La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cahiers rouges, série classiques

La révolution permanente en Russie (Léon Trotsky)

· Cahiers rouges, série classiques, n° 1, janvier 1970 · 27 031 mots

Sommaire (d'après RaDAR)
  • 1
  • L’actualité du Manifeste communiste 2
  • Les leçons de la Commune 3
  • Trois conceptions de la révolution 4
  • La révolution russe

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léon trotsky la révolution nte

permanent en Russie

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DANS LES CAHIERS « ROUGE »

1. Eléments de théorie économique marxiste 2. La médecine confisquée

3. De la bureaucratie

. K. MODZELEWSKY, J. KURON : . Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais

5. L'intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ?

Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale !

6-7. I. Théorie et système d'organisation 8-9. II. De l'internationalisme à l'Internationale 10-11. III. Dialectique des secteurs d'intervention

12. Le deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant 13. Pédagogie et Crise de la Bourgeoisie Spécial : Le «complot trotskyste» en Tchécoslovaquie

SERIE CLASSIQUES

1. Léon Trotsky, Nature de l'Etat soviétique

2. Léon TRotTskY, La révolution permanente en Russie

SERIE « MARX OU CREVE »

1. Marxisme et petite-bourgeoisie

2. Denise AVENAS, Economie et politique dans la pensée de Trotsky

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L'actualité du « Manifeste communiste »

Cette préface fut écrite par Trotsky en 1937 pour la première traduction en langue afrikaan (langue des Boers de l'Afrique du Sud) du Manifeste Communiste.

Le grand homme d'action de la révolution d'octobre dont la pensée engloba toute la situation d'aujourd'hui utilisa l'occasion pour évaluer et pour éprouver les analyses et les pronostics du Manifeste à la lumière des événements qui se Sont déroulés depuis les 90 années de sa publication.

En 1938 Trotsky fonda la Quatrième Internationale, parti mondial de la révolution socialiste. Dans le dernier paragraphe Trotsky fait une prédiction par rapport à la Quatrième Internationale qui ne s'est pas encore réalisée.

Comme les prédictions de Marx et d'Engels dans le Manifeste, elle fut choisie afin de déterminer la stratégie et les perspectives à long terme. Le présent témoigne de la validité de l'optimisme révolutionnaire de Marx et d'Engels. L'avenir jugera de la validité des pronostics de Trotsky.

On a peine à croire que dix années seulement nous séparent du centenaire du Manifeste du Parti Communiste | Ce manifeste, le plus génial d'entre tous ceux de la littérature mondiale, surprend encore aujourd'hui par sa fraîcheur. Les parties principales paraissent avoir été écrites hier. Vraiment, les jeunes auteurs (Marx avait 29 ans, Engels 27) surent regarder vers l'avenir comme personne ne l'avait su avant eux, et pour être bien après eux.

. Déjà, dans la préface de l'édition de 1872, Marx et Engels déclarèrent que, bien que certaines parties du Manifeste avaient vieilli, ils ne se croyaient pas en droit de modifier le texte primitif, étant donné qu'au cours des 25 années passées, le Manifeste était devenu un document historique. Depuis, 65 années sont encore passées. Certaines parties isolées du Manifeste ont glissé plus encore dans le passé. Nous nous efforcerons de présenter dans cette préface, sous une forme résumée, à la fois les idées du Manifeste qui ont conservé intégralement leur force jusqu'à nos jours, et celles qui ont besoin aujourd'hui de sérieuses modifications ou de compléments.

1) La conception matérialiste de l'histoire découverte par Marx peu de temps seulement avant la parution du Manifeste, et qui s'y trouve appliquée avec une maîtrise parfaite, a complètement résisté à l'épreuve des événements et des coups de la critique hostile; elle constitue aujourd'hui l'un des plus pré. cieux instruments de la pensée humaine. Toutes les autres inter- J

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prétations du processus historique ont perdu la moindre valeur scientifique. On peut dire, avec assurance, qu'il est impossible actuellement, non seulement d'être un militant révolutionnai. re, mais encore tout simplement un homme politiquement lettré sans s'approprier la conception matérialiste de l'histoire.

2) Le premier chapitre du Manifeste débute par la phrase suivante : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l’histoire des luttes de classe. »

Cette thèse, qui constitue la plus importante conclusion de la conception matérialiste de l'histoire, n’a pas tardé à devenir elle-même l'objet de la lutte de classes. La théorie qui remplaçait le « bien-être commun», «l'unité nationale», et les « vérités éternelles de la morale» par la lutte des intérêts matériels, considérés comme la force motrice, a subi des attaques particulièrement acharnées de la part des hypocrites réactionnaires, des doctrinaires libéraux et des démocrates idéalistes. À ceuxci s'ajoutèrent plus tard, cette fois au sein du mouvement ouvrier lui-même, ce qu'on appelle les révisionnistes, c'est-à-dire les partisans de la révision du marxisme dans l'esprit de la collaboration et de la réconciliation des classes. Enfin, à notre époque, les méprisables épigones de l'Internationale Communiste (les staliniens) ont pris le même chemin : la politique de ce qu'on appelle les « fronts populaires» découle entièrement de la négation des lois de la lutte de classes. Pourtant, c'est l'époque de l'impérialisme qui, en poussant toutes les contradictions sociales à leur extrême expression, constitue le triomphe théorique du Manifeste Communiste.

3) L'anatomie du capitalisme, en tant que stade déterminé de l’évolution économique de la société, a été expliquée par Marx dans son Capital, sous une forme achevée (1867). Mais déjà dans le Manifeste Communiste, les lignes fondamentales de l'analyse furent tracées d'un ciseau ferme : la rétribution du travail dans la mesure indispensable à la production; l'appropriation par les capitalistes de la plus-value; la concurrence comme loi fondamentale des rapports sociaux ; la ruine des classes moyennes, c'est-à-dire de la petite-bourgeoisie des villes et de la paysannerie ; la concentration des richesses entre les mains d'un nombre toujours plus réduit de possédants, à l'un des pôles, et la croissance numérique du prolétariat à l'autre; la Préparation des conditions matérielles et politiques du régime socialiste.

4) La thèse du Manifeste sur la tendance du capitalisme à abaisser le niveau de vie des ouvriers, et même à les paupériser, a subi un feu violent. Les prêtres, les professeurs, les ministres, les journalistes, les théoriciens sociaux-démocrates et les chefs syndicaux s'élevèrent contre la théorie de la « pau périsation» progressive. Ils découvrirent invariablement le bienêtre croissant des travailleurs, en faisant passer l'aristocratie ouvrière pour le prolétariat, ou en prenant une tendance temporaire pour la tendance générale. Entre-temps l'évolution même du capitalisme le plus puissant, celui de l'Amérique du Nord, a transformé des millions d'ouvriers en pauvres, entretenus aux frais de la charité étatique, municipale ou privée.

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5) Par opposition au Manifeste, qui décrivait les crises commercialo-industrielles comme une série de catastrophes croissantes, les révisionnistes affirmaient que le développement national et international des trusts garantit le contrôle du marché et mène graduellement à la domination des crises. Il est vrai que la fin du siècle passé et le début du siècle présent se distinguaient par un développement tellement impétueux que les crises ne semblaient être que des accalmies « accidentelles ».

Mais cette époque est irrémédiablement révolue. En dernière

analyse, la vérité se trouve aussi, dans cette question, du côté du Manifeste.

6) « Le gouvernement moderne n'est qu'une délégation qui gère les affaires communes de toute la classe bourgeoise. » Dans cette formule concentrée, qui paraissait aux chefs sociauxdémocrates un paradoxe journalistique, est en réalité contenue la seule théorie scientifique de l'Etat. La démocratie créée par la bourgeoisie n'est pas une coquille vide qu'on peut, ainsi que le pensaient à la fois Bernstein et Kautsky, remplir paisiblement du contenu de classe désiré. La démocratie bourgeoise ne peut servir que la bourgeoisie. Le gouvernement de « Front Populaire» dirigé par Blum ou Chautemps, Caballero ou Négrin. n’est « qu'une délégation qui gère les affaires communes de toute la classe bourgeoise ». Quand cette délégation se tire mal d'’affaire, la bourgeoisie la chasse d’un coup de pied.

7) « Toute lutte de classe est une lutte politique.» « L'organisation des prolétaires en classe, et par suite en parti politique.

: À la compréhension de ces lois historiques, les syndicalistes d'un

côté, les anarcho-syndicalistes de l'autre, se sont longtemps dérobés — et essaient encore de se dérober aujourd'hui. Le syndicalisme « pur» reçoit aujourd’hui un coup écrasant dans son refuge principal : les Etats-Unis. L'anarcho-syndicalisme a subi une défaite irréparable dans sa dernière citadelle : l'Espagne. Dans cette question également le Manifeste a eu raison.

8) Le prolétariat ne peut conquérir le pouvoir dans le cadre des lois édictées par la bourgeoisie. « Les communistes... proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social traditionnel. » Le réformisme a essayé d'expliquer cette thèse du Manifeste limmaturité du mouvement d'alors, et par l'insuffisance du développement de la démocratie. Le sort des « démocraties » italienne, allemande, et d'une longue série d'autres, démontre que

si quelque chose n'était pas mür, c'étaient les idées réformistes elles-mêmes.

9) Pour opérer la transformation socialiste de la société, il faut que la classe ouvrière concentre dans ses mains le pouvoir capable de briser tous les obstacles politiques sur la voie de l'ordre nouveau. Le «prolétariat organisé en classe dominante», c'est la dictature. En même temps c'est la seule véritable démocratie prolétarienne. Son envergure et sa profondeur dépendent des conditions historiques concrètes. Plus est grand le nombre des Etats aui s'engagent dans la voie de la révolution socialiste, plus les formes de la dictature seront libres et souples et plus la démocratie ouvrière sera large et profonde.

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10) Le développement international du capitalisme implique le caractère international de la révolution prolétarienne. « Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation.» Le déve. loppement ultérieur du capitalisme a si étroitement lié les unes aux autres toutes les parties de notre planète. « civilisées » et « non civilisées », que le problème de la révolution socialiste a pris complètement et définitivement un caractère mondial. La bureaucratie soviétique a essayé de liquider le Manifeste dans cette question fondamentale. La dégénérescence bonapartiste de l'Etat soviétique fut l'illustration meurtrière du mensonge de la théorie du socialisme dans un seul pays.

11) « Une fois que, dans le cours du développement, les différences de classe ont disparu et que toute la production est concentrée aux mains des individus associés, le pouvoir public perd son caractère politique.» Autrement dit l'Etat dépérit. Reste la société libérée de sa camisole de force. C'est cela le socialisme. Le théorème inverse : la croissance monstrueuse de la contrainte étatique en U.R.S.S., démontre que la société s'éloigne du socialisme.

12) « Les ouvriers n'ont pas de patrie.» Cette phrase du Manifeste a souvent été jugée par les philistins comme une bo:tade bonne pour l'agitation. En réalité, elle donnait au prolétariat la seule directive raisonnée sur le problème de la « patrie» capitaliste. La suppression de cette directive par la 2° Internationale entraîna non seulement la destruction, durant quatre ans, de l'Europe, mais encore la stagnation actuelle de la culture mondiale. Devant la nouvelle guerre qui approche, dont la 3° Internationale a frayé le chemin, le Manifeste reste encore aujourd'hui le conseiller le plus sûr dans la question de la « patrie» capitaliste.

Nous voyons ainsi que le petit ouvrage des deux jeunes auteurs continue à fournir des indications irremplaçables dans les questions fondamentales et les plus brûülantes de la lutte libératrice. Quel autre livre pourrait se mesurer même de loin avec le Manifeste Communiste ? Cependant, cela ne signifie nullement qu'après 90 années de développement sans exemple des forces productives et de grandioses luttes sociales, le Manifeste n'ait pas besoin de rectifications et de compléments. La pensée révolutionnaire n'a rien de commun avec l'idolâtrie. Les programmes et les pronostics se vérifient et se corrigent à la lumière de l'expérience, qui est pour la pensée humaine l'instance suprême. Des corrections et des compléments, ainsi qu'en témoigne l'expérience historique même, ne peuvent être appliqués avec succès qu'en partant de la méthode qui se trouve à la base du Manifeste. Nous essaverons de le démontrer en nous servant des exemples les plus importants.

1) Marx ensignait qu'aucun ordre social ne quitte la scène avant d'avoir épuisé ses possibilités créatrices. Le Manifeste

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flétrit le capitalisme parce qu'il entrave le développement des forces productives. Cependant, à son époque, de même que pendant les décades suivantes, cette entrave n'avait qu'un caractère relatif; si, dans la seconde moitié du xix' siècle, l'économie avait pu être organisée sur les fondements socialistes, le rythme de sa croissance aurait été incomparablement plus rapide. Cette thèse, théoriquement incontestable, ne change rien au fait que les forces productives continuaient à croître à l'échelle mondiale sans interruption jusqu'à la guerre mondiale. C'est seulement dans les 20 dernières années que, malgré les conquêtes les plus modernes de la science et de la technique, s'est ouverte l'époque de la stagnation directe et même de la décadence de l'économie mondiale. L'humanité commence à vivre sur le capital accumulé, et la prochaine guerre menace de détruire pour longtemps les bases mêmes de la civilisation. Les auteurs du Manifeste escomptaient que le capital se briserait longtemps avant de se transformer d'un régime réactionnaire relatif en un régime réactionnaire absolu. Cette transformation ne s'est précisée qu'aux veux de la génération actuelle, et a fait de notre époque celle des guerres, des révolutions et du fascisme.

2) L'erreur de Marx-Engels quant aux délais historiques dé coulait d'une part de la sous-estimation des possibilités ultérieures inhérentes au capitalisme, et d'autre part de la surestimation de la maturité révolutionnaire du prolétariat. La révolution de 1848 ne se transforma pas en une révolution socialiste, comme le Manifeste l'avait escompté, mais ouvrit par la suite à l'Allemagne la possibilité d'un épanouissement formidable. La Commune de Paris démontra que le prolétariat ne peut arracher le pouvoir à la bourgeoisie sans avoir à sa tête un parti révolutionnaire éprouvé. Or la longue période d'essor capitaliste qui suivit entraîna, non l'éducation d'une avantgarde révolutionnaire, mais, au contraire, la dégénérescence bourgeoise de la bureaucratie ouvrière qui devint, à son tour, le frein principal de la révolution prolétarienne. Cette « dialectique », les auteurs du Manifeste ne pouvaient pas la prévoir eux-mêmes.

3) Le capitalisme, c'est pour le Manifeste le règne de la libre concurrence. Parlant de la concentration croissante du capital, le Manifeste n'en tire pas encore la conclusion nécessaire au sujet du monopole, qui est devenu la forme dominante du capital de notre époque, et la prémisse la plus importante de l'économie socialiste. C'est seulement plus tard que Marx constata, dans son Capital, la tendance vers la transformation de la concurrence libre en monopole. La caractéristique scientifique du capitalisme de monopole a été donnée par Lénine dans son Impérialisme.

4) Se référant surtout à l'exemple de la « révolution industrielle » anglaise. les auteurs du Manifeste se représentaient d’une façon trop rectiligne le processus de liquidation des classes intermédiaires, comme une prolétarisation totale de l'artisanat, du petit commerce et de la paysannerie. En réalité les forces élémentaires de la concurrence n'ont de loin pas achevé cette œuvre à la fois progressive et barbare. Le capital ruina la petite bourgeoisie beaucoup plus vite qu’il ne la prolétarisait.

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En outre, la politique consciente de l'Etat bourgeois vise de. puis longtemps à conserver artificiellement les couches petites. bourgeoises. croissance de la technique et la rationalisation de la grande production, tout en engendrant un chômage or. ganique, freinent la prolétarisation de la petite bourgeoisie par le bout opposé. En même temps le développement du capi. talisme a extraordinairement accru l'armée des techniciens, des administrateurs, des employés de commerce, en un mot de ce qu'on appelle la « nouvelle classe moyenne ». Le résultat en est que les classes moyennes, dont le Manifeste prévoit la disparition de façon si catégorique, forment, même dans un pays aussi hautement industrialisé que l'Allemagne, à peu près la moitié de la population. Cependant la conservation artificielle des couches petites-bourgeoïses depuis longtemps périmées n'atténue en rien les contradictions sociales; au contraire elle les rend particulièrement morbides. S'ajoutant à l'armée permanente des chômeurs, elle est l'expression la plus malfaisante de la putréfaction du capitaliasme.

5) Le Manifeste, conçu pour une époque révolutionnaire, contient (à la fin du 2° chapitre) 10 revendications qui répondent à la

riode d'immédiate transition du capitalisme au socialisme.

ans la préface de 1872, Marx et Engels indiquèrent que ces revendications étaient partiellement vieillies, et en tout cas n'avaient plus qu'une signification secondaire; ils l'interprétèrent dans le sens que les mots d'ordre révolutionnaires transitoires cédaient définitivement la place au « Programme minimum » de la social-démocratie qui, lui, comme on sait, ne sortait pas des bornes de la démocratie bourgeoise.

En réalité, les auteurs du Manifeste ont indiqué d'une façon tout à fait précise la correction principale à apporter à leur programme transitoire, à savoir : « I] ne suffit pas que la classe ouvrière s'empare de la machine de l'Etat pour la faire servir à ses propres fins.» Autrement dit, la correction visait le fétichisme de la démocratie bourgeoise. A l'Etat capitaliste, Marx opposa plus tard l'Etat du type de la Commune. Ce « type» a pris par suite la formé beaucoup plus précise des soviets. Aujourd'hui, il ne peut y avoir de programme révolutionnaire sans Soviets et sans contrôle ouvrier. Quant à tout le reste, aux dix revendications du Manifeste qui, à l'époque de la paisible activité parlementaire, apparaissaient comme « archaïques », elles ont revêtu à présent toute leur importance. Par contre, ce qui est vieilli sans espoir, c'est le « programme minimum» socialdémocrate.

6) Pour justifier l'espoir que la « révolution bourgeoise allemande ne peut être que le prélude de la révolution prolétarienne », le Manifeste invoque les conditions générales beaucoup plus avancées de la civilisation européenne, par rapport à l'Angleterre au xvir siècle et à la France au xvirr° siècle, et le développement bien supérieur du prolétariat. L'erreur de ce pronostic ne consiste pas uniquement dans le délai. Quelques mois plus tard, la révolution de 1848 montra précisément qu'en présence d'une évolution plus avancée, aucune des classes bourgeoises n'est capable de mener la révolution jusqu’au bout : la grande ct moyenne bourgeoisie est trop liée aux propriétaires fonciers ct trop soudée par la peur des masses, la petite bourgeoisie est

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trop dispersée et trop dépendante, par l'intermédiaire de ses dirigeants, de la grande bourgeoisie. Comme l'évolution ultérieure en Europe et en Asie l'a démontré, la révolution boureoise, prise isolément, ne peut plus du tout se réaliser. La purifcation de la société des défroques féodales n'est possible que si le prolétariat, libéré de l'influence des partis bourgeois, est capable de se mettre à la tête de la paysannerie et d'établir sa dictature révolutionnaire. Par là même, la révolution bourgeoise se noue avec la première étape de la révolution socialiste pour s'y dissoudre ensuite. La révolution nationale devient ainsi un chainon de la révolution internationale. La transformation des fondements économiques et de tous. Les rapports de la société prend un caractère permanent.

Pour les partis révolutionnaires des pays arriérés de l'Asie, de l'Amérique latine et de l'Afrique, la compréhension claire du rapport organique entre la révolution démocratique et la dictature du prolétariat, et par conséquent avec la révolution socialiste internationale, est une question de vie ou de mort.

7) En montrant comment le capitalisme entraîne dans son tourbillon les pays arriérés et barbares, le Manifeste ne dit encore rien sur la lutte des peuples coloniaux et semi-coloniaux pour leur indépendance. Dans la mesure où Marx et Engels pensaient que la révolution socialiste, « dans les pays civilisés tout au moins », était l'affaire des années prochaines, la question des colonies était à leurs yeux résolue, non comme résultat d'un mouvement autonome des ples opprimés, mais comme le résultat de la victoire du prolétariat dans les métropoles du capitalisme. C'est pourquoi les questions de la stratégie révolutionnaire dans les pays coloniaux et semi-coloniaux ne sont même pas effleurés dans le Manifeste. Mais ces questions exigent des solutions particulières. Ainsi, par exemple, il est bien évident qe si la « patrie nationale » est devenue le pire frein historique

ns les pays capitalistes développés, elle reste encore un facteur relativement progressif dans les pays arriérés qui sont obligés de lutter pour leur existence nationale indépendante. « Les communistes, déclare le Manifeste, appuient dans tous les pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant.» Le mouvement des races de couleur contre les oppresseurs impérialistes est l’un des mouvements les plus puissants et les plus importants contre l'ordre social existant, et c'est pourquoi il lui faut le soutien complet, indiscuté et sans réticence, du prolétariat de race blanche. Le mérite d'avoir développé la vien révolutionnaire des peuples opprimés revient surtout à

nine.

8) La partie la plus vieille du Manifeste — non pas quant à la méthode mais quant à l'objet — est la critique de la littérature « socialiste » de la première moitié du xx‘ siècle (Ch. 3) et la définition de la position des communistes vis-à-vis les différents partis d'opposition (Ch. 4). Les tendances et partis énumérés dans le Manifeste furent balayés si radicalement par la révolution de 1848 ou par la contre-révolution qui suivit, que l'histoire ne les mentionne même plus. Cependant, dans cette artie aussi, le Manifeste nous est aujourd'hui plus proche qu'à a génération précédente. À l'époque de prospérité de la 2° Internationale, lorsque le marxisme semblait régner sans contexte,

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les idées du socialisme d'avant Marx pouvaient être considérées comme définitivement révolues. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. La décadence de la social-démocratie et de l'I.C. engendre à chaque pas des récidives idéologiques monstrueuses. La pensée sénile retombe pour ainsi dire dans l'enfance. À la recherche des formules de sauvetage, les prophètes de l'époque de déclin redécouvrent les doctrines depuis longtemps enterrées par le socialisme scientifique. En ce qui concerne la question des partis d'opposition, les décades y ont apporté les plus profonds changements : non seulement les vieux partis ont été remplacés depuis longtemps par des nouveaux, mais encore le caractère même des partis et de leurs rapports mutuels s'est modifié radicalement dans les conditions de l'époque impérialiste. Le Manifeste doit donc être complété par les documents des quatre premizrs congrès de l'Internationale Communiste, par la littérature fondamentale du bolchévisme, et les décisions des conférences de la 4 Internationale.

Nous avons rappelé plus haut que, selon Marx, aucun ordre social ne quitte la scène avant d'avoir épuisé les possibilités qui lui sont inhérentes. Cependant, l'ordre social, même périmé, ne cède pas la place sans résistance à un ordre nouveau. La succession des régimes sociaux suppose la plus âpre lutte des classes, c'est-à-dire la révolution. Si le prolétariat, pour une raison ou pour une autre, s'avère incapable de renverser l'ordre bourgeois qui se survit, il ne reste au capital financier, dans la lutte pour maintenir sa domination ébranlée, qu'à transformer la petite bourgeoisie, conduite par lui au désespoir et à la démoralisation, en une armée de pogrome du fascisme. La dégénérescence bourgeoise de la social-démocratie et la dégénérescence fasciste de la petite bourgeoisie sont entrelacées comme cause et effet.

Aujourd'hui, la 3° Internationale accomplit dans tous les pays, avec une licence plus effrénée encore, l’œuvre de tromperie et de démoralisation des travailleurs. En frappant l'avant-garde du prolétariat espagnol, les mercenaires sans scrupules de Moscou ne fraient pas seulement la voie au fascisme, mais encore réalisent une bonne partie de sa besogne. La longue crise de la révolution internationale, qui se transforme de plus en plus en crise de la culture humaine, se réduit au fond à la crise de la direction révolutionnaire.

Comme héritière de la grande tradition dont le Manifeste du Parti Communiste est le chaînon le plus précieux, la 4° Internationale éduque de nouveaux cadres pour résoudre les anciennes tâches. La théorie est la réalité généralisée. Dans une attitude honnête envers la théorie révolutionnaire s'exprime la volonté passionnée de refondre la structure de la réalité sociale. Le fait qu'au sud du continent noir, nos camarades d'idées ont traduit pour la première fois le Manifeste dans la langue des Africaans Boers, est une confirmation éclatante du fait que la pensée marxiste n'est vivante aujourd'hui que sous le drapeau de la 4 Internationale. L'avenir lui appartient. Au centenaire du Manifeste Communiste, la 4 Internationale sera la force révolutionnaire déterminante sur notre planète.

Coyacan, le 30 octobre 1937.

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Les leçons de la Commune

Chaque fois que nous étudions l’histoire de la Commune, nous la voyons sous un nouvel aspect grâce à l'expérience acquise par les luttes révolutionnaires ultérieures, et surtout par les dernières révolutions, non seulement par la révolution russe, mais par les révolutions allemande et hongroise. La guerre franco-allemande fut une explosion sanglante, présage d'une immense boucherie mondiale, la Commune de Paris, un éclair, présage d'une révolution prolétarienne mondiale.

La Commune nous montre l’héroïsme des masses ouvrières, leur capacité de s'unir en un seul bloc, leur don de se sacrifier au nom de l'avenir, mais elle nous montre en même temps l'incapacité des masses à choisir leur voie, leur indécision dans la direction du mouvement, leur penchant fatal à s'arrêter après les premiers succès, permettant ainsi à l'ennemi de se ressaisir, de rétablir sa position.

La Commune est venue trop tard. Elle avait toutes les possibilités de prendre le pouvoir le 4 septembre, et cela aurait permis au prolétariat de Paris de se mettre d'un seul coup à la tête des travailleurs du pays dans leur lutte contre toutes les forces du passé, contre Bismarck aussi bien que contre Thiers. Mais le pouvoir tomba aux mains des bavards démocratiques, les députés de Paris. Le prolétariat parisien n'avait ni un parti, ni des chefs auxquels il aurait été étroitement lié par les luttes antérieures. Les patriotes petits-bourgeois, qui se croyaient socialistes et cherchaient l'appui des ouvriers, n'avaient en fait aucune confiance en eux. Ils ébranlaient la foi du prolétariat en lui-même, ils étaient continuellement à la recherche d'avocats célèbres, de journalistes, de députés, dont tout le bagage ne consistait qu'en une dizaine de phrases vaguement révolutionnaires, afin de leur confier la direction du mouvement.

La raison pour laquelle Jules Favre, Picard, Garnier-Pagès et C' ont pris le pouvoir à Paris le 4 septembre, est la même que celle qui a permis à Paul-Boncour, à A. Varenne, à Renaudel et à plusieurs autres, d'être pendant un temps les maîtres du parti du prolétariat.

Les Renaudel et les Boncour et même les Longuet et les Pressemane par leurs sympathies, leurs habitudes intellectuelles et leurs procédés, sont beaucoup plus proches de Jules Favre et de Jules Ferry, que du prolétariat révolutionnaire. Leur phraséologie socialiste n'est qu'un masque historique qui leur permet de s'imposer aux masses. Et c'est justement parce que Favre, Simon, Picard et les autres ont usé et abusé de la phraséologie démocratico-ibérale, que leurs fils et leurs petits-fils ont été obligés d'avoir recours à la phraséologie socialiste.

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Mais les fils et les petits-fils sont restés dignes de leurs pères et continuent leur œuvre, Et quand il faudra décider non pas la question de la composition d'une clique ministérielle, mais celle beaucoup plus importante de savoir quelle classe en France doit prendre le pouvoir, Renaudel, Varenne, Longuet et leurs pareils seront dans le camp de Millerand — collaborateur de Galliffet, le bourreau de la Commune. Lorsque les bavards réactionnaires des salons et du Parlement se trouvent face à face, dans la vie, avec la Révolution, ils ne la reconnaissent jamais.

Le parti ouvrier — le vrai — n'est pas une machine à manœuvres parlementaires, c'est l'expérience accumulée et organisée du prolétariat. C'est seulement à l'aide du parti, qui s'appuie sur toute l’histoire de son passé, qui prévoit théoriquement les voies du développement, toutes ses étapes et en extrait la formule de l'action nécessaire, que le prolétariat se libère de la nécessité de recommencer toujours son histoire : ses hésitations, son manque de décision, ses erreurs.

Le prolétariat de Paris n'avait pas un tel parti. Les socialistes bourgeois, dont fourmillait la Commune, levaient les yeux au ciel, attendaient un miracle ou bien une parole prophétique, hésitaient et pendant ce temps-là, les masses tâtonnaient, perdaient la tête à cause de l'indécision des uns et de la fantaisie des autres. Le résultat fut que la Révolution éclata au milieu d'elles, trop tard, Paris était encerclé. Six mois s'écoulèrent avant que le prolétariat eût rétabli dans sa mémoire les leçons des révolutions passées, des combats d'autrefois, des trahisons réitérées de la démocratie, et s'emparât du pouvoir.

Ces six mois furent une perte irréparable. Si en septembre 1870, à la tête du prolétariat de France s'était trouvé le parti centralisé de l'action révolutionnaire, toute l'histoire de la France, et avec elle toute l'histoire de l'humanité, auraient pris une autre direction.

Si le 18 mars le pouvoir se trouva entre les mains du prolétariat de Paris, ce ne fut pas qu'il s'en fût emparé consciemment, mais parce que ses ennemis avaient quitté Paris.

Ces derniers perdaient du terrain de plus en plus, les ouvriers les méprisaient et les détestaient, la petite-bourgeoisie n'avait plus confiance en eux et la haute bourgeoisie craignait qu'ils ne fussent plus capables de la défendre. Les soldats étaient hostiles aux officiers. Le gouvernement s'enfuit de Paris pour concentrer ailleurs ses forces. Et ce fut alors que le prolétariat devint maître de la situation.

Mais il ne le comprit que le lendemain. La Révolution tomba sur lui sans qu'il s'y attendît.

Ce premier succès fut une nouvelle source de passivité. L’ennemi s'était enfui à eVrsailles. N'était-ce pas une victoire ? En ce moment on aurait pu écraser la bande gouvernementale presque sans effusion de sang. À Paris, on aurait pu faire prisonniers tous les ministres, avec Thiers en tête. Personne n'aurait levé la main pour les défendre. On ne l'a pas fait. Il n'y avait pas d'organisation de parti centralisée, ayant une vue d'ensemble sur les choses et des organes spéciaux pour réaliser ses décisions.

Les débris de l'infanterie ne voulaient pas reculer sur Versailles. Le fil qui liait les officiers et les soldats était bien mince. Et s'il y avait eu à Paris un centre dirigeant de parti,

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il aurait incorporé dans les armées en retraite — puisqu'il y avait possibilité de retraite — quelques centaines ou bien quelques dizaines d'ouvriers dévoués, et en leur donnant les directives suivantes : exciter le mécontentement des soldats contre les officiers et profiter du premier moment psychologique favorable pour libérer les soldats des officiers et les ramener à Paris pour s'unir avec le peuple. Cela pouvait être facilement réalisé, d'après l'aveu même des partisans de Thiers. Personne n'y pensa. Il n'y eut personne pour y penser. En présence des grands événements, d'ailleurs, de telles décisions ne peuvent être prises que par un parti révolutionnaire qui attend une révolution, s'y prépare, ne perd pas la tête, par un parti qui est habitué d'avoir une vue d'ensemble et n'a pas peur d'agir.

Et précisément le prolétariat français n'avait pas de parti d'action.

Le Comité central de la Garde nationale est, en fait, un Conseil de Députés des ouvriers armés et de la petite-bourgeoisie. Un tel Conseil élu immédiatement par les masses qui ont pris la voie révolutionnaire, représente un excellent appareil d'action. Mais il reflète en même temps et justement à cause de sa liaison immédiate et élémentaire avec les masses qui sont dans l'état où les a trouvées la révolution, non seulement tous les côtés forts, mais aussi tous les côtés faibles des masses, et il reflète d’abord les côtés faibles plus encore que les côtés forts : il manifeste l'esprit d'indécision, d'attente, la tendance à être inactif après les premiers succès.

Le Comité central de la Garde nationale avait besoin d’être dirigé. Il était indispensable d'avoir une organisation incarnant l'expérience politique du prolétariat et toujours présente — non seulement au Comité central, mais dans les légions, dans les bataillons, dans les couches les plus profondes du prolétariat français. Au moyen des Conseils de Députés, — dans le cas donné c'était des organes de la Garde nationale, — le parti aurait pu être en contact continuel avec les masses, connaître leur état d'esprit; son centre dirigeant aurait pu donner chaque jour un mot d'ordre qui, par des militants du parti, aurait pénétré dans les masses, unissant leur pensée et leur volonté.

A peine le Gouvernement eut-il reculé sur Versailles, que la Garde nationale se hâta de dégager sa responsabilité, au moment même où cette responsabilité était énorme. Le Comité central imagina des élections « légales » à la Commune. Il entra en pourparlers avec les maires de Paris pour se couvrir, à droite, par la « légalité ».

Si l'on avait préparé en même temps une violente attaque contre Versailles, les pourparlers avec les maires auraient été une ruse militaire pleinement justifiée et conforme au but. Mais en réalité, ces pourparlers n'étaient menés que pour échapper par un miracle quelconque à la lutte. Les radicaux petits-bourgeois et les socialistes-idéalistes, respectant la «légalité» et les gens qui incarnaient une parcelle de l'état «légal», les députés, les maires, etc., espéraient au fond de leurs âmes que Thiers s'arrêterait respectueusement devant le Paris révolutionmare, aussitôt que ce dernier se couvrirait de la Commune « lé gale ».

La passivité et l'indécision furent dans ce cas appuyées par le principe sacré de la fédération et d'autonomie. Paris, voyezvous, n'est qu'une commune parmi d'autres communes. Paris

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ne veut rien imposer à personne ; il ne lutte pas pour la dicta. ture, si ce n'est pour la « dictature de l'exemple ».

En somme, ce ne fut qu'une tentative pour remplacer Ja révolution prolétarienne, qui se développait, par une réforme petite-bourgeoise : l'autonomie communale. La vraie tâche ré. volutionnaire consistait à assurer au prolétariat le Pouvoir dans tout le pays. Paris en devait servir de base, d'appui, de place d'armes. Et, pour atteindre ce but, il fallait, sans perdre de temps, vaincre Versailles et envoyer par toute la France des agi. tateurs, des organisateurs, de la force armée. Il fallait entrer en contact avec les sympathisants, raffermir les hésitants et briser l'opposition des adversaires. Au lieu de cette politique d'offensive et d'agression qui pouvait seule sauver la situation, les dirigeants de Paris essayèrent de s'enfermer dans leur autonomie communale : ils n'attaqueront .pas les autres, si les autres ne les attaquent pas; chaque ville a son droit sacré de self-government. Ce bavardage idéaliste — du genre de l'anarchisme mondain — couvrait en réalité la lâcheté devant l'action révolutionnaire qui devait être menée sans arrêt jusqu'à son terme, car, autrement, il ne fallait pas commencer...

L'hostilité à l'organisation centraliste — héritage du localisme et de l'autonomisme petit-bourgeois — est sans doute le côté faible d'une certaine fraction du prolétariat français. L'autonomie des sections, des arrondissements, des bataillons, des villes, est pour certains révolutionnaires la garantie supérieure de la vraie activité et de l'indépendance individuelle. Mais c'est là une grande erreur, qui a coûté bien cher au prolétariat français.

Sous forme de «lutte contre le centralisme despotique » et contre la discipline « étouffante » se livre une lutte pour la propre conservation des divers groupes et sous-groupes de la classe ouvrière, pour leurs petits intérêts, avec leurs petits leaders d'arrondissement et leurs oracles locaux. La classe ouvrière tout entière, tout en conservant son originalité de culture et ses nuances politiques, peut agir avec méthode et fermeté, sans rester en arrière des événements et en dirigeant chaque fois ses coups mortels contre les parties faibles de ses ennemis, à condition qu'à sa tête, au-dessus des arrondissements, des sections, des groupes, se trouve un appareil centralisé et lié par une discipline de fer. La tendance vers le particularisme, quelque forme qu'elle revête, est un héritage du passé mort. Plus tôt le communisme français — communisme socialiste et communisme syndicaliste — s'en délivrera, mieux ce sera pour la réalisation prolétarienne.

Le parti ne crée pas la révolution à son gré, il ne choisit pas à sa guise le moment pour s'emparer du pouvoir, mais il intervient activement dans les événements, pénètre à chaque instant l'état d'esprit des masses révolutionnaires et évalue la force de résistance de l'ennemi, et détermine ainsi le moment le plus favorable à l'action décisive. C'est le côté le plus difficile de sa tâche. Le parti n'a pas de décision valable pour tous les cas. II faut une théorie juste, une liaison étroite avec

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les masses, la compréhension de la situation, un coup d'œil révolutionnaire, une grande décision. Plus un parti révolutionnaire pénètre profondément dans tous les domaines de la lutte prolétarienne, plus il est uni par l'unité du but et par celle de la discipline, plus vite et mieux peut-il arriver à résoudre sa tâche.

La difficulté consiste à lier étroitement cette organisation de parti centralisée, soudée intérieurement par une discipline de fer, avec le mouvement des masses avec ses flux et reflux. La conquête du pouvoir ne peut être atteinte qu'à condition d'une puissante pression révolutionnaire des masses travailleuses. Mais, dans cet acte, l'élément de préparation est tout à fait inévitable. Et mieux le parti comprendra la conjoncture et le momen:, mieux les bases de résistance seront préparées, mieux les forces et les rôles seront répartis, plus sûr sera le succès, moins de victimes coûtera-t-il. La corrélation d'une action soigneusement préparée et du mouvement de masse est la tâche politico-stratégique de la prise du pouvoir.

La comparaison du 18 mars 1871 avec le 7 novembre 1917 est de ce point de vue très instructive. À Paris, c'est un manque absolu d'initiative pour l'action de la part des cercles dirigeants révolutionnaires. Le prolétariat, armé par le gouvernement bourgeois est, en fait, maître de la ville, dispose de tous les moyens matériels du pouvoir — canons et fusils — mais il ne s'en rend pas compte. La bourgeoisie fait une tentative pour reprendre au géant son arme : elle veut voler au prolétariat ses canons. La tentative échoue. Le Gouvernement s'enfuit en panique de Paris à Versailles. Le champ est libre. Mais ce n'est que le lendemain que le prolétariat comprend qu'il est maître de Paris. Les «chefs» sont à la queue des événements, les enregistrent, quand ces derniers se sont déjà accomplis et font tout leur possible pour en émousser le tranchant révolutionnaire.

À Pétrograd, les événements se sont développés autrement. Le parti allait fermement, décidément à la prise du pouvoir, ayant partout ses hommes, renforçant chaque position, élargissant toute fissure entre les ouvriers et la garnison d'une part et le gouvernement d'autre part.

La manifestation armée des journées de juillet, c'est une vaste reconnaissance faite par le parti pour sonder le degré de liaison intime entre les masses et la force de résistance de l'ennemi. La reconnaisance se transforme en lutte des avantpostes. Nous sommes rejetés, mais, en même temps, entre le pars et les masses profondes s'établit une liaison par l’action.

es mois d'août, de septembre et d'octobre, voient un puissant flux révolutionnaire. Le parti en profite et augmente d'une manière considérable ses points d'appui dans la classe ouvrière et dans la garnison. Plus tard, l'harmonie entre les préparatifs de la conspiration et l’action de masse se fait presque automatiquement. Le Deuxième Congrès des Soviets est fixé pour le 7 novembre. Toute notre agitation antérieure devait conduire à la prise du pouvoir par le Congrès. Ainsi, le coup d'Etat était d'avance adopté au 7 novembre. Ce fait était bien connu et compris par l'ennemi. Kérensky ct ses conseillers ne pouvaient pas ne pas faire des tentatives pour se consolider, si peu que ce fût, dans Pétrograd pour le moment décisif. Aussi avaient-ils besoin avant tout de faire sortir de la capitale la partie la plus révolutionnaire de la garnison. Nous avons de notre part prolité

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de cette tentative de Kérensky pour en faire la source d'un nouveau conflit, qui eut une importance décisive. Nous avons accusé ouvertement le gouvernement de Kérensky — notre accusation a trouvé ensuite une confirmation écrite dans un document officiel — d’avoir projeté l'éloignement d'un tiers de la garnison de Pétrograd, non pas à cause de considérations d'ordre militaire, mais pour des combinaisons contre-révolutionnaires. Ce conflit nous lia encore plus étroitement à la garnison et posa devant cette dernière une tâche bien définie, soutenir le Congrès des Soviets fixé au 7 novembre. Et puisque le gouvernement insistait — bien que d'une manière assez molle — pour que la garnison fût renvoyée, nous créâmes auprès du Soviet de Pétrograd, se trouvant déjà entre nos mains, un Comité révolutionnaire de guerre, sous prétexte de vérifier les raisons militaires du projet gouvernemental.

Ainsi nous eûmes un organe purement militaire, se trouvant à la tête de la garnison de Pétrograd, qui était, en réalité, un organe légal d'insurrection armée. Nous désignâmes, en même temps, dans toutes les unités militaires, dans les magasins militaires, etc., des commissaires (communistes). L'organisation militaire clandestine accomplissait des tâches techniques spéciales et fournissait au Comité révolutionnaire de guerre, pour des tâches militaires importantes, des militants en qui on pouvait avoir pleine confiance. Le travail essentiel concernant la préparation, la réalisation et l'insurrection armée se faisait ouvertement et avec tant de méthode et de naturel que la bourgeoisie, avec Kérensky en tête, ne comprenait pas bien ce qui se passait sous ses yeux. (À Paris, le prolétariat ne comprit que le lendemain de sa victoire réelle — qu'il n'avait pas d’ailleurs consciemment cherchée — qu'il était maître de la situation. A Pétrograd, ce fut le contraire. Notre parti, s'appuyant sur les ouvriers et la garnison, s'était déjà emparé du pouvoir, la bourgeoisie passait une nuit assez tranquille et n’apprenait que le lendemain que le gouvernail du pays se trouvait entre les mains de son fossoyeur.)

En ce qui concerne la stratégie, il y avait dans notre parti beaucoup de divergences d'opinion.

Une partie du Comité Central se déclara, comme on le sait, contre la prise du pouvoir, croyant que le moment n'était pas encore venu de le faire, que Pétrograd se trouverait détaché du reste du pays, les prolétaires des paysans, etc.

D'autres camarades croyaient que nous n'attribuions pas assez d'importance aux éléments de complot militaire. Un des membres du Comité Central exigeait en octobre l'encerclement du théâtre Alexandrine, où siégeait la Conférence Démocratique, et la proclamation de la dictature du Comité central du Parti. Il disait : en concentrant notre agitation de même que le travail militaire préparatoire pour le moment du Deuxième Congrès, nous montrons notre plan à l'adversaire, nous lui donnons la possibilité de se préparer et même de nous porter un coup préventif. Mais il n'y a pas de doute que la tentative d'un complot militaire et l'encerclement du Théâtre Alexandrine auraient été un fait trop étranger au développement des événements, que cela aurait été un événement déconcertant pour les masses. Méme au Soviet de Pétrograd, où notre fraction dominait, une pareille entreprise prévenant le développement logique de la lutte aurait provoqué, à ce moment, un grand désarroi, et

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surtout parmi la garnison où il y avait des régiments hésitants et peu confants, en premier lieu les régiments de cavalerie. Il aurait été beaucoup plus facile à Kérensky d'écraser un complot non attendu par les masses, que d'attaquer la garnison, se consolidant de plus en plus sur ses positions : la défense de son inviolabilité au nom du futur Congrès des Soviets. La majorité du Comité central rejeta donc le plan de l'encerclement de la Conférence démocratique et elle eut raison. La conjoncture était fort bien évaluée : l'insurrection armée, presque sans effusion de sang, triompha précisément le jour, fixé d'avance et ouvertement, pour la convocation du Deuxième Congrès des Soviets.

Cette stratégie ne peut pourtant pas devenir une règle générale, elle demande des conditions déterminées. Personne ne croyait plus à la guerre avec les Allemands, et les soldats les moins révolutionnaires, ne voulaient pas partir de Pétrograd au front. Et bien que pour cette seule raison la garnison était tout entière du côté des ouvriers, elle s'affermissait dans son point de vue à mesure que se découvraient les machinations de Kérensky. Mais cet état d'esprit de la garnison de Pétrograd avait une cause plus profonde encore dans la situation de la classe paysanne et dans le développement de la guerre impérialiste. S'il y avait eu scission dans la garnison et si Kérensky avait reçu la possibilité de s'appuyer sur quelques régiments, notre plan aurait échoué. Les éléments de complot purement militaire (conspiration et grande rapidité dans l'action) auraient prévalu. Il aurait fallu, bien entendu, choisir un autre moment pour l'insurrection. i

La Commune eut de même la complète possibilité de s'emparer des régiments même paysans, car ces derniers avaient perdu toute confiance et toute estime pour le pouvoir et pour le commandement. Pourtant elle n'a rien entrepris dans ce but. La faute est ici non pas aux rapports de la classe paysanne et de la classe ouvrière, mais à la stratégie révolutionnaire.

Quelle sera la situation sous ce rapport dans les pays européens à l'époque actuelle ? Il n'est pas facile de prédire quelque chose là-dessus. Pourtant les événements se développant lentement et les gouvernements bourgeois faisant tous leurs efforts pour utiliser l'expérience passée, il est à prévoir que le prolétariat pour s'attirer les sympathies des soldats aura, à un moment donné, à vaincre une grande résistance, bien organisée. Une attaque habile et à l'heure propicg de la part de la révolution sera alors nécessaire. Le devoir du parti est de s'y préparer. Voilà justement pourquoi il doit conserver et développer son caractère d'organisation centralisée, qui dirige ouvertement le mouvement révolutionnaire des masses et est, en même temps, un appareil clandestin de l'insurrection armée.

La question de l'éligibilité du commandement fut une des raisons du conflit entre la Garde nationale et Thiers. Paris refusa d'accepter le commandement désigné par Thiers. Varlin formula ensuite la revendication d'après laquelle tout le commandement de la Garde nationale, d'en bas jusqu'en haut, de-

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vrait être élu par les gardes nationaux eux-mêmes. C'est là que le Comité central de la Garde nationale trouva son appui. Cette question doit être envisagée des deux côtés : du côté politique et du côté militaire, qui sont liés entre eux, mais qui doivent être distingués. La tâche politique consistait à épurer Ja Garde nationale du commandement contre-révolutionnaire. L'éligibilité complète en était le seul moyen, la majorité de la Garde nationale étant composée d'ouvriers et de petits-bourgeois révolutionnaires. Et de plus, la devise « éligibilité du commande. ment» devant s'étendre aussi à l'infanterie, Thiers aurait été d'un seul coup privé de son arme essentielle, les officiers contrerévolutionnaires. Pour réaliser ce projet, il manquait une organisation de parti, ayant ses hommes dans toutes les unités militaires. En un mot, l'éligibilité avait dans ce cas pour tâche immédiate non pas donner aux bataillons de bons commandements, mais les libérer de commandants dévoués à la bourgeoisie. L'éligibilité servit de coin pour scinder l'armée en deux parties suivant la ligne de classe. Ainsi les choses se passèrent chez nous à l'époque de Kérensky, surtout à la veille d'Octobre. Mais la libération de l’armée du vieil appareil de commandement amène inévitablement l’affaiblissement de la cohésion d'organisation, et l’abaissement de la force combattive. Le commandement élu est le plus souvent assez faible sous le rapport technicomilitaire et en ce qui touche le maintien de l'ordre et de la discipline. Ainsi, au moment où l'armée se libère du vieux commandement contre-révolutionnaire qui l'opprimait, la question surgit de lui donner un commandement révolutionnaire, capable de remplir sa mission. Et cette question ne peut aucunement être résolue par de simples élections. Avant que les larges masses de soldats acquièrent l'expérience de bien choisir et de sélectionner des commandants, la révolution sera battue par l'ennemi, qui est guidé dans le choix de son commandement par l'expérience des siècles. Les méthodes de démocratie informe (la simple éligibilité) doivent être complétées et dans une certaine partie remplacées par des mesures de sélection d'en haut. La révolution doit créer un organe composé d'organisateurs expérimentés, sûrs, dans lesquels on peut avoir une confiance absolue, lui donner pleins pouvoirs pour choisir, désigner et éduquer le commandement. Si le particularisme et l'autonomisme démocratique sont extrêmement dangereux pour la révolution prolétarienne en général, ils sont dix fois pus dangereux encore pour l'armée. Nous l'avons vu par l'exemple tragique de la Commune. Le Comité central de la Garde nationale puisa son autorité dans l'éligibilité démocratique. Au moment où le Comité central avait besoin de développer au maximum son initiative dans l'offensive, privé de la direction d’un parti prolétarien, il perdit la tête, se hâta de transmettre ses pouvoirs aux représentants de la Commune, qui avait besoin d'une base démocratique plus large. Et ce fut une grande erreur, dans cette période, de jouer aux élections. Mais une fois les élections faites et la Commune réunie, il fallait concentrer d'un seul coup et entièrement dans la Commune et créer par elle un organe possédant un pouvoir réel pour réorganiser la Garde nationale. Il n'en fut pas ainsi. À côté de la Commune élue restait le Comité central; le caractère d'égibilité de ce dernier lui donnait une autorité politique grâce à laquelle il pouvait faire concurrence à la Commune. Mais cela le privait en même temps de l'énergie et de la fermeté

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nécessaires dans les questions purement militaires qui, après l'organisation de la Commune, justifiaient son existence. L'éligibilité, les méthodes démocratiques ne SONT QU'UNE DÉS ARMES entre les mains du prolétariat et de son parti. L'éligibilité ne peut aucunement être fétiche, remède contre tous les maux. Il faut combiner les méthodes d'éligibilité avec celles de désignations. Le pouvoir de la Commune vint de la Garde nationale élue. Mais une fois créée la Commune aurait dû réorganiser d'une main bien forte la Garde nationale de haut en bas, lui donner des chefs sûrs et établir un régime de discipline bien sévère. La Commune ne l'a pas fait, étant privée ellemême d'un puissant centre directeur révolutionnaire. Aussi fut-elle écrasée.

Nous pouvons ainsi feuilleter page par page toute l'histoire de la Commune, et nous y trouverons une seule leçon : il faut une forte direction de parti. Le prolétariat français plus qu'aucun autre prolétariat a fait des sacrifices à la Révolution. Mais plus qu'aucun autre aussi, at-il été dupé. La bourgeoisie l'a plusieurs fois ébloui par toutes les couleurs du républicanisme, du radicalisme, du socialisme, pour lui mettre toujours des chaînes capitalistes. La bourgeoisie a apporté par ses agents, ses avocats et ses journalistes, toute une masse de formules démocratiques, parlementaires, autonomistes qui ne sont que des entraves aux pieds du prolétariat et qui gênent son mouvement en avant.

Le tempérament du prolétariat français est une lave révolutionnaire. Mais cette lave est recouverte à présent des cendres du scepticisme — résultat de plusieurs duperies et désenchantements. Aussi, les prolétaires révolutionnaires de la France doivent-ils être plus sévères envers leur parti et dévoiler plus impitoyablement la non-conformité entre la parole et l’action. Les ouvriers français ont besoin d'une organisation d'action, forte comme l'acier avec des chefs contrôlés par les masses à chaque nouvelle étape du mouvement révolutionnaire.

Combien de temps l'histoire nous donnera-t<lle pour nous préparer ? Nous ne le savons pas. Durant cinquante ans la bourgeoisie française détint le pouvoir entre ses mains, après avoir érigé la Troisième République sur les os des communards. Ces lutteurs de 71 ne manquaient pas d'héroïsme. Ce qui leur manquait, c'était la clarté dans la méthode et une organisation dirigeante centralisée. C'est pourquoi ils ont été vaincus. Un demi-siècle s'écoula, avant que le prolétariat de France pût poser la question de venger la mort des communards. Mais, cette fois, l'action sera plus ferme, plus concentrée. Les héritiers de Thiers auront à payer la dette historique, intégralement.

Zlatoouste, 4 février 1921.

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Trois conceptions de la révolution

Ce document fut écrit par Léon Trotsky environ un an avant son assassinat par un agent de Staline, en août 1940. L'intention première de Trotsky était d'en faire un chapitre de sa biographie de Lénine, à laquelle il travailla pendant son exil en Norvège, et qu'il n'a jamais achevée.

Ce qui est particulièrement important, c'est que dans cet article Trotsky expose d'une façon définitive les points essentiels de ses accords et désaccords avec Lénine sur la théorie de la révolution permanente, et ses applications directes Sur le développement de la Révolution russe.

La Révolution de 1905 fut non seulement « la répétition générale pour 1917» mais aussi le laboratoire d'où surgirent tous les groupements fondamentaux de la pensée politique russe et où toutes les tendances et nuances du marxisme s'esquissèrent, ou prirent forme. Au centre des divergences et des disputes se trouvait la question du caractère historique de la révolution russe et de ses futures voies de développement. Cette lutte de conceptions et de pronostics n'a pas en soi de rapport direct avec la biographie de Staline qui n'a pas pris une part indépendante à ces débats. Les quelques articles de propagande qu'il écrivit sur cette matière sont dépourvus du moindre intérêt théorique. Des dizaines de bolchéviks divulguèrent, plume en main, ces mêmes idées et le firent d’une façon bien plus adéquate. Un exposé critique de la conception révolutionnaire du Bolchévisme devrait, de par la nature même des choses, avoir sa place dans une biographie de Lénine. Cependant, les théories ont un sort qui leur est propre.

Si pendant la période de la première révolution et plus tard jusqu'en 1923, alors que les doctrines révolutionnaires étaient élaborées et appliquées, Staline n'eut pas de position indépendante, à partir de 1924 brusquement la situation change. C'est depuis ce moment que commence l'époque de la réaction bureaucratique et de la révision énergique du passé. La trame de la révolution se déroule à l'envers. Les anciennes doctrines sont soumises à des nouvelles évaluations ou à de nouvelles interprétations. D'une façon tout à fait inopinée, au premier abord, l'attention se concentre sur la conception de la « révolution permanente » en tant que source de toutes les bévues du trotskysm=£. Dorénavant, pour un certain nombre d'années, la critique de cette conception constitue le contenu principal de l'œuvre théorique « cit venio verbo » de Staline et de ses collaborateurs. On

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peut même dire que tout le stalinisme, sur le plan théorique, se développa par la critique de la théorie de la révolution permanente telle qu'elle a été formulée en 1905. Par conséquent, l'analyse de cette théorie distincte de celles des menchéviks et des bolchéviks, ne peut manquer de faire partie de ce livre, ne fusse que sous forme d'appendice.

Le développement de la Russie est avant tout caractérisé par son état arriéré, Cependant, un état historiquement arriéré n'implique pas une simple reproduction du développement des pays avancés avec un délai d'un ou deux siècles. Il engendre une constitution sociale « combinée » entièrement nouvelle dans laquelle les dernières conquêtes de la technique et de la structure capitaliste s'implantent dans des relations de barbarie féodale et pré-féodales, les transformant et les dominant, créant ainsi une situation de relations réciproques de classes toute particulière. 11 en est de même dans la sphère des idées. À cause précisément de son état historique attardé, la Russie se trouve être le seul pays où le marxisme, en tant que doctrine, et la social-démocratie, en tant que parti, atteignirent un développement puissant même avant la révolution bourgeoise. Il n’est que trop naturel que le problème de la corrélation entre la lutte pour la démocratie et la lutte pour le socialisme ait été soumis à une analyse théoriquement profonde, précisément en Russie,

Les narodniks, essentiellement idéalistes-démocrates, refusèrent de considérer la révolution en cours comme bourgeoise. Is la qualifièrent de « démocratique » cherchant, au moyen d'une formule politique neutre, de masquer son contenu social, non seulement aux autres mais à eux-mêmes. Mais dans sa lutte contre le narodnikysme, le fondateur du marxisme russe, Plékhanov, décréta, aux alentours de 1880, que la Russie n'avait aucune raison d'espérer une voie de développement privilégié, que, comme les autres nations « profanes », elle aurait à passer à travers le purgatoire du capitalisme et que, précisément, en suivant cette voie, elle allait acquérir la liberté politique indispensable pour la lutte du prolétariat pour le socialisme. Plékhanov, non Seulement séparait la révolution bourgeoise en tant que tâche de la révolution socialiste — qu'il renvoyait à un avenir indéfini — mais il attribuait à chacun d'elles des combinaisons de forces entièrement différentes.

La liberté politique devait être réalisée par le prolétarat allié à la bourgeoisie libérale ; après plusieurs décades et ayant atteint un niveau plus élevé de développement capitaliste, le prolétariat, en lutte directe contre la bourgeoisie, mènerait à bien la révolution socialiste.

Lénine, de son côté, écrivait à la fin de 1904 :

« Il semble toujours à l'intellectuel russe que reconnaître notre révolution comme bourgeoise c'est la décolorer, la dégrader, l'abaisser… Pour le prolétariat, la lutte pour la liberté politique et pour la république démocratique au sein de la société bourgeoïse est simplement un stade nécessaire dans sa lutte pour la révolution socialiste.

» Les marxistes sont absolument convaincus, écrivait-il en 1905, du caractère bourgeois de la révolution russe. Qu'est-ce que

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cela signifie? Cela signifie que ces transformations démocratiues… qui sont devenues indispensables pour la Russie ne signiient pas en elles-mêmes une tentative de miner le capitalisme, de miner la révolution bourgeoise, mais, au contraire, elles ouvrent la voie, pour la première fois et d'une façon valable, à un développement du capitalisme ample et rapide, européen et non asiatique. Elles rendront possible, pour la première fois, la domination de la bourgeoisie en tant que classe.

» Nous ne pouvons sauter par-dessus le cadre démocratique bourgeois de la révolution russe, insistait-il, mais nous pouvons élargir ce cadre dans des proportions colossales. »

C'est-à-dire, nous pouvons créer au sein de la société bourgeoise des conditions bien plus favorables pour la lutte future du prolétariat. Dans ces limites, Lénine suivait Plékhanov. Le caractère bourgeois de la révolution servait aux deux fractions de la social-démocratie russe comme point de départ.

Il est tout à fait naturel que, dans ces conditions, Koba (Staline) ne dépassa pas, dans sa propagande, ces formules courantes

ui constituaient la propriété commune des bolchéviks comme es menchéviks.

« L'Assemblée Constituante, écrivait-il en janvier 1905, élue à la base du suffrage universel, égal, direct, et secret, c'est ce pour quoi nous devons maintenant lutter. Seule cette Assemblée nous apportera la république démocratique dont nous avons un si urgent besoin dans notre lutte pour le socialisme.» La république bourgeoise, comme arène d’une lutte de classes de longue haleine pour le but socialiste, telle est la perspective.

En 1907, c'est-à-dire après d'innombrables discussions dans la presse à Pétersbourg et à l'étranger et après une sérieuse expérimentation des prévisions théoriques dans les expériences de la première révolution, Staline écrivait :

« Que notre révolution est bourgeoise, qu'elle doit se terminer pour la destruction de l'ordre féodal et non de l'ordre capitaliste, qu'elle peut être couronnée seulement par la république démocratique, sur ces points, semble-t-il, tous sont d'accord dans notre parti.»

Staline ne parlait pas de ce par quoi la révolution commence, mais de ce à quoi elle aboutit et il le limitait d'avance et, d'une façon tout à fait catégorique, « à la seule république démocratique », Nous chercherions en vain dans ses écrits, ne fusse qu'une allusion de quelque perspective d'une révolution socialiste en rapport avec un renversement de la démocratie. Telle fut sa position, même au début de la révolution de février 1917, jusqu'à l’arrivée de Lénine à Pétrograd.

Pour Plékhanov, Axelrod et les chefs du menchévisme en général, la caractérisation sociologique de la révolution comme bourgeoise était par-dessus tout politiquement valable parce que, d'avance, elle interdisait de provoquer la bou: isie par le spectre du socialisme et de la « repousser » dans le camp de la

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réaction. « Les relations sociales de la Russie ont müûri uniqguement pour la révolution bourgeoise», déclarait le chef de la tactique du menchévisme, Axelrod, au Congrès d'unité. « Devant le manque absolu de droits politiques dans notre pays, il ne saurait être question d'une lutte directe entre le proléiariat et les autres classes pour le pouvoir politique. le prolétariat lutte pour obtenir des conditions de développement bourgeois. Les conditions historiques objectives font que la destinée de notre prolétariat est irrémissiblement de collaborer avec la bourgeoisie dans sa lutte contre l'ennemi commun.» Le contenu de la révolution russe était ainsi limité d'avance à ces transformations compatibles avec les intérêts et les vues de la bourgeoisie libé-

C'est précisément sur ce point que commence le désaccord fondamental entre les deux fraction. Le bolchévisme se refusait absolument à reconnaître que la bourgeoisie russe fut capable de diriger jusqu'au bout sa propre révolution. Avec infiniment plus de force et de consistance que Plékhanov, Lénine considère a question agraire comme le problème central du renversement démocratique en Russie. « Le point crucial de la révolution russe, répétait-il, c'est la question agraire (de la terre). Des conclusions concernant la défaite ou la victoire doivent être basées. sur l'estimation de la condition des masses dans la lutte pour la terre ». Avec Plékhanov, Lénine considérait la paysannerie comme une classe petite-bourgeoise ; le programme agraire des paysans comme un programme de progrès bourgeois. « La Nationalisation est une mesure bourgeoise » insistait-il au Congrès d'unité. « Elle donnera une impulsion au développement du capitalisme; augmentera l'acuité de la lutte des classes ; renforcera la mobilisation de la terre ; causera un afflux de capitaux dans l'agriculture : fera baisser le prix du grain.» Malgré le caractère bourgeois indiscutable de la révolution agraire, la bourgeoisie russe restait, néanmoins, hostile à l’expropriation des grands domaines et, précisément pour cette raison, était pour un compromis avec Ja monarchie sur la base d'une constitution d’après le modèle prussien. À la position de Plékhanov préconisant une alliance entre le prolétariat et la bourgeoisie, Lénine opposa l'idée d'une alliance entre le prolétariat et la paysannerie. Il proclama que la tâche de la collaboration révolutionnaire de ces deux classes était d'établir une « dictature démocratique» comme unique moyen de nettoyer radicalement la Russie de tous les débris féodaux, de créer un système de paysans libres et d'ouvrir la voie au développement du capitalisme sur le modèle américain et non prussien.

La victoire de la révolution, écrivait-il, ne peut être consacrée que par une dictature, car la réalisation de transformations, dont le prolétariat et la paysannerie ont un besoin urgent et immédiat, provoquera la résistance désespérée des propriétaires terriens, des gros capitalistes et du tsarisme. Il sera impossible, sans dictature, de briser cette résistance et de repousser Jes tentatives contre-révolutionnaires. Mais ce sera, bien entenqui, non pas une dictature socialiste mais démocratique. Elle ne pourra pas toucher (sans toute une série de stades transitoires du développement révolutionnaire), aux bases du capitalisme. Il ne lui sera possible, dans le meilleur des cas, que de réaliser un repartage radical de la propriété foncière en faveur de la paysannerie; d'introduire un régime démocratique consistant

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et total allant jusqu’à l'institution de la république; d'extirper tous les caractères asiatiques et féodaux non seulement de la vie quotidienne du village, mais aussi de l'usine; d'inaugurer de sérieuses améliorations de la situation des travailleurs en élevant leur standard de vie, et, par-dessus tout, de mener à bien la conflagration révolutionnaire en Europe.

LA CRITIQUE DES CONCEPTIONS DE LENINE

La conception de Lénine constituait un énorme pas en avant dans la mesure où elle préconisait, non des réformes constitutionnelles, mais la réforme agraire comme tâche principale de la révolution, et indiquait la seule combinaison réaliste de forces sociales pour sa réalisation. Cependant, le point faible de la conception de Lénine était la contradiction interne que portait en elle l'idée de «la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie». Lénine, lui-même, restreignait les limites fondamentales de cette « dictature» quand il la qualifiait ouvertement de « bourgeoise ». Il voulait dire par là que pour sauvegarder son alliance avec la paysannerie, le prolétariat serait obligé, au cours de la révolution à venir, de renoncer à entreprendre, d’une façon directe, les tâches socialistes. Mais cela signifierait que le prolétariat renoncerait à sa propre dictature. Par conséquent, la situation impliquerait la dictature de la paysannerie, même si elle était réalisée avec la participation des ouvriers.

C'était justement ce que disait Lénine en certain cas. Par exemple, à la Conférence de Stockholm en réfutant les arguments de Plékhanov qui s'était élevé contre « l'utopie» de la prise du pouvoir. Lénine déclarait :

« Quel programme sommes-nous en train de discuter? Le programme agraire. Qui assumera la prise du pouvoir selon ce programme ? La paysannerie révolutionnaire. »

Estce que Lénine mélange le pouvoir du prolétariat avec cette paysannerie ? Non répond-il en se référant à ses propres mots d'ordre. Lénine différencie complètement le pouvoir socialiste du prolétariat, du pouvoir démocratique bourgeois de la paysannerie. « Mais voyons, s'exclame-t-il encore, est-ce qu'une révolution paysanne est possible sans la prise du pouvoir par la

aysannerie révolutionnaire.» Dans cette formule de polémique, énine révèle avec une clarté spéciale la vulnérabilité de sa position.

La paysannerie est dispersée sur la surface d'un immense pays dont les points de ralliement sont les villes. La paysannerie elle-même est incapable de formuler ses propres intérêts car, dans chaque district, ses intérêts ont un aspect différent. Le lien économique entre les provinces est créé par le marché et les chemins de fer, mais l'un et les autres sont entre les mains des villes. En cherchant à s'affranchir des limitations du village et à généraliser ses propres intérêts, la paysannerie tombe inéluctablement sous la dépendance de la ville. Enfin, la paysan-

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nerie est également hétérogène dans ses relations sociales : la couche des kulaks cherche naturellement à l'entraîner vers une alliance avec la bourgeoisie des villes, tandis que les couches des paysans pauvres sont portées vers les travailleurs urbains. Sous ces conditions, la paysannerie comme telle est complètement incapable de conquérir le pouvoir.

Il est vrai que dans l'ancienne Chine des révolutionnaires portèrent la paysannerie au pouvoir, ou, pour être plus précis, octroyèrent le pouvoir aux chefs militaires des soulèvements paysans. Ceci conduisit chaque fois à un nouveau partage de la terre et à l'instauration d'une nouvelle dynastie « paysanne »; à ce point, l'histoire recommmençait par le commencement. La nouvelle concentration de la terre, la nouvelle aristocratie, le nouveau système d'usure provoquaient un nouveau soulèvement. Aussi longtemps que la révolution conserve son caractère purement paysan, la société est incapable de sortir de ce cercle vicieux et sans issue.

C'est là la base de l'histoire ancienne de l'Asie, y compris l'histoire ancienne russe. En Europe, dès le début du déclin du Moyen Age, chaque soulèvement paysan victorieux portait au pouvoir, non pas un gouvernement paysan, mais un parti urbain de gauche. Un soulèvement paysan était victorieux exactement dans la mesure où il réussissait à renforcer la position de la section révolutionnaire de la population urbaine. Dans la Russie bourgeoise du xx° siècle, il ne saurait pas même être question de la prise du pouvoir par la paysannerie révolutionnaire.

L'OPINION DE LENINE SUR LE LIBERALISME

L'attitude vis-à-vis de la bourgeoisie libérale était, comme il a été dit plus haut, la pierre de touche de la différenciation entre les révolutionnaires et les opportunistes dans les rangs de la social-démocratie.

Quel serait le caractère du futur Gouvernement Provisoire révolutionnaire ? En face de quelles tâches serait-il placé? Dans quel ordre ?

Ces très importantes questions ne pouvaient être correctement posées que sur la base du caractère fondamental de la politique du prolétariat, et le caractère de cette politique était à son tour déterminé tout d'abord par l'attitude envers la bourgeoisie libérale.

De toute évidence, Plekhanov fermait obstinément les veux devant la conclusion fondamentale de l’histoire politique du xIx* siècle : Chaque fois que le prolétariat va de l'avant comme une force indépendante, la bourgeoisie se réfugie dans le camp de la contre-révolution. Et plus les masses déploient d'audace dans leur lutte, plus rapide devient la dégénérescence réactionnaire du libéralisme. Nul n'est encore parvenu à inventer un moyen propre à paralyser les effets de la loi de la lutte des classes.

« Nous devons rechercher le soutien des partis non-prolétariens, répétait Plekhanov pendant les années de la première révolution, et non pas les repousser par des actes dépourvus de tact.»

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Par des prédications monotones de ce genre, le philosophe du marxisme montrait que le dynamisme vivant de la société lui était inaccessible.

Les « manques de tact» peuvent repousser un intellectuel susceptible en tant qu'individu. Les classes et les partis sont repoussés par les intérêts sociaux.

«On peut dire avec certitude, répondait Lénine à Plekhanov, que les libéraux et les propriétaires terriens vous pardonneront des millions de « manques de tact» mais ne vous pardonneront pas une tentative de leur prendre la terre.»

Et pas seulement les propriétaires terriens. Les sommets de la bourgeoisie sont liés aux propriétaires par l'unité des intérêts de propriété, et plus étroitement par le système des banques. Les sommets de la petite bourgeoisie et de l'intelligentsia dépendent matériellement et moralement des gros et moyens propriétaires. Elles craignent le mouvement indépendant des masses.

Cependant, pour renverser le tsarisme, il était nécessaire de mener plusieurs dizaines de millions d'opprimés à un assaut révolutionnaire héroïque, plein d'abnégation, et qui ne s’arrêterait devant rien. Les masses peuvent être soulevées en vue de l'insurrection, uniquement sous la bannière de leurs propres intérêts, et par conséquent, dans un esprit d'hostilité irréconciliable envers les classes exploiteuses, en commençant par les propriétaires terriens. La « répulsion » de la bourgeoisie oppositionnelle à l'égard des ouvriers et des paysans révolutionnaires était donc une loi immanente à la révolution elle-même, et ne pouvait être évitée par des moyens de diplomatie et de « tact ».

Chaque nouveau mois confirmait l'appréciation léniniste du libéralisme. Contrairement aux espérances des menchéviks, les cadets, non seulement n'étaient pas prêts à prendre leur place à la tête de la révolution « bourgeoise », mais au contraire, découvraient de plus en plus leur mission historique dans leur lutte contre elle.

Après l'écrasement du soulèvement de décembre, les libéraux, qui occupaient l’avant-scène politique à l'éphémère Douma, cherchèrent, de toute leur force, à se justifier aux yeux de la monarchie et à se disculper du manque de fermeté de leur conduite contre-révolutionnaire pendant l'automne 1905, alors que le danger menaçait les soutiens les plus sacrés de la « culture ».

Le chef des libéraux, Milioukov, qui menait les négociations secrètes avec le Palais d'Hiver, prouva très correctement dans la presse qu'à la fin de 1905, les cadets ne pouvaient même pas se montrer devant les masses. « Ceux qui maintenant blâäment le parti (des cadets), écrivait-il, parce qu'il n’a pas protesté, dans le temps, en organisant des meetings contre les illusions révolutionnaires du trotskysme... ne comprennent simplement pas ou ne se souviennent plus de l'atmosphère qui régnait dans le temps, dans les réunions démocratiques publiques durant les meetings. »

Par les «illusions du trotskvsme», le chef libéral entendait la politique indépendante du prolétariat qui attira vers les soviets les sympathies des plus basses couches des villes, des soldats, des pavsans, et de tous les opprimés, et qui, pour cette raison, provoauaient la répulsion de la « société cultivée ».

L'évolution des menchéviks se déroula sur des lignes parallèles. Ils avaient de plus en plus fréquemment à se justifier

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devant les libéraux d'avoir formé un bloc avec Trotsky en 1905. Les explications de Martov, la publicité talentueuse des menchéviks se résumait en ceci : qu'il était nécessaire de faire des concessions aux « illusions révolutionnaires » des masses.

A Tiflis, les groupements politiques se formèrent sur la même base de principes qu'à Pétersbourg. « Briser la réaction », écrivait le chef des menchéviks du Caucase Zhordanya, « pour obtenir et consolider la Constitution — cela dépendra de l'unification consciente et des efforts vers un seul but des forces du prolétariat et de la bourgeoisie. Il est vrai que la paysannerie sera entraînée dans le mouvement, àauquel elle donnera un caractère élémentaire, mais le rôle décisif sera néanmoins joué par ces deux classes, tandis que le mouvement agraire apportera du grain à leur moulin.»

Lénine se moquait des craintes éprouvées par Zhordanya, qu'une politique irréconciliable envers la bourgeoisie ne condamnât les ouvriers à l'impuissance. « Zhordanya discute la question d'un isolement possible du prolétariat au cours d'un renversement démocratique et oublie. la paysannerie. »

De tous les alliés possibles du prolétariat il ne connaît et ne flirte qu'avec les propriétaires terriens libéraux. Et il ne connaît pas les paysans ! Et cela au Caucase! Les réfutations de Lénine, bien que correctes en principe, simplifient le problème sur un point. Zhordanya n'avait pas « oublié » la paysannerie, et comme l'insinuation de Lénine lui-même le laisse deviner, il ne pouvait l'oublier au Caucase où la paysannerie était, en ce tempslà, en train de se soulever avec l'impétuosité d'un ouragan sous la bannière des menchéviks. Zhordanya, cependant, considérait la paysannerie non pas tellement comme un allié politique que comme un bélier historique qui pouvait et devait être utilisé par la bourgeoisie alliée au prolétariat. Il ne croyait pas que la paysannerie fût capable de devenir une force dirigeante ou même indépendante de la révolution et en cela il n'avait pas tort; mais il ne crovait pas non plus que le prolétariat fût capable de conduire le soulèvement agraire à la victoire — et c'était là son erreur fatale. La théorie menchévique de l'alliance du prolétariat et de la bourgeoisie signifiait en réalité l’asservissement des ouvriers et des paysans aux libéraux. L'utopisme réactionnaire de ce programme était déterminé par le fait que le démembrement avancé des classes paralvsait d'avance la bourgeoisie en tant que facteur révolutionnaire. En cette question fondamentale, c'était les bolchéviks qui avaient raison sur toute la ligne : après une alliance avec la bourgeoisie libérale, les sociaux-démocrates seraient inévitablement amenés à s'opposer au mouvement révolutionnaire des ouvriers et des paysans. En 1905, les menchéviks n'avaient pas encore suffisamment de courage pour tirer toutes les conclusions nécessaires de leur théorie de la révolution « bourgeoise». En 1917, ils poussèrent leurs idées jusqu’à leur conclusion logique et se cassèrent le nez.

Sur la question de la position envers les Jibéraux, Staline, pendant les années de la première révolution, était aux côtés de Lénine. On doit dire que, pendant cette période, même la majorité des menchéviks de base était plus proche de Lénine

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que de Plékhanov sur des questions relatives à la bourgeoisie oppositionnelle. Une attitude méprisante envers les libéraux faisait partie de la tradition littéraire du radicalisme intellectuel. Mais on s'efforcerait en vain de trouver une contribution indépendante de Koba' sur cette question, une analyse des relations sociales du Caucase, de nouveaux arguments ou même une nouvelle façon de formuler les anciens. Zhordanya, le leader des menchéviks du Caucase, était de beaucoup plus indépendant par rapport à Plékhanov que Staline par rapport à Lénine. « C'est en vain que Messieurs les libéraux cherchent», écrivait Koba après le 9 janvier, « à sauver le trône chancelant du Tsar. C'est en vain qu'ils tendent au Tsar une main secourable !… Les masses populaires qui se sont soulevées se préparent pour la révolution et non pour la réconciliation avec le Tsar… Oui, Messieurs, vos efforts sont vains. La Révolution Russe est inévitable et elle est aussi inévitable que le lever du soleil. Pouvez-vous empêcher le soleil de se lever? C'est là la question!» Et ainsi de suite. Koba était incapable d'atteindre un niveau plus élevé. Deux ans et demi plus tard, imitant Lénine presque littéralement, il écrivait : « La bourgeoisie libérale russe est contre-révolutionnaire ; elle ne saurait être la force motrice, et encore bien moins le leader de la Révolution. Elle est l'ennemie jurée de la Révolution et une lutte opiniâtre doit être engagée contre elle.» Cependant, c'est précisément sur cette question fondamentale que Staline allait subir une métamorphose complète au cours des dix années suivantes et faire face à la révolution de février 1917 comme partisan d'un bloc avec la bourgeoisie libérale, et par conséquent comme champion de l'union des menchéviks et des bolchéviks en un seul parti. Seule l'arrivée de Lénine de l'étranger mit brusguement fin à la politique indépendante de Staline qu'il qualiait de dérision du marxisme.

LA PAYSANNERIE ET LE SOCIALISME

Les narodniki considéraient les ouvriers et les paysans simplement comme des « travailleurs» et des « exploités» également intéressés au socialisme. Les marxistes considéraient le paysan comme un petit bourgeois capable de devenir un socialiste seulement dans la mesure où il cesse matériellement ou spirituellement d'être un paysan. Avec le sentimentalisme qui leur était propre, les narodniki voyaient dans cette caractérisation sociologique une flétrissure morale de la paysannerie.

C'est sur cette ligne que s'engagea pendant deux générations la lutte principale des tendances révolutionnaires de la Russie. Pour comprendre les divergences futures entre le stalinisme et le trotskysme, il est nécessaire encore une fois de souligner que, conformément à toute la tradition marxiste, Lénine n'a jamais un seul instant considéré la paysannerie comme un al. lié socialiste du prolétariat. Au contraire, l'impossibilité de la révolution socialiste en Russie était déduite par lui précisément

1. Pseudonyme de Staline, dans la période tsariste.

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de la prépondérance colossale de la paysannerie. Cette conception se retrouve dans tous ses articles qui, directement ou indirectement, ont trait à la question agraire. « Nous soutenons le mouvement de la paysannerie », écrivait Lénine en septembre 1905, « dans la mesure où c'est un mouvement démocratique révolutionnaire. Nous sommes prêts (maintenant, immédiatement) à entrer en lutte avec lui dans la mesure où il se montrera réactionnaire, anti-prolétarien. La substance tout entière du marxisme est dans cette double tâche...» Lénine voyait l'allié socialiste dans le prolétariat d'Occident et en partie dans les éléments semi-prolétaires du village russe mais jamais dans la aysannerie comme telle. « Nous soutenons du début jusqu'à la En par tous les moyens, jusqu'à la confiscation», répétait-il avec l'insistance qui lui était particulière, «le paysan en général contre le propriétaire terrien, et plus tard (et pas même plus tard mais en même temps) nous soutenons le prolétariat contre le paysan en général. »

« La paysannerie vaincra au cours de la révolution démocratique bourgeoise », écrivait-il en mars 1906, « épuisant ainsi comp'etement son élan révolutionnaire en tant que paysannerie. Le prolétariat vaincra au cours de la révolution démocratique bourgeoise et par là ne fera que démontrer son véritable élan socialiste révolutionnaire.» « Le mouvement de la paysannerie », répétait-il en mai de la même année, « c'est le mouvement d'une classe différente, c'est une lutte non contre les bases du capitalisme, mais pour balayer tous les débris du système féodal. » .

Ce point de vue peut être retrouvé chez Lénine d'un article à l'autre, année par année, volume par volume. Le langage et les exemples varient, la pensée fondamentale reste la même. Il ne pouvait en être autrement. Si Lénine avait vu en la paysannerie un allié socialiste, il n'aurait pas eu la moindre raison d'insister sur le caractère bourgeois de la révolution et de circonscrire «la dictature du prolétariat et de la paysannerie » dans les limites étroites de tâches purement démocratiques. Dans les cas où Lénine accusait l'auteur de ces lignes de « sousestimer » la paysannerie, il avait en vue non pas du tout mon refus de reconnaître les tendances socialistes de la paysannerie, mais, au contraire, ma reconnaissance inadéquate — selon le point de vue de Lénine — de l'indépendance démocratique bourgeoise de la paysannerie, de sa capacité de créer son propre pouvoir et par là d'empêcher l'instauration de la dictature socialiste du prolétariat.

La réévaluation des valeurs sur cette question ne fut remise sur le tapis qu'au cours des années de la réaction thermidorienne, dont le début coïncida approximativement avec la maladie et la mort de Lénine. Désormais l'alliance des ouvriers et des paysans russes était proclamée être en elle-même une garantie suffisante contre les dangers de la restauration et un gage immuable de la réalisation du socialisme dans les limites de l'Union Soviétique. En remplaçant la théorie de la révolution internationale par la théorie du socialisme dans un seul pays, Staline commença à ne plus désigner l'évaluation marxiste du rôle de la paysannerie que du terme de « Trotskysme», et cela non seulement par rapport au présent, mais par rapport au passé tout entier.

Naturellement, il est possible de soulever la question de savoir

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si, oui ou non, le point de vue marxiste classique sur le rôle de la paysannerie s'est avéré erroné. Ce sujet nous mènerait beaucoup trop loin au-delà des limites de la présente étude. Qu'il nous suffise de constater ici que jamais le marxisme n'a donné à son estimation de la paysannerie en tant que classe non socialiste un caractère absolu et statique. Marx lui-même disait que le paysan a non seulement des superstitions, mais aussi la capacité de raisonner. Le régime de la dictature du prolétariat ouvrit de très larges possibilités d'influencer la paysanneric et de la rééduquer. Les limites de ces possibilités n'ont pas encore été épuisées par l'histoire.

Cependant, il est clair déjà que le rôle croissant de la coercition étatique en U.RS.S. n'a pas réfuté mais confirmé d'une façon fondamentale la position envers la paysannerie qui distinguait les marxistes russes des narodniki. Cependant, quelle que puisse être aujourd’hui la situation dans ce domaine après vingt années du nouveau régime, il reste indubitable que jusqu'à la Révolution d'Octobre, ou, plus correctement, jusqu'en 1924, personne dans le camp marxiste — Lénine moins que tous les autres — ne voyait en la paysannerie un facteur socialiste de développement. Sans l'aide de la Révolution prolétarienne en Occident, répétait Lénine, la restauration socialiste est inévitable. Il ne se trompait pas : la bureaucratie stalinienne n'est pas autre chose que la première phase de la restauration bourgeoise.

LA CONCEPTION TROTSKYSTE

Nous avons analysé ci-dessus les points de départ des deux fractions fondamentales de la social-démocratie russe. Mais dès l'aurore de la première révolution, une troisième position avait été formulée. Nous sommes obligés de l'exposer ici avec toute l'ampleur nécessaire, non seulement parce qu'elle trouva sa confirmation au cours des événements de 1917, mais surtout parce que sept ans après la Révolution d'Octobre cette conception, après avoir été retournée sens dessus-dessous, commença à jouer un rôle totalement imprévu dans l'évolution politique de Staline et de la bureaucratie russe dans son ensemble,

Au commencement de 1905, une brochure de Trotsky parut à Genève. Cette brochure contenait une analyse de la situation politique telle qu'elle se présentait pendant l'hiver 1904. L'auteur arrivait à la conclusion que la campagne indépendante de pétitions et de banquets des libéraux avait épuisé toutes ses possiblités ; que l'intelligentsia radicale, qui avait mis en eux tous ses espoirs était avec eux parvenue à une impasse; que le mouvement paysan était en train de créer des conditions propices de victoire, mais qu'il était incapable de l'assurer ; qu'on ne pouvait arriver à une solution décisive que par le soulèvement armé du prolétariat et que la phase suivante dans cette voie serait la grève générale.

La brochure était intitulée Avant le 9 janvier parce qu'elle avait été écrite avant le dimanche sanglant de Pétersbourg. La puissante vague de grèves qui déferla après cette date, avec les

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conflits armés initiaux qui l'accompagnèrent, était une confirmation indéniable du pronostic stratégique de la brochure.

La préface de mon ouvrage avait été écrite par Parvus, un émigré russe qui avait réussi à devenir, en ce temps-là, un éminent écrivain allemand. Parvus était une personnalité douée d'un don créateur exceptionnel, capable d'être influencée par les idées des autres comme aussi d'enrichir les autres de ses idées. Il manquait d'équilibre interne et d'un amour du travail suffisant pour offrir au mouvement ouvrier une contribution digne de ses talents comme penseur et comme écrivain. Il exerça une influence indubitable sur mon développement personnel, et particulièrement .en ce qui concerne la compréhension social-révolutionnaire de notre époque. Quelques années avant notre première rencontre, Parvus avait passionnément. défendu l'idée d'une grève générale en Allemagne. Mais le pays traversant une crise industrielle prolongée, la social-démocratie s'était adaptée au régime des Hohenzollern; la propagande révolutionnaire d'un étranger ne rencontrait qu'indifférence ironique. Quand il prit connaissance, deux jours après les événements sanglants de Pétersbourg, de ma brochure alors manuscrite, Parvus fut conquis par l'idée du rôle excentionnel que le prolétariat de la Russie arriérée était destiné à jouer.

Ces quelques jours que nous passâmes ensemble à Munich furent remplis par des conversations qui servirent à tous les deux à clarifier bien des choses et qui personnellement nous rapprochèrent l'un de l'autre. La préface à ma brochure que Parvus écrivit à cette époque est entrée dans l’histoire de la Révolution Russe. En auelques pages, il mit en lumière ces particularités sociales de la Russie arriérée qui, il est vrai, étaient déjä connues auparavant, mais dont personne n'avait tiré les conclusions nécessaires.

« Le radicalisme politique de l'Europe Occidentale », écrivait Parvus, « était — c’est un fait bien connu — basé à l'origine sur la petite bourgeoisie, c'est-à-dire sur les artisans et, en général, sur cette partie de la bourgeoisie qui avait été atteinte par le développement industriel mais qui en même temps était évincée par la classe capitaliste.

» En Russie, durant la période précapitaliste, les villes se développèrent bien plus d'après les modèles chinois que d'après les modèles européens. Elles étaient des centres de fonctionnaires d'un caractère purement administratif, sans la moindre signification politique, et en ce qui concerne les relations économiques elles servaient de centres de transactions, de bazars, pour le milieu environnant de propriétaires terriens et de paysans. Leur développement était encore fort insignifiant quand il fut arrêté par le processus capitaliste qui commença à créer des grandes villes à sa propre image, c'est-à-dire des villes industrielles et des centres du trafic mondial...

»La même raison exactement qui a enrayé le développement de la démocratie petite bourgeoise servit à accroître la conscience de classe du prolétariat en Russie, à savoir : le faible développement de la forme artisanale de la production. Le prolétariat fut immédiatement concentré dans les usines.

»Les masses paysannes seront entraînées dans le mouvement dans des proportions toujours croissantes. Mais elles sont uniquement capables d'augmenter l'anarchie politique du pays et de cette façon d'affaiblir le gouvernement; elles ne sauraient

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constituer une armée révolutionnaire solidement soudée, Par conséquent, avec le développement de la révolution, une part toujours plus grande du travail politique incombera au prolétariat. Et en même temps, sa conscience politique ira en s'amplifiant, son énergie politique s'accroîtra…

»La social-démocratie sera mise en face du dilemme : ou bien assumer la responsabilité du Gouvernement Provisoire ou bien se tenir à l'écart du mouvement ouvrier. Les travailleurs considéreront ce gouvernement comme leur gouvernement, indépendamment de la façon dont la social-démocratie se conduira... Le renversement révolutionnaire ne peut être, en Russie, que l'œuvre du prolétariat. Le Gouvernement Provisoire Révolutionnaire en Russie sera le gouvernement d'une démocratie ouvrière. Si la social-démocratie prend la tête du mouvement révolutionnaire du prolétariat russe, alors ce gouvernement sera socialdémocrate...

»Le Gouvernement Provisoire social-démocrate ne sera pas capable d'accomplir un renversement socialiste en Russie, mais le processus même de la liquidation de l’autocratie et l'instauration d'une république démocratique lui fournira un terrain favorable de travail politique. »

Dans le feu des événements révolutionnaires de l'automne 1905, je rencontrai encore Parvus, cette fois à Pétersbourg. Tout en gardant une indépendance organisationnelle vis-à-vis des deux fractions, nous publiâmes ensemble un journal ouvrier de masse, le Russkoye Slovo, et, en coalition avec les menchéviks, un grand journal politique, le Natchalo. La théorie de la Révolution Permanente a été habituellement associée aux noms de « Parvus et Trotsky». Ceci n'est que partiellement correct. La période de l'apogée révolutionnaire de Parvus appartient à la fin du siècle dernier, quand il se trouvait à la tête de la lutte contre le « révisionnisme », c'est-à-dire contre la déviation opportuniste de la théorie de Marx.

L'échec des tentatives en vue de pousser la social-démocratie allemande dans la voie d'une politique plus résolue mina son optimisme. Devant la perspective de la révolution socialiste en Occident, Parvus commença à réagir en faisant de plus en plus des réserves. Il considérait, à cette époque, que « le Gouvernement Provisoire social-démocrate ne sera pas capable d'accomplir un renversement socialiste en Russie». Ses pronostics indiauaient par conséquent, non pas la transformation de la révolution démocratique en une révolution socialiste, mais seulement l'instauration en Russie d'un régime de démocratie ouvrière du tvne australien, où sur la base d'un système d'économie agricole s'était établi pour la première fois un gouvernement ouvrier qui ne dépassait pas les cadres d'un régime bourgeois.

Je ne partageais pas ses opinions quant à cette conclusion. La démocratie australienne, qui s'était développée organiquement sur le sol vierge d'un nouveau continent, prit tout de suite un caractère conservateur et se subordonna un prolétariat jeune mais tout à fait privilégié. La démocratie russe, au contraire, ne pouvait s'épanouir qu'à la suite d’un grandiose bouleversement révolutionnaire, dont Ja dynamique ne permettrait en aucun cas au gouvernement ouvrier de rester dans les cadres de la démocratie bourpcoise. Nos divergences, qui commencèrent peu après Ja révolution de 1905, aboutirent à une rupture complète entre nous au début de la guerre, lorsque Parvus, chez qui le

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sceptique avait complètement tué le révolutionnaire, se plaça aux côtés de l'impérialisme allemand et devint plus tard le conseiller et l'inspirateur du premier président de la République allemande, Ebert.

LA THEORIE DE LA REVOLUTION PERMANENTE

Ayant débuté avec la brochure « Avant le 9 janvier», je suis plus d'une fois revenu sur ce sujet, développant et justifiant la théorie de la Révolution Permanente. Etant donné l'importance que cette théorie a acquise plus tard pour l'évolution idéologique du héros de cette biographie, il est nécessaire de l'exposer ici sous forme de citations exactes de mes œuvres de 1905-1906.

«Le centre de la population d'une ville moderne, du moins, dans les villes ayant une importance économique et politique, est constitué par la classe essentiellement différenciée des travailleurs salariés. C'est précisément cette classe essentiellement inconnue pendant la Grande Révolution Française qui est destinée à jouer le rôle décisif dans notre révolution. Dans un pays économiquement plus arriéré, le prolétariat peut prendre le pouvoir plus tôt que dans un pays capitaliste avancé. Vouloir établir une espèce de dépendance automatique de la dictature prolétarienne à l'égard des forces techniques et des ressources d'un pays, c'est un préjugé qui dérive d'un matérialisme « économique » ‘simplifié à l'extrême. Un tel point de vue n'a rien de commun avec le marxisme. Bien que les forces de production industrielles fussent dix fois plus développées aux Etats-Unis que chez nous, le rôle politique du prolétariat russe, son influence sur la politique du pays et la possibilité de son influence à venir sur la politique mondiale sont incomparablement plus grandes que le rôle et l'importance du prolétariat américain.

- » La Révolution russe va, selon nous, créer les conditions dans lesquelles le pouvoir pourra (et avec la victoire de la Révolution devra) passer aux mains du prolétariat avant que les politiciens du libéralisme bourgeois aient l'occasion de développer pleinement leur génie d'hommes d'Etat. La bourgeoisie russe est en train de céder au prolétariat toutes les positions révolutionnaires. Elle aura de même à céder la direction révolutionnaire de la paysannerie. Le prolétariat en possession du pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme une classe émancipatrice... Le prolétariat, en se basant sur la paysannerie, s’efforcera par tous les moyens doit il dispose d'élever le niveau culturel du village et de développer la conscience politique de la paysannerie… Mais peut-être la paysannerie elle-même submergera-t-elle le prolétariat et occupera-t-elle sa place? Cela est impossible. L'expérience historique tout entière proteste contre une telle supposition. Elle montre que la paysannerie est complètement incapable de jouer un rôle politique indépendant. D'après ce qui vient d'être dit, notre façon d'envisager l'idée de la « dic-

. 1. Rappelons que cette étude devait constituer un chapitre de la biographie de Lénine.

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tature du prolétariat et de la paysannerie » est claire. L'essence de la question n'est pas de savoir si nous la considérons comme admissible en principe, si nous trouvons cette forme de coopération désirable ou indésirable. Nous la considérons comme irréalisable — du moins dans un sens direct et immédiat. »

Ce passage démontre déjà combien erronée est l'assertion, répétée plus tard à satiété, d'après laquelle la conception présentée ici « saute par-dessus la révolution bourgeoise ». « La lutte pour ‘a rénovation démocratique de la Russie, écrivais-je a cette époque, a atteint son plein développement et est conduite par des forces qui se déroulent sur la base du capitalisme. Elle est dirigée directement et avant tout contre les obstacles féodaux qui obstruent la voie de développement de la société capitaliste.

Cependant la question était : Quelles forces et quelles méthodes sont justement capables d'éliminer ces obstacles ? Nous pouvons répondre à toutes les questions de la révolution en affirmant que notre révolution est bourgeoise dans ses fins objectives, et par conséquent dans ses résultats inévitables, et nous pouvons ainsi fermer les yeux devant le fait que l'agent principal de cette révolution bourgeoise est le prolétariat, et que le prolétariat sera porté au pouvoir par le processus tout entier de la révolution Vous pouvez vous bercer de l'illusion que les conditions en Russie ne sont pas encore müres pour une économie socialiste — et par conséquent vous pouvez négliger de prendre en considération le fait que le prolétariat, quand il aura conquis le pouvoir, va être inévitablement contraint par la logique même de sa situation d'introduire une économie étatisée.

En entrant dans le gouvernement, non pas en tant qu’otages impuissants, mais comme force dirigeante, les représentants du prolétariat vont par cet acte même faire disparaître la distinction entre le programme minimum et le programme maximum, c'est-à-dire mettre le collectivisme à l'ordre du jour. C'est du rapport des forces que dépendra le point où le prolétariat sera arrêté dans cette direction et non pas du tout des intentions initiales du parti du prolétariat..

« Mais il n'est pas trop tôt pour poser la question : Cette dictature du prolétariat doit-elle inévitablement se briser contre le cadre de la révolution bourgeoise ? Ou bien ne pourrait-elle pas, sur des bases mondiales historiques données, voir s'ouvrir devant elle la perspective de la victoire qui sera remportée en brisant ce cadre étroit ? Une chose peut être déclarée avec certitude : sans l'aide directe du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne saurait garder le pouvoir, ni convertir son groupement temporaire en une dictature socialiste de longue haleine...» De ceci, cependant, ne découle pas du tout un pronostic pessimiste. « L'émancipation politique de la classe ouvrière russe l'élève au rang de guide tout-puissant et en fait l'initiatrice de la liquidation mondiale du capitalisme, pour laquelle l’histoire a créé toutes les conditions objectives nécessaires.. »

En ce qui concerne la mesure dans laquelle la social-démocratie internationale se montrera capable de remplir sa tâche révolutionnaire, j'écrivais en 1906 :

« Les partis socialistes européens — et avant tout le plus

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puissant d'entre eux, le parti allemand — sont tous atteints de conservatisme. À mesure que des masses toujours plus grandes se rallient au socialisme et que l'organisation et la discipline de ces masses s'accroit, ce conservatisme s'accroît également.

C'est pour cette raison que la social-démocratie, en tant qu'organisation incarnant l'expérience politique, peut devenir, à un certain moment, un obstacle direct de la voie du conflit ouvert entre les ouvriers et la réaction bourgeoise. » Dans la conclusion de mon analyse cependant j'exprimais l'assurance que «La Révolution à l'Est de l'Europe va doter le prolétariat d'Occident d'idéalisme révolutionnaire et engendrer en lui le désir de parler « russe » à son ennemi... »

Résumons-nous. Le narodnikisme, suivant la trace des slavophiles, naquit d'illusions concernant les voies absolument originales du développement de la Russie, et exerça son action en marge du capitalisme et de la république bourgeoise. Le marxisme de Plékhanov consacra ses efforts à prouver l'identité de prncne des voies historiques de la Russie et de l'Occident.

programme qui en dériva ignora les particularités parfaitement réelles et nullement mystiques de la structure sociale de la Russie et de son développement révolutionnaire. L'attitude des menchéviks vis-à-vis de révolution, dépouillée des incrustations épisodiques et des déviations individuelles peut être résumée ainsi : La victoire de la révolution bourgeoise russe est uniquement concevable sous la direction de la bourgeoisie libérale et doit remettre le pouvoir entre les mains de celle-ci. Le régime démocratique va alors permettre au prolétariat russe de rattraper ses frères plus âgés d'Occident sur la voie de la lutte pour le socialisme avec des chances de succès incomparablement plus grandes qu'auparavant.

La perspective de Lénine peut être brièvement exposée com-

me suit : La bourgeoisie retardataire de la Russie est incapable de parachever sa propre révolution. La victoire complète de la révolution au moyen de la «dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie» purgera le pays es restes médiévaux, imprimera au développement du capi talisme russe le rythme du capitalisme américain, renforcera le prolétariat des villes et des campagnes, et ouvrira de larges possibilités à la lutte pour le socialisme. D'autre part, la victoire de la Révolution russe donnera une impulsion puissante à la révolution socialiste de l'Occident, et cette dernière ne protégera pas seulement la Russie des dangers d'une restauration, mais permettra également au prolétariat russe de parvenir à la conquête du pouvoir dans un délai historique relativement court.

La perspective de la révolution permanente peut être résumée de la façon suivante : La victoire complète de la révolution démocratique en Russie est inconcevable autrement que sous forme d'une dictature du prolétariat basée sur la paysannerie. La dictature du prolétariat qui mettra inévitablement à l'ordre du jour, non seulement des tâches démocratiques

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mais aussi des tâches socialistes, va en même temps donner une puissante impulsion à la révolution socialiste internationale. Seule la victoire du prolétariat en Occident garantira la Russie d'une restauration bourgeoise et lui assurera la possibilité de mener à bonne fin l'édification socialiste.

Ces formules concises révèlent avec une clarté égale et l'homogénéité des deux dernières conceptions dans leur contradiction irréconciliable avec la perspective libérale — menchévik — et la différence tout à fait essentielle entre elles sur la question du caractère social et des tâches de la « dictature » qui naîtra de la révolution. L'objection maintes fois répétée par les théoriciens actuels de Moscou, à savoir que le programme de la dictature du prolétariat était « prématuré» en 1905, est entièrement dénuée de fondement. Dans un sens empirique, le propane de la dictature démocratique du prolétariat et de a paysannerie s'avéra également « prématuré». Le rapport des forces défavorable à l'époque de la première révolution rendait impossible, non pas la dictature du prolétariat comme telle, mais d'une façon générale la victoire même de la révolution. Cependant toutes les tendances révolutionnaires procédaient de l'espoir d'une victoire complète; sans un tel espoir, la lutte révolutionnaire eût été impossible. Les différences se rapportaient aux perspectives générales de la révolution et à la stratégie qui en découlait. La perspective des menchéviks était erronée du tout au tout. Elle dirigeait le prolétariat dans une voie entièrement différente. La perspective des bolchéviks était incomplète : elle indiquait correctement la direction générale de la lutte, mais caractérisait incorrectement ses stades. L'insuffisance de la perspective des bolchéviks ne se révéla pas dès 1905, uniquement parce que la révolution elle-même ne connut pas un plus ample développement. Mais au début de 1917, Lénine, en lutte directe avec les plus anciens cadres du parti, fut obligé de changer la perspective.

Un pronostic politique ne saurait prétendre à la même exactitude qu'un pronostic astronomique. Il est satisfaisant s'il donne une indication correcte de la ligne générale du développement et s'il permet l'orientation vers le processus réel des événements dont la ligne fondamentale est portée inévitablement à dévier vers la gauche ou vers la droite, En ce sens, il est impossible de ne pas reconnaître que la conception de la révolution permanente a subi victorieusement l'épreuve de l'histoire. Au cours des premières années du régime soviétique, nul ne le contestait, Bien au contraire, ce fait était reconnu dans bon nombre de publications officielles. Mais lorsque dans les sommets paisibles et fossilisés de la société soviétique la réaction bureaucratique contre Octobre éclata, elle fut dès le début dirigée contre cette théorie qui, plus complètement qu'aucune autre, reflétait la première révolution prolétarienne de l’histoire et en même temps révélait clairement son caractère partiel, incomplet et limité. C'est ainsi que, par réaction, la théorie du socialisme dans un seul pays, le dogme fondamental du stalinisme, a pris naissance.

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La Révolution russe

Chers auditeurs,

Permettez-moi dès le début d'exprimer le regret sincère de ne pas avoir la possibilité de parler en langue danoise devant un auditoire de Copenhague. Ne nous demandons pas si les auditeurs ont quelque chose à y perdre. En ce qui concerne le conférencier, l'ignorance de la langue danoise lui dérobe toutefois la possibilité de suivre la vie scandinave et la littérature scandinave directement, de première main et dans l'original. Et cela est une grande perte!

La langue allemande à laquelle je suis contraint de recourir ici est puissante et riche. Mais ma «langue allemande» est assez limitée. Du reste, sur des questions compliquées on ne peut s'expliquer avec la liberté nécessaire que dans sa propre langue. Je dois par conséquent demander par avance l'indulgence de l'auditoire.

Je fus pour la première fois à Copenhague au Congrès sosocialiste international et j'emportais avec moi les meilleurs souvenirs de votre ville. Mais cela remonte à près d'un quart de siècle. Dans le Ore-Sund et dans les fiords, l'eau a depuis plusieurs fois changé. Mais pas l’eau seulement. La guerre a brisé la colonne vertébrale du vieux continent européen. Les fleuves et les mers de l'Europe ont charrié avec eux beaucoup de sang humain. L'humanité, en particulier sa partie européenne, est passée à travers de dures épreuves, elle est devenue plus sombre et plus rude. Toutes les formes de lutte sont devenues plus âpres. Le monde est entré dans une époque de grands changeroents Ses extériorisations extrêmes sont la guerre et la révoution.

Avant de passer au thème de ma conférence — à la Révolution russe — j'estime devoir exprimer mes remerciements aux organisateurs de la réunion, l'Association de Copenhague des étudiants sociaux-démocrates. Je le fais en tant qu'adversaire politique. Il est vrai que ma conférence poursuit des tâches scientifiques-historiques et non des tâches politiques. Je le souligne aussitôt dès le début. Mais il est impossible de parler d'une révolution d'où est sortie la République des Soviets sans occuper une position politique. En ma qualité de conférencier, mon drapeau reste le même que celui sous lequel j'ai participé aux événements révolutionnaires.

Jusqu'à la guerre, le parti bolchévik appartint à la socialdémocratie internationale. Le 4 août 1914, le vote de la social-démocratie allemande en faveur des crédits de guerre a mis une

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fois pour toutes une fin à ce lien et a conduit à l'ère de la lutte incessante et intransigeante du bolchévisme contre la socialdémocratie. Cela doit-il signifier que les organisateurs de cette réunion commirent une erreur en m'invitant comme conférencier ? Là-dessus, l'auditoire sera en état de juger seulement après ma conférence. Pour justifier mon acceptation de l'invitation aimable à faire un exposé sur la Révolution russe, je me permets de rappeler que pendant les 35 années de ma vie politique, le thème de la Révolution russe constitua l'axe pratique et théorique de mes préoccupations et de mes actions. Peut-être cela me donne-til un certain droit d'espérer que je réussirai à aider non seulement mes amis et amis d'idées, mais aussi des adversaires, du moins en partie, à mieux saisir maints traits de la Révolution qui jusqu'à aujourd'hui échappaient à leur attention. Toutefois, le but de ma conférence est d'aider à comprendre. Je ne me propose pas ici de propager la Révolution ni d'appeler à la Révolution, je veux l'expliquer.

La Révolution signifie un changement du régime social. Elle transmet le pouvoir des mains d'une classe qui s'est épuisée entre les mains d'une autre classe en ascension. L'insurrection constitue le moment le plus critique et le plus aigu dans la lutte des deux classes pour le pouvoir. Le soulèvement ne peut mener à la victoire réelle de la révolution et à l'érection d'un nouveau régime que dans le cas où il s'appuie sur une classe progressive qui est capable de rassembler autour d'elle la majorité écrasante du peuple.

A la différence des processus de la nature, la Révolution est réalisée par des hommes au moyen des hommes. Mais dans la Révolution aussi, les hommes agissent sous l'influence des conditions sociales qui ne sont pas librement choisies par eux, mais qui sont héritées du passé et qui leur montrent impérieusement la voie. C'est précisément à cause de cela, et rien qu'à cause de cela que la Révolution a ses propres lois.

Mais la conscience humaine ne reflète pas passivement les conditions objectives. Elle a l'habitude de réagir activement sur celles-ci. À certains moments, cette réaction acquiert un caractère de masse, tendu, passionné. Les barrières du droit et du pouvoir sont renversées. Précisément, l'intervention active des masses dans les événements constitue l'élément le plus essentiel de la révolution.

Mais même l’activité la plus fougueuse peut rester au niveau d'une démonstration, d'une rébellion, sans s'élever à la hauteur de la révolution. Le soulèvement des masses doit mener au renversement de la domination d'une classe et à l'établissement de la domination d'une autre. C'est alors seulement que nous avons une révolution achevée. Le soulèvement des masses n’est pas une entreprise isolée que l’on peut déclencher à son gré. Il représente un élément objectivement conditionné dans le développement de la révolution, de même que la révolution est un processus objectivement conditionné dans le développement de la société. Mais les conditions du soulèvement existentelles, on ne doit pas attendre passivement, la bouche ouverte : dans les affaires humaines aussi, il y a comme le dit Shakespeare, des flux et des reflux : « There is a tide in the affairs of men which, take at the flood, leads on to fortune.»

Pour balayer le régime qui se survit, la classe progressive doit comprendre que son heure a sonné, et se poser pour tâche la conquête du pouvoir. Ici s'ouvre le champ de l’action révolution-

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naire consciente où la prévoyance et le calcul s'unissent à la volonté et la hardiesse. Autrement dit : ici s'ouvre le champ d'action du parti.

LE « COUP D'ETAT »

Le parti révolutionnaire unit en lui le meilleur de la classe progressive. Sans un parti capable de s'orienter dans les circonstances, d'apprécier la marche et le rythme des événements et de conquérir à temps la confiance des masses, la victoire de la révolution prolétarienne est impossible. Tel est le rapport des facteurs objectifs et des facteurs subjectifs de la révolution et de l'insurrection.

Comme vous le savez, dans des discussions, les adversaires — en particulier dans la théologie — ont l'habitude de discréditer fréquemment la vérité scientifique en la poussant à l'absurde. Cette vérité s'appelle même en logique : réduction ad absurdum. Nous allons tenter de suivre la voie opposée : c'est-à-dire que nous prendrons comme point de départ une absurdité afin de nous rapprocher plus sûrement de la vérité. En tout cas, on ne peut se plaindre d'un manque d'absurdités. Prenons-en une des plus fraiches et des plus crues.

L'écrivain italien Malaparte, quelque chose comme un théoricien fasciste — il en existe aussi — a récemment lancé un livre sur la technique du coup d'Etat; l'auteur consacre bien entendu un nombre de pages non négligeables de son « investigation » à l'insurrection d'Octobre.

A la différence de la « stratégie» de Lénine qui reste liée aux rapports sociaux et politique de la Russie de 1917, « la tactique de Trotsky n'est — selon les termes de Malaparte — au contraire nullement liée aux conditions générales du pays». Telle est l'idée principale de l'ouvrage! Malaparte oblige Lénine et Trotsky, dans les pages de son livre, à conduire de nombreux dialogues dans lesquels les interlocuteurs font tous les deux montre d’aussi peu de profondeur d'esprit que la nature en a mis à la disposition du Malaparte. Aux objections de Lénine sur les prémisses sociales et politiques de l'insurrection, Malaparte attribue à Trotsky soi-disant la réponse littérale suivante : « Votre stratégie exige beaucoup trop de conditions favorables ; l'insurrection n’a besoin de rien, elle se suffit à elle-même. » Vous entendez ? «l'insurrection n’a besoin de rien». Telle est précisément, chers auditeurs, l'absurdité qui doit nous servir à nous rapprocher de la vérité. L'auteur répète avec persistance qu'en octobre ce n'est pas la stratégie de Lénine mais la tactique de Trotsky qui a triomphé. Cette tactique menace, selon ses propres termes, encore maintenant, la tranquillité des Etats européens. « La stratégie de Lénine — je cite textuellement — ne constitue aucun danger immédiat pour les gouvernements de l'Europe. La tactique de Trotsky constitue pour eux un danger actuel et par conséquent permanent.» Plus concrètement : « Mettez Poincaré à la place de Kérensky et le coup d'Etat bolchévik d'octobre 1917 eut tout aussi bien réussi.» Il est difficile de croire qu'un tel livre soit traduit en diverses langues et accueilli sérieusement.

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En vain chercherions-nous à approfondir pourquoi en général la stratégie de Lénine dépendant de conditions historiques est nécessaire, si la « tactique de Trotsky » permet de résoudre la même tâche dans toute la situation. Et pourquoi les révolutions victorieuses sont<lles si rares si, pour leur réusssite, il ne suffit que d'une paire de recettes techniques ?

Le dialogue entre Lénine et Trotsky présenté par l'écrivain fasciste est dans l'esprit comme dans la forme une invention inepte du commencement jusqu'à la fin. De telles inventions circulent beaucoup dans le monde. Par exemple maintenant à Madrid un livre est imprimé sous mon nom : La vida del Lenin (La vie de Lénine) pour lequel je suis aussi peu responsable que peur les recettes tactiques de Malaparte. L'hebdomadaire de

adrid Estampa présenta de ce soi-disant livre de Trotsky sur Lénine en bonnes feuilles des chapitres entiers qui contiennent des outrages abominables contre la mémoire de l'homme que j'estimais et que j'estime incomparablement plus que qui conque parmi mes contemporains.

Mais abandonnons les faussaires à leur sort. Le vieux Wilhelm Liebknecht, le père du combattant et héros immortel Karl Liebknecht, aimait répéter : l'homme politique révolutionnaire doit être pourvu d'une peau épaisse. Le docteur Stockmann recommandait encore plus expressivement à celui qui se propose d'aller à l'encontre de l'opinion sociale de ne pas mettre de pantalons neufs.

Nous enregistrons ces deux bons conseils, et nous passons à l'ordre du jour.

Quelles questions la Révolution d'octobre éveille-t-elle chez un homme qui réfléchit ?

1) Pourquoi et comment cette révolution at-elle abouti ? Plus concrètement : pourquoi la révolution prolétarienne a-t-elle triomphé dans un des pays les plus arriérés d'Europe ?

2) Qu’a apporté la Révolution d'Octobre ? Et enfin :

3) A-t-elle fait ses preuves ?

LES CAUSES D'OCTOBRE

À la première question — sur les causes — on peut déjà maintenant répondre d'une façon plus ou moins complète. J'ai tenté de le faire le plus explicitement dans mon Histoire de la Révolution. Ici je ne puis que formuler les conclusions les plus importantes.

Le fait que le prolétariat soit arrivé au pouvoir pour la première fois dans un pays aussi arriéré que l'ancienne Russie tsariste, n'apparaît mystérieux qu'à première vue; en réalité cela est tout à fait logique. On pouvait le prévoir et on l'a prévu. Plus encore : sur la perspective de ce fait, les révolutionnaires marxistes édifièrent leur stratégie longtemps avant les événements décisifs.

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L'explication première est la plus générale : la Russie est un pays arriéré mais elle n'est seulement qu'une partie de l'économie mondiale, qu'un élément du système capitaliste mondial. En ce sens, Lénine a résolu l'énigme de la révolution russe par la formule lapidaire : la chaîne est rompue à son maillon le plus faible.

Une illustration nette : la grande guerre, issue des contradictions de l'impérialisme mondial, entraîna dans son tourbillon des pays qui se trouvaient à des étapes différentes de développement, mais elle posa les mêmes exigences à tous les participants. Il est clair que les charges de la guerre devaient être particulièrement insupportables pour les pays les plus arriérés. La Russie fut la première contrainte à céder le terrain. Mais pour se détacher de la guerre, le peuple russe devait abattre les classes dirigeantes. Ainsi la chaîne de la guerre se rompit à son plus faible chainon.

Mais la guerre n'est pas une catastrophe venue du dehors comme un tremblement de terre, c'est, pour parler avec le vieux Clausewitz, la continuation de la politique par d’autres moyens. Pendant la guerre, les tendances principales du système impérialiste du temps de « paix» ne firent que s'extérioriser plus crûment. Plus hautes sont les forces productives générales, plus tendue la concurrence mondiale, plus aigus les antagonismes, plus effrénée la course aux armements, et d'autant plus pénible est la situation pour les participants les plus faibles. C'est précisément pourquoi les pays arriérés occupent les premières places dans la série des écroulements. La chaîne du capitalisme mondial a toujours tendance à se rompre au chaînon le plus aible.

Si à la suite de quelques conditions extraordinaires ou extraordinairement défavorables (par exemple une intervention militaire victorieuse de l'extérieur ou des fautes irréparables du gouvernement soviétique lui-même) le capitalisme russe était rétabli sur l'immense territoire soviétique, en même temps que lui serait aussi inévitablement rétablie son insuffisance historique, et lui-même serait bientôt à nouveau la victime des mémes contradictions qui le conduisirent en 1917 à l'explosion. Aucune recette tactique n'aurait pu donner la vie à la Révolution d'Octobre si la Russie ne l'avait portée dans son corps. Le parti révolutionnaire ne peut finalement prétendre pour lui qu’au rôle d'accoucheur qui est obligé d’avoir recours à une opération césarienne.

On pourrait m'objècter : vos considérations générales peuvent suffisamment expliquer pourquoi la vieille Russie, ce pays où le capitalisme arriéré auprès d'une paysannerie misérable était couronné par une noblesse parasitaire et une monarchie putréfiée, devait faire naufrage. Mais dans l'image de la chaîne et du plus faible maillon il manque toujours encore la clé de l'énigme proprement dite : comment dans un pays arriéré, la révolution socialiste pouvait-elle triompher? Mais l'histoire connaît beaucoup d'exemples de décadence de pays et de cultures avec l'écroulement simultané des vieilles classes pour qu'il ne se soit trouvé aucune relève progressive. L'écroulement de la vieille Russie aurait dû à première vue transformer le pays en une colonie capitaliste plutôt qu'en un Etat socialiste.

Cette objection est très intéressante. Elle nous mène directement au cœur de tout le problème. Et cependant cette objec-

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tion est vicieuse, je dirais dépourvue de proportion interne. D'une part elle provient d'une conception exagérée en ce qui concerne le retard de la Russie, d'autre part d'une fausse conception théorique en ce qui concerne le phénomène du retard historique en général.

Les êtres vivants, entre autres, les hommes naturellement aussi, traversent suivant leur âge des stades de développement semblables. Chez un enfant normal de 5 ans, on trouve une certaine correspondance entre le poids, le tour de taille et les organes internes. Mais il en est déjà autrement avec la conscience humaine. En opposition avec l'anatomie et la physiologie, la psychologie, celle de l'individu comme celle de la collectivité, se distingue par l'extraordinaire capacité d'assimilation, la souplesse et l'élasticité : en cela même consiste aussi l'avantage aristocratique de l'homme sur sa parenté zoologique la plus proche de l'espèce des singes. La conscience, susceptible d'assimiler et souple, confère comme condition nécessaire du progrès historique aux « organismes» dits sociaux, à la différence des organismes réels, c'est-à-dire biologiques, une extraordinaire variabilité de la structure interne. Dans le développement des nations et des Etats, des Etats capitalistes en particulier, il n'y a ni similitude ni uniformité. Différents degrés de culture, même leurs pôles se rapprochent et se combinent assez souvent dans la vie d'un seul et même pays.

N'oublions pas, chers auditeurs, que le retard historique est une notion relative. S'il y a des pays arriérés et avancés, il y a aussi une action réciproque entre eux; il y a la pression des pays avancés sur les retardataires ; il y a la nécessité pour les pays arriérés de rejoindre les pays progressistes, de leur emprunter la technique, la science, etc. Ainsi surgit un type combiné du développement : des traits de retard s'accouplent au dernier mot de la technique mondiale et de la pensée mondiale. Enfin, les pays historiquement arriérés, pour surmonter leur retard, sont parfois contraints de dépasser les autres.

La souplesse de la conscience collective donne la possibilité d'atteindre dans certaines conditions sur l'arène sociale le résultat que l'on appelle dans la psychologie individuelle, « la compensation ». Dans ce sens, on peut dire que la Révolution d'Octobre fut pour les peuples de la Russie un moyen héroïque de surmonter leur propre infériorité économique et culturelle.

Mais passons sur ces généralisations historico-politiques, peut-être quelque peu trop abstraites, pour poser la même question sous une forme plus concrète, c'est-à-dire à travers les faits économiques vivants. Le retard de la Russie au xx° siècle s’exprime le plus clairement ainsi : l'industrie occupe dans le pays une place minime en comparaison du village, le prolétariat en comparaison de la paysannerie. Dans l'ensemble, cela signifie une basse productivité du travail national. Il suffit de dire qu’à la veille de la guerre, lorsque la Russie tsariste avait atteint le sommet de sa prospérité, le revenu national était 8 à 10 fois plus bas qu'aux Etats-Unis. Cela exprime numériquement « l'amplitude » du retard, si l'on peut en général se servir du mot amplitude en ce qui concerne le retard.

En méme temps la loi du développement combiné s'exprime dans le domaine économique à chaque pas dans les phénomènes simples comme dans les phénomènes complexes. Presque sans routes nationales, la Russie se vit obligée de construire des

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chemins de fer. Sans être passée par l'artisanat européen et la manufacture, la Russie passa directement aux entreprises mécaniques. Sauter les étapes intermédiaires, tel est le sort des pays arriérés.

Tandis que l'économie paysanne restait fréquemment au niveau du xvir° siècle, l'industrie de la Russie, si ce n'est par sa capacité du moins par son type, se trouvait au niveau des pays avancés et dépassait ceux-ci sous maints rapports. Il suffit de dire que les entreprises géantes avec plus de mille ouvriers occupaient aux Etats-Unis moins de 18 % du total des ouvriers industriels, et par contre en Russie plus de 41 %. Ce fait se laisse mal concilier avec la conception banale du retard écononomique de la Russie. Toutefois, il ne contredit pas le retard, il complète dialectiquement celui-ci.

La structure de classe du pays portait aussi le même caractère contradictoire. Le capital financier de l’Europe industrialisa l'économie russe à un rythme accéléré .La bourgeoisie industrielle acquit aussitôt un caractère de grand capitalisme, ennemi du peuple. De plus, les actionnaires étrangers vivaient hors du pays. Par contre, les ouvriers étaient bien entendu des Russes. Une bourgeoisie russe numériquement faible qui n'avait aucune racine nationale se trouvait de cette manière opposée à un prolétariat relativement fort avec de fortes et profondes racines dans le peuple.

Au caractère révolutionnaire du prolétariat contribua le fait que la Russie, précisément comme pays arriéré obligé de rejoindre les adversaires, n'était pas arrivée à élaborer un conservatisme social ou politique propre. Comme pays le plus conservateur de l'Europe, même du monde entier, le plus ancien pays capitaliste, l'Angleterre me donne raison. Le pays d'Europe le plus libéré du conservatisme pouvait bien être la Russie.

Le prolétariat russe, jeune, frais, résolu, ne constituait cependant toujours qu'une minorité infime de la nation. Les réserves de sa puissance révolutionnaire se trouvaient en dehors du prolétariat même : dans la paysannerie, vivant dans un semiservage, et dans les nationalités opprimées.

LA PAYSANNERIE

La question agraire constituait la base de la révolution. L'ancien sérvage étatique-monarchique était doublement insupportable dans les conditions de la nouvelle exploitation capitaliste. La communauté agraire occupait environ 140 millions de déciatines. À trente mille gros propriétaires fonciers dont chacun possédait en moyenne plus de 2.000 déciatines revenaient un total de 70 millions de déciatines, c'est-à-dire autant qu'à environ 10 millions de familles paysannes, ou 50 millions d'êtres formant la population agaire. Cette statistique de la terre constituait un programme achevé du soulèvement paysan.

Un noble, Boborkin, écrivit en 1917 au Chambellan Rodzianko, le président de la dernière Douma d'Etat : « Je suis un propriétaire foncier et il ne me vient pas à l'idée que je doive perdre ma terre, et encore pour un but incroyable, pour expérimenter

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l'enseignement socialiste.» Mais les révolutions ont précisément pour tâche d'accomplir ce qui ne pénètre pas dans les classes dominantes.

À l'automne 1917, presque tout le pays était atteint par le soulèvement paysan. Sur 621 districts de la vieille Russie, 482, c'est-à-dire 77 % étaient touchés par le mouvement. Le reflet de l'incendie du village illuminait l'arène du soulèvement dans les villes.

Mais la guerre paysanne contre les propriétaires fonciers, allez-vous m'objecter, est un des éléments classiques de la révolution bourgeoise et pas du tout de la révolution prolétarienne !

Je réponds : tout à fait juste, il en fut ainsi dans le passé! Mais c'est précisément l'impuissance de vie de la société capitaliste dans un pays historiquement arriéré qui s'exprime en cela même que le soulèvement paysan ne pousse pas en avant les classes bourgeoises de la Russie, mais au contraire les rejette définitivement dans le camp de la réaction. Si la paysannerie ne voulait pas sombrer, il ne lui restait rien d'autre que l'alliance avec le prolétariat industriel. Cette jonction révolutionnaire des deux classes opprimées, Lénine la prévit génialement, et la prépara de longue main.

Si la question agraire avait été résolue courageusement par la bourgeoisie, alors, assurément le prolétariat russe n'aurait nullement pu arriver au pouvoir en 1917. Venue trop tard, tombée précocement en décrépitude, la bourgeoisie russe, cupide et lâche, n'osa cependant pas lever la main contre la propriété féodale. Ainsi, elle remit le pouvoir au prolétariat, et en même temps le droit de disposer du sort de la société bourgeoise.

Afin que l'Etat soviétique se réalise, l'action combinée de deux facteurs de nature historique différente était par conséquent nécessaire : la guerre paysanne, c'est-à-dire un mouvement qui est caractéristique de l'aurore du développement bourgeois, et le soulèvement prolétarien qui annonce le déclin du mouvement bourgeois. En cela même réside le caractère combiné de la Révolution russe.

Qu'il se dresse une fois sur ses pattes de derrière et l'ours paysan devient redoutable dans son emportement. Cependant il n'est pas en état de donner à son indignation une expression consciente. Il a besoin d’un dirigeant. Pour la première fois dans l’histoire du monde, la paysannerie insurgée a trouvé dans la personne du prolétariat un dirigeant loyal.

4 millions d'ouvriers de l'industrie et des transports dirigent 100 millions de paysans. Tel fut le rapport naturel et inévitable entre le prolétariat et la paysannerie dans la révolution.

LA QUESTION NATIONALE

La seconde réserve révolutionnaire du prolétariat était constituée par les nations opprimées d'ailleurs à composition paysanne prédominante également. Le caractère extensif du développement de l'Etat qui s'étend comme une tache de graisse du centre moscovite jusqu'à la périphérie est étroitement lié au retard historique du pays. À l'est, il subordonne les populations

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encore plus arriérées pour mieux étouffer, en s'appuyant sur elles, les nationalités plus développées de l'ouest. Aux 10 millions de grands-russes qui constiuaient la masse principale de la population, s'adjoignaient successivement 90 millions d'«allogènes ».

Ainsi se composait l'empire dans la composition duquel la nation dominante ne constituait que 43 % de la population, tandis que les autres 57 % relevaient de nationalités de culture et de régime différents. La pression nationale était en Russie incomparablement plus brutale que dans les Etats voisins, et à vrai dire non seulement de ceux qui étaient de l’autre côté de la frontière occidentale, mais aussi de la frontière orientale, Cela conférait au problème national une force explosive énorme.

La bourgeoisie libérale russe ne voulait, ni dans la question nationale, ni dans la question agraire, aller au-delà de certaines atténuations du régime d'oppression et de violence. Les gouvernements « démocratiques» de Milioukov et de Kérensky qui reflétaient les intérêts de la bourgeoisie et de la bureaucratie grand-russe se hâtèrent au cours des huit mois de leur existence précisément de le faire comprendre aux nations méconfees : vous n'obtiendrez que ce que vous arracherez par la orce.

Lénine avait très tôt pris en considération l'inévitabilité du développement du mouvement national centrifuge. Le parti bolchévik lutta durant des années opiniâtrement pour le droit d'autodétermination des nations, c'est-à-dire pour le droit à la complète séparation étatique. Ce n'est que par cette courageuse position dans la question nationale que le prolétariat russe put gagner peu à peu la confiance des populations opprimées. Le mouvement de libération nationale, comme aussi le mouvement paysan se tournèrent forcément contre la démocratie officielle, fortifièrent le prolétariat, et se jetèrent dans le lit de l’insurrection d'Octobre.

LA REVOLUTION PERMANENTE

Ainsi se dévoile peu à peu devant nous l'énigme de l'insurtion prolétarienne dans un pays historiquement arriéré.

Longtemps avant les événements, les révolutionnaires marxistes ont prévu la marche de la révolution et le rôle historique du jeune prolétariat russe. Peut-être me permettra-t-on de donner ici un extrait de mon propre ouvrage sur l’année 1905 :

« Dans un pays économiquement plus arriéré, le prolétariat peut arriver plus tôt au pouvoir que dans un pays capitaliste progressif.

»La révolution russe crée. de telles conditions dans lesquelles le pouvoir peut passer (avec la victoire de la révolution, joit passer) au prolétariat même avant que la politique du libéralisme bourgeois ait eu la possibilité de déployer dans toute son ampleur son génie étatique.

»… Le sort des intérêts révolutionnaires les plus élémentaires de la paysannerie. se noue au sort de la révolution, c'est-à-dire au sort du prolétariat. Le prolétariat arrivant au pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme le libérateur de classe.

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» Le prolétariat entre au gouvernement comme un représentant révolutionnaire de la nation, comme dirigeant reconnu du peuple en lutte contre l'absolutisme et la barbarie du servage...

» Le régime prolétarien devra dès le début se prononcer pour la solution de la question agraire à laquelle est liée la question du sort de puissantes masses populaires de la Russie. »

Je me suis permis d'apporter cette citation pour témoigner que la théorie de la Révolution d'Octobre présentée aujourd'hui par moi n'est pas une improvisation rapide et ne fut pas construite après coup sous la pression des événements. Non, elle fut émise sous la forme d'un pronostic politique longtemps avant l'insurrection d'Octobre. Vous serez d'accord que la théorie n'a de valeur en général que dans la mesure où elle aide à prévoir le cours du développement et à l'influencer vers ses buts. En cela même consiste, pour parler de façon générale, l'importance inestimable du marxisme comme arme d'orientation sociale et historique. Je regrette que le cadre étroit de l'exposé ne me permette pas d'étendre la citation précédente d'une façon plus large, c'est pourquoi je me contente d'un court résumé de tout l'écrit de l’année 1905.

D'après ses tâches immédiates, la Révolution russe est une révolution bourgeoise. Mais la bourgeoisie russe est anti-révolutionnaire. Par conséquent la victoire de la révolution n'est possible que comme victoire du prolétariat. Or, le prolétariat victorieux ne s'arrêtera pas au programme de la démocratie bourgeoise, il passera au programme du socialisme. La Révolution russe deviendra la première étape de la révolution socialiste mondiale.

Telle était la théorie de la révolution permanente, édifiée par moi en 1905 et depuis exposée à la critique la plus acerbe sous le nom de « trotskysme ».

Pour mieux dire : ce n'est qu'une partie de cette théorie. L'autre, maintenant particulièrement d'actualité, exprime :

Les forces productives actuelles ont depuis longtemps dépassé les barrières nationales. La société socialiste est irréalisable dans les limites nationales. Si importants que puissent être les succès économiques d'un Etat ouvrier isolé, le programme du « socialisme dans un seul pays» est une utopie petite bourgeoise. Seule une Fédération européenne, et ensuite mondiale, de républiques socialistes, peut ouvrir la voie à une société socialiste harmonieuse.

Aujourd'hui, après l'épreuve des événements, je vois moins de raisons que jamais de me dédire de cette théorie.

LE BOLCHEVISME

Après tout ce qui vient d'être dit, est-il encore la peine de se souvenir de l'écrivain fasciste Malaparte qui m'attribue une tactique indépendante de la stratégie et découlant de recettes insurrectionneiles techniques qui seraient applicables toujours et sous tous les méridiens ? Il est du moins bon que le nom du malheureux théoricien du coup d'Etat permette de le distinguer sans peine du praticien victorieux du coup d'Etat : personne ne risque ainsi de confondre Malaparte avec Bonaparte.

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Sans le soulèvement armé du 7 novembre 1917, l'Etat soviétique n'existerait pas. Mais le soulèvement même n'était pas tombé du ciel. Pour la Révolution d'Octobre, une série de prémisses historiques était nécessaire.

1) La pourriture des anciennes classes dominantes, de la noblesse, de la monarchie, de la bureaucratie ;

2) La faiblesse politique de la bourgeoisie qui n'avait aucune racine dans les masses populaires ;

3) Le caractère révolutionnaire de la question agraire;

4) Le caractère révolutionnaire du problème des nationalités opprimées ;

5) Le poids social imposant du prolétariat.

A ces prémisses organiques, on doit ajouter des conditions conjoncturelles hautement importantes :

6) La Révolution de 1905 fut la grande école ou, selon l'expression de Lénine, la « répétition générale» de la Révolution de 1917. Les Soviets comme forme d'organisation irremplaçable du front unique prolétarien dans la révolution furent constitués pour la première fois en 1905;

7) La guerre impérialiste aiguisa toutes les contradictions, arracha les masses arriérées à leur état d'immobilité, et prépara ainsi le caractère grandiose de la catastrophe.

Mais toutes ces conditions qui suffisaient complètement pour que la Révolution éclate, étaient insuffisantes pour assurer la victoire du prolétariat dans la Révolution. Pour cette victoire, une condition était encore nécessaire :

8) Le Parti bolchévik.

Si j'énumère cette condition comme la dernière de la série, ce n'est que parce que cela correspond à la conséquence logique et non pas parce que j'attribue au Parti la place la moins importante.

Non, je suis très éloigné de cette pensée. La bourgeoisie libérale, elle, peut s'emparer du pouvoir et l'a pris déjà plusieurs fois comme résultat de luttes auxquelles elle n'avait pas pris part : elle possède à cet effet des organes de compréhension magnifiquement développés. Cependant, les masses laborieuses se trouvent dans une autre situation, on les a habitués à donner et non à prendre. Elles travaillent, patientes, aussi longtemps que cela va, espèrent, perdent patience, se soulèvent, combattent, meurent, apportent la victoire aux autres, sont trompées, tombent dans le découragement, elles courbent à nouveau la nuque, elles travaillent à nouveau. Telle est l'histoire des masses populaires sous tous les régimes. Pour prendre fermement et sûrement le pouvoir dans ses mains, le prolétariat a besoin d'un Parti qui dépasse de loin les autres partis comme clarté de pensée et comme décision révolutionnaire.

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Le Parti des Bolchéviks que l'on désigna plus d'une fois et à juste titre comme le parti le plus révolutionnaire dans l'histoire de l'humanité, était la condensation vivante de la nouvelle histoire de la Russie, de tout ce qui était dynamique en elle. Depuis longtemps déjà la chute de la monarchie était devenue la condition préalable du développement de l'économie et de la culture. Mais pour répondre à cette tâche, les forces manquaient. La bourgeoisie s'effrayait devant la Révolution. Les intellectuels tentèrent de dresser la paysannerie sur ses jambes. Incapable de généraliser ses propres peines et ses buts, le moujik laissa cette exhortation sans réponse. L'intelligentsia s'arma de dynamite. Toute une génération se consuma dans cette lutte.

Le 1e mars 1887, Alexandre Oulianov exécuta le dernier des grands attentats terroristes. La tentative d'attentat contre Alexandre III échoua. Oulianov et les autres participants furent pendus. La tentative de remplacer la classe révolutionnaire par une préparation chimique, avait fait naufrage. Même l'intelligentsia la plus héroïque n'est rien sans les masses. Sous l'impression fmmédiate de ces faits et de ses conclusions, grandit et se forma le plus jeune frère de Oulianov, Wladimir, le futur Lénine, la plus grande figure de l'histoire russe. De bonne heure dans sa jeunesse, il se plaça sur le terrain du marxisme et tourna le visage vers le prolétariat. Sans perdre des yeux un instant le village, il chercha le chemin vers la paysannerie à travers les ouvriers. En héritant de ses précurseurs révolutionnaires la résolution, la capacité de sacrifice, la disposition à aller jusqu'au bout, Lénine devint dans ses années de jeunesse l'éducateur de la nouvelle génération intellectuelle et des ouvriers avancés. Dans les luttes grévistes et de rues, dans les prisons et en déportation, les travailleurs acquirent la trempe nécessaire. Le projecteur du marxisme leur était nécessaire pour éclairer dans l'obscurité de l’autocratie leur voie historique.

En 1883 naquit dans l'émigration le premier groupe marxiste. En 1898, à une assemblée clandestine fut proclamée la création du parti social-démocrate ouvrier russe (nous nous appelions tous en ce temps sociaux-démocrates). En 1903, eut lieu la scission entre bolchéviks et menchéviks. En 1912, la fraction bolchévique devint définitivement un parti indépendant.

Il enseigna à reconnaître la mécanique de classe de la société dans les luttes, dans de grandioses événements, pendant 12 ans (1905-1917). Il éduqua des cadres aptes également à l'initiative comme à l'obéissance. La discipline de l'action révolutionnaire s’appuyait sur l'unité de la doctrine, les traditions des luttes communes et la confiance envers une direction éprouvée.

Tel était le Parti en 1917, Tandis que l’« opinion publique » officielle et les tonnes de papier de la presse intellectuelle le mésestimaient, il s'orientait selon le mouvement des masses. Il tenait fermement le levier en main au-dessus des usines et des régiments. Les masses paysannes se tournaient toujours plus vers lui. Si l'on entend par nation non les sommets privilégiés, mais-la majorité du peuple, c'est-à-dire les ouvriers et les

aysans, alors le bolchévisme devint au cours de l'année 1917 e parti russe véritablement national.

En 1917, Lénine, contraint de se tenir à l'abri, donna le signal : « La crise est mûre l'heure du soulèvement approche. » Il avait raison. Les classes dominantes étaient tombées dans l'impasse en face des problèmes de la guerre et de la libération nationale.

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La bourgeoisie perdit définitivement la tête. Les partis démocratiques, les menchéviks et les socialistes révolutionnaires, dissipèrent le dernier reste de leur confiance auprès des masses en soutenant la guerre impérialiste par la politique de compromis impuissants et de concessions aux propriétaires bourgeois et {éodaux. L'armée réveillée ne voulait plus lutter pour les buts de l'impérialisme qui lui étaient étrangers. Sans faire attention aux conseils démocratiques, la paysannerie expulsa les propriétaires fonciers et leurs domaines. La périphérie nationale opprimée de l'empire se dressa contre la bureaucratie petersbourgeoise. Dans les conseils d'ouvriers et de soldats les plus importants, les bolchéviks dominaient. Les ouvriers et les soldats exigeaient dès actes. L'abcès était mûr. Il fallait un coup de bistouri.

Le soulèvement ne fut possible que dans ces conditions sociales et politiques.

Et il fut aussi inéluctabie. Mais on ne peut plaisanter avec l'insurrection. Malheur au chirurgien qui manie négligemment le bistouri. L'insurrection est un art. Elle a ses lois et ses règles.

Le Parti réalisa l'insurrection d'Octobre avec un calcul froid et une résolution ardente. Grâce à cela précisément, eile triompha presque sans victime. Par les Soviets victorieux, les bolchéviks se placèrent à la tête du pays qui englobe un sixième de la surface terrestre.

Il est à supposer que la majorité de mes auditeurs d'aujourd'hui ne s'occupaient en 1917 encore nullement de politique. Cela est d'autant mieux. La jeune génération a devant elle beaucoup de choses intéressantes, mais aussi des choses pas toujours faciles.

Mais les représentants des vieilles générations dans cette salle se rappelleront certainement très bien comment fut accueillie la prise du pouvoir par les bolchéviks : comme une curiosité, un malentendu, un scandale, le plus souvent comme un cauchemar qui devait se dissiper au premier rayon de soleil. Les bolchéviks se maintiendraient 24 heures, une semaine, un mois, une année. I] fallait repousser les délais toujours plus Les maîtres du monde entier armaient le premier Etat ouvrier : déclenchement de la guerre civile, nouvelles et nouvelles interventions, blocus. Ainsi passa un année après l'autre. L'histoire a eu à enregistrer entre temps quinze années d'existence du pouvoir soviétique.

Oui, dira quelque adversaire : l'aventure d'Octobre s'est montrée beaucoup plus solide que beaucoup d'entre nous le pensions. Peutêtre ne fut-ce pas complètement une « aventure». Néanmoins la question conserve toute sa force : qu'a-t-on obtenu pour ce prix si élevé? Peut-être a-t-on réalisé ces tâches si brillantes annoncées par les bolchéviks à la veille de l'insurrection ? Avant de rénondre à l'adversaire supposé, observons que la question en elle-même n'est pas nouvelle. Au contraire, elle s'attache aux pas de la Révolution d'Octobre depuis le jour de sa naissance.

Le journaliste français Claude Anet qui séjournait à Pétrograd pendant la Révolution, écrivait déjà le 27 octobre 1917 :

« Les maximalistes (c'est ainsi que les Français appelaient alors les bolchéviks) ont pris le pouvoir et le grand jour est arrivé. Enfin, me dis-je, je vais voir se réaliser l'Eden socialiste

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qu'on nous promet depuis tant d'années Admirable aventure ! Position privilégiée ! », etc., etc., et ainsi de suite. Quelle haine sincère derrière ces salutations ironiques! Dès le lendemain de la prise du Palais d'Hiver, le journaliste réactionnaire s'empressait d'annoncer ses prétentions à une carte d'entrée pour l'Eden. Quinze années se sont écoulées depuis l'insurrection. Avec un manque de cérémonie d'autant plus grand, les adversaires manifestent leur joie maligne qu'aujourd'hui encore le pays des Soviets ressemble très peu à un royaume de bien-être général. Pourquoi donc la révolution et pourquoi les victimes ?

BILAN D'OCTOBRE

Chers auditeurs — je me permets de penser que les contradictions, les difficultés, les fautes et les insuffisances du régime soviétique ne me sont pas moins connues qu'à qui que ce soit. Personnellement, je ne les ai jamais dissimulées, ni en paroles ni en écrits. Je pensais et je pense que la politique révolutionnaire — à la différence de la politique conservatrice — ne peut être édifiée sur le camouflage. « Exprimer ce qui est», doit être le principe le plus élevé de l'Etat ouvrier.

Mais il faut des perspectives dans la critique comme dans l'activité créatrice. Le subjectivisme est un mauvais aiguilleur, surtout dans les grandes questions. Les délais doivent être adaptés aux tâches et non aux caprices individuels. Quinze années ! Qu'est-ce pour une seule vie? Pendant ce temps, nombreux sont ceux de notre génération qui furent enterrés, chez les survivants les cheveux gris se sont beaucoup multipliés. Mais ces mêmes quinze années : quelle période minime dans la vie d'un peuple! Rien qu'une minute sur la montre de l'histoire.

Le capitalisme eut besoin de siècles pour s'affirmer dans la lutte contre le moyen âge, pour élever la science et la technique, pour construire les chemins de fer, pour tendre des fils électriques. Et alors ? Alors, l'humanité fut jetée par le capitalisme dans l'enfer des guerres et des crises! Mais au socialisme, ses adversaires, c'est-à-dire les partisans du capitalisme, n'accordent qu’une décade et demie pour instaurer sur terre le paradis avec tout le confort. Non, nous n'avons pas assumé sur nous de telles obligations. Nous n'avons pas posé de tels délais. On doit mesurer les processus de grands changements avec une échelle qui leur soit adéquate. Je ne sais si la société socialiste ressemblera au paradis biblique. J'en doute fort. Mais dans l'Union soviétique, il n'y à pas encore de socialisme. Un état de transition, plein de contradictions, chargé du lourd héritage du passé, en outre, sous la pression ennemie des Etats capitalistes y domine. La Révolution d'Octobre a proclamé le principe de la nouvelle société. La République soviétique n'a montré que le premier stade de sa réalisation. La première lampe d'Edison fut très mauvaise. Sous les fautes et les erreurs de la première édification socialiste, on doit savoir discerner l'avenir.

Et les calamités qui s'abattent sur les êtres vivants ?

Les résultats de la Révolution justifient-ils peut-êre les victimes causées par elle ? Question stérile et profondément rhéto-

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rique : comme si les processus de l'histoire relevaient d'un plan comptable! Avec autant de raison, face aux difficultés et peines de l'existence humaine, on pourrait demander : cela vaut-il vraiment la peine d'être sur la terre ? Lénine écrivit à ce propos : « Et le sot attend une réponse »… Les méditations mé- Jancoliques n'ont pas interdit à l'homme d'engendrer et de naître. Même dans ces jours d'une crise mondiale sans exemple, les suicides constituent heureusement un pourcentage peu élevé. Mais les peuples n'ont pas l'habitude de chercher refuge dans le suicide. Ils cherchent l'issue aux fardeaux insupportables dans la Révolution.

En outre, qui s'indigne au sujet des victimes de la révolution socialiste ? Le plus souvent, ce sont ceux qui ont préparé et glorifié les victimes de la guerre impérialiste ou du moins qui s'en sont très facilement accommodés. C'est notre tour de demander : la guerre s'estelle justifiée ? Qu'at-lle donné ? Qu'a-t-elle enseigné ?

Dans ses 11 volumes de diffamation contre la grande Révolution française, l'historien réactionnaire Hyppolyte Taine décrit non sans joie maligne les souffrances du peuple français dans les années de la dictature jacobine et celles qui la suivirent. Elles furent surtout pénibles pour les couches inférieures des villes, les plébéiens, qui, comme sans-culotte, donnèrent à la Révolution la meilleure partie de leur âme. Eux ou leurs femmes

assaient des nuits froides dans des queues pour retourner le

Fndemain les mains vides, au foyer familial glacial. Dans la dixième année de la Révolution, Paris était plus pauvre qu'avant son éclosion. Des faits soigneusement choisis, artificiellement compilés servent à Taine pour fonder son verdict destructeur contre la Révolution. Vovez-vous, les plébéiens voulaient être des dictateurs et se sont jetés dans la misère.

Il est difficile d'imaginer un moraliste plus plat : premièrement, si la Révolution avait jeté le pays dans la misère, la faute en retombait avant tout sur les classes dirigeantes qui avaient poussé le peuple à la révolution. Deuxièmement : la grande Révolution française ne s'épuisa pas en queues de famine devant les boulangeries. Toute la France moderne, sous certains rapports toute la civilisation moderne sont sorties du bain de la Révolution française !

Au cours de la guerre civile aux Etats-Unis, pendant l'année soixante du siècle précédent, 50.000 hommes sont tombés. Ces victimes se justifient-elles ?

Du point de vue des esclavagistes américains et des classes dominantes de Grande-Betagne qui marchaient avec eux — non! Du point de vue du nègre ou du travailleur britannique — complètement ! Et du point de vue du développement de l’humanité dans l'ensemble — il ne peut aussi là-dessus y avoir de doute. De la guerre civile de l'année 60, sont issus les Etats- Unis actuels avec leur initiative pratique effrénée, la technique rationaliste, l'élan économique. Sur ces conquêtes de l’américanisme, l'humanité édifiera la nouvelle société.

La Révolution d'Octobre a pénétré plus profondément que toutes celles qui la précédèrent dans le saint des saints de la Société, dans les rapports de propriété, Des délais d'autant plus longs sont nécessaires pour que se manifestent les suites créatrices de la Révolution dans tous les domaines de la vie. Mais

orientation générale du bouleversement est maintenant déjà

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claire : devant ses accusateurs capitalistes, la République soviétique n’a aucune raison de courber la tête et de parler le langage de l'excuse.

Pour apprécier le nouveau régime au point de vue du développement humain, on doit d'abord répondre à la question : en quoi s'extériorise le progrès social, et comment peut-il se mesurer ?

Le critère le plus objectif, le plus profond et le plus indiscutable, c'est le progrès qui peut se mesurer par la croissance de la productivité du travail social. L'estimation de la Révolution d'Octobre, sous cet angle, est déjà donnée par l'expérience. Pour la première fois dans l’histoire, le principe de l'organisation socialiste a montré sa capacité en fournissant des résultats de production jamais obtenus dans une courte période.

En chiffres d'index globaux, la courbe du développement industriel de la Russie s'exprime comme suit : Posons pour l'année 1913, la dernière année avant la guerre, le nombre 100. L’année 1920, le sommet de la guerre civile est aussi le point le plus bas de l'industrie : 25 seulement, c'est-à-dire un quart de la production d’avant-guerre ; 1925, un accroissement jusqu'à 75, c'està-dire jusqu'aux trois-quarts de la production d'avant-guerre : 1929, environ 200 ; 1932, 300 ; c'est-à-dire trois fois autant qu'à la veille de la guerre.

Le tableau devient encore plus clair à la lumière des index internationaux. De 1925 à 1932, la production industrielle de l'Allemagne a diminué d'environ une fois et demie, en Amérique environ du double : dans l'Union soviétique, elle a monté à plus du quadruple; le chiffre parle pour lui-même.

Je ne songe nullement à nier ou à dissimuler les côtés sombres de l'économie soviétique. Les résultats des index industriels sont extraordinairement influencés par le développement non favorable de l'économie agraire, c'est-à-dire du domaine qui ne s'est pas encore élevé aux méthodes socialistes, mais qui fut en même temps mené sur la voie de la collectivisation, sans préparation suffisante, plutôt bureaucratiquement que techniquement et économiquement. C'est une grande question qui, cependant, déborde les cadres de ma conférence.

Les chiffres des indices présentés appellent encore une réserve essentielle. Les succès indiscutables et brillants à leur façon de l'industrialisation soviétique exigent une vérifiaction économique ultérieure du point de vue de l'harmonie réciproque des différents éléments de l'économie, de leur équilibre dynamique et, par conséquent, de leur capacité de rendement. De grandes difficultés et même des reculs sont encore inévitables. Le socialisme ne sort pas dans sa forme achevée du plan quinquennal comme Minerve de la tête de Jupiter ou Vénus de l'écume de la mer. On est encore devant des décades de travail opiniâtre, de fautes, d'amélioration et de reconstruction. En outre, n'oublions pas que l'édification socialiste, d’après son essence, ne peut atteindre son achèvement que sur l'arène internationale. Mais même le bilan économique le plus défavorable des résultats obtenus jusqu'à présent ne pourrait révéler que l'inexactitude des données, les fautes du plan et les erreurs de la direction, il ne pourrait contredire le fait établi empiriquement ; la possibilité d'élever la productivité du travail collectif à une hauteur jamais existante à l'aide de méthodes socialistes. Cette conquête,

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d'une importance historique mondiale, personne et rien ne pourra nous la dérober.

Après ce qui vient d'être dit, à peine faut-il s’attarder aux plaintes selon lesquelles la Révolution d'Octobre a mené la Russie au déclin de la culture. Telle est la voix des classes régnantes et des salons inquiets. La « culture» aristocratico-bourgeoise renversée par la révolution prolétarienne n'était qu'une simili-parure de la barbarie. Pendant qu'elle restait inaccessible au peuple russe, elle apportait peu de neuf au trésor de l'humanité.

Mais aussi en ce qui concerne cette culture tant pleurée par l'émigration. blanche, on doit préciser la question : dans quel sens est-elle détruite ? Dans un seul sens : le monopole d'une petite minorité sur les biens de la culture gst anéanti. Mais tout ce qui était réellement culturel dans l'ancienne culture russe est resté intact. Les Huns du bolchévisme n'ont piétiné ni la conquête de la pensée ni les œuvres de l'art. Au contraire, ils ont soigneusement rassemblé les monuments de la création humaine et les ont mis en ordre exemplaire. La culture de la monarchie, de la noblesse et de la bourgeoisie est maintenant devenue la culture des musées historiques.

Le peuple visite avec zèle ces musées. Mais il ne vit pas dans les musées, Il apprend. I1 construit. Le seul fait que la Révolution d'Octobre ait enseigné au peuple russe, aux dizaines de peuples de la Russie tsariste, à lire et à écrire, se place incomparablement plus haut que toute la culture russe en serre d'autrefois.

La Révolution d'Octobre a posé la base pour une nouvelle culture destinée non à des élus mais à tous. Les masses du monde entier le sentent. D'où leurs sympathies pour l'Union soviétique, aussi ardentes qu'était jadis leur haine contre la Russie tsariste.

Chers auditeurs, vous savez que le langage humain représente un outil irremplaçable, non seulement pour la désignation des événements mais aussi pour leur estimation. En écartant l'accicidentel, l'épisodique, l’artificiel, il absorbe en lui le réel, il le caractérise et le ramasse. Remarquez avec quelle sensibilité les langues des nations civilisées ont distingué deux époques dans le développement de la Russie. La culture aristocratique apporta dans le monde des barbarismes tels que fsar, cosaque, pogrome, nagaie Vous connaissez ces mots et vous savez ce qu'ils signi-

ent. Octobre apporta aux langues du mondes des mots tels que Bolchévik, Soviet, Kolkhoz, Gosplan, Piatiletka. Ici la linguistique pratique rend son jugement historique suprême |

La signification la plus profonde, cependant plus difficilement soumise à une mesure immédiate, de chaque révolution consiste en ce qu'elle forme et trempe le caractère populaire. La représentation du peuple russe comme un peuple lent, passif, mélancolique, mystique est largement répandue et non par hasard. Elle a ses racines dans le passé. Mais jusqu’à présent, ces modifications profondes que la Révolution a introduites dans le caractère du peuple ne sont pas suffisamment prises en considération en Occident. Pouvait-il en être autrement ?

Chaque homme avec une expérience de la vie peut éveiller

ins sa mémoire l'image d'un adolescent quelconque connu de lui qui — impressionnable, lyrique, sentimental enfin — devient plus tard, d'un seul coup, sous l’action d’un fort choc moral,

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plus fort, mieux trempé et n'est plus à reconnaître. Dans le développement de toute une nation, la Révolution accomplit des tranformations morales du même genre.

L'insurrection de février contre l'autocratie, la lutte contre la noblesse, contre la guerre impérialiste, pour la paix, pour la terre, pour l'égalité nationale, l'insurrection d'Octobre, le renversement de la bourgeoisie et des partis qui tendaient aux accords avec la bourgeoisie, trois années de guerre civilé sur une ceinture de front de 8.000 kilomètres, les années de blocus, de misère, de famine et d'épidémies, les années d'édification économique tendue, les nouvelles difficultés et privations; c'est une rude, mais bonne école. Un lourd marteau détruit le verre, mais il forge l'acier. Le marteau de la Révolution forge l'acier du caractère du peuple.

« Qui le croira ?» On devait déjà le croire. Peu après l'insurrection un des généraux tsaristes, Zaleski, s'étonnait « qu'un portier ou qu'un gardien devienne d'un coup un président de tribunal; un infirmier, directeur d'hôpital; un coiffeur, dignitaire ; un enseigne-commandant suprême; un journaliste, maire ; un serrurier dirigeant d'entreprise ».

« Qui le croira?» On devait déjà le croire. On ne pouvait d'ailleurs pas ne pas le croire, tandis que les enseignes battaient les généraux, le maire, autrefois journalier, brisait la résistance de la vieille bureaucratie, le lampiste mettait de l'ordre dans les transports, le serrurier, comme directeur, rétablissait l'industrie. « Qui le croira ?» Qu'on tente seulement de ne pas le croire.

Pour expliquer la patience inhabituelle que les masses populaires de l'Union soviétique montrèrent dans les années de la Révolution, nombre d'observateurs étrangers font appel par ancienne habitude à la passivité du caractère russe. Anachronisme grossier ! Les masses révolutionnaires supportèrent les privations patiemment mais non passivement. Elles construisent de leurs propres mains un avenir meilleur et elles veulent le créer à tout prix. Que l'ennemi de classe essaie seulement d'imposer à ces masses patientes du dehors-sa volonté ! Non, mieux vaut qu'il ne l'essaie pas!

Pour conclure, essayons de fixer la place de la Révolution d'Octobre non seulement dans l’histoire de la Russie, mais dans l'histoire du monde. Pendant l'année 1917, dans l'intervalle de 8 mois, deux courbes historiques se rencontrèrent. La Révolution de février — cet écho attardé des grandes luttes qui se sont déroulées dans les siècles passés sur les territoires des Pays- Bas, d'Angleterre, de France, de presque toute l'Europe continentale — se lie à la série des révolutions bourgeoises. La Révolution d'Octobre proclame et ouvre la domination du prolétariat. C'est le capitalisme mondial qui subit sur le territoire de la Russie sa première grande défaite. La chaîne cassa au plus faible maillon. Mais c'est la chaîne et non seulement le maillon qui cassa.

VERS LE SOCIALISME

Le capitalisme comme système mondial s'est historiquement survécu. Il a cessé de remplir sa mission essentielle : LA

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l'élévation du niveau de la puissance humaine et de la richesse humaine. L'humanité ne peut stagner sur le palier atteint. Seule une puissante élévation des forces productives et une organisation juste, planifiée, c'est-à-dire socialiste, de production et de répartition peut assurer aux hommes — à tous les hommes — un niveau de vie digne et leur conférer en même temps le sentiment précieux de la liberté en face de leur propre économie. De la liberté sous deux sortes de rapports : premièrement, l'homme ne sera plus obligé de consacrer la principale partie de sa vie au travail physique. Deuxièmement, il ne dépendra plus des lois du marché, c'est-à-dire des forces aveugles et obscures qui s'édifient derrière son dos. Il édifiera librement son économie, c'est-à-dire selon un plan, le compas en main. Cette fois, il s'agit de radiographier l'anatomie de la société, de découvrir tous ses secrets et de soumettre toutes ses fonctions à la raison et à la volonté de l'homme collectif. En ce sens, le socialisme doit devenir une nouvelle étape dans la croissance historique de l'humanité. À notre ancêtre qui s'arma pour la première fois d'une hache de pierre, toute la nature se présenta comme la conjuration d'une puissance mystérieuse et hostile. Depuis, les sciences naturelles en collaboration étroite avec la technologie pratique ont éclairé la nature jusque dans ses profondeurs les plus obscures. Au moyen de l'énergie électrique, le physicien rend maintenant son jugement sur le noyau atomique. L'heure n'est plus loin où, en se jouant, la science résoudra la tâche de l'alchimie, transformant le fumier en or et l'or en fumier. Là où les démons et les furies de la nature se déchaïînaient règne maintenant toujours plus courageusement la volonté industrieuse de l'homme.

Mais tandis qu'il lutta victorieusement avec la nature, l'homme édifia aveuglément ses rapports avec les autres hommes, presque comme les abeilles ou les fourmis. Avec retard et beaucoup d'indécision, il aborda les problèmes de la société humaine. Il commença par la religion pour passer ensuite à la politique. La Réforme représenta le premier succès de l'individualisme et du rationalisme bourgeois dans un domaine où avait régné une tradition morte. La pensée critique passa de l'Eglise à l'Etat. Née dans la lutte contre l'absolutisme et les conditions moyenageuses, la doctrine de la souveraineté populaire et des droits de l'homme et du citoyen grandit. Ainsi se forma le système du parlementarisme. La pensée critique pénétra dans le domaine de l'administration de l'Etat. Le rationalisme politique de la démocratie signifiait la plus haute conquête de la bourgeoisie révolutionnaire.

Mais entre la nature et l'Etat se trouve l'économie. La technique a libéré l'homme de la tyrannie des anciens éléments la terre, l'eau, le feu et l'air, pour le soumettre aussitôt à sa propre tyrannie. L'homme cesse d'être l'esclave de la nature pour devenir l'esclave de la machine et, pis encore, l'esclave de l'offre et de la demande. La crise mondiale actuelle témoigne d'une manière particulièrement tragique combien ce dominateur fier et audacieux de la nature reste l'esclave des puissances aveugles de sa propre économie. La tâche historique de notre Époque consiste à remplacer le jeu déchainé du marché par un plan raisonnable, à discipliner les forces productives, à les Contraindre d'agir avec harmonie, en servant docilement les be- Soins de l'homme. C'est seulement sur cette nouvelle base so-

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ciale que l'homme pourra redresser son dos fatigué et — non seulement des élus — mais chacun et chacune, devenir un citoyen ayant plein pouvoir dans le domaine de la pensée.

Mais cela n'est pas encore l'extrémité du chemin. Non, ce n'en est que le commencement. L'homme se désigne comme le couronnement de la création. Il y a certains droits. Mais qui affirme que l’homme actuel soit le dernier représentant le plus élevé de l'espèce homo sapiens ? Non, physiquement comme spirituellement, il est très éloigné de la perfection, cet avortement biologique dont la pensée est malade et qui ne s'est créé aucun nouvel équilibre organique.

Il est vrai que l'humanité a plus d'une fois produit des géants de la pensée et de l'action qui dépassent les contemporains comme des sommets sur des chaînes de montagne. Le genre humain a droit d'être fier de ses Aristote, Shakespeare, Darwin, Beethoven, Gœthe, Marx, Edison, Lénine. Mais pourquoi ceuxci sont-ils si rares ? Avant tout, parce qu'ils sont issus à peu près sans exception des classes les plus élevées et moyennes. Sauf de rares exceptions, les étincelles du génie sont étouffées dans les profondeurs opprimées du peuple, avant qu'elles puissent même jaillir. Mais aussi parce que le processus de génération, de développement et d'éducation de l’homme resta et reste en son essence le fait du hasard; non éclairé par la théorie et la pratique, non soumis à la conscience et à la volonté.

L'anthropologie, la biologie, la physiologie, la psychologie ont rassemblé des montagnes de matériaux pour ériger devant l'homme dans toute leur ampleur les tâches de son propre perfectionnement corporel et spirituel et de son développement ultérieur. Par la main géniale de Sigmund Freud, la psychanalyse souleva le couvercle du puits nommé poétiquement « l'âme» de l'homme. Et qu'est-il apparu ? Notre pensée consciente ne constitue qu’une petite partie dans le travail des obscures forces psychiques. De savants plongeurs descendent au fond de l'Océan et y photographient de mystérieux poissons. Pour que la pensée humaine descende au fond de son propre puits psychique, elle doit éclairer les forces motrices mystérieuses de l'âme et les soumettre à la raison et à la volonté.

Quand il aura terminé avec les forces anarchiques de sa propre société, l'homme s'intègrera, dans les mortiers, dans les cornues du chimiste. Pour la première fois, l'humanité se considérera elle-même comme une matière première, et dans le meilleur des cas comme une semi-fabrication physique et psychique. Le socialisme signifiera un saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté, aussi en ce sens que l’homme d'aujourd'hui plein de contradictions et sans harmonie frayera la voie à une nouvelle race plus heureuse.

Achevé d'imprimer en mars 1970 pour le compte de François Maspero, éditeur sur les presses de l’Imprimerie Ch. Corlet, à 14 - Condé-sur-Noireau Dépôt légal : 1er trimestre 1970 — N° d'Imprimeur : 8058 Ne d'Editeur : 301 — Deuxième tirage : 5.000 à 10.000 exemplaires

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Table

1. L'actualité du Manifeste commun 2. Les leçons de la Commune ..... 3. Trois conceptions de la révolution

4. La Révolution russe

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