La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cahiers rouges, série classiques

La nature de l’Etat soviétique

· Cahiers rouges, série classiques, n° 2, janvier 1970 · 19 682 mots

Sommaire (d'après RaDAR)
  • Bolchevisme ou stalinisme
  • Le régime communiste aux USA
  • Bonapartisme bourgeois ou bonapartisme soviétique
  • L’Etat ouvrier, Thermidor et bonapartisme

Texte obtenu par reconnaissance optique des numérisations de RaDAR, non relu : il contient des erreurs, et les intertitres sont repérés automatiquement. En cas de doute, la numérisation fait foi.

Page 1 de la numérisation

_Jéon |s#id

de ePEtat soviétique

Page 2 de la numérisation

DANS LES CAHIERS « ROUGE »

1. Eléments de théorie économique marxiste 2. La médecine confisquée

3. De la bureaucratie

. K. MODZELEWSKY, J. KURON : : Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais

5. L'intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ?

Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale !

67. I. Théorie et système d'organisation 89. II. De l'internationalisme à l'Internationale 10-11. III. Diaiectique des secteurs d'intervention

12. Le deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant

13. Pédagogie et Crise de la Bourgeoisie

SERIE CLASSIQUES

1. Léon Trotsky, Nature de l'Etat soviétique

2. Léon TRoTsky, La révolution permanente en Russie

SERIE « MARX OU CREVE »

1. Marxisme et petite-bourgeoisie

2. Denise AVENAS, Economie et politique dans la pensée de Trotsky

Page 3 de la numérisation

Bolchévisme ou stalinisme

Les époques réactionnaires comme la nôtre, non seulement désagrègent et affaiblissent la classe ouvrière en isolant son avant-garde, mais aussi abaissent le niveau idéologique général du mouvement en rejetant la pensée politique loin en arrière, à des étapes dépassées depuis longtemps. Dans ces conditions, la tâche de l'avant-garde est avant tout de ne pas se laisser entraîner par le reflux général. Il faut aller contre le courant. Si le rapport défavorable des forces ne permet pas de conserver les positions politiques précédemment occupées, il faut se maintenir au moins sur les positions idéologiques, car c'est en elles qu'est concentrée l'expérience chèrement payée du passé. Une telle politique apparaît aux yeux des sots comme du «sectarisme ». En réalité elle ne fait que préparer un nouveau bond gigantesque en avant, avec la vague de la prochaine montée historique.

REACTION CONTRE LE MARXISME ET LE COMMUNISME

Les grandes défaites politiques provoquent inévitablement une révision des valeurs qui s'accomplit, en général, dans deux directions. D'une part, enrichie de l'expérience des défaites, la véritable avant-garde, défendant avec becs et ongles la pensée révolutionnaire, s'efforce d'en éduquer de nouveaux cadres pour les futurs combats de masses. D'autre part, la pensée des routiniers, des centristes, des dilettantes, effrayée par les défaites, tend à renverser l'autorité de la tradition révolutionnaire et, sous l'a parence de la recherche d'une « vérité nouvelle », à revenir loin en arrière.

On pourrait apporter quantité d'exemples de réaction idéologique qui prend le plus souvent la forme de la prostration. Toute la littérature de la Il° et de la III° Internationales, comme celle de leurs satellites de Londres consiste au fond en exemples de ce genre. Pas une trace d'analyse marxiste. Pas un mot nouveau sur l'avenir. Rien que clichés, routines, mensonges et, avant tout, souci de sauvegarder sa situation bureaucratique. I suffit de dix lignes de quelque Hilferding ou Otto Bauer pour sentir le relent de la pourriture. Des théoriciens du Comintern, il vaut mieux ne rien dire. Le célèbre Dimitrov est ignorant ct banal comme un petit épicier. La pensée de ces gens est trop paresseuse pour renier le marxisme; ils le prostituent. Mais ce ne sont pas eux qui nous intéressent actuellement. Venons-en aux « novateurs ».

L'ancien communiste autrichien Willi Schlamm a consacré aux

Page 4 de la numérisation

Procès de Moscou un petit livre, sous le titre expressif de Dictature du Mensonge. Schlamm est un journaliste talentueux, dont l'intérèt est surtout dirigé vers les questions du jour. La critique des falsifications de Moscou, de même que la mise à nu de la mécanique psychologique des « aveux volontaires », sont, chez Schlamm, excellentes. Mais il ne se contente pas de cela. Il veut créer une nouvelle théorie du socialisme qui assurerait, à l'avenir, contre les défaites et les falsifications. Mais comme Schlamm n'est nullement un théoricien et qu'il est même, semble-t-il, assez peu familiarisé avec l'histoire du développement du socialisme, il revient complètement, sous l'apparence d'une découverte nouvelle, au socialisme d'avant Marx et, qui plus est, à sa variété allemande, c'est-à-dire la plus arriérée, la plus douçâtre et la plus fade. Schlamm renonce à la dialectique, à la lutte des classes sans même parler de la dictature du prolétariat. La tâche de la transformation de la société se réduit pour lui à la réalisation de quelques vérités « éternelles» de la morale dont il s'apprête à imprégner l'humanité dès maintenant, sous le régime capitaliste. Dans la revue de Kerensky, Novaia Rossia (vieille revue provinciale russe qui se publie à Paris) la tentative de Willi Schlamm de sauver le socialisme par une inoculation de lymphe morale est recueillie non seulement avec joie, mais encore avec fierté : selon la juste conclusion de la rédaction, Schlamm arrive aux principes du socialisme vrai-russe qui, il y a longtemps déjà, avait opposé à la sèche et rude lutte des classes les principes de la foi, de l'espoir et de l'amour. Certes, la doctrine originale des « socialistes-révolutionnaires » russes représentait dans ses prémisses théoriques uniquement un retour au socialisme de l'Allemagne d'avant Marx. Il serait cependant trop injuste d'exiger de Kerensky une connaissance plus intime de l'histoire des idées que de Schlamm. Beaucoup plus important est le fait que le Kerensky, qui se solidarise avec Schlamm, fut, en tant que chef du gouvernement, l'initiateur des persécutions contre les bolchéviks comme « agents de l'Etat-Major allemand », c'est-à-dire qu'il organisa les mêmes falsifications contre lesquelles Schlamm mobilise maintenant des absolus métaphysiques mangés aux mites.

Le mécanisme psychologique de la réaction intellectuelle de Schlamm et de ses semblables est fort simple. Pendant un certain temps, ces gens ont participé à un mouvement politique qui jurait par la lutte des classes et, en paroles, invoquait la dialectique matérialiste. En Autriche, comme en Allemagne, cela se terminait par une catastrophe Schlamm tire la conclusion sommaire : voilà à quoi ont conduit la lutte des classes et la dialectique. Et comme le nombre des découvertes est limité par l'expérience historique et... par la richesse des connaissansces personnelles, notre réformateur, dans sa recherche d'une nouvelle foi, a rencontré une vieillerie rejetée depuis longtemps qu'il oppose bravement, non seulement au bolchévisme, mais au marxisme.

A première vue, la variété de réaction idéologique présentée par Schlamm est trop primitive (de Marx à Kerensky) pour qu'il vaille la peine de s'y arrêter. En réalité, elle est cependant extrêmement instructive : précisément grâce à son Caractère primitif, elle représente le dénominateur commun de toutes les autres formes de réaction avant tout de celle qui s'exprime par un renoncement en bloc au bolchévisme.

Page 5 de la numérisation

RETOUR AU MARXISME

Dans le bolchévisme, le marxisme a trouvé son expression historique la plus grandiose. C'est sous le drapeau du bolchévisme que fut remportée la première victoire du prolétariat et fondé le premier Etat Ouvrier. Aucune force n'effacera plus ces faits de l’histoire. Mais comme la Révolution d'Octobre a conduit au stade présent, au triomphe de la bureaucratie, avec son système d'oppression, de spoliation et de falsifications, à la dictature du mensonge, selon la juste expression de Schlamm, de nombreux esprits formalistes et superñciels inclinent à la conclusion sommaire qu'il est impossible de lutter contre le stalinisme sans renoncer au bolchévisme. Schlamm, comme nous le savons déjà, va plus loin : le bolchévisme qui a dégénéré en stalinisme est lui-même sorti du marxisme. Impossible, par conséquent, de lutter contre le stalinisme en restant sur les bases du marxisme. Des gens moins conséquents, mais plus nombreux, disent au contraire : « Il faut revenir du bolchévisme au marxisme.» Par quelle voie? À quel marxisme? Avant que le marxisme « ait fait banqueroute», sous la forme du bolchévisme, il était allé à l'effondrement sous la forme de la social-démocratie. Le mot d'ordre « Retour au marxisme » signifie ainsi un bond par-dessus l'époque de la II° et III° Internationales. à la Ir Internationale. Mais celle-ci aussi, en son temps, fut vouée à la défaite. C'està-dire qu'il s’agit à la fin des fins de revenir. aux œuvres complètes de Marx et Engels. Ce bond, on peut le faire sans sortir de son cabinet de travail, et sans même quitter ses pantoufles. Mais comment passer ensuite de nos classiques (Marx est mort en 1883, Engels en 1895) aux tâches de l'époque nouvelle en laissant de côté une lutte théorique ou politique de plusieurs dizaines da’nnées, lutte qui comprend aussi le bolchévisme et la Révolution d'Octobre ? Aucun de ceux qui proposent de renoncer au bolchévisme comme tendance historiquement « banqueroutière» n'a indiqué de nouvelles voies. Les choses se réduisent ainsi à un simple conseil d'étudier le Capital. Contre cela, rien à objecter. Mais les bolchéviks aussi ont étudié le Capital, et même passablement. Cela n'a cependant pas empêché la dégénérescence de l'Etat Soviétique et la mise en scène des Procès de Moscou. Que faire alors ?

Est-il vrai poutant que le stalinisme représente le produit légitime du bolchévisme, comme le croit toute la réaction, comme l'affirme Staline lui-même, comme le pensent les menchéviks, les anarchistes et quelques doctrinaires de gauche qui se jugent marxistes ? « Nous l'avions toujours prédit, disent-ils, ayant commencé avec l'interdiction des autres partis socialistes, avec l'écrasement des anarchistes, avec l'établissement de la dictature des bolchéviks dans les soviets, la Révolution d'Octobre ne pouvait manquer de conduire à la dictature de la bureaucratie. Le stalinisme est, à la fois, la continuation et la faillite du léninisme. »

LE BOLCHEVISME EST-IL RESPONSABLE DU STALINISME ?

L'erreur de ce raisonnement commence avec l'identification

Page 6 de la numérisation

tacite du bolchévisme, de la Révolution d'Octobre et de l'Union Soviétique. Le processus historique, qui consiste dans la lutte des forces hostiles, est remplacé par l'évolution du bolchévisme dans le vide. Cependant le bolchévisme est seulement un courant politique, certes étroitement lié à la classe ouvrière, mais non identique à elle. Et, outre la classe ouvrière, il existe en URSS. pis de cent millions de paysans, de nationalités diverses, un éritage d'oppression, de misère et d'ignorance.

L'Etat créé par les bolchéviks reflète, non seulement la pensée et la volonté des bolchéviks, mais aussi le niveau culturel du pays, la composition sociale de la population, la pression du pe barbare et de l'impérialisme mondial, non moins barbare.

eprésenter le processus de dégénérescence de l'Etat Soviétique comme l'évolution du bolchévisme pur, c'est ignorer la réalité sociale au nom d'un seul de ses éléments isolé d'une manière purement logique. Il suffit au fond de nommer cette erreur élémentaire par son nom pour qu'il n'en reste pas trace.

Le bolchévisme lui-même, en tout cas, ne s'est jamais identifié ni à la Révolution d'Octobre, ni à l'Etat Soviétique qui en est sorti. Le bolchévisme se considérait comme un des facteurs de l'histoire, son facteur « conscient », facteur très important mais nullement décisif. Nous voyons le facteur décisif — sur la base donnée des forces productives — dans la lutte des classes, et non seulement à l'échelle nationale, mais aussi internationale.

Quand les bolchéviks faisaient des concessions aux tendances petites-bourgeoises des paysans, qu'ils établissaient des règles strictes pour l'entrée dans le parti, qu'ils épuraient le parti des éléments qui lui étaient étrangers, qu’ils interdisaient les autres partis, qu'ils introduisaient la N.E.P., qu'ils en venaient à céder des entreprises sous forme de concessions ou qu’ils concluaient des accords diplomatiques avec des gouvernements impérialistes, eux, bolchéviks, tiraient des conclusions particulières de ce fait fondamental qui leur était clair théoriquement depuis le début même ; à savoir que la conquête du pouvoir, quelque importante qu'elle soit en elle-même, ne fait nullement du parti le maître tout-puissant du processus historique. Certes, après s'être emparé de l'Etat, le parti reçoit la possibilité d'agir avec une force sans précédent sur le développement de la société; mais en revanche lui-même est soumis à une action décuplée de la part de tous les autres membres de cette société. Il peut être rejeté du pouvoir par les coups directs des forces hostiles. Avec des rythmes plus lents de l'évolution, il peut, tout en se maintepant au pouvoir, dégénérer intérieurement. C'est précisément cette dialectique du processus historique que ne comprennent pas les raisonneurs sectaires qui tentent de trouver dans la putréfaction de la bureaucratie staliniste un argument définitif contre le bolchévisme. Au fond, ces Messieurs disent ceci mauvais est le parti révolutionnaire qui ne renferme pas en luimême de garanties contre sa dégénérescence. En face d'un pareil critère, le bolchévisme est évidemment condamné; il ne possède aucun talisman. Mais ce critère lui-même est faux. La pensée scientifique exige une analyse concrète : comment et pourquoi le parti s'est-il décomposé? Jusqu'à maintenant personne n'a donné cette analyse, sinon les bolchéviks eux-mêmes. Ils n'ont nullement eu besoin pour cela de rompre avec le bolchévisme. Au contraire, c'est dans l'arsenal de celui-ci qu'ils ont trouvé tout le nécessaire pour expliquer son sort. La conclusion

Page 7 de la numérisation

à laquelle nous arrivons est celle-ci : évidemment le stalinisme est sorti du bolchévisme; mais il en est sorti d'une façon non pas logique, mais dialectique; non pas comme son affirmation révolutionnaire, mais comme sa négation thermidorienne. Ce n'est nullement une seule et même chose.

LE PRONOSTIC FONDAMENTAL DU BOLCHEVISME

Cependant, les bolchéviks n'ont pas eu besoin des Procès de Moscou pour expliquer, après coup, les causes de la décomposition du parti dirigeant de l'UR.$.S. Ils avaient prévu depuis longtemps la possibilité d'une telle variante de l'évolution, et, d'avance, s'étaient exprimés sur elle. Rappelons le pronostic que les bolchéviks avaient déjà fait, non seulement à la veille de la Révolution d'Octobre, mais déjà un certain nombre d'années auparavant. Le groupement fon ental des forces à l'échelle nationale et internationale ouvre pour le prolétariat la possibilité d'arriver, pour la première fois, au pouvoir dans un pays aussi arriéré que la Russie. Mais le même groupement des forces donne, par avance, la certitude que sans victoire plus ou moins prompte du prolétariat dans les pays avancés, l'Etat ouvrier ne se maintiendra pas en Russie. Le régime soviétique laissé à lui-même tombera ou dégénérera. Plus exactement il dégénérera pour tomber ensuite. Il m'est arrivé personnellement d'écrire plusieurs fois là-dessus, à commencer dès 1905. Dans mon Histoire de la Révolution Russe (cf. l'appendice du dernier tome, « Socialisme dans un seul pays»), il a été rassemblé ce qu'ont dit les chefs du bolchévisme à ce sujet de 1917 à 1923. Tout se réduit à une seule chose : sans révolution en Occident, le bolchévisme sera liquidé, soit par la contre-révolution interne, soit par l'intervention étrangère, soit par leur combinaison. En particulier, Lénine a indiqué, plus d'une fois, que la bureaucratisation du régime soviétique est, non pas une question technique ou organisationnelle, mais le commencement possible d'une dégénérescence de l'Etat ouvrier.

Au XI° Congrès du parti, en mars 1922, Lénine parla sur le soutien qu'au moment de la N.E.P., quelques politiciens bourgeois, en panel Je professeur libéral Oustrialov, s'étaient décidés à offrir à la Russie Soviétique. « Je suis pour le soutien du pouvoir soviétique en Russie, dit Oustrialov, — quoi qu’il soit un cadet, un bourgeois — parce qu'il est entré dans une voie dans laquelle il deviendra un pouvoir bourgeois ordinaire.» Lénine préfère la voix cynique de l'ennemi aux « douces roucoulades communistes ». C’est avec une rude sobriété qu'il avertit le parti du danger : « Des choses telles que celles dont parle Oustrialov sont possibles. Il faut le dire carrément. L'histoire connaît des transionmations de toutes sortes, se reposer sur la conviction, le dévouement et autres excellentes qualités morales, c'est une chose nullement sérieuse en politique. D'excellentes qualités morales existent chez un nombre infime de gens, et ce sont des masses gigantesques qui décident de l'issue historique, masses qui traitent avec fort peu de politesse ce nombre infime de gens, si ces gens ne leur plaisent pas. En un mot : le Parti n'est pas l'unique facteur de l'évolution et, à une grande échelle historique, il n'est pas le facteur décisif.»

Page 8 de la numérisation

« Il arrive qu'une nation conquière une autre nation, continue Lénine au même congrès, le dernier qui se fit avec sa participation… C'est très simple et compréhensif à quiconque. Mais qu'arrive-t-il avec la civilisation de ces nations ? Ici, ce n'est pas aussi simple. Si la nation, qui a fait la conquête, a une civilisation supérieure à la nation vaincue, elle lui impose sa civilisation ; mais si c'est le contraire, il arrive que le vaincu impose sa civilisation au conquérant. N'est-il pas arrivé quelque chose de semblable dans la capitale de la R-S.F.SR. et n'en est-il pas résulté que 4.700 communistes (presque toute une division, et les meilleurs des meilleurs) se sont trouvés soumis à une civilisation étrangère ?» Ceci fut dit au commencement de 1922, et d'ailleurs pas pour la première fois. L'histoire n'est pas faite par quelques hommes, seraient-ils les « meilleurs des meilleurs » ; et, qui plus est, ces « meilleurs » peuvent dégénérer dans le sens d'une civilisation « étrangère » c'est-à-dire bourgeoise. Non seulement l'Etat soviétique peut sortir de la voie socialiste, mais le parti bolchévik aussi peut, dans des conditions historiques défa- «vorables, perdre son bolchévisme.

C'est de la claire compréhension de ce danger qu'est née l'Opposition de gauche, définitivement formée en 1923. Enregistrant de jour en jour des symptômes de dégénérescence, elle s'efforça d'opposer au thermidor menaçant la volonté consciente de l'avantgarde prolétarienne. Cependant ce facteur subjectif s’est trouvé insuffisant. Les «masses gigantesques » qui, selon Lénine, décident de l'issue de la lutte, étaient harassées par les privations dans leur pays et par une trop longue attente de la Révolution Mondiale. Les masses ont perdu courage. La bureaucratie a pris le dessus. Elle maîtrisa l'avant-garde prolétarienne, foula aux pieds le marxisme, prostitua le parti bolchéviste. Le stalinisme fut victorieux. Sous la forme de l'Opposition de gauche, le bolchévisme rompit avec la bureaucratie soviétique et son Comintern. Telle fut la véritable marche de l'évolution.

Certes, dans le sens formel, le stalinisme est sorti du bolchévisme. Aujourd’hui encore, la bureaucratie de Moscou continue à se nommer parti bolchévik. Elle utilise simplement la vieille étiquette du bolchévisme pour mieux tromper les masses. D'autant plus pitoyables sont les théoriciens qui prennent l'écorce pour le noyau, l'apparence pour la réalité. En identifiant stalinisme et bolchévisme, ils rendent le meilleur service aux thermidoriens et, par là, jouent un rôle manifestement réactionnaire.

. Avec l'élimination de tous les autres partis de l'arène politique, les intérêts et les tendances contradictoires des diverses couches de la population devaient, à tel ou tel degré, trouver leur expression dans le parti dirigeant. Au fur et à mesure que le centre de gravité politique se déplaçait de l'avant-garde prolétarienne vers la bureaucratie, le parti se modifiait aussi bien par sa composition sociale que par son idéologie. Grâce à la marche impétueuse de l’évolution, il a subi, au cours des quinze dernières années, une dégénérescence beaucoup plus radicale que la social-démocratie pendant un demi-siècle. L'épuration actuelle trace entre le bolchévisme et le stalinisme, non pas un simple trait de sang, mais tout un fleuve de sang. L'extermination de toute la vieille génération des bolchéviks, d'une partie importante de la génération intermédiaire qui avait participé à la guerre civile et aussi de la partie de la jeunesse qui avait repris le plus

Page 9 de la numérisation

au sérieux les traditions bolchévistes, démontre l’incompatibilité, non seulement politique, mais aussi directement physique du stalinisme et du bolchévisme. Comment donc peut-on ne pas voir cela ?

STALINISME ET « SOCIALISME ETATIQUE »

Les anarchistes, de leur côté, tentent de voir dans le stalinisme le produit organique, non seulement du bolchévisme et du marxisme, mais du «socialisme étatique» en général. Ils consentent à remplacer la patriarcale « fédération des communes libres » de Bakounine par une fédération plus moderne des Soviets libres. Mais ils sont avant tout contre l'Etat centralisé. En effet, une branche du marxisme « étatique », la social-démocratie, une fois arrivée au pouvoir, est devenue une agence déclarée du capital. Une autre a engendré une nouvelle caste de privilégiés. C'est clair, la source du mal est dans l'Etat. Considéré dans une large perspective historique, on peut trouver un grain de vérité dans ce raisonnement. L'Etat, en tant qu'appareil de contrainte, est incontestablement une source d'infection politique et morale. Cela concerne aussi, comme le montre l'expérience, l'Etat Ouvrier. Par conséquent, on peut dire que le stalinisme est un produit d'une étape de la société où l'on n’a pas encore pu arracher la camisole de force de l'Etat. Mais cette situation, sans rien donner qui permette d'apprécier le bolchévisme ou le marxisme, caractérise seulement le niveau général de la civilisation humaine, et avant tout le rapport des forces entre le prolétariat et la bourgeoisie. Après nous être mis d'accord avec les anarchistes que l'Etat, même ouvrier, est engendré par la barbarie des classes et que la véritable histoire de l'humanité commencera avec l'abolition de l'Etat, il reste devant nous, dans toute sa force, la question suivante : quelles sont les voies et les méthodes qui sont capables de conduire, à la fin des fins, à l'abolition de l'Etat ? L'expérience récente témoigne que ce ne sont pas, en tout cas, les méthodes de l'anarchisme.

Les chefs de la C.N.T. espagnole, la seule o: isation anarchiste notable sur la terre, se sont changés, à l'heure critique, en ministres de la bourgeoisie. Ils expliquent leur trahison ouverte de la théorie anarchiste par la pression des « circonstances exceptionnelles ». Mais n'est-ce pas le même argument qu'ont avancé, en leur temps, les chefs de la social-démocratie allemande ? Assurément, la guerre civile n’est nullement une circonstance pacifique et ordinaire, mais plutôt une « circonstance exceptionnelle ». Mais c'est précisément pour de telles « circonstances exceptionnelles » que se prépare toute organisation révolutionnaire sérieuse. L'expérience de l'Espagne a démontré, une fois de plus, qu'on peut nier l'Etat dans des brochures éditées dans des « circonstances normales», avec la permission de l'Etat bourgeois, mais que les conditions de la révolution ne laissent aucune place pour la négation de l'Etat et en exigent la conquête. Nous n'avons nullement l'intention d'accuser les anarchistes espagnols de ne pas avoir liquidé l'Etat d'un simple trait de plume. Un parti révolutionnaire, même une fois qu'il s’est emparé du pou-

Page 10 de la numérisation

voir (ce que les chefs anarchistes espagnols n'ont pas su faire, malgré l'héroïsme des ouvriers anarchistes) n'est nullement encore le maître tout-puissant de la société. Mais d'autant plus âprement accusons-nous la théorie anarchiste qui s'est trouvée convenir pleinement pour une période pacifique mais à laquelle il a fallu renoncer en hâte dès que sont apparues les « circonstances exceptionnelles » de la révolution. Dans l'ancien temps, on rencontrait des généraux (il s'en trouve sans doute encore maintenant) qui pensaient que ce qui abime le plus l'armée, c'est la guerre. Les révolutionnaires qui se plaignent que la révoiution renverse leur doctrine ne valent guère mieux.

Les marxistes sont pleinement d'accord avec les anarchistes quant au but final, la liquidation de l'Etat. Le marxisme reste « étatique» uniquement dans la mesure où la liquidation de l'Etat ne peut être atteinte en se contentant d'ignorer tout simplement cet Etat. L'expérience du stalinisme ne renverse nullement l’enseignement du marxisme, mais le confirme par la méthode inverse. Une doctrine révolutionnaire, qui enseigne au prolétariat à s'orienter correctement dans une situation et à l'utiliser activement, ne renferme pas en soi, bien entendu, de garantie automatique de sa victoire. Mais, par contre, la victoire n'est possibIe que grâce à cette doctrine. Îl est en outre impossible de se représenter cette victoire sous la forme d'un acte uni-

ue. Il faut prendre la question dans la perspective d'une large ue. Le premier état ouvrier, sur une base économique peu développée et dans l'anneau de l'impérialisme, s'est transformég en gendarmerie du stalinisme. Mais le véritable bolchévisme a déclaré à cette gendarmerie une lutte sans merci. Pour se maintenir, le stalinisme est contraint de mener maintenant une guerre civile ouverte contre le bolchévisme qualifié de « trotskysme », non seulement en URSS. mais aussi en Espagne. Le vieux pee bolchéviste est mort, mais le bolchévisme relève partout te.

Faire procéder le stalinisme du bolchévisme ou du marxisme, est exactement la même chose que faire procéder la contrerévolution de la révolution. C'est sur ce schéma que s'est toujours modelée la pensée des conservateurs que sont les libéraux et ensuite la pensée réformiste,

Les révolutions par suite de la structure de classes de la société, ont toujours engendré des contre-révolutions. Cela. ne montre-t-il pas, demande le raisonneur, que dans la méthode révolutionnaire il y a quelque vice interne? Pourtant, jusqu'à maintenant, ni les libéraux, ni les réformistes n'ont su inventer des méthodes « plus économiques ».

Mais s'il n'est pas facile de rationaliser un processus historique vivant, il n’est, par contre, nullement difficile d'interpréter, d'une façon rationaliste, la succession de ces vagues, en faisant pocecer logiquement le stalinisme du «socialisme étatique », le fascisme du marxisme, la réaction de la révolution, en un mot l'antithèse de la thèse. Dans ce domaine, comme dans de nombreux autres, la pensée anarchiste reste prisonnière du rationalisme libéral. La pensée véritablement révolutionnaire est impossible sans dialectique.

L'argumentation des rationalistes prend parfois, du moins extérieurement, un caractère plus concret. Le stalinisme procède, pour eux, non pas du bolchévisme dans son ensemble, mais de

Page 11 de la numérisation

ses péchés politiques', Les bolchéviks, nous disent Gorter, Pannekoek, les « spartikistes » allemands, etc., ont remplacé la dictature du prolétariat par la dictature du parti. Staline a remplacé la dictature du parti par la dictature de la bureaucratie. Les bolchéviks ont anéanti tous les partis sauf le leur; Staline a étranglé le parti bolchéviste dans l'intérêt de la clique bonapartiste. Les bolchéviks en sont venus à des compromis avec la bourgeoisie; Staline est devenu son allié et son soutien Les bolchéviks ont reconnu la nécessité de participer aux vieux syndicats et au parlement bourgeois ; Staline s’est lié d'amitié avec la bureaucratie syndicale et avec la démocratie bourgeoise. On peut poursuivre de semblables rapprochements aussi longtemps que l'on veut. Malgré l'effet qu'ils peuvent produire extérieurement, ils sont absolument vides.

Le prolétariat ne peut arriver au pouvoir qu'à travers son avant-garde. La nécessité même d'un pouvoir étatique découle du niveau culturel insuffisant des masses et leur hétérogénéité. Dans l'avant-garde révolutionnaire organisée en parti se cristallise la tendance des masses à parvenir à leur affranchissement. Sans la confiance de la classe dans l'avant-garde, sans soutien de l'avant-garde par la classe, il ne peut être question de la conquéte du pouvoir. C'est dans ce sens que la révolution prolétarienne et la dictature sont la cause de toute la classe, mais pas autrement que sous la direction de l'avant-garde. Les soviets ne sont que la liaison organisée de l'avant-garde avec la classe.

Le contenu révolutionnaire de cette forme ne peut être donné que par le parti. Cela est démontré par l'expérience positive de la Révolution d'Octobre et ee l'expérience négative des autres pays (Allemagne, Autriche, Espagne), enfin personne non seulement n'a montré pratiquemment, mais n'a même tenté d'expliquer précisément sur le papier comment le prolétariat peut s'emparer du pouvoir sans la direction politique d'un parti qui sait ce qu'il veut. Si le parti soumet politiquement les soviets à sa direction, en lui-même, ce fait change aussi peu le système soviétique que la domination d’une majorité conservatrice change le système du parlementarisme britannique.

Quant à l'interdiction des autres partis soviétiques, elle ne découlait nullement de quelque « théorie» bolchéviste, mais fut une mesure de défense de la dictature dans un pays arriéré et épuisé, entouré d'ennemis de toutes parts. Il était air ur les bolchéviks, dès le début même, que cette mesure, comp étée ensuite par l'interdiction des fractions à l'intérieur du parti dirigeant lui-même, contenait les plus grands dangers. Cependant, la source du danger n'était pas dans la doctrine ou la tactique, mais dans la faiblesse matérielle de la dictature dans les difficultés de la situation intérieure et extérieure. Si la révolution

1. Un des représentants les plus typiques de ce genre de pensées est l'auteur français d'un livre sur Staline, Boris Souvarine. Les côtés matériel et documentaire de l'œuvre de Souvarine représentent le produit d'une longue et consciencieuse recherche. Cependant, la philosophie historique de l'auteur étonne par sa vulgarité. Pour expliquer toutes les mésaventures historiques ultérieures, il recherche les vices internes contenus dans le bolchévisme. L'influence sur le bolchévisme des conditions réelles du processus historique n'existe pas pour iui. M. Taine lui-même, avec sa théorie du + milieu» est plus proche de Marx que Souvarine.

Page 12 de la numérisation

avait vaincu, ne füt-e qu'en Allemagne, du même coup le besoin de l'interdiction des autres partis soviétiques aurait disparu. Que la domination d'un seul parti ait juridiquement servi de point de départ au régime totalitaire staliniste, c'est absolument indiscutable. Mais la cause d'une telle évolution n'est pas dans le bolchévisme, ni même dans l'interdiction des autres partis, comme mesure militaire temporaire, mais dans la série des défaites du prolétariat en Europe et en Asie.

Il en est de même avec la lutte contre l'anarchisme. A l'époque héroïque de la révolution, les bolchéviks marchèrent la main dans la main avec les anarchistes véritablement révolutionnaires. Le parti absorba beaucoup d'entre eux dans ses rangs. L'auteur de ces lignes a, plus d’une fois, examiné, avec Lénine, la question de la possibilité de laisser aux anarchistes certaines parties du territoire pour qu'ils y mènent avec le consentement de la population, leurs expériences de suppression immédiate de l'Etat. Mais les conditions de la guerre civile, du blocus et de la famine laissèrent trop peu d'aisance pour de pareils plans. L'insurrection de Kronstadt ? Mgis le gouvernement révolutionnaire ne pouvait, bien entendu, « faire cadeau» aux marins insurgés d'une forteresse qui commandait la capitale, uniquement parce qu'à la rébellion des soldats paysans s'étaient joints quelques anarchistes douteux. L'analyse historique concrète des événements ne laisse aucune place pour les légendes qui furent créées par l'ignorance et le sentimentalisme autour de Kronstadt, de Makno et d’autres épisodes de la révolution.

Il reste seulement le fait que les bolchéviks, dès le début même, employèrent non seulement la conviction mais aussi la coercition, parfois sous une forme assez rude. 1] est incontestable aussi que la bureaucratie sortie de la révolution a monopolisé dans ses mains le système de coercition. Chaque étape de l'évolution, même quand il s'agit d'étapes aussi catastrophiques que la révolution et la contre-révolution, sort de l'étape précédente, a en elle ses racines et porte certains de ses traits.

Les libéraux, y compris le couple Webb, ont toujours affirmé que la dictature bolchéviste représente une nouvelle édition du tsarisme. Par là, ils ferment les yeux sur les détails tels que l'abolition de la monarchie et de la noblesse, la remise de la terre aux paysans, l’expropriation du capital, l'introduction de l'économie planifiée, l'éducation athéiste, etc. Exactement de même, la pensée libérale anarchiste ferme les yeux sur le fait que la révolution bolchéviste, avec toutes ses mesures de répres- Sion, signifiait la subversion des rapports sociaux dans l'intérêt des masses, alors que le coup d'Etat de Staline accompagne le remaniement de la société soviétique dans l'intérêt d'une minorité privilégiée. Il est clair que dans les identifications du stalinisme au bolchévisme, il n'y a pas une trace de critère socialiste.

QUESTIONS DE THEORIE

Un des principaux traits du bolchévisme est son attitude stricte et exigeante, même pointilleuse, à l'égard des questions de doctrine. Les 27 tomes de Lénine resteront pour toujours le modèle d'une attitude suprêmement scrupuleuse envers la théorie.

Page 13 de la numérisation

Sans cette qualité fondamentale, le bolchévisme n'aurait jamais rempli son rôle historique. C'est une opposition complète que le stalinisme grossier et ignorant, absolument empirique, présente sous ce rapport aussi.

Il y a plus de dix ans, l'opposition déclarait dans sa plateforme : « Depuis la mort de Lénine, il s'est créé toute une série de nouvelles « théories » dont le seul sens est de justifier théoriquement l'écart du groupe staliniste hors de la voie de la révolution prolétarienne internationale.» Tout dernièrement, le socialiste américain Listan Oak, qui a participé de près à la révolution espagnole, a écrit : « En fait, les stalinistes sont maintenant les révisionnistes les plus extrèmes de Marx et de Lénine. Bernstein n'avait pas osé. faire la moitié du chemin que Staline a fait dans la révision de Marx.» C'est absolument juste. Il faut ajouter seulement que chez Bernstein, il y avait des besoins réellement théoriques : il tentait consciencieusement d'établir une conformité entre la pratique réformiste de là social-démocratie et son programme. La bureaucratie staliniste, non seulement n'a rien de commun avec le marxisme, elle est encore étrangère à quelque programme, doctrine où système que ce soit. Son idéologie est imprégnée d'un subjectivisme absolument policier, sa pratique, d’un empirisme de pure violence. Par le fond même de Ses intérêts, la caste des usurpateurs est hostile à la théorie : ni à elle-même, ni à autrui, elle ne peut rendre compte de son rôle social. Staline révise Marx et Lénine, non par la plume des théoriciens, mais avec les bdttes ‘de la Guépéou.

QUESTIONS DE MORALE

L'est de « l'amoralité » du bolchévisme qu'ont surtout coutume de se plaindre les fanfarons insignifiants à qui le bolchévisme a arraché le masque. Dans les milieux petits-bourgeois, intellectuels démocrates, « socialistes », littéraires, parlementaires et autres, il existe des valeurs conventionnelles ‘ ou un langage conventionnel pour couvrir l'absence de valeurs. Cette large et bigarrée société où règne une: complicité réciproque (« Vis et laisse vivre les autres ») ne supporte nullement le contact de sa peau sensible avec la lancétte marxiste.

Les théoriciens qui oscillent entre les deux camps, les écrivains et les moralistes pensaient et pensent que les bolchéviks exagèrent malintentionnellement les désaccords, sont incapables d'une collaboration «loyale» et que, par leurs «intrigues », ils brisent l'unité du mouvement ouvrier. Le centriste sensible et susceptible croit, avant tout, que les bolchéviks le « calomnient » (uniquement parce qu'ils vont jusqu’au bout de ses moitiés de pensées, ce qu'il est absolument incapable de faire lui-même). Cependant, c'est seulement cette qualité pré cieuse, l'intolérance pour tout ce qui est hybride et évasif, qui est capable d'éduquer un parti révolutionnaire que des « circonstances exceptionnelles » ne peuvent prendre à l'improviste.

La morale de tout parti découle, en fin de compte, des intérêts historiques qu'il représente. La morale du bolchévisme, qui contient en elle le dévouement, le désintéressement, le courage,

Page 14 de la numérisation

le mépris pour tout ce qui est clinquant et mensonge, les meilleures qualités de la nature humaine, découlait de son intransigeance révolutionnaire au service des opprimés. La bureaucratie staliniste, dans ce domaine aussi, imite les paroles et les gestes du bolchévisme. Mais quand « l'intransigeance» et « l'inflexibilité» se réalisent par l'entremise d'un appareil policier qui est au service d'une minorité privilégiée, ils deviennent une source de démoralisation et de ganstérisme. On ne peut avoir que du mépris pour des messieurs qui identifient l'héroïsme révolutionmere des bolchéviks au cynisme bureaucratique des thermioriens.

Même encore maintenant, malgré les faits dramatiques de la dernière période, le philistin moyen continue à penser que, dans la lutte entre bolchévisme (trotskysme ) et stalinisme, il s'agit d'un conflit d'ambitions personnelles, ou, dans le meilleur des cas, de la lutte de deux « nuances » dans le bolchévisme. L'ex-

ression la plus crûe de ce point de vue est donnée par Norman omas, leader du parti socialiste américain : « Il y a peu de raisons de croire, écri-il (Socialist Review, septembre 1937, page 6), que si Trotsky l'avait emporté (!) au lieu de Staline, il v aurait eu une fin aux intrigues, aux complots et au règne de la crainte en Russie.» Et cet homme se croit. marxiste! Avec autant de fondement on pourrait dire : « Il y a peu de raisons de croire que si, au lieu de Pie XI, sur le trône de Rome, on avait mis Norman I®, l'église catholique se serait transformée en un rempart du socialisme.» Thomas ne comprend pas qu'il s’agit, non pas d’un match entre Staline et Trotsky, mais d'un antaisme entre la bureaucratie et le prolétariat. Certes, en URSS, couche dirigeante est encore contrainte aujourd'hui de s’adapter à l'héritage pas complètement liquidé de la révolution en préparant, en même temps, par une guerre civile déclarée (l'épuration sanglante, l'extermination des mécontents), le changement du régime social. Mais en Espagne, la clique staliniste apparaît, dès aujourd'hui, comme le rempart de l'ordre bourgeois contre le socialisme. Sa lutte contre la bureaucratie bonapartiste se change, sous nos yeux, en lutte de classes; deux mondes, deux RÉOpAnES, deux morales. Si Thomas pense que la victoire du prolétariat socialiste sur la caste abjecte des oppresseurs ne régénèrera pas le régime soviétique politiquement et moralement, il montre seulement par là que, malgré toutes ses réserves, ses tergiversations et ses soupirs pieux, il est beaucoup plus proche de la bureaucratie staliniste que des ouvriers révolutionnaires. Comme les autres dénonciateurs de « l’amoralisme bolchéviste », Thomas n'est tout simplement pas parvenu jusqu'à la morale révolutionnaire.

LES TRADITIONS DU BOLCHEVISME ET LA QUATRIEME INTERNATIONALE

. Chez ces « gauchistes » qui tentent de revenir au marxisme en ignorant le bolchévisme, tout se réduit ordinairement à quelques panacees isolées : boycotter les vieux syndicats, boycotter le parement, créer de « véritables » soviets. Tout cela pouvait sembler

Page 15 de la numérisation

extraordinairement profond dans la fièvre des premiers jours après la guerre. Mais maintenant, à la lumière de l'expérience faite, ces « maladies infantiles » ont perdu tout intérêt de curiosité. Les hollandais Gorter et Pannekoek, les « spartakistes » allemands, les bordiguistes italiens ont manifesté leur indépendance à l'égard du bolchévisme uniquement en opposant un de ses traits, artificiellement grossi, aux autres. De ces tendances de « gauche », il n'est rien resté ni pratiquemment, ni théoriquement : preuve indirecte mais importante que le bolchévisme est la seule forme du marxisme pour notre époque. Le parti bolchévique a montré, dans la réalité, une combinaison d'audace révolutionnaire suprême et de réalisme politique. Il a, pour la première fois, établi entre l'avant-garde et la classe le rapport qui, seul, est capable d'assurer la victoire. Il a montré par l'expérience que l'union du prolétariat avec les masses opprimées de la petitebourgeoisie du vill et de la ville est possible uniquement par le renversement politique des partis traditionnels de la petitebourgeoisie. Le parti bolchéviste a montré au monde entier comment s'accomplissent l'insurrection armée et la prise du pouvoir. Ceux qui opposent une abstraction de soviets à la dictature du parti devraient comprendre que c'est seulement grâce à la direction des bolchéviks que les soviets se sont élevés du marais réformiste au rôle de forme étatique du prolétariat. Le parti bolchéviste a réalisé une juste combinaison de l'art militaire avec la poire marxiste dans la guerre civile. Même si la bureaucratie staliniste réussissait à ruiner les bases économiques de la société nouvelle, l'expérience de l'économie planifiée, faite sous la direction du parti bolchévik entrerait pour toujours dans l'histoire comme une école péter pour toute l’humanité. Seuls, ne peuvent voir tout cela les sectaires qui, offensés par les coups qu'ils ont reçus, ont tourné le dos au processus historique.

Mais ce n'est pas tout. Le parti bolchévik a pu faire un travail « pratique » aussi grandiose uniquement pe que chacun de ses as était éclairé par la lumière de la théorie. Le bolchévisme ne "a pas créée, elle avait été apportée par le marxisme. Mais le marxisme est la théorie du mouvement et non du repos. Seules des actions d'une échelle historique grandiose uvaient enrichir Ja théorie elle-même. Le bolchévisme a apporté une contribution précieuse au marxisme par son analyse de l'époque impérialiste comme époque de guerre et de révolutions ; de la démocratie bourgeoise à l'époque du capitalisme pourrissant; de la relation entre la grève générale et l'insurrection; du rôle du parti, des soviets et des syndicats à l'époque de la révolution prolétarienne ; de la théorie de l'Etat Soviétique ; de l'économie de transition: du fascisme et du bonapartisme à l'époque du déclin capitaliste ; enfin par son analyse des conditions de la dégénérescence du parti bolchéviste lui-même et de l'Etat Soviétique. Qu'on nous nomme une autre tendance qui aurait ajouté quelque chose d'essentiel aux conclusions et aux généralisations du bolchévisme. Vandervelde, de Brouckère, Hilferding, Otto Bauer, Léon Blum, Zyromsky, sans même parler du major Attlee et de Norman Thomas, vivent théoriquement et politiquement de débris usés du passé.

La dégénérescence du Comintern s'est exprimée de la façon la plus brutale dans le fait qu'il est tombé théoriquement au niveau de la Il‘ Internationale. Les groupes intermédiaires de

Page 16 de la numérisation

tout genre (Independent Labour Party d'Angleterre, POUM, et leurs semblables) adaptent de nouveau chaque semaine des bribes de Marx et de Lénine à leurs besoins du moment. Les ouvriers n'apprendront rien chez ces gens-là.

Seuls, les constructeurs de la IV° Internationale, en s'appropriant les traditions de Marx et de Lénine, ont fait leur une attitude sérieuse envers la théorie. Que les philistins se moquent du fait que, vingt ans après la Révolution d'octobre, les révolutionnaires soient rejetés de nouveau sur les positions d'une modeste préparation propagandiste. Dans cette question, comme dans les autres, le grand capital est beaucoup plus perspicace que les philistins petits-bourgeois qui se considèrent comme des « socialistes » ou des « communistes» : ce n’est pas pour rien que la question de la Quatrième Internationale ne disparaît pas des colonnes de la presse mondiale. Le besoin historique brûlant d'une direction révolutionnaire assure à la IV‘ Internationale des rythmes exceptionnellement rapides de développement. La plus importante garantie de ces succès futurs est le fait

qu'elle ne s'est formée en dehors de la grande voie de l'histoire, mais qu'elle est organiquement sortie du bolchévisme. 29 août 1937.

Page 17 de la numérisation

- blic les louanges de

Le régime communiste aux U.S.A.

Si le régime communiste est instauré aux Etats-Unis, comme une conséquence de l'incapacité de votre ordre social capitaliste à résoudre ses difficultés et ses problèmes, voùs découvrirez que ce régime, bien loin de signifier une tyrannie bureaucratique intolérable et l’enrégimentement des individus, sera à l'origine d'un développement des libertés individuelles et donnera l'abondance pour tous. à

A l'heure actuelle, la plupart des Américains ne considérent le régime communiste que d'après l'expérience de l'Union Soviétique. Ils craignent que ce régime n'engendre en Amérique les mêmes résultats matériels que chez les peuples culturellement arriérés de l'Union Soviétique.

Ils craignent que l’on ne veuille les coucher sur un lit de Procuste, et considèrent, par ailleurs, le conservatisme anglo-saxon comme un obstacle insurmontable même pour des réformes éventuellement souhaitables. Ils soutiennent que la Grande-Bretagne et le Japon interviendraient par la force armée contre les Soviets américains. Ils redoutent de s'entendre dicter quels vêtements ils doivent mettre, quels aliments ils doivent consommer ; d'être contraints à se contenter de rations de famine; à ne trouver dans la presse qu'une propagande officielle stéréotypée ;à entériner des. décisions prises sans leur participation active; à garder leurs pensées po eux, et à chanter bruyamment en pu-

leurs dirigeants soviétiques pour échapper à la prison ou à l'exil.

lis ont peut d'être la proie de l'inflation monétaire, de la tyrannie bureaucratique, d'une paperasserie intolérable dans toutes les démarches de l'existence quotidienne. Ils craignent d'’assister à une standardisation mécanique des arts et des sciences, comme de la vie de tous les jours ; à la destruction, par la dictature d'une monstrueuse bureaucratie, de toute spontanéité politiet de la liberté de la presse. Et ils tremblent à l'idée d'être obligés à parler un incompréhensible jargon de dialectique marxiste et à professer une PEHCSCDUe sociale obligatoire. Ils craignent, en un mot, que l'Amérique soviétique ne devienne la contrepartie de la Russie soviétique telle qu'on la leur a dépeinte.

En réalité, le régime soviétique américain diffèrera autant du régime soviétique russe que les Etats-Unis du Président Roosevelt différent de l'empire russe du tsar Nicolas II. Cependant, le régime communiste ne peut être instauré en Amérique que par une révolution, comme l'y furent l'indépendance et la démocratie. Le tempérament américain est énergique et violent, et il exigera pas mal de vaisselle cassée avant que le régime communiste ne soit solidement établi. Les Américains sont des enthousiastes et des sportifs avant d'être des spécialistes ou des hom-

Page 18 de la numérisation

mes d'état, et il serait contraire à la tradition américaine d'opérer un changement majeur sans se diviser, tout d'abord, en camps opposés et fendre des crânes.

Néanmoins, si élevé qu'il puisse être, le coût de la révolution communiste aux Etats-Unis sera insignifiant, rapporté à votre richesse nationale et à votre population, en comparaison de celui de la révolution bolchéviste en Russie.

Cela tient à ce que, dans une guerre civile révolutionnaire, ce n'est pas la poignée d'hommes qui se trouve au sommet de l'échelle sociale qui se bat — les 5 % ou 10 % qui possèdent les neuf dixièmes de la fortune américaine : ils ne peuvent recruter les armées de la contre-révolution que dans les couches inférieures des classes moyennes. Or la révolution pourrait facilement amener ces dernières sous son drapeau en leur démontrant que le soutien des soviets leur ouvrirait seul une perspective de salut.

En dessous de ce groupe social, tout le monde, au point de vue économique, est préparé au communisme. La crise a ravagé votre classe ouvrière, et a porté un coup terrible à vos agriculteurs, déjà atteints par le Le déclin agricole de la décade d’après guerre. Il n'y a aucune raison pour que ces groupes opposent une ferme résistance à la révolution ; ils n'ont rien à y

, en admettant, bien entendu, que les dirigeants de la ré- YRuHOon adoptent une politique modérée et clairvoyante à leur gard.

Quels autres hommes voudront se battre contre le communisme? Vos milliardaires et multimillionnaires ? Vos Mellon, Morgan, Ford, Rockfeller ? Ils cesseront la lutte dès qu'ils ne pourront plus trouver d'autres gens pour se battre à leur place.

Le gouvernement soviétique américain prendra fermement possession des leviers de commande de votre système économique : les banques, les industries-clés et les moyens de transport et de communication. Il donnera alors aux agriculteurs, aux petits commerçants et négociants, un temps de réflexion suffisamment long pour que ceux-ci aient la possibilité de constater comme le secteur nationalisé de l'industrie fonctionne bien.

C'est ici que les soviets américains pourront faire de véritables miracles. La « technocratie» ne pourra devenir une réalité que sous le régime communiste, une fois votre système industriel affranchi des entraves de la propriété privée et du profit privé. Les plus audacieuses propositions de la commission Hoover sur la standardisation et la nationalisation ne sont que jeux d'enfants auprès des possibilités nouvelles que libérera le régime communiste.

L'industrie nationale sera organisée sur le modèle de la chaîne de montage dans vos usines automatiques modernes à production continue, La planification scientifique pourra sortir du cadre de l'usine individuelle pour être appliquée à votre système économique tout entier. Les résultats seront stupéfiants.

Les coûts de production tomberont à 20 %, ou moins, de leur valeur actuelle. De ce fait, le pouvoir d'achat des agriculteurs s'élèverait rapidement.

Bien entendu, les soviets américains institueraient leurs propres entreprises agricoles géantes, en guise d'écoles de collectivisation volontaire. Vos agriculteurs pourraient facilement calculer s'il est de leur intérêt de demeurer des anneaux isolés, ou de se joindre à la chaîne publique.

Page 19 de la numérisation

La même méthode serait employée pour amener le petit commerce et la petite industrie à entrer dans l'organisation nationale de l'industrie. Grace au contrôle soviétique des matieres premières, du crédit et des commandes, ces industries secondaires pourraient être maintenues solvables jusqu'à leur intégration raooele et sans contrainte dans le systeme économique socialisé.

Sans contrainte ! Les soviets américains n'auraient pas à recourir aux mesures draconiennes que les circonstances ont souvent imposées aux soviets russes. Aux Etats-Unis, la science de la publicite et de la réclame vous oftre, pour gagner le soutien de votre classe moyenne, des ressources qui manquaient aux soviets de la Russie arriérée, où les paysans misérabies et illetrés constituaient la grande majorité. Ceci, en plus de votre équipement technique et de votre richesse, est le principal atout de votre future révolution communiste. Votre révolution sera, par nature, plus aisée que la nôtre; une fois les questions essentielles tranchées, vous ne gaspillerez pas vos énergies et vos ressources en de coûteux conthts sociaux ; et cela vous permettra d'aller de l'avant plus vite.

Même l'intensité des sentiments religieux aux Etats-Unis ne constituera pas un obstacle à la révolution. Si l'on admet la perspective des Soviets en Amérique, aucun frein psychologique ne sera assez puissant pour diminuer la pression de la crise sociale. Cela, l'histoire l'a prouvé plus d'une fois. De plus, il ne faudrait pas oublier que les Evangiles contiennent quelques aphorismes passablement explosifs.

Quant à la manière de traiter les opposants, relativement peu nombreux, à la révolution soviétique, on peut faire confiance au génie inventif américain. Peut-être expédierez-vous vos million-

. naires impénitents, dispensés de loyer leur vie durant, dans quelque île pittoresque, où ils pourront faire ce qui leur plaira.

Vous pourrez le faire en toute sécurité, car vous n'aurez pas à redouter d'intervention étrangère. Le Japon, la Grande-Bretagne, et les autres pays capitalistes qui sont intervenus en Russie ne pourraient rien faire d'autre que s’incliner devant le fait accompli aux Etats-Unis. À la vérité, la victoire du communisme en Amérique — dans la forteresse du capitalisme — provoquerait son extension à d'autres pays. Le Japon aura probablement rejoint les rangs communistes avant même l'établissement du régime soviétique aux Etats-Unis. La même chose est vraie de la Grande-Bretagne.

En tout cas, ce serait une idée folle d'envoyer la flotte de sa Majesté Britannique contre une Amérique Soviétique, même pour une expédition contre la moitié sud, la plus conservatrice, de votre continent. Ce serait là un acte sans espoir, qui Do jamais plus loin qu'une escapade militaire de deuxième classe.

Quelques semaines ou quelques mois après l'instauration du régime soviétique aux Etats-Unis, le panaméricanisme deviendrait une réalité politique.

Votre fédération attirerait dans son sein les gouvernements de l'Amérique Centrale et de l'Amérique du Sud, comme l'aimant attire la limaille de fer. Il en serait de même du Canada. Les mouvements populaires dans ces pays seraient si puissants, que ce grand procès d'unification s'accomplirait rapidement et à peu de frais. Je suis prêt à parier que les Soviets américains trou-

Page 20 de la numérisation

veraient à leur premier anniversaire, l'hémisphère occidental transformé en Etats-Unis Soviétiques de l'Amérique du Nord, du Centre et du Sud avec Panama pour capitale. Ainsi, la doctrine de Monroë prendrait pour la première fois une signification complète et positive dans les affaires mondiales, bien que différente de celle prévue par son auteur.

En dépit des accusations portées contre lui par certains de vos archi-conservateurs, Roosevelt ne prépare pas les Etats-Unis à une transformation soviétique. La N.R.A. ne se propose pas de détruire, mais de consolider les fondements du capitalisme américain, en surmontant vos difficultés économiques. Ce n'est pas l'Aigle Bleu qui apportera le communisme en Amérique, mais bien les difficultés que l'’Aigle Bleu est impuissant à surmonter. Les professeurs « radicaux » de votre Brain Trust ne sont pas des révolutionnaires ; ce sont seulement des conservateurs effrayés. Votre président déteste les « systèmes » et les « généralisations ». Mais un gouvernement soviétique est le plus grand de tous les systèmes possibles, une généralisation gigantesque en action.

L'homme moyen n'aime ni les systèmes ni les généralisations. Ce sera la tâche de vos hommes d'état communistes de faire en sorte que le système fournisse à l'homme moyen ces biens concrets auxquels il aspire : sa nourriture, ses cigares, ses distractions, la liberté de choisir ses cravates, son logement et son auto. Il sera aisé de lui donner ces avantages dans une Amérique soviétique.

La plupart des Américains ont été induits en erreur par le fait qu’en U.R:S.S. nous avons eu à édifier de nouvelles industries de base de fond en comble. Pareille chose ne pourrait pas se produire en Amérique, où vous êtes déjà contraints de diminuer votre surface cultivée et de réduire votre production industrielle. En fait, votre formidable équipement technique a été paralysé par la crise, et demande déjà à être employé. Vous serez en état d'élever considérablement le niveau de consommation de votre

ple, dès le début de votre renouveau économique. Vous y êtres préparés comme nul autre pays. Nulle part ailleurs, l'étude du marché intérieur n'a atteint un niveau aussi élevé qu'aux Etats-Unis. Cette étude a été faite par vos banques, vos trusts, vos hommes d'affaires individuels, vos négociants, vos représentants de commerce et vos agriculteurs. Votre gouvernement soviétique abolira simplement tous les secrets commerciaux, fera la synthèse de toutes les découvertes faites pour le profit privé et les transformera en un système scientifique de plani-

cation économique. Votre gouvernement trouvera à cette fin un appui dans l'existence de larges couches de consommateurs éduqués, capables d'esprit critique. Par la combinaison des industries-clés nationalisées, des entreprises privées, et de la coopération démocratique des consommateurs, vous développerez rapidement un système d'une extrême souplesse pour la satisfaction des besoins de votre population. Ce système ne sera régi ni par la bureaucratie, ni par la police, mais par le dur paiement au comptant. Votre tout-puissant dollar jouera un rôle essentiel dans le fonctionnement de votre système soviétique. C'est une grande erreur de confondre « économie planifiée » et « monnaie dirigée ». Votre monnaie doit agir comme un régulateur qui mesurera le succès ou l'échec de votre planification.

Vos professeurs « radicaux» commettent une erreur mortelle avec leur dévotion à la « monnaie dirigée ». Cette idée académi-

Page 21 de la numérisation

que pourrait facilement ruiner votre système de distribution et de production tout entier. Telle est la grande leçon qu'enseigne l'expérience de l'Union Soviétique, où, dans le domaine moné: taire, une amère nécessité a été convertie en vertu officielle. Là-bas( l'absence d'un rouble-or a été l'une des causes principales de nos nombreuses difficultés et catastrophes économiques. Utiliser un rouble instable dans un système soviétique, c'est comme se servir de calibres variables dans une chaîne de montage : cela ne peut pas marcher.

C'est sculement lorsque le socialisme réussira à remplacer l'argent par le contrôle administratif que l'on pourra abandonner une monnaie or stable. L'argent ne consistera plus alors qu'en des morceaux de papier ordinaire, comme des billets de tramway ou de théâtre. Avec le développement du socialisme, ces morceaux de papier disparaîtront à leur tour ; et le contrôle de la consommation individuelle — qu'il soit monétaire ou administratif — cessera d'être nécessaire, lorsqu'il y aura abondance de tout pour tous!

Ce temps n'est pas encore venu, bien que l'Amérique doive certainement l'atteindre avant tout autre pays. Jusque-là, le seul moyen de parvenir à ce stade de développement est de conserver un régulateur et un étalon efficaces pour le fonctionnement de votre système. En fait, pendant les quelques premières années de son existence, une économie planifiée, encore plus que le capitalisme à l'ancienne mode, a besoin d'une monnaie saine. Le professeur qui prétend régir tout le système économique en agissant sur l'unité monétaire est comme un homme qui veut lever de terre les deux pieds à la fois.

L'Amérique soviétique possèdera des ressources suffisantes pour stabiliser le dollar — avantage inappréciable. En Russie nous avons accru à la capacité de notre industrie de 20 à 30 % par an; mais la faiblesse de notre monnaie ne nous a pas permis de répartir efficacement cet accroissement. Cela tient en partie à ce que nous avons permis à notre bureaucratie de soumettre notre monnaie à la partialité administrative. Ces maux vous seront épargnés. Aussi nous dépasserez-vous rapidement pour l'accroissement de la production et de la distribution, et obtiendrez-vous une élévation rapide du confort et du bien-être de votre population.

En tout ceci vous n'aurez pas à imiter notre production standardisée destinée à notre déplorable consommation de masse. Nous avons reçu de la Russie tsariste un héritage de pauvres, une paysannerie culturellement non développée avec un bas niveau de vie, Nous avons dû construire nos usines et nos barrages aux dépens de nos consommateurs.

Nous avons subi une inflation monétaire continuelle et une monstrueuse bureaucratie.

L'Amérique soviétique n'aura pas à imiter nos méthodes bureaucratique. Chez nous, la disette d'objets de première nécessité a engendré une lutte acharnée pour la possession d'un morceau de pain ou d'une aune d'étoffe supplémentaire. Notre bureaucratie émergea de cette lutte comme un conciliateur, une toute-puissante cour d'arbitrage. Vous, de votre côté, vous êtes beaucoup plus riches et vous n'auriez pas grand-peine à fournir à votre peuple tout ce qui est nécessaire à la vie. En outre, vos besoins, vos goûts et vos habitudes ne souffriraient jamais que le revenu national soit réparti par votre bureaucratie. Au lieu

Page 22 de la numérisation

de cela, lorsque vous aurez organisé la société de manière à produire pour la satisfaction des besoins et non pour le profit privé, votre population tout entière se distribuera en de nouvelles formations qui lutteront entre elles et empêcheront une bureaucratie outrecuidante de leur imposer sa domination.

Vous pourrez ainsi éviter la croissance du bureaucratisme par la pratique des soviets — c'est-à-dire de la démocratie — de la forme la plus souple de gouvernement qui ait jamais existé. L'organisation soviétique ne peut faire de miracles, mais doit simplement refléter la volonté du peuple. Chez nous, le monopole politique d'un seul parti qui s'est lui-même transformé en bureaucratie, a engendré la bureaucratisation des soviets. Cette situation a résulté des difficultés exceptionnelles du défrichage socialiste dans un pays pauvre et arriéré.

Les Soviets américains seront vigoureux et pleins de sang; le besoin de mesures analogues à celles que les circonstances imposèrent en Russie ne se fera pas sentir, et l'occasion ne s'en présentera pas. Vos capitalistes non régénérés ne trouveront pas de place dans le nouvel édifice. Il est difficile d'imaginer Henry Ford à la tête du Soviet de Détroit. Néanmoins, une ample lutte d'intérêts, de groupements et d'idées est non seulement concevable — elle est inévitable. Un plan de développement économique d'un an, de cinq ans ou de dix ans; un projet pour l'éducation nationale ; la construction d'un nouveau réseau de transports ; la transformation de l’agriculture, un programme pour l’amélioration de l'équipement technique et culturel de l'Amérique latine ; un programme pour les communications stratosphériques ; l'eugénique — voilà autant de sujets pour les controverses, pour de vigoureuses luttes électorales. et des débats passionnés dans la presse et dans les réunions publiques.

Car l'Amérique soviétique n'imitera pas le monopole de la presse tel que l’exercent les chefs de la bureaucratie de l'URSS. La nationalisation par les Soviets américains de toutes les imprimeries, fabriques de papier et moyens de distribution sera une mesure purement négative. Elle signifiera simplement qu'il ne sera plus permis au capital de décider quelles publications doivent paraître, si elles doivent être progressives ou réactionnaires, « sèches » ou « humides », puritaines ou pornographiques. L'Amérique soviétique aura à trouver une nouvelle solution au problème du fonctionnement de l'imprimerie dans un régime socialiste. Elle pourrait consister en une représentation proportionnelle des tendances exprimées dans chaque élection de soviets. De la sorte, le droit pour chaque groupe de citoyens d'user des presses dépendrait de leur importance numérique — le même princine étant appliqué à l'utilisation des lieux de réunion, de la radio, etc.

La gestion et la politique des publications périodiques ne seraient plus ainsi soumises aux carnets de chèques individuels, mais aux goupements d'idées. Il se peut que cette méthode tienne peu de compte de groupements numériquement faibles et néamoins importants, mais cela signifie simplement que toute idée nouvelle devra.faire la preuve, comme ce fut le cas tout au long de l'histoire, de son droit à l'existence.

La riche Amérique soviétique pourra réserver des fonds importants à la recherche et à l'invention, à la découverte et à l'expérimentation dans tous les domaines. Vous donnerez la place qui leur revient à vos architectes et à vos sculpteurs les plus

Page 23 de la numérisation

téméraires, à vos poètes les plus originaux et à vos philosophes les plus audacieux.

Én fait, les futurs Soviets Yankees montreront la voie à l'Europe dans ces domaines précisément où l'Europe a jusqu'à présent été votre maître. Les Européens n'ont qu'une faible notion du pouvoir de la technique pour influencer la destinée humaine, et ont adopté une attitude de supériorité méprisante envers l'« américanisme », particulièrement depuis la crise. Pourtant, l'«américanisme» constitue la véritable marque distinctive du monde moderne par rapport au moyen âge.

Jusqu'à présent, la conquête de la nature a été poursuivie en Amérique avec tant de violence et de passion que vous n'avez pas eu le temps de moderniser votre philosophie et de développer vos propres formes d'expression artistique. De là votre hostilité aux doctrines de Hegel, de Marx et de Darwin. La mis® a" cher des œuvres de Darwin par les Baptistes du Tenessee n'est qu'une expression grossière de l'aversion américaine pour la doctrine de l'évolution. Cette attitude n'est pas seulement le fait des prêtres. Elle est encore une part intégrante de toute votre architecture intellectuelle.

Vos athées comme vos quakers sont des rationalistes déterminés. Et votre rationalisme lui-même est affaibli par l'empirisme et le moralisme. Il n'a rien de l'impitoyable vitalité des grands rationalistes européens. C'est que votre méthode philosophique est encore plus surannée que votre système économique et que vos institutions politiques.

Vous êtes obligés aujourd'hui, sans aucune préparation, de faire face à ces contradictions sociales qui croissent insoupçonnées au sein de toute société. Vous n'avez conquis la nature, grâce aux outils engendrés par votre génie inventif, que pour constater que ces outils vous ont presque détruits vous-mêmes. Contrairement à tous vos espoirs et à tous vos vœux votre richesse sans précédent a été la source de maux sans précédents. Vous avez découvert que le développement social n'obéit pas à une formule simple. Par là vous avez dû vous mettre à l'école de la dialectique — et vous y resterez. Il n'y a plus de retour possible au mode de pensée et d'agir qui prévalait aux dix-septième et dixhuitième siècles.

Tandis que les crétins romantiques de l'Allemagne nazie rêvent de restaurer la race de la Forêt Noire dans sa pureté originelle, ou plutôt dans son impureté originelle, vous autres Américains, après avoir saisi fermement le contrôle de votre mécanisme économique et de votre culture, appliquerez des méthodes authentiquement scientifiques aux problèmes de l'eugénique. D'ici un siècle, de ce creuset où se fondront les races, sortira une nouvelle souche d'hommes — la première digne du nom d'homme.

Une prophétie pour terminer : dans la troisième année du régime soviétique aux Etats-Unis, vous cesserez de mâcher du chewing-gum.

23 mars 1935.

Page 24 de la numérisation

Bonapartisme bourgeois et bonapartisme soviétique

Certains critiques nous font grief de faire du terme de BO- NAPARTISME un emploi trop large et trop divers. Ces critiques ne remarquent pas qu'il en est de même avec l'emploi d'autres termes du vocabulaire politique, tels que « démocratie », « dictature», sans même parler d'« Etat», de « société» de « gouvernements », etc. On parle de démocratie antique (qui reposait sur l'esclavage), de la démocratie des corporations médiévales, de la démocratie bourgeoise, de la démocratie prolétarienne (au sens d'Etat), aussi de la démocratie à l'intérieur des partis, des syndicats, des corporations, etc. etc. Le marxisme ne peut renoncer à de telles notions stables, conservatrices, et ne peut se refuser à les appliquer à des phénomènes nouveaux : sans cela la transmission de la pensée humaine serait en général impossible. Mais le marxisme est tenu, sous peine d'erreur, de définir chaque fois le contenu social de la notion et le sens de son évolution. Rappelons que Marx et Engels ont qualifié de bonapartisme non seulement le régime de Napoléon III, mais aussi celui de Bismark. Le 12 avril 1890, Engels écrivait à Sorge : « Tout gouvernement actuel devient, nolens-volens, bonapartiste.» Ce fut plus ou moins vrai alors pour une longue période de crise agraire et de dépression industrielle, Le nouvel essor du capitalisme à partir de 1895 environ affaiblit les tendances bonapartistes, le déclin du capitalisme après la guerre les renforça extrêmement.

Dans son Histoire de la grande révolution russe, Tchernov rapporte des déclarations de Lénine et de Trotsky présentant le régime de Kérensky comme un embryon de bonopartisme, et, rejetant cette qualification, il note sur un ton sentencieux : « Le bonapartisme prend son envolée avec les ailes de la gloire.» Cette « envolée » théorique est tout à fait dans le style de Tchernov, mais Marx, Engels, Lénine ont défini le bonapartisme non

/ Pas par des ailes, mais par un TARpOrr spécifique des classes.

Par bonapartisme, nous entendons un régime où la classe économiquement dominante, apte aux méthodes démocratiques de gouvernement, se trouve contrainte, afin de sauvegarder ce qu'elle possède, de tolérer au-dessus d'elle le commandement incontrôlé d'un appareil militaire et policier, d'un « sauveur» couronné. Une sembiable situation se crée dans les périodes où les contradictions de classes sont devenues particulièrement aiguës : le bonapartisme a pout but d'empêcher l'explosion. La société bourgeoise a traversé plus d'une fois de telles périodes, mais cela n'a été pour ainsi dire que des répétitions. Le déclin actuel

Page 25 de la numérisation

du capitalisme a non seulement définitivement sapé la démocratie, mais a aussi dévoilé toute l'insuffisance du bonapartisme de l'ancien type : à sa place est venu le Fascisme. Cependant, comme un pont entre la démocratie et le fascisme (en Russie, en 1917, comme un «pont» entre la démocratie et le bolché visme) apparaît un « régime personnel », qui s'élève au-dessus de la démocratie, louvoie entre les deux camps et sauvegarde en même temps les intérêts de la classe dominante : il suffit de donner cette définition pour que le terme de bonapartisme soit pleinement fondé. Nous constatons en tout cas que :

1) Aucun de nos critiques ne s’est donné la peine de faire apparaître le caractère spécifique des gouvernements pré-fascistes, Giolitti et Facta en Italie, Bruning, Papon et Schleicher ca Allemagne, Dollfus en Autriche, Doumergue et Flandin en

Trance ;

2) Personne n'a proposé jusqu'à maintenant d'autre terme. Quant à nous, nous n'en voyons nullement le besoin : le terme de Marx, d'Engels, de Lénine nous satisfait pleinement.

Pourquoi insistons-nous sur cette question ? Parce qu'elle a une importance colossale, aussi bien théorique que politique. On peut dire que dès le moment où le conflit des classes séparées en deux camps hostiles élève l'axe du pouvoir au-dessus du Parlement, s'ouvre officiellement dans le pays une période pré-révolutionnaire (ou pré-fasciste). Ainsi, le bonapartisme caractérise la dernière période au cours de laquelle l'avant-garde prolétarienne peut prendre son élan pour s'élancer à la conquête du pouvoir. Ne comprenant pas la nature du régime bonapartiste, les stalinistes sont conduits à donner le dianostic suivant : « Il n'y a pas de situation révolutionnaire.» £t ils passent à côté d'une situation pré-révolutionnaire. L

La chose se complique quand nous employons le terme de bonapartisme pour le régime de Staline, et que nous parlons de « bonapartisme soviétique». « Non, s'écrient nos critiques, vous avez trop de « bonapartisme», le mot devient extensible de façon inadmissible », etc. Habituellement on fait des objections de ce genre, abstraites, formelles, grammaticales lorsqu'on n’a rien à dire sur le fond.

Sans aucun doute, ni Marx, ni Engels, ni Lénine n'ont employé le terme de bonapartisme pour un Etat ouvrier; rien d'étonnant à cela, ils n'en ont pas eu l'occasion (que Lénine n'ait nullement hésité à employer, avec les réserves nécessaires, pour l'Etat ouvrier des termes usités pour le régime bourgeois, c'est ce dont témoigne, par exemple, son expression de « capitalisme d'Etat soviétique »). Mais que faire dans les cas où les bons vieux livres ne donnent pas les indications nécessaires ? Il faut tâcher de s'en tirer avec sa propre tête.

Que signifie le « régime personnel » de Staline et où prend:il son origine ? Il est, en dernière analyse, le produit d'une vive lutte de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie. A l'aide de l'appareil bureaucratique et policier, le pouvoir du « sauveur » du peuple et de l'arbitre de la bureaucratie, en tant que caste dirigeante, s'est élevé au-dessus de la démocratie soviétique, la réduisant à sa propre ombre. La fonction objective du « sau-

Page 26 de la numérisation

veur» est de sauvegarder les nouvelles formes de propriété, en usurpant la fonction politique de la classe dominante. Est-ce que cette caractéristique précise du régime socialiste n'est pas en même temps la définition sociologique scientifique du bonapartisme ?

La valeur incomparable du terme est de permettre de découvrir d'un coup des rapprochements historiques extrêmement instructifs et de déterminer ce qui forme leurs racines sociales. Il apparaît ceci : l'offensive des forces plébéiennes ou prolétariennes contre la bourgeoisie dirigeante et de même l'offensive des forces bourgeoises et petites-bourgeoises contre le prolétariat dirigeant peuvent aboutir à des régimes politiques tout àfait analogues (symétriques). Tel est le fait incontestable que le terme de bonapartisme permet on ne peut mieux, de faire apparaître.

Lorsque Engels écrivait que « Tout gouvernement actuel devient, nolens volens, bonapartiste», il n'avait en vue, assurément, que la tendance du développement. Dans ce domaine comme ailleurs, la quantité se change en qualité. Toute démocratie bourgeoise porte des traits de bonapartisme, On peut aussi, à juste titre, découvrir des éléments de bonapartisme dans le régime soviétique sous Staline. Mais l'art de la pensée scientifique est de déterminer où précisément la quantité se change en qualité nouvelle. A l'époque de Lénine, le bonapartisme soviétique était une possibilité ; à l'époque de Staline, il est devenu une réalité.

Le terme de bonapartisme déroute une pensée naïve (à Ja Tchernov). Car il évoque à la mémoire le modèle historique de Napoléon, de même que le terme de césarisme évoque le modèle de Jules César. En fait, ces deux termes sont depuis longtemps détachés des figures historiques qui leur ont donné leur nom. Quand nous parlons de bonapartisme, sans déterminatif, nous avons en vue non pas l’analogie historique, maïs la définition sociologique. Ainsi le terme de chauvinisme a un caractère aussi général que celui de nationalisme, quoique le premier mot vienne du nom du bourgeois français Chauvin et le second de nation.

Cependant, dans certain cas, en parlant de bonapartisme, nous avons en vue un rapprochement historiaue plus concret. Ainsi, le régime de Staline, qui représente la traduction du bonapartisme dans le langage de l'Etat soviétique, révèle en même temps un certain nombre de traits supplémentaires de ressemblance avec le régime du consulat (ou de l'empire, mais sans couronne encore), et ce n'est pas par hasard : ces deux régimes sont venus à la suite de grandes révolutions et en ont été les usurpateurs.

Nous vovons qu'un emploi correct, c'est-à-dire dialectique, du terme de bonapartisme non seulement ne nous conduit pas au schématisme, cet ulcère de la pensée. mais au contraire permet de caractériser les phénomènes qui nous intéressent d'une façon aussi concrète qu’il est nécessaire. le phénomène n'étant pas pris isolément, comme unique, mais en liaison historique avec de nombreux autres phénomènes liés à Jui. Que peut-on réclamer de plus d'un terme scientifique ?

(® février 1935. Traduit du N° 43 du Bulletin de l'opposition, repris dans 4° ]nternationale, N° 8-9-10 de 1944.)

Page 27 de la numérisation

L'Etat ouvrier, Thermidor et Bonapartisme

La politique extérieure de la bureaucratie staliniste — par ses deux canaux : le principal : la diplomatie, et l'accessoire : l'Internationale Communiste — a effectué un tournant brusque vers la Société des nations, le statu quo, l'alliance avec les réformistes et la démocratie bourgeoise. En même temps, la politique intérieure s'est tournée vers le marché libre et le « kolkhozien aisé». Le nouvel écrasement des groupes oppositionnels, semioppositionnels et des éléments isolés qui avaient la moindre attitude critique, la nouvelle épuration massive du Parti ont pour but de laisser les mains libres à Staline pour le coùrs de droite. Au fond il s'agit du retour à l'ancien cours organique (mise sur le koulak, alliance avec le Kuomintang, Comité ‘anglo-russe, etc.), mais à une échelle plus vaste et dans des conditions incomparablement plus difficiles. Où mène ce cours ? Le mot de « Thermidor» est de nouveau sur de nombreuses lévres. Par malheur, ce mot s’est oblitéré à l'usage, il a perdu son contenu concret et est manifestement insuffisant pour caractériser l'étape par laquelle passe la bureaucratie staliniste,

la catastrophe qu'elle prépare. Il faut avant tout s'entendre sur les termes.

LES DISCUSSIONS SUR « THERMIDOR » DANS LE PASSE

La question de « Thermidor »est étroitement liée à l’histoire de l'opposition de gauche en U.RSS. Il ne serait actuellement pas facile d'établir qui, le premier, recourut à l’analogie historique de Thermidor. En tout cas, en 1926, les positions se répartissaient à peu près ainsi : le groupe du « Centralisme Démocratique » (V. M. Smirnov, que Staline a fait périr en exil; Sapronov, etc.) affirmait : « Thermidor est un fait accompli!» Les partisans de la plateforme de l'Opposition de gauche, les bolchéviks-léninistes, repoussaient catégoriquement cette affirmation. Sur cette ligne se produisirent même des scissions. Qui avait alors raison ? Pour répondre à cette question il faut déterminer exactement ce que les deux groupes entendaient au juste par « Thermidor» : les analogies historiques permettent diverses interprétations, et, par cela même, aussi des abus.

Feu V. M. Smirnov — un des représentants les plus distingués de l'ancien type bolchévik — pensait que le retard de l'in-

Page 28 de la numérisation

dustrialisation, la montée du koulak et du nepman (nouveau bourgeois), la liaison entre eux et la bureaucratie, enfin la dégénérescence du Parti étaient si avancés que le retour sur les rails du socialisme était impossible sans nouvelle révolution. Le prolétariat a déjà perdu le pouvoir. Après l'écrasement de l'opposition de gauche, la bureaucratie exprime les intérêts du régime bourgeois renaissant. Les conquêtes fondamentales de la Révolution d'Octobre sont liquidées. Telle était, dans ses grandes lignes, la position du groupe du « Centralisme Démocratique ».

L'Opposition de gauche objectait à cela : les éléments d'une dualité du pouvoir ont indubitablement surgi dans le pays; mais le passage de ces éléments à la domination de la bourgeoisie ne pourrait se faire qu'au moyen d'un bouleversement contrerévolutionnaire. La bureaucratie est déjà liée au nepman et au koulak ; mais les racines fondamentales de la bureaucratie plongent encore dans la classe ouvrière. Dans la lutte contre l'Opposition de gauche la bureaucratie traîne indubitablement derrière elle une lourde queue, les nepmen et les koulaks. Mais demain cette queue frappera sur la tête, c'est-à-dire sur la bureaucratie dirigeante. De nouvelles scissions au sein de celleci sont inévitables. Devant le danger d'un bouleversement contrerévolutionnaire immédiat, le noyau fondamental de la bureaucratie centriste s'appuiera sur les ouvriers contre la bourgeoisie agraire naissante, L'issue du conflit est encore loin d'être décidée. Il est trop tôt pour enterrer la Révolution d'Octobre. L'écrasement de l'Opposition de gauche facilite l'œuvre de Thermidor. Mais Thermidor n'est pas encore accompli.

Il suffit de rapporter exactement le contenu des discussions des années 1926-1927 pour que la justesse de la position des bolchéviks-léninistes apparaisse, à la lumière du développement ultérieur, dans toute son évidence. Dès 1927, le koulak frappe sur la bureaucratie, en lui refusant le blé, qu'il avait réussi à concentrer dans ses mains. En 1928, la bureaucratie se scinde ouvertement. Les droitiers sont pour de nouvelles concessions au koulak. Le centre s'arme des idées de l'Opposition de gauche qu'il a écrasée, en commun avec les droîtiers; il trouve un appui chez les ouvriers, bat les droitiers, se met sur la voie de l'industrialisation, puis de la collectivisation. Au prix d'innombrables sacrifices superflus, les conquêtes sociales fondamentales de la Révolution d'Octobre furent malgré tout sauvées.

Le pronostic des bolchéviks-léninistes (plus exactement la « meilleure variante » de leur pronostic) fut pleinement confirmé. Actuellement il ne peut y avoir de discussion là-dessus. Le développement des forces productives se fait non par le rétablissement de la propriété privée, mais sur la base de la socialisation, par la voie d’une direction planifiée. Seuls des aveugles politiques peuvent ne pas apercevoir l'importance historique mondiale de ce fait.

LE VERITABLE SENS DE « THERMIDOR »

Néanmoins on peut et on doit reconnaître maintenant que l'analogie de « Thermidor » a servi à obscurcir plutôt qu'à éclairer la question. Le Thermidor de 1794 réalisa le déplacement

Page 29 de la numérisation

du pouvoir de certains groupes de la Convention à d'autres groupes, de certaines couches du « peuple » victorieux à d'autres couches. Thermidor était-il la contre-révolution? La réponse à cette question dépend de l'étendue que nous donnons, dans le cas présent, à la notion de « contre-révolution ». La révolution sociale de 1789-1793 avait un caractère bourgeois. Son essence pouvait se ramener au remplacement de la proriété féodale enchaînée par la «libre» propriété bourgeoise. É contre-révolution qui eût été le pendant de cette révolution aurait dû accomplir.le rétablissement de la propriété féodale. Mais Thermidor n'a même pas tenté pareille chose. Robespierre voulait s'appuyer sur les artisans, le Directoire sur la bourgeoisie moyenne. Bonaparte se lia aux banques. Tous ces changements, qui eurent, bien entendu, une importance non seulement politique, mais aussi sociale, s'accomplirent, pourtant, sur la base de la nouvelle société bourgeoise et du nouvel Etat bourgeois.

Thermidor fut, sur la base sociale de la Révolution, un acte de la réaction. C'est le même sens qu'eut le 18 Brumaire de Bonaparte, nouvelle étape importante dans la voie de la réaction. Dans les deux cas il s'agissait non du rétablissement des anciennes formes de propriété ni du pouvoir des anciennes couches dominantes, mais de la répartition des avantages du nouveau régime social entre les différentes fractions du « Tiers Etat» victorieux. La bourgeoisie prit toujours plus en main la propriété et le pouvoir (directement et immédiatement ou par l'entremise de certains agents tels que Bonaparte), sans attenter nullement aux conquêtes sociales de la Révolution — au contraire, en les affermissant, en les ordonnant, en les stabilisant soigneusement. Napoléon défendit la propriété bourgeoise, y compris la propriété paysanne, aussi bien contre la « plèbe » que contre les prétentions des propriétaires expropriés. L'Europe féodale haïssait Napoléon comme l'incarnation vivante de la Révolution, et à sa manière elle avait raison.

L'APPRECIATION MARXISTE DE L'URSS.

L'URSS. actuelle, sans aucun doute, ressemble fort peu au type de république soviétique que Lénine traçait en 1917 (absence de bureaucratie permanente et d'armée permanente, révocabilité de tous les élus à tout moment, contrlôe actif des masses « sans égard à la personne », etc.). La domination de la bureaucratie sur le pays comme la domination de Staline sur la bureaucratie ont atteint une perfection presque absolue. Mais quelles conclusions en tirer? L'un dira : puisque l'Etat réel, issu de la Révolution d'Octobre, ne répond pas aux normes idéales établies à priori, alors je lui tourne le dos. C'est du snobisme politique, coutumier aux milieux d'intellectuels petitsbourgeois, pacifico-démocrates, libertaires, anarcho-syndicalistes, en général ultra-gauches. Un autre dira : puisque cet Etat est issu de la Révolution d'Octobre, toute critique sur lui est sacrilège et contrerévolutionnaire. C'est la voix de la cagoterie, derrière laquelle se cache le plus souvent le simple intérêt matériel de certains groupes de la même petitebourgeoisie ou de l'aristocratie ouvrière. Ces deux types — du snob politique et du cagot politique — se changent facile-

Page 30 de la numérisation

ment l'un en l'autre, selon les circonstances personnelles. Laissons-les tous les deux. :

Le marxiste dira : l'URSS. actuelle ne répond manifestement pas aux normes établies à priori de l'Etat soviétique ; cherchons ce que nous n'avons pas prévu au moment où nous avons élaboré les normes programmatiques; cherchons aussi quels facteurs sociaux ont défiguré l'Etat ouvrier; vérifions encore une fois si ces altérations se sont étendues aux fondements économiques de l'Etat, c'est-à-dire si les conquêtes sociales fondamentales de la Révolution prolétarienne sont conservées ; au cas où elles sont conservées, dans quel sens ont-elles changé; y a-til en U.RS.S. et sur l'arène mondiale des facteurs qui puissent favoriser et accélérer la prépondérance des tendances progressives du développement sur les tendances réactionnaires ? Une telle façon d'aborder la question est complexe. Elle ne donne pas la réponse toute faite et passe-partout qu'aiment tant les esprits paresseux. Par contre, non seulement elle sauve deux plaies : le snobisme et la cagoterie, mais en outre elle ouvre la possibilité d'intervenir activement dans le sort de l'URSS.

Quand le groupe du « Centralisme Démocratique» déclarait en 1926 que l'Etat ouvrier était liquidé, il enterrait manifestement une révolution encore vivante. Par contre, l'Opposition de gauche élaborait la plateforme des réformes du ré-

ime soviétique. Pour s'élever et s'affermir en caste privilégiée,

bureaucratie staliniste écrasa l'Opposition de gauche. Mais dans la lutte pour ses positions, la bureaucratie s'est trouvée contrainte de puiser dans la plateforme de l'Opposition de gauche toutes les mesures qui lui donnèrent la possibilité de Sauver les bases sociales de l'Etat soviétique. Leçon politique inappréciable ! Elle montre comment des conditions historiques déterminées : état arriéré de la paysannerie, lassitude du prolétariat, absence de soutien décisif en Occident, préparent, dans la révolution, un « second chapitre», qui se caractérise par l'étouffement de l'avant-garde prolétarienne et l'écrasement des internationalistes révolutionnaires par une bureaucratie nationaliste et conservatrice. Mais ce même exemple montre comment une ligne politique juste permet à un groupement marxiste de féconder le développement, même lorsque les vainqueurs du « second chapitre» écrasent les révolutionnaires du « premier chapitre ».

Un mode de penser superficiel, idéaliste, opérant avec des normes toutes faites, leur adaptant mécaniquement le développement vivant, passe facilement de l'enthousiasme à la prostration. Seul le matérialisme dialectique, qui sait considérer tout ce qui existe dans son développement, dans la lutte des forces internes, communique la fermeté nécessaire à la pensée et à l'action.

DICTATURE DU PROLETARIAT ET DICTATURE DE LA BUREAUCRATIE

Dans une série de travaux antérieurs nous avons établi que,

Page 31 de la numérisation

malgré des succès économiques, conditionnés par la nationalisation des moyens de production, la société soviétique conserve un caractère pleinement contradictoire, transitoire et que, par la situation des travailleurs, par l'inégalité des conditions d’existence, par les privilèges de la bureaucratie, elle se trouve encore beaucoup plus près du régime capitaliste que du communisme futur.

Nous avons établi en même temps que, malgré une dégénérescence bureaucratique monstrueuse, l'État soviétique reste encore l'arme historique de la classe ouvrière, étant donné qu'il assure le développement de l'économie et de la culture sur la base de moyens de production nationalisés et prépare, de ce fait même, les conditions d'une véritable émancipation des travailleurs par la voie d'une liquidation de la bureaucratie et de l'inégalité sociale.

Celui qui n'a pas réfléchi profondément :à ces deux principes fondamentaux et ne s'en est pas sérieusement pénétré, qui en général n'a pas étudié la littérature des bolchéviks-léninistes sur la question de l'URSS. depuis 1923, celui-là risque, à chaque nouvel événement, de perdre le fil directeur et de remplacer l'analyse marxiste par de pitoyables lamentations.

Le bureaucratisme soviétique (il serait plus exact de dire : antisoviétique) est le produit de contradictions sociales : entre la ville et la campagne; entre le prolétariat et la paysannerie (ces deux genres de contradictions ne coïncident asie entre les républiques nationales et leurs subdivisions ; entre les divers groupes de la paysannerie ; entre les diverses couches du prolétariat ; entre les divers groupes de consommateurs ; enfin, entre l'Etat soviétique dans son ensemble et son encerclement capitaliste. Actuellement, par la traduction de tous les rapports dans le langage du système monétaire, les contradictions économiques vont apparaître au grand jour d'une façon particulièrement vive.

La bureaucratie résout ces contradictions en s'élevant audessus des masses travailleuses. Elle utilise sa fonction pour affermir sa domination. Par la réalisation d'une direction incontrôlée, arbitraire et sans appel, elle accumule de nouvelles contradictions. Les exploitant, elle crée un régime d'absolutisme bureaucratique.

Les contradictions à l'intérieur de la bureaucratie ellemême ont abouti à la sélection d'un ordre qui exerce le commandement ; la nécessité de la discipline à l'intérieur de l'ordre ont abouti au pouvoir personnel, au culte du chef infaillible. Le même régime règne à l'usine, dans le kolkhoze, à l'université, dans l'Etat : le chef avec une douzaine de fidèles; les autres suivent le chef. Staline ne fut jamais et ne pouvait, par sa nature, être un chef de masses : il est le chef des « chefs » bureaucratiques, leur couronnement, leur personnification.

Plus les problèmes économiques deviendront complexes, plus les exigences et les intérêts de la population s’accroîtront, plus les contradictions entre le régime bureaucratique et les exigences du développement socialiste seront aiguës, et plus la bureaucratie luttera âprement pour le maintien de ses positions, et plus elle recourra cyniquement à la violence, à la tromperie, à la corruption.

Le fait que le régime politique empire constamment alors

Page 32 de la numérisation

que l'économie et la culture se développent, ce fait criant s'explique par ceci, et par ceci seulement, que l'oppression, les persécutions, les répressions servent maintenant pour une bonne moitié non pas au maintien de l'Etat, mais au maintien du pouvoir et des privilèges de la bureaucratie. D'où, précisément, la nécessité toujours plus grande de masquer les répressions à l'aide de fourberies et d'amalgames.

— Peut-on, cependant, qualifier d'ouvrier un tel Etat? dit la voix révoltée des moralistes, des idéalistes et des snobs « révolutionnaires ». Les plus prudents objectent ceci : « Peut-être en fin de compte est-œ tout de même un Etat ouvrier; mais de la dictature du prolétariat il ne reste pas trace : c'est un Etat ouvrier dégénérant sous la dictature de la bureaucratie. »

Il n'y a aucune raison de revenir dans son ensemble sur cette argumentation. Tout ce qui est nécessaire à ce sujet a été dit dans la littérature de notre tendance et dans ses documents officiels. Personne n'a tenté de réfuter, d'amender ou de compléter la position des bolchéviks-léninistes dans cette très importante question.

Nous nous bornerons ici à un seul problème : peut-on appeler dictature du prolétariat la dictature de fait de la bureaucratie ?

La difficulté de terminologie vient de ce que le mot dicta- Zure est employé tantôt dans un sens strictement politique, tantôt dans un sens plus profond, sociologique. Nous parlons de « dictature de Mussolini » et en même temps nous déclarons que le fascisme n'est que l'instrument du capital financier. De ces deux propositions laquelle est exacte ? L'une et l'autre, mais sur des plans différents. Il est indiscutable que tout le pouvoir de décision est concentré dans les mains de Mussolini. Mais il est non moins vrai que tout le contenu réel de l'activité gouvernementale est dicté par les intérêts du capital financier. La domination sociale d'une classe («dictature») peut prendre des formes politiques extrêmement différentes. Toute l'histoire de la bourgeoisie, du moyen âge à nos jours, en témoigne.

L'expérience de l'Union soviétique est déjà suffisante pour permettre d'étendre la même loi historique — avec tous les changements nécessaires — également à la dictature du prolétariat. Entre la conquête du pouvoir et la dissolution de l'Etat ouvrier dans la société socialiste, les formes et les méthodes de la domination prolétarienne peuvent changer brusquement, selon la marche de la lutte des classes, nationale et internationale.

. Par exemple, le régime de commandement actuel de Staline ne rappelle en rien le pouvoir des Soviets des premières années de la révolution. La substitution d'un régime à l'autre s'est produite non d'un seul coup, mais par plusieurs degrés, au moyen d'une série de petites guerres civiles de la bureaucratie contre l'avant-garde prolétarienne. En fin de compte, la démocratie soviétique a explosé sous la pression des contradictions sociales, Les exploitant, la bureaucratie a arraché le pouvoir des mains des organisations de masse. C'est dans ce sens qu'on peut parler de dictature de la bureaucratie et même de dictature personnelle de Staline. Mais cette usurpation n'a été possible et n'a pu se maintenir que parce que le contenu social de la dictature de la bureaucratie est déterminé par les rapports de production que la révolution prolétarienne a établis.

Page 33 de la numérisation

Dans ce sens on a plein droit de dire que la dictature du prolétariat a trouvé son expression, défigurée mais incontestable, dans la dictature de la bureaucratie.

IL EST NECESSAIRE DE REVISER ET DE CORRIGER UNE ANALOGIE HISTORIQUE

Dans les discussions intérieures de l'Opposition russe et internationale, « Thermidor» fut entendu conventionnellement comme là première étape de la contre-révolution bourgeoise, dirigée contre la base sociale de l'Etat ouvrier‘. Quoique le fond de la discussion dans le passé, comme nous l'avons vu, n'en ait pas souffert, l'analogie historique a pris toutefois un caractère purement conventionnel, éloigné de la réalité, et ce sens conventionnel entre de plus en plus en contradiction avec les intérêts de l'analyse de la dernière évolution de l'Etat soviétique. Il suffit d'invoquer le fait que nous avons souvent parlé — et avec suffisamment de raisons — du régime plébiscitaire ou bonapartiste de Staline. Or, le bonapartisme est venu en France après Thermidor. En restant dans les cadres de l’analogie historique, on en vient à se demander : s’il n'y a pas encore eu de « Thermidor » soviétique, d'où peut donc venir le bonapartisme ? Sans changer nos anciennes appréciations quant au fond — il n'y a aucune raison pour le faire — il faut réviser radicalement l'analogie historique. Ceci nous permettra d'aborder de plus près quelques faits anciens et de mieux comprendre quelques phénomènes nouveaux.

Le coup d'Etat du 9 Thermidor ne liquida pas les conqué-

tes de la révolution bourgeoise, mais il fit passer le pouvoir dans les mains des jacobins les plus modérés et les plus conservateurs, dans les mains des éléments les plus fortunés de la société bourgeoise. Actuellement il n’est plus possible de ne pas voir que, dans la révolution soviétique aussi, il s'est produit depuis déjà longtemps un déplacement du pouvoir à droite, leinement analogue à Thermidor, quoique à des rythmes plus ents et sous des formes plus masquées. Le complot de la bureaucratie soviétique dirigé contre l'aile gauche a pu garder les premiers temps un caractère relativement peu sanglant pour l'unique raison que le complot lui-même fut accompli d'une façon plus systématique et entière que l'improvisation du 9 Thermidor.

Le prolétariat est socialement plus homogène que la bourgeoisie, mais il contient en lui toute une série de couches, qui apparaissent d'une façon particulièrement nette après la conquê-

1. Les menchéviks parlent aussi de dégénérescence thermidorienne. Ce qu'ils entendent par là, il est impossible de le saisir. Les menchéviks furent contre la conquête du pouvoir par le prolétariat. Actuellement encore ils jugent l'Etat soviétique non prolétarien (on ne sait pas ce qu'il serait exactement). Dans le passé, ils réclamèrent le retour au capitalisme, maintenant à la « démocratie». S'ils ne sont pas euxmêmes les représentants de tendances thermidoriennes, qu'est-ce donc que « Thermidor » ?

Page 34 de la numérisation

te du pouvoir, quand se forment la bureaucratie et l'aristocratie ouvrière liée à elle. L'écrasement de l'opposition de gauche signifia dans son sens le plus direct et le plus immédiat le passage du pouvoir des mains de l'avant-garde révolutionnaire aux mains des éléments les plus conservateurs de la bureaucratie et des sommets de la classe ouvrière. 1924, voilà l'année du commencement du Thermidor soviétique.

Il s'agit, bien entendu, non d'une identité, mais d'une analogie historique, qui trouve toujours ses limites dans les différences des structures sociales et des époques. Mais la présente analogie n'est ni superficielle, ni fortuite : elle est déterminée par la tension extrême de la lutte des classes en temps de révolution et de contre-révolution. La bureaucratie dans les deux cas s'est élevée sur le dos de la démocratie plébéienne, qui avait assuré la victoire du nouveau régime. Les clubs jacobins furent étranglés peu à peu. Les révolutionnaires de 1793 périrent dans les combats, devinrent diplomates et généraux, tombèrent sous les coups de la répression ou... entrèrent dans l'illégalité. Les autres jacobins se changèrent par la suite avec bonheur en préfets napoléoniens. À eux se joignirent un grand nombre de transfuges des anciens partis, des ci-devant aristocrates, de vulgaires carriéristes. Et en Russie? Le passage graduel des Soviets et des clubs du Parti bouillant de vie au régime de commandement de secrétaires qui dépendent uniquement du « chef bien-aimé» reproduit, 130 à 140 ans plus tard, le même tableau de dégénérescence, mais sur une elle plus gigantesque et dans une situation plus avancée.

La longue stabilisation du régime thermidorien bonapartiste ne devint sible en France que grâce au développement des forces productives, libérées des entraves féodales. Les arrivistes, les pillards, les parents et les alliés de la bureaucratie s’enrichirent. Les masses désillusionnées tombèrent dans la prostration.

L'accroissement des forces uctives nationales, commencé en 1923, inattendu pour la bureaucratie soviétique ellemême, créa les prémisses économiques nécessaires de sa stabilisation. L'édification économique ouvrit un débouché à l'énergie d'organisateurs, d’administrateurs, de techniciens actifs et capables. Leur situation matérielle et morale s'améliora rapidement. Une large couche privilégiée, étroitement liée aux sommets dirigeants, se créa. Les masses travailleuses vécurent d'espoirs ou sombrèrent dans le désespoir.

Ce serait du pédantisme aveugle que d'essayer de faire coïncider les diverses étapes de la Révolution russe avec des événements analogues de la fin du xviir siècle en France. Mais, malgré tout, il saute aux yeux que le régime politique actuel des Soviets rappelle extraordinairement le Consulat, plutôt la fin du Consulat, quand il se rapprochait de l'Empire. Si Staline manque de l'éclat des victoires, il l'emporte en tout cas sur Bonaparte par le régime de la reptation organisée. Un tel pouvoir n'a pu être atteint que par l'étouffement du Parti, des Soviets, de la classe ouvrière dans son ensemble. La bureaucratie, sur laquelle s'appuie Staline, est matériellement liée aux résultats obtenus par la révolution nationale accomplie, mais elle n'a aucun point de contact avec la révolution internationale qui se

ursuit. Par leur genre de vie, leurs intérêts, leur psychologie, es fonctionnaires soviétiques actuels ne se distinguent pas moins

Page 35 de la numérisation

des bolchéviks révolutionnaires que les généraux et les préfets de Napoléon se distinguaient des jacobins révolutionnaires.

THERMIDORIENS ET BONAPARTISTES

L'ambassadeur soviétique à Londres, Maïsky, expliquait dernièrement à une délégation des Trade-unions britanniques la nécessité et la légitimité de la répression staliniste contre les zinoviévistes « contre-révolutionnaires ». Cet épisode éclatant — un entre mille — nous introduit immédiatement au cœur même de la question. Ce que sont les zinoviévistes, nous le savons. Quelles que soient leurs fautes et leurs oscillations, une chose est indiscutable : ils représentent le type du « révolutionnaire professionnel». Les problèmes du mouvement ouvrier mondial, ce sont pour eux des problèmes vitaux. Qui est Maïsky ? Un menchévik de droite, qui, en 1918, se sépara à droite de son propre parti pour avoir la possibilité d'entrer comme ministre dans le gouvernement blanc de l'Oural, sous la protection de Koltchak. C'est seulement après l'écrasement de Koltchak que Maïsky jugea opportun de se tourner vers les Soviets. Lénine — et nous avec lui — avait la plus grande méfiance, ne

as dire le plus grand mépris, pour ces individus. Actuellement,

aïsky, dans sa dignité d'ambassadeur, accuse les zinoviévistes et les trotskystes de s'efforcer de provoquer une intervention armée pour la restauration de ce même capitalisme... que Maïsky défendit contre nous au moyen de la guerre civile.

L'ambassadeur actuel aux Etats-Unis, A. Troïanovsky, apartint dans sa jeunesse aux bolchéviks, puis abandonna le arti, fut patriote pendant la guerre, menchévik en 1917. La Révolution d'Octobre le trouva membre du Comité Central des menchéviks ; puis, au cours des années suivantes, Troïanovsky mena la lutte illégale contre la dictature du prolétariat. Il entra dans le parti staliniste, plus exactement dans la diplomatie staliniste, après l'écrasement de l'Opposition de gauche.

L'ambassadeur à Paris Potemkine était, au moment de la Révolution d'Octobre, professeur d'histoire bourgeois ; il se joignit aux bolchéviks après leur victoire. L'ancien ambassadeur à Berlin Khintchouk, en qualité de menchévik, entra pendant les journées de la Révolution d'Octobre dans le comité moscovite contre-révolutionnaire du Salut de la patrie et de la révolution, ensemble avec le socialiste-révolutionnaire de droite Grinko, actuellement Commissaire du Peuple aux Finances. Le successeur de Khintchouk à Berlin, Souritz, fut secrétaire politique du premier président des Soviets, le menchévik Tchkheidzé, et se joignit aux bolchéviks après la victoire. Presque tous les autres diplomates sont du même type; et cependant sont nommés à l'étranger — surtout après les affaires Bessedovsky, Dimitrievsky, Agabékov, etc. — des gens particulièrement sûrs.

Dernièrement, à l'occasion des énormes succès de l'industrie aurifère soviétique, la presse mondiale donnait des renseignements sur son organisateur, l'ingénieur Sérébrovsky. Le correspondant du Temps à Moscou, qui concurrence maintenant avec succès Duranti et Louis Fischer comme porte-parole of-

Page 36 de la numérisation

ficieux des sommets de la bureaucratie, soulignait avec une attention particulière le fait que Sérébrovsky, bolchévik en 1903, appartient à la « vieille garde». C'est bien cela qui se trouve porté sur la carte du parti de Sérébrovsky. En fait, c'est en tant qu'étudiant menchévik qu'il participa à la Révolutibn de 1905, pour passer ensuite de longues années durant dans le camp de la bourgeoisie. La Révolution de Février le trouva directeur, nommé par le gouvernement, de deux usines travaillant pour la défense nationale, membre de l'union des industriels, participant actif à la lutte contre le syndicat des métallurgistes. En mai 1917, Sérébrovsky déclarait que Lénine était un « espion allemand»! Après la victoire des bolchéviks Sérébrovsky me fut adjoint, avec d'autres spécialistes, pour le travail technique. Lénine avait por lui de la méfiance, moi pas grande confiance. Men érébrovsky est membre du Comité Central du arti!

Dans la revue théorique du Comité Central Le Bolchévik (du 31 décembre 1934) est imprimé un article de Sérébrovsky sur «L'industrie aurifère en U.R.S-S.». Prenons la première page : «sous la direction du chef aimé du Parti et de la classe ouvrière, le camarade Staline»; trois lignes après : «le camarade Staline dans son entretien avec le correspondant américain M. Duranti…»: ehcore cinq lignes plus loin : «le rapport concis et précis du camarade $Staline..»; à la fin de la page : « Voilà ce que signifie lutter à la staliniste pour l'industrie de l'or». À la deuxième page : « Le grand chef, le camarade Staline nous enseigne»; quatre lignes après : « En réponse à leur rapport, le camarade Staline écrivit : Je vous félicite de vos succès.» Plus bas, à là même page : « Inspirés par les indications du camarade Staline», une ligne s, : «le arti avec à sa tête le camarade Staline….»; deux lignes plus

in : « Les indications de notre Parti et (!!) du camarade Staline ». Prenons la fin de l'article. Au milieu de la page nous lisons : « Les indications du chef génial du Parti et de la classe ouvrière, le camarade Staline.» ‘et trois lignes après : «Les paroles du chef aimé, le camarade Staline...»

La satire ellemême reste désarmée devant un tel torrent de servilité! Des « chefs bien-aimés» n'ont pas besoin, semblerait-t-il, qu'on leur fasse des déclarations d'amour cinq fois par page, d'ailleurs dans un article consacré non pas au jubilé d'un chef, mais à... l'extraction de l'or. D'autre part, l’auteur de l'article, capable de ramper de la sorte, ne peut, évidémment, rien avoir en lui d'un révolutionnaire. Tel est cet ancien directeur tsariste d'énormes usines, menant la lutte contre les ouvriers, bourgeois et patriote, maintenant soutien du régime, membre du Comité Central et staliniste à cent pour cent!

Encore un exemple. Un des piliers de La Pravda actuelle, Zalavsky, montrait en janvier de cette année qu'il était inadmissible d'éditer les romans réactionnaires de Dostoïevsky, tout comme les « œuvres contre-révolutionnaires de Trotsky, Zinoviev et Kamenev ». Qui est ce Zalavsky ? Dans un passé lointain il fut bundiste de droite (menchévik du Bund juif), puis journaliste bourgeois, menant en 1917 la campagne la plus dégoùûtante contre Lénine et Trotsky, agents de l'Allemagne. Dans les articles de Lénine de 1917 on rencontre, comme un refrain, cette phrase : « Zalavsky et les gredins de son espèce.» C'est ainsi que Zalavsky s'inscrivit dans la littérature du Parti comme

Page 37 de la numérisation

le type achevé du calomniateur bourgeois à gages. Pendant la guerre civile il se cacha à Kiev, comme journaliste de la presse blanche. C'est seulement en 1923 qu'il passa du côté du pouvoir soviétique. Actuellement il défend le stalinisme contre « les contrerévolutionnaires » Trotsky, Zinoniev et Kamenev! La presse de Staline est pleine d'individus de ce genre, en U.RS.S. comme à l'étranger.

Les anciens cadres du bolchévisme sont écrasés. Les révolutionnaires ont fait place à des fonctionnaires à l'échine souple. La pensée marxiste a disparu devant la peur, la flatterie et l'intrigue. Du Bureau Politique de Lénine il reste le seul Staline : deux membres du Bureau Politique sont politiquement brisés et traqués (Rykov et Tomsky); deux membres sont en prison (Zinoniev et Kamenev), un est expulsé à l'étranger et privé de ses droits de citoyen (Trotsky). Lénine, selon l'expression de Kroupskaïa ne fut sauvé de la répression bureaucratique que par la mort : n'ayant pu le mettre en prison, les épigones l'ont enfermé dans un mausolée. Toute la substance de la-couche dirigeante est dégénérée. Les thermidoriens et les bonapartistes ont repoussé les jacobins ; les stalinistes ont remplacé les bolchéviks.

Pour la large couche des Maïsky, des Sérébrovsky et des Zalavsky, grands, moyens et petits, conservateurs et nullement désintéressés, Staline est l'arbitre suprême, le dispensateur des bienfaits et le défenseur contre des oppositions possibles. En revanche la bureaucratie accorde de temps en temps à Staline la sanction d'un plébiscite populaire. s congrès du Parti comme les congrès des soviets sont organisés selon un seul et unique critère : pour ou contre Staline? Contre ne peuvent être que des contre-révolutionnaires et on les traite comme il convient. Telle est la mécanique actuelle du pouvoir. C'est une mécanique bonapartiste, il n'a pas encore été possible de trouver d'autre terme pour elle dans le vocabulaire politique.

LA DIFFERENCE DES ROLES DE L'ETAT BOURGEOIS ET DE L'ETAT OUVRIER

Sans analogie historique il est impossible de s'instruire dans l'histoire. Mais une analogie doit être concrète : les ressemblances ne doivent pas faire oublier les différences. Les deux révolutions ont mis fin au féodalisme et au servage. Mais l’une, par son aile la plus radicale, tenta en vain de sortir des limites de la société bourgeoise ; l'autre renversa réellement la bourgeoisie et créa un Etat ouvrier. Cette différence de classe, qui ramène l'analogie à des limites matérielles indispensables, a une importance décisive pour faire un pronostic.

Après une profonde révolution démocratique, qui a libéré le paysan du servage et lui a donné la terre, la contre-révolution féodale est en général impossible. La monarchie renversée peut revenir au pouvoir et s'entourer des fantômes du moyen âge. Mais elle n'a plus la force de rétablir l'économie du féodalisme. Les rapports bourgeois, une fois libérés des entraves féodales, se développent automatiquement. Aucune force extérieure ne

Page 38 de la numérisation

peut plus les arrêter : ils doivent eux-mêmes creuser leur fosse, après avoir créé leur fossoyeur.

Il en est de tout autre façon avec le développement des rapports socialistes. La révolution prolétarienne non seulement affranchit les forces productives des entraves de la propriété privée, mais elle met également à leur disposition immédiate l'Etat qu'elle a engendré. Tandis qu'après la révolution l'Etat bourgeois se borne à un rôle de police, laissant le marché à ses propres lois, l'Etat ouvrier joue directement le rôle de patron et d'organisateur. Le remplacement d'un régime politique bourgeois par l'autre n'a sur le marché qu'une influence indirecte superficielle. Au contraire, le remplacement d'un gouvernement ouvrier par un gouvernement bourgeois ou petitbourgeois mènerait infailliblement à la liquidation du principe de la planification, et ensuite aussi au rétablissement de a propriété privée. À la différence du capitalisme le socialisme ne s'édifie pas automatiquement, mais consciemment. La marche vers le socialisme est inséparable du pouvoir étatique, qui veut le socialisme ou est contraint de le vouloir. Le socialisme ne peut prendre un caractère inébranlable qu'à un stade très élevé de son développement, quand les forces productives dépasseront de loin les forces capitalistes, quand les besoins humains de tous et de chacun recevront pleine satisfaction et quand l'Etat dépérira définitivement, en se dissolvant dans la société. Mais tout cela est encore l'affaire d'un avenir lointain. A l'étape actuelle du développement l'édification socialiste vit et meurt en même temps que l'Etat ouvrier. C'est seulement après s'être fortement pénétré de la profonde différence des lois de la formation de l'économie bourgeoise (« anarchiste») et de l'économie socialiste (« planifiée») qu'on peut comprendre quelles limites l'analogie avec la grande Révolution française ne doit pas outrepasser.

Octobre 1917 termina la révolution démocratique et entama la révolution socialiste. Aucune force au monde ne fera lus revenir en arrière la révolution agraire démocratique en ussie : ici, complète analogie avec la révolution jacobine. Mais la révolution kolkhozienne court encore tous les risques, et avec elle la nationalisation des moyens de production. La contrerévolution politique, même si elle s'étendait jusqu'à la dynastie des Romanov, ne ait pas rétablir la grande propriété foncière. Mais il suffirait de la restauration d'un bloc des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires pour que l'édification socialiste soit supprimée d'un seul coup.

LA TRANSFORMATION DU CENTRISME BUREAUCRATIQUE EN BONAPARTISME

La différence fondamentale entre les deux révolutions, et par conséquent aussi entre les contre-révolutions « correspondantes », est extraordinairement importante pour comprendre la signification des transformations politiques réactionnaires, qui constituent l'essence du régime de Staline. La révolution paysanne ainsi que la bourgeoisie qui s'appuyait sur elle s'ac-

Page 39 de la numérisation

commodèrent très bien du régime de Napoléon et subsistèrent même sous Louis XVIII. La révolution prolétarienne court un danger mortel déjà avec le régime actuel de Staline : elle ne supportera pas un nouveau déplacement à droite.

« Bolchévik» par ses traditions, mais ayant au fond renié depuis longtemps les traditions, petite-bourgeoise par sa composition et son esprit, la bureaucratie soviétique est appelée à régler l'antagonisme entre le prolétariat et la paysannerie, entre l'Etat ouvrier et l'impérialisme mondial : telle est la base sociale du centrisme bureaucratique, de ses zigzags, de sa force, de sa faiblesse et de son influence si funeste sur le mouvement prolétarien mondial'. Plus la bureaucratie deviendra indépendante, plus le pouvoir se concentrera dans les mains d'un seul individu, plus le centrisme bureaucratique se changera en bonapartisme.

La notion de bonapartisme, trop vaste, exige des concrétisations. Dans ces dernières années, nous avons donné ce nom aux gouvernements capitalistes qui, exploitant l'antagonisme des camps prolétarien et fasciste et s'appuyant immédiatement sur l'appareil militaire et policier, s'élèvent au-dessus du Parlement et de la démocratie, en tant que sauveurs de « l'unité nationale ». Nous avons toujours strictement distingué ce bonapartisme de décadence du bonapartisme jeune, offensif, qui fut non seulement le fossoyeur des principes politiques de la révolution bourgeoise, mais encore le gardien de ses conquêtes sociales. Nous avons donné à ces deux phénomènes le même nom, parce qu’ils ont des traits communs : dans le vieillard on rs reconnaître le jeune homme, malgré l'œuvre impitoyable

es ans.

Nous comparons, bien entendu, le bonapartisme actuel du Kremlin, au bonapartisme de l'ascension bourgeoise, et non du déclin : au Consulat et au Premier Empire, et non à Napoléon III et encore moins à Schleicher ou à Doumergue. Pour faire une telle analogie il n'est pas besoin d'attribuer à Staline les traits de Napoléon I* : quand les conditions sociales l'exigent, le bonapartisme peut se former autour d’axes de calibre bien différent.

Du point de vue qui nous intéresse, la différence des bases sociales des deux bonapartismes, d'origine jacobine et d'origine soviétique, est beaucoup plus importante. Dans un cas, il s'agit de la consolidation de la révolution bourgeoise par la voie de la liquidation de ses principes et de ses institutions politiques. Dans l'autre cas, il s'agit de la consolidation de la ré-

1. Les brandlériens, y compris les chefs du S.A.P. qui restent encore aujourd’hui quant à la théorie les élèves de Thalheïmer, ne virent dans la politique de l'Internationale Communiste que de l'« ultra-gauchisme» et nièrent (ils continuent à le nier) la notion même de centrisme bureaucratique. La « quatrième période » actuelle, alors que Staline, par le crochet de l'Internationale Communiste, tire le mouvement ouvrier européen à droite du réformisme officiel, montre combien SR pecene et opportuniste est la philosophie politique de Thalheimer-Walcher et consorts. Ces gens-là ne savent approfondir aucune question jusqu'au bout. C'est précisément pourquoi ils ont une telle répulsion pour le principe de dire ce qui est, c'est-à-dire pour le principe suprême de toute analyse scientifique et de toute politique révolutionnaire.

Page 40 de la numérisation

volution ouvrière et paysanne par la voie de l'écrasement de son programme international, de son Parti dirigeant, de ses Soviets. En développant la politique de Thermidor, Napoléon mena la lutte non seulement contre le monde féodal, mais aussi contre la « plèbe» et les milieux démocratiques de la petite et moyenne bourgeoisie ; il concentra de cette façon les avantages du régime engendré par la révolution dans les mains d'une nouvelle aristocratie bourgeoise. Staline maintient les conquêtes de la Révolution d'Octobre non seulement contre la contre-révolution féodalo-bourgeoise, mais aussi contre les prétentions des travailleurs, leurs impatiences, leur mécontentement ; il écrase l'aile gauche, qui exprime les tendances progressives et historiquement légitimes de masses ouvrières non privilégiées ; il crée une nouvelle aristocratie, à l'aide d'une extraordinaire différenciation dans les salaires, les privilèges, les décorations, etc. S'appuyant sur la couche supérieure de la nouvelle hiérarchie sociale contre la couche inférieure — et parfois inversement — Staline est parvenu à une complète concentration du pouvoir entre ses mains. Comment appeler ce régime autrement que bonapartisme soviétique ?

Par son essence même le bonapartisme ne peut se maintenir longtemps : une bille posée au sommet d'une pyramide doit infailliblement tomber d'un côté ou de l'autre. Mais c'est précisement ici, comme nous l'avons déjà vu, que l’analogie

istorique ne franchit pas ses limites. Le renversement de Napoléon n'est assurément pas passé sans laisser de traces sur les rapports entre les classes; mais au fond la pyramide sociale de la France conserva son caractère bourgeois. L'effondrement inévitable du bonapartisme staliniste met maintenant même un point d'interrogation sur le maintien du caractère d'Etat ouvrier de l'UR.S.S. L'économie socialiste ne peut s'édifier sans pouvoir socialiste. Le sort de l'URSS. en tant qu'Etat socialiste, dépend du régime politique, qui viendra remplacer le bonapartisme staliniste. Seule l'avant-garde du prolétariat, si elle réussit à rassembler de nouveau autour d'elle les travailleurs de la ville et des champs, peut régénérer le système soviétique.

CONCLUSIONS

De notre analyse découle une série de conclusions que nous exposons 1iCi Sous une forme concise :

1. Le Thermidor de la Grande Révolution Russe n'est pas devant nous, mais déjà loin en arrière. Les Thermidoriens peu vent célébrer, par exemple, le dixième anniversaire de leur victoire.

2.Le régime politique actuel de l'URSS. est un régime de bonapartisme « soviétique» (ou antisoviétique), plus proche par son type de l'Empire que du Consulat.

3. Par ses bases sociales et ses tendances économiques, l'URSS. continue à rester un Etat ouvrier.

Page 41 de la numérisation

4. La contradiction entre le régime politique du bonapartisme et les exigences du développement socialiste constitue la source la plus importante de crises intérieures et le danger le plus immédiat pour l'existence même de l'URSS. en tant qu'Etat ouvrier.

5. Vu le niveau encore très bas des forces productives et l'encerclement capitaliste, les classes et les contradictions de classes, tantôt s'affaiblissant, tantôt s'exacerbant, existeront encore en U.R.S.S. pendant un temps indéterminé, en tout cas jusqu'à la complète victoire du prolétariat dans les grandes nations capitalistes du monde.

6. L'existence de la dictature prolétarienne reste même dans l'avenir la condition nécessaire du développement socialiste de l'économie et de la culture en U.R.S.S. C'est pourquoi la dégénérescence bonapartiste de la dictature représente une menace directe et immédiate pour toutes les conquêtes sociales du prolétariat.

7. Les tendances terroristes dans les rangs de la jeunesse communiste sont un des symptômes les plus graves de l'épuisement des possibilités politiques du bonapartisme, entré dans la période de la lutte la plus acharnée pour son existence.

8. L'effondrement inévitable du régime politique staliniste n'aboutira au rétablissement de la démocratie soviétique que si le rejet du bonapartisme est un acte conscient de l'avantgarde prolétarienne. Dans tous les autres cas à la place du stalinisme ne pourrait venir que la contre-révolution fascistecapitaliste.

9. La tactique de la terreur individuelle, quel que soit le dpt dont elle se couvre, ne peut dans les conditions actuelles que tourner au profit des pires ennemis du prolétariat.

10. La responsabilité politique et morale pour l'apparition même du terrorisme dans les rangs de la jeunesse communiste retombe sur Staline, fossoyeur du Parti.

11. La principale cause de l'affaiblissement de l'avant-garde prolétarienne de l'URSS. dans la lutte contre le bonapartisme, ce sont les défaites continues du prolétariat mondial.

12. La principale cause des défaites du prolétariat mondial, c'est la politique criminelle de l'Internationale Communiste, le serviteur aveugle du bonapartisme staliniste et, en même temps, le meilleur allié et le meilleur défenseur de la bureaucratie réformiste.

. 13. La première condition de succès sur l'arène interna-

tionale, c'est l'affranchissement de l'avant-garde prolétarienne

internationale de l'influence démoralisante du bonapartisme so-

viétique, c'est-à-dire de la bureaucratie mercenaire de la soit Internationale Communiste.

Page 42 de la numérisation

. 14. La lutte pour le salut de l'URSS. comme Etat socialiste concorde pleinement avec la lutte pour la Quatrième Internationale.

POSTFACE

.Les adversaires s’accrocheront peut-être bien à notre « autocritique». Ainsi, s'exclameront-ils, vous changez de position sur la question fondamentale de Thermidor : auparavant vous ne parliez que du danger de Thermidor; maintenant vous affirmez inopinément que Thermidor est déjà derrière nous. C'est ce que diront, vraisemblablement, les stalinistes et ils ajouteront en tout cas que nous avons changé de position pour provoquer plus facilement l'intervention armée. Dans le même esprit peuvent s'exprimer les brandlériens et les lovestonistes, d'une part, quelques malins « ultragauchistes », de l'autre. Ces gens n'ont jamais été capables de nous indiquer ce qui était erroné dans notre analogie de Thermidor ; ils crieront maintenent d'autant plus fort que nous avons découvert l'erreur nousmêmes.

La pue de cette erreur dans notre appréciation générale de V'URS.S. a été indiquée plus haut. Il ne s’agit en aucun cas de changer notre position de principe, telle qu'elle fut formulée dans une série de documents officiels, mais seulement de la préciser. Notre « autocritique» s'étend non à l'analyse du caractère de classe de l'U.R.S.S. ou des causes et des conditions de sa dégénérescence, mais seulement à l'éclaircissement historique de ces processus dans l'établissement d'une analogie avec des étapes connues de la grande Révolution française. La correction d'une erreur partielle, même importante, non seulement n'a pas ébranlé la position fondamentale des bolchéviks-léninistes, mais, au contraire, a permis de l'établir plus exactement et plus concrètement, à l'aide d'analogies plus justes, plus réalistes. Il faut encore ajouter que la découverte de l'erreur fut lement facilitée par le fait que les processus mêmes de dégénérescence politique dont il est question en sont venus entre temps à prendre des contours plus précis.

Notre tendance n'a jamais prétendu à l'infaillibilité. Nous ne recevons pas des vérités toutes faites sous forme de révélations, comme les pontifes ignorants du stalinisme. Nous étudions, nous discutons, nous vérifions les conclusions à la lumière de l'expérience, nous corrigeons ouvertement les erreurs commises, et nous poursuivons notre route. La conscience scientifique et la rigueur envers soi-même constituent la meilleure tradition du marxisme et du léninisme. Sous ce rapport aussi nous voulons être fidèles à nos maîtres.

| L. TROTSKY. 1e février 1935.

Traduit du manuscrit russe par J. v. H.

Page 43 de la numérisation

1. Bolchévisme ou stalinisme

2. Le régime communiste aux

3. Bonapartisme bourgeois ou

4. L'Etat ouvrier, Thermidor €

Page 44 de la numérisation

bonapartisme soviétique ....

t bonapartisme ..............

Page 45 de la numérisation

EN MARS 19

DE L'IMPRIMERI DE VIRE, A DÉPÔT LÉGAL N° IMPRIMEUR

DEUX

5.000 4 1

Page 46 de la numérisation

Âcevé D'IMPRIMER 70 SUR LES PRESSES E CH. CORLET, 22-26, RUE 14 - CONDÉ-SUR-NOIREAU : 1® TRIMESTRE 1970 : 8055. N° ÉDITEUR : 300 IÈME TIRAGE : 0.000 EXEMPLAIRES

Une erreur sur cette page ?