et se développent sans cesse par l'initiative de l’une ou l’autre des parties.
ï Dans ces conflits, pour autant qu'ils embrassent les intérêts | vitaux de la classe ouvrière ou de sa majorité, ou bien d'une partie quelconque de cette classe, les masses ouvrières sentent la nécessité de l'unité des actions, de l'unité dans la défensive contre l'attaque du capitalisme, ainsi que de l'unité dans l’offensive contre celui-ci. Le parti qui contrecarre mécaniquement ces aspirations de la classe ouvrière à l'unité d'action sera irrévocablement condamné par la conscience ouvrière.
Ainsi donc, la question du front unique, tant par son origine que par son essence, n'est pas du tout une question de relations entre les fractions parlementaires communiste et socialiste, entre les comités'centraux d'un parti et de l’autre, entre L'Humanité et Le Populaire. Le problème du front unique surgit de la responsabilité qu'impose à la classe ouvrière la possibilité d'un front unique dans la lutte contre le Capital malgré la division, fatale à l'époque actuelle, des organisations politiques qui ont l'appui de la classe ouvrière.
Pour ceux qui ne le comprennent pas, le Parti n'est qu’une : association de propagande et non pas une organisation d'action de masse.
E 3) Dans les cas où le Parti Communiste ne représente encore qu'une mniorité numériquement insignifiante, la question de son . attitude à l'égard du front de la lutte de classe n’a pas une | importance décisive. Dans ces conditions, les actions de masse seront dirigées par les anciennes organisations, qui, en vertu de leurs traditions encore puissantes, continuent à jouer le rôle décisif. D'autre part, le problème du front unique ne se pose | ‘pas dans les pays tels, par exemple, que la Bulgarie, où le Parti Communiste apparaît comme la seule organisation dirigeant la lutte des masse laborieuses. Mais là où le Parti Communiste çonstitue une grande force politique sans avoir encore une valeur décisive, là où il embrasse, soit le quart, soit le tiers de l’avantgarde prolétarienne, la question du front unique se pose dans toute son acuité.
S'il embrasse le tiers ou la moitié de l'avant-garde du prolé. tariat, il s'ensuit que l'autre moitié ou les deux autres tiers font | partie des organisations réformistes ou centristes. Mais il est tout à fait évident que les ouvriers qui soutiennent encore les réformistes et les centristes sont tout aussi intéressés que les communistes à la défense des meilleures conditions d'existence matérielle, et à de plus grandes possibilités de lutte. Il est donc nécessaire d'appliquer notre tactique de telle manière que le Parti Communiste, qui incarne l'avenir de la classe ouvrière entière, n'apparaisse pas aujourd’hui — et surtout ne soit pas en fait — un obstacle à la lutte quotidienne du prolétariat.
Le Parti Communiste doit faire plus que cela : il doit prendre l'initiative d'assurer l'unité de cette lutte quotidienne. C'est uniquement ainsi qu'il se rapprochera des deux autres tiers, lesquels ne marchent pas avec lui et n'ont pas encore confiance en lui. parce qu'ils ne le comprennent pas. Ce n’est que par ce moyen qu'il en fera la conquête.
4) Si le Parti Communiste n'avait pas réalisé la rupture totale
et décisive avec les sociaux-démocrates, il ne serait jamais devenu le parti de la révolution prolétarienne. Il n'aurait pu faire le premier pas sérieux dans la voie de la révolution. Il serait resté pour toujours une soupape de sûreté parlementaire de l'Etat
ourgeois. Ne pas le comprendre, c'est ignorer la première lettre de l'alphabet du communisme.
Si le Parti Communiste ne cherchait pas à trouver les voies d'organisations susceptibles de rendre possible, à chaque moment donné, des actions communes concertées entre les masses ouvrières communistes et non-communistes (sociaux-démocrates compris), il prouverait par là-même son incapacité de conquérir Ja majorité de la classe ouvrière par des actions de masse. Il dégénèrerait en une société de propagande communiste, et ne se développerait jamais en parti de conquête du pouvoir. Ce n'est pas assez d'avoir un glaive, il faut l’aiguiser ; ce n'est pas assez de l'aiguiser, il faut savoir s'en servir.
e n'est pas assez de séparer les communistes des réformistes et de les lier par la discipline de l'organisation ; il est nécessaire que l'organisation apprenne à diriger toutes les actions collectives du prolétariat dans toutes les circonstances de sa lutte vitale.
Telle est la seconde lettre de l'alphabet communiste.
5) L'unité du front s'étend-elle seulement aux masses ouvrières, ou comprend-t-elle aussi les chefs opportunistes ? Cette question ne résulte que d’un malentendu.
Si nous avons pu unir les masses ouvrières derrière notre drapeau, ou sur nos mots d'ordre courants, en négligeant les organisations réformistes, partis ou syndicats, ce serait, certes, la meilleure des choses. Mais alors la question du front unique ne se poserait même pas dans sa forme actuelle.
a question du front unique se pose par cela-même que des fractions très importantes de la classe ouvrière appartiennent aux organisations réformistes ou les soutiennent. Leur expérience actuelle n'est pas encore suffisante pour les en faire sortir et les amener à nous.
Il est possible qu'au lendemain des actions de masse qui sont à l'ordre du jour, un grand changement survienne sur ce point C'est justement ce que nous voulons. Mais nous n’en sommes pas encore là. Les travailleurs organisés sont encore divisés en trois groupes. L'un de ces groupes, le groupe communiste, tend à la révolution sociale et, précisément pour cette raison, il soutient tout mouvement, même partiel, des travailleurs contre les exploiteurs et contre l'Etat bourgeois.
Un autre groupe, le groupe réformiste, tend à la paix avec la bourgeoisie, Mais, pour ne pas perdre son influence sur les ouvriers, il est forcé, contre la volonté profonde de ses chefs, de soutenir les mouvements partiels des exploités contre les exploiteurs.
Un troisième groupe, le groupe centriste, oscille entre les deux autres, n'ayant pas de valeur propre. Ainsi les circonstances rendent-tout à fait possible, dans toute une série de questions vitales, les actions communes des ouvriers unis dans ces trois sortes d'organisations, ainsi que les masses inorganisées qui le soutiennent.
Non seulement Fes communistes ne doivent pas s'opposer à ces actions, mais, au contraire, ils doivent en prendre l'initiative justement parce que plus sont importantes les masses attirées dans
le mouvement, plus aiguë et plus sûre d'ellemême devient la conscience qu'elles ont de leur force, et plus elles deviennent capables d'aller de l'avant, si modestes qu'aient été les mots d'ordre initiaux de la lutte. Cela veut dire aussi que l'extension du mouvement aux masses en accroît le caractère révolutionnaire et crée des conditions plus favorables aux mots d'ordre, aux méthodes de lutte et en général à la direction du Parti Communiste,
Les réformistes ont peur de l'élan potentiellement révolutionnaire du mouvement des masses ; la tribune parlementaire, les bureaux des syndicats, les cours arbitrales, les antichambres des ministères, sont leurs arènes favorites.
Nous sommes au contraire intéressés, en dehors de toute autre considération, à faire sortir les réformistes de leurs abris et à les situer à nos côtés sur le front des masses en lutte. Avec une bonne tactique, ce ne peut être qu’à notre avantage.
Les communistes qui en doutent ou qui en ont peur ressem: blent à un nageur qui, ayant approuvé des thèses sur le meilleur moyen de nager, ne se risquerait pas à se jetter à l'eau.
.6) L'unité de front suppose donc de notre part la décision de faire concerter pratiquement nos actions, dans de certaines limites et sur des points précis, avec les organisations réformistes pour autant que celles-ci représentent encore aujourd'hui la volonté de fractions importantes du prolétariat en lutte.
— Mais nous nous sommes séparés des organisations réformistes ?
— Oui, parce que nous sommes en désaccord avec elles sur toutes les questions fondamentales qui se posent au mouvement ouvrier.
— Et pourtant, nous recherchons un accord avec elles ?
— Oui; chaque fois que la masse qui les suit est prête à agir de concert avec la masse qui nous suit, et chaque fois que les réformistes sont plus ou moins forcés de se faire l'instrument de cette action.
— Mais ils diront qu'après nous être séparés d'eux, nous avons besoin d'eux ?
— Oui, leurs phraseurs pourront le dire. Et quelques-uns parmi nous peuvent s’en effrayer. Quant aux grandes masses ouvrières, même celles qui ne nous suivent pas et qui ne comprennent pas nos buts, mais qui voient exister parallèlement deux ou trois organisations ouvrières, ces masses tireront de notre conduite cette déduction que, malgré les divisions, nous tendons de toutes nos forces à faciliter aux masses l'unité d'action.
7) La politique du front unique, pourtant, ne contient pas de garanties pour une unité de fait, dans toutes les actions. Au contraire, dans nombre de cas, dans la plupart peut-être, l'accord des différentes organisations ne s'accomplira qu’à moitié ou ne s'accomplira pas du tout. Mais il est nécessaire que les masses en lutte puissent toujours se convaincre que l'unité d'action a échoué, non pas à cause de notre intransigeance formelle, mais faute d'une véritable volonté de lutte chez les réformistes.
En concluant des accords avec d'autres organisations, nous nous imposons sans doute une certaine discipline d'action. Mais cette discipline ne peut avoir un caractère absolu. Si les réformistes sabotent la lutte, contrecarrent les dispositions des mas-
ses, nous nous réservons le droit de soutenir l'action jusqu'à la fin, sans nos demi-alliés temporaires, à titre d'organisation indé. pendante.
Un renouvellement acharné des luttes entre nous et les réfor. mistes pou en résulter. Mais ce ne sera plus une simple répé. tition des mêmes idées dans un cercle fermé, cela signifiera — si notre tactique est bonne — un élargissement de notre influence dans de nouveaux milieux prolétariens.
8) Voir dans cette politique un rapprochement avec les réformistes ne peut être que le point de vue d’un journaliste qui croit s'éloigner du réformisme, quand il le critique sans sortir de sa salle de rédaction et qui a peur de l'affronter devant Jes masses ouvrières, peur de donner à celles-ci la possibilité de comparer le communiste et le réformiste dans les conditions égales de l'action des masses. De fait, sous cette crainte, que l'on prétend révolutionnaire, du «rapprochement « se dissimule au fond une passivité politique qui tend à conserver un état de choses dans lequel les communistes comme les réformistes ont chacun leur cercle d'influence, leurs auditoires, leur presse, et dans lequel cela suffit à donner aux uns et aux autres l'illusion d'une lutte politique sérieuse.
9) Nous avons rompu avec les réformistes et les centristes our avoir la liberté de critiquer les trahisons, l'indécision de opportunisme dans le mouvement ouvrier, Tout accord qui limiterait notre liberté de critique et d'agitation serait inacceptable pour nous. Nous participons au front unique, mais nous ne pouvons en aucun cas nous y dissoudre. Nous y opérons comme une division indépendante.
C'est justement dans l’action que les grandes masses doivent se convaincre que nous luttons mieux que d'autres, que nous voyons plus clair, que nous sommes plus courageux et plus décidés. Nous rapprochons ainsi l'heure du front unique révolutionnaire, sous la direction indiscutée des communistes.
II. LES GROUPEMENTS DANS LE MOUVEMENT OU- VRIER FRANÇAIS
10) Si nous voulons examiner la question du front unique relativement à la France sans nous départir des thèses formulées plus haut — thèses qui ressortent de toute la politique de l’Internationale Communiste — nous devons nous demander si nous avons en France une situation telle que les communistes y repré sentent, au point de vue des actions pratiques, une « quantité négligeable » ou bien, au contraire, s'ils groupent la majorité des ouvriers organisés, ou encore s'ils ont une position moyenne, c'est-à-dire s'ils sont assez forts pour que leur participation au mouvement de masse ait une grande valeur, mais pas assez forts pour-concentrer dans leurs mains la direction indiscutée. Et il est tout à fait certain que nous sommes en France en présence du troisième cas.
11) Dans le domaine politique, la prépondérance des commu-
née ni ut
étnnbens ts cm 70 Shi dé
nistes sur les réformistes est indiscutable. L'organisation et la presse communistes sont incomparablement plus fortes, plus riches, plus vivifiantes, que l'organisation et la presse des prétendus « socialistes ». .
Mais cette prépondérance indiscutable est loin de suffire à assurer au Parti Communiste Français la direction complète, indiscutable, du prolétariat français, du fait de la puissance des tendances anti-politiques et des préjugés influençant principalement les syndicats ouvriers.
12) La plus grande particularité du mouvement ouvrier fran-
is, c'est que les syndicats ouvriers ont longtemps été l’enveoppe sous laquelle se cachaït un parti politique anti-parlementaire, d'une forme spéciale, connu sous le nom de syndicalisme.
Les syndicalistes révolutionnaires peuvent en effet se séparer tant qu'il voudront de la politique et du parti; ils ne pourront jamais nier qu'ils constituent eux-mêmes un parti politique, aspirant à s'appuyer sur les organisations économiques de la classe ouvrière. Ce parti a de bonnes tendances révolutionnaires prolétariennes. Mais il a aussi des caractères négatifs ; il manque d'un programme précis et d'une organisation définie.
La question se complique du fait que les syndicalistes, comme tous les autres groupements de la classe ouvrière, se sont divisés après la guerre, en réformistes soutenant la société bourgeoise et forcés de travailler la main dans la main avec les réformistes parlementaires, et en révolutionnaires cherchant à détruire la société bourgeoise, et, par cela-même, passés dans la personne de leurs meilleurs éléments, du côté du communisme.
Et la tendance au maintien de l'unité de front a justement inspiré non seulement aux communistes, mais aux syndicalistes révolutionnaires, la meilleure tactique dans la lutte pour l'unité de l'organisation syndicale du prolétariat français. Au contraire, Jouhaux, Merrheim et tutti quanti sont entrés dans la voie de la scission, mus par un instinct de banqueroutiers qui sentent qu'ils ne pourront soutenir devant la masse ouvrière la concurrence des révolutionnaires dans l’action. La lutte, d’une importance colossale, qui se déroule aujourd'hui dans tout le mouvement syndical français, entre les réformistes et les révolutionnaires, se présente à la fois comme une lutte pour l'unité de l'organisation syndicale et pour l'unité du front syndical.
III. MOUVEMENT SYNDICAL ET FRONT UNIQUE
13) Le communisme français se trouve, en ce qui concerne l'idée du front unique, dans une situation exceptionnellement favorable. Le communisme français a réussi à conquérir, dans les cadres de l'organisation politique, la majorité du vieux Parti Socialiste ; après quoi, les opportunistes ont ajouté à toutes les autres qualités politiques celle de briseurs d'organisation. Notre Parti français a souligné ce fait en qualifiant l'organisation sociale-réformiste, de dissidente : ce seul mot met en évidence le fait que ce sont les réformistes qui ont détruit l'unité d'action et d'organisation politique.
14) Dans le domaine syndical, les éléments révolutionnaires, et les communistes avant tout, ne doivent pas dissimuler à leurs ropres yeux, comme aux yeux de leurs ennemis, toute la pro. Fondeur des différences de vue entre Moscou et Amsterdam, dif. férences qui ne sont nullement le fait de simples courants d'opi. nions dans le mouvement ouvrier, mais qui sont les reflets de l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. Mais les élé. ments révolutionnaires, c'est-à-dire, avant tout, les éléments communistes conscients, n'ont jamais préconisé la sortie des syndicats ou bien la scission de l'organisation syndicale. Ce mot d'ordre caractérise les groupements sectaires des localistes du K.A.PD, certains groupes libertaires en France, qui n'ont jamais eu d'influence dans les masses populaires, qui n'ont ni l'espoir, ni le désir de conquérir cette influence, mais qui se confinent dans de petites paroisses bien définies. Les éléments révolutionnaires du syndicalisme français ont senti instinctivement qu'on ne peut conquérir la classe ouvrière dans le mouvement syndical qu'en opposant le point de vue révolutionnaire et les méthodes révolutionnaires au point de vue et aux méthodes des réformistes dans le domaine de l'action de masse, tout en défendant en même temps avec la plus grande énergie l'unité de cette action.
15) Le système des noyaux dans l'organisation syndicale, qui a été adopté par les révolutionnaires, ne représentait que la forme la plus naturelle pour l'influence idéologique et pour l'unité de front applicable sans détruire l'unité de l'organisation.
.16) Semblables aux réformistes du Parti Socialiste, les réformistes du mouvement syndical ont pris sur eux l'initiative de la rupture. Mais, justement, l'expérience du Parti Socialiste leur a suggéré que le temps travaille en faveur du communisme et qu'on ne peut contrecarrer l'influence de l'expérience et du temps en hâtant la rupture. Nous voyons, de la part des dirigeants de la C.G.T., tout un système de mesures tendant à désorganiser la gauche, à la priver des droits que lui confèrent les statuts des Syndicats et, enfin, à l'exclure — contrairement aux statuts et aux usages — de toute organisation syndicale.
D'autre part, nous voyons la gauche révolutionnaire défendant son droit dans le domaine des formes démocratiques de l'organisation ouvrière et s'opposant à la scission dictée par les dirigeants confédéraux au moyen de l'appel aux masses en faveur de l'unité syndicale.
17) Tout ouvrier conscient doit savoir que lorsque les communistes ne formaient que la sixième partie ou le tiers du Parti Socialiste, ils ne pensaient nullement à la scission, fermement convaincus que la majorité du parti ne tarderait pas à les suivre. Lorsque les réformistes furent réduits à un tiers, ils firent la scission, n'ayant aucune espérance de conquérir la majorité dans l'avant-garde prolétarienne.
1. Parti communiste ouvrier d'Allemagne, opposé au V.K.P.D. (Parti communiste d'Allemagne), qui, seul, reste aujourd'hui affilié à l'Internationale.
Tout ouvrier conscient doit savoir que, lorsque les éléments révolutionnaires se sont trouvés devant le problème syndical, ils l'ont résolu, à l'époque où ils ne formaient qu'une infime minorité, dans le sens du travail au sein des organisations communes, certains que l'expérience de l'époque révolutionnaire pousserait rapidement la majorité des syndiqués à l'adoption du programme révolutionnaire. Lorsque les réformistes ont vu croître l’opposition révolutionnaire dans les syndicats, ils ont immédiatement eu recours aux mesures d'exclusion et à la scission, parce qu'ils n'avaient aucun espoir de reconquérir le terrain perdu.
De là, plusieurs déductions de la plus grande importance :
. 1) Les ‘différends existant entre nous et les réformistes reflètent, dans leur essence, l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat.
2) La démocratie mensongère des ennemis de la dictature prolétarienne se démasque complètement, car ils ne sont pas disposés à admettre les méthodes de la démocratie ouvrière, non seule: ment dans les cadres de l'Etat, mais aussi dans le cadre de l’organisation ouvrière ; lorsque cette démocratie se retourne contre eux, ils s'en séparent, comme les dissidents du parti, ou excluent leurs adversaires — comme MM. Jouhaux, Dumoulin et Cie —. Il serait, en effet, absurde de croire que la bourgeoisie consentira jamais à achever la lutte avec le prolétariat dans le cadre de la démocratie si les agents de la bourgeoisie, dans l’organisation syndicale et politique, ne consentent pas à solutionner les questions du mouvement ouvrier sur le terrain de la démocratie ou-
. vrière, dont ils acceptent ostensiblement les règles.
18) La lutte pour l'unité de l’organisation et de l’action syndicale reste dorénavant un des problèmes les plus importants qui se posent au Parti Communiste. Il s’agit non seulement de réunir un nombre de plus en plus grand d'ouvriers sur le programme et la tactique communiste : il s’agit encore, pour le parti Communiste, de rechercher à cette fin, par son action et par celle des communistes syndiqués, à réduire au minimum, dans chaque situation appropriée, les obstacles que la scission dresse devant le mouvement ouvrier. Si la scission de la C.G.T. s’aggravait prochainement, malgré tous nos efforts pour refaire l'unité, cela ne signifierait nullement que la C.G.T.U., comprenant la moitié ou plus de la moïtié du total des syndiqués, doit continuer son travail en ignorant l'existence de la C.G.T. réformiste. Une semblable attitude empêcherait considérablement — si elle ne l'excluait totalement — la possibilité d'une action commune du prolétariat et faciliterait considérablement à la C.G.T. réformiste le rôle d’U nion Civique bourgeoise qu'elle voudrait jouer au cours des grèves, des manifestations, …; elle lui permettrait de pousser la C.G.T.U. à des actions inopportunes dont cette dernière subirait entièrement les conséquences. Il est tout à fait évident que, toutes les fois que le permettront les circonstances, la C.G.T.U., jugeant nécessaire une campagne quelconque, adressera ouvertement à la C.G.T. réformiste des propositions concrètes et lui proposera
un plan d'actions communes. Et la C.G.T.U. ne manquera pas d'exercer sur l'organisation réformiste la pression de l'opinion ouvrière et de démasquer devant cette opinion publique ses dérobades et ses hésitations.
Ainsi, même au cas ou la scission syndicale s'aggraverait, les méthodes de lutte pour le front unique conserveraient toute leur valeur.
19) On peut donc constater que, dans le domaine le plus important du mouvement ouvrier — le domaine syndical —, le programme d'unité d'action ne nécessite qu’une application plus suivie, plus persévérante et plus ferme des mots d'ordre sous lesquels à été menée jusqu'ici notre lutte contre Jouhaux et compagnie.
IV. LA LUTTE POLITIQUE ET L'UNITE DE FRONT
20) Dans le domaine politique, une différence importante nous frappe dès l'abord, du fait que la suprématie du Parti Communiste sur le Parti Socialiste, tant en matière d'organisation qu'en matière de presse, se trouve considérable. On peut considérer que le Parti Communiste est comme tel, capable d'assurer l'unité
u front politique et, qu'il n'a donc pas de raisons d'adresser à l’organisation dissidente des propositions d'actions concrètes. La question ainsi posée en se basant sur l'appréciation du rapport de forces, n’a rien de commun avec le verbalisme révolutionnaire et mérite d'être examinée.
21) Si on considère que le Parti Communiste compte 130.000 Membres environ, tandis que le Parti Socialiste n'en compte que 30.000, le succès énorme de l'idée communiste en France devient évident. Mais si on compare ses chiffres à l'effectif global de la classe ouvrière, si l'on tient compte de l'existence des syndicats ouvriers réformistes ainsi que des tendances anti-communistes existantes dans les syndicats révolutionnaires la question de l'hégémonie du Parti Communiste dans le mouvement ouvrier se présente à nous comme un problème extrêmement ardu qui est loin d’être révolu par notre prépondérance numérique sur les dissidents, Ces derniers peuvent, dans certaines circonstances, être, à l’intérieur même de la classe ouvrière, un facteur contrerévolutionnaire beaucoup plus important qu'il ne paraît, si nous ne les jugeons que par la faiblesse de leur organisation, du tirage et du contenu idéologique du « Populaire ».
22) Pour apprécier la situation, il convient de se rendre compte, bien clairement de la manière dont elle s’est produite. La-transformation de la majorité de l’ancien Parti Socialiste en Parti Communiste a été le résultat du mécontentement et de la révolte que la guerre a fait naître dans tous les pays d'Europe. L'exemple de la révolution russe et les mots d'ordre de la III° Internationale paraissaient indiquer la voie à suivre. Cependant, la bourgeoisie s'est maintenue pendant les an-
* nées 1919-1920 et a, par différents moyens, rétabli sur les bases d'après-guerre un quasi-équilibre, miné cependant par des contradictions terribles et qui évolue vers une grandiose catastrophe, bien que conservant aujourd'hui et pour la période la plus prochaine une certaine stabilité. La révolution russe n’a pu remplir ses tâches socialistes que lentement, par un effort maximum de toutes ses formes, en surmontant les difficultés les plus grandes et les obstacles suscités par l'impérialisme mondial. Il en est résulté que le premier flux des tendances révolutionnaires sans formes précises et sans esprit critique a été suivi d'un reflux inévitable. Sous le drapeau du communisme, il n'est resté que la partie la plus courageuse, la plus décidée et la plus jeune de la classe ouvrière.
Cela ne signifie certes pas que les grandes masses de Ja | classe ouvrière, désappointées dans leurs espoirs de révolution } immédiate et de changements radicaux, soiert complétement revenues aux anciennes positions d’'avant-guerre. Non, leur méconoù Ë ï
dt dd nd ed
tentement est plus profond que jamais, leur haine des exploiteurs plus âpre encore. Mais elles sont désorientées politiquement, elles cherchent sans la trouver leur voie, elles temporisent passivement avec des oscillations brusques d'un côté ou de l'autre selon les circonstances. Le grand réservoir d'éléments passifs, désorientés, pourrait être largement utilisé contre nous par les dissidents, dans certaines conjonctures.
23) Pour soutenir le Parti Communiste, il faut de l'activité et : du dévouement. Pour soutenir les dissidents, il est nécessaire et il suffit d'être désorienté et passif. Il est tout naturel que la partie active, révolutionnaire de la classe ouvrière donne, toutes proportions gardées, un plus grand nombre de membres au Parti Communiste que la partie passive désorientée, donne aux partis des dissidents.
De même pour la presse. Les éléments indifférents lisent peu. Par le chiffre infime de son tirage et le néant de son contenu. le «Populaire» reflète également la disposition d'esprit d'une certaine partie de la classe ouvrière. La suprématie complète, dans le parti des dissidents, des intellectuels professionnels sur les ouvriers, n'est aucunement en contradiction avec notre diagnostic : car la fraction peu active de la classe ouvrière, en partie désappointée et en partie désorientée — c’est elle, justement qui, surtout en France, constitue le réservoir où s'’alimentent les coteries politiques, formées d'avocats et de journalistes, de rebouteux réformistes et de charlatans parlementaires.
24) Si on considérait l'organisation du parti comme une armée active et la masse ouvrière non organisée comme ses réservoirs, et si l'on admet que notre armée active est trois ou quatre fois plus forte que l'armée active des dissidents, il se pourrait encore que, dans certaines circonstances, les réserves se répartissent entre nous et les social-réformistes dans une proportion bien moins avantageuse pour nous.
25) L'idée d’un bloc des gauches plane dans l'atmosphère politique française. Après la nouvelle période de poincarisme, qui
_ est l'essai fait par la bourgeoisie de présenter au peuple le plat . réchauffé des illusions de la victoire, une réaction pacifiste des les cercles les plus larges de la société bourgeoise, c'est-à-dire
dans la petite bourgeoisie, devient bien probable. L'espoir d'un apaisement général, d'un accord avec la Russie soviétique, la possibilité de recevoir de celle-ci des matières premières dans des conditions avantageuses, la possibilité du paiement des dettes, l'allégement des charges militaires, ….etc., en un mot le programme illusoire du pacifisme démocratique peut, pour un cer. tain temps, devenir le programme du bloc des gauches, qui prendrait la place du bloc national. Au point de vue du dévelop. pement de la révolution en France, un tel changement de régime sera un pas en avant, à la condition expresse que notre proléta. riat ne fombe que le moins possible dans les illusions du pacifisme petit-bourgeois.
26) Les réformistes dissidents seront les agents du bloc des gauches dans la classe ouvrière, Plus grand sera leur succès, et moins la classe ouvrière sera touchée par l'idée et la pratique du front unique ouvrier contre la bourgeoisie. Les couches ouvrières désorientées par la guerre et par la lenteur de la révolu. tion peuvent mettre leur espoir dans le bloc des gauches comme dans le moindre mal, ne voyant pas d’autres voies et pensant ne rien risquer.
27) Un des moyens les plus sûrs de contrecarrer les tendances et les idées du bloc des gauches dans la classe ouvrière, c'està-dire du bloc des ouvriers avec une partie de la bourgeoisie contre une autre, c'est de défendre avec résolution et persévérance l’idée du bloc de toutes les parties de la classe ouvrière contre toute la bourgeoisie.
28) En ce qui concerne les dissidents, cela veut dire que nous ne devons pas leur permettre de garder sans risque une position d'expectative chancelante dans les questions ayant trait à Ja lutte du mouvement ouvrier, et de jouir de la protection des oppresseurs de la classe ouvrière, tout en exprimant leur sympathie platonique à cette classe. En d’autres termes, nous pouvons et nous devons, en toutes occasions appropriées, proposer aux dissidents de venir en aide sous une forme déterminée aux grévistes, aux lock-outés, aux chômeurs, aux mutilés de guerre, etc., en enregistrant devant la masse leurs réponses formelles à nos demandes précises et en les démasquant ainsi devant les fractions diverses des masses politiquement indifférentes ou miindifférents, masses sur lesquelles ils espèrent s'appuyer en certaines circonstances.
29) Cette tactique est d'autant plus importante que les dissidents se trouvent incontestablement en liaison étroite avec la C. GT. réformiste, représentant avec elle les deux branches de l'entreprise bourgeoise dans le mouvement ouvrier. Nous attaquons ainsi en même temps, dans le camp syndical et dans le camp politique, cette entreprise à deux faces, en appliquant ici et là les mêmes méthodes tactiques.
30) La logique irréfutable de notre action s'exprime comme suit : « Réformistes du syndicalisme et du socialisme» — leur disons-nous devant les masses — « vous avez fait la scission des syndicats et du parti au nom d'idées et de méthodes que nous trouvons erronées et criminelles. Nous vous demandons, au
moins lorsque se posent les problèmes partiels, immédiats et | concrets de l'action de la classe ouvrière, de ne pas mettre des bâtons dans les roues, et de rendre possible l'unité d'action. | Dans tel cas concret, nous vous proposons tel programme de | lutte».
31) De même dans le domaine de l'action parlementaire ou municipale, nous pourrions appliquer, non sans succès, la méthode indiquée. Nous disons aux masses : «Les dissidents ont fait la scission du parti ouvrier, parce qu'ils ne veulent pas la révolution. Ce serait folie de compter sur leur collaboration pour l’œuvre de la révolution prolétarienne. Mais nous sommes prêts à conclure avec eux certains accords, au parlement comme en dehors du parlement, chaque fois que, devant choisir entre les intérêts particuliers de la bourgeoisie et les intérêts du prolé- _ tariat, ils nous donneront des garanties positives d'opter pour ces derniers. Les dissidents ne le peuvent que s'ils renoncent à _ l'alliance avec les partis bourgeois, s'ils renoncent au bloc des
gauches et s'ils entrent dans le bloc du prolétariat.
Si les dissidents étaient capables d'accepter ces conditions, | les éléments ouvriers qui les suivent seraient vite absorbés par le Parti Communiste, Mais, précisément pour cette raison, ils n'accepteront pas ces conditions. En d’autres termes, aux questions posées nettement et clairement, à la mise en demeure de se prononcer pour le bloc avec la bourgeoisie ou pour le bloc avec la classe ouvrière — dans des conditions concrètes et très nettes de la lutte des classes —, ils seraient forcés de répondre qu'ils préfèrent le bloc avec la bourgeoisie. Une telle réponse ne serait pas sans entraîner pour eux de fâcheuses conséquences parmi les masses sur l'appui desquelles ils comptent.
V. LES QUESTIONS INTERIEURES DU PARTI COMM: NISTE
32) La politique que nous venons d'esquisser suppose sans doute une indépendance d'organisation complète, une parfaite clarté idéologique et une grande fermeté révolutionnaire du Parti Communiste.
Ainsi, par exemple, on ne peut faire avec un plein succès une politique qui tend à discréditer le bloc des gauches, dans la classe ouvrière, si dans les rangs de notre parti même, il se trouve des hommes qui osent défendre ouvertement le programme actuel de la bourgeoisie. L'exclusion inconditionnelle et inflexible de tous ceux qui préconisent le bloc des gauches devient un des devoirs élémentaires du Parti Communiste, Cela nettoiera notre politique des éléments douteux, attirera l'attention des ouvriers avancés sur l’acuité de la question du bloc des gauches, et montrera que le Parti Communiste prend au sérieux toutes les questions qui menacent l'unité révolutionnaire des actions du prolétariat contre la bourgeoisie.
33) Ceux qui essaient de se servir de l'idée du front unique pour refaire l'unité avec les réformistes et les dissidents doivent être inflexiblement exclus de notre parti, car ils sont parmi nous les agents des dissidents et trompent les ouvriers sur les véri. tables fauteurs de la scission et sur ses causes. Ceux-là, au lieu de poser avec justesse la question de la cpossibié de telles ou telles actions pratiques à entreprendre d'accord avec les dissi. dents, malgré leur caractère petit-bourgeoïs, demandent à notre propre parti de renoncer à son programme pratique et aux méthodes révolutionnaires. L'exclusion inflexible de ces éléments montrera mieux que tout que la tactique du front unique n’a rien qui ressemble à une capitulation ou à la paix avec les réformistes. La tactique du front unique impose au Parti une liberté complète de manœuvre, de la souplesse et de la décision. Et cela n'est possible que si le Parti proclame toujours clairement et nettement tout ce qu'il veut, le but auquel il tend, et s’il commente ouvertement devant la masse ses propres actions et propositions.
34) Il est donc tout à fait inadmissible que certains membres du Parti publient à leur propre compte des organes politiques, dans lesquels ils opposent leurs mots d'ordre et leurs méthodes aux thèses, aux méthodes d'action et aux propositions du Parti.
Ces membres répandent chaque jour sous l'égide du Parti Communiste, dans Je milieu où ce Parti fait autorité, c'està-dire dans notre propre milieu, des idées qui nous sont hostiles ; ou bien encore ils sèment la confusion ét le scepticisme, plus malfaisant que l'idéologie nettement hostile. Les organes qui font cette besogne, ainsi que leurs éditeurs, doivent être mis une fois pour toutes hors du Parti et dénoncés à toute la France ouvrière, afin que celle-ci condamne sévèrement les contrebandiers petits-bourgeois opérant sous le drapeau communiste.
35) Il est également inadmissible que paraissent, dans les organes dirigeants du Parti, à côté d'articles défendant les thèses fondamentales du communisme, des articles qui discutent ces mêmes thèses ou les nient. Il est tout à fait inadmissible et même monstrueux que se prolonge dans le Parti un régime de presse qui donne à la masse des lecteurs ouvriers en guise d'articles de fond, dans les organes soumis à une direction communiste, des articles par lesquels on essaie de nous faire revenir aux positions du pacifisme le plus lamentable et qui prêchent aux ouvriers, en présence de la violence triomphante de la bourgeoisie, la haine émolliente de toute violence. Sous prétexte d’antimilitarisme, on lutte contre les idées de révolution et d'insurrection. Si, après l'expérience de la guerre et des événements qui l’ont suivie, surtout en Russie et en Allemagne, subsistent encore, dans le Parti Communiste, les préjugés du pacifisme humanitaire et si le Comité Directeur croit utile, en vue de la liquidation définitive de ces préjugés, d'ouvrir une discussion à ce sujet, il n'est pourtant pas possible que les pacifistes puissent, dans cette discussion, apparaître avec leurs préjugés comme une tendance admise ; ils doivent être au contraire sévèrement blâmés par la voix autorisée du Parti dans la personne du Comité Directeur.
Lorsque le Comité Directeur jugera la discussion épuisée, les tentatives de diffusion des idées émollientes du tolstoisme où de
toutes autres formes de pacifisme devront entraîner l'exclusion du Parti.
36) On peut dire, il est vrai, que tant que l'épuration du Parti des préjugés du passé et sa consolidation intérieure ne seront pas achevées, il sera dangereux de placer le Parti dans des situations où il devrait entrer en combat avec les réformistes et les social-patriotes. Une semblable affirmation serait erronée. On ne peut nier en vérité le fait que le passage d'un travail de simple propagande à la participation directe au mouvement des masses ne cache en soi de nouvelles difficultés et, partant, de nouveaux dangers pour le Parti Communiste. Mais il serait tout à fait erroné de croire que le Parti put se préparer à toutes les épreuves sans cette participation directe à la lutte et sans entrer en contact avec les ennemis. Au contraire, ce n’est que par cette voie qu'un vrai nettoyage intérieur et une véritable consolidation du Parti pourront être atteints. Il se peut très ‘bien que certains éléments de la bureaucratie du Parti ou des syndicats se sentent plus près des réformistes, dont ils se sont accidentellement séparés, que de nous. La perte de tels compagnons de route ne sera pas un mal mais sera, au contraire, compensée au centuple par l'affluence dans le Parti des ouvriers et des ouvrières qui suivent encore les réformistes. Le résultat n'en sera qu'une homogénéité plus grande du Parti qui deviendra plus énergique et plus prolétarien.
VI. LES TACHES DU PARTI DANS LE MOUVEMENT SYN- DICAL
37) Beaucoup plus importante que toutes les autres tâches du Parti Communiste nous apparaît celle de faire la plus grande lumière dans la question syndicale. Sans doute, il nous appartient de détruire absolument et de démasquer la légende répandue par les réformistes sur le prétendu dessein d'assujettir les syndicats au Parti. Les syndicats accueillent les ouvriers de toutes nuances politiques, sans-parti, libres-penseurs, croyants, etc. tandis que le Parti réunit ceux qui ont un même credo politique basé sur un programme déterminé. Le Parti n'a et ne peut avoir aucun moyen de se soumettre du dehors les syndicats.
Le Parti ne peut organiser son influence sur la vie des syndicats que dans la mesure où ses membres travaillent dans ces syndicats et y font admettre le point de vue du Parti. Leur influence sur les syndicats dépend naturellement de leur nombre ainsi que de leur façon d'appliquer dans une juste mesure, d’une manière conséquente et appropriée, les principes du Parti aux besoins particuliers du mouvement syndical. Le Parti a le droit et le devoir de se proposer d'atteindre dans cette voie une influence décisive dans les organisations syndicales. Il y arrivera lorsque le travail des communistes dans les syndicats sera complétement et en tout conforme aux principes du Parti et se fera sous son contrôle permanent.
38) Il est donc nécessaire que la conscience de tous les com-
munistes soit définitivement débarrassée des préjugés réformis. tes, qui ne voient dans le Parti qu'une organisation politique parlementaire du prolétariat. Le Parti Communiste est l'organisation de l'avant-garde prolétarienne pour la direction du mouvement ouvrier dans tous ses domaines et, en première ligne, dans le domaine syndical. Si les syndicats ne sont pas sous la dépendance du Parti, mais sont des organisations complètement autonomes les syndiqués communistes, de leur côté, ne peuvent prétendre à aucune autonomie dans leur activité syndicale et ne doivent que défendre le programme et la tactique de leur parti. On doit condamner sévèrement la conduite de certains communistes qui non seulement ne luttent pas dans les syndicats pour l'influence du Parti, mais s'opposent à une action dans ce sens au nom d’une fausse interprétation de l'autonomie syndicale. Ils ne font ainsi que faciliter à des individus, des groupes et des coteries sans programme déterminé, sans organisation de parti et qui utilisent la confusion des groupements idéologiques et des relations, l'acquisition d'une influence décisive dans les syndicats dont ces éléments conquièrent l'organisation, afin de soustraire leur coterie au contrôle efficace de l'avant-garde ouvrière.
Si le Parti, dans son activité au sein des syndicats, doit témoigner d'une grande attention et d’une grande patiente envers les masses sans-parti et envers leurs représentants sincères et consciencieux ; si le Parti doit se rapprocher par le travail commun, des meilleurs éléments du syndicalisme et notamment des anarchistes-révolutionnaires qui luttent et apprennent, il ne peut au contraire souffrir plus longtemps dans son sein les prétendus communistes, qui ne se servent de la qualité de membres du Parti que pour développer avec d'autant plus de sureté dans les syndicats une influence contraire au Parti.
39) Le Parti doit soumettre à une critique continuelle et systématique, par le moyen de sa presse et de ses militants syndiqués, l'insuffisance du syndicalisme révolutionnaire pour la solution des problèmes fondamentaux du prolétariat. Le Parti doit critiquer infatigablement et opiniâtrement les faiblesses de la théorie et de la pratique du syndicalisme, tout en démontrant à ses meilleurs éléments que la seule voie juste pour l'orientation révolutionnaire des syndicats et de l'ensemble du mouvement ouvrier, c'est l'adhésion des syndicalistes révolutionnaires au Parti Communiste, leur participation aux discussions et aux décisions de toutes les questions fondamentales du mouvement, leur participation à l'étude de nouveaux problèmes ainsi qu'à l'épuration du Parti Communiste et au renforcement de sa liaison avec les masses ouvrières.
40) Il est enfin tout à fait nécessaire de faire dans le Parti Communiste Français un recensement des membres, en précisant leur condition sociale : ouvrier, employé, paysan, intellectuel, etc., leur relation avec le mouvement syndical (s'ils sont membres d'un syndicat, s'ils assistent aux réunions des communistes, des syndicalistes révolutionnaires, s'ils y font admettre les décisions du Parti relatives aux syndicats, etc.) et leur relation avec la presse du Parti (quelles publications du Parti li sent-ils ?, etc.). Ce recensement devrait être fait de telle façon qu'il soit possible d'en avoir les résultats pour le IV* congrès de l'Internationale Communiste,
. Communisme et syndicalisme
Il serait trop long de retracer ici toute l'évolution politique ) de Monatte!,
| Il suffit, pour comprendre ce texte, de savoir que Monatte, : chef de file du syndicalisme révolutionnaire, avait été l'un des } rares dans le mouvement ouvrier français, à ne pas sombrer Ë dans la collaboration de classe pendant la guerre mondiale. à Trotsky, alors à Paris, avait travaillé avec lui. (cf. Ma vie, édition
de poche, p. 281).
Pendant longtemps, par la suite, Trotsky avait compté sur Monatte pour apporter au nouveau Parti Communiste, héritier des tares du Parti Socialiste d'avant-guerre, un sang nouveau,
rolétarien. Dans l'esprit de Trotsky, l'adhésion de Monatte au ’arti communiste devait être le symbole historique de la jonc- | tion du courant syndicaliste révolutionnaire, authentiquement | prolétarien, et du courant politique, socialiste, dans le parti de type nouveau qui assumerait ainsi la totalité de l'expérience et des traditions de lutte du prolétariat français dans le cadre politique de la nouvelle Internationale. ur ce point, voir le recueil de textes Le mouvement Communiste en France, éditions de Minuit. Documents :
B2 « Lettre à Pierre Monatte » (13 juillet 1921). B3 « Lettre à Cachin et Frossard » (14 juillet 1921). B5 « Lettre de l'exécutif au C.D. du P.C.» (26 juillet 1921). . B18 « Une explication nécessaire avec les syndicalistes-communistes ».
Monatte est d'abord encouragé, puis fustigé par Trotsky, qui voit se détériorer les espoirs que l'on pouvait fonder dans le parti français. Aussi, quand Monatte céda, et entra au Parti, après avoir assuré pendant un certain temps la rubrique ouvrière de L'Humanité, Trotsky vit dans ce geste la réalisation des rêves que les bolcheviks pouvaient faire au sujet de ce parti qui avait donné bien des ennuis à l'Internationale, et peu de satisfactions. (Cf. B 19 « Bilan d'une période » (25 mars 1923).)
1. Texte du 14 octobre 1929.
Puis Trotsky eut d'autres soucis que ceux du P.C.F.… Quand il pât, à nouveau, s'intéresser à la politique française, et examiner les répercussions de la crise internationale du mouvement communiste sur la situation en France, Monatte était sorti du
arti et revenu à la conception primitive du syndicalisme révo- Pionnaire, (L'avait-il véritablement abandonnée ?) Une certaine équivoque persistait du fait, justement, de la crise du mouvement communiste mondial, On ne peut évidemment comprendre l'évolution régressive de Monatte. à cet instant que comme une conséquence de la montée du stalinisme. Cela explique une prise de position politique, mais en aucun cas cela ne pouvait suffire à déterminer les bases d'un accord entre les marxistes révolutionnaires et Monaïte, qui va en revenir à son ancienne méfiance d'origine anarchiste, visant toute organisation politique structurée, et évidemment en premier lieu, le schéma léniniste d'organisation. Monatte en revenait à des schémas qui comme va l'expliquer Trotsky dans cet article, avaient représenté le dernier mot de la théorie révolutionnaire à la fin du siècle précédent, mais qui, étant caducs, ne pouvaient plus jouer qu'un rôle réactionnaire.
Certains représentants de l'opposition en France, vu leur isolement extrême, croyaient bon de se rapprocher de Monatte, victime du stalinisme, en oubliant ainsi qu'ils se rapprochaient de Monatte, théoricien attardé de la « minorité agissante » implanee dans les organisations syndicales, sans qu'il soit besoin de
arti….
Trotsky intervient ici pour fustiger cette tendance Paresseuse — on ne lutte pas contre le stalinisme en passant alliance avec ceux qui ont régressé au stade antérieur du mouvement ouvrier —. On ne va pas de l'avant avec de tels compromis, on ne dépasse pas le parti stalinien par l'arrière. La lutte contre le stalinisme. pour la révolution, nécessite au contraire la plus grande fermeté sur les principes d'organisation.
À l'occasion de cette mise au point, Trotsky fixe d'une manière extrêmement claire les positions respectives et les relations des masses du parti et du syndicat, synthétisant et condensant ce qu'il avait établi dans ses autres articles sur le syndicalisme révolutionnaire.
Voir aussi, dans Le Mouvement Communiste en France, Le texte complémentaire de celui-ci.
Document :
C 13 : « Les erreurs des éléments droitiers de la Ligue dans la question syndicale : quelques questions préliminaires. » (4 janvier 1931), et les Archives Monaïte, Syndicalisme révolutionnaire et communisme», Bibliothèque Socialiste, n° 12, collection Maspero.
COMMUNISME ET SYNDICALISME
1) La question des syndicats est l’une des plus importantes qui soit pour le mouvement ouvrier, et, par voie de conséquence, ur l'opposition. Sans une position précise sur cette question. opposition sera incapable de gagner un jour une influence réelle sur la classe ouvrière. C'est pourquoi il me semble nécessaire
di inmititt tail
de soumettre ici à la discussion un certain nombre de consi dérations sur la question des syndicats’,
Le parti communiste est l'arme fondamentale de l’action révolutionnaire du prolétariat, l'organisation de combat de son avant-garde, qui doit s'élever au rang de guide de la classe ouvrière partout où elle combat, et, par conséquent, aussi dans le mouvement syndical.
2) Ceux qui, par principe, opposant l'autonomie des syndicats au rôle déterminant du parti, opposent par là, qu'ils le veuillent ou non, les secteurs les plus arriérés du prolétariat à l'avant garde de la classe ouvrière, opposent le combat pour les revendications immédiates au combat pour la libération totale des travailleurs, opposent le réformisme au communisme, l'opportunisme au marxisme révolutionnaire.
3) Le syndicalisme français d'avant-garde, à l'époque de son développement, se battait pour son indépendance en combattant pour l'autonomie syndicale, face au gouvernement bourgeois et à ses partis, au nombre desquels il faut compter les socialistes réformistes et parlementaires. C'était un combat mené contre l'opportunisme, pour une issue révolutionnaire. Corrélativement, le syndicalisme révolutionnaire ne fétichisait pas l'autonomie des organisations de masse. Au contraire il comprenait et préconisait le rôle dirigeant de la minorité révolutionnaire dans les or. ganisations de masse, qui réfléchissent en leur sein toute la classe ouvrière, avec toutes ses contradictions, son caractère arriéré, et ses faiblesses.
4) La théorie de la minorité active était, par essence, une
. théorie incomplète du parti prolétarien. Dans toute sa pratique,
le syndicalisme révolutionnaire était un embryon de parti révolutionnaire ; de même, dans sa lutte contre l’opportunisme, le syndicalisme révolutionnaire fut une remarquable esquisse du communisme révolutionnaire.
5) Les faiblesses de l'anarcho-syndicalisme, même dans sa période classique, étaient l'absence d'un fondement théorique correct, et comme résultat, une incompréhension de la nature de l'Etat et de son rôle dans la lutte de classe. Faiblesse aussi, cette conception incomplète, insuffisamment développée, et par conséquent fausse, de la minorité révolutionnaire, c'est-à-dire du parti. D'où les fautes de tactique, comme la fétichisation de la grève générale, l'ignorance de la relation nécessaire entre le soulèvement et la prise du pouvoir.
6) Après la guerre, le syndicalisme français trouva dans le communisme à la fois sa réfutation, son dépassement et son achèvement ; tenter de faire revivre aujourd'hui le syndicalisme révolutionnaire serait tourner le dos à l'histoire. Pour le mouvement ouvrier, une telle tentative ne pourrait avoir qu'un sens réactionnaire.
2. Traduction d’un article paru dans Ja brochure On Trade-Unions édité par nos camarades américains. Merit Publishers.
7) Les épigones du syndicalisme transforment (avec des mots) l'indépendance de l'organisation syndicale par rapport à la bourgeoisie en une indépendance «en général », en une indépendance absolue vis-à-vis de tous les partis, y compris le parti com muniste.
Si, dans sa période d'expansion, le syndicalisme se considérait comme une avant-garde, et se battait pour que soit reconnu le rôle dirigeant de la minorité d'avant-garde parmi les masses attardées, les épigones du syndicalisme se battent aujourd'hui contre les mêmes thèmes, qui sont ceux de l'avant-garde communiste, et tentent, sans succès, de se fonder sur le caractère retardataire et sur les préjugés des secteurs les plus réactionnaires de la classe ouvrière.
8) L'indépendance par rapport à la bourgeoisie ne peut être un état passif. Cette indépendance ne peut s'exprimer que par des actes politiques, c’est-à-dire par la lutte contre la bourgeoisie, Ce combat doit être inspiré par un programme distinct, qui exige une organisation et une tactique propre pour être appliqué. C'est cette union du programme, de l'organisation et de a tactique qui constitue le parti. Dans ce sens, l'indépendance réelle du prolétariat par rapport au pouvoir bourgeois ne peut être réalisée si le prolétariat ne conduit pas sa lutte sous la direction d'un parti révolutionnaire, et non opportuniste.
9) Les épigones du syndicalisme pensent que les syndicats se suffisent à eux-mêmes. Théoriquement parlant, cela ne signifie rien. Mais en pratique, cela signifie la dissolution de l'avantgarde révolutionnaire dans la masse arriérée que sont les syndicats. Plus les syndicats regroupent les masses, et plus ils sont à même de jouer leur rôle. Un parti prolétarien, au contraire, ne mérite son nom que s’il est idéologiquement homogène, lié par l'unité d'action et d'organisation.
Prétendre que les syndicats se suffisent à eux-mêmes parce que le prolétariat serait aujourd'hui majeur, c'est flatter le prolétariat, c'est en faire autre chose que ce qu'il est et qu’il peut être sous le capitalisme, qui condamne les masses travailleuses à l'ignorance, limitant à l'avant-garde du prolétariat la possibilité de dépasser ces difficultés pour arriver à une claire compréhension des tâches de la classe entière.
10) L'autonomie réelle, concrète, et non métaphysique des syndicats n'est en rien gênée ou diminuée par le combat du parti communiste pour étendre son influence. Chaque syndiqué a le droit de voter selon sa conscience, et d'élire qui bon lui semble. Les communistes ont ce droit tout comme les autres. La conquête de la majorité par les communistes dans les organes directeurs est tout à fait en accord avec les principes de l'autonomie, c'est-à-dire l'administration des syndicats par eux-mêmes D'autre part, aucun statut syndical ne peut interdire au parti d'élire le secrétaire général de la Confédération à son comité central. Nous sommes ici dans le cadre strict de l'autonomie du parti.
11) Dans les syndicats, les communistes, bien sur, se soumettent à la discipline du parti, quels que soient les postes qu'ils occupent ; cela n'exclut pas mais présuppose le respect de la dis-
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cipline syndicale. En d'autres termes, le parti ne leur impose aucune ligne de conduite qui heurte de front l'état d'esprit ou les opinions de la majorité des syndiqués. Dans quelques cas absolument exceptionnels, quand le parti juge impossible que ses membres se soumettent à une décision réactionnaire du syndicat, il signale ouvertement à ses membres les conséquences qui en découlent : la destitution des postes syndicaux, l'exclusion, etc. Les formules juridiques, en la matière, ne servent absolument à rien. (Et l'autonomie n'est, après tout, qu’une formule juridique...) La question doit être posée au fond, c’est-à-dire qu'il faut considérer la ligne politique suivie par le syndicat. Il s’agit d'opposer une politique correcte à une politique fausse.
12) Dans un pays donné, et selon l'étape de développement atteint, les styles, les méthodes et les formes que peuvent revêtir le caractère dirigeant du parti peuvent varier considérablement avec les conditions générales. Dans les pays capitalistes, où le parti ne dispose d'aucun moyen de coercition, il est évident que le parti communiste ne peut donner de direction aux syndicats ge par l'intermédiaire des communistes travaillant dans les syndicats, soit à la base, soit comme fonctionnaires. Le nombre des communistes aux postes de direction des syndicats n'est qu'un indice de l'influence du parti dans ces syndicats. Plus importante est l'estimation du pourcentage des militants communistes par rapport aux masses syndicalisées. Mais le critère principal est l'influence générale du parti sur la classe ouvrière, qui, elle, se mesure à l'ampleur de la circulation de la presse du parti, à l'affluence aux meetings organisés par le parti, au nombre des voix recueillies aux élections, et, par dessus tout, au nombre des travailleurs et des travailleuses qui répondent aux appels à la lutte lancés par le parti.
13) Il est clair que plus l'influence du parti croit, en général, c'est-à-dire aussi dans les syndicats, plus la situation devient révolutionnaire.
Ces conditions permettent d'apprécier le degré et la forme de l'autonomie vraie, réelle, et non métaphysique, des syndicats. Dans les périodes de « paix sociale*», quand les formes les plus militantes de l'action syndicale sont les grèves isolées, sur des objectifs économiques, le rôle direct du parti dans le syndicat passe au second plan. En règle générale, le parti n’a pas à prendre position sur la conduite de telle ou telle grève isolée. Il a à aider le syndicat à se prononcer sur l'opportunité de la grève, par le canal de l'information politique et économique qu'il peut fournir, et en donnant son avis. Il aide la grève en Éd a pant en même temps l'agitation politique, etc. Mais, dans la grève elle-même, la première place revient bien évidemment au syndicat.
Fe situation change du tout au tout si le mouvement s'élève jusqu'à la grève générale, et plus haut encore, jusqu’à la lutte pour le pouvoir. Dans ces conditions, le rôle dirigeant du parti doit être direct, visible et immédiat. Les syndicats, évidemment pas ceux qui sont passés de l'autre côté de la barricade, devien: nent de fait, l'appareil organisationnel du parti, qui, au vu et au su de la classe ouvrière toute entière, assume la direction de la révolution, et porte toute la responsabilité du mouvement. Dans le champ qui s'étend entre ces deux extrêmes, la grève économi-
que partielle et l'insurrection de la classe révolutionnaire, se placent toutes les formes possibles de relations réciproques entre le parti et les syndicats, tous les niveaux possibles de direction sans intermédiaires, etc.
Maïs, en tous les cas, le parti tente de gagner la direction du mouvement, en s'appuyant sur l'autonomie réelle des syndicats, qui, en tant qu'organisations, se sont pas, cela va sans dire, «soumis au joug du parti ».
14) Les faits prouvent à l'évidence qu'on ne rencontre nulle part de syndicats indépendants de toute formation politique. Et on n'en trouvera jamais ; c'est ce qu'indiquent l'expérience et la théorie, Aux Etats-Unis, les syndicats sont directement liés par leurs appareils aux états-majors patronaux et aux partis bourpis En Angleterre, les syndicats, qui autrefois soutenaient les ibéraux, forment aujourd’hui la base du labour-party. En Al lemagne, les syndicats marchent sous le drapeau de la socialdémocratie. En république soviétique, les syndicats appartiennent aux bolcheviks. En France, l'une des organisations syndicales suit les socialistes, l’autre les communistes. En Finlande, les syndicats viennent de se diviser; certains rejoignent la social démocratie, d'autres le communisme. Il en est ainsi partout. Les théoriciens de «l'indépendance» du mouvement syndical ne se sont pas donné la peine de réfléchir à la question de savoir pourquoi leur mot d'ordre ne s'est jamais réalisé nulle part, et pourquoi, au contraire, la dépendance du syndicat par rapport aux partis, devient partout, et sans exception, une évidence absolue. Cela correspond bien sûr au caractère de la période, dominée par l'impérialisme, impérialisme qui définit toutes les relations de classe, et qui, même dans les rangs du prolétariat, accentue les contradictions entre l'aristocratie ouvrière et les couches les plus exploitées.
15) L'expression la plus caractéristique de ce syndicalisme dépassé est aujourd’hui la soi-disante « Ligue Syndicaliste ». Par tous ses traits, cette Ligue syndicaliste se rapproche d’une organisation politique, qui cherche à soumettre le mouvement syndical à son influence. En fait, la Ligue recrute, non sur une base syndicale, mais selon des critères d'organisation politique. La Ligue a sa propre plate-forme politique, si elle n'a pas de programme, et elle défend ses positions dans ses publications. Elle a sa propre discipline à l'intérieur du syndicat. Dans les congrès des confédérations ses partisans agissent en fraction politique, de la même manière, exactement, que la fraction communiste. Si nous ne voulons pas nous payer de mots, il faut dire que la Ligue Syndicaliste se réduit à un combat pour libérer les deux confédérations des directions social-démocrates et communistes, et pour les unir sous la direction du groupe de monatte.
La Ligue ne travaille pas ouvertement au nom du droit et de la nécessité, pour une minorité avancée, de se battre pour étendre son influence sur les masses les plus attardées ; elle se présente sous le masque de ce qu'elle appelle « l'indépendance syndicale». De ce point de vue, la Ligue se rapproche du parti
3. L'organisation que cherchait à construire à cette époque, Monatte.
socialiste, qui règne aussi sous le masque, se couvrant de phrases sur «l'indépendance du mouvement syndical. Le parti communiste, au contraire, dit ouvertement à la classe ouvrière : «voici mon programme, voici la tactique proposée, et la politique que je propose aux syndicats ». Le prolétariat ne doit jamais rien croire aveuglément. Il doit juger chaque parti et chaque organisation sur son travail. Maïs les travailleurs doivent se méfier infiniment de ceux qui prétendent à la direction tout en travaillant «incognito », sous un masque qui porte le prolétariat à croire qu'il n'a pas besoin de direction.
16) On ne peut pas refuser à un parti le droit de se battre pour gagner les syndicats à son influence. Mais il faut poser la question : au nom de quel programme, se bat cette organisation ? Et quelle tactique applique-t-elle ? De, ce point de vue la Ligue Syndicaliste ne donne pas les garanties nécessaires. Son programme est extrêmement amorphe, comme sa tactique. Pour apprécier la situation politique, elle se contente de juger des événements les uns après les autres, Reconnaissant la nécessité de la révolution prolétarienne, et même la nécessité de la dictature du prolétariat, la Ligue Syndicaliste ignore le Parti, et se bat contre toute direction communiste. Mais sans direction com. muniste, on peut certes parler de la révolution prolétarienne, mais on risque fort de parler pour ne rien faire.
17) L'idéologie de l'indépendance syndicale n’a rien à faire avec la conscience de classe du prolétariat. Si le parti est capable d'exercer son rôle dirigeant, d'avoir une politique correcte, clairvoyante et ferme dans les syndicats, pas un seul travailleur n'aura l'idée de se plaindre de la théorie du rôle dirigeant du parti. C’est ce que l'expérience des Bolcheviks a montré. Ceci est également valable en France, où les communistes ont eu 1.200.000 voix aux élections, alors que la C.G.T.U. (regroupant les syndicats rouges) ne regroupe que trois ou quatre fois moins de travailleurs. Il est clair que le mot d'ordre abstrait de «l'indépendance » ne peut venir en aucun cas des masses. Mais la bureaucratie syndicale n'a rien à voir avec les masses. Elle tente seulement d'accroître son rôle dans la bureaucratie du parti, et aussi de se soustraire au contrôle de l'avant-garde du prolétariat. Le mot d'ordre d'indépendance est, à sa racine même, un mot d'ordre bureaucratique, et non un mot d'ordre de classe.
18) Après avoir fétichisé l'indépendance, la Ligue Syndica liste a aussi fétichisé l'unité syndicale. Il va sans dire que l'unité syndicale a des avantages considérables, tant du point de vue des tâches quotidiennes du prolétariat que du point de vue du combat du parti pour étendre son influence sur les masses. Mais les faits prouvent, que depuis les premiers succès des révolutionnaires dans les syndicats, les opportunistes se sont délibérément engagés dans la voie de la scission. Ils tiennent plus à conserver des relations pacifiques avec la bourgeoisie qu’à préserver l'unité du prolétariat. C'est la conclusion évidente de toutes les expériences d'après guerre. Nous, communistes, avons tout intérêt à prouver aux travailleurs que la responsabilité des scissions syndicales incombe aux sociaux-démocrates. Mais il ne
s'ensuit pas que la formule creuse de l'unité soit plus importante pour nous que les tâches révolutionnaires de la classe ouvrière.
19) 8 ans se sont écoulés depuis la scission syndicale en France. Durant ce temps, les deux organisations se sont définitivement liées à des partis politiques qui se combattent à mort.
Dans ces conditions, s'imaginer que l'on peut aboutir à l’u. nité syndicale en prêchant simplement, c'est nourrir des illusions. Déclarer que sans l'unification préalable des deux organisations
syndicales, aucun combat de classe sérieux n'est possible, sans
sion des appareils syndicaux, mais du regroupement de la classe ouvrière sur des mots d'ordre, et par des formes de lutte ré. volutionnaires. Aujourd'hui, l'unité de la classe ouvrière ne passe que par le combat contre ceux qui prèchent la collaboration de classe, ceux là ne se rencontrent pas seulement dans les partis politiques, mais aussi dans les syndicats.
rations, c’est même tout à fait vraisemblable. Derrière l’une, on
21) La nouvelle opposition syndicale, de toute évidence, ne Peut pas suivre la voie du syndicalisme. En même temps, elle rompt avec le parti, non pas avec telle ou telle direction, mais avec le parti comme principe. Cela signifie tout à fait simplement que l'opposition syndicale désarme idéologiquement, et retourne aux vieilles conceptions du syndicalisme de métier‘
22) L'opposition syndicale est très bariolée. Mais on peut la caractériser par quelques traits communs, qui ne la rapprochent pas du tout de l'opposition des communistes de gauche, mais au contraire l'en éloignent.
L'opposition syndicale ne combat pas l'irréflexion dans les luttes, et les mauvaises méthodes de la direction communiste, mais bel et bien le principe de l'influence du communisme sur la classe ouvrière. L'opposition syndicale ne combat pas la caractérisation ultra-gauche de la situation, ni le rythme des actions qui découle de cette analyse, mais elle combat, en réalité, tout développement révolutionnaire,
L'opposition syndicale ne combat pas les méthodes caricaturales employées par les directions communistes dans leur lutte contre l’armée, mais elle prêche le pacifisme. En d’autres termes, l'opposition syndicale se développe dans une perspective réformiste,
4. Dans le sens de syndicalisme corporatif par opposition à syndicalisme de classe (NDT.).
23) Il est entièrement faux de prétendre que, pendant ces dernières années, il ne s'est pas constitué en France, comme en Allemagne, en Tchécoslovaquie et dans d'autres pays, une droite à l'intérieur même du camp révolutionnaire. Ce qu'il faut noter, c'est que, renonçant à la politique révolutionnaire du communisme, l'opposition de droite en France, conformément aux traditions du mouvement ouvrier français, a pris un caractère syndical, tentant de cacher ainsi son caractère politique. Au fond, la majorité de l'opposition syndicale représente la droite, comme le groupe de Brandler en Allemagne, comme les syndicalistes tchèques qui, après la scission, ont pris des positions ouvertement réformistes.
24) On peut objecter que toutes les considérations précédentes ne seraient valables qu'à la seule condition que le P.C. ait une politique correcte. Mais l'objection est sans fondement.
La question des relations entre le Parti, qui représente le prolétariat tel qu'il devrait être, et les syndicats qui représentent le prolétariat comme il est, est la question la plus fondamentale du marxisme révolutionnaire. Ce serait purement et simplement le seul prétexte que le P.C., sous l'influence de raisons subjectives et objectives, sur lesquelles nous sommes revenus bien des fois, développe aujourd'hui une ligne fausse, tant sur la question des syndicats que partout ailleurs. Il faut opposer une politique juste à une politique fausse. À cette fin, l'opposition de gauche doit se constituer en fraction. Si l'on considère que le P.C.F. dans sa totalité est irrécupérable — ce que nous ne croyons pas — il faudra construire un autre parti pour s'y opposer. Mais la question de la liaison du parti à la classe n’en sera pas à réviser pour autant. L'opposition de gauche considère qu'influencer le mouvement syndical, c'est-à-dire l'aider à trouver une orientation correcte, le pénétrer de mots d'ordres corrects, ne peut se faire qu'au travers du P.C. (ou d’une fraction du P.C. pour l'instant) qui, sans compter ses autres attributions, est le laboratoire idéologique central de la classe ouvrière.
25) Correctement comprise, la tâche du P.C. ne consiste pas seulement à accroître son influence sur les syndicats tels qu'ils sont, mais bien à gagner, au travers des syndicats, une influence sur la majorité de la classe ouvrière. Ceci n’est possible que si les méthodes employées par le parti dans le syndicat correspondent à la nature et aux tâches propres de ce dernier. Le combat pour l'influence que mène le parti dans le syndicat trouve sa vérification objective dans le fait qu'ils prospèrent, et se juge à l'augmentation du nombre des membres, comme à l'élargissement de leur audience dans les masses. Si le parti ne base son influence que sur le syndicat, au prix d'un rétrécissement de ce dernier, et de sa transformation de fait en fraction, en simple auxiliaire du parti sur des objectifs momentanés, et l'empêchant de devenir une organisation de masse, ses relations avec le parti et la classe sont faussées. Il n'est pas nécessaire de s'étendre
5. En ce qui concerne le P.C.F., voir dans Le mouvement communiste en France les articles groupés dans la rubrique « Le parti communiste pendant la troisième période ».
longuement sur les causes d'une telle situatiun ; nous l’avons fait plus d'une fois et nous répétons cela chaque jour.
Les oscillations de la politique du communisme officiel reflètent sa tendance aventuriste à vouloir se rendre maître de la classe ouvrière dans les délais les plus brefs, par un jeu de théâtre, à coups de trucs et d’agitation superficielle. Pour sortir de cette impasse, il ne s’agit pas d'opposer les syndicats au parti, mais de mener un combat sans répit pour changer la politique du parti, pour changer la politique des syndicats.
26) L'Opposition de gauche doit poser les questions du mouvement syndical en relation avec les questions du combat proprement politique de la classe ouvrière. Elle doit donner une analyse concrète de l'état présent du développement du mouvement ouvrier français. Elle doit évaluer, aussi bien qualitativement que quantitativement l'actuel mouvement de grève et ses perspectives, en relation avec les perspectives du développement économique français. L'opposition rejette totalement, pour des dizaines d'années la perspective de la stabilisation du capitalisme, et de la paix. L'opposition existe en fonction d'une analyse de la période comme période révolutionnaire. Elle existe parce qu'il est nécessaire de préparer rapidement l'avant-garde prolétarienne aux renversements brutaux de conjoncture qui ne sont pas seulement probables, mais inévitables.
Cette avant-garde doit être plus ferme, plus implacable dans son action contre les discours enflammés, prétendus « de gauche », de la bureaucratie centriste, contre l’hystérie politique qui refuse de tenir compte des conditions, qui confond aujourd’hui avec hier et demain. Et elle doit être plus ferme et plus résolue aussi pour se battre contre les éléments droitiers qui reprennent à leur compte ses critiques, et se cachent derrière, dans le but d'introduire leurs tendances dans le mouvement révolutionnaire.
27) Une nouvelle définition de nos limites ? De nouvelles polémiques ? de nouvelles scissions ? Nous entendons d'ici se lamenter ainsi les bonnes âmes fatiguées, qui voudraient transformer l'opposition en une calme retraite, où l’on pourrait se reposer à l'écart des grandes tâches, tout en se gardant une réputation de révolutionnaire « de gauche ». À ceux-là, nous disons : «non». Votre route n'est pas la nôtre. Comme la vérité n'a jamais été une addition de petites erreurs une organisation révolutionnaire n'a jamais été une addition de petits groupes conservateurs, cherchant fièvreusement ce qui pourrait bien les opposer. Il y a des époques pendant lesquelles la tendance révolutionnaire est réduite à l'état d'une petite minorité dans le mouvement ouvrier. Mais ces époques n'impliquent pas que l'on passe des accords entre ces petits groupes, mais au contraire, elles requièrent un combat implacable pour une perspective correcte, et une éducation dans l'esprit du marxisme véritable. C'est le seul chemin de la victoire.
28) Puisque l'auteur de ces lignes est concerné personnellement, il doit admettre que l'idée qu'il se faisait du groupe Monatte à l'époque où il fut déporté d'Union Soviétique était bien trop optimiste, et, de ce fait, fausse. Pendant plusieurs années, l'auteur n'a pas eu la possibilité de suivre les activités de ce
groupe. Il en jugeait sur la foi de vieux souvenirs. Les diverences sont, en fait, non seulement beaucoup plus larges, mais Éaucoup plus fondamentales qu'on aurait pu le supposer.
Les événements de ces temps derniers ont montré, sans l'ombre d'un doute, que sans une démarcation idéologique précise par rapport au syndicalisme, l'opposition communiste en France ne ferait pas un pas en avant. Ce qui est proposé ici représente le premier effort pour parvenir à cette décantation, prélude à un combat victorieux contre les bavardages révolutionnaires, et la réalité opportuniste des Cachin, Monmousseau et compagnie.
14 octobre 1929.
Le parti, les syndicats et le problème de l’unité ouvrière
Ce texte, paru dans La Vérité du 17 avril 1931, est une réponse aux arguments de Monatte, Dumoulin et de leurs amis ; le groupe dit des 22; qui préconisa abstraitement l'unité syndicale.
Ce groupe des 22 avait rédigé une résolution d'unité qu'il pensait présenter aux deux congrès confédéraux :
« Le congrès décide qu'il y a lieu, pour la confédération, de participer à un congrès national de reconstitution de l'unité réunissant tous les syndicats actuellement affiliés à la C.G.T.. à la C.G.T.U., à la C.GT.S.R. et aux groupements autonomes. »
La direction de la C.G.T.U. fit en sorte que le congrès ne se Prononce pas sur cette action; qui recueillit 132 suffrages sur 2.539 au congrès de la CGT.
Cette tentative apparût nettement comme une volonté de scission dans la C.G.T.U., au profit de la C.GT., et Jouhaux transforma la chose à son profit, ouvrant grandes les portes de la C.G.T. aux minoritaires peu nombreux qui quittaient la C.G.T.U. Ce fut une opération politique sans principe, qui aboutit en fait au renforcement des réformistes aux dépends des staliniens, et à l'isolement des révolutionnaires dans la C.G.T.U. Le comité des 22 s’est dissout dans la C.GT.
Dans cet article, Trotsky distingue la nécessité de l'unité sur des bases politiques saines, dans le cadre de la démocratie ouvrière, l'unité, sur la base d'une lutte, qui ne pourrait que balayer les directions réformistes, et l'unité, mythe abstrait, thème défendu par un groupe qui cache là derrière ses visées politiques de « courtiers suspects qui se nourissent de la scission comme les vers d'une plaie purulente ».
La question de l'unité des organisations ouvrières n’a pas de solution unique, convenant pour toutes les formes de l'organisation et pour toutes les conditions.
La question se résout le plus catégoriquement pour le Parti. Son indépendance complète est la condition élémentaire de l'action révolutionnaire. Mais même ce principe ne donne pas
par avance une réponse toute faite aux questions : quand et à quelles conditions faut-il faire la scission ou, au contraire, l'unité avec un courant politique voisin ? De telles questions sont résolues chaque fois sur la base d’une analyse concrète des tendances et des conditions politiques. Le critère le plus élevé reste, en tout cas, la nécessité pour l'avant-garde du prolétariat organisé, le Parti, de conserver sa pleine indépendance et son autonomie, sur la base d'un programme d'action défini.
Mais précisément une telle solution de la question quant au parti, non seulement admet mais, en règle générale, rend indispensable une attitude tout à fait autre quant à la question de l'unité des autres organisations de masse de la classe ouvrière : syndicats, coopératives, soviets.
Chacune de ces organisations a ses tâches et ses méthodes de travail propres et, dans certaines limites, indépendantes. Pour le Parti communiste, toutes ces organisations sont d'abord l'arène de l'éducation révolutionnaire des larges couches ouvrières et du recrutement des ouvriers avancés. Plus grandes sont les masses dans l'organisation donnée et plus larges sont les possibilités qu'elle fournit à l'avant-garde révolutionnaire. Voilà pourquoi, en règle générale, ce n'est pas l'aile communiste, mais l'aile réformiste qui prend l'initiative de la scission des organisations de masse.
Il suffit d’opposer la conduite des bolcheviks en 1917 à celle de trade-unions britanniques pendant les dernières années. Les bolcheviks non seulement restaient dans les syndicats communs, mais ils toléraient dans certains syndicats une direction menchéviste, même après la révolution d'octobre bien que, dans les soviets, les bolcheviks avaient une majorité écrasante. Au contraire, les trade-unions britanniques sur l'initiative des travaillistes, chassent les communistes, non seulement du parti, mais dans la mesure du possible, même des trade-unions.
En France la scission dans les syndicats a aussi été la conséquence de l'initiative des réformistes, et ce n'est pas par hasard que l'organisation syndicale révolutionnaire, forcée de mener une existence indépendante, a pris le nom d’unitaire.
Est-ce que nous exigeons aujourd'hui que les communistes guittent les rangs de la C.G.T.? Aucunement. Au contraire : il aut renforcer l'aile révolutionnaire de la Confédération de Jouhaux. Mais par cela même nous montrons que la scission de l'organisation syndicale n'est dans aucun cas pour nous une question de principe. Toutes ces objections principielles, ultra-gauchistes qu'on peut formuler contre l'unité syndicale, s'appliquent tout d'abord à la participation des communistes dans les syndicats réformistes, qui est une tâche extrêmement importante. Une des tâches de ces fractions doit être la défense de la C.G.T.U. devant les membres des syndicats réformistes. Cela ne peut être résolu qu'en démontrant que les communistes ne veuent pas la scission des syndicats, mais au contraire parce qu'ils sont prêts à tout moment à rétablir l'unité syndicale.
Si l'on admet pour un moment que la scission des syndicats est imposée par le devoir des communistes d'opposer une politique révolutionnaire à celle des réformistes, alors on ne peut pas se limiter à la France seule ; il faut exiger que les communistes, indépendamment du rapport des forces, rompent avec les syndicats réformistes et constituent également leurs propres syndicats en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, etc. Dans certains
pays, les partis communistes ont en effet pris ce chemin. Dans des cas particuliers, le réformistes ne laissent en effet pas d'autre issue. Dans d'autres cas, les communistes commettent une erreur manifeste, en tombant dans la provocation des réformistes. Mais, jusqu'à présent, les communistes n'ont jamais et nulle part motivé la scission des syndicats par l'inadmissibilité principielle de travailler avec les retormistes dans les organisa. tions de masses prolétariennes.
Sans nous arrêter à l'organisation coopérative, dont l'expérience n'ajoutera rien d'essentiel à ce qui est dit ci-dessus, nous prendrons comme exemple les soviets. Cette organisation surgit dans une période historique des plus révolutionnaires, lorsque tous les problèmes se posent sur le tranchant du couteau. Peut-on pourtant se représenter, ne füt-ce que pour un instant, la création de soviets social-démocrates ? Cela signifierait tuer l'idée même des soviets. Au début de 1917, les bolcheviks sont restés dans les soviets en tant que minorité insignifiante. Pendant des mois — et dans une période où les mois comptaient pour des années, sinon pour des décades —, ils ont toléré que dans les comités d'usine, ils représentaient une certaine partie de la classe ouvrière. Ce ne fut que lorsque les mencheviks se furent définitivement compromis et isolés en se transformant en une clique pe les soviets les jetèrent hors de leur sein.
En Espagne où, dans un avenir proche, le mot d'ordre des soviets pourrait déjà être mis pratiquement à l’ordre du jour, la création même des soviets (juntes), fs la condition d'une initiative énergique et hardie des communistes — n'est pas à concevoir autrement que par la voie d'un accord organisationnel technique avec les syndicats et les socialistes sur le mode et le délai d'élection des députés ouvriers. Mettre en avant, dans ces conditions. l'idée de l'inadmissibilité du travail avec les réformistes dans les organisations de masses aurait été une des formes les plus désastreuses du sectarisme.
Comment donc concilier une telle attitude de notre part envers les organisations prolétariennes dirigées par les réformistes, avec notre appréciation du réformisme, comme l'aile gauche de la bourgeoisie impérialiste. Cette contradiction n’est pas formelle, mais dialectique, c'est-à-dire découlant de la marche même de la lutte des classes. Une partie considérable de la classe ouvrière (sa majorité dans une série de pays) rejette notre appréciation du réformisme; dans d’autres pays, elle n'a même pas encore abordé cette question. Tout le problème consiste précisément à amener ces mases à des conclusions révolutionnaires sur la base de notre expérience commune avec elles. Nous disons aux ouvriers non communistes et anti-communistes : « Vous croyez encore aujourd'hui aux chefs réformistes que nous considérons comme des traîtres. Nous ne pouvons ni ne voulons vous imposer par force nos points de vue. Nous voulons vous convaincre. Essayons donc de lutter ensemble et d'examiner les méthodes et les résultats de ces luttes.» Cela signifie : pleine liberté des groupe
ments au sein des syndicats unifiés où la discipline syndicale existe pour tous. . Une autre position principielle ne peut nullement être pro-
posée.
La C.E. de la Ligue met actuellement à juste titre, la question du front unique au premier plan. C'est ainsi qu'on peut empêcher les réformistes et surtout leur agence gauche, les Monattistes, d'opposer aux tâches pratiques de la lutte de classes, le mot d’ordre formel d'unité. Vassart, comme contre-poids à la ligne officielle stérile, a mis en avant l'idée du front unique avec les organisations syndicales locales. Cette manière de poser la question a ceci de vrai que, pendant des grèves locales, il arrive d'avoir surtout à faire avec des syndicats locaux et avec des fédérations particulières. Il est également vrai que les chaînons d’en bas de l'appareil réformiste sont plus sensibles à la pression des ouvriers. Mais il serait faux de faire une différence principielle quelconque entre les accords avec les opportunistes locaux et ceux avec leurs chefs. Tout dépend des conditions du moment, de la force de pression des masses et du caractère des tâches qui sont à l'ordre du jour.
Il s'entend de soi-même que nous ne posons aucunement l’accord avec les réformistes soit localement, soit centralement comme condition indispensable et préalable de la lutte dans chaque cas particulier. Nous ne nous orientons pas d'après les réformistes, mais d’après les circonstances objectives et l'état d'esprit des masses. De même, quant au caractère des revendications minima. Les masses ouvrières ne se lèveront pas pour la lutte au nom de revendications qui leur sembleraient fantastiques Mais d'autre part, si les revendications sont d'avance trop restreintes, alors les ouvriers peuvent se dire : « Le jeu n'en vaut pas la chandelle. »
La tâche ne consiste pas à proposer chaque fois formellement aux réformistes le front unique, mais à le leur imposer à des conditions qui répondent le plus possible à la situation. Tout cela exige une stratégie active et manœuvrière. Toutefois, il est incontestable que c'est notamment et seulement par cette voie que la C.G.T.U. peut jusqu'à un certain point adoucir les conséquences de la scission des masses entre les deux organisations syndicales, rejeter la responsabilité de la scission sur ceux à qui elle incombe véritablement et mettre en avant ses propres positions de lutte.
La particularité de la situation en France présente cette circonstance que deux organisations syndicales y existent séparément depuis quelques années. En présence des reflux du mouvement pendant les dernières années, on s'est habitué à la scission, bien souvent on l'a tout simplement oubliée. Cependant on pouvait prévoir que la ranimation dans les rangs de la classe ouvrière ferait revivre infailliblement le mot d'ordre de l'unité de l'organisation syndicale. Si l'on tient compte que plus des 9/10 du prolétariat français se trouvent hors des syndicats, il devient clair que cette ranimation s’accentuant, la pression des
inorganisés augmentera. Le mot d'ordre de l'unité n'est autre chose qu'une des premières conséquences de cette pression. Par une juste politique, cette pression doit être en faveur du P.C. et de la C.G.T.U.
Si pour la période la plus proche, une politique active du front unique est la méthode principale de la stratégie syndicale des communistes français, ce serait néanmoins une erreur complète d'opposer la politique du F.U. à celle de l'unité de l'organisation syndicale.
Il est tout à fait incontestable que l'unité de la classe ouvrière ne pourra être réalisée que sur une base révolutionnaire. La politique du F.U. est un des moyens de libération des ouvriers de l'influence réformiste et même en fin de compte à l'unité véritable de la classe ouvrière. Nous devons inlassablement expliquer cette vérité marxiste aux ouvriers avancés. Mais une perspective historique, même la plus juste, ne peut pas remplacer l'expérience vivante des masses. Le parti est l'avant-garde, mais dans son travail, surtout syndical, il doit pouvoir se pencher vers l'arrière. garde. Il doit, en fait, démontrer aux ouvriers — une, deux et même dix fois s'il le faut — qu'il est prêt à n'importe quel moment à les aider à reconstituer l'unité de l'organisation syndicale. Et dans ce domaine, nous restons fidèles aux principes essentiels de la stratégie marxiste : la combinaison de la lutte pour les réformes avec la lutte pour la révolution.
. Quelle est aujourd'hui l'attitude des deux confédérations syndicales envers l'unité ? Aux larges milieux d'ouvriers, elle doit paraître tout à fait identique. En vérité, les couches administratives des deux organisations ont déclaré que l'unification ne peut être conçue que « par en bas» sur la base des principes de l'organisation donnée. En se couvrant du mot d'ordre de l'unité par en bas, empruntés à la C.G.T.U., la confédération réformiste exploite l'oubli de la classe ouvrière et l'ignorance de la jeune génération qui ignore complètement l'œuvre scissionniste de Jouhaux, Dumoulin et Cie. En même temps, les monattistes aident Jouhaux en substituant aux tâches de combat du mouvement ouvrier le seul mot d'ordre d'unité syndicale. En qualité de courtiers honnêtes, ils dirigent tous leurs efforts contre la C.G.T.U. afin de détacher d'elle le plus grand nombre possible de syndicats, les groupes autour d'eux et entamer ensuite des pourparlers sur un pied d'égalité avec la confédération réformiste.
Pour autant que je puisse juger ici, d'après les matériaux que je possède, Vassart s'est prononcé pour que les communistes eux-mêmes mettent en avant le mot d'ordre d'un congrès d'unification des deux confédérations syndicales. Cette proposition fut catégoriquement rejetée, quant à son auteur, il fut accusé d'être passé sur la position de Monatte. Faute de données, je n'ai pas la possibilité de me prononcer à fond sur cette discussion. Mais je considère que les communistes français n'ont aucune raison de renoncer au mot d'ordre d'un congrès de fusion. Au contraire.
Les Monattistes disent : « Les premiers aussi bien que les seconds, sont des scissionnistes. Nous seuls sommes pour l'unité. Ouvriers, soutenez-nous.» Les réformistes répondent : « Nous, nous sommes pour l'unité par en bas», c'est-à-dire que « nous » permettons généreusement aux ouvriers de rejoindre notre orga-
nisation. Que doit dire, à ce sujet, la confédération révolution-
naire ? « Ce n'est pas en vain que nous nous appelons confédé. ration unitaire. Nous sommes prêts à réaliser l'unité de l'organisation syndicale même aujourd'hui. Mais pour cela les ouvriers n'ont nullement besoin de courtier; suspects qui n'ont derrière eux aucune organisation syndicale et qui se nourissent de la scission, comme les vers d'une plaie purulente. Nous proposons de préparer et de convoquer dans un délai déterminé un congrès de fusion sur les bases de la démocratie syndicale. »
Cette manière de poser la question aurait immédiatement coupé l'herbe sous les pieds des monattistes, qui sont un groupement tout à fait stérile politiquement, mais qui sont capables d'apporter une grande confusion dans les rangs du prolétariat. Mais cette liquidation du groupe de courtiers ne coûtera-t-elle pas trop cher ? On objectera que, dans le cas où les réformistes consentiront à un congrès d'unité, les communistes y seraient en minorité et la C.G.T.U. aurait cédé la place à la C.GT.
Une telle considération ne peut sembler persuasive qu'à un bureaucrate syndical de gauche qui lutte pour son «indépendance », tout en perdant de vue les perspectives et les tâches du mouvement entier. L'unité des deux organisations syndicales, même si l'aile révolutionnaire reste provisoirement une minorité, ‘ s'avèrerait dans un court laps de temps favorable précisément au communisme, et seulement au communisme. L'unité de la Confédération entraînerait de suite une grande influence de nouveaux membres. Grâce à cela, l'influence de la crise se reflèterait au sein des syndicats d'une façon plus profonde et plus décisive pour la conquête de la confédération unifiée. Préférer une maiorité assurée, dans une organisation syndicale étroite et isolée, au travail oppositionnel dans une large et véritable organisation de masse, seuls des sectaires ou des fonctionnaires, mais non des révolutionnaires prolétariens le peuvent.
Pour un marxiste qui réfléchit, il est tout à fait évident qu'une des raisons qui ont contribué aux fautes monstrueuses de la direction de la C.G.T.U. était due à cette situation où des gens tels que Moumousseau, Semard et autres, sans préparation théorique et sans expérience révolutionnaire, se sont immédiatement avérés comme les « maîtres » d'une organisation indépendante et avaient, par conséquent, la possibilité de faire sur elle des expériences sous les ordres de Lovosky, Manouïlsky et Cie. Il est incontestable que si les réformistes n'étaient pas parvenus autrefois à scissionner la confédération, Moumousseau et Cie auraient dû compter avec de plus larges masses. Ce seul fait aurait discipliné leur aventurisme bureaucratique. Voilà pourquoi les avantages de l'unité auraient été actuellement incommensurablement plus grands que les désavantages. Si, au sein de la confédération unifiée, embrassant environ un million d'ouvriers, l'aile révolutionnaire reste pendant un ou deux ans une minorité, ces deux années auraient été incontestablement plus fructueuses pour l'éducation non seulement des communistes-syndicalistes, mais pour le parti tout entier, que cinq de zig-zags « indépendants » dans la C.G.T.U. s'affaiblissant de plus en plus.
Non, ce n'est pas nous, mais les réformistes qui doivent craindre l'unité syndicale. S'ils consentent à un congrès d'unité — non en paroles, mais en fait — cela créerait la possibilité de sortir le mouvement ouvrier en France de l'impasse. Mais c'est justement pour cela que les réformistes n'y consentiront pas.
Les conditions de crise créent pour les réformistes les plus grandes difficultés, en premier lieu dans le domaine syndical. C'est pourquoi ils ont tellement besoin de s'abriter sur leur flanc gauche; ce sont les courtiers de l'unité qui leur offrent cet abri. Démasquer le travail scissionniste des réformistes et le parasitisme des monattistes est actuellement une des tâches très importantes et indispensables. Le mot d'ordre du congrès d'unité peut bien contribuer à la solution de cette tâche. Lorsque les monattistes parlent de l'unité, ils dirigent ce mot d'ordre contre les communistes ; lorsque la C.G.T.U. proposera elle-même une voie à l'unité, elle portera un coup mortel aux monattistes et affaiblira les réformistes. N'est-ce vraiment pas clair ?
Il est vrai que nous savons d'avance que, grâce à la résistance des réformistes, le mot d'ordre d'unité ne donnera pas actuellement les grands résultats qu'on aurait obtenu dans le cas d’une véritable unité des organisations syndicales. Mais un résultat plus restreint, à condition d'une juste politique des communistes, sera sans doute atteint. Les larges masses ouvrières verront, en réalité, qui est pour l'unité, qui est contre, et se convaincront qu'on a aucun besoin du service des courtiers. Il n'y a aucun doute qu'en fin de compte les monattistes seront réduits à néant, la C.G.T.U. se sentira plus forte, et la C.G.T. plus faible et plus instable.
Mais s’il en est ainsi, la chose se réduirait donc non plus à la réalisation d’une unité effective, mais seulement à une manœuvre ? Cette objection ne peut pas nous effrayer. C’est ainsi notamment que les réformistes apprécient toute notre politique de F.U. : ils déclarent que nos propositions sont une manœuvre, uniquement parce que eux-même ne veulent pas mener la lutte.
Il serait tout à fait faux de faire une différence principale quelconque entre la politique du F.U. et celle de la fusion des organisations syndicales. Pourvu que les communistes gardent la pleine indépendance de leur parti, de leur fraction dans les syndicats et de toute leur politique, la fusion des confédérations n'est autre chose qu'une forme de la politique de F.U., forme plus prolongée, plus large. En rejetant notre proposition, les réformistes la transforment en une « manœuvre ». Mais de notre part, c'est une manœuvre légitime et indispensable, ce sont de telles manœuvres qui instruisent les masses ouvrières.
La CE. de la Ligue, nous le répétons encore une fois, a tout à fait raison lorsqu'elle répète instamment qu'on ne peut pas ajourner l'unité d'action jusqu'à l’unification des organisations syndicales. Cette pensée doit être comme auparavant développée, expliquée et appliquée pratiquement. Mais cela n'exclut pas le devoir de poser hardiment à un moment déterminé, bien choisi, la question de la fusion des confédérations (ou même des fédérations particulières).
Toute la question consiste à savoir si la direction communiste est maintenant capable d'effectuer une manœuvre aussi hardie. L'avenir le démontrera. Mais si le parti et la direction de la C.G.T.U. refusent aujourd'hui de donner suite au conseil de la Ligue — ce qui est plus que probable — il se peut bien qu'ils
soient obligés de le suivre demain. Il est superflu d'ajouter que nous ne faisons pas un fétiche de l'unité syndicale. Nous n’ajournons aucune question de combat jusqu'à l'unité. Il ne s’agit pas pour nous d'une panacée, mais d'une leçon de choses particulière et importante qu'il faut enseigner aux ouvriers qui avaient oublié ou ignoré le passé.
Pour la participation au congrès d'unité nous ne posons, bien entendu, aucune condition de principe.
Quand les courtiers de l'unité, qui n’ont pas honte des phrases à bon marché, disent que la Confédération unifiée doit se baser sur le principe de la lutte de classes, etc., ils font alors, dans l'intérêt des opportunistes, de l'équilibrisme verbal. Comme si un homme sérieux pouvait demander à Jouhaux et Cie de se mettre, au nom de l'unité avec les communistes, sur la voie de la lutte de classes à laquelle ces messieurs ont consciemment renoncé au nom de l'unité avec la bourgeoisie. Et qu'entendent-ils précisément, ces courtiers même, tous ces Monatte, Ziromski et Dumoulin, par la «lutte des classes » ? Non, nous sommes prêts, à chaque moment, à nous mettre sur le terrain de l'unité syndicale, non pour «corriger» (avec le secours de formules de charlatans), les mercenaires du capital, mais afin d’arracher les ouvriers hors de leur influence de traîtres. Les seules conditions que nous posons ont un caractère de garantie organisationnelle de la démocratie syndicale, tout d'abord de la liberté de critique pour la minorité, bien entendu, à la condition qu’elle se soumette à la discipline syndicale. Nous ne demandons rien d'autre et quant à nous, nous ne promettons rien de plus.
Imaginons-nous que le Parti, bien que pas tout de suite, suive notre conseil, comment devrait agir le comité central ? Il serait tout d’abord obligé de préparer soigneusement au sein du Parti le plan-de la campagne, de l'examiner dans toutes les fractions syndicales, conformément aux conditions syndicales locales, afin que le mot d'ordre d'unité puisse être effectivement dirigé simultanément par en haut et par en bas. Seulement, après une préparation et une élaboration soigneuses, après avoir éliminé tous les doutes et tous les malentendus dans ses propres rangs, la direction de la Confédération unitaire s'adresse à la direction de la Confédération réformiste avec des propositions concrètement élaborées : créer une commission paritaire pour la préparation, dans un délai de deux mois par exemple, du Congrès syndical d'unification, auquel toutes les organisations syndicales du pays devront avoir accès. Simultanément à cela, les organisations locales unitaires s'adressent aux organisations locales réformistes avec la même proposition, formulée avec précision et concrètement.
Le P.C. déploie une large agitation dans le pays, en soutenant et en expliquant un certain temps, concentrée sur cette simple idée, que les communistes proposent de réaliser immédiatement l'unité organisationnelle des organisations syndicales. Quelle que soit l'attitude des réformistes, quelles que soient les ruses auxquelles ils vont recourir, les communistes sortiront avec profit
e cette campagne, même si celle-ci ne se réduit, pour la première fois, qu’à une démonstration.
La lutte sous le signe du F.U. ne cesse, pendant ce temps-là, pas une seule minute. Les communistes continuent à attaquer les réformistes en province et dans le centre, en s'appuyant sur l’ac-
tivité croissante des ouvriers, en renouvelant toutes les offres d'action combative sur la base de la politique du F.U. en démasquant les réformistes, en renforçant ses propres rangs, etc. Et il peut bien arriver que dans six mois, dans un an ou dans deux ans, les communistes soient obligés de répéter à nouveau leur proposition de fusion des confédérations syndicales et, par cela, mettre les réformistes dans une situation plus difficile que la première fois.
La vraie politique bolcheviste doit précisément avoir ce caractère à la fois d'offensive, de hardiesse et de manœuvre. C'est seulement par cette voie qu'on peut sauvegarder le mouvement de la stagnation, l'épurer des formations parasitaires et accélérer l'évolution de la classe ouvrière vers la révolution.
La leçon proposée ci-dessus n’a son sens et ne peut réussir que si l'initiative en sort de la C.G.T.U. et du Parti communiste. La tâche de la Ligue ne consiste pas bien entendu, à mettre en avant d'une manière indépendante le mot d'ordre du Congrès d'unité, en s'opposant à la confédération réformiste. La tâche de la Ligue est de pousser le parti officiel et la C.G.T.U. sur Ja voie d'une politique hardie de F.U. et de les inciter — sur la base de cette politique — à effectuer dans un moment propice — et dans l'avenir il y aura beaucoup de ces moments — une offensive décisive en faveur de la fusion des organisations syndicales.
Pour remplir sa tâche envers le Parti, la ligue doit, c'est son: premier devoir, aligner ses propres rangs dans le domaine du mouvement syndical. C'est une tâche qui ne peut être ajournée. Elle doit être et elle sera résolue.
Les syndicats anglais
Traduction d'une partie d'article publiée dans le recueil «On trade unions». L'article entier a été publié sous le titre «The I.L.P. and the new International » in The Militant, numéro du 30 septembre 1933.
L'article a été écrit immédiatement après la Conférence de Paris regroupant, avec l'opposition de gauche, différentes organisations communistes indépendantes. L'Independant Labour Party of Great Britain refusa de prendre clairement position en faveur de la construction de la nouvelle internationale. Ce groupe nourrissait un certain nombre d'illusions sur la possibilité de redresser la politique du Komintern. Trotsky entreprit donc l'éducation des militants de l'1.L.P. sur la question du stalinisme, qui leur était peu familière, comme sur la question syndicale tentant de leur montrer ce que devait et pouvait être un travail mené par des marxistes révolutionnaires dans les «trade-unions» britanniques.
L'intérêt fondamental de ce texte, qui fait son actualité, est la démonstration que fait Trotsky de la nécessité du travail dans les syndicats, « même les plus réactionnaires », selon l'expression consacrée par Lénine.
Les syndicats anglais sont ultra-réformistes, mille fois traîtres
et infiniment collaborateurs. Pourtant les ouvriers anglais y adhèrent.
Trotsky explique politiquement pourquoi ces ouvriers y adhèrent ; ils y adhèrent parce qu'ils n'ont pas de raison d'adhérer ailleurs, ils y adhèrent parce que les staliniens n'ont pas été à même de s'imposer comme militants ouvriers, c’est-à-dire comme défenseurs des intérêts immédiats des travailleurs. Ils y adhèrent faute de mieux, parce qu'aucune autre organisation crédible ne leur a été présentée.
Sauter par dessus l'étape syndicale, remplacer les syndicats existants par des organisations nouvelles, syndicats rouges, soviets, Ou comités, sous prétexte que ces syndicats majoritaires sont pour c'est reproduire les causes mêmes de la dépolitisation de
classe.
Apporter la conscience à la classe dépolitisée, regroupée derrière les syndicats traditionnels, c'est œuvrer « discrètement» en tant que militants politiques, à l'intérieur des syndicats pour «trouver un langage commun avec les masses » et être à même,
au moment où l'explosion survient, de lui donner forme en Organisant ces comités, ces soviets qui correspondent au besoin du moment...
Ce que ne comprennent ni les staliniens de la «troisième période » ni les ultra-gauchistes, c'est qu'à des rythmes différents correspondent des styles de travail différents. Rien de nouveau sous le soleil, de ce côté-là...
La question syndicale est la question essentielle d’une politique ouvrière en Grande-Bretagne, comme dans la plupart des vieux pays capitalistes. Dans ce domaine, les fautes du Komintern sont innombrables. Il n'y a rien d'étonnant à cela ; l'incapacité d'un parti à établir des relations correctes avec la classe apparaît toujours en pleine lumière à propos du mouvement syndical. C'est pourquoi je juge nécessaire d'insister là-dessus.
Les syndicats se sont formés à l'époque de l'expansion du capitalisme. Ils se fixaient pour tâche l'élévation du niveau matériel et culturel de la classe ouvrière, et l'extension de ses droits politiques. Ce fut l'œuvre que les syndicats acomplirent. un siècle durant, en Angleterre; ce fut ce qui leur donna une autorité extraordinaire sur les travailleurs. Le déclin du capitalisme anglais, dans le cadre du déclin du capitalisme international, est la condition objective qui détermina l’évolution réformiste des syndicats. Le capitalisme ne pouvait se maintenir qu'en réduisant considérablement le niveau de vie de la classe ouvrière. Dans ces conditions, les trade unions se trouvaient placés devant un choix; soit se transformer en organisations révolutionnaires, soit devenir les gendarmes du capitalisme, chargés de rendre poil l'intensification de l'exploitation des travailleurs, La ureaucratie syndicale, qui avait résoluè de manière satisfaisante son propre problème social, choisit la seconde solution. De toute l'autorité accumulée par les trade unions, elle fit un barrage contre la révolution socialiste, et contre toute tentative des travailleurs pour résister aux attaques du capital et de la réaction.
De ce fait, la première tâche d’un parti révolutionnaire devenait la libération des travailleurs de l'influence réactionnaire de la bureaucratie syndicale. Sur ce point décisif, le Komintern se montra totalement incapable. En 26-27, et spécialement pendant la grève des mineurs et la grève générale, au moment où le Conseil Général des syndicats organisait criminellement la trahison, le Komintern se fit le flatteur obséquieux de ces briseurs de
èves en chef, les couvrit de son autorité aux yeux des travaileurs, et finalement, leur sauva la mise. Ce fut un coup fatal pour la minorité révolutionnaire. Effrayé des résultats de son propre travail, la bureaucratie du Komintern tomba dans l'ultra-gauchisme. Les excès désastreux de la «troisième période» s'expliquent par le désir d'une petite minorité de communistes de se comporter comme s'ils étaient suivis par une majorité. S'isolant de plus en plus de la classe ouvrière, le Parti Communiste opposa aux Trade-unions qui regroupaient des millions de travailleurs, ses propres syndicats, obéissant au doigt et à l'œil à la direction du Komintern, mais séparés par un abime de la classe ouvrière ; on ne pouvait pas faire de plus beau cadeau à la bureaucratie syndicale. Si celle-ci avait disposé du droit de décorer les gens
de l'ordre de la jaretière, elle aurait dû faire profiter aussitôt les dirigeants du Komintern et du Profintern de cette distinction.
Comme on l'a vu, les syndicats ne jouent pas aujourd'hui un rôle progressiste, mais un rôle réactionnaire. Cependant des millions de travailleurs leur sont toujours fidèles. Cette constatation ne doit pas nous amener à croire que les ouvriers sont aveu-
les, et qu'ils ne perçoivent pas le changement du rôle historique fes syndicats. Mais que feraient-ils d'autre ? La voie révolutionnaire est compromise à leurs yeux par les zig-zag et les aventures du communisme officiel. Les travailleurs se disent «soit, les syndicats sont mauvais, mais sans eux, tout risquerait d'aller plus mal encore ». C'est le raisonnement de celui qui se trouve dans une impasse. Cependant, la bureaucratie syndicale persécute les ouvriers révolutionnaires avec toujours pis d’impudence, liuidant la démocratie interne par la volonté d'une clique, transormant, quant au fond, les syndicats en camp de concentration pour travaileurs, à l'époque de la décadence capitaliste.
Dans ces conditions, l'on peut se demander s'il n’est pas possible de passer par dessus les syndicats, s’il n'est pas possible de les remplacer par des organisations nouvelles comme par exemple des syndicats révolutionnaires, des comités d'entreprise, des soviets, ou des organismes de ce genre ? Ceux qui sont partisans de ces tentatives font l'erreur fondamentale Les confondre ces expériences organisationnelles avec la solution du grand problème politique; comment libérer les masses de l'influence de la bureaucratie syndicale ? Cela ne sert pas à grand chose d'offrir aux masses une nouvelle proclamation. Il est nécessaire d'aller chercher les masses là où elles sont pour pouvoir les conduire ailleurs.
. Les gauchistes impatients disent souvent qu'il est absolument impossible de gagner les syndicats à notre cause, parce que la bureaucratie se sert toujours de l'appareil pour préserver ses intérêts particuliers, usant des plus basses machinations, de la répression ; et ne reculant devant aucune bassesse, tout comme l'oligarchie parlementaire à l'époque des «Bourgs pourris ». Pourquoi, disent-ils, perdre du temps et de l'énergie dans une telle entreprise ? Si l'on veut bien résumer l'argument, on verra qu'il consiste à fournir un prétexte, le caractère corrompu des
ections syndicales, pour s'autoriser à ne pas mener le combat dans les masses. On peut développer plus loin cet argument : pourquoi ne pas abandonner aussi le travail révolutionnaire, en tirant prétexte des provocations et de la répression gouvernementale ? Il n'y a pas de différence fondamentale entre ces deux arguments, puisque la bureaucratie syndicale fait définitivement partie de l'appareil d'état, tant sur le plan économique que sur le plan politique. Il est absurde de penser que la bureaucratie favorise sa propre destruction, où simplement qu'elle ne s'y oppose pas. Et puisqu'elle se défend par les persécutions, par la violence, par l'expulsion, et souvent en faisant appel à l'intervention du pouvoir, nous devons apprendre à travailler discrètement dans les syndicats, trouvant avec les masses un langage commun, sans nous découvrir à la bureaucratie. C'est précisément à l'époque actuelle, alors que la bureaucratie réformiste s'est transformée en police économique du capital, que le travail révolutionnaire dans les syndicats peut obtenir des résultats décisifs en relativement peu de temps, s’il est dirigé d’une manière intelligente et systématique.
Nous n'entendons pas par là qu'à coup süûr le parti révolutionnaire peut gagner les syndicats à la révolution socialiste. Le problème est loin d'être si simple. L'appareil syndical a gagné une grande indépendance par rapport aux masses. La bureaucratie est capable, en conséquence, de garder ses positions longtemps après que les masses se soient tournées contre elle. Mais cette situation, qui voit les masses s'opposer à une bureaucratie qui a encore la force de saboter les élections et de se faire passer pour une représentation ouvrière, est hautement favorable à la création de comités d'entreprises, de conseils ouvriers, et d’autres organisations qui correspondent au besoin précis du moment. En Russie même, où les syndicats n'avaient rien des traditions puissantes des trade-unions britanniques, la révolution d'Octobre trouva les menchéviks en majorité dans l'appareil des syndicats. Bien que les masses soient perdues pour elles, ces administrations avaient toujours le pouvoir de saboter les élections aux poses de responsabilité, bien qu'ils n'aient absolument pas les orces de saboter la révolution.
Il est absolument nécessaire de préparer maintenant les travailleurs avancés à l'idée des comités d'usine et des conseils ouvriers, qu'il s'agira de mettre en place au moment décisif. Mais il serait criminel de jouer avec ce mot d'ordre en le mettant en pratique ici ou là, histoire de se consoler du peu d'emprise qu'on a par ailleurs sur les syndicats. Opposer aux syndicats qui existent bel et bien l'idée abstraite des conseils ouvriers, c'est se mettre à dos, non seulement les directions syndicales, mais aussi les masses et s’interdire de pouvoir préparer un jour le terrain pour la réalisation de ces conseils.
Le Komintern a accumulé une grande expérience dans, ce domaine. Il oppose systématiquement les syndicats qu'il a créé, c'est-à-dire des syndicats communistes, aux masses travailleuses, et avec hostilité. C'est se réduire à l'impuissance la plus totale. C'est l’une des raisons essentielles de la chute du Parti Communiste Allemand. Il est vrai qu'autant que je le sache, le Parti Communiste Anglais s'oppose, pour la période actuelle, au mot d'ordre de conseils ouvriers. Superficiellement, cela peut passer pour une appréciation raisonnable de la situation. Mais en fait, le Parti Communiste Anglais ne fait là que rejeter une forme d'aventurisme politique pour une autre plus hystérique encore. La théorie et la pratique du social-fascisme, le rejet de la politique de front unique, créent des obstacles insurmontables au travail dans les syndicats, puisque, par nature, chaque syndicat est le lieu où se réalise un front uni entre les révolutionnaires, les réformistes, et les masses sans parti. Dans la mesure où le Parti Communiste Anglais s'est montré incapable de tirer les leçons de la tragédie allemande et de s'armer sur ces points, toute alliance passée avec lui, même par l'IL.P. qui tout récemment a commencé son apprentissage révolutionnaire, ne peut conduire qu'à l'échec et à la disparition.
Les pseudo-communistes ne manqueront pas de faire réfé rence au dernier congrès des trade-unions, qui déclara qu'il ne saurait y avoir de front uni avec les communistes contre le fascisme. Ce serait de la dernière bêtise que de transformer cette banalité bourgeoise en vérité définitivement établie par l'histoire. La bureaucratie syndicale peut se permettre ce genre de formules grandiloquentes, parce qu'elle n'est pas
menacée directement, ni par le fascisme, ni par le communisme. Quand le marteau du fascisme est suspendu sur la tête des syndicats, et quand il existe un parti révolutionnaire digne de ce nom, appliquant une ligne politique correcte, la masse des syndiqués n'hésite pas un instant à s’allier avec l'aile révolutionnaire, et à traîner avec elle sur ce chemin une partie de l'appareil luimême. Si le communisme, au contraire, devient une force décisive, menaçant les bureaucrates dans tous leurs privilèges, Messieurs Citrine et compagnie ne répugneront pas à faire bloc avec Mosley et compagnie contre les communistes. En août 17, les menchéviks et les socialistes révolutionnaires se battirent aux côtés des bolcheviks pour repousser le général Kornilov. Deux mois après, en Octobre, ils se battaient aux côtés de Kornilov, contre les bolcheviks. Dans les premiers mois de 1917, tout comme Citrine et compagnie, ils avaient bien juré leurs grands dieux que jamais ils ne s'allieraient à une dictature quelconque, qu'elle soit de droite ou de gauche.
Le parti révolutionnaire prolétarien doit être soudé par une claire compréhension de ses tâches historiques. Cela présuppose un programme fondé sur une analyse scientifique. En même temps, le parti révolutionnaire doit savoir établir des relations correctes avec la classe. Cela implique une politique fondée sur le réalisme révolutionnaire, également éloignée du flottement opportuniste et du rêve sectaire. Du point de vue de ces deux critères très liés, l'I.L.P. doit réviser ses relations avec le Komintern, comme avec toutes les autres organisations et tendances de la classe ouvrière. De cette révision dépend, au premier chef, le sort de l'I.L.P.
Les syndicats dans l’époque de transition
(Extrait du programme de transition)
LES SYNDICATS DANS L'EPOQUE DE TRANSITION
Dans la lutte pour les revendications partielles et transitoires, les ouvriers ont actuellement plus besoin que jamais d'organisations de masse, avant tout de syndicats. La puissante montée des syndicats en France et aux Etats-Unis est la meilleure réponse aux doctrinaires ultra-gauches de la passivité qui ont prêché que les syndicats « avaient fait leur temps ».
Les bolcheviks-léninistes se trouvent aux premiers rangs de toutes les formes de lutte, même là où il s’agit des intérêts matériels ou des droits démocratiques les plus modestes de la classe ouvrière. Ils prennent une part active à la vie des syndicats de masse, se préoccupant de les renforcer et d'accroître leur esprit de lutte. Îls luttent implacablement contre toutes les tentatives de soumettre les syndicats à l'Etat bourgeois et de lier le prolétariat par «l'arbitrage obligatoire et toutes les autres formes d'intervention policière, non seulement fascistes, mais aussi « démocratiques ». C'est seulement sur la base de ce travail qu'il est possible de lutter avec succès à l'intérieur des syndicats contre la bureaucratie réformiste, stalinistes y compris. Les tentatives sectaires d'édifier ou de maintenir de petits syndicats « révolutionnaires », comme une seconde édition du parti, signifient en fait le renoncement à la lutte pour la direction de la classe ouvrière. Il faut poser ici comme un principe inébranlable : l'auto-isolement capitulard hors des syndicats de masses, équivalant à la trahison de la révolution, est incompatible avec l'appartenance à la Quatrième Internationale.
En même temps, la Quatrième Internationale rejette et condamne résolument tout fétichisme des syndicats, également propre aux trade-unionistes et aux syndicalistes.
a) Les syndicats n'ont pas et, vu leurs tâches, leur composition et le caractère de leur recrutement, ne peuvent avoir de programme révolutionnaire achevé ; c'est pourquoi ils ne peuvent remplacer le parti. L'édification de partis révolutionnaires natio-
naux, sections de la Quatrième Internationale, est la tâche centrale de l'époque de transition.
b) Les syndicats, même les plus puissants, n’embrassent pas lus de 20 à 25 % de la classe ouvrière, et d’ailleurs ses couches es plus qualifiées et les mieux payées. La majorité la plus opprimée de la classe ouvrière n'est entraînée dans la lutte qu'épisodiquement, dans les périodes d'essor exceptionnel du mou: vement ouvrier. À ces moments-là, il est nécessaire de créer des organisations ad hoc, qui embrassent toute la masse en lutte : les comités de grèves, les comités d'usines, et, enfin, les soviets.
c) En tant qu'organisations des couches supérieures du prolétariat les syndicats, comme en témoigne toute l'expérience historique, y compris l'expérience toute fraîche des syndicats anarcho-syndicalistes d’Espagne, développent de puissantes tendances à la conciliation avec le régime démocratique bourgeois. Dans les périodes de lutte de classes aiguës les appareils dirigeants des syndicats s'efforcent de se rendre maîtres du mouvement des masses pour le domestiquer. Cela se produit déjà lors de simples grèves, surtout lors des grèves de masse avec occupation des usines, qui ébranlent les principes de la pro-
riété bourgeoise. En temps de guerre ou de révolution, quand Fa situation de la bourgeoisie devient particulièrement difficile, les chefs des syndicats deviennent ordinairement des ministres bourgeois.
C'est pourquoi les sections de la Quatrième Internationale doivent constamment s'efforcer non seulement de renouveler l'appareil des syndicats en proposant hardiment et résolument dans les moments critiques de nouveaux leaders prêts à la lutte au lieu des fonctionnaires routiniers carriéristes, mais encore de créer dans tous les cas où c'est possible des organisations de combat autonomes qui répondent mieux aux tâches de la lutte des masses contre la société bourgeoise, sans même s'arrêter, si c'est nécessaire, devant une rupture ouverte avec l'appareil conservateur des syndicats. S'il est criminel de tourner le dos aux organisations de masse pour se contenter de fictions sec. taires, il n'est pas moins criminel de tolérer passivement la subordination du mouvement révolutionnaire des masses au contrôle de cliques bureaucratiques ouvertement réactionnaires ou conservatrices masquées (« progressistes »). Le syndicat n'est pas un but en soi, mais seulement un des moyens à employer dans la marche à la révolution prolétarienne.
LES COMITES D'USINE
Le mouvement ouvrier de l'époque de transition n'a pas un caractère régulier et égal, mais fiévreux et explosif. Les mots d'ordre, de même que les formes d'organisation, doivent être subordonnés à ce caractère du mouvement. Rejettant la routine comme la peste, la direction doit prêter attentivement l'oreille à l'initiative des masses elles-mêmes.
Les grèves avec occupation des usines, une des plus récentes manifestations de cette initiative, sortent des limites du régime capitaliste normal. Indépendamment des revendications des grévistes, l'occupation temporaire des entreprises pere un coup à l'idole de la propriété capitaliste. Toute grève d'occupation pose
ratiquement la question de savoir qui est le maître dans l'usine : e capitaliste ou les ouvriers.
Si l'occupation soulève cette question épisodiquement, le co-
mité d'usine donne à cette même question une expression oranisée. Elu par tous les ouvriers et employés de l'entreprise, e comité d'usine crée d'un coup un contre-poids à la volonté de l'administration.
À la critique que font les réformistes des patrons de l’ancien pe, ceux qu'on appelle les « patrons de droit divin», du genre
e Ford, en face des « bons » exploiteurs « démocratiques », nous opposons le mot d'ordre des comités d'usines, comme centres de lutte contre les uns et les autres.
Les bureaucrates des syndicats s'opposeront, en règle générale, à la création de comités, de même qu'ils s'opposent à tout pas hardi dans la voie de la mobilisation des masses. Il sera cependant d'autant plus facile de briser leur opposition que le mouvement aura une étendue plus large. Là où jp ouvriers de l'entreprise sont déjà dans les périodes «calmes» entièrement compris dans le syndicat (closed shop), le comité coïncidera formellement avec l'organe du syndicat, mais il renouvellera sa composition et élargira ses fonctions. Cependant, la principale signification des comités est de devenir des états-majors pour les couches ouvrières que le syndicat n'est en général pas capable d'atteindre, C'est d’ailleurs précisément de ces couches les plus exploitées que sortiront les détachements les plus dévoués de la révolution.
Dès le moment de l'apparition du comité dans l'usine il s’établit en fait une dualité de pouvoir. Par son essence même elle est quelque chose de transitoire, car elle renferme en soi deux régimes inconciliables : le régime capitaliste et le régime prolétarien. L'importance principale des comités d'usine consiste précisément à ouvrir une période pré-révolutionnaire sinon directement révolutionnaire, entre le régime bourgeois et le régime prolétarien. Que la propagande pour les comités d'usine ne soit ni prématurée, ni artificielle c'est témoigné de la meilleure façon par la vague d'occupations d'usines qui a déferlé sur un certain nombre de pays. De nouvelles vagues de ce genre sont inévitables dans un proche avenir. Il est nécessaire d'ouvrir à temps une campagne en faveur des comités d'usine pour ne pas se trouver pris à l'improviste.
Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste
Le texte de Trotsky que nous publions ici se trouvait sur son bureau lors de son assassinat. Il ne s'agit que d'un brouillon inachevé. Pourtant, bien que sommaire, il constitue une analyse des plus pénétrantes sur l'évolution des rapports parti-syndicats, Etat-syndicats, à l'époque de la décadence impérialiste.
Si l'on se souvient de la date de rédaction du texte — 1940 — on peut mesurer combien Trotsky avait une claire vision politique des problèmes auxquels aujourd'hui nous sommes confrontés.
La décadence de l'impérialisme, à une époque où il n'y a plus de place pour le développement organique du capitalisme où chaque bourgeoisie gagne sa survie de haute lutte, au détriment de ses rivales et en matant sa propre classe ouvrière, impose une modification des formes du pouvoir bourgeois.
Alors que sur le plan économique le capitalisme monopoliste prend le pas sur le capitalisme concurrentiel de libre entreprise, 'Etat fort s'impose au détriment de la démocratie parlementaire. De même que les monopoles perturbent les lois naturelles du marché, de même la haute bourgeoisie ne peut plus se soumettre au verdict du Parlement où s'affrontent les coteries de la petite bourgeoisie provinciale.
Cette évolution historique du capitalisme avancé et le changement de la forme du pouvoir bourgeois, modifient les conditions de la lutte politique. De plus en plus, la division entre lutte économique et lutte politique apparaît comme «un produit artificiel, quoique historiquement explicable, de la période parlementaire ».
Elle n'est que le reflet de la stratégie réformiste qui se bat Sur un programme minimum acceptant le cadre du système capitaliste, tout en faisant miroiter de loin en loin un programme maximum, les jours de kermesse.
Aujourd'hui, la faillite d'une telle stratégie est de plus en plus évidente. La bourgeoisie n'accorde même plus les concessions élémentaires grâce auxquelles les directions réformistes rehaussaient leur prestige. Les staliniens présentent l'ère du capitalisme monopoliste comme une polarisation extrême du pouvoir : le pouvoir politique se trouverait concentré dans une poignée de familles, libérant de grands espaces au réformisme de
tous les expropriés et lésés. En fait le pouvoir des monopoles est omniprésent, il charpente l'ensemble de la société et ne laisse Pas un pouce de terrain à l'initiative réformiste.
De cette évolution de la structure du pouvoir découlent plusieurs conséquences :
1) L'agonie des formations social-démocrates classiques : elles sont condamnées à dépérir sur pied, ne pouvant plus octroyer la moindre miette à leur clientèle électorale ; Ou bien à se convertir en soutien principal du pouvoir bourgeois, lui faisant un marchepied de leur audience dans la classe ouvrière. C'est la politique que mènent en Europe les Wilson, les Willy Brandt, les Nenni, etc. Ce qui justifie pleinement l'analyse de Trotsky selon laquelle le social-réformisme est appelé à se muer en social impérialisme.
2) La simplification de la nature de la bureaucratie. La bureaucratie ouvrière peut bénéficier de moins en moins du mécanisme classique par lequel elle se dérobe aux tâches révolutionnaires, représentant les intérêts historiques du prolétariat, Pour Se consacrer à la lutte économique et démocratique de défense des intérêts immédiats et parcellaires du prolétariat.
3) Cette évolution ne peut être consolidée que par l'intégration des syndicats à l'appareil d'Etat. Les diverses versions de politique des revenus, de participation, d'intéressement, d'asso- Citation capital-travail attestent des efforts de la bourgeoisie en ce sens.
Cette analyse de l'évolution tendancielle du pouvoir bourgeois et de la place des syndicats ne permet pas de déduire mécaninie une politique et une tactique. Que la bourgeoisie et la
ureaucratie ouvrière s'efforcent de plus en plus d'intégrer les Syndicats et d'en faire la principale force d'application des réformes capitalistes, ne signifie pas que les révolutionnaires doivent les déserter. Surtout si c'est pour préserver, à l'abri de toute lutte réelle, des micro-syndicats, qui ne sont en fait qu'une réédition de l'organisation d'avant-garde.
Loin d'abandonner les syndicats de masse à l'intégration réformiste, les militants révolutionnaires doivent s'y battre avec acharnement pour faire comprendre que l'affrontement décidé avec l'état bourgeois est la seule issue, et qu'il passe par la subordination politique du syndicat à l'organisation révolutionnaire.
Pour mener une telle bataille, une claire compréhension de l'évolution des forces et des organisations politiques à l'époque de la décadence impérialiste est nécessaire. Le texte de Trotsky y contribue avec limpidité et concision. C'est à ce titre que nous le publions dans une traduction pourtant imparfaite établie à partir du texte anglais.
Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste
«Il y a un aspect commun dans le développement, plus exactement dans la dégénérescence des organisations syndicales
modernes dans le monde entier : c'est leur rapprochement et leur fusion avec le pouvoir d'Etat.
Ce processus est également caractéristique pour les syndicats neutres, sociaux-démocrates, communistes et anarchistes. Ce fait seul indique que la tendance à fusionner avec l'Etat n'est pas inhérente à telle ou telle doctrine, mais résulte des conditions sociales communes à tous les syndicats.
Le capitalisme monopolisateur n'est pas basé sur la concurrence et sur l'initiative privée, mais sur un commandement central. Les cliques capitalistes, à la tête de trusts puissants, des syndicats patronaux, des consortiums bancaires, etc., contrôlent la vie économique de la même hauteur que le fait le pouvoir d'Etat, et à chaque instant ils ont recours à la collaboration de ce dernier, À leur tour, les syndicats, dans les branches les plus importantes de l'industrie, se trouvent privés de la possibilité de profiter de la concurrence entre les diverses entreprises. Ils doivent affronter un adversaire capitaliste centralisé, intimement uni au pouvoir. De là découle pour les syndicats — dans la mesure où ils restent sur des positions réformistes, c'est-à-dire sur des positions basées sur l'adaptation à la propriété privée — la nécessité de s'adapter à l'Etat capitaliste et de lutter pour la coopération avec lui. Aux yeux de la bureaucratie du mouvement syndical, la tâche essentielle consiste à libérer l'Etat de l'emprise capitaliste en affaiblissant sa dépendance envers les trusts et en l'attirant de leur côté. Cette position est en complète harmonie avec la position sociale de l'aristocratie et de la bureaucratie ouvrière, qui combattent pour obtenir quelques miettes dans le partage des surprofits du capitalisme impérialiste.
Dans leurs discours, les bureaucrates travaillistes font tout leur possible pour essayer de prouver à l'Etat « démocratique » combien ils sont convenables et indispensables en temps de paix et spécialement en temps de guerre. Par la transformation des syndicats en organes d'Etat, le fascisme n'invente rien de nouveau, il ne fait que pousser à leurs ultimes conséquences toutes les tendances inhérentes à l'impérialisme.
Les pays coloniaux et semi-coloniaux ne sont pas sous la domination d'un capitalisme indigène, mais de l'impérialisme étranger. Cependant, ceci n'écarte pas, mais renforce au contraire le besoin de liens directs journaliers et pratiques entre les mapuis du capitalisme et les gouvernements qui, en fait, dépen-
ent d'eux, — les gouvernements coloniaux et semi-coloniaux.
Puisque le capitalisme impérialiste crée dans les pays coloniaux et semi-coloniaux une couche d'aristocratie et de bureaucratie travailliste, celle-ci sollicite le soutien des gouvernements coloniaux et semi-coloniaux, comme protecteurs et tuteurs et parfois comme arbitres. Ceci constitue la base sociale la plus importante du caractère bonapartiste et semi-bonapartiste des gouvernements dans les colonies et en général dans les pays « arriérés ». Ceci constitue également la base de la dépendance des syndicats réformistes vis-à-vis de l'Etat.
. Au Mexique, les syndicats ont été transformés par la loi en institutions semi-étatiques et ont, par conséquent, assumé un Caractère semi-totalitaire. L'étatisation des syndicats, suivant la conception des législateurs, fut introduite dans l'intérêt des tra- Vailleurs, avec le but de leur assurer une influence dans la vie gouvernementale et économique. Mais dans la mesure où le
capitalisme étranger domine l'Etat national et dans la mesure où il lui est possible de renverser la démocratie instable et de la remplacer immédiatement par une dictature fasciste ouverte, dans cette mesure la législation se rapportant aux syndicats peut facilement devenir une arme dans les mains de la dictature impérialiste.
Mots d'ordre pour l'indépendance des syndicats
De ce qui précède, il semble facile, à première vue, de retirer la conclusion que les syndicats renoncent à être des syndicats dans l'époque impérialiste. Ils ne laissent presque plus de place à la démocratie ouvrière qui, dans les bons vieux jours, quand le libre échange dominait sur l'arène économique, constituait le contenu même de la vie intérieure des organisations ouvrières. En l'absence de démocratie ouvrière, il ne peut y avoir de lutte libre pour exercer une influence sur les membres des syndicats. Et, de ce fait, l'arène principale du travail révolutionnaire au sein des syndicats disparaît. Cependant, une telle position serait fondamentalement fausse. Nous ne pouvons pas choisir le champ et les conditions de notre activité pour suivre nos seuls désirs et aversions. C'est infiniment plus difficile de lutter pour influencer la masse ouvrière dans un Etat totalitaire et semitotalitaire que dans une démocratie: cela s'applique également aux syndicats dont toute la destinée reflète l'évolution des Etats capitalistes. Mais nous ne pouvons pas renoncer à travailler les ouvriers en Allemagne simplement parce que le régime totalitaire y rend un tel travail extrêmement difficile. Pour la même raison, nous ne pouvons pas renoncer à la lutte dans les organisations du travail obligatoire, créées par le fascisme. À plus forte raison, nous ne pouvons pas renoncer à un travail systématique au sein des syndicats d’un type totalitaire ou semitotalitaire, simplement parce qu'ils dépendent directement ou indirectement de l'Etat ouvrier ou parce que la bureaucratie prive les révolutionnaires de la possibilité de travailler librement dans ces syndicats. Il est nécessaire de conduire la lutte sous toutes ces conditions concrètes, qui ont été créées par le développement précédent, y compris les fautes de la classe ouvrière et les crimes de ses chefs. Dans les pays fascistes et semifascistes, il est impossible d'exécuter un travail révolutionnaire qui ne soit pas caché, illégal et conspirateur. Dans les syndicats totalitaires, il est impossible d'exécuter un travail autre qu'un travail conspirateur. Il est nécessaire de nous adapter nousmêmes aux conditions concrètes existant dans les syndicats de chaque pays, afin de mobiliser les masses non seulement contre la bourgeoisie, mais aussi contre le régime totalitaire régnant dans les syndicats eux-mêmes et contre les leaders qui renforcent ce_régime. Le premier mot d'ordre pour cette lutte est : compee et inconditionnelle indépendance des syndicats vis-à-vis de "Etat capitaliste. Ceci signifie : lutte pour transformer les syndicats en organes des masses exploitées et non en organes d'une aristocratie travailliste.
Le second mot d'ordre est : démocratie dans-les syndicats.
Ce second mot d'ordre découle directement du premier et présuppose pour sa réalisation, la complète liberté des syndicats vis-à-vis de l'Etat impérialiste ou colonial.
En d'autres mots, à l'époque actuelle, les syndicats ne peuvent pas être de simples organes de la démocratie comme à l'époque du capitalisme concurrentiel, et ils ne peuvent pas rester plus longtemps politiquement neutres, c'est-à-dire se limiter à la défense des intérêts journaliers de la classe ouvrière. Ils ne peuvent pas être plus longtemps anarchistes, c'est-à-dire ignorer l'influence décisive de l'Etat sur la vie des peuples et
es classes.
Ils ne peuvent pas être plus longtemps réformistes, parce que les conditions objectives ne permettent plus de réformes sérieuses et durables. Les syndicats de notre époque peuvent ou bien servir comme instruments secondaires du capitalisme impérialiste, pour subordonner et discipliner les travailleurs et empêcher la révolution, ou bien au contraire devenir les instruments du mouvement révolutionnaire du prolétariat.
La neutralité des syndicats est complètement et irrémédiablement chose passée et morte avec la libre « démocratie » bourgeoise.
De ce qui précède, il découle clairement qu'en dépit de la dégénérescence continuelle des syndicats et de leur intégration progressive dans l'Etat impérialiste, le travail au sein des syndicats non seulement n'a rien perdu de son importance, mais reste comme auparavant et devient dans un certain sens même révolutionnaire. L'enjeu de ce travail reste essentiellement la lutte pour influencer la classe ouvrière. Chaque organisation, chaque parti, chaque fraction qui se permet une position ultimatiste à l'égard des syndicats, c'est-à-dire qui en fait tourne le dos à la classe ouvrière, simplement parce que ses organisations ne lui plaisent pas, est condamnée à périr. Et il faut dire qu'elle mérite son sort.
Dans la mesure où le rôle principal dans les pays arriérés n'est pas joué par le capitalisme étranger, la bourgeoisie nationale occupe, pour ce qui est de sa position sociale, une situation inférieure à celle qui correspond au développement de l'industrie. Dans la mesure où le capital étranger n'importe pas de travailleurs mais prolétarise la population indigène, le prolétariat national joue rapidement le rôle le plus important dans la vie du pays. Dans ces conditions, le gouvernement national, dans la mesure où il essaye de montrer de la résistance au capital étranger est forcé de s'appuyer plus ou moins sur le prolétariat. Par contre, les gouvernements de ces pays, qui considèrent comme inévitable, et comme plus profitable pour eux-mêmes de marcher la main dans la main avec le capital étranger, détruisent les organisations ouvrières et instaurent un régime plus ou moins totalitaire. Ainsi, la faiblesse de la bourgeoisie nationale, le manque de traditions du gouvernement intérieur, le développement plus ou moins rapide du prolétariat ébranlent les fondements de tout régime démocratique stable. Les gouvernements des pays arriérés, c’est-à-dire coloniaux ou semi-coloniaux, prennent un caractère bonapartiste ou semi-bonapartiste et différent les uns des autres en ceci que les uns essayent de s'orienter dans une direction démocratique en cherchant un appui chez les ouvriers et les paysans, pendant que d’autres installent une for-
me de dictature militaire et policière. Ceci également détermine le sort des syndicats. Ou bien ils se trouvent sous le patronage de l'Etat ou bien ils sont soumis à une cruelle persécution. Le patronage de l'Etat est dicté par deux tâches qui s'affrontent : premièrement se rapprocher de la classe travailleuse toute entière et gagner ainsi un appui pour résister aux prétentions excessives de l'impérialisme; deuxièmement, discipliner les travailleurs en les plaçant sous le contrôle d'une bureaucratie. »
Le capitalisme monopoliste et les syndicats
« Le capitalisme monopolisateur est de moins en moins prêt à se réconcilier avec l'indépendance des syndicats. Il réclame de la bureaucratie réformiste et de l'aristocratie ouvrière, qui ramassent les miettes de sa table, qu’elles soient toutes les deux transformées en sa police politique aux yeux de la classe ouvrière.
Si cela ne se réalise pas, la bureaucratie travailliste est su primée et remplacée par les fascistes. Alors, tous les efforts de l'aristocratie travailliste au service de l'impérialisme, ne peuvent la sauver longtemps de la destruction.
L'intensification des contradictions de classe dans chaque pays et des antagonismes entre les nations, produit une situation dans laquelle le capitalisme impérialiste ne peut tolérer (c'est-à-dire à un certain moment) une bureaucratie réformiste, que si cette dernière agit directement comme actionnaire, petite mais active, dans les entreprises impérialistes, dans leurs plans et leurs programmes, au sein même du pays aussi bien que sur l'arène mondiale. Le social-réformisme doit être transformé en socialimpérialisme, dans le but de lui prolonger l'existence et rien de plus. Car en suivant cette voie il n'y a en général aucune issue.
Ceci signifie-t-il qu'à l'époque impérialiste les syndicats indépendants sont généralement impossibles ? Ce serait fondamentalement incorrect de poser la question de cette façon.
Impossibles sont les syndicats réformistes indépendants ou semi-indépendants. Tout à fait possibles sont les syndicats révolutionnaires qui, non seulement ne sont pas des soutiens de la police impérialiste, mais qui se posent comme tâche de renverser directement le système capitaliste. À l'époque de l'impérialisme décadent, les syndicats ne peuvent être réellement indépendants que dans la mesure où ils sont consciemment dans l’action des organes de la révolution prolétarienne. Dans ce sens, le programme transitoire adopté par le dernier Congrès de la IV* Internationale est non seulement le programme d'activité du parti mais dans ses lignes essentielles, également le programme de l'activité syndicale.
Le développement des pays arriérés présente un caractère combiné. En d'autres termes, le dernier cri de la technologie de l'économie et de la politique impérialiste se combine dans ces pays à l'état arriéré et primitif traditionnel. Cette loi peut être observée dans les sphères les plus diverses du développement
des pays coloniaux ou semi-coloniaux, en incluant la sphère du mouvement syndical. Le capitalisme impérialiste opère ici dans sa forme la plus cynique et la plus ouverte. Il transporte sur un terrain vierge les méthodes les plus perfectionnées de sa domination tyrannique.
Dans tout le mouvement syndical mondial on a pu observer durant la dernière période un glissement à droite et la suppression de la démocratie intérieure. En Angleterre le mouvement minoritaire dans les syndicats a été écrasé (non sans l’intervention de Moscou), les leaders syndicaux sont, aujourd'hui, spécialement sur le terrain de la politique étrangère, des agents soumis au parti conservateur.
En France, il n'v avait pas de places pour une existence indépendante des syndicats staliniens. Ils s'unirent aux soi-disant phare sn dcabstes sous la direction de Joùühaux, et comme résultat de cette unification, il y eut un déplacement général du mouvement syndical, non vers la gauche, mais vers la droite.
La direction de la C.G.T. est l'agence la plus directe et la plus ouverte du capitalisme impérialiste français!.
Aux Etats-Unis, le mouvement syndical est passé par une période très mouvementée pendant ces dernières années. La montée du C.I.O. a montré avec évidence les tendances révolutionnaires qui se manifestent dans les masses travailleuses. Cependant, remarquable et significatif au plus haut degré est le fait que la nouvelle organisation syndicale gauchiste à peine fondée tombait déjà sous la coupe de l'Etat impérialiste. La lutte entre les dirigeants de l’ancienne fédération et de la nouvelle, se réduit, dans une large mesure à une lutte pour la sympathie et l'appui de Roosevelt et de son cabinet.
Non moins significatif, bien que dans un sens différent, est le développement ou la dégénérescence des syndicats espagnols. Dans les syndicats socialistes, tous les éléments dirigeants qui, dans une certaine mesure, représentaient l'indépendance du mouvement syndical, furent mis à l'écart. Quant aux syndicats anarcho-syndicalistes, ils furent transformés en instruments de la bourgeoisie républicaine.
Leurs leaders devinrent des ministres conservateurs bourgeois. Le fait que cette transformation eut lieu pendant la guerre civile n'amoindrit pas sa signification. La guerre est la continuation de la politique. Elle favorise les développements, met à nu leurs caractères fondamentaux, détruit tout ce qui est pourri, faux, équivoque et maintient seulement ce qui est essentiel. Le glissement des syndicats vers la droite était dû à l'exacerbation des contradictions sociales et internationales. Les leaders du mouvement syndical sentaient, comprenaient, ou étaient sensés comprendre, que ce n'était plus le moment de jouer le jeu de l'opposition. Chaque mouvement d'opposition au Sein du mouvement syndical, et spécialement au sommet, menace de provoquer un formidable mouvement de masses, et de créer ainsi des difficultés à l'impérialisme national. Ceci motive le glissement des syndicats vers la droite et la suppression de la démocratie ouvrière dans les syndicats. La caractéristique fonda
1. N.DT. : Il s'agissait alors de la C.G.T. dirigée par Jouhaux après l'exclusion des staliniens.
mentale, l'évolution vers le régime totalitaire, détermine tout le mouvement ouvrier du monde entier.
Nous devrions rappeler également la Hollande, où non seulement le mouvement syndical réformiste fut un appui pour le capitalisme impérialiste, mais où la soi-disant organisation anarcho-syndicaliste était elle aussi sous le contrôle du gouvernement impérialiste. Le secrétaire de l'organisation Sneevliet, en dépit de ses sympathies platoniques pour la IV° Internationale, était, comme député au parlement hollandais, en premier lieu intéressé à ce que les foudres du gouvernement ne s’abattent pas sur son organisation syndicale.
Aux Etats-Unis, le ministère du Travail, avec sa bureaucratie « gauchiste », s'est assigné comme tâche de subordonner le mouvement syndical à l'Etat démocratique et on doit dire que jusqu'à présent, cette tâche a été remplie avec quelques succès.
La nationalisation des chemins de fer et des champs de pétrole au Mexique n'a évidemment rien de commun avec le socialisme. C'est une mesure de capitalisme d'Etat dans un pays arriéré qui cherche à se défendre de cette façon, d'une part contre l'impérialisme étranger et d'autre part contre son propre prolétariat. La gestion des chemins de fer et des champs de pétrole sous le contrôle des organisations ouvrières n'a rien de commun avec le contrôle ouvrier sur l'industrie, car, en fin de compte, la gestion est entre les mains de la bureaucratie ouvrière, qui est bien indépendante des travailleurs, mais en retour complètement sous la dépendance de l'Etat bourgeois. Cette mesure de la part de la classe dirigeante, vise à discipliner la classe ouvrière, à la faire travailler davantage au service des «intérêts communs » de l'Etat, qui semblent se confondre avec les intérêts de la classe ouvrière elle-même. En réalité, toute la tâche de la bourgeoisie consiste à Jiquider les syndicats, en tant qu'organes de la lutte des classes, et à les remplacer par la bureaucratie syndicale comme organe de direction de l'Etat bourgeois sur les ouvriers. Dans ces conditions, la tâche de l'avant-garde révolutionnaire consiste à conduire la lutte pour Ja complète indépendance des syndicats, et pour l'introduction du contrôle ouvrier véritable sur la bureaucratie syndicale présente, qui a été transformée en administration des chemins de fer, des entreprises de pétrole, etc.
Les événements de la dernière période qui a précédé la guerre ont revélé, avec une clarté spéciale, que l'anarchisme qui au point de vue théorique, est toujours simplement du libéra- Isime poussé à son extrême, était en pratique une propagande pacifiste dans le cadre de la république démocratique, dont il recherche la protection. Si nous faisons abstraction des actes terroristes individuels, etc., l'anarchisme, comme système de mouvement de masses et d'action politique, ne représente que du matériel de propagande sous la protection pacifique de la légalité. Dans les moments de crise, les anarchistes font souvent l'inverse de ce qu'ils prêchent en temps de paix. Ce fait fut signalé par Marx lui-même au sujet de la Commune de Paris.
Et il se répéta à une beaucoup plus grande échelle dans l’expérience de la révolution espagnole.
Des syndicats démocratiques dans le vieux sens du terme, c'est-à-dire des organismes dans le cadre desquels différentes tendances s'affrontent plus ou moins librement, au-sein d'une
L
"même organisation de masses ne peuvent plus exister longtemps. Tout comme il est impossible de revenir à l'Etat démocratique bourgeois, il est impossible de revenir à la vieille démocratie ouvrière.
Le sort de l’un reflète le sort de l’autre. Il est un fait certain ‘ que l'indépendance des syndicats, dans un sens de classe, dans leur rapport avec l'Etat bourgeois, ne peut être assurée, dans les conditions actuelles, que par une direction complètement révolutionnaire, qui est la direction de la IV* Internationale. Cette direction, naturellement, peut et doit être rationnelle, et assurer aux syndicats le maximum de démocratie concevable dans les conditions concrètes actuelles. Maïs sans la direction politique de la IV* Internationale, l'indépendance des syndicats est impossible. »
Août 1940.
EN JUIN DE L'IMPRIM DE VIRE, A DÉPÔT LÉGA N° IMPRIME! PREMIER TI
Acvé D'IMPRIMER 1970 SUR LES PRESSES ERIE CH. CORLET, 22-26, RUE 14 - CONDÉ - SUR - NOIREAU L : 2° TRIMESTRE 1970 JR : 8219. N° ÉDITEUR : 352 RAGE : 5.000 EXEMPLAIRES
François Maspero, éditeur 1, place Paul-Painlevé, Paris-V°
2,00 F