Sommaire (d'après RaDAR)
- Présentation
- A celui qui part
- Catéchisme du soldat
- Mystification patriotique et solidarité prolétarienne
- La révolte du 17e
- Gloire au 17e
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10-11.
Fi
L
DANS LES CAHIERS « ROUGE »
. Eléments de théorie économique marxiste La médecine confisquée . De la bureaucratie
+ K. MODZELEWSKY, J. KURON : . Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais
. L'intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ?
Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale !
I. Théorie et système d'organisation IL. De l'internationalisme à l’Internationale III. Dialectique des secteurs d'intervention
Le deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant
. La Pédagogie et la Crise de la Bourgeoisie
SERIE CLASSIQUES
Léon Trorsky, Nature de l'Etat soviétique
Léon TRoTskY, La révolution permanente en Russie
SERIE « MARX OU CREVE »
Marxisme et petite-bourgeoisie
Denise AVENAS, Economie et politique dans la pensée de Trotsky
Présentation
Août 1914. — Au lendemain de l'assassinat de Jaurès et de l'éclatement de la guerre impérialiste, c'est, en France comme ailleurs, un profond désarroi que connaît l'ensemble du mouvement ouvrier. Bref désarroi : tous les dirigeants de la classe ouvrière, anarchistes en tête, avec Sébastien Faure, s'unissent bientôt dans le reniement de l'internationalisme et la capitulation devant la bourgeoisie belliciste. En vertu de la politique d'Union Sacrée, le prolétariat et la paysannerie sont jetés comme chair à canon dans la tourmente.
Depuis fort longtemps, pourtant, les sophismes les plus courants du Social-chauvinisme avaient été réfutés théoriquement avec plus ou moins de rigueur et de brio, et des mesures concrètes de riposte à la guerre avaient été, à maintes reprises, envisagées. Ainsi, en 1907, le congrès socialiste international de Stuttgart exposait qu'en cas de guerre, les socialistes « ont le devoir de s'entendre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste ». Maïs les résolutions ellesmêmes de ce congrès célèbre n'étaient pas dépourvues d'équivoques, et, au-delà des résolutions, de quelles organisations disposait la classe ouvrière ? À son retour de Stuttgart, Gustave Hervé s'inquiétait du caractère légaliste et timoré de la social-démocratie allemande. En allait-il différemment en France ?
Au congrès extraordinaire de la C.G.T. en 1912, deux mots d'ordre sont avancés pour riposter à une éventuelle mobilisation générale : « Refus individuel de répondre à l'appel.» — « Grève générale révolutionnaire. » Notons déjà que ces mots d'ordre sont de simples corrolaires du « Grand Soir », du mythe anarchiste de la grève générale, et que le congrès n’envisage à aucun moment les moyens de développer les luttes politiques pour préparer les masses à la lutte révolutionnaire contre la guerre impérialiste. Maïs il y a plus : à l'appel du déjà ex-patriote Gustave Hervé, une large majorité se prononce contre l'antipatriotisme, et repousse les propositions d'organiser le sabotage éventuel de la mobilisation... Et à la veille de la guerre, au congrès extraordinaire du 14 juillet 1914, si la motion pacifiste de Jaurès l'emporte très nettement sur la motion de Guesde, c'est avec l'appui de dirigeants qui quinze jours plus tard seront de fervents partisans de l'Union Sacrée.
Comment expliquer un tel fait alors que depuis 1848 l'antimilitarisme était devenu un phénomène de masse permanent en milieu ouvrier et paysan, parallèlement à la généralisation du principe des armées permanentes et de la conscription d'une part, et d'autre part à l'emploi de plus en plus fréquent de la troupe
comme chien de garde du capital, intervenant directement dans les conflits sociaux ? Un antimilitarisme plébéien, sinon prolétarien, ayant son apogée dans les années 1880-1912 avait pris la relève de l'antimilitarisme voltairien de la bourgeoisie libérale, mis à mal par juin 1948, achevé par la Commune. Les temps avaient changé, à travers l'affaire Dreyfus cette bourgeoisie « libérale », ces «antimilitaristes » à la Clemenceau chercheront essentiellement à défendre l'armée contre elle-même, à éviter qu'elle ne soit trop sapée par le scandale. Ces «libéraux » ne s'indignaient plus ni des conditions effroyables ni de la durée du service militaire imposées aux jeunes ouvriers et paysans.
Jusqu'à la loi de 1887 qui institue un service « égal» de trois ans, sans dispense (sauf pour les étudiants, fils de bourgeois, qui font un an), prolétaires et paysans pauvres font, selon la loi de 1872, cing ans de service, alors que les bourgeois se payent un remplaçant. Les désertions, les mutilations volontaires, les suicides parfois collectifs, deviennent un phénomène de masse. Les révoltes aussi, généralement individuelles, parfois collectives, la plus célèbre étant la « révolte du 17°», dont nous publions ici le récit dépoaue, mais qui ne fut pas la seule, ni la première, ni la dernière.
Mais malgré ce terrain favorable, l'ampleur du sentiment et des réactions antimilitaristes, il se posait de nombreux problèmes liés, au-delà de l'absence de parti révolutionnaire, aux particularités du développement historique.
D'un point de vue socio-économique, le poids de l'artisanat, du fait de l'absence de grande concentration manufacturière de type britannique, a entraîné une grande dispersion du prolétariat, a rendu difficile l'émergence d'une conscience de classe prolétarienne, tandis que proliféraient des idéologies plébéiennes de type fédéraliste et libertaire. Le poids de la paysannerie propriétaire conservatrice, liée à la bourgeoisie du fait du caractère radical de la révolution démocratique bourgeoise en France, outre son importance dans le rapport de force militaire bourgeoisie/prolétariat, dont témoigne l'écrasement de juin 1948 et de la Commune, favorisait les tendances à la démoralisation, à la capitulation, au refus de l'épreuve de force, et leurs justifications théoriques.
D'un point de vue politique, le caractère radical de la révolution démocratique bourgeoise (cf. Marx ou Crève, n° 1) a favorisé la prégnance sur la classe ouvrière de l'idéologie jacobine, qui garde le monopole de l'expression politique « de gauche », à laquelle le prolétariat juxtapose, donc soumet, ses revendications spécifiques. On a ainsi une profonde séparation du politique et de l'économique, entraînant diverses réactions : chez les réformistes, soumission à la politique de la bourgeoisie par acceptation de cette politique ; chez les anarchistes, soumission à la politique de la bourgeoisie par apolitisme, par refus de toute politique, y compris prolétarienne :
«D'un côté le mouvement syndical, et le mouvement syndical seul, sans théorie marxiste, va se perdre dans les voies de l'anarchisme; et d'un autre côté le mouvement socialiste, sans contact avec le mouvement syndical, va se
pourrir dans le parlementarisme, le carriérisme, l'intellectualisme, ces fleurons de l’opportunisme socialiste. » (FER- RAT À, Histoire du P.C.F.)
Jointes aux traits généraux de cette époque de développement pacifique propice aux socialistes ministrables, ces caractéristiques, auxquelles il conviendrait d'ajouter (à la fois comme cause et comme effet) l'absence de dirigeants marxistes-révolutionnaires d'envergure (analogues par exemple à un Liebknecht), expliquent que les problèmes de l'antimilitaristme et du défaitisme révolutionnaire n'aient presque jamais été posés correctement. Il est rare qu'un texte soit en tout point satisfaisant : le plus souvent, à côté de la‘dénonciation d'erreurs graves, on en commet d'autres, dont l'importance n'est pas toujours moindre.
Rien d'étonnant à cela quand on voit un Jaurès (dans L'Armée Nouvelle) chercher le moyen de « rendre possible le dévouement national de la classe ouvrière en cas de guerre», tandis que des anarchistes violemment hostiles au réformisme de Jaurès proposeront en 1914, après leur rallliement à l'Union Sacrée, la formation de régiments de francs-tireurs anarchistes, participant à la défense nationale sans dépendre de l'Etat bourgeois et de son armée...
Quels sont les arguments les plus courants rompant avec une attitude marxiste-révolutionnaire conséquente ? D'abord sur fond de réformisme jacobin, qui efface les frontières de classe au profit d'un simple transfert pacifique de propriété du capitaliste à « la société », la théorie de « l'héritage » : le prolétariat doit défendre les biens (mines, usines...) qui constitueront la base maté. rielle du socialisme, qui seront demain (demain on rase gratis) propriété de toute la nation. Vient ensuite, brillamment formulée par Guesde, l'idée que le défaitisme révolutionnaire est une trahi- Son du socalisme, puisqu'il aboutirait à défavoriser, à faire battre, le pays où les organisations ouvrières sont les plus fortes, le pays, somme toute, «le plus socialiste ». Il fallait y penser. D'autres plus subtils prétendent distinguer guerre offensive (on est contre) et guerre défensive (on est pour), et cela sous la domination idéologique, politique, économique de la bourgeoisie, avec une presse à la botte et une diplomatie secrète qui permet aux gouvernements n'importe quelles manipulations. Conscients de ce problème, les plus rigoureux, dont Jaurès, pensent que l'agressé pourra Prouver sa bonne foi en acceptant un arbitrage international, et qu'il sera seul à le faire. Ce qui est prêter beaucoup de naïveté à l'éventuel agresseur.. Voilà pour ce qui concerne la défense nationale et le défaitisme révolutionnaire.
Quant à l'attitude immédiate du militant vis-à-vis de l'armée, la position marxiste-révolutionnaire est rarement exposée de façon satisfaisante : les anarchistes sont généralement favorables à l'insoumission et à la désertion, estimant que l'acquisition des rudiments d'instruction militaire utilisables au cours d'éventuels développements révolutionnaires ultérieurs (problème qu'ils se posent d'ailleurs rarement d'après eux, puisque la grève générale et le syndicat suffisent à résoudre tous les problèmes du renversement de l'Etat bourgeois) sont payés trop cher, par des mois de soumission servile et d'abrutissement réactionnaire. Ainsi, en 1900, alors que le cinquième congrès de la C.G.T. se prononce en faveur du travail dans l'armée, le Manuel du Soldat d'Yvetot consacre une large place à la désertion et à l'insoumission.
Enfin, pour ce qui est des réformes proposées, l'utopie de la milice est très largement répandue.
Les textes que nous publions ici, portent les traces de cet état de faits. La révolte du 17°, essentiellement narratif, donne une idée assez précise de l'ampleur et des limites des mouvements de révolte dans le Midi dans les années 1905-1907, limites que l'on retrouve dans l'ensemble des mouvements pour toute la période 1880-1912. Le texte À celui qui part, extrait du numéro de février 1906 du journal Le conscrit, et qui ouvre notre recueil, est caractéristique de la presse d'agitation antimilitariste de l’époque. Simple, très pédagogique, il a en outre l'avantage d’être politiquement irréprochable. Il n'en va pas toujours de même du Catéchisme du Soldat. 11 semble s'adresser essentiellement aux paysans qui composent encore la masse des « bandes armées » au Service du capital. Mais cela ne se marque pas seulement par l'évocation bucolique du « pays » opposé à la patrie. Il y a une certaine démagogie à l'égard de la petite paysannerie propriétaire en voie d’'expropriation dans la description du vieux père, obligé de prendre un «mercenaire», c'est-à-dire un salarié, « qui travaillera mal et mangera la moitié du revenu », dans l'opposition idyllique du village à la ville et dans les diatribles contre les « fonctionnaire ». Mais il y a plus grave :
. — Acceptation de l'alternative guerre offensive/guerre défen-
sive :
«Ne faut-il pas se défendre quand on est attaqué ?
— C'est un devoir de se défendre, mais c'est un crime d'attaguer.»
— Rêve d'une milice qui permettra de remplacer «le militarisme et la caserne par l'armement général du peuple» pour la défense de la «terre natale » et du « foyer ».
Les larges extraits publiés ici de la brochure de Frédéric Stackelberg Mystification patriotique et solidarité prolétarienne (1907) remettent les choses au point, et replacent les problèmes dans le cadre de l'évolution de l'impérialisme, bien que de façon souvent par trop optimiste. Par ailleurs, et malgré ses appréciations sur le caractère « diplomatique » des congrès, Stackelberg sous-estime gravement le degré de dégénérescence de la II° Internationale. Mais il est toutefois difficile de lui en faire grief : de plus grands que lui ont fait la même erreur.
A celui qui part
Voici que l'hiver crache ses premiers coups de rhume et rougit le nez du passant. C'est novembre froid et pluvieux. C'est la saison morne et désespérante. C'est l'heure aussi où la caserne ouvre ses portes.
Ainsi, mon pauvre camarade, te voilà mis en demeure de quitter ta famille, tes amis, tout ce qui t'est cher, tout ce que tu affectionnes. Te voilà obligé de renoncer à ta vie libre, à ton travail. Demain, dans un monde que tu ignores, tu seras courbé sous une discipline de fer, revêtu d'une livrée, numéroté. Tu seras astreint à des besognes répugnantes ou ridicules. Tu seras placé sous la menace de la mort ou de la prison. Et cependant, malgré que ton cœur saigne et que l'angoisse s'exprime sur ton visage, tu n'hésiteras pas une minute. Bien mieux, tu vas te raidir, te redresser, éclater d'un rire qui sonnera faux ; fu vas faire l'homme. D'autres y ont passé, diras-tu, c'est chacun son tour.
Malheureux camarade !
Sans doute, tu n'est pas responsable. Tu ne sais pas. On t'a dit et répété, depuis l'école, qu’il fallait servir sa Patrie et obéir aux lois. On t'a expliqué que c'était, pour chacun, un devoir impérieux que de donner ainsi deux des plus belles années de sa vie; on a prononcé devant toi les mots de lâcheté et de trahison ; on a flétri les déserteurs et les mauvais soldats et on a fait resplendir à tes yeux les symboles : Drapeau, Patrie, Honneur !
Eh bien ! on t'a menti. On t'a ignoblement trompé. On a abusé de ta confiance et de ta naïveté,
Ce qui se cache sous ces grands mots, ce qu'il y a dans ces discours pompeux, je vais te le dire. J'ai passé par là avant toi. Comme toi, j'ai été roulé, trompé, abusé. Êt je te dois de te mettre en garde contre les charlatans et les imposteurs.
D'abord, camarade, il faut bien te rendre compte de ceci : l'armée, le drapeau, la défense nationale sont autant de prétextes mensongers pour perpétuer l'asservissement de la classe à laquelle tu appartiens. La Patrie est un mot vide de sens. Ceux qu'on appelle tes ennemis et contre lesquels on veut te lancer ne sont, en réalité, que des malheureux comme toi, des travailleurs ayant les mêmes intérêts que toi. Tout le reste n'est que duperie.
Il y a, dans la société moderne, deux catégories d'individus : d'un côté, ceux qui travaillent et produisent sans recueillir, cependant, les fruits de leur travail; de l'autre, ceux qui, sans jamais produire et travailler, bénéficient du produit et du travail des autres; d'un côté, des artisans de la richesse sociale; de
l’autre, les parasites, les jouisseurs, les inutiles; d’un côté, les volés ; de l’autre, les voleurs. Et les premiers sont les plus nombreux, alors que les seconds ne sont qu'une infime minorité.
Pour que cela puisse changer, il suffit simplement que les exploités qui sont le nombre, c'est-à-dire la force, se décident à ne plus être exploités. Il suffit qu'ils le veuillent. C’est alors qu'intervient le militarisme. C'est alors que l’armée a son utilité.
Tu commences à comprendre ?
Rappelle-toi !
Toutes les fois que les travailleurs se mettent en grève, toutes les fois qu'ils ont une revendication à formuler, toutes les fois, en un mot, qu'ils tentent d'adoucir leur misérable sort, on voit le Militarisme entrer en scène. Les baïonnettes se placent entre le Capital et le Travail. Contre les prolétaires en blouse se dressent les prolétaires en uniforme qui, indignement trompés, aveuglés par les tirades patriotiques, se constituent les chiens de garde de la société bourgeoise,
Tu comprends tout à fait maintenant. Le patriotisme n'est qu'un habile subterfuge grâce auquel on lance les travailleurs les uns contre les autres pour le plus grand profit des maîtres. L'armée n'est qu'une sorte de vaste police intérieure. Et voilà pourquoi, depuis l'école, on s'efforce de faire naître dans les cerveaux la haïne de l'étranger ; voilà pourquoi on prêche le culte du drapeau, l'admiration des grands tueurs, l'amour de la gloire. Si les travailleurs, en effet, se rendaient compte qu'ils n'ont d’autres ennemis que leurs exploiteurs et que leurs intérêts sont identiques par-dessus les frontières, il deviendrait difficile de les courber dans l'asservissement.
Et toi, mon pauvre camarade, te voilà parmi ceux qui vont partir demain et qui vont contribuer à perpétuer cet état de choses. Prends garde. Réfléchis à ce que tu vas faire. En trahissant les intérêts de ta classe, tu trahis tes propres intérêts. Aujourd'hui, au service de tes maîtres contre tes frères de servitude; plus tard, par un juste retour des choses, tu verras les fusils des soldats se diriger contre ta poitrine de prolétaire.
A BAS L'ARMEE ! Le conscrit, février 1906.
Maurice CHARNAŸ.
ATÉCHISME, DU SOLDAT
| LA PATRIE. mine LA CASERNE — LA GUERRE. LA GRÈVE
Prix : 10 CENTIMES | _—
PARIS gr, LIBRAIRIE SOCIALISTE. Le 51, RUE SAINT-SAUVEUR, 51 ;
Catéchisme du soldat
LA PATRIE
D. Où vas-tu, jeune homme ? — Je vais servir la patrie.
D. Qui donc te fait partir ? — Je ne sais pas. C'est le gendarme qui est venu me chercher.
D. Est-ce que tu es un assassin ? — Non, je n'ai tué personne.
D. Alors, tu es un voleur ?
— Non plus. Mais la seule différence entre un voleur et moi, c'est que le voleur est en prison, et que le gendarme m'a menacé de m'y mettre, si je refuse de quitter mon pays.
D. £t pourquoi le gendarme te force-t-il à quitter ton pays, — Je l'ignore. On m'a dit à l'école que j'avais une patrie, que je devais l'aimer et la défendre.
D. Ton pays est-il dans cette patrie? — Je ne pense pas, puisqu'on m'empêche d'y rester, et que je ne pourrai plus le défendre.
D. Qu'est-ce que la patrie ? — C'est une idée fausse et un mensonge.
D. Est-ce donc autre chose que la nation? — La patrie n'est que le fantôme de la nation.
D. Qu'est-ce que la nation ?
— La nation est un grand pays, formé de la réunion de petits pays, tantôt plus, tantôt moins, suivant le hasard des guerres et des combinaisons politiques. Aucun de nous ne la connaît tout entière. Elle est habitée par vingt peuples différents, qui ne sont ni de la même race, ni de la même couleur; qui n'ont pas le même costume, ne parlent pas la même langue et ne peuvent pas se comprendre ; qui n'ont rien de commun, en dehors d'une haine féroce pour un gendarme qui les brutalise, et pour le percepteur qui les vole.
D. Et la patrie ?...
— C'est un mot dont se servent les candidats à la députation et les journalistes. Elle est représentée plus particulièrement par le percepteur et le gendarme, qu'on paye avec une partie de l’argent extorqué aux ouvriers et aux cultivateurs. Le reste de cet argent s'en va dans de grandes villes que nous ne verrons jamais, où des ministres, des députés et des fonctionnaires font la noce pendant que nous travaillons.
La patrie, c'est le hideux impôt, c'est la loi qui commande, ce maître impersonnel qui nous enlève peu à peu chacune de nos libertés ; la patrie, c'est tout ce qui nous opprime, tout ce nous devons hair.
D. Et le pays? :
— Oh! le pays, c'est tout ce que nous aimons.
C'est le petit coin de terre où nous sommes venus au monde et où nous voulons mourir ; c'est le jardin où nous avons grandi au milieu des fleurs, la cour où nous avons joué avec nos camarades d'enfance, et gambadé comme des chèvres sans autre lien que notre fantaisie.
C’est le pré où nous nous sommes roulés dans l'herbe, où nous allions dormir à l'ombre d'un grand chêne, tandis que paissaient nos vaches et nos moutons.
C'est le champ que nous avons labouré, pioché, retourné de fond en comble, arrosé du matin au soir de notre sueur ; le champ où, chaque jour, nous allions voir si la semence sortait de terre et si nous pouvions compter sur une belle moisson.
C'est la vigne, dont nous avons taillé chaque cep un à un, avec autant de délicatesse et d'amour qu'une mère en apporte à parer ses enfants; la vigne, où se faisaient les joyeuses vendanges, mêlant jeunes et vieux, filles et garçons, dans un irrésistible élan de travail et de fraternité.
Le pays, c'est la barque sur laquelle, à la nuit tombante, nous partions à la pêche, et la plage où les femmes anxieuses et les enfants guettaient notre retour.
C'est aussi la maison au toit de chaume, la cheminée qui s’ouvre toute grande, comme pour réunir la famille dans une seule étreinte; c'est le vieux cheval qui repose à l'écurie et le chien fidèle qui veille sur la maisonnée.
Le pays, enfin, c'est le père, la mère, les frères et les sœurs, les parents, les amis ; tous ceux que nous avons coutume de voir et d'entendre, avec qui nous avons travaillé, souffert et pleuré ; c'est le clocher qui nous appelle, la place où, le dimanche, le village se donne rendez-vous; c'est le cimetière où reposent nos morts, l'horizon qui renferme tous nos souvenirs.
D. Tu n'as donc plus rien de tout cela ?
— Je laisse un père, usé, cassé par une longue vie de labeur. Ses forces l'abandonnent ; depuis quatre ans, je lui épargnais les besognes les plus dures, et c'est moi qui menais la charrue. Je pars au moment où il a le plus besoin de mon aide. Comme il ne peut rester seul pour cultiver son champ, il a pris un mercenaire qui travaillera mal et mangera la moitié du revenu. Les années de mauvaise récolte, on sera obligé d'emprunter à l'usurier pour vivre, jusqu'à ce que la bande noire vienne s'emparer de la maison et du bien, et réduise mon père à mendier son pain.
Je laisse une mère. La pauvre chère femme est devenue folle de douleur en me voyant partir : peut-être que je ne la reverrai jamais !...
Je devais épouser une jeune fille, que j'aime et qui m'aime. Elle a promis de m'attendre longtemps, longtemps... Mais elle est belle, elle a dix-huit ans ; c'est un autre qui la prendra.
D. Pourquoi n'es-tu pas soldat dans ton pays, afin de pouvoir en même temps labourer ton champ, nourrir ton vieux père et te créer une famille ?
— Parce que le militarisme n’est pas fait pour la défense du pays : c'est, avant tout, un instrument de servitude. Si les soldats demeuraient dans leur pays, on aurait plus de peine à en faire des esclaves ; ayant sous les yeux le spectacle du travail, de la liberté, de la vie, ils agiraient comme des hommes, et briseraient le joug qu'on veut leur imposer.
Et puis, lorsque viendrait la guerre, qui est toujours une bonne affaire pour les bourgeois, sans danger pour leurs enfants qu'on met à l'abri dans les fonctions publiques, les fils de paysans y regarderaient à deux fois, avant de se laisser mener à l’abattoir : ils chercheraient d'abord quel est leur avantage, et si la boucherie doit se terminer autrement que par la mort, la ruine et l'impôt.
D. Est-ce que tous les jeunes gens ne sont pas obligés de partir comme toi?
— On prend d'abord ceux qui sont pauvres et qui n'ont que leurs bras pour soutenir leurs vieux parents. Les enfants des riches s'en tirent à meilleur compte. On avait décrété l'égalité du service militaire; c'était avant les élections, pour tromper les électeurs : le principe a été corrigé par un si grand nombre d'exemptions et de privilèges, que le moindre bachelier s'arrange pour ne servir qu'un an ou pas du tout. Pour les pauvres, il n'y a pas de privilèges.
D. On peut donc être patriote, en refusant d’être soldat ?
— Oui, quand on est riche; non, quand on est pauvre. Les jeunes gens, qui échappent à la corvée et la font faire par des fils de paysans et d'ouvriers, sont les meilleurs des patriotes. Dans les écoles, où ils restent le temps que les autres passent au régiment, on leur apprend de grandes tirades sur le patriotisme, pour les débiter lorsqu'ils seront fonctionnaires, journalistes ou candidats ; et ils appellent « sans patrie » ceux qui ne croient pas à leur désintéressement et à leur sincérité.
D. Et le gendarme qui t'emmène, est-il aussi bon patriote ?
— Ce gendarme n'a d'autre patrie qu'une paye insuffisante, dont le dernier des manœuvres ne voudrait pas. Fils de travailleurs, il a renié les travailleurs, et il les persécute au nom de la bourgeoisie, C'est un ancien soldat, dont la fainéantise et l'alcool ont fait un inconscient et une brute.
Mais cette brute est, au village, l'incarnation de la patrie!
LA CASERNE
D. Qu'est-ce que l'armée ?
— L'armée est une classe à part dans la nation; on reconnaît les militaires à leur costume bizarre et ridicule.
L'armée se compose de tous les jeunes gens de 21 à 24 ans, les plus grands, les plus forts, les plus vigoureux, les plus sains. On prend ces jeunes gens de force; car, s'ils étaient libres, pas un seul ne voudrait être soldat. On les éloigne de leur pays, on les sépare de leur famille, de leurs amis ; on les oblige à laisser tous leurs intérêts; puis on les réunit dans des prisons nommées casernes, où ils vivent pendant trois ans, sous le même régime que les voleurs et les assassins.
D. Quelles sont les occupations des soldats à la caserne ?
— La plus grande partie du temps est consacrée à l’astiquage. Les chefs enseignent la manière de poser le cirage sur les cuirs, afin qu'au bout de trois ans les soldats sachent bien cirer leurs bottes, et rien de plus. L'exercice dure moins que l’astiquage.
D. Qu'entend-on par l'exercice ?
— L'exercice consiste à remuer les bras et les jambes comme un pantin, pendant des heures entières. Après l'exercice, on reprend l'astiquage des cuirs ; puis on retourne à l'exercice, et ainsi de suite pendant trois ans. C'est le service militaire.
Il y a aussi les revues. On place les soldats par milliers, en rangs d'oignons, pour s'assurer qu'ils ont les cheveux courts et qu'ils portent des bretelles ; lorsqu'ils sont restés longtemps droits et raides comme des piquets, et que leurs membres sont enkylosés, on fait caracoler devant eux des messieurs vêtus en écuyers de cirque, qu'on appelle des généraux.
D. Crois-tu que ce travail est digne d'un homme ?
— On dit qu'il est nécessaire et que le salut de la patrie en dépend ; ceux qui n'éprouvent qu'un goût médiocre pour l’astiquage sont de mauvais patriotes.
D. Que fait le soldat lorsqu'il ne s'agite pas comme un pantin et que ses cuirs sont assez reluisants ?
— Il boit ou il dort. Le plus souvent il dort, parce qu'il n’a pas d'argent pour boire; mais, tant qu'il a un sou dans sa poche, il boit, et, dès qu'il a fini de boire, il va dormir.
D. Quelle est la conséquence de cette vie? . C'est que les soldats deviennent fatalement des fainéants, des ivrognes et des abrutis.
D. Les soldats ont-ils des femmes ?
— On les oblige à rester célibataires. Mais, à côté des casernes, on à établi des maisons de filles, placées sous la protection de la police. Les soldats s'en vont les visiter, munis d'une permission de nuit délivrée par le colonel ; ils en rapportent presque toujours de sales maladies, et le colonel les punit.
Quelques soldats, très rares, sont mariés avant de venir à la caserne; mais on les empêche de vivre avec leurs femmes, qui
restent seules aux pays, exposées à toutes les tentations et livrées à la misère.
D. Et les soldats qui restent à la caserne, comment remplacentils les femmes ?
— … La caserne est une école de vices honteux ; elle engendre la pourriture physique et morale.
D. Quels sont les devoirs du soldat ? — Son premier devoir est l'obéissance passive.
D. Qu’'entend-on par l'obéissance passive ?
— C'est une soumission absolue aux ordres des chefs, quels que soient les ordres et quels que soient les chefs, du plus intelligent au dernier des imbéciles ; on doit leur obéir en tout ce qu'ils commandent pour le bien du service et l'exécution des règlements militaires.
D. Mais si les ordres sont contraires au bien du service et aux règlements ?... . : — Il faut obéir quand même, sans hésitation ni murmure.
D. Est-ce que ce n'est pas stupide ? — Le soldat n'a pas le droit de raisonner.
D. Que ferait-on de lui, s’il refusait d'exécuter des ordres cruels et injustes ?
— On le mettrait dans une véritable prison, pendant un an ou deux; après quoi il irait finir son temps dans une autre caserne, soumis au métier de forçat.
D. Le criminel est-il plus malheureux que le soldat ? — Il est moins malheureux, car il peut refuser d'obéir, sans que sa peine augmente d’un seul jour.
D. Le soldat a-t-il un autre devoir ? — Il monte la garde à la porte des monuments publics.
D. Qui habite ces monuments ? — Des ministres, des députés et des fonctionnaires.
D. Est-ce que ces hommes travaillent pour le peuple ? — Ce sont ses ennemis ; s'ils étaient les amis du peuple, ils n'auraient pas besoin d'être protégés.
D. Le soldat ne fait-il pas d'autres corvées ? — Il garde aussi les maisons de banque, où sont entassés les produits des tripotages financiers.
D. Est-ce que le soldat est payé pour cela? — Il ne touche pas un sou.
D. Qui donc est payé à sa place ? — Ce sont les députés, qui partagent avec les escrocs de la finance l'argent volé aux travailleurs.
D. Est-ce que cet argent ne t'appartient pas ? h — Il appartient aux voleurs, et défendre les voleurs, c'est être patriote.
D. Qu'est-ce qu'un officier ?
— C'est une espèce de soldat, qui fait par goût ce que les autres font par force. C'est un esclave qui commande à d'autres esclaves. Il n'obéit qu'à quelques centaines d'hommes au lieu d'obéir à des milliers. Il est mal payé ; mais on lui permet d’avoir un vêtement bien ajusté, avec des passementeries et des dorures qui attirent les yeux des femmes. Il est fier, vaniteux, et méprise les « pékins » qui le font vivre.
Il ne peut pas se marier, car il est trop pauvre pour nourrir une famille ; on met des filles à sa disposition, dans des maisons où les soldats n’ont pas le droit d'entrer. .
Il n'astique pas son fourniment ; il laisse ce soin à un soldat, qui devient son domestique, et dont le premier devoir, chaque matin, est de cirer les bottes et de vider le pot-de-chambre de l'officier. Tous les soldats, sans distinction, peuvent être astreints à ce travail servile, et doivent vider le pot-de-chambre, sous peine de forfaire à l'honneur et d'aller en prison.
D. L'officier sort-il de la classe des travailleurs ?
— L'officier est généralement un fils de bourgeois, et, par principe, il déteste les travailleurs. On lui inculque au régiment la haine de la liberté ; plus il la manifeste, plus il a de passementeries et de galons.
D. Quelles sont les occupations de l'officier ? — Il promène son sabre.
D. N'a-t-il pas d'autre besogne ?
— Il commande aux soldats, toujours avec hauteur et dureté. II les brutalise et les injurie ; c'est contraire au règlement, mais il n'y a pas d'exemple qu’un officier ait été puni pour avoir injurié et brutalisé des soldats.
D. L'officier a-til le droit de frapper les soldats ? — La loi le lui défend. S'il viole la loi, on doit le mettre en prison ; mais on ne l'y met jamais.
D. Et si le soldat frappe l'officier... ? — Le soldat est toujours condamné à mort.
D. Le soldat n'est donc pas citoyen ?
— Non, il n'est pas libre, puisqu'on l'enferme jour et nuit ; 1l n'est pas légal des autres hommes, puisqu'on le traite en esclave.
Quant à la fraternité, il la pratique en fusillant ses semblables. C'est le troisième devoir du soldat.
LA GUERRE
D. Qu'est-ce que l'honneur militaire ? — C'est la haine des citoyens et l'amour de la guerre.
D. Pourquoi fait-on la guerre ?
— Pour des intérêts gouvernementaux ou dynastiques qui sont étrangers aux travailleurs. Les soldats n'en savent jamais rien. On les place vis-à-vis d'autres hommes qu'ils ne connaissent pas, et on leur commande de tirer dessus. Celui qui refuserait d'obéir manquerait à l'honneur militaire.
D. Qu'arrive-t-il lorsqu'ils sont vainqueurs ?
— L'honneur militaire consiste alors à tuer le plus possible de ces hommes qu'ils ne connaissent pas, à bombarder leurs villes, à brûler leurs maisons, à violer leurs femmes et leurs sœurs, à détruire leurs moissons et leurs vignes, et à voler leur argent ; à commettre enfin toutes les horreurs que la férocité, la peur et l'esprit de vengeance peuvent suggérer à des bêtes fauves.
D. Et s'ils sont vaincus ? — Ils subissent à leur tour les lois de la guerre.
D. Qui décide de la victoire ?
— C'est le hasard. Vainqueurs et vaincus sont également ruinés. Après chaque guerre, il faut augmenter les armements et, par conséquent, les impôts ; et, à chaque nouvel impôt, la servitude des ouvriers, des paysans, de tous les travailleurs, devient plus lourde et plus dure.
D. Ne devra-t-on pas s'arrêter un jour ?
— On s'arrêtera lorsque la ruine sera complète, et que l’armée, ayant tout dévoré, n'aura plus rien à défendre.
C'est à ces bêtises que je dois sacrifier mon bonheur, ma famille, ma liberté et ma dignité d'homme.
D. À qui profite la guerre?
— Aux gouvernants et à la bourgeoisie.
Les gouvernants ont intérêt à exciter les peuples les uns contre les autres : c'est ce qu'on appelle le patriotisme; et, tant qu'on exhibe ce fantôme, les peuples ne pensent pas à leur émancipation. S'ils crient trop fort contre l'augmentation des charges militaires, la guerre éclate, toujours suivie d'une longue période de lassitude et d'abandon, pendant laquelle les peuples supportent leur esclavage sans murmurer.
Quant à la bourgeoisie, elle gagne à chaque fois de nouvelles richesses. C'est elle qui prête aux gouvernements l'argent nécessaire aux dépenses de guerre; elle reçoit en échange une rente qui est éternellement payée par les travailleurs.
C’est elle aussi qui fournit les armées ; elle spécule sur la détresse publique, pour vendre très cher de la viande pourrie, des chaussures en carton et toutes ses marchandises avariées. :
La bourgeoisie s'est élevée sur la misère des peuples : plus ils sont misérables, plus elle s'enrichit.
D. Combien de temps durera la guerre ? . — Aussi longtemps que les peuples ne se seront pas débarrassés de ceux qui en vivent.
D. La paix n'est-elle pas compromise par le militarisme ?
_ En dehors des fantaisies criminelles des rois et des politiciens, le militarisme est la cause de toutes les guerres.
C'est à qui aura le plus de soldats et de canons, et l'armée la plus formidable ; et tout le monde veut également conserver la paix : comme si les armées étaient faites pour autre chose que la guerre! Un beau jour, au moindre incident de frontière, les armées se mettent en marche et le massacre commence.
D. Ne faut-il pas se défendre, quand on est attaqué ? — C'est un devoir de se défendre, mais c'est un crime d'attaquer.
D. L'armée permanente est-elle nécessaire ? — Elle est inutile.
D. Mais comment assurer la défense du pays ? — En remplaçant le militarisme et la caserne par l'armement général du peuple.
D. Ne serait-ce pas la même chose ? — Ce serait le contraire, puisque l'armée permanente est destinée à opprimer le peuple.
D. Les forts renonceraient-ils à abuser de leur force ?
— Non, sans doute ; mais, s’il n’y avait plus de soldats de profession et d'officiers avides de galons, la guerre deviendrait plus rare et plus difficile; et le pays serait mieux défendu, car, au lieu de se battre au nom du patriotisme, un mensonge qui masque l'exploitation capitaliste, chacun lutterait pour sa terre natale et son foyer.
D. Pourrait-on diminuer encore les chances de guerre? — On pourrait rendre la paix définitive.
D. Par quel moyen ? — Par l'alliance internationale des peuples.
D. Qui prendra l'initiative de ces réformes ? — Personne; tous les gouvernants sont des traîtres, et leur sort est lié à celui du militarisme.
D. Maïs si les peuples refusaient de se iaisser tuer sans raison, s'ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les leur ont données pour massacrer, qu'arriverait-il ?
— Ce jour-là la guerre serait morte. Mais ce jour ne viendra jamais.
D. Pourquoi ? . — Parce que les soldats sont abrutis par la discipline.
LA GREVE
D. Où vas-tu soldat ? — Je pars pour la guerre.
D. Est-ce que le territoire est envahi ? — Non; je vais au pays de la grève, je vais me battre contre des ouvriers.
D. Est-ce que ces ouvriers t'ont fait du mal? — Ils ne m'ont fait aucun mal; mais ils ne veulent pas travailler.
D. Pourquoi ne veulent-ils pas travailler ?
— Parce que les patrons refusent de leur payer le salaire qu'ils avaient promis, et qu'ils ont chassé plusieurs de leurs camarades usés par l'âge, en leur volant les quelques sous mis de côté pour la vieillesse.
D. Alors tu vas soutenir les ouvriers contre les patrons ? — Non, je vais soutenir les patrons contre les ouvriers, les voleurs contre les volés.
D. Les ouvriers ont-ils des armes ?
— Ils n'ont pas d'armes ; ils ne peuvent même pas se défendre. Ils se promènent avec leurs femmes et leurs enfants, et chantent des chansons pour tromper la faim, attendant paisiblement que les patrons veuillent bien leur rendre justice. Les soldats ont des sabres, des lances et des fusils perfectionnés.
D. Les soldats sont donc des lâches ? — Les soldats sont des machines qui exécutent le règlement.
D. Que font les soldats en temps de grève ?
— Ils aident la gendarmerie et la police à persécuter les ouvriers ; ils vont chercher les grévistes dans leurs maisons, pour les ramener de force au travail ; ils les poursuivent dans les rues des villages et dans les champs ; ils les arrêtent sans motif et les livrent à des individus appelés juges, qui condamnent toujours les ouvriers.
D. Que ferais-tu, soldat, si ton chef te commandait de tirer sur les grévistes ? — J'obéirais à mon chef.
D. N'es-tu pas un travailleur comme eux? Leurs maîtres ne sont-ils pas aussi les tiens ? Le gouvernement infâme, qui protège les vols de ces maîtres, n'est-il pas le même qui te fait subir la plus douloureuse servitude et qui, plus tard, lancera d'autres soldats contre toi pour te soumettre ou te tuer ?
Dans quelques jours tu seras libre; libre. autant que peut l'être celui qui est condamné au travail pour toute la vie. Tu peineras durement pour gagner le pain de ta famille. Puis le maître rapace voudra diminuer ta part au profit de la sienne ; il t'aura fait trimer d'un bout de l'année à l'autre, en te promettant la moitié de la récolte, et ne t'en donnera que le tiers ou le quart, sûr d'être appuyé, si tu résistes, par les gendarmes et les tribunaux ; il aura fixé lui-même ton salaire, et refusera de le payer, trouvant que tu manges trop. Est-ce juste, soldat ?
— Non, c'est une monstrueuse injustice.
D. Eh bien, cette injustice, aujourd'hui, c'est toi qui la commets. Ne vois-tu pas qu'en luttant comme soldat pour les maîtres de ces grévistes, tu justifies d'avance toutes les iniquités dont tu seras victime comme travailleur ? Qui te plaindra alors, qui te soutiendra ?
— Il faut que j'obéisse au règlement.
D. Mais dans cette foule désarmée, il y a des femmes et des enfants. Regarde-les, ces femmes. Elles sont vieillies avant l'âge, pâles, maigres, n'ayant connu de la maternité que les douleurs. Elles n'ont jamais mangé à leur faim; depuis la grève, elles ne mangent plus; demain, elles ne savent pas si les petits auront leur pâtée, si leurs maris ne rentreront pas tout à l'heure percés d'une balle ou d'un coup de sabre...
Crois-tu que ces femmes endurent tant de. souffrances pour leur plaisir ?. Et pourtant ce sont elles qui montrent le plus de courage ; ce sont elles qui poussent les hommes à ne pas subir les exigences des patrons.
Dis-moi, soldat, si ton chef te commandait de tirer sur cette foule désarmée de femmes et d'enfants, que ferais-tu ?
— Si je n'obéissais pas à mon chef, c'est moi qui serais fusillé.…. J'ai peur !..
D. Le voilà bien, ton patriotisme de caserne! On t'a si bien discipliné que tu te rues, par lâcheté, sur les premiers hommes venus qu'on place au bout de ton fusil! On t'a si bien prêché l'amour de la patrie, que tu ne sais plus distinguer un compatriote d'un ennemi. Que dis-je! Si tu entrais en vainqueur dans une ville étrangère, à moins d'être saoûl d'eau-de-vie et de sang, tu respecterais les femmes et les enfants ; mis en présence de tes compatriotes, tu oublies toutes les lois de l'humanité.
Ecoute encore! Peut-être qu'au moment où tu tires sur ces grévistes, qui ont des fils et des frères parmi tes camarades de l'armée, les gens de ton pays, tes amis, tes parents, en lutte avec leurs maîtres voleurs, tombent sous les balles d'autres soldats ; peut-être que ton père est au nombre des victimes...
QUE FERAIS-TU, SOLDAT, SI TON CHEF TE COMMANDAIT DE FUSILLER TON PERE ?
ÉDITIONS DE LA GUERRE SOCIALE
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Mystification Patriotique
Solidarité Prolétarienne
PREMIÈRE ÉDITION (5e MILLE)
PRIX : 10 CENTIMES
En vente à LA GUERRE SOCIALE 121, Rue Montmartre, PARIS
Es , Sex — InPnEuE OvvuènE, 52, ve THÉNARD. — SEXS
nf, 1907
Mysüfication Patriotique et Solidarité Prolétarienne
Depuis que la Religion, traite frauduleuse tirée sur l'au-delà, se dissipe comme une brume malsaine dans les cerveaux du peuple travailleur, la classe dirigeante essaye de lui substituer le culte de la patrie.
La bourgeoisie républicaine, qui dans sa phase ascendante s'était constituée le champion de l'égalité des droits de tous les hommes et avait vaillamment lutté pour l'émancipation des nègres, évoque aujourd'hui nous ne savons quelles différences ethniques et racistes pour perpétuer sa domination économique. Elle essaye de donner le change aux masses exploitées en insinuant que toutes les races et tous les peuples sont ennemis.
Chaque fois que la production capitaliste, créant de la misère avec la surabondance, cherche à écouler le trop plein de ses marchandises et ouvre à cet effet au commerce de nouveaux débouchés, ses scribes à tout faire entonnent la vieille chanson de la patrie en danger.
Sous peine de passer pour des ennemis et des traîtres de leurs pays respectifs, les paysans et les ouvriers, qui fécondent le sol et sont les agents actifs de la richesse, doivent abandonner les champs et les usines et courir à la frontière pour défendre le patrimoine de leurs maîtres.
Voilà des siècles que l’idée de patrie alimente cette mystification et que les prolétaires se font et se laissent tuer pour assurer à leurs exploiteurs la libre et tranquille jouissance des fortunes dont ils sont les seuls artisans.
À cet état de choses la croissance du Socialisme n'a, jusqu'ici, apporté qu'un remède platonique en établissant dans la mentalité des hommes de progrès la distinction subtile des guerres agressives et défensives.
D'après cette conception, les premières seraient haïssables, tandis que les secondes auraient droit au tribut de sang que nécessiterait la défense du sol envahi.
Malheureusement pour les patriotes — internationalistes — deux mots qui hurlent de se voir accouplés — cette casuistique pêche par la base.
Les guerres de notre temps ne sont pas le fait de bons ou de mauvais rois, de la volonté exclusive de tel groupement ethnique contre tel autre, mais sont toutes déterminées par l'antagonisme économique qui résulte du tien et du mien, de la division de la
société en possesseurs et en prolétaires, en maîtres et — quoi qu'on dise — en esclaves.
La différence qui sépare un ouvrier de Paris d’un ouvrier de Berlin, dont les intérêts solidaires exigent moins de surmenage et plus de bien-être, est absolument nulle en comparaison de celle très réelle que nous constatons entre un prolétaire français courbé avant l'âge par un travail excessif et un snob, français également, qui éclabousse les passants avec son auto de luxe et de fainéantise.
Aussi ne saurait-on faire une distinction raisonnée entre la guerre agressive et la guerre défensive.
En 1870, l'opinion européenne attribuait à la légèreté française et à la catin impériale, qui occupait alors le trône de notre pays, l'initiative de la désastreuse guerre franco-allemande. Depuis les révélations de la fameuse dépêche d'Ems, cette même opinion européenne impute à Bismarck et à la diplomatie allemande la part du lion dans les événements de cette époque.
Il en a été également ainsi pour la guerre hispano-américaine et la guerre entre l'Angleterre et les Républiques sud-africaines.
Aujourd'hui aussi, beaucoup de personnes croient encore très sincèrement que c'est le Japon qui a commencé la dernière guerre en Extréme-Orient, tandis que d'autres sont persuadés qu'elle a été voulue et préparée de longue main par la diplomatie russe et que le Congrès de La Haye n'a été qu'une abominable mystification.
Heureusement, la minorité consciente du prolétariat commence à voir clair dans la politique de la bourgeoisie et de ses gouvernements, et comprend de mieux en mieux que toutes les guerres modernes — quelles qu'elles soient — ne sont que des soupapes de sûreté de la domination capitaliste, des dérivatifs à la Révolution sociale qui s'annonce.
La rivalité des capitalistes anglais et allemands, les pantalonnades de Guillaume II à Tanger et le rêve des capitalistes français de mettre le Maroc en coupe réglée, sont affaires de bourgeois, jeux de princes, et autant d’attentats collectifs que le capital aux abois s'apprête, si la situation lui semblait périlleuse, à perpétrer contre le mouvement prolétarien.
Il est, en outre, difficile à dire si c'est la défaite ou la victoire qui est plus préjudiciable au prolétariat.
L'écrabouillement des armées tsaristes a hâté le réveil révolutionnaire de la Russie.
Le désastre militaire de Sadowa, en 1866, a valu à l'Autriche ce qu’on est convenu d'appeler les libertés constitutionnelles.
Par contre, MÊME la défense héroïque de la France révolutionnaire de 1793, après avoir abouti à des victoires éclatantes, a finalement dégénéré en dictature impériale.
La grande épopée militaire de Bonaparte a valu à la France : 1° l'étranglement de la République; 2° l'armée permanente ; 3° la préfecture de police ; 4° le Concordat ; 5° l'infâme Code Napoléon ; 6° le rétablissement de l'esclavage et de la marque.
La défaite militaire de 1870-1871 nous a donné : 1° la Répu-
blique ; 2° la liberté de presse et de réunion ; 3° l'instruction oblipee gratuite et laïque ; 4° le divorce; 5° la réduction de 7 à
, puis à 3 et finalement à 2 ans, du service militaire ; 6° la Séparation des Eglises et de l'Etat.
Le triomphe peu glorieux cependant, des Yankees sur l'Espagne, en 1898, s'est chiffré pour la grande République nord-américaine par une recrudescence inattendue et absolument stupéfiante du plus abject impérialisme.
Les victoires de l'Allemagne impériale sur la France, en 1870, ont eu comme conséquence un abaissement inquiétant du niveau intellectuel et moral de la nation allemande.
Il est grand temps que le prolétariat international renverse de son piédestal l'idole sanglante, la patrie, et qu'il cesse d'être l'esclave ivre dont parlait Gambetta.
La classe ouvrière n'a pas à choisir entre Scylla et Charybde, entre les pelotons d'exécution de Satory et les sinistres incendiaires de Bazeilles. Elle doit rompre avec toutes les traditions historiques et ne s'inspirer que de la loi d'évolution qui lui est inhérente.
La Révolution communiste n'a pas à redouter une invasion.
Par le fait qu'elle s'attaque aux sources mêmes de la vie, elle immobilise les armées étrangères et sa force de prosélytisme et de répercussion est incalculable.
Génératrice de dignité, de bien-être et de loisirs, les frontières s'évanouiront devant sa marche victorieuse pour ne laisser debout qu'un seul peuple de travailleurs solidaires, égaux et libres.
Après juin 1848 et mai 1871, la bourgeoisie hurlait à la mort. Elle se vengeait sur le peuple de la peur qu'elle avait eue.
Aujourd’hui, la classe dirigeante semble vouloir prendre les devants de la Révolution sociale par une saignée abondante, nationale et internationale de prolétaires.
Sa cruauté et son hystérie sanguinaire se font jour à tout propos. Chaque incident la fait voir rouge et, pendant que les conservateurs célèbrent dévotement les bienfaits de la guillotine, les radicaux, par la voie de l’eunuque Bérenger, demandent l’encellulement et la torture.
Mais où ce prurit de sauvagerie ancestrale, qui n'était hélas qu'assoupie, atteint jusqu'au paroxisme de la démence, c'est lorsqu'il s'agit de l'antimilitarisme révolutionnaire.
Notre antipatriotisme est devenu le mané, thécel, pharès de la domination capitaliste, le cauchemar de ses séides, de tous les lâches et de tous les vendus qu'elle traîne à sa suite.
Ici la bourgeoisie joue encore impunément à la défense nationale et à la pudeur outragée.
Elle espère faire passer les révolutionnaires, socialistes ou anarchistes, pour des traîtres aux yeux du troupeau humain, afin de les immoler sur l'autel de la patrie en danger à l’aide d’une grande guerre européenne.
Sauvons la caisse, après nous le déluge, c'est sa seule maxime, l'unique raison d'être de son ignominie vertigineuse, Le communisme des révolutionnaires fait de la solidarisation
des intérêts économiques et de la suppression des frontières la loi suprême.
Ouvrir les frontières toutes grandes devant l'ennemi est un geste de haute trahison aristocratique et bourgeoise.
De 1792 à 1815, la noblesse française était avec Pitt, Brunswick et Saxe-Cobourg pour rentrer finalement, après la paix des rois, dans la France vaincue, derrière les fourgons de l'étranger.
En 1871, notre bourgeoisie, devenue classe dirigeante à son tour, fit cause commune avec Bismarck contre la révolution parisienne et préluda, par cette félonie patriotique, à la troisième défaite du prolétariat français.
Partout, du reste, le patriotisme est devenu synonyme de réaction violente.
En Russie, les patriotes par excellence sont les Hommes Russes et les Cent Noirs, qui ont été les auteurs ‘des massacres antisémites de Kichinieff et d'Odessa.
En Allemagne, cette engeance se recrute principalement parmi les pangermanistes et les Kriegervereine qui essayent d'entretenir vivace la haïne contre l'ennemi héréditaire que serait la France.
Chez nous, en France, les patriotes brevetés se trouvent surtout parmi les poires de la Ligue des Patriotes.
Dans les trois pays, les héros de la patrie ont été les plus gene assassins de leur époque : Napoléon I‘ pour la France, coaue de Bazeilles pour l'Allemagne et Nicolas I pour la
ussie.
Mais, heureusement, depuis la Commune les événements ont marché à pas de géant et mieux que le Christianisme et les « immortels principes de 89 », le Socialisme a fait le tour du monde.
Le drapeau rouge de l’Internationale ouvrière se déploie dans tous les pays de domination capitaliste, et les idées d'égalité et de révolte sont devenues le patrimoine des prolétaires conscients sans distinction de race et de couleur.
Les léna et les Sedan ont fait leur temps.
La guerre internationale a été reconnue par tous les hommes de cœur et de pensée pour ce qu'elle est en réalité : une soupape de sûreté, pour le maintien d'une société de classe, basée sur le vol et la spoliation des producteurs.
De là le cri révolutionnaire guerre à la guerre, et la décision ferme, dont les congrès socialistes-internationaux, par trop diplomatiques, ne sont qu'un écho affaibli, d'opposer à la guerre, attentat contre l'humanité, l'arrêt du travail et l'insurrection.
La constitution d'un certain nombre de pays en nationalités comme, par exemple, la France, l'Italie et l'Allemagne a été à un moment donné un grand progrès sur les anciennes divisions en provinces, duchés et royautés antagoniques.
Mais aujourd'hui, déjà la plupart des patries craquent dans leur cadre trop étroit et ont besoin, comme certaines grandes agglomérations urbaines, de faire tomber les barrières pour avoir de l'air, s'étendre librement et participer sans entraves à la vie générale.
La notion de patrie s'élargit de plus en plus à toutes les régions où le capitalisme a créé des conditions de vie identiques et nouvelles et ces régions ont la tendance à s'universaliser pour englober tous les pays de notre planète.
A notre époque de production intensive, d'échange international, de science exacte, de vapeur et d'électricité, les patries
actuelles n'ont plus de raison d'être et son appelées à se fondre dans la RÉPUBLIQUE SOCIALE MONDIALE, qui sera la fédération générale des régions industrielles et agricoles.
Contre cette fédération universelle, la survivance des vieilles frontières nationales et étatistes constitue, avec le morcellement du sol et l'appropriation individuelle des instruments de production, l'obstacle principal à la solidarité et au bien-être humain.
Les patries antagoniques et les oligarchies bourgeoises sont par conséquent en révolte ouverte contre l'évolution sociale et doivent être traitées par le prolétariat en ennemies.
Toute guerre est, dès maintenant, une guerre civile dans le sens que les conservateurs attribuent à ce mot, et les gouvernements qui la fomentent sont des malfaiteurs, la véritable association de malfaiteurs à combattre sans pitié.
L'étroite solidarité qui relie les prolétariats des pays capitalistes entre eux et la sécurité de la France nous commandent impérieusement de nous entendre, en toute première ligne, avec nos camarades d'Angleterre et d'Allemagne, pour prendre l'initiative de la révolution en cas d'une guerre anglo-franco-allemande.
La défaite comme la victoire étant également désastreuses pour le peuple-travailleur, l'insurrection, en cas de guerre, est le seul devoir civique du prolétariat.
La Révolte du 17°
Il est indispensable, pour comprendre la possibilité de la mutinerie du 17‘, de connaître l’état d'esprit qui régnait en temps normal dans le régiment et l'état d'esprit causé dans toute la population par l'agitation viticole.
Pendant les deux années (1905 à 1907) qui suivirent l'application du recrutement régional, l'esprit du régiment changea complètement.
Toute la garnison de Béziers était Cp de jeunes gens des environs immédiats de la ville. Celle d'Agde comprenait les recrues des villages environnants et de Béziers. Les nouveaux caporaux et sous-officiers non rengagés, se trouvant au milieu de leurs camarades d'enfance, ne pouvaient imposer leur autorité : ils auraient été mis à l'index dans leur village et encouru des représailles. Aussi, sauf quelques rares exceptions, conservèrentils la camaraderie aux dépens de la discipline. Les officiers ne pouvaient réagir contre ce relâchement de la discipline, sollicités qu'ils étaient par des demandes de favoritisme et ne pouvant les satisfaire qu’à la condition de fermer les yeux dans maintes circonstances pour ne pas provoquer, par des inégalités criantes, des protestations intempestives. À tous les degrés de la hiérarchie, on n'osait plus sévir, les punitions donnant souvent lieu à des réclamations et risquant d'amener des «histoires ».
Dans cette région du Midi, l'autorité paternelle n'existe pas ou est très peu sévère. Echappé au joug de l'école, l'enfant ne connaît pas d'autre servitude et est naturellement turbulent. Aussi, ce n'est pas sans une vive rancœur qu'il se soumet à la discipline militaire. 11 n'a pas besoin de devenir antimilitariste, il l’est foncièrement, naturellement, ou plutôt il n'est jamais devenu militariste.
En temps normal, bien avant l'agitation viticole, souvent les soldats parlaient de révolte et supputaient les chances de réussite dans une rébellion. Jamais des considérations patriotiques ou de devoir ne les retenaient, mais seulement la crainte que le mouvement ne fut pas suivi par les autres régiments et aussi par beaucoup de camarades trop froussards.
Quand survint l'agitation viticole, ces craintes devaient diminuer et l'éventualité d'une mutinerie se présenter plus sérieusement à l'esprit des militants. Il n'était pas possible, en effet, que l'agitation qui secouait profondément le pays n'effleurât pas les militaires qui vivaient si intimement liés avec leur famille et avec l'élément civil.
Sur ces entrefaites, le commandant, avec une inconscience extraordinaire, convoqua des réservistes pour une période de vingt-huit jours. Ceux-ci firent pénétrer à la caserne, plus intensément encore non l'antimilitarisme, qui y était d'une manière endémique, mais la surexcitation qui allait lui donner l'occasion de se manifester. .
Ce fut d'abord la mutinerie des réservistes d'Agde. Le 1° juin, l'ordre étant arrivé vers 1 heure de suspendre les permissions accordées pour le lendemain dimanche, le mécontentement se traduisit aussitôt par des actes. Un réfectoire fut transformé en salle de délibération et les nombreux réservistes présents décidèrent de descendre en tenue et faire descendre leurs camarades pour sortir à 2 heures. A l'heure dite, ils se présentèrent au nombre de 200, devant le poste. La garde ferma le portail. Des orateurs improvisés prirent la parole. L'action directe allait être pratiquée quand deux capitaines survenant obtinrent des mutins qu'ils attendissent pendant que le commandant était mandé en hâte. Celui-ci, à son arrivée, dit qu'il allait télégraphier au général pour que les permissions fussent accordées et l'effervescence se calma. Une revue en tenue de campagne fut ordonnée et se passa comme s'il n'était rien arrivé. À 5 heures, parvint l'ordre de laisser partir les réservistes. Pendant ces troubles, l'active resta dans une expectative sympathique aux mutins et beaucoup de jeunes soldats pressaient les hésitants de se joindre au mouvement. À Béziers, le même jour, des manifestations presque aussi graves se produisirent. À partir de ce jour, il y avait de l'orage dans l'air, la discipline était de plus en plus exécrée et bafouée. En vain, le colonel et les généraux passèrent-ils des revues pour « relever le moral » des soldats. Leur prestige était bien compromis.
La mutinerie du 100° du 9 juin produisit un effet plus profond encore. L'on peut dire qu'elle fut la principale cause de la mutinerie du 17°. lendemain du jour où cette nouvelle fut connue, quelques militants de la 2 compagnie se réunirent pour s'entendre sur la préparation d'un acte d’indiscipline quelconque, aussi grave que possible. Ils décidèrent de provoquer la formation dans chaque compagnie d'un noyau de militants qui se livreraient à une propagande intense et se tiendraient en rapport entre eux, pour, le moment venu, agir de concert et étendre le mouvement à toutes les unités. Malheureusement, les instigateurs, faute de relations, ne surent pas s'aboucher avec les militants des autres compagnies et cette tentative d'organisation préalable ne réussit pas.
Bientôt d'autres régiments furent envoyés dans le Midi pour réprimer les désordres. Cela désappointa les militants, car il de venait évident que le 17° ne serait plus appelé à marcher en cas de troubles et ne pourrait se soulever en présence de la foule. Il fut décidé alors qu'on profiterait pour se mutiner du départ du régiment. Le changement de garnison était attendu d'un jour à l’autre. Les tirs de combat qui devaient avoir lieu à Agde pour tout le régiment avaient été contremandés. Subitement, le 18 juin, on annonça qu'ils auraient lieu, et cela quatre jours avant la date de la libération des réservistes, alors qu'ils n'avaient plus le temps de les faire. En outre, le départ de Béziers fut ordonné pour 11 heures du soir. Il était évident que les tirs n'étaient qu'un faux prétexte pour masquer aux yeux de tous le changement de garnison. Néanmoins, comme les réservistes les suivaient et que le
départ pour Agde avait lieu à pied, il pouvait encore y avoir des doutes et les soldats partirent, se réservant pour la plupart de ne pas partir d'Agde alors qu'on n'aurait plus un prétexte à leur servir.
À Agde, en apprenant cet ordre, on eut l'espoir que les 2° et 3° bataillons refuseraient de quitter Béziers. Un soldat alla à Vias, village situé à 4 kilomètres d'Agde, pour provoquer, par l'intermédiaire du comité viticole, une manifestation sur le passage du 17°, au cas où il partirait de Béziers, dans le but de contribuer à ébranler le moral des soldats.
La population de Béziers voyant partir les soldats du Midi et ne pouvant comme eux se réserver de s'insurger plus tard, fit une belle manifestation pour empêcher ce départ: 10.000 personnes étaient massées à 11 heures du soir devant la caserne et la tête de la colonne devant cette manifestation, dut se replier et rentrer. La gendarmerie à cheval fut chargée de déblayer les avenues pendant que les soldats attendaient dans une assez grande surexcitation, tandis que les officiers s’efforçaient de les tranquilliser, en leur assurant qu'on n'allait qu'à Agde.
Vers 2 heures du matin, après force charges et bagarres, la route étant dégagée, la colonne repartit et défila encadrée de gendarmes. Au passage à Vias la population était massée sur la route, acclamant le 100° et invitant les soldats du 17° à imiter ceux de ce régiment. Suivant l'usage adopté dans les meetings viticoles, ce conseil s'étalait en grosses lettres sur des pancartes. L'arrivée à Agde qui devait avoir lieu à 5 heures n'eut lieu qu'à 8 heures. Les soldats d'Agde, voyant que leurs camarades de Béziers n'arrivaient pas se réjouissaient déjà à la pensée qu'ils avaient dû se révolter. Ils éprouvèrent un profond désappointement quand vers 8 heures ils entendirent les clairons des deuxième et troisième bataillons traverser la ville.
Ce désappointement devint presque de l'indignation et du découragement quand ils apprirent que leurs camarades étaient partis malgré l’imposante manifestation de la population. Comment se révolteraient-ils seuls dans une petite ville de 9.000 habitants alors qu'eux ne l'avaient pas fait à Béziers aidés de 10.000 civils ? Cependant, après avoir pris contact et avoir entendu leurs explications, le courage revint et on fut même très heureux de constater qu'à Agde, comme à Béziers, l'état d'esprit était le même. On sentait que l'instant décisif approchaïit, il fallait redoubler de propagande et se tenir prêts.
Le jour même de l'arrivée des bataillons de Béziers arriva l'ordre de libérer les réservistes alors qu'ils avaient encore trois jours à faire. Cette nouvelle fut bien accueillie ; elle était la preuve que les tirs de combat n'étaient qu'un prétexte et que le départ du régiment était imminent. Ce fut sans regret que les militants de l’active virent partir les réservistes. À part quelques-uns, après avoir donné au début de leur période l'exemple de l'indiscipline, ils n’aspiraient qu'à être libérés et ne souhaitaient pas « d’histoires ». Ceux de l'active, plus longs à entrer dans le mouvement, étaient maintenant plus ardents et plus résolus. .
Le 20 au matin, tandis que les derniers réservistes quittaient la caserne en tenue civile, les journaux y apportaient les nou velles des fusillades qui s'étaient produites à Narbonne la veille.
Ces nouvelles portèrent l'animation à son comble. Chez les mili. tants, elles provoquaient plutôt de la joie que de l'exaspération, elles leur étaient un excellent moyen de chauffer l'exaspération des plus timorés. On les commentait vivement partout. Devant ce résultat, quelques camarades virent là un prétexte à mutinerie ayant une signification plus nette que le départ du régiment et ils lancèrent immédiatement l'idée du départ pour Narbonne le soir même. Cette idée fut vivement goûtée par tous et ne souleva qu'une seule objection : la réussite serait-elle assez complète ?
Le régiment était cantonné en trois points différents : le 1e bataillon occupait la caserne Mirabel, en dehors de la ville et y avait reçu les 9 et 10° compagnies qui étaient cantonnées dans les réfectoires, le 2° bataillon avait occupé un immeuble connu sous le nom de « Couvent de la Nativité » et les 11° et 12° compagnies étaient cantonnées dans l'intérieur de la ville, aux « vieilles casernes ». Le mot d'ordre partit de la 5° compagnie. Dans la journée il ne se propagea pas aux autres bataillons, mais le soir sur la «promenade» où les 315 soldats se retrouvaient, il fut transmis à tous et fit l'objet de toutes les conversations. L'appel du soir devait être le signal de la mutinerie, le 2 bataillon devait aller prendre le 1% à Mirabel. Une telle décision ne s'était pas répandue sans être connue des officiers. Le colonel en fut averti, mais ne pouvant concevoir un mouvement si important, il crut qu'il ne s'agissait que d'une tentative de bordée de quelques turbulents et dédaigna de prendre des mesures. Les permissions de la soirée avaient été accordées comme à l'ordinaire et les soldats en avaient même demandé en plus grand nombre que d'habitude. Ce ne fut que devant l'agitation extraordinaire qui se manifesta toute la soirée sur la promenade qu'il prescrivit une patrouille pour faire rentrer les soldats à l'appel de 9 heures. La précaution arrivait trop tard et allait précipiter ce qu'elle avait pour but de prévenir. Cette patrouille était composée de gendarmes et de soldats partis des vieilles casernes. Elle fut reçue narquoisement sur la promenade; mais un gendarme ayant tenté de prendre brutalement le matricule d’un soldat un peu turbulent, l'attitude de la foule devint rapidement hostile. Des pierres furent lancées contre les gendarmes et l'une blessa à la main un des soldats fai. sant partie de la patrouille. Le chef voyant que ceux-ci allaient faire défection battit prudemment en retraite et ordonna de rentrer. Les gendarmes regagnèrent leur caserne sous les huées de la foule, tandis que les soldats rentraient à la leur. Il était à ce moment 9 heures. À peine entrés, ils ressortirent en plus grand nombre, se joignirent aux manifestants civils qui venaient de conspuer vigoureusement les pandores et se dirigèrent vers la Nativité. Beaucoup d'officiers et de sous-officiers rengagés attentifs aux événements s’y étaient déjà rendus pour tenter d'empécher l’'émeute de prendre de l'extension. Dès 9 heures, simultanément, à Mirabel et à la Nativité, les clairons commencent à sonner le rassemblement et le rappel; des groupes se forment, on discute, on se dispute, tout le monde veut marcher et tout le monde a peur cependant. Les officiers se multiplient, s'efforcent de faire taire les sonneries de clairon, employant tantôt la menace tantôt les appels au calme. On se craint mutuellement, ni d'un côté ni de l'autre on n'ose en venir aux moyens violents. Quelques actes énergiques, soldats désarmés ou gradés bousculés, demeurent isolés. Mais voici le premier noyau d'insurgés qui arrivent
entourés de civils exaltés devant le portail de fer du couvent qu'on vient de fermer. On l'attaque à coups de crosses de fusil. Quelques soldats brisent contre lui leur arme sans lui faire aucun mal. Mais le vacarme assourdissant que cela produit stimule le courage de ceux qui sont à l'intérieur. Tout à coup, il s'entrouvre , un groupe de gradés tentent en vain de le refermer, quelques hommes sont entrés, une bagarre se produit qui attire les chefs sur ce point. Les hommes prêts à marcher en profitent pour se joindre à ceux qui sont dehors. Le groupe renforcé reprend sa marche vers Mirabel laissant là les officiers et les camarades moins énergiques.
À Mirabel, après quelques tentatives de rassemblement que les officiers sont parvenus à disperser, les clairons se sont tus et les soldats restent dans leurs chambres. Les plus décidés sermonnent les autres, les font mettre en tenue de campagne. On écoute par les fenêtres les bruits de l'émeute et les sonneries de clairon, tantôt s’affaiblissant, tantôt croissant. Quand ils paraissent diminuer, quelle anxiété, mais aussi quel enthousiasme quand ils s’élèvent. On entend les cris de la bagarre, des ordres, des injures, des coups répétés sur du fer, coups qu'on ne s'explique pas. Enfin, les cris de triomphe, les sonneries redoublent et paraissent se rapprocher. Oui, plus de doute, elles se rapprochent : les insurgés arrivent; dans cinq minutes ils seront là et les gradés vont être débordés. Les soldats redescendent alors, armés cette fois, et personne ne les arrête. Le commandant ordonne de doubler la garde de police. Les hommes commandés mettent la plus mauvaise volonté à se rendre à cet ordre. Ils descendent et la plupart se joignent aux mutins.
Les émeutiers arrivent de plus en plus exaltés devant le portail. Quelques-uns brandissent comme des trophées leurs fusils brisés. Devant leur attitude de forcenés, les officiers apeurés n’es- Saient aucune résistance ; ils tentent seulement de recommander le calme. Les hommes de garde ouvrent eux-mêmes le portail et la manifestation pénètre dans la cour. Mais voici qu'un groupe parti de la 3° Compagnie s'est dirigé vers la poudrière. On attaque la porte avec les crosses des fusils, peine perdue ; des camarades montent dans les chambres prendre des bancs dont on se servira comme de béliers.
Un capitaine vient se mettre résolument devant la porte de la poudrière. C'est justement le capitaine Jouglas, de la 3° Compagnie, il exhorte les soldats au calme ; c’est un officier assez aimé ; tous les hommes sentent la nécessité de l'enlever, mais aucun n'ose porter la main sur lui. Soudain, une vive bousculade se produit, qui l'emporte comme une paille. La porte est dégagée et un lourd banc de casernement, manié par huit bras vigoureux, commence à la faire craquer. On a aussi porté des bancs aux locaux disciplinaires, où la même opération se pratique sur la porte des prisons. La première porte de la poudrière a cédé ; on n'a franchi qu'un mur d'enceinte entourant le petit bâtiment qui renferme les munitions. Il n'y a à la poudrière qu'un groupe isolé; tous les soldats vont se joindre aux mutins des 2° et 3° bataillons massés près de l'entrée. Lorsque ce rassemblement s'est grossi de tous ceux du 1* bataillon descendus dans la cour, les clairons, auxquels se sont joints les tambours cette fois, sonnent un air de marche et la colonne s'ébranle, forte d'environ 500 hom-
mes, et entourée de civils, manifestants ou curieux. Il est alors 10 heures et demie. Ceux qui sont à la poudrière se heurtent à une deuxième porte et, entendant leurs camarades partir, vont les rejoindre. Trois ou quatre hommes, venus parmi les premiers à la poudrière, vont essayer d'arrêter cette colonne. En vain, prient-ils les camarades d'attendre. Ceux-ci, entraînés par la masse et surtout par la clique qui joue frénétiquement, ne peuvent s’arrêter. Ils courent alors en tête de la colonne et demandent à la musique de se taire. Les tambours et clairons, croyant à une tentative d'arrêter la mutinerie, jouent de plus belle. Ils se précipitent et leur arrachent le clairon des lèvres. Ils sont reconnus ar quelques-uns, qui se taisent et aident à demander le silence. s premiers s'arrêtent ; ils sont poussés par ceux qui suivent ; mais, dans le silence relatif obtenu, un caporal prend la parole ; le silence devient plus complet.
Le caporal explique qu'ils vont être arrêtés par les gendarmes sur la route ; il y a là des cartouches sous la main : ils n'ont qu'à en prendre. Cette proposition cause un moment de surprise. Quelqu'un répond :
« Nous avons nos baïonnettes ! » À quoi le caporal réplique : « Vous n'oserez pas vous en servir ! Si je vous conseille de pren- » dre des cartouches, c'est pour nous éviter d’avoir à nous servir » de nos armes. Sachant que nous sommes armés, On aura peur » de nous et on n'osera pas nous attaquer. »
La partie est gagnée. Il ajoute : « Si nous ne devons pas par- » tir sans cartouches, nous ne devons pas non plus laisser aller en » prison les meilleurs de nos camarades. »
Les clairons sonnent « Demi-tour » et la troupe reflue vers la caserne ; cette fois, on se masse autour de la poudrière et des locaux disciplinaires. Le siège reprend plus énergiquement. La deuxième porte de la poudrière cède bientôt. On se précipite : c'est un tambour ne contenant que des étuis. Une troisième porte se dresse, plus solide que les deux premières, blindée et s'ouvrant en dehors. Elle semble défier tous les coups. Que faire ? On s’interroge. Comment la forcer ? On propose d'aller chercher la clef. Chacun fait une proposition et on n’en met aucune à exécution, Les plus acharnés s'obstinent inutilement à battre la porte. Voici un civil accompagné d’un soldat qui arrive brandissant un trousseau de clefs. Plusieurs clefs entrent successivement dans la serrure. Il y en a une qui tourne et la porte s'ouvre. La réussite, succédant aux craintes de l'instant précédent, provoque une certaine émotion et c'est dans un silence religieux que quelques hommes pénètrent dans ce sanctuaire de mort. L'un d'eux, sous le coup de cette émotion, se met en faction à la porte, pour empêcher un trop grand nombre de soldats de l'envahir. L'obscurité est complète ; on tâtonne ; on sort une caisse ; on la crève à coups de crosse de fusil ; ce sont des cartouches à blanc; on en prend une autre qu'on crève même dans la poudrière : ce sont des cartouches de revolver.
On a allumé une bougie et on trouve enfin les bonnes cartouches ; on en sort une caisse puis deux. Tout à coup, arrive en colonne par quatre, en ordre, sous le commandement des sousofficiers et du lieutenant-colonel, la Compagnie, pour défendre la poudrière. Cette Compagnie était restée disciplinée grâce à la présence de quelques gradés possédant un certain ascendant sur
les hommes. Un moment de stupeur, de panique presque se produit et les mutins dégagent vivement la porte de la poudrière. L'un de ceux qui étaient à l'intérieur, ayant vu ce mouvement, éteint la bougie. Les autres, surpris, sortent et se trouvent en présence, dans l'obscurité, de quelques galonnés ; mais, n'ayant pas vu arriver une compagnie, ils se mélangent aux hommes de cette compagnie et, croyant avoir affaire à des amis, les excitent contre les gradés. Ces soldats, peu fiers du rôle qu'on leur faisait jouer, ne demandaient qu'à se confondre avec les émeutiers. Ces derniers, le premier moment de stupeur passé, ne voulant pas au moment du succès perdre le fruit de leurs efforts, reviennent à la charge. Les sous-officiers de la % compagnie, se croyant en danger, s'empressent de disparaître. Il ne reste devant la poudrière que le lieutenant-colonel et l'adjudant, entourés de quelques soldats hésitants ; le cercle se fait menaçant autour d'eux. Les cartouches sont là à leurs pieds. On cherche des pierres pour leur lancer ; les paquets de cartouches à blanc, répandus sur le sol, servent de projectiles. L'adjudant tire son sabre ; les crosses commencent à se lever. Les défenseurs de la poudrière, après quelques horions sans gravité, lâchent pied et battent en retraite, en évitant les coups le plus possible. Soudain, un coup de feu retentit, suivi par d’autres, de plus en plus rapprochés. Bientôt c'est une fusillade générale. Le cadran de l'horloge surmontant le premier bâtiment est atteint et tombe avec fracas. Cela encourage es tireurs qui augmentent toujours en nombre. Les coups de feu tirés d’abord en l’air sont dirigés maintenant sur les fenêtres de la caserne et dans la grande cour qui sépare les deux bâtiments. Cette partie de la cour était pleine de soldats qui attendaient pour se décider, que le succès se dessinât. Il s’y trouvait aussi eaucoup d'officiers qui, voulant paraître faire leur devoir sans courir de risques, trouvaient beaucoup plus facile de sermonner ces timorés que de se porter aux points dangereux. Lorsqu'ils en. tendirent les balles siffler au-dessus de leurs têtes, ce fut un sauvequi-peut général. La plupart, voyant la partie gagnée, se sauvèrent en venant du côté des mutins ; les autres, avec les officiers, se réfugièrent derrière le deuxième bâtiment et se sauvèrent dans la campagne en sautant le mur d'enceinte ; ceux, peu nombreux, qui restaient encore dans les chambres, les quittèrent précipitamment, s'enfuirent dans l’une ou l’autre de ces deux directions. 11 arriva que dans cette débandade beaucoup de soldats résolus à marcher furent entraînés à sauter le mur, tandis que d’autres, plus froussards, vinrent malgré eux se joindre aux révoltés.
Aux locaux disciplinaires, on venait d'enfoncer la porte d’une cellule où était enfermé un soldat en prévention de conseil de guerre pour coups à un sous-officier.
Lorsqu'il parut, toutes les mains se tendirent et beaucoup de soldats transportés d'enthousiasme se jetèrent sur lui pour l'embrasser. La porte de la salle de police résistant depuis un long moment à de vigoureuses attaques, des soldats montèrent sur le toit et le crevèrent. Les trois hommes qui y étaient enfermés sortirent par cette issue.
Des camarades auraient voulu enlever toutes les cartouches, les fusils du magasin d'armes et en faire une ample distribution aux civils, mais la « clique » sonna à nouveau le départ et la caserne fut complètement évacuée au crépitement continu des balles. La colonne repassa devant la Nativité, où il y eut une halte de quelques minutes. La fusillade devint plus intense et, là aussi,
le campement fut complètement abandonné par tous les retardataires. La même opération fut répétée aux vieilles casernes. La traversée de la ville s'effectua au milieu de la population accourue. Seuls, les officiers, les flics et les gendarmes s'étaient terrés. Beaucoup de civils accompagnaient les soldats; quelques-uns s'étaient même armés de fusils. Le désordre était complet ; tous les soldats étaient mélangés et personne ne se reconnaissait la nuit. Dans ce désordre, les clairons et tambours, qui avaient la facilité de se grouper, étaient les véritables chefs. Avec leurs instruments, ils sonnaient des commandements qui étaient à peu près suivis par la masse, autant que le permettaient leur diversité et leur contradiction.
Hors de la ville, la tête de la colonne s'arrête sur un pont. Le caporal qui avait conseillé de prendre des cartouches, monte sur le parapet et demande à la colonne de s'arrêter pour attendre les retardataires et permettre le groupement. Il prie les camarades de cesser de tirer et de conserver leurs munitions pour des besognes plus utiles. En quelques mots, il leur dit que s'ils ne doivent pas se livrer à des provocations inutiles, ils doivent se tenir prêts à se défendre et défendre au besoin la population.
Il remercie les civils de bonne volonté qui ont aidé les soldats à commencer ce mouvement et veulent bien leur continuer leur concours. Enfin, il demande aux soldats de se grouper par compagnie pour se reconnaître et se sentir les coudes et propose de nommer un comité composé de deux hommes choisis dans chaque compagnie pour examiner la situation et prendre une décision à toute éventualité. Il demande qu’on apporte d’autres propositions. Un soldat propose par l'intermédiaire du caporal de former une arrière-garde d'hommes énergiques qui empêcheront toute désertion. Le silence était devenu absolu. Il était minuit et demi. La fin de la harangue du caporal fut accueillie par des applaudissements qui détonnaient étrangement dans ces circonstances.
Des groupes de retardataires s'étaient joints à la masse. On se remet en marche en se triant. Les compagnies partent dans l'ordre en laissant entre elles un intervalle pour mieux faciliter le groupement. Des hommes dévoués se mettent à l'arrière-garde comme cela avait été proposé. À ce moment, on était environ 1.000 et l'ordre était presque parfait. L'on marchait en causant avec animation dans la nuit noire. Vers une heure du matin, à
quelques centaines de mètres de Vias, la «clique» se remet à sonner.
Quelques habitants, ayant eu vent de ce qui se passait à Agde, ne s'étaient pas couchés. Au bruit des tambours et des clairons, ceux qui étaient couchés se levèrent et en un clin d'œil la population fut massée sur la route, au milieu du village où le régiment venait de s'arrêter. On offrit à boire et à manger aux soldats, qui reçurent aussi de chaudes félicitations et des encouragements. Des civils se joignirent à eux et les accompagnèrent jusqu’à Béziers.
On était arrivé à Vias en ordre, on en partit dans le plus grand désordre. Les plus impatients ne firent qu'une courte halte ; d'autres la firent beaucoup plus longue. Le départ eut lieu par petits groupes ou individuellement.
On trouvait des groupes échelonnés sur plusieurs kilomètres, sans qu'on put dire quel était le principal. La fatigue commençait à se faire sentir. La plupart n'avaient dormi que quelques heures depuis trois nuits. La marche se ralentissait et la tête faisait des pauses fréquentes pour attendre ceux qui étaient en arrière. À chacune de ces pauses, des soldats s'endormaient sur le bord de la route et il fallait les secouer pour les faire partir. A l'aube, après un laborieux rassemblement, le régiment se retrouvait dans un ordre relatif, à environ dix kilomètres de Béziers. L'on reprit la proposition de former un Comité de deux membres par compagnie ; elle reçut son exécution, mais les hommes nommés le furent au hasard. Ils tinrent une assez longue délibération au cours de laquelle on débattit des conditions de la reddition : 1° Pas de punitions ; 2° le régiment ne changerait pas de garnison; 3° les autres régiments seraient retirés du Midi. On avait admis au préalable que le gouvernement prendrait de telles mesures pour arrêter la marche sur Narbonne, que le résultat de la mutinerie se déciderait très probablement à Béziers. Par la suite ce comité n'eut aucune influence et son existence s'arrêta là. Pendant qu'on délibérait, le jour s'était levé et un peu d'entrain succédait à l'engourdissement de la nuit. On allait maintenant agir au grand jour. Les craintes du début s'étaient évanouies. Les cartouches gonflant les cartouchières et le grand nombre des camarades donnaient du courage à tous. Malgré de nombreuses défections à Vias, on se trouvait encore au moins 800. L'on se remit en marche pleins de résolution et d'espoir. Quelques éclaireurs précédaient la colonne à deux cents ou trois cents mètres. À un tournant de la route, ils se trouvèrent en présence d'un assez fort détachement de gendarmerie à cheval ; un gradé vint leur intimer l'ordre de s'arrêter. L'un des soldats répondit en montrant ses cartouches que les gendarmes feraient bien eux-mêmes de s'en retourner.
L'apparition du régiment donna un certain poids à ce conseil : sans attendre d'autres explications, les pandores firent prendre le trot à leurs chevaux et gagnèrent prudemment une bonne distance. Cet incident fit renaître l'enthousiasme. En voyant fuir la « force publique» les mutins prirent conscience de leur force. De la première fois ils se sentirent libres, hors des mailles de a loi.
L'on marchait à une bonne allure, comme si on eut voulu ne pas laisser aux gendarmes le temps de se ressaisir.
Soudain apparaissent au loin les uniformes bleus et rouges de fantassins : Des Soldats ! Le 81° ! Un peu d’étonnement et d’anxiété peut-être se manifeste : « Comment, on ose envoyer des soldats »contre nous ? Sachant que nous sommes armés! Veut-on un » carnage ? Non, ils ne peuvent pas marcher contre nous, ils ne »tireront pas! Et puis, s'ils tirent, on verra bien!»
Une sorte de défi passa sur la colonne, on accéléra encore l'allure, tandis que la clique sonnait le pas de charge. Le 81° n'était pas au complet, il était numériquement plus faible que le 17°. Il avait pris position à l'intersection de la route d'Agde à Béziers avec le chemin du village à la gare de Villeneuve-les-Béziers, for-
mant un angle droit dans lequel les mutins allaient s'engager et qui devait ensuite les envelopper.
Le 81° avait baïonnette au canon. Presque tous les hommes du 17° avaient chargé leurs armes. Beaucoup mirent aussi baïonnette au canon. Ils étaient attentifs, prêts à répondre à une attaque, mais ne voulant pas la provoquer.
La colonne arriva à hauteur du 81° à une allure très vive et continua sans hésitation à marcher sur le côté de la route laissé libre, vérifiant ainsi les prévisions du général Lacroisade.
Les mutins furent d'ailleurs bientôt rassurés par l'attitude des soldats du 81°. Ils avaient baïonnette au canon, mais beaucoup pâles et tremblants pouvaient à peine tenir leur arme tellement stupéfaits par le spectacle de cette troupe sans chefs, passant devant eux comme une trombe, leur jetant au visage des injures, des défis, ou des invitations à les suivre.
Il était facile de lire dans le regard de beaucoup d'hommes du 81° des encouragements et leur vif regret de ne pouvoir ou de n'oser suivre les révoltés. Quelques-uns manifestèrent même, en faisant quelques pas vers eux, leur intention de se joindre aux mutins, mais ceux-ci ne firent rien pour aider et, voyant qu'ils n'étaient pas suivis, ils reprirent leur place dans le rang.
Les officiers supérieurs à cheval observent le mouvement, l'opération semble réussir, il n’y a plus qu’à donner l'ordre au 81° de rabattre les ailes, et les insurgés sont pris. Mais le morceau ne sera-t-il pas trop gros‘? Le pas de charge redoublé et la tête de la colonne va atteindre le sommet de l'angle où sont massés une compagnie du 8l* et les gendarmes qui, tout à l'heure, fuyaient si bravement. Les hommes du 17° avancent toujours et ne paraissent pas voir la barrière qui se dresse devant eux. Les premiers rangs ont tous la baïonnette au canon. Voudraient-ils s'arrêter qu'ils ne le pourraient pas, poussés qu'ils sont par ceux qui suivent, qui marchent sur leurs talons. C'est le moment d'ordonner le mouvement enveloppant. Le lieutenant-colonel du 81° court transmettre l'ordre, quand un coup de fusil part. Immédiatement une salve crépite, subite, inattendue. L'effet est prodigieux : le lieutenant-colonel s'arrête, figé au sol, sans un mouvement, passant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Un commandant saute prestement derrière son cheval, l'instinct de la conservation parlant plus haut que le devoir. Les soldats du 81° massés sur la route, en avant du 17°, abasourdis par cette décharge imprévue, sont rappelés à la réalité par une pluie de menues branches tombant des platanes, attestant la bonne qualité des munitions. Avec la rapidité d'un éclair, ils disparaissent tous dans les vignes, on ne voit plus un képi. Les pandores, à qui leurs canassons ne permettaient pas une fuite rapide, s'écrient : « Ne tirez pas, nous sommes des pères de famille.» Et ils se rangent précipitamment au bord de la route. Pour un peu ils auraient rendu les honneurs. La route s'ouvre, large et libre, et le 17° poursuit sa marche. Vers le milieu de la colonne, des soldats du 17°, ignorant d'où était partie la fusillade, s'étaient rapidement déployés dans les vignes ; ils reprennent leur place en voyant de quel côté sont les fuyards. Quand les officiers sont revenus de leur émoi, ils tiennent rapidement conseil et l'un d'eux proposa, paraît-il, de faire tirer sur les mutins par les soldats qui restaient. L'attitude de ceux-ci ne permettait pas de s'arrêter à ce
moyen extrême. L'issue d'ailleurs n'en pouvait être douteuse. Les hommes du 17° étaient trop disposés à se défendre et ceux du 81° à fuir.
Le général Lacroisade vient alors seul, à cheval, en tête de la colonne pour parlementer. Tout d’abord la clique continue à battre, ne lui permettant pas de se faire entendre. Enfin, après l'avoir exaspéré un moment, devant l'impuissance de cet homme seul, on consent à l'écouter, et la charge cesse. Néanmoins on marche toujours à une bonne allure. Le général essaie d’abord de l'intimidation ; un tollé de protestations et d'injures l'édifie sur l’efficacité de ce moyen : il prie alors, supplie même, touche toutes les fibres du sentiment et de la raison sans aucun succès. Ce chef singulier, qui conduit une autre troupe contre ses soldats, vient hypocritement les appeler « ses enfants ».
À chacune de ses tentatives, vingt voix lui-répondent à la fois et les mots de « Assassins », « Narbonne » sont ceux qui reviennent le plus souvent. D'autres soldats se plaignent de la dureté de la discipline, de la mauvaise nourriture, etc., toute la kyrielle des réclamations ordinaires y passe. Naturellement, le général feint de les entendre pour la première fois et promet d'y faire droit à condition qu'on veuille bien rentrer au bercail, à quoi de multiples voix répondent : « Trop tard!»
Devant son insuccès il va renouveler sa tentative au milieu et en queue de la colonne, revient en tête; partout il se heurte à ce grief sans réplique : « On assassine nos parents à Narbonne », agrémenté de termes peu diplomatiques. C'était plus que n'en pouvait supporter l'homme autoritaire et dur qu'était le général Lacroisade. Pâle de rage, dévorant sa colère, pris d’un tremblement nerveux, il paraissait souffrir horriblement de son impuissance et de son humiliation.
Les soldats comparaient son attitude présente avec sa superbe de quelques jours auparavant, lors d'une revue ; ils jouissaient de son humiliation qui était leur vengeance, de sorte que quand il s'écria : « Tuez-moi, plutôt», de nombreuses voix répondirent : « Non, non!» et quelqu'un ajouta : « Nous ne sommes pas des assassins, nous ! »
. J se résigna alors à sa défaite et regrettant certainement ses inutiles supplications, il retourna prendre le commandement du 81°. Le 17‘, sûr dès ce moment de ne plus rencontrer d'obstacle, continua sa marche sur Béziers avec un entrain croissant. Quelques soldats avaient les pieds ensanglantés et eussent refusé de faire un pas s'il se fût agi d'un exercice, mais à ce moment ils ne sentaient pas leur douleur.
L'entrée dans Béziers fut triomphale. La sonnerie de la charge retentit à nouveau, excitant la curiosité de la population, curiosité mêlée d'appréhension, car la veille encore le 81° avait été appelé à contenir une importante manifestation qui avait provoqué quelques bagarres. Un immense étonnement saisit les habitants à la vue de ces soldats en désordre, les yeux hagards, sales, couverts de poussière, pâles d’insomnie et d'exaltation, dont beaucoup avaient la crosse en l'air.
On reconnaît aussitôt le 17° qui était lâchement parti trois jours auparavant, qu'on avait renié, mais qui revenait fièrement, réhabilité, au milieu de cette population qu'il ne reniait pas, lui. Alors, ce sont des applaudissements frénétiques, impuissants cependant à traduire les sentiments de la foule devant ce spectacle inédit; beaucoup de femmes, sans savoir pourquoi éclatent en sanglots et, gagnés par la contagion, des hommes les imitent ; quelques soldats aussi ont les larmes aux yeux, larmes de joie pure, causée par l'accueil de la population et la vive satisfaction de n'avoir pas hésité entre le « devoir » qui ordonnait de se taire devant les fusillades des siens, et celui qui ordonnait de venir les défendre. On monte les allées Paul-Riquet, maintenant tous les soldats ont la crosse en l'air. Le spectacle est magnifique, on ne voit qu'une forêt de crosses sur toute la largeur des allées.
Quelques soldats ont entonné l'Internationale, mais ce chant s'éteint, étranglé en quelque sorte par l'émotion. Ivres de plaisir, les soldats ont cessé leurs conversations, ils n'échangent plus que des regards où se mêle la joie du succès, du triomphe et l’admiration d'eux-mêmes. Par toutes les rues adjacentes la population accourt; chacun a quité ses occupations et est venu dans sa tenue du moment, ceux qui ont été surpris au lit, hommes ou femmes, apparaissent en chemise sur les balcons et partout la même émotion s'étend. Seuls quelques bourgeois apeurés, se demandant si ce n'est pas le commencement de la fin, se terrent après avoir aperçu les insurgés.
mutins, voulant jouir de leur triomphe, décrivent un crochet dans la ville avant de venir s'installer sur les allées. On passe aux halles. Les vendeuses invitent les soldats à puiser dans leurs denrées.
A la mairie est arboré le drapeau tricolore.
Par ironie ou par habitude, les clairons sonnent au drapeau. Tous les mutins rassemblés sur place lèvent aussi haut que possible leur crosse devant le drapeau qui n'a jamais reçu de pareils honneurs. Cette manifestation ayant eu du succès est répétée une deuxième fois. L'on revient prendre place sur les allées qui sont déjà pleines de monde. En un clin d'œil toute la ville s'y porte. Chacun veut recevoir de la bouche des mutins le récit des événements de la nuit. Les soldats sont absorbés par la population. Le désordre est indescriptible, vainement les clairons sonnent le rassemblement. Les conversations sont trop animées pour qu’on y prête beaucoup d'attention. Il semble n'y avoir plus aucune cohésion entre les mutins. Un caporal monte sur un banc et engage ses camarades à se reposer afin de ne pas être exténués le soir. On apporte des cordes qui, tendues entre les arbres, forment une barrière. On apporte également de la paille et quelques hommes commencent à s'y étendre. Mais c'est en vain, que pendant des heures ils essaieront de se reposer. Le public franchit sans cesse les cordes malgré l'opposition de quelques soldats qui se sont institués les gardiens de leurs camarades. Un officier supérieur en civil du 13° chasseurs vient exhorter les soldats au calme. On discute un moment avec lui et on finit par l'expulser. La délégation remplaçant le conseil municipal démissionnaire vient proposer aux mutins de se rendre en leur donnant l'assurance de la part de Clemenceau qu’il n'y aurait aucune punition. On répond en posant toutes les conditions arrêtées le matin. Beaucoup ne
veulent pas discuter et veulent absolument qu'on se prépare à continuer la marche sur Narbonne. On propose alors aux soldats d'entrer au théâtre, cela provoque de vives discussions. Quelquesuns voudraient accepter, la plupart craignent un piège et refusent, finalement on décide de rester là. On apporte des vivres en quantité et un grand nombre de soldats se restaurent, on fait des quêtes dont on remet le produit au hasard. Beaucoup voudraient refuser ces dons, mais ils n'est pas possible de le faire devant l'insistance des quêteurs et la convoitise de quelques soldats. Ce qui est centralisé est partagé entre toutes les compagnies pour être ensuite distribué aux hommes. Quelques compagnies firent par la suite parvenir leur quote parte au Comité d’Argeliers.
C'est maintenant un défilé de parents qui viennent reconnaître leurs enfants parmi les mutins. Il en vient de tous les villages environnants où la nouvelle de la mutinerie,est parvenue. L'attitude des parents est très variée. La plupart croyant leurs fils en danger les prient de venir avec eux ; quelques-uns acceptent, d'autres refusent de quitter leurs camarades. D’autres parents, au contraire, engagent leurs enfants à faire leur devoir et restent eux-mêmes parmi les mutins, prêts à courir les mêmes dangers. Un père désespéré d'apprendre que son fils est resté à Agde se répand en malédictions contre lui. Beaucoup de mutins, très flattés dans leur amour-propre, donnent libre cours à leur naturelle vantardise de méridionaux et affichent une grande résolution, montrent leurs cartouches, approvisionnent leurs fusils et semblent désirer la venue d’un ennemi. Aussi le public at-il l'impression que de graves événements vont se produire.
Une centaine de soldats avaient déjà quitté leurs camarades à l'arrivée sur les Allées; un certain nombre même, ayant suivi jusque-là à leur corps défendant, allèrent se constituer prisonniers à la caserne.
À chaque instant cependant, des soldats acceptaient d'aller prendre chez eux ou dans les maisons amies, le repos qu'ils ne pouvaient goûter là au milieu de cette foule mouvante, secoués par de continuelles alertes. Beaucoup même de ceux qui s'étaient montrés les plus résolus à rester là, finissaient par trouver leur présence inutile et se laissaient tenter par l'hospitalité de leur famille ou d'un ami. Le régiment fondait peu à peu. La fatigue que provoquait ces désertions pesait lourdement sur ceux qui restaient et progressivement tous commençaient à s'assoupir.
Soudain, vers 2 heures de l'après-midi, un cri d'alerte se répète vivement : «Les gendarmes ! les gendarmes!» En un clin d'œil, tous les soldats sont debout et immédiatement la fusillade crépite. On tire en l'air, sans trop savoir où sont les gendarmes, on ne voit rien. Un escadron de gendarmerie vient, paraît-il, de traverser le bas des allées. Au bruit de la fusillade, les allées tout à l'heure pleines de monde, deviennent désertes comme par enchantement.
Le champ de tir est déblayé et les soldats, baïonnette au canon se forment en ligne, sans aucun commandement, comme pour repousser une attaque de cavalerie. Naturellement, aucun cavalier ne se montre et les mutins, fouettés par cette fausse alerte, se mettent à discuter sur la situation. Malheureusement,
beaucoup de militants de la première heure se sont tellement dépensés la nuit précédente, qu'ils sont devenus totalement aphones et ne peuvent plus intervenir utilement. L'incident de tout à l'heure a eu un curieux résultat : tirés brusquement de leur assoupissement par les coups de feu, en constatant le petit nombre de camarades restant (ils étaient environ 300 à 400) un certain nombre les quittèrent à ce moment, tandis que d'autres, plus nombreux, qui les avaient quittés auparavant, attirés par le bruit de la salve, accouraient prendre place parmi eux.
Le même mouvement de flux et de reflux se produisit parmi la population et l'animation devint bientôt aussi considérable que le matin, c'est alors qu'apparaît le Comité d'Argeliers. Successivement deux orateurs prennent la parole pour engager les soldats à ne pas provoquer d'effusion de sang. Ceux-ci sont divisés ; les uns sont furieux, les autres découragés d'avoir été lâchés par leurs camarades.
Les premiers veulent assouvir leur dépit à coups de fusils, les autres sont disposés à capituler. Le caporal qui a plusieurs fois pris la parole, incapable maintenant de se faire entendre, prend place sur le banc à côté de l’orateur du Comité d’Argeliers et lui fait dire en son nom qu'il engage ses camarades à se rendre ; mais seulement sous la promesse formelle qu'aucune punition ne sera infligée. Cette proposition paraît favorablement accueillie. Le caporal se met à la tête des mutins qui, malgré une vive opposition d'une partie de la population et de quelques-uns d’entre eux se mettent en marche vers le domicile du général Lacroisade pour lui arracher la promesse qu'il n'y aura pas de punitions. Le général Lacroisade est au quartier général. Des civils vont le chercher et l'amènent au milieu des soldats. Il paraît encore en proie à son émotion du matin. Il promet d'oublier les injures qu'il a reçues et d'intercéder en faveur des mutins, mais ne fait pas de promesses formelles.
Malgré cela, les soldats absolument désemparés le suivent à la caserne. Au moment d'en franchir le seuil, cependant, sous les efforts de la population, ils se ressaisissent et s'arrêtent. Les membres du Comité d'Argeliers qui ont conseillé la reddition annoncent l'arrivée du général Baïlloud, commandant le corps d'armée, et conseillent d'attendre.
Les mutins quittent les abords de la caserne et vont se masser sur la place Garibaldi. Pendant ces diverses pérégrinations, des groupes de soldats se sont détachés, épuisés par la fatigue, jetant le manche après la cognée et se désintéressant de la suite des événements. D'autres soldats, au contraire, ayant pris quelque repos, viennent remplir les vides causés par ces départs. Sur la place Garibaldi on parvient tant bien que mal à se reformer et à donner encore l'impression de la cohésion quand arrive le général Baïlloud. Il prononce une harangue chair et poisson où il parle de la patrie, de la guerre de 1870, toutes choses fort indifférentes à ses auditeurs. Cependant, comme la plupart sont arrivés au terme de la résistance possible, sous le coup du fatalisme amené par l'excès de fatigue, ils suivent le général à la caserne. Une deuxième fois, ils sont arrêtés par la population et le Comité d'Argeliers intervient à nouveau activement pour obtenir les pro: messes demandées. Enfin, l'un de ces Messieurs agite un papier
que vient de signer le général Bailloud, par lequel il promet sur ses galons qu'aucun soldat ne sera puni individuellement. Il ajoute ue les mutins seront libres jusqu’au lendemain matin 7 heures. eaucoup entrent alors, forment les faisceaux dans la cour et ressortent sans armes. Un officier, placé près de la sortie, reçoit les cartouches qu'on veut bien lui donner ; mais la plupart des mutins les gardent, lorsqu'ils ne les ont pas laissées entre les mains des civils. Les officiers, paternes, ne font aucune observation, afin de ne pas empêcher les hésitants d'entrer. En voyant sortir leurs camarades, presque tous se décident à déposer leur équipement pour aller prendre enfin un repos bien gagné. Certains cependant se retirent en emportant leurs armes. La population commente ce résultat qui est généralement jugé satisfaisant. Elle fait fête aux mutins et ceux des villages un peu éloignés qui ne vont pas passer la nuit chez eux trouvent la plus large hospitalité. Le lendemain, un train spécial ramenait le 17° à Agde, à l'effectif de 500 hommes environ.
Les mutins rentrèrent à la caserne Mirabel la tête haute, en vainqueurs, au désespoir des officiers qui étaient humiliés par cette attitude mais ne pouvaient rien dire. Une centaine étaient rentrés la veille et une centaine rentrèrent individuellement dans la matinée. Ils se montraient très fiers de leur mouvement et étaient disposés à recommencer à la moindre menace de répression. Ceux, au contraire, qui n'y avaient pas pris part, étaient honteux et regrettaient vivement leur conduite. Ils cherchaient tous leur excuse dans l'impossibilité matérielle où ils s'étaient trouvés de suivre leurs camarades.
D'une manière générale on était très satisfait d’avoir pris un autre prétexte que le changement de garnison, ce qui permettait de partir sans que ce départ fut une capitulation et, au fond, beaucoup étaient enchantés d'aller voir d'autres pays.
Le voyage fut très gai et les mutins s’enthousiasmaient aux acclamations qui les accueillaient sur leur passage. Ils manifestaient leur satisfaction en attachant des fleurs ou du feuillage aux portières du train qui les emmenait.
Mais, à mesure que s'estompa le souvenir de cette journée glorieuse et que le joug de la discipline redevint pesant, leur fierté se changea en vifs regrets de n'avoir pas profité de la force que leur avait donné leur audace éphémère pour faire une hécatombe de tous ces politiciens et galonnés qui les avaient bernés et asservis.
L'enseignement qui se dégage de la mutinerie du 17°, c'est que la discipline est une force illusoire qui se réduit en poussière dès qu'on la secoue ; c'est que l'armée est le meilleur milieu de propagande antimilitariste et l'exemple le meilleur moyen de persuasion. Elle est enfin une démonstration éclatante de l'influence prépondérante d'une minorité énergique.
Il est profondément regrettable que les «meneurs » soient restés obscurs et anonymes et qu'aucun d'eux n'ait émergé audessus de la masse. Il eût pu, comme pour la prise de la poudrière, rallier les hésitants dans les moments d'indécision et maintenir la cohésion indispensable pour une action suivie. Il est
surtout déplorable que les militants se soient ignorés avant l'action et n'aient pu élaborer une entente préalable qui aurait servi à maintenir cette cohésion. D'où découle la nécessité, pour ceux qui sont convaincus qu'une insurrection militaire est indispensable pour assurer le succès de la révolution sociale et doit par conséquent être facilitée, d'étudier les moyens de faire reconnaître et mettre en relation entre eux les antimilitaristes qui sont à la caserne.
J. M. Caporal à la 3° Compagnie.
Gloire au 17°
(1907) - (Montehus)
Légitime était votre colère
Le refus était un grand devoir
On n'doit pas tuer ses père et mère Pour ies grands qui sont au pouvoir Soldats votre conscience est nette
On n’se tue pas entre Français Refusant d’rougir vos baïonnettes Petits soldats, oui, vous avez bien fait !
Refrain
Salut, salut à vous
Braves soldats du 17°
Salut, braves pioupious
Chacun vous admire et vous aime Salut, salut à vous
A votre geste magnifique
Vous auriez en tirant sur nous Assassiné la République
Comme les autres vous aimez la France J'en suis sûr, même, vous l’aimez bien Mais sous votre pantalon garance
Vous êtes restés des citoyens!
La patrie c'est d'abord sa mère
Celle qui vous a donné le sein
Et vaut mieux même aller aux galères Que d'accepter d'être son assassin
Espérons qu'un jour viendra en France Où la paix, la concorde régnera
Ayons tous au cœur cette espérance Que bientôt ce grand jour viendra Vous avez jeté la premièr’ graine Dans le sillon d'l'humanité
La récolte sera prochaine
Et ce jour-là vous serez tous fêtés.
1. Note : et non pas : «bat un cœur républicain» comme on le chante parfois.
Réf. : Chansons « Contre» — Disques Vogue — Collection Loisirs (Florilège de la chanson populaire française n° 11)
Acuvé D'IMPRIMER EN AVRIL 1970, SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE CH. CORLET, 22-26, RUE DE VIRE, A 14-CONDÉ-SUR-NOIREAU DÉPÔT LÉGAL : 2° TRIMESTRE 1970 N° IMPRIMEUR : 8078. N° ÉDITEUR : 342 PREMIER TIRAGE : 5.000 EXEMPLAIRES
la joie de lire NA | odé. 6e Cepe 15 991 47