Sommaire (d'après RaDAR)
- Construire la Ligue pour construire le parti
- Les rapports avant-garde/masse et les pratiques de Rouge
- En réalisant nos tâches politiques pour développer le travail en direction des masses, construisons la Ligue
- La fin de l’histoire
- Tant vaut la méthode, tant valent les produits
- Jusqu’à quand théoriserons-nous notre impuissance ?
- Et l’unité des révolutionnaires, la Ligue, le parti ?
- Réponse aux textes 7, 10 et 11
- Construire la Ligue pour construire le parti
- De quelle organisation avons-nous besoin ?
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cahiers«rouge»
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La médecine confisquée
De la bureaucratie
K. MopzELEWSKI, J. KURON :
Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais L'intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ?
Construire le Parti Révolutionnaire construire l'Internationale
1. Théorie et système d'organisation II. De l'internationalisme à l'Internationale
Introduction
De novembre 1968 à avril 1969 une vaste confrontation politique s'est développée au sein des « Cercles Rouges ».
L'année 1968 fut marquée par une extraordinaire poussée révolutionnaire à l'échelle internationale. Dans tous les secteurs de la lutte des classes, de Saïgon à Paris, de Prague à Mexico s'affirmait l'actualité de la Révolution. En France le régime gaulliste entrait dans une phase de crise et de déclin. Les marxistes révolutionnaires réalisaient une spectaculaire percée politique. Leur force militante, leurs capacités d'intervention, leur audience se trouvaient démultipliées.
Les anciens problèmes se posaient en termes nouveaux. De nouveaux problèmes ont surgi : Où en est le régime gaulliste ? Qu'advient-il du mouvement ouvrier traditionnel ? Comment s'implanter dans la classe ouvrière ? Comment travailler en direction des entreprises? Comment intervenir au sein des syndicats ? Quelle stratégie proposer au mouvement étudiant ? Comment gagner les jeunes des C.E.T., les apprentis, les normaliens ? Comment s'organiser ? Quel type de Parti Révolutionnaire construire ? Comment contribuer à l'édification de l'Internationale Révolutionnaire de masse ?
Autant de questions brûlantes surgies de la pratique et exigeant une réponse immédiate. C'est afin d'aborder et de résoudre collectivement ces problèmes, dans un cadre organisé. que le « Secrétariat de Rédaction » de Rouge convoquait pour le week-end de Pâques, le premier Congrès national des Cercles Rouges.
Officiellement ouverte en décembre 1968, la discussion a fait rage au sein de notre organisation. Sous la responsabilité du S.R., un « Bulletin des Diffuseurs de Rouge » a été créé. D'abord bimensuel, puis hebdomadaire, enfin quasi quotidien, le « B.D.R.» fut le support de la controverse, la tribune de discussions. Chaque militant ou groupe de militants pouvait y développer ses thèses. Sur la base des textes produits, les militants se regroupèrent en tendances, afin d'approfondir et faire prévaloir leur position.
A. CENTRALISME BUREAUCRATIQUE ET CENTRALISME DEMOCRATIQUE
L'hégémonie du stalinisme sur le mouvement ouvrier français a profondément extirpé les traditions de démocratie ouvrière. Plusieurs générations de militants ont été éduquées dans la tradition des Congrès unanimes, des discussions préfabriquées, des directions omnipotentes et inamovibles. Le Centralisme bureaucratique règle la vie intérieure du Parti Communiste Français (et
sous une autre forme) de la C.G.T. Ce régime intérieur des partis staliniens est parfaitement décrit et analysé par Modzelewski et Kuron :
« Quelles sont pour les membres du parti les possibilités d'influer sur les décisions des autorités du parti?
… Toute fraction, tout groupe ayant une plate-forme particulière, tout courant politique organisé sont interdits. Le militant de base a le droit d'avoir son opinion, mais il n'a pas le droit d'avoir un lien organisationnel avec d'autres membres du Parti qui pensent comme lui sur la base d'une plate-forme commune, ni de propager ces idées communes, ni de faire de la propagande électorale au sein du Parti en vue de leur réalisation. Les élections aux instances du Parti et celles des délégués aux conférences et aux congrès deviennent dans ces conditions une fiction car elles ne se font pas sur la base de plate-formes et de programmes différents (autrement dit dans des conditions permettant un choix politique réel) alors que la formation et l'initiative politique des masses a pour prémisse leur organisation. Pour ses tentatives éventuelles d'influer sur les décisions du « sommet », la masse des membres du Parti est privée d'organisation, atomisée et donc impuissante. L'unique source des initiatives poli tiques est ainsi constituée — par la forces des choses — par les instances du Parti, donc par l'appareil. Comme tout appareil, il est organisé de façon hiérarchique. Les informations circulent de bas en haut et les décisions de haut en bas. Pour autant que les simples membres du Parti soient désorganisés en ce qui concerne d'éventuelles tentatives pour influer sur les décisions de la bureaucratie, ils sont bien organisés, par contre, dans le cadre de la discipline du parti, pour l'exécution des tâches qui leur sont assignées par celle-ci. Ainsi le Parti qui, au sommet de sa hiérarchie, est tout simplement la bureaucratie organisée, devient en bas de l'échelle un outil de désorganisation de toute tentative de résistance et de toute tentative de la classe ouvrière d'exercer une influence sur le pouvoir.»
Lettre ouverte au Parti Ouvrier Polonais, Cahier Rouge N° 4, p. 67
Le Centralisme bureaucratique est le système d'organisation qui assure la perennité du contrôle de la bureaucratie ouvrière Sur le prolétariat. Il n'a rien de commun avec le Centralisme démocratique léniniste : Le caractère démocratique du Centralisme léniniste est garanti par deux règles fondamentales : l'éligibilité à tous les échelons et la reconnaissance du droit de tendance (sans laquelle les « élections» ne sont que des nominations camouflées). Pour Lénine, « chaque membre du Parti, chaque grou- Pe idéologique a le droit de porter les divergences de principe devant tout le parti.» Tous les membres du parti sont invités à étudier « avec le sang-froid nécessaire, consciencieusement, premièrement la nature des divergences et deuxièmement le développement de la lutte dans le Parti» en exigeant « la publication exacte des documents mis à la portée de tous et dont l'authenticité ne fait aucun doute ».
. Car c'est ainsi et ainsi seulement qu'une organisation révolufionnaire peut poser et résoudre les prolèmes auxquels elles se trouvent confrontées. C'est ainsi également qu'elle assure la formation politique de ses membres. Le parti bolchévik a pratique-
ment démontré le caractère démocratique de son organisation militante dans les grandes discussions historiques qui ont marqué les premières années de la prise du pouvoir. : Divergences avec Zinoviev et Kamenev sur la question de l'insurrection d'Octobre 1917; divergences au sujet de la paix de Brest-Litovsk en 1918 ; divergences à propos de la création d'une armée régulière centralisée en 1919; divergences sur le rôle des syndicats en 1921.
Dans chacun de ces cas, la direction du parti bolchévik se trouva momentanément divisée en plusieurs tendances politiques, qui portèrent leurs divergences devant tout le parti, par la presse, les réunions, etc. La tendance dans laquelle se trouvait Lénine ne fut ni à chaque fois, ni dès le début majoritaire, ni de la même composition. Mais après discussion dans le parti les conférences ou les congrès tranchaient souverainement par vote majoritaire sur les divergences. La minorité s'inclinait devant la décision du Parti. Aucune sanction ne frappait les opposants minoritaires. Une telle idée était même littéralement inconcevable du vivant de Lénine.
B. RENOUER AVEC LA TRADITION BOLCHEVIQUE DU LIBRE DEBAT
La discussion préparatoire au Congrès de fondation de la « Ligue communiste » a renoué avec la tradition bolchévique.
Pourtant on pouvait tout craindre de la dynamique d'un tel débat : Une discussion politique réelle, portant sur des problèmes de fond, au sein d'une organisation composée en majorité de jeunes nullement rompus aux batailles de tendances et à la lutte théorique, comportait de sérieux dangers d'éclatement. Le précédent de l'ex U.J.C. ml, désintégrée au terme d'un tel processus (survenu il est vrai dans de toutes autres conditions) n'était guère engageant. Déjà la faune bigarrée de nos ennemis politiques, braquait en notre direction ses jumelles et lorgnettes et Scrutait avidement les signes avant-coureurs de nos premières convulsions.
Mais en vain. De sa confrontation interne, notre organisation sort considérablement affermie. Des questions importantes ont été élucidées. Des positions confuses et floues ont été clarifiées et précisées. Si, bien évidemment, certains problèmes restent en suspens, dans l'ensemble des réponses cohérentes ont été apportées sur des points décisifs.
D'autre part, le débat s'est révélé extraordinairement formateur. Qui n'a pas vécu une telle confrontation ne s'imagine pas à quel point elle peut être efficace du point de vue de la formation politique des militants. Participant à la bataille, les militants ont appris plus (et mieux) que dans n'importe quelle école de formation. La Théorie cesse d'être académique pour devenir un guide pour l'action. La lecture de Que Faire ? ou des Quatre premiers Congrès de l'Internationale communiste est autrement marquante, quand le lecteur est lui-même un militant confronté au type de problème que les « classiques du marxisme» ont eu à résoudre, et qui cherche dans leurs « œuvres » non pas un écho historique, mais la méthode concrète par laquelle ils ont abordé et résolu leurs contradictions.
Enfin, la nouvelle génération de militants marxistes-révolutionnaires a fait l'apprentissage — encore imparfait, mais sans précédent — de la démocratie ouvrière au sein d'une organisation communiste. Les militants des Cercles Rouges ont assimilé les règles du débat de tendance. À quelques exceptions près, l'ampleur et l'intensité des débats n'ont pas nui (sensiblement) à l'activité pratique de l'organisation : De décembre à mars, le travail ouvrier s'est considérablement développé, tandis que nous réintroduisions dans les mœurs la pratique des manifestations de rue. Par-delà l'intérêt du débat, le simple fait qu'il ait eu lieu dans la discipline et qu'il ait abouti sans scission est déjà un succès notable. Aux yeux des militants la preuve est faite qu'entre le monolithisme bureaucratique du mouvement ouvrier traditionnel, et le démocratisme petit-bourgeois des courants « anti-autoritaires », existe la voie efficace et féconde du centralisme démocratique de type léniniste.
Rénover les mœurs organisationnelles des « nouvelles avantgarde» constitue également une tâche des marxistes-révolutionnaires. La discussion préparatoire au congrès de fondation de la Ligue a engagé la première bataille sur ce terrain.
Conformément aux décisions du congrès, nous publions dans les Cahiers Rouges les principaux textes qui ont marqué le débat. Sous le titre général : Construire le Parti, construire l’Internationale, nous avons regroupé ces textes selon trois centres d'intérêt : Le cahier n° 6/7 relate la discussion sur la tactique de construction du parti révolutionnaire; le cahier 8/9 retrace le débat sur l'Internationale. Le cahier n° 10 rassemble les textes portant sur l'orientation des militants dans les divers secteurs d'intervention.
Nous invitons les militants à diffuser massivement ces brochures, afin que nos débats profitent à tout le mouvement et qu'ils suscitent en son sein de nouvelles prises de positions et d'éventuelles réponses.
Construire la Ligue pour construire le Parti
Texte de la tendance majoritaire Extrait du B.D.R. n° 4
Il est important de rappeler en préambule à ce texte sur la Ligue les principes et la théorie de l'organisation à laquelle nous nous référons :
1) La théorie léniniste de l'organisation n'est pas une défroque périmée. Elle ne concerne pas la réalité russe du début du siècle mais toute formation sociale capitaliste. Elle s'appuie sur deux éléments fondamentaux : e d'une part le fait que le prolétariat dominé économiquement, politiquement et idéologiquement par la bourgeoisie, n'a pas d'emblée et dans sa masse conscience de ses intérêts historiques; © d'autre part, sur le fait que la cible stratégique essentielle de l'organisation révolutionnaire est la destruction de l'Etat bourgeois, verrous des rapports de production et instrument de l'oppression capitaliste. e
2) Une crise économique ne devient crise révolutionnaire et une crise révolutionnaire ne se résoud dans le sens de la révolution que s'il existe une force organisée capable de penser les objectifs stratégiques, de modifier le rapport de force, de prendre en charge la tâche de renversement de l'Etat bourgeois. Pour jour ce rôle, pour ajouter à l'ensemble des « données objectives » un élément qui ne soit pas un rajout mais qui, par sa seule présence modifie les conditions de lutte et le rapport des forces, le Parti révolutionnaire ne saurait être l'addition fluide d'individualités se concertant et se coordonnant. Ii doit avoir la cohésion et la densité politique suffisante pour ne pas subir la situation mais la transformer; pour devenir lui-même l'une des données irréductibles de la situation, restant comme un os en travers du gosier de la bourgeoisie.
3) La confrontation du Parti à l'appareil d'Etat bourgeois éminemment centralisé et disposant de forces importantes, la nécessité pour le Parti de constituer une volonté suffisamment unifiée pour devenir elle-même l'une des données objectives de la lutte des classes, impliquent certains principes d'organisation, dont le centralisme démocratique et la sélection des militants, permeftant seuls d'obtenir la discipline d'organisation indispensable.
4) S'il est vrai que l’organisation doit soumettre sa théorie et
sa ligne au critérium de la pratique et l'épreuve des masses cela ne signifie en aucun cas qu'elle se mette au service des masses. On ne saurait admettre qu'il y ait des paliers historiques successifs et qu'en les gravissant progressivement les masses accéderaient à la conscience révolutionnaire. Si l'on ne veut pas galvauder le terme de révolutionnaire, on doit considérer qu'être révolutionnaire cela implique l'existence d'une stratégie révolutionnaire et les moyens de cette stratégie : l'organisation capable de comprendre le renversement de l'Etat comme enjeu principal de la lutte de classes. ;
Ainsi, on ne saurait considérer que le niveau de conscience atteint en mai par les masses est irréversible et constitue pour nous un point de départ. Tant que durera l'exploitatoin capitaliste, durera aussi l’asservissement idéologique du prolétariat par la bourgeoisie. La brusque élévation du niveau de conscience des masses lors des crises révolutionnaires n'est pas exempte de régressions.
5) Dans cette perspective on ne saurait de même attribuer au seul flair de quelques-uns ou à la clémence du hasard le comportement et les succès de notre organisation dans l'épreuve de mai; quelques qu'aient été par ailleurs ses carences et ses limites. Les divergences avec les autres courants ne sont pas de simples nuances ou différences d'appréciations dans un débat de bon ton. Elles ont des conséquences pratiques. Les références théoriques de notre organisation avant mai, parmi lesquelles l'analyse du stalinisme, l'appréciation du rôle du P.C., l'estimation
es luttes internationales, et la compréhension de ce qu'est la lutte politique, lui ont permis de passer honorablement le test de mai. Si l'on s'accorde avec Lénine pour reconnaître que la crise révolutionnaire constitue l'épreuve de vérité, pour l'organisation, il faut, sans dire pour autant que nous détenons le dernier mot de la théorie, en tirer les conséquences. Il ne faut pas affirmer par fausse modestie tactique ou erronée que tout le monde part à chances égales dans le travail de construction du arti.
Ainsi la théorie de l'organisation n'est pas un simple degré dans la compréhension de 5 théorie révolutionnaire. Elle constitue un seuil qualitatif à partir duquel la compréhension de la théorie révolutionnaire et l'organisation du travail militant se modifient radicalement.
6) En conséquence, et même si tout système d'organisation constitue une dérogation plus ou moins importante par rapport aux principes qu'on s'était donnés dans la construction du Parti comme dans la lutte révolutionnaire, il n'est pas vrai que le mouvement soit tout et le but rien. Le but que l'on se fixe, le type de Parti que l'on tend à construire détermine toutes les mé-
jations que l'on choisit pour y parvenir. Et à cet égard vouloir dissocier la stratégie de construction du Parti de l'élaboration d'une Stratégie révolutionnaire constitue une mystification. Elles se conditionnent réciproquement. Le Parti ou l’organisation n'est pas seulement l'instrument d'une stratégie mais son lieu d'élaboration et sa condition d'existence. On ne saurait donc considérer que l'élaboration stratégique encore balbutiante est le fait du mouvement de masse et que toute délimitation organisationnelle n'est qu'arbitraire et provisoire.
La simple appartenance à une organisation constitue déjà une supériorité théorique sur toute individualité organisée füûtelle la plus brillante.
7) Dans la même optique, la question de l'affiliation internationale de la Ligue n’est pas pour peu dans la clarification théorique de l’organisation.
Une Internationale, non pas posée comme le résultat ou l'addition de sections nationales veillant chacune dans leur terroir à se développer le mieux ssible; mais une Internationale dont la construction est absolument simultanée à la construction du Parti, et dont l'existence infléchit l'organisation dans le sens internationaliste. L'Internationale n'est pas un coordinateur ou un luxe : le toit posé sur une maison dont les murs s’agenceraient par miracle. .
Il existe certes aujourd’hui de nouvelles avant-gardes qui se développent dans le monde, mais le rôle de la Ligue dans cette « Internationale » n’est pas neutre. Les problèmes de l'internationalisme aujourd'hui ne se posent pas en terme de contacts. Car ce qui est neuf dans ces avant-gardes nouvelles c'est sans aucun doute leur développement généralisé mais non les courants idéologiques qui les animent.
Ainsi, en ce qui concerne l'organisation internationale les problèmes sont analogues à ceux qui se posent lorsqu'il s'agit de la construction du Parti révolutionnaire. Les principes théoriques qui président à la création du Parti existent aussi, à une échelle supérieure médiatisée, lorsqu'il s'agit de poser le problème de l'internationale. Car de même que l'existence du Parti, son statut dans le cadre de la formation sociale capitaliste, suppose une vision claire du but et des moyens : de même l'éxistence d'une Internationale révolutionnaire trouve son statut théorique dans les mêmes principes, avec les mêmes contraintes.
La construction de l'Internationale passe aujourd'hui par la compréhension et la clarification de ces principes. De ce point de vue, les acquis théoriques de l'Internationale ne sont pas indépendants de son existence : son intervention dans ce processus de compréhension peut être important.
Ainsi l’Internationale ne se construit ni autour d'un seul parti national, ni avec des comglomérats éclectiques, quand bien même ils sont internationalement disséminés.
8) Dans le cadres de ces principes, on ne peut attendre de la Ligue qu'elle soit la sanction d’un saut qualitatif déjà effectué. Elle est elle-même le moyen d'effectuer ce saut. Aujourd'hui les problèmes se posent à nous d'homogénéiser l'organisation, de préciser ses critères d'adhésions à partir de plate-formes d'intervention et non plus seulement de thèmes de regroupement idéologique, de trouver les lieux organisationnels où puissent se constituer les directions capables d'assumer les tâches actuelles et futures de l'organisation. Cela implique un débat national, une politique de formation, une élaboration collective. Un système d'organisation n'est jamais la consécration d'un processus déjà effectué mais plutôt la condition et le cadre de ce processus. C'est ainsi que nous pensons la Ligue comme l'un des derniers jalons indispensable et urgent, dans la construction du Parti révolutionnaire.
9) Toute attitude qui comprend la création de la Ligue comme la simple volonté d'occuper une « case vide », comme l'usurpation du titre d'avant-garde à la faveur des difficultés des m.l. et de la faillite des autres courants, témoigne d'une incompréhension de fond de la théorie d'organisation, |
Nous ne nous auto-proclamons pas Parti, mais parce que nous comprenons la nécessité d'une organisation et sa vocation internationale, nous pensons aujourd'hui constituer l'avant-garde, quelles que soient ses insuffisances.
Il est certain que cette avant-garde ne se développera pas linéairement, que le travail ouvrier notamment devra transformer ses préoccupations, ses mœurs, et son centre de gravité; que l'élaboration théorique et stratégique devra s'infléchir et
ventuellement se corriger. Il n'en demeure pas moins qu'il serait
fondamentalement erroné de régresser aujourd'hui au niveau de certains groupes ou individus pour pouvoir repartir du même pas qu'eux et faire le chemin ensemble. En nous organisant dès à présent à partir de la compréhension de la théorie de l'organisation nationale et internationale, que nous avons acquise, nous forcerons ceux qui en sont encore capables à presser le pas (pour nous rejoindre).
À — POURQUOI LA LIGUE
I — LA SITUATION POLITIQUE
Sans entrer dans les détails d'un rapport politique général qui sera présenté par ailleurs au Comité de Lecteurs, nous rappellerons simplement les deux considérants essentiels qui nous semblent fonder la nécessité de la Ligue.
1) La crise politique de la bourgeoisie
Rouge n° 1 (en septembre) montrait comment la bourgeoisie entendait guérir de mai : cette révolution qui n'avait pas vaincu par-dessus la récupération des conquêtes de la classe ouvrière, servirait avant tout à la rationalisation du Capital par l'élimination de ses secteurs arriérés, c'est-à-dire aboutirait au « renforcement économique relatif de la fraction dominante du capitalisme ». En somme, la bourgeoisie réenfourchait un bon cheval que la trahison du P.C-F. lui avait pratiquement sellé et c'était au prolétariat que se posaient les problèmes de défense de ses conquêtes.
En fait la crise monétaire de novembre mit à jour l'ébranlement du régime gaulliste vidé de la confiance qu'y investissait traditionnellement la bourgeoisie depuis 10 ans, c'est maintenant à lui que se posent les problèmes de défense de ses conquétes électorales de juin.
« La caractéristique essentielle de la situation actuelle est que la bourgeoisie française vit au sein d'une contradiction explosive; d'une part elle a un besoin urgent de changer de régime, d'autre part elle ne le peut pas.» (Rouge n° 7).
Sans stipuler que cette situation mette immédiatement l'avantgarde face à l'alternative simpliste : fascisme ou socialisme,
il est clair cependant que la résolution bourgeoise de la crise ouverte depuis mai dépend en grande partie de la passivité des travailleurs.
La conjonction des difficultés croissantes du capitalisme mondial — extériorisées sous la forme de crise monétaire — avec l'amplification internationale de la mobilisation et des victoires révolutionnaires, se cristalise aujourd'hui en France sous la forme d'un délai relativement court (en tout cas qualitativement différent des prévisions des décades précédentes) quant à l'accomplissement de nos tâches révolutionnaires.
Concrétement la question qui est posée se résume ainsi : qui trouvera (et comment) la voie de la jonction avec les travailleurs conscients, avant-garde potentielle née dans les usines occupées de mai-juin ? À qui et comment nous répondons en termes organisationnels léninistes, d'autant que les pôles politiques actuels du prolétariat se situent entièrement sur le terrain du jeu électoral bourgeois. ;
2) Le climat politique autour du prolétariat : rétablir et maintenir l'ordre
La base sociale de cette incantation bourgeoise est transparente : la marge de manœuvre « économique » est tellement faible qu'aucun mouvement — aussi « revendicatif» soit-il — ne peut être toléré, c'est la stabilité de ce régime en déséquilibre qui en dépend.
Mais du côté des organisations traditionnelles de la classe ouvrière (C.G.T., P.CF.) ou des organisations centristes ou réformistes (C.F.D.T., P.S.U., S.F.I.0.) — sans même parler de la gauche bourgeoise type Mitterand — c'est également l'escalade du « respect de l'ordre », de la « sagesse politique ». Toutes les perspectives politiques sont ainsi tissées sur la trame d'un changement au sommet de l'apareil d'Etat. La crise du régime n'offre que des solutions de remplacement par renouvellement de personnel, dont les travailleurs semblent également tributaires.
Dans ces conditions le climat politique organisé est strictement déterminé par ce chantage au calme tout à fait propice à la surenchère de droite.
Les couches de la petite bourgeoisie basculées dans le camp des travailleurs lors de la grève générale, peuvent alors se retourner si rien ne les confirme dans leurs soupçons que le gaullisme est incapable de résoudre la crise.
De leur côté les travailleurs pris dans l'étau des partisans de l'ordre, sont enclins à la démoralisation : les plus arriérés sont à nouveau tirés par la petite bourgeoisie après l'avoir poussée : les plus avancés, entre le réformisme parlementaire du P.C.F. et l'absence d'une organisation qui puisse leur donner une compréhension et une force collective, peuvent quitter le militantisme pour l'aigreur.
Or, une large couche de travailleurs d'avant-garde a rompu d'avec la sphère d'influence du réformisme et surtout du stalinisme. De l'émergence d'une référence révolutionnaire absolument claire dépend leur organisation.
La confiance qu'ils placent dans les idées révolutionnaires de ceux que le P.C.F. dénonçait comme gauchistes, peut se commuer en regroupement organisationnel si les thèses marxistes sont véhiculées par une organisation de type léniniste.
Ceci sous-entend, à l'évidence, que nous rejetons la chimère d'une organisation à mi-chemin entre la clarté du marxisme révolutionnaire et la confusion du mouvement de masse. 11 peut y avoir des étapes sur le chemin du dégoût du stalinisme à la discipline révolutionnaire d'organisation. Il ne peut y avoir d'organisation située sur ce chemin-là : ce qui s'y trouve et qui sert de jalon à la compréhension des travailleurs avancés ce sont les thèmes propagandistes explicités, le programme d'une organisation marxiste révolutionnaire. Celle-ci constitue la dernière étape du cheminement décrit.
En cela la constitution de la Ligue dément certaines conclusions de l'analyse entriste comme tactique d'effondrement du P.C.F. pan par pan ; de la construction — à partir de ces scissions anti-staliniennes — d'une organisation centriste de gauche que les militants marxistes révolutionnaires radicaliseraient en son sein, au fil de la compréhension des luttes. Le projet de la Ligue s'inscrit encore et évidemment, en faux contre tous les confusionnistes du type « spontanéïstes révolutionnaires », stipulant l'acquisition graduelle par la classe globale de la conscience de son existence en tant que classe révolutionnaire.
II — LA SITUATION ORGANISATIONNELLE 1) Contre l'opportunisme organisationnel
Dans l'extrême gauche, dans le courant révolutionnaire, Rouge occupe une place importante. Non pas seulement en raison du vide en face ( que ce soient les ml. ou l'AJ.S.), mais surtout à cause de sa capacité d'explication politique et d'intervention.
Cependant, le glissement du débat d'antan purement idéologique, à l'affrontement des capacités d'intervention s'est marqué pour notre courant, dans une mesure non négligeable, par une dillution de sa fermeté politique et organisationnelle.
Rouge n'est pas une organisation mais un organisateur collectif.
Dans certaines villes les cellules rouges ne sont que des cercles d'élites et de discussions du mouvement au niveau du mounent de masse, sans référence à une pratique militante organisée.
La frontière n'est pas toujours nette entre cellules et cercles Rouges (pile et face), tant au niveau de la formation des camarades que de leur pratique dans le mouvement (les membres des cellules devant en principe guider l'intervention locale des sympathisants). Dans les pires des cas, heureusement rares, les cercles Rouges sont de simples cercles de discussion faisant fonction de C.A., et à l’intérieur desquels s'expriment toutes sortes de courants politiques (plutôt pro-chinois, ou plutôt spontaneïstes, etc. ?)
Ainsi, parfois même, les acquis théoriques principaux de notre courant — ceux qui ont permis son développement en mai (Théorie léniniste de l’organisation, conception trotskyste de la révolution permanente et de la bureaucratie, etc.) sont doucement estompés, voire remis en question.
La fondation d'une organisation marxiste révolutionnaire, jalon décisif sur la route du Parti, ne répond pas à ces problèmes
en plaquant une réponse savamment apprise par cœur depuis des années.
Au-delà d'une confrontation empirique de leurs expériences (parfaitement réalisables dans le mouvement de masse), l'organisation vise à donner aux militants une dimension fondamentale : celle de la perspective stratégique nationale et internationale. Les stratégies, les tactiques, les mots d'ordre ne sont pas indépendants des possibilités de leur porteur : l’organisation.
Celle-ci pose ces problèmes d'intervention à l'aide des armes théoriques du marxisme.
La Ligue n'est donc pas un tamis qui laisse passer les éléments les plus « intéressants », les plus « actifs» du mouvement de masse ; elle est à la fois la possibilité d'élaboration d'une stratégie et sa réalité d'application.
Elle n'intériorise pas le mouvement de masse pour s'en faire le kaleidoscope.
La ligue est la continuation actuelle d'un courant fondamental du mouvement ouvrier, de Marx à Lénine et Trotsky; le marxisme révolutionnaire — sans compromission théorique aucune. Elle se sert de ses acquis fondamentaux pour élaborer ses propres analyses.
2) Pour un fonctionnement d'organisation
La délimitation avec netteté du courant marxiste révolutionnaire que représente Rouge, c'est-à-dire la fondation de la Ligue, doit marquer pour les cellules rouges un progrès qualitatif (aussi bien du point de vue de leur implantation que du niveau de leurs militants).
Le Congrès ne marquera sans doute pas le passage définitif des cellules rouges à la Ligue réelle; mais rien que cette perspective avec ses explicitations politiques consiste à éduquer les militants dans ce sens : à « appliquer des principes d'organisation fondés sur le centralisme démocratique de la sélection des cadres à une organisation multipolaire, différenciée, transitoire, entretenant avec les luttes de masse des relations inégales selon les secteurs et les régions, dans une situation politique qui exigera rapidement des formes particulières de combinaisons du travail légal et du travail illégal » (Plan du texte VI pour le Congrès de la Ligue : Construire le Parti).
Les discussions et les débats de préparations du Congrès de
la Ligue prennent ainsi leur véritable caractère. Toute discussion sur les secteurs d'intervention est une discussion de militants organisés, posant les problèmes de leur milieu à la lumière de la présence d'une organisation dans ce milieu. . Toute discussion théorique sur les problèmes nationaux et internationaux vise à donner aux militants la capacité de structurer leur intervention dans une perspective stratégique révolutionnaire nationale et internationale.
Sinon la discussion est « irresponsable » ; en devenant chaque fois bipartite : adversaires contre partisans d'une position. En réalité le droit de tendances sous-entend des devoirs de tendance :
1. Ainsi pésoune n'a à proclamer que l'U.RS.S. de 1969 est la même que l'URSS. de la < révolution trahie», mais intégrera l’analyse de la « révolution trahie » à l'évolution actuelle de l'Ü.RS.S.
celui d'exprimer sa position totalement, de l'écrire en texte, de faire de la discussion un débat de stratégie.
Le recrutement de la Ligue est donc forcément, un recrutement sélectif, tant théorique que militant. Il donne à l'organisation une homogénéité politique unifiée autour du travail en direction de la classe ouvrière. Il implique le dégagement au sein de cette LOT SARSAEON de cadres et d'une direction animant ce travail.
3) Pour l'unité des révolutionnaires
La fondation de la Ligue regroupe et délimite un courant que nous estimons essentiel pour la construction du Parti révolutionnaire, Mais la Ligue n'est pas le Parti, et le Parti ne sera pas construit le jour où la Ligue sera suffisamment pleine. Ce qui manque pour que la Ligue soit un Parti, c'est, outre une implantation à hégémonie ouvrière, un programme précis permettant à la classe ouvrière de se reconnaître dans Rouge et par conséquent à Rouge de diriger les actions de la classe ouvrière.
Aucun courant ne possède aujourd'hui ce programme. Nous pensons que l'intervention politque de Rouge dans ce domaine peut être décisive, notamment par sa capacité d'explication. Cependant, des éléments de programme doivent naître tout autant dé la confrontation de militants organisés (Lutte Ouvrière, divers courants ml, Rouge, etc.) face aux mêmes problèmes qe de la réflexion théorique de notre organisation à partir
le ses thèses propres.
Cette confrontation peut commencer à la base dans les C.A. par l'unité d'action et de discussions. Elle doit encore se poursuivre par la réflexion synthétique de ces groupes à l'échelle d'une ville ou d'une région. Ces conférences peuvent par ailleurs impulser la tenue d’une conférence nationale des tendances révolutionnaires axée sur les problèmes d'intervention militante.
Cependant il est clair que c'est encore de l'existence de la Ligue que dépend la possibilité d'une telle unité.
En effet, il est impossible d'envisager une intervention militante, avec des perspectives durables, sans une réflexion organisationnelle qui lui préexiste.
Seule la Ligue, c'est-à-dire les analyses de celleci peut intégrer des militants ouvriers pour en faire des militants révolutionnaires à part entière — Là où intervient la réalité de l'unité possible, c'est au niveau de ses analyses, en confrontant leur caractère opératoire avec la réalité des luttes actuelles (ainsi il existe quantités de documents publiés sur la situation économique et politique actuelle, mais ce n'est qu'une organisation aux concepts marxistes vérifiés qui peut les synthétiser dans une ligne d'intervention politique).
La conférence nationale des tendances révolutionnaires n'est donc pas le congrès de fondation d'un Parti. Elle constitue une plate-forme commune, permettant à nos conceptions de s'exprimer et de-se compléter.
La fondation réelle du Parti révolutionnaire passe toujours par un remaniement théorique et pratique autour des thèmes centraux du marxisme révolutionnaire. Cela ne revient nullement à « absorber » les autres courants révolutionnaires, mais à articuler cette plate-forme d'action commune en fonction des réfé-
rents théoriques qui demeurent et présidaient à l'existence de ROUGE.
Dans ces conditions, le développement de la Ligue favorisera le développement de l'unification des révolutionnaires.
B — COMMENT LA LIGUE
1 — UN CONGRES POUR UNE ORGANISATION DES CELLULES ROUGES
Les cellules rouges actuelles ne sont pas la juxtaposition ou l'association de deux éléments (la vieille et la jeune maisons), la IV: et notre courant. Elle est la fusion de fait de ces deux éléments par accord programmatique et pratique intégral.
Ceci ne signifie pas qu'une série de débats ne puisse être menés à propos de questions stratégiques fondamentales, telles gent dont un bilan critique doit être présenté à ce
ité de Lecteurs. Mais la résolution de ces débats n'est pas à priori tranchée par la position géographique de tel camarade rouge ou de tel autre. La ligne de partage et d'appréciation passe dans ce cas comme dans tous les autres entre tous les membres des cellules rouges.
Même la question de l'Internationale doit se concevoir dans cette optique : à propos de l'internationalisme des tendances peuvent se constituer et se remanier au fur et à mesure de la discussion. Pas une tendance mais des tendances avec tous les droits et devoirs de tendances (écriture et circulation des textes et de leurs auteurs, réunions, etc.).
Le Congrès de la Ligue doit donc être un Congrès unique des cellules rouges.
Ce Congrès discute de tous les problèmes actuels de notre courant : bilan, perspectives, affiliation internationale, etc. Ses militants y interviennent à part absolument égale, et leurs divergences d'opinion sont les divergences de militants d'une même organisation, dont l'expérience est commune et leur sert à déterminer des avis différents sur toute question stratégique et théorique d'importance pour la construction du Parti révolutionnaire et de l'Internationale.
II — MODALITES D'ORGANISATION
1) Le droit d'expression des tendances dans la dicussion n'est pas limité, Le Secrétariat de Rédaction veille à l'application de la démocratie dans le débat en assurant la diffusion nationale des textes.
Le droit de circulation des camarades est assuré de la même façon sous son contrôle.
2) Les délégués au Congrès sont élus sur la base de 1 délégué par tranche de 5 camarades par cellule.
La représentation proportionnelle des tendances est assurée lors du vote. Ce sont les tendances qui choisissent leurs propres représentants.
Dans le cas où une tendance est trop minoritaire au niveau d'un cercle pour se faire représenter, une délégation au niveau du secteur ou de la ville lui est assurée au prorata de ses voix dans le secteur ou la ville.
3) Des modalités d'arrêt des adhésions un certain temps avant le Congrès seront définies au Comité de Lecteurs. nfin, une introduction ultérieure au projet d'organisation et de statuts de la Ligue précisera ses modalités.
Décembre 1968.
Les rapports avant-garde/masse et les pratiques de «Rouge»
Texte de la tendance minoritaire soumis au vote pour l'élection
des délégués au congrès. Extrait du B.D.R. n° 7
LES RAPPORTS AVANT-GARDE/MASSE ET LA PRATIQUE DE « ROUGE »
Ce texte se fixe comme objectif, dans le cadre de la préparation du conseil de lecteurs, la clarification du problème des rapports avant-garde/masse. C'est une clarification qui nous a paru indispensable, étant donnée l'ampleur du débat dans l'orga: nisation autour de ces questions, étant donné aussi le flou qui entoure ces problèmes chez nous, le mélange habituel d’affirmations péremptoires et de phrases brillantes, et, surtout, les très nombreuses contradictions qu'on peut relever entre ce qui est dit et ce qui est fait. Aux camarades à qui le texte paraîtra long ou difficile, nous disons : il n'est pas possible de comprendre la nature profonde des erreurs que les militants constatent ici ou là, si nous ne saisissons pas d'abord les problèmes à la racine au niveau de la problématique des rapports avant-garde/masse, de la façon de poser ce problème. C'est cette façon que nous nous proposons d'expliciter ici. Un autre texte suivra immédiatement celui-ci (beaucoup plus court) pour critiquer le texte préparatoire au Conseil des Lecteurs, intitutlé Construire la Ligue pour construire le Parti, et pour détailler nos positions.
À. PREAMBULE
Un des problèmes qui se trouve au centre de notre pratique actuelle est celui du rapport entre avant-garde/masse. Pour poser ce problème correctement, il faut partir de la place qu'occupe le prolétariat dans les rapports de production capitaliste et,
en particulier, par la domination économique, politique, et idéologique que subit ce prolétariat sous le régime bourgeois.
Domination économique : le prolétariat ne développe pas spontanément des positions de pouvoir dans l'économie capitaliste contrairement au cas de la bourgeoisie développant de telles positions au sein du régime féodal.
Domination politique : par l'intermédiaire des organisations mais surtout : l'état.
Domination idéologique : cette domination est décisive; le prolétariat est soumis aux diverses formes de l'idéologie dominante, et les reproduit, sous forme d'idéologie (façon de se représenter le monde et sa place dans le monde), mais, aussi, ce qui en est strictement dépendant les reproduit sous forme de comportement politique.
B. ORGANISATION ET ORGANISATIONS DE LA CLASSE OUVRIERE
Le mode de production capitaliste crée les conditions d'existence de la classe ouvrière. Mais ces conditions d'existence ne sont pas quelconques : le mode de production capitaliste organise la classe ouvrière, dans les ateliers, dans les usines, etc. Cette organisation est elle-même une des formes de la domination du capital sur le travail. Mais, en même temps, cette organisation dominée de la classe crée les bases de son organisation « libre » : la classe ouvrière, regroupée et organisée par le capital, se regroupe et s'organise, à son tour, contre le capital. mode de production capitaliste crée donc les conditions d'organisation de la classe ouvrière en tant que classe s'opposant à lui.
Le prolétariat comprend la nécessité de s'organiser dans ses formes propres d'organisation, précisément pour lutter contre l'organisation qu'on lui impose ; mais, il le fait en prenant appui sur ce mode même d'organisation imposé (concentration des ouvriers, regroupement par atelier, par usines...). Une lutte ouvrière est presque toujours une lutte organisée, aussi embryonnaire que soit la forme d'organisation (la grève elle-même). La multiplicité des formes d'organisation correspond d’ailleurs au niveau de conscience atteint par les divers éléments de la classe.
Ces formes peuvent être très diverses, depuis le piquet de grève des premières grèves, jusqu’au Parti révolutionnaire, en passant par les comités de grève, comités d'action d'entreprise, syndicats, etc. Ce point est important : il signifie que le problème des rapports avant-garde/masse ne peut être posé en excluant les autres formes d'organisation de la classe, qui développent des luttes, et correspondent au niveau de conscience atteint par les divers éléments de la classe. Quoi qu'il en soit;
utes Jes formes d'organisation de la classe ouvrière expriment l'idéologie prolétarienne en tant que prise de conscience de l'oppression de classe et la spontanéité révolutionnaire en tant aue révolte contre cette oppression. L
U. La UOMINATION DE L'IDEOLOGIE BOURGEOISE
Mais, en même temps, dans une société capitaliste l'idéologie dominante est celle de la classe dominante : l'idéologie proléta-
rienne est donc dominée par les formes idéologiques bourgeoises, et les formes organisées dans lesquelles s'exprime l'idéologie prolétarienne en sont limitées d'autant.
Cette domination, décisive, explique, entre autres, les très andes difficultés qu'a éprouvé historiquement le prolétariat à épasser, dans ces formes d'organisation, la simple reproduction
de la division technique du travail capitaliste (syndicat d'usine, syndicat corporatiste, etc.). Mais, surtout, cette domination idéologique explique, pour une bonne part, les très grandes difficultés de l'aboutissement victorieux des luttes du prolétariat.
En effet, pour se libérer, le prolétariat doit se libérer de la domination économique ; il ne peut se libérer de cette domination qu'en développant sa lutte sur le plan politique et, en pariculier, vers son aboutissement ultime : çonquérir et détruire ‘appareil d'état. Or, pour cela, le prolétariat, devrait pouvoir er les différents moments de sa lutte (économique, politique, idéologique), il devrait pouvoir en comprendre le déroulement dans le cadre de toute la société (par exemple, « les alliances de classe »), pouvoir enfin préciser les étapes de cette lutte et ses moments décisifs. Or, tout cela signifie : disposer d'une stratégie. Et pour élaborer une stratégie, il faut nécessairement user de l'arme décisive de la connaissance scientifique de la société : le marxisme, c'est-à-dire la science des formations sociales, des rapports de production, de la lutte des classes, du sens de ces luttes et de leur aboutissement : prise du pouvoir d'état, destruction de l'appareil d'état et pouvoir des travailleurs eux-mêmes. La mise en œuvre des concepts du marxisme est la condition nécessaire (parce que scientifique) de l'élaboration de la stratégie des luttes ouvrières et donc de leur issue victorieuse. Or, (et c'est ça le point décisif), du fait des dominations qui pèsent sur lui (et, tout particulièrement, du fait de la domination idéologique), le prolétariat ne produit pas le marxisme « spontanément » : il faut que ce soit un groupement distinct de la classe elle-même qui le « produise » au sein même de cette classe.
Mais, dans l'instant même, ajoutons ceci : ce groupement ne saurait remplir cette tâche d'élaboration, il ne saurait être un groupement d'avant-garde que s'il est capable d'amener les masses, à travers leur propre expérience, à la conscience réelle de leur situation de classe, c'est-à-dire à une conscience politique impliquant : la conscience du caractère réel de la lutte des classes, de la place que le prolétariat y occupe, la conscience de l'aboutissement nécessaire de cette lutte, etc. Concrètement, cela signifie que le groupement considéré ne sera capable d'élaborer une telle stratégie et être un groupement d'avant-garde, que s'il est capable de faire faire aux masses l'expérience pratique de la justesse de sa ligne.
En effet, le marxisme, même si en tant que science il existe en dehors de toute organisation, ne devient instrument de transformation du monde que s'il s'empare des masses, et, pour cela il doit apparaître à elles sous sa forme pratique. Les masses ne peuvent faire la critique de leur idéologie qu'au travers de leurs propres luttes et ces luttes sont, en général, comme nous l'avons déjà indiqué, des luttes organisées. Par exemple, elles comprennent la nature réelle de l'exploitation patronale à travers la grève, le lock-out, etc. Elles comprennent la nature de l'état à travers l'affrontement avec les forces répressives, etc. C'est pourquoi le groupement qui produit le marxisme au sein de
la classe, ne peut le produire que sous sa forme concrète en tant « qu'analyse concrète d’une situation concrète », c'est-à-dire en tant que stratégie.
C'est aussi pourquoi le groupement considéré doit être organisé, pour défendre le marxisme contre la pénétration idéologique bouregoise et petite-bourgeoisie et pour faire faire aux masses l'expérience pratique de leur propre situation de classe (développer sa ligne au sein des classes par la propagande et l'agitation, aider les masses à s'organiser, etc.). Ceci d'autant plus que, sur le chemin de la constitution de classe ouvrière en tant que classe politiquement unifiée, le groupement se heurte à une organisation de classe déjà constituée : l'état organisation de la bourgeoisie. Pour pouvoir lutter, et pour préparer les masses à l'assaut contre cet appareil d'état, le groupement doit être organisé.
. Tout ceci veut dire que, pour remplir les tâches qui viennent d'être énoncés, le groupement d'avant-garde doit être, d'une part, homogène sur la base du marxisme, d'autre part, structuré et centralisé dans l'action. Nous touchons ici à un point essentiel : une organisation politique n'est, ni plus ni moins que le lieu où se réalisent certaines tâches politiques : ses structures internes, son fonctionnement, dépendent de la réalisation de ses tâches et non de considérations « techniques ».
D. DIALECTIQUE REELLE, DIALECTIQUE FORMELLE DES RAPPORTS AVANT-GARDE/MASSE
L'exposé antérieur sort d'emblée du cadre de la dialectique formelle à travers laquelle on énonce en général les rapports avant-garde/masse : dans une telle dialectique, les deux termes (avant-garde/masse) sont au départ, posés séparément, quitte à préciser ensuite les conditions de leur accouplement. On « joue » alors à la dialectique formelle de leurs rapports : l'avant-garde doit être « séparée» des masses, mais, en même temps, doit y intervenir, c'est donc une question de « dosage», la solution pratique varie en fonction des circonstances, « faut-pas-être-abstrait », etc. etc.
Alors que, en sens inverse, les développements antérieurs montrent bien que la dialectique des rapports avant-garde/masse est une dialectique toute autre, une dialectique réelle, en ce sens qu'elle fait intervenir deux termes de nature différente.
A savoir : l'organisation d'avant-garde est une organisation de la classe ouvrière parmi d’autres. Mais elle présente des caractéristiques tout à fait particulières, qui la distingue de toutes les autres organisations de la classe : elle produit le marxisme, en tant qu'analyse concrète d'une situation concrète, c'est-à-dire en tant que stratégie, au sein de la classe ouvrière. C'est cela qui fait la spécificité de l'organisation d'avant-garde par rapport aux autres organisations du prolétariat : c'est cela qui fait la différence de nature entre organisation d'avant-garde et masse et, en particulier entre organisation d'avant-garde et les autres organisations de la classe. Si, malgré cette différence de nature, organisation d'avant-garde et masse se rencontrent, elles le font sur un terrain commun celui de la lutte politique. Et ceci, principalement, par la capacité de l'organisation d'avant-garde de faire faire aux masses l'expérience pratique de la justesse de sa ligne, ceci étant réalisé, en général, à travers des formes adé-
quates d'organisation des masses (par exemple : — justesse de Ja ligne syndicale de l'organisation d'avant-garde appréciée à travers la pratique de masse organisée dans les s dicats — justesse de la « ligne étudiante» de l'organisation d'une garde appréciée à travers la pratique des masses étudiantes organisées dans les C.A. étudiants, etc.).
E. LES « OUBLIS » DE LA DIALECTIQUE FORMELLE DES RAPPORTS AVANT-GARDE/MASSE
Cette analyse de la dialectique réelle des rapports avant-garde/ masse a une extrême importance : elle montre, en particulier, que, contrairement à ce que suggère la dialectique formelle dudit rapport, il n'y a pas parallélisme entre les deux termes : ainsi, alors que les masses existent et développent des luttes en dehors de l'existence de toute avant-garde (même si, par ailleurs, ces luttes n'aboutissent pas à la prise du pouvoir), l'avantgarde, elle, ne saurait exister en dehors du rapport qu'elle entretient avec les masses. De même, alors que les masses existent et se reproduisent « naturellement » en fonction de la reproduction des rapports de production capitalistes, l'organisation d’avantgarde, elle, non seulement, doit être créée (comme toute 0 nisation de la classe) mais, de plus, elle ne peut être créée « spontanément » par les masses elles-mêmes.
C'est pourquoi on ne saurait « accoler» ou « additionner » avant-garde et masse, mais, au contraire, concevoir l'avant-garde de par son insertion dans le mouvement de masse et par les bouleversements idéologiques. politiques et organisationnels qu'elle y provoque. C'est pourauoi, aussi, on ne saurait se limiter à ‘reconnaître que l'avant-garde ne saurait s’additionner au mouvement de masse, mais s'y insérer, sans ajouter immédiatement que l'organisation d'avant-garde n'existe que par l'acte même de cette insertion, et non « a priori ».
Dans l'analyse des rapports avant-garde/masse se placer sur le terrain de la dialectique formelle entraîne de gros dangers qui se sont manifestés pour notre organisation. Ces dangers sont des « oublis » graves, de deux types principaux :
1° « l'oubli » que l'organisation d'avant-garde n'existe que dans son rapport aux masses et dans sa capacité d'amener les masses, à travers leur propre expérience, à la conscience réelle de leur situation de classe.
2 « L'oubli » que le marxisme n'est pas la création spontanée des masses, et que, de ce fait, une organisation (homogène sur la base du marxisme, structurée et centralisée dans l'action) est nécessaire pour l'aboutissement de la révolution.
Ces oublis peuvent se retrouver (et se retrouvent en fait) au lan de la dialectique formelle des rapports avant-garde/masse. ls sont alors présentés formellement et « résolus » en apparence,
formellement : on dit : le rapport avant-garde/masse étant un rapport de deux termes à la fois opposés et unis, il ne faut privilégier ni l’un des aspects (les masses), ni l'autre (l'organisation). La solution se trouve alors, soit dans une formule verbale qui se contente de panacher les termes extrêmes (par exemple :
il faut recruter à notre organisation, ne pas surestimer l'aspect recrutement, mais ne pas le sousestimer non plus, etc.), soit dans l'attitude tranquillisante du « juste milieu ».
Reprenons les deux « oublis» principaux qui viennent d'être énoncés et montrons comment ils se reflètent, directement ou indirectement dans la pratique de notre organisation.
I. LE FETICHISME DE L'AVANT-GARDE
Ce fétichisme est lié, comme nous l'avons indiqué, à l'« oubli » que l'organisation d'avant-garde n'existe que dans son rapport aux masses, et dans sa capacité d'amener les masses, à travers leur propre expérience à la conscience réelle de leur situation de classe.
Un tel « oubli» crée une façon particulière de poser le problème des rapports avant-garde/masse, avec une « logique interne » que nous décrivons rapidement et forcément de façon schématique. Dans une telle conception, l'avant-garde se réduit à sa seule apparence extérieure, formelle : — « un programme » — «une organisation», Alors que l'organisation d'avant-garde ne se comprend que dans son rapport avec les masses, « un groupe non lié aux masses est appelé « organisation ». Alors que le programme ne se conçoit que par la possibilité qu'ont les masses de faire l'expérience pratique de sa justesse, un texte « idéologique » est baptisé programme.
Ces substitutions ne sont possibles que parce que l'ensemble du problème du rapport avant-garde/masse est, dans la conception que nous décrivons ici, posé dans le cadre d'une dialectique formelle (les deux termes, avant-garde et masse, étant posés séparément, pour être ensuite accolés). Dès lors, le rapport avec les masses étant absent, les deux termes restant, « programme » et « groupe » sont amenés à se justifier l'un l'autre : le « programme » est « porté» par le groupe— le groupe, à son tour, se justifie parce qu'il « porte » et « défend » le « programme ». Ensuite, dans une problématique d’où les masses, au départ, ont été exclues, on les réintroduit brusquement : nous avons alors, face à face, d'une part, un groupe portant un programme, et, d'autre part, les masses. La question, angoissée et angoissante, est alors : comment rejoindre les masses ? Il est évident qu'une question, ainsi posée, n'a de sens que dans le cadre de la problématique admise dans ce paragraphe, de la dialectique formelle avant-garde/masse et de « l’oubli» du rapport spécifique que l'avant-garde entretient avec les masses. Or, voilà que sur son chemin pour conquérir la classe, le groupe en question rencontre un autre « groupe », bien plus puissant : les staliniens. La question devient alors : comment le groupe, armé du programme, peut-il rejoindre les masses, malgré l’hégémonie des staliniens sur celles-ci ?
À. une question posée dans ces conditions, c'est-à-dire dans un cadre formel, en oubliant le rapport spécifique que l'avant-garde entretient avec les masses, ne peuvent être données que des réponses formelles, dans les pratiques, tant politiques qu'organisationnelles. Ces réponses privilégient mécaniquement un des deux termes en présence et, ainsi, les « fétichisent » : fétichisme des masses ou fétichisme d'organisation.
1) Fétichisme des masses
A la question : comment le groupe, armé du programme, peutil rejoindre les masses, malgré l'hégémonie des staliniens sur celles-ci ? La première réponse est : il est impossible d'atteindre les masses au niveau politique, au niveau de leur insertion dans la vie sociale d'ensemble, Îl faut donc les atteindre dans leur existence « élémentaire», « physique», là-où<lles sont» : usines, quartiers, etc. L'organisation qui a poussé le plus loin cette pratique est une organisation aujourd'hui dissoute : V.O. Bien sûr, il n'en est pas ainsi chez nous. Mais, de très nombreux camarades cèdent à cette tendance et donnent comme perspectives au « travail ouvrier » : il faut aller à la porte des usines, prendre des « contacts», discuter avec ces « contacts » longuement, patiemment. À la question : que leur dire aux ouvriers ?, ces camarades répondent : il faut discuter des problèmes «concrets» des ouvriers, leur donner «des petits conseils concrets ». Comme cela paraît insuffisant ils ajoutent : il faut aussi leur expliquer «le programme», et, comme cela paraît indigeste, ces camarades s'empressent de préciser : attention! à petite dose. Enfin, quand on leur fait remarquer que le programme en question « n'offre pas de perspectives» (c'est-à-dire, autrement dit, qu'il est impossible, avec un tel programme, de faire faire aux masses l'expérience de leur situation réelle, les camarades en question restent sans voix, ou alors, on a droit au discours courroucé ou lénifiant sur : «l'impatience typique du petit bourgeois, y a pas de miracle, etc. etc.).
Inutile de décrire les piètres résultats que donne un travail ainsi conçu, cette conception dépendant des réponses indiquées plus haut, ces réponses, à leur tour, étant fonction de la question posée («comment rejoindre les masses »), dans le cadre d'une dialectique formelle des rapports avant-garde/masse escamotant le rapport spécifique que l'avant-garde entretient avec les masses’.
2) Fétichisme d'organisation
A la même question centrale : « comment rejoindre les masses. », une autre réponse peut être : il faut développer l'organisation, il faut la fortifier, il faut recruter, s'implanter, etc. Cette
sition relève nettement du fétichisme d'organisation, le déveoppement de l'organisation étant posé alors comme un but en soi, détaché des tâches politiques que l'organisation a à remplir.
Ceci apparaît nettement dans un des textes préparatoires au Conseil des Lecteurs, celui portant sur le travail ouvrier (du moins tel qu'il a été présenté au Secrétariat de Rédaction, Dans ce texte, la première « perspective de travail» offerte aux militants de notre organisation est : « recruter », la deuxième étant « s'implanter ». On pourrait donner de nombreux exemples de pratiques de cercles allant dans le sens de cette tendance.
Nous ne sommes pas « contre le recrutement»; mais nous nous élevons fermement contre une pratique qui consiste à faire
1. Précisons que nous ne sommes évidemment pas contre aller à la porte des usines : le problème est de savoir quoi y dire et quoi y faire.
de l'auto-développement de l'organisation, le but de l'organisation.
Une autre attitude révélatrice de la tendance à l’auto-développement de l'organisation est celle adoptée à plusieurs reprises en ce qui a trait au « lancement de la ligue». Au cours de nombreuses assemblées générales, la création de la Ligue a été nettement présentée comme correspondant à des nécessités internes à l'organisation (fonctionnement défectueux, bond qualitatif organisationnel, etc.).
Par rapport à cette position, nous avions dit que nous pensions dans notre premier texte (bulletin intérieur n° 3) : « Pour nous, la Ligue ne saurait être une réponse de type magique à nos problèmes, de réadaptation à la nouvelle période, de fonctionnement défectueux, etc. Cette Ligue ne saurait être non plus les cercles actuels, avec, « en plus», une dimension internationale qui apparaîtrait ainsi comme plaquée. Pour nous, la Ligue est avant tout une réponse politique apportée à une certaine situation politique caractérisée par, d'une part, le déclenchement prévisible de prochaines luttes de classe, d'autre part, par la crise ouverte des forces classiques de gauche, et, en conséquence, le déplacement du poids politique vers l'extrême-gauche, c'est-à-dire, concrètement, l'accroissement parallèle de ses possibilités et de ses responsabilités. I1 s’agit, dans cette situation de faire en sorte que nous puissions nous acquitter de nos tâches, et, dans cette perspective, non pas, à proprement parler, lancer la Ligue, mais, plutôt, la construire dès aujourd'hui, en vue du Congrès. »
Nous réaffirmons aujourd'hui nettement cette position : pas d'auto-développement de l'organisation ! pas de réponse magique à nos problèmes! acquittons-nous de nos tâches politiques! ne lançons pas formellement une Ligue, construisons-là dès aujourd’hui ! intervenons dans toutes les couches de la population, en particulier en milieu ouvrier, travaillons prioritairement à offrir des persectives au mouvement de masse et non, prioritairement à auto-développer l'organisation !
Nous ne prétendons pas que l'auto-développement résume « la ligne» de notre organisation. Nous affirmons que la tendance à l'auto-développement existe indéniablement, et qu'elle a déjà eu des effets néfastes sur notre pratique politique. Nous affirmons qu'une telle tendance relève du « fétichisme d'organisation », qu'un tel fétichisme n'est possible qu'à l'intérieur d'une vision de l'organisation d'avant-garde excluant le rapport de celleci avec les masses, que ce fétichisme est une réponse adéquate à la question centrale : « comment rejoindre les masses ? », puisque cette question pose, dans ses termes mêmes, l’avantgarde comme séparée des masses, et essaie ensuite, désespérément de les fusionner.
3) Fetichisme des masses, fétichisme d'organisation : l'entrisme
L'entrisme « sui generis» est modestement présenté par la revue Quatrième Internationale (janvier-février 1954) comme : «une compréhension jamais égalée dans l’histoire du mouvement ouvrier de s'intégrer au mouvement réel des masses ». Nous adhérons d'un certain point de vue à la première partie : l'entrisme est effectivement une « compréhension jamais égalée », non pas de la dialectique réelle des rapports avant-garde/masse,
mais bien de la dialectique formelle de ces rapports. Alors que toutes les conceptions exposées jusqu'à présent, dans le cadre de l'escamotage du rapport spécifique avant-garde/masse, se contentaient de donner des réponses formelles limitées à une question formelle, l’entrisme pousse jusqu’au bout de la dialectique formelle des rapports avant-garde/masse.
Reprenons la question centrale énoncée plus haut : « Comment rejoindre les masses..». À cette question, l'entrisme répond : puisque la classe est soumise à l’hégémonie politique, idéologique et organisationnelle des staliniens, pour rejoindre les masses, c'est dans les organisations staliniennes qu'il faut principalement travailler.
L'entrisme connut plusieurs phases. La première fut celle du « drapeau déployé» : les marxistes révolutionnaires devaient entrer dans les organisations social-démocrates ou staliniennes, clairement, ouvertement, pour radicaliser les adhérents et créer une tendance révolutionnaire. La répression des bureaucraties ouvrières entraîna une rupture avec cette stratégie : la première phase fut rapidement dépassée pour aboutir à l'entrisme « drapeau en poche ».
A) « Drapeau en poche » : l'avant-garde travaille. dans l'avantgarde.
Citons un passage de la brochure Construire le Parti Révolutionnaire, de Pierre Frank (mai 1965), qui explicite clairement cette phase de l'entrisme :
« De son analyse et de ses perspectives, la section française de la Quatrième Internationale a déduit une tactique complexe de construction du Parti Révolutionnaire, combinant :
a) Un secteur, dit de travail indépendant, qui développe publiquement tout le programme trotskyste, y compris le programme de transition, sans la moindre réserve. Il le fait en fonction des nécessités objectives et ne tient compte du niveau de conscience du mouvement des masses, et notamment du niveau de conscience des membres du P.C.F. que par la façon de s'exprimer — non dans le contenu — afin d'être le mieux compris ;
b) Un secteur, dit «entriste», constitué par l'essentiel de nos forces, travaillant au sein du P.C.F. et de ses organisations satellites, au niveau où cela est possible dans ce parti, c'est-à-dire sans déployer le drapeau du trotskysme, mais en y exprimant les positions qui soient les plus avancées auxquelles les membres du P.C.F. puissent être sensibles, qui favorisent l'esprit critique des membres du P.C-F. et qui, s'appuyant sur leurs expériences et leurs aspirations visent, là où cela est possible, à les engager dans des directions qui permettent d'aller au-delà de la politique de la direction.
Notre organisation — la section française de la Quatrième Internationale — est une ; il n'y a pas deux classes de trotskystes, il y à deux secteurs de travail qui sont complémentaires l’un à l'autre.» (page 18)
Dans les autres tentatives précédemment décrites, après avoir posé, au départ, avant-garde et masse comme des termes séparés, on essayait immédiatement de les fusionner. Dans l'entrisme, la dialectique formelle atteint son point extrême : l’écar-
tèlement est maxima entre les deux pôles extrêmes : nous avons, d'une part, l'organisation et son programme (un secteur de travail), et, d'autre part, les masses (un autre secteur de travail). Un tel écartèlement n'est possible qu'au prix de transformation profonde des termes mis en présence : quand on dit « organisation », il ne s’agit en fait que d'un groupe, d'un appareil — quand on dit programme il ne s'agit en fait que d'un texte idéologique — et, enfin, quand on dit masse, il ne s’agit en fait que d’une autre organisation : le P.C.F. Certaines de ces transformations sont d’ailleurs indiquées dans le texte cité plus haut : «le secteur indépendant développe publiquement tout le programme trotskyste.. il le fait en fonction des nécessités objectives et ne tient compte du niveau de conscience des masses. ae par la façon de s'exprimer, — non dans le contenu —.…».
u’est-ce qu'un programme qui ne tient pas compte du niveau de conscience des masses sinon un simple texte idéologique, un programme éternel et éternellement valable? A l'autre pôle l'organisation d'avant-garde au lieu de travailler dans les masses, travaille dans une autre organisation : le P.C. La substitution ici Lrpuque est claire : on substitue l'organisation de la classe (le P.C.) à la classe elle-même. L'entrisme, c'est le travail de l'avantgarde... dans l'avant-garde!!!
Dans la problématique entriste ici analysée, l'écartèlement entre les deux termes extrêmes (organisation et programme d'une
art — les masses de l'autre), ne saurait durer indéfiniment. ls fusionnent donc, mais de façon mythique.
— Soit, au sein de l'organisation elle-même : c'est ainsi que le texte cité ajoute : « … Il n'y a pas deux classes de trotskystes il y a deux secteurs de travail qui sont complémentaires l’un à l’autre. » La fusion s'opérera donc au sein de l'organisation elle- Rte par la complémentarité» (2???) de deux secteurs de travail.
— Soit, alors, la fusion avant-garde/masse est annoncée comme thème « futuriste» : « un jour à la faveur d'une grande crise». C'est ce dernier thème qui est à la base de la phase suivante de l’entrisme : « les pans entiers ».
B) Les « pans entiers» : l'avant-garde travaille dans. l'appareil.
L'organisation entriste se rend rapidement compte que le travail d'explication auprès des militants du P.C. ne donne pas de résultat. Dès lors, à l'objectif de « radicaliser les membres du P.C.» est substitué un autre objectif principal gagner des positions dans l'appareil. Car, espère-t-on, un jour, à la faveur d'une crise majeure de la société française, le P.C. entrera en crise, et des pans entiers de ce parti se détacheront, sur des bases critiques révolutionnaires. Les militants entristes doivent donc gagner des positions dans l'appareil, pour préparer de telles scissions et les aider le moment venu. Nous assistons ici à la substitution ultime : après avoir substitué le parti de la classe à la classe, on substitue, au parti de la classe son appareil. Dès lors, l’organisation d'avant-garde travaille dans. l'appareil!!!
C) « La logique entriste» : le MR. Mai-juin ont asséné un coup mortel à l'entrisme : malgré la crise majeure de la société française, on n'a assité à aucune crise
majeure du P.C. et encore moins au départ des fameux pans entiers. Malgré cela, la logique entriste (c'est-à-dire, le cadre de la dialectique formelle des rapports avant-garde/masse), n'ayant pas été attaqué à ses racines, a continué à agir et a donné comme résultat principal le MR.
L'entrisme dans le P.C. ayant donné peu de résultat et la crise de l'appareil attendue n'étant pas intervenue, il fallait chercher «un autre raccourci» pour «rejoindre les masses». Le programme étant, en tant que tel, difficilement avalable par les masses (mais étant quand même « vrai»!), il fallait chercher un moyen de le leur distiller à petites doses. Il fallait, pour cela (logique entriste), créer une organisation, qui ne pourrait être qu'une organisation aux contours politiques et organisationnels flous, avançant des objectifs « très révolutionnaires », mais ne se donnant à aucun moment les moyens de la réalisation concrète de ses objectifs : c'est-à-dire, une organisation centriste de gauche, le MR. Une fois cette organisation créée, que ferait l'organisation d'avant-garde ? Et bien, elle ferait de l'entrisme au sein de la nouvelle organisation ! La logique entriste atteint ici son absurdité maximale : alors, il s'agissait de travailler (non pas, bien sûr, dans les masses), mais au moins au sein d’une organisation existante (P.C).; Maintenant, on fait mieux : on crée une organisation, pour pouvoir ensuite travailler en son sein! En effet, que deviendrait l'organisation d'avant-garde sans « secteur entriste » ?
d) A la fin de cette analyse de l’entrisme précisons : il n'est pas question pour nous de refaire l'histoire, de savoir s'il était possible de faire autre chose à tel ou tel moment, et encore moins de « culpabiliser» qui que ce soit. Nous avons voulu
‘ mettre eñ évidence la filiation entre la logique entriste et certaines erreurs toutes récentes : principalement le MR. Nous avons voulu mettre en garde contre la façon dévoyée avec laquelle il serait possible de développer le travail entriste actuel de l'organisation. Mais nous avons voulu surtout, avant tout, montrer comment l'entrisme n'était que l'aboutissement logique et ultime d'une certaine façon de poser le problème des rap orts avantgarde/masse, dans le cadre d'une dialectique formelle concevant avant-garde et masse comme des termes posés séparément, pour n'essayer qu’ensuite de les unir escamotant la relation spécifique de l'avant-garde aux masses.
d) Faisons le même type de précision à la fin de cette partie :
« Fétichisme d'avant-garde», caractérisé par l'oubli de la relation spécifique de l'avant-garde aux masses : si nous avons fait des développements aussi longs, nous l'avons déjà dit, c'est parce que nous pensons qu'il n'est pas possible de faire la critique des erreurs que les militants constatent ici et là, si nous ne saisissons pas d'abord les problèmes à la racine : au niveau de la problématique des rapports avant-garde/masse, de la façon de poser ce problème. Ces erreurs, ces insuffisances se présentent, en apparence, de façon extrêmement diverses : déviations dans le travail ouvrier, le problème de la Ligue, le statut actuel de notre organisation, le type d'intervention que nous développons dans les divers secteurs, etc. Si nous étions partis de ces divers problèmes, il nous aurait été très difficile de dévoiler la logique
commune qui les anime tous. Notre objectif essentiel était précisément de montrer comment ces divers éléments, s’insèrent dans le cadre d'une problématique, celle de la dialectique formelle des rapports avant-garde/masse, concevant, encore une fois, avant-garde et masse comme des termes posés séparément pour n'essayer qu'ensuite de les unir, et escamotant, dans ce jeu de passe-passe le rapport spécifique de l'organisation d'avant-garde aux masses.
II. L'ESCAMOTAGE DE L'AVANT-GARDE
Cette deuxième grande partie traite, rappelons-le, du deuxième oubli que nous avons dénoncé : l'oubli que le marxisme n'est pas la création spontanée des masses et que, de ce fait, une organisation homogène sur la base du marxisme, structurée et centralisée dans l'action est nécessaire pour l'aboutissement de la révolution.
Cette tendance s'est manifestée surtout au secteur étudiant parisien. C’est pourquoi nous partirons de textes écrits récemment par quelques camarades de ce secteur à l'occasion du débat sur le rôle et la place de Rouge (il s'agit du texte précédé d'une citation de Lénine intitulé : « une des conditions fondamentales du succès des bolchéviks », ce texte sera publié incessamment dans le bulletin intérieur).
Une des premières choses qui apparaît à la lecture de ce texte, ce sont des inquiétudes, des questions. Ces inquiétudes se retrouvent tout au long des pages 3 et 4, elles vont dans le sens de la critique du «fétichisme d'organisation» et sont résumées dans la phrase suivante : «Le processus de construction d’une telle avant-garde ne saurait être la mutation en vase clos d'un groupe d'avant-garde ou tout au moins s'intitulant tel ». Si nous n’adhérons pas à toutes les critiques énoncées dans ce sens par le texte, nos développements antérieurs montrent assez à quel point nous critiquons le fétichisme d'organisation, à quel point nous partageons les inquiétudes de ces camarades. Par contre, nous ne posons pas les problèmes des rapports avantgarde/masse de la même facon au'eux et, donc, nous ne donnons pas à ces problèmes la même réponse qu'eux.
La problématique du texte considéré comporte deux dangers : . 1° Danger de substitution de la classe au parti où d’identification des formes diverses d'organisation de la classe à une forme spécifique : le parti. . 2 Danger d'identification du milieu étudiant aux autres milieux (en particulier ouvrier) et donc danger d'identification des formes d'organisation des masses en milieu étudiant et en milieu ouvrier.
Reprenons H
1° Danger de substitution de la classe au parti.
Ce danger apparaît d'abord à travers certaines ambiguïtés du texte. Ainsi, p. 2, il est affirmé : « La construction d'une avant-
garde révolutionnaire passe par la rencontre entre le mouvement de masse révolutionnaire à l’université, et la masse des travailleurs éveillée par mai, par l'intermédiaire des structures révojJutionnaires déjà implantées sur les entreprises (C.A. d'entreprise).» S'agit-il ici d'un surgissement « spontané » de l'organisation d'avant-garde à partir des C.A. ? Pense-t-on que, de par leur simple évolution, les C.A. se transformeront en organisation d'avantgarde ? (auquel cas nous ne saurions être d'accord.) Ou bien S'agit-il simplement d'affirmer que les C.A. contiennent de nombreux éléments révolutionnaires qu'il faut regrouper ces éléments pour construire l'organisation d'avant-garde, et que ceci ne peut être réalisé que par l'intervention d'une organisation se fixant ces objectifs ? (Auquel cas, évidemment, nous sommes d'accord).
La même ambiguité extrêmement dangereuse apparaît plus loin, quand il est précisé que : « Rouge est un instrument à mettre au service du mouvement.» Le flou de:la formule est évident, ainsi que tous les dangers qu’elle comporte. Le danger devient enfin très net quand il est affirmé : «conscience réflexive du mouvement, l'organisation, de par sa permanence, est mieux placée que quiconque pour capitaliser les thèmes du mouvement et les réintroduire pour en faire des forces matérielles ». Cette formulation de type maoïste est fausse, non parce que maoïste, mais bien parce qu'empiriste. En effet, il y est dit que l'organisation « capitalise les thèmes du mouvement et les réintroduit ». L'organisation apparaît ainsi comme un simple point de passage (une conscience rétlexive) : on élimine totalement une de ses spécificités : sa capacité d'élaboration stratégique. Qu'estce donc qui, dans la formulation citée, fait la spécificité de l'organisation d'avant-garde ? : « sa permanence ! », critère qui ne la distingue évidemment d'aucune autre organisation.
Les camarades auteurs du texte incriminé pourraient nous répondre que ce qui était visé dans le passage précédent, c'était Rouge et non une «vraie» organisation d'avant-garde. Ici encore, si nous reconnaissons que Rouge ne saurait s'autoproclamer organisation d'avant-garde, nous n'admettons pas la définition qui en est donnée p. 4 : « Un ensemble de militants disciplinés et formés à une pratique commune.» Outre qu'une telle définition pourrait s'appliquer à n'importe quelle organisation, nous pensons que Rouge développe dès aujourd'hui un travail de masse; nous pensons que Rouge travaille dès aujourd'hui, à l'élaboration de perspectives politiques ; nous pensons que les tendances que nous avons dénoncées plus haut ne sont que des tendances, qui, bien sür, bloquent le développement de notre travail en direction des masses, mais que ces tendances ne suffisent pas à caractériser exclusivement l'organisation; que notre devoir est précisément, en s'appuyant sur le travail en cours, de déblayer le terrain (tel est précisément un des buts de ce texte) de faire en sorte que nous assumions nos tâches. Il est évident que, sur cette voie, substituée, même sur le simple plan des principes, la classe à l'organisation d'avantgarde, revient à nous «noyer» dans le mouvement de masse et, à terme, à nous prendre avec lui.
2° Le deuxième danger du texte considéré est celui de l'identification du milieu étudiant aux autres milieux (en particulier ouvriér) et donc un danger d'identification des formes d'organisation des masses en milieu étudiant et en milieu ouvrier. Ce danger
apparaît dans le texte beaucoup moins nettement que le précédent, mais il n’en est pas moins présent. Ainsi (dernière page) quand il est dit : « que l'intervention dans chaque secteur (ce que nous ne pouvons aborder ici) se fasse suivant ces principes ». De même quand apparaît, au cours de l'A.G. étudiante parisienne discutant du dit texte, l'espoir, de la part des tenants du texte de voir se constituer un « mouvement politique de masse organisé» en milieu ouvrier, de même qu'il s'en est constitué un en milieu étudiant.
III. CONCLUSION
Il n'est évidemment pas possible « d'amalgamer » les deux principales tendances décrites dans les deux premières parties : « fétichisme de l'avant-garde » et « escamotage de l'avant-garde ». Il ne demeure pas moins aisé de comprendre que si de telles positions sont possibles, c'est parce qu'elles se placent toutes deux en dehors de la dialectique réelle des rapports avant-garde/ masse. Certains camarades s'étonneront de constater que notre organisation réussit le remarquable exploit de cumuler, en son sein, autant de tendances, d'erreurs, apparemment si contradictoires. Il ne peut y avoir que seule explication à ce phénomène : nous avons, malgré les zigs-zags, « une ligne», et cette « ligne » porte un nom : elle s'appelle empirisme et opportunisme, politique et organisationnel. C'est contre cette ligne que, par nos positions et nos textes, nous avons engagé la bataille, par le moyen du débat politique, franc et ouvert. Nous avons suffisamment confiance en notre organisation, « Rouge», pour penser emporter, sur ce terrain, l'adhésion de la majorité de ses
membres. RIVIÈRE ET CREACH, Décembre 1968.
= Henri Male, Lsasc Joshva
En réalisant nos tâches politiques pour développer le travail en direction des masses, construisons la Ligue
Texte de la tendance minoritaire B.D.R. n° 10 (extrait)
Nous reconnaissons au texte : Construire la Ligue pour construire le Parti une qualité fondamentale : il est bien écrit, il est brillant, facile à lire. Cela n'est pas négligeable, mais ce n'est pas tout : nous lui reconnaissons une deuxième qualité : il constitue une illustration remarquable, axée sur notre pratique actuelle et nos perspectives, de la tendance que nous dénoncions dans notre texte récent : « Les rapports avant-garde/masse et les pratiques de Rouge : le fétichisme de l'organisation d'avant-garde, fondé sur l'oubli que l'organisation d'avant-garde n'existe que dans son rapport aux masses et dans sa capacité d'amener les masses, à travers leur propre expérience, à la conscience de leur situation de classe. L'ensemble des développements qui suivent seront consacrés à l'explication de cette assertion.
À. L'AVANT-GARDE AUTOPROCLAMEE, LA PRATIQUE DE « ROUGE » ET L'UNITE DES REVOLUTIONNAIRES
Nous lisons en page 3 du texte : « Nous pensons aujourd'hui constituer l'avant-garde.» Sur quoi se fondent les auteurs du texte pour baser cette affirmation ? La réponse à cette question semble se trouver au point 5 du préambule. Trois types d'arguments sont avancés et s'entremêlent : les succès de mai — Le acquis théoriques — notre position relative par rapport aux autres courants. Examinons ces points.
1. Il est vrai qu'en mai-juin nous avons participé à la direction des luttes étudiantes et lycéennes. Il est vrai que nous avons été capables d'avancer, à tel ou tel moment, les explications politiques nécessaires. Il est faux que nous ayons été capables d'offrir au mouvement les perspectives politiques et organisationnelles, c’est-à-dire de jouer effectivement le rôle d'avant-garde (et comment expliquer l'attitude de si nombreux camarades de pro-
vince qui se sont, soit explicitement, soit de fait, noyés dans le mouvement ?) On peut discuter à l'infini sur les raisons d'un tel état de fait; ce n'est pas le lieu de le faire ici : il suffit de constater.
2. Le deuxième élément avancé pour nous qualifier en tant qu'avant-garde est : notre « acquis théorique ». Nous ne contestons pas que cet acquis théorique nous ait aidé à voir clair dans le déroulement des événements, qu'il ait facilité l'explication politique correspondante. Nous contestons que cet acquis théorique nous ait permis de fournir au mouvement de masse de réelles perspectives politiques et organisationnelles. Si cela paraît évident, pourquoi, alors, avancer cet « acquis théorique» comme un des éléments principaux justifiant notre qualification d'avantgarde ? La réponse se trouve dans le même point 5 du préambule : immédiatement après avoir signalé nos « carences » (sans en préciser la nature politique, ce qui revient à ne rien dire du tout), le texte ajoute : « les divergences avec les autres courants ne sont pas de simples nuances ou différences d'appréciation dans un débat de bon ton». Notre bon comportement en mai, lié à notre « acquis théorique » ne sert donc pas à nous qualifier comme avant-garde dans le rapport que nous entretenons avec les masses : il sert à nous comparer avec les autres courants, et à faire ressortir ainsi notre caractère d'avant-garde. Par rapport aux autres avant-gardes. Nous serions ainsi. l'avantgarde de l'avant-garde !
Cette démarche est encore peu perceptible dans le point 5 du préambule, Elle devient extrêmement nette à la lecture du jeu 9 du préambule. Il y est dit : « Parce que nous comprenons
nécessité d'une organisation et sa vocation internationale, nous pensons aujourd'hui constituer l'avant-garde.» Donc, nous constituons l'avant-garde non parce que nous sommes capables de faire faire aux masses l'expérience pratique de leur situation de classe, mais bien parce que. nous comprenons la nécessité d’une organisation ! « La compréhension de la nécessité d'une organisation et sa vocation internationale » est d'abord posée en tant que telle, détachée des tâches politiques que l'organisation a à remplir, et de sa capacité à les remplir effectivement (fétichisme d'organisation) ; ensuite, cette même compréhension fétichisée de l'organisation d'avant-garde est à son tour posée comme critère de notre nature d'avant-garde! Non seulement nous avons une compréhension fétichiste du rôle de l'organisation : mais en plus, nous la mettons en avant comme critère décisif de notre caractère d'avant-garde! Dès lors, nous sommes une avant-garde autoproclamée… Parce que nous comprenons et acceptons le fétichisme d'organisation !
Certains s'autoproclament bêtement avant-garde. Nous, nous sommes plus subtils : après avoir posé (pourquoi ? au nom de quoi ?) qu'une organisation d'avant-garde est celle qui comprend le mieux la « théorie de l'organisation» (!!!), nous nous proclamons avant-garde puisque nous sommes précisément (comme par hasard !) cette organisation-là ! D'autres (il est vrai, ce ne sont que des balourds!) s’autoprociament directement. Nous, bien plus malins, nous prenons un petit détour : nous nous autodéfinissons comme avant-garde ! Après avoir posé que la compréhension et l'acceptation du fétichisme d'organisation est le critère de l'organisation d'avant-garde (qui dit mieux?), nous nous
proclamons avant-garde puisque nous sommes précisément ceux qui, entre tous (glorieux apanage !), comprenons et acceptons le mieux la théorie fétichiste de l'organisation! Si les camarades connaissent un cercle vicieux, plus cercle et plus vicieux que celui-là, qu'ils l'envoient vite, vite à la rédaction de Rouge !
D'ailleurs, dans la même ligne, le point 9 du préambule ajoute : « En nous organisant dès à présent à partir de la compréhension de la théorie de l'organisation nationale et internationale, que nous avons acquise, nous forcerons ceux qui en sont encore Capable à presser le pas pour nous rejoindre. » Il ne s’agit pas de s'organiser à partir de la compréhension de nos tâches politiques. Non ! il s'agit de s'organiser à partir de la compréhension... de la théorie de l'organisation !
Et sur cette base, « nous forcerons ceux qui en sont encore capables à presser le pas pour nous rejoindre ». Nous serons donc les « meilleurs », l'avant-garde de l'avant-garde. Et pourquoi ? Parce que nous serons capables de nous organiser à artir de. la compréhension que nous avons de la théorie de l'organisation ! Dans tout cela, pas un mot du rapport de l'organisation d'avant-garde aux masses, pas un mot de notre capacité à faire faire aux masses l'expérience pratique de leur situation réelle, pas un mot de notre travail dans ceïte direction, seul travail qui puisse nous qualifier effectivement d'avant-garde. Une telle attitude ne peut qu'avoir des conséquences sur notre façon de concevoir « l'unité des révolutionnaires ».
L'UNITE DES REVOLUTIONNAIRES
Et, en-effet, il y a dans le texte une nette tendance à faire une présentation purement « tactique » de nos propositions touchant l'unité des révolutionnaires. C'est ainsi qu'il est affirmé, page 7, que : « Ce qui manque pour que la Ligue soit un Parti, c'est, outre une implantation à hégémonie ouvrière, un programme précis.» Comme nous ne disposons pas de ce programme, nous acceptons de l'élaborer avec d'autres groupes. Mais, attention : « Cela revient. à articuler la plate-forme d'action commune en fonction des référants théoriques qui demeurent et présidaient à l'existence de Rouge. Sur cette lancée, le droit sacré de Rouge et de son prolongement la Ligue à être l'avantgarde est réaffirmé : « Seule la Ligue, c'est-à-dire les analyses de celleci, peut intégrer des militants ouvriers pour en faire des militants révolutionnaires à part entière.» Ceci signifie, tout simplement qu'avec le «lancement» de la Ligue on fixe le cadre creux dans lequel devra forcément venir s'inscrire le Parti Révolutionnaire.
Pour nous, il ne s'agit pas de tourner ou briser tel ou tel groupe. Pour nous, il s’agit, principalement, de gagner les masses à l'idée du regroupement révolutionnaire, dans la clarté politique totale, de gagner les masses à l'idée de « la conférence des groupes révolutionnaires ». Il ne s'agit pas de concevoir ces conférences comme un congrès de fondation d'un parti, mais bien d'y voir une des méthodes de construction du parti révolutionnaire. Gagnons les masses à l'idée du regroupement révolutionnaire ! Lançons l'organisation dans une grande campagne d'explication politique, sur ce sujet, en direction des masses !
B. L'AUTO-DEVELOPPEMENT DE L'ORGANISATION D'AVANT-GARDE : CONSTRUIRE LA LIGUE
Après avoir proclamé l'avant-garde, il n'y a plus qu'à la développer. C'est ce qu'empresse de faire le texte, dans la présentation qu'il fait de la Ligue (p. 4).
Une question « concrète » et centrale est posée : « Qui trouvera (et comment) la voie de la jonction avec les travaillleurs conscients, avant-garde potentielle née dans les usines occupées de mai-juin ?» La réponse vient immédiatement : « À qui et comment, nous répondons en termes organisationnels léninistes ». Cette réponse est précisée par la suite du texte : « De l'émergence d'une référence révolutionnaire absolument claire dépend l’organisation (de la large couche des travailleurs d'avant-garde) ». De même : « La confiance que (les travailleurs d'avant-garde placent dans les idées révolutionnaires) peut se commuer en regroupement organisationnel, si les thèses marxistes sont véhiculées par une organisation de type léniniste ».
Autrement dit : pour répondre à l'attente des travailleurs révolutionnaires conscients, créons une organisation de type léniniste ! Il suffira que, dans la situation actuelle, face à ces travailleurs, se dresse «l'organisation de type léniniste», dans toute sa pureté, pour que ceux-ci l'intégrent aussitôt! Et voilà pourquoi, camarades, nous devons créer la Ligue, « organisation de type léniniste», en veillant bien à ce qu'elle soit le plus proche du « type léniniste » : sans cela, qui sait, les travailleurs pourraient ne pas reconnaître « leur» organisation, celle qu'ils attendaient dans le secret de leur cœur, celle qui leur a été si longtemps promise et qui leur est enfin donnée ! Quelle est donc, s'il vous plaît, « la vertu magique» de « l'organisation de type léniniste » ? En quoi sa seule création résout-elle les problèmes politique qui nous sont posés, qui sont posés au mouvement de masse ?
Bien sûr, nous ne sommes pas contre une « organisation de type léniniste» (nous l'avons déjà dit). Mais si nous pensons qu'une telle organisation est nécessaire, elle est nécessaire pour et par la réalisation de certaines tâches politiques. Une telle organisation est organisation d'avant-garde de par son rapport aux masses, par se capacité à faire faire aux masses l'expérience pratique de leur situation réelle, par sa capacité à ouvrir des perspectives politiques à la classe ouvrière et aux autres couches opprimées, par sa capacité à aider les masses à s'organiser elles-mêmes pour leurs luttes politiques. Voilà ce qu'est, au premier chef, principalement, une organisation d'avant-garde.
C'est difficile ? Bien sûr! C'est difficile! Mais c'est la seule voie pour «construire le parti révolutionnaire». Toute autre voie est mythique, magique, et surtout, fait le plus grave, nous détourne de l'accomplissement de nos tâches : car elle tend à faire croire à nos militants que les innombrables problèmes auxquels ils sont confrontés (en particulier celui du travail ouvrier) seront résolus par le « surgissement de l'organisation de type léniniste ». Et c'est, avant tout, contre cette illusion néfaste que nous luttons.
Si cette illusion est possible, c'est bien parce que l'on se place
dans une perspective d'auto-développement de l'organisation, laquelle à son tour n'est possible que si l'on fétichise l'organisation d'avant-garde, si on escamote le rapport nécessaire que celle-ci entretient avec les masses. Le fétichisme de l'organisation d'avantgarde n'est pas d'ailleurs que le seul oubli du rapport de l'avantgarde aux masses. Il est aussi, en même temps, l'escamotage des formes d'organisation de la classe autres que l'organisation d'avant-garde. Il n'y a pas que le parti qui donne aux travailleurs «une compréhension et une force collective ». Il y a nettement dans le texte identification des organisations de la classe à la seule organisation d'avant-garde, ce n'est d'ailleurs que l'un des aspects du fétichisme de l’organisation d'avant-garde.
Nous répétons : pas d'auto-développement de l'organisation ! Pas de réponse magique à nos problèmes! Acquittons-nous de nos tâches politiques ! Ne lançons pas formellement une ligue, construisons-la dès aujourd’hui.
I. INTERNATIONALISME ET INTERNATIONALE
Les vertus magiques que l'on attribue à l'existence d'une organisation de type léniniste ne se limitent pas à la seule « ligue ». Elles sont attribuées, au gré des circonstances et des besoins, à telle ou telle organisation.
Cela est particulièrement clair pour tous les développements portant sur l'internationale. C'est ainsi qu’au point 7 du préambule, il est affirmé : «Une internationale. dont l'existence infléchit l'organisation dans le sens internationaliste.» Ainsi, la seule affiliation à une organisation nationale dans un sens nationaliste! Ce qui infléchit une organisation dans le sens internationaliste, c’est le point de vue à partir duquel elle comprend son action, le point de vue des intérêts historiques de l'ensemble du prolétariat, de sa capacité à traduire ce point de vue en stratégie, et de sa capacité à faire faire aux masses l'expérience pratique de la justesse de cete stratégie (telle a été d'ailleurs l'expérience du parti bolchévique). Mais ce n'est pas, Ça n'a jamais été l'existence d'une organisation internationale qui « infléchit l'organisation nationale dans le sens internationaliaste », en particulier, qui garantit cette dernière contre les « déviations nationales », et l'expérience historique est là pour le montrer abondamment! (II°, III° et IV° Internationale). En réalité, nous retrouvons ici la même croyance en la vertu magique de l'organisation, toujours et encore le même fétichisme d'organisation.
Dans le même ordre d'idées, que signifie une autre phrase du même point 7 : «Les acquis théoriques de l'internationale ne sont pas indépendants de son existence ?» En particulier que signifie « acquis théoriques ?» Si l'on fait allusion à un véritable programme, lié à une stratégie, c'est une évidence : seule une organisation est capable de l'élaborer. Mais si on fait allusion aux acquis théoriques du marxisme révolutionnaire (Marx, Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg.….), point n'est besoin pour cela d'une organisation internationale : de bonnes librairies suffisent. Pour le moment, dans ce texte, il ne s’agit que d’une formule confuse ; mais, bientôt, dans un deuxième temps, on nous amènera, avec de telles confusions, à justifier l'existence d’une internationale (qui n'en n'est pas une), par l'existence d'un programme; (qui n'en n'est pas un), sous prétexte qu'il comporte des
« acquis théoriques», acquis que l'on trouve dans toutes les bonnes libraires !
II. ENTRE LA IV‘ ET NOTRE COURANT
Le même fétichisme d'organisation se retrouve dans le texte quand celui-ci pose le problème des rapports entre la : IV* et notre courant. Il affirme @: 8) : « L'organisation des cellules Rouges est la fusion de fait de ces éléments (IV° et notre courant) par accord programmatique et pratique intégral ». Nous nous sommes déjà élevés dans le bulletin intérieur N° 3 contre la fusion de fait. Nous nous élevons aujourd'hui contre l'affirmation de l'« accord pratique intégral ».
La IV* a fondé pendant de longues années son existence sur une stratégie de construction du parti révolutionnaire : l'entrisme. C'est en fonction de cette stratégie qu'elle a distribué l'essentiel de ses forces. Cette ligne n'était pas seulement une ligne officielle, elle correspondait à une pratique, la fondation de notre courant a représenté, en fait, une rupture avec cette pratique, rupture qui n'a entraîné aucune modification de ligne. Nous avons fait par ailleurs la critique de l'entrisme («les rapports avant-garde/masse », p. 17). Cette stratégie s'est soldée par un résultat nul et par l'échec retentissant que l'on sait en Mai-juin. Or, si, verbalement, notre courant reprenait à son compte la igne entriste, sa pratique réelle ne lui correspondait absolument pas (ce qui n'a pas empêché la logique entriste de continuer à peser Sur la maison jeune : voir le MR). Comment peut-on après cela prétendre qu'il y avait accord pratique intégral ? Une telle prétention ne peut se comprendre que d'une seule façon : si on définit une organisation d'avant-garde (comme il est normal dans la vision fétichiste de l'organisation d'avant-garde) à partir : 1) de sa structure (son appareil) ; 2) son texte de référence idéologique. Et il est vrai que les textes de référence idéologique étaient les mêmes ! Nous posons la question suivante : Et le rapport aux masses, était-il le même ? La IV* et notre courant entretenaientelles le même rapport avec les masses et donc, de ce fait, développaient-elles une même pratique ? Poser la question c’est y répondre.
C. LE FOND DU DEBAT
Auto-proclamation et autodéveloppement de l'avant-garde ne sont concevables que si l'organisation elle-même est fétichisée. Si nous relisons deux petites phrases du préambule qui paraissent anodines à première vue, elles prennent alors tout leur sens : « La théorie de l'organisation n'est pas un simple degré dans la compréhension de la théorie révolutionnaire. Elle constitue un seuil qualificatif à partir duquel la compréhension de la théorie révolutionnaire et l'organisation du travail militant se modifient radicalement. » Cette formule ne peut signifier qu'une chose : si on envisage la théorie révolutionnaire à la lumière de la théorie de l'organisation, on arrive à une compréhension profonde, « radicale », de la théorie révolutionnaire. Alors que, de toute évidence, ainsi que nous l'avons montré dans « les rapports avant-
garde/masses », la théorie de l'organisation n'est qu'un des moments de la théorie révolutionnaire. L'en séparer, c'est la fétichiser.
Pour opérer cette séparation, il suffit, d’ailleurs, comme le fait constamment le texte, d'escamoter le rapport spécifique que l'organisation d'avant-garde entretient avec les masses, celui qui la fonde effectivement en tant qu'avant-garde, dans la pratique politique.
RIVIÈRE ET CREACH.
ANNEXE
Nous nous proposons dans ce texte relativement court, de reprendre et résumer l'ensemble de nos positions et propositions. Ce texte n'est pas une motion; il se place dans le cadre d'une orientation politique, définie par l'ensemble de nos textes, dont il ne saurait être détaché.
La Ligue
Nous rejetons l'autodéveloppement de l'organisation.
Nous refusons la Ligue si elle est conçue comme une réponse magique à nos problèmes.
Construisons la Ligue dès aujourd’hui, en particulier par notre intervention en milieu ouvrier.
Donnons-nous les moyens, donnons-nous le temps d'un débat politique véritable au sein de l'organisation, assumé par l'ensemble des membres.
L'unité des révolutionnaires
Nous rejetons toute vision tactique de l'unité des révolutionnaires qui, entre la Ligue et le Parti, aurait pour seul objectif d'enrichir notre programme, visant à faire des « Conférences de Groupes », soit la preuve publique de notre « Ouverture d'esprit », soit le moyen de contourner ou briser les autres groupes, dans le seul but de permettre notre autodéveloppement.
Nous concevons ces « Conférences de Groupes» comme une des méthodes de construction du Parti Révolutionnaire, dans la clarté politique totale. Gagnons les masses à l'idée du regroupement révolutionnaire! Lançons l'organisation dans une grande campagne d'explication politique, sur ce sujet, en direction des masses.
Nous proposons de prendre contact avec tous les groupes nationaux ou locaux se réclamant du marxisme révolutionnaire pour réunir leurs représentants en une Conférence pour l'unité des révolutionnaires. Chaque groupe exposerait les moyens d’amorcer le processus unitaire, en s'engageant à donner publicité à toutes les propositions ainsi qu’à leurs sanctions. Serait considéré comme groupe quiconque dispose d'une presse indépendante, sur des bases marxistes révolutionnaires.
Les rapports entre la IV* Internationale et notre courant
Nous renouvelons fermement notre protestation contre le viol de la légalité de l'organisation que représente la fusion de fait des deux courants, contre le viol de mandats du dernier Conseil des Lecteurs.
Nous dénonçons le caractère extrêmement dangereux du statut plus qu'ambigu de l'organisation actuelle. Il est en effet évident que s'il existe double appartenance, cela signifie que deux organisations distinctes subsistent, et donc, qu'il ne saurait y avoir fusion. Si, au contraire, on admet qu'il y a fusion, cela signifie qu'il n'y a plus qu'une seule organisation, et donc la double appartenance n'a plus raison d'être.
Maintenir parallèlement la fusion et la double appartenance c'est donner à une organisation le droit exorbitant d'être fusionnée avec une autre organisation, tout en disposant par ailleurs de son autonomie organisationnelle propre. Concrètement, cela signifie : le droit de fraction. au profit d'une fraction. Nous tenons à signaler tous les dangers que comporte une telle situation.
Comme nous l'avons déjà dit dans le Bulletin des diffuseurs N° 3, nous acceptons la fusion de fait, en tenant compte de la situation, également de fait, actuelle de l'organisation. Mais nous précisons immédiatement à quelles conditions politiques nous acceptons cette fusion de fait : nous considérons l'entrée de la la IVe dans notre courant comme la reconnaissance de la faillite politique de la IV* Cette faillite est celle de la stratégie qui a fondé pendant de longues années l'existence de la IV° : l'entrisme. Nous considérons la stratégie entriste comme fondamentalement erronée, non seulement parce qu'elle a fait preuve de son impuissance en mai-juin, mais surtout parce qu'elle est reliée à une fausse conception des rapports avantgarde/masses, conception fétichisant l'organisation d'avant-garde et excluant le rapport de celle-ci avec les masses. Nous considérons que cette conception a eu et a encore des influences néfastes sur notre organisation. Sur ces bases politiques précises, nous acceptons la fusion de fait.
Si cette fusion de fait est accomplie, nous demandons un contrôle politique total de la direction de l'organisation actuelle sur l'ensemble de l’activité de ses membres. En particulier (en attendant de poser le problème de la liquidation du travail entriste au prochain congrès), nous demandons que les camarades entristes de l'organisation rendent compte de leurs activités auprès des instances régulières de l'organisation actuelle.
RIVIÈRE ET CREACH, Décembre 1968.
La fin de l’histoire
Texte de la tendance majoritaire Extraits du B.D.R. n° 15
Il faut reconnaître dans le texte « Les rapports Avant-garde/ masse et les pratiques de Rouge » (B.B.R. n° 7) un mérite, celui de s'efforcer de hausser la critique à un niveau marxiste-révolutionnaire, c’est-à-dire d'en revenir aux principes du matérialisme dialectique. Il est donc rassurant de constater un effort dialectique fondé, ce qui nous empêche de voir dans le texte l'œuvre de révisionnistes dont Lénine disait que leur premier geste était de jeter la dialectique par-dessus bord. Toutefois, la référence aux principes n'est qu'un moment dans l'analyse concrète d'une situation concrète et de ce fait nous fûmes assez désagréablement surpris de voir que Rivière et Creach passaient sans transition des principes d'une dialectique qui, pour être prétendument « réelle», ne s'en situait pas moins dans un monde éthéré qui n'avait avec l'histoire que des rapports assez lointains. Faut-il vraiment rappeler que le marxisme est matérialisme historique et que la dialectique ne saurait se situer au niveau du seul vocabulaire, mais servir à l'analyse des contradictions concrètes d'une réalité donnée et de leurs tendances au sein du bloc historique ? Face à une dialectique a-historique de fait, il nous semble important de réaffirmer que tout problème de principe ou de circonstance se doit d'être réintroduit dans une totalité concrète. Pour nous, la dialectique ne saurait être un schéma abstrait qui pener de diviser également en trois parties ce que nous avons
dire ni même une structure abstraite que l'on ferait coïncider plus ou moins avec une « réalité», mais ce ne peut être qu'une méthode d'analyse des contradictions à l’intérieur d'une totalité historique du développement capitaliste dans le cas qui nous préoccupe. Le marxisme, comme matérialisme historique, exige, et c'est bien le moins, que l'on se situe dans l'histoire, et l'abstraction de l'histoire amène à de graves distorsions qui rendent impertinente toute réponse à un problème historique. Ce qui amène Rivière et Creach, dans leur légitime souci de ne pas voir l'avant-garde et les masses jouer à un cache-cache éternel, à commettre des oublis qui ne sont pas de circonstance, mais qui prennent leurs racines dans l'absence de référence à l'histoire concrète. S'il est psychologiquement satisfaisant de ricaner sur la séparation d'une avant-garde théoriquement coupée d'avec les masses qu'elle est censée guider, il n'empêche qu'historiquement,
cette séparation est une réalité et, avec la régression (Thermidor) qu'a constitué le stalinisme, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle se reproduise aujourd’hui. Car il faut bien se poser le problème : d'où sort l'avant-garde ? Toute armée de la cuisse du mouvement ouvrier ? Rivière et Creach rejettent cette hypothèse. Fautil faire référence à des phénomènes darwiniens qui feraient
u'au sein de la classe naîtraient des individus génétiquement
‘avant-garde qui, rassemblés, organisés, constitueraient la vraie avant-garde, celle qui, insérée-dans-les-masses-mène-des-luttes ? S'il n'y a pas génération spontanée de l'avant-garde, on doit admettre une séparation entre des groupes virtuellement d’avantgarde, parce que porteurs de la théorie marxiste-léniniste (c'està-dire de la conscience de la totalité du développement historique du capitalisme et des moyens pour que le prolétariat y accomplisse sa tâche de renversement de l'Etat bourgeois et d'instauration d'une société sans classes), et la classe. D'autre part, l'absence de référence à l'histoire concrète amène à considérer la fusion entre l'avant-garde et les masses de façon aussi simpliste que peu explicite. C'est là que le bât blesse : s'il est peutêtre légitime de penser que l'avant-garde n'existe (au sens strict du terme) que dans son rapport avec les masses, on ne saurait dire que les masses existent en soi, qu'elles ne sont définies que par l'état d'oppression physique, politique et idéologique que leurs impose la domination bourgeoise. C'est là que l'absence de référence à l'histoire rend la verve de Rivière et Creach au mieux incompréhensible, au pire susceptible des interprétations les plus infamantes.
A. QUI SONT LES MASSES, OU SONT-ELLES ?
Car enfin, il est extrêmement surprenant de voir des gens, militants, actifs et bien intentionnés d'un courant se disant marxiste-révolutionnaire, issu plus ou moins directement de l'Opposition de gauche, se lancer à la conquête des masses sans faire allusion au stalinisme comme phénomène politique déterminant dans les rapports actuels avant-garde/masses. Bien sûr de temps en temps on voit apparaître des « staliniens », personnages éminemment antipathiques mais qui ne sont somme toute qu'un « groupe» nombreux d'individus perfides qui sont par malheur implantés dans les masses. Ne pas voir le stalinisme, ou, ce qui revient au même, voir dans le stalinisme seulement un groupe politique qui serait plus nombreux et plus néfaste que les autres, c'est avoir une vision anti-historique des rapports de l'avantgarde et des masses. La compréhension du stalinisme est indispensable pour résoudre correctement le problème, ne seraitce que pour le poser correctement. Car la domination idéologique sur le pos ne se fait pas seulement par l'abrutissement direct. Les formes d'organisation et les idéologies héritées du stalinisme sont une des formes, et non des moindres, de la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat. Cette forme de domination est spécifique. Elle agit par l'intermédiaire d'une couche constituée eu sein du prolétariat qui est liée aux intérêts matériels de la bourgeoisie (notamment aux sur-profits amenés par l'impérialisme) mais qui en même temps doit exprimer les intérêts de la classe ouvrière en les désamorçant de façon à garder à la fois la confiance de la classe et la fonction d'interlo-
cuteur reconnu par la bourgeoisie. Mais cette confiance de la classe n’est pas purement intellectuelle, elle est médiée concrètement pas toutes les formes d'organisation de la classe. Le stalinisme n'est pas seulement une délégation de pouvoir de la classe à un « groupe », mais il conditionne la forme d'existence même de la classe à l'heure actuelle.
Positivement il s'exprime par l'existence du Parti communiste, son implantation locale, les multiples activités qu'il gère directement ou indirectement par l'existence de la C.G.T. et des formes mêmes de ses activités (à base de délégués généralement membres ou sympathisants du P.C. etc.). Le stalinisme est un ensemble d'appareils qui organisent la classe selon ses propres buts qui sont èn fait à présent son auto-conservation. La présence de ces appareils même faible ou lâche empêche par leur existence même l'apparition de formes d'organisation autonome de la classe. La conception selon laquelle les appareils servent de frein au mouvement de lutte qu'il faut organiser en dehors, méconnaît le rôle de ces appareils qui joue un rôle politique sans commune mesure avec leur importance matérielle par le fait qu'ils sont les seules formes d'organisation de la classe et qu'on ne peut en créer d'autres sans se heurter directement à eux dans un rapport de force défavorable.
Négativement le rôle du stalinisme a eu un effet idéologique énorme. Par l'absence de transmission et d'explication des luttes antérieures, la mystification politique perpétuelle, qui entrave ou fait régresser la conscience de classe du prolétariat ce qui explique d'ailleurs le regain de spontanéisme constatable actuellement. Il n'est que de voir le chauvinisme du prolétariat français pour voir que c'est une conséquence directe du stalinisme renforcée en outre par des tendances antérieures. De même la position du prolétariat face à l'Etat bourgeois est une conception parlementariste de la prise du pouvoir, alors même que la bourgeoisie elle-même ne développe plus beaucoup cette idéologie. Le réformisme et le chauvinisme sont le produit du stalinisme, mais ce ne sont pas là des idées fausses dans la tête du prolétaire, idées qu'il suffirait de combattre par une propagande habile et persistante pour que renaisse une conscience de classe; ces idées sont le produit direct toujours renouvelé des formes d'organisation de la classe qui ne s’en iront pas tant que d’autres formes d'organisation ne les auront pas remplacé. Comment un travailleur ne serait-il pas électoraliste quand il voit que son expression politique reconnue, le PCF. ne déploie une activité d'envergure que pour les campagnes électorales ? Une attitude révolutionnaire vis-à-vis de l'Etat bourgeois ne peut exister que si elle repose sur une organisation politique correspondante, faute de quoi elle disparaîtra plus ou moins rapidement. Le P.C.F. est un obstacle à la conscience de la classe non pas par sa force matérielle mais, par le poids politique organisé qu'il joue en l'absence d'autre chose (et on voit mal comment cette autre chose pourrait exister de façon déterminante sans avoir modifié toutes les formes d'organisation de la classe qui sont conditionnées par le stalinisme et lui servent de support). Le P.C.F. n’est pas un écran entre l'avant-garde et les masses, il est l'expression politique d'une déformation qui atteint positivement et négativement toute la classe ouvrière (et bien au-delà d’ailleurs). C'est là le stalinisme, c'est là une forme déterminée d'influence idéologique de la bourgeoisie dans la
classe ouvrière et c'est, qu'on le veuille ou non, l'expression politique stalinienne qui est encore l'expression politique de la classe ouvrière française.
Maintenant il convient de voir quelles sont les conceptions informulées qui sont à la base d'un tel oubli, d'une telle méconnaissance du stalinisme. S'il est vrai que mai 68 à vu un large courant déborder les organisations staliniennes et l'apparition d'une conscience embryonnaire dégagée du stalinisme, on n'en peut conclure pour autant que cette frange de militants peut se maintenir longtemps en dehors de l'emprise stalinienne. Ce serait estimer que la conscience de classe progresse ou se maintient de façon linéaire. Ce serait méconnaître l'importance du rôle de l'organisation par rapport à l'idéologie, ce serait croire que malgré l'insuffisance numérique et organisationnelle des courantS anti-staliniens, un courant politique faible peut se maintenis sans perspective organisationnelle face à l'emprise stalinienne, ce serait rester aveugle devant le phénomène de reprise en main de l'appareil. Dès lors toute attitude révolutionnaire doit s'affirmer contre un milieu qui y est hostile consciemment ou inconsciemment, elle ne peut se développer intellectuellement car, de même que la classe ouvrière russe était spontanément trade-unioniste, de même spontanément la classe ouvrière française est stalinienne, et il lui faut aller contre ce stalinisme qui imprègne toute l'existence ouvrière. Il est plus difficile d'aller contre ce stalinisme que contre la spontanéité trade-unioniste car le stalinisme est organisé dès le départ, il a une intervention politique directe et des références idéologiques « révolutionnaires». Le stalinisme déforme toutes les expressions autonomes de la classe, ce qui rend difficile la prise de conscience directe et totale de son rôle de frein.
En conséquence toute référence actuelle aux masses sans analyse préalable du stalinisme ne signifie rien. Les masses n'existent en tant que masses organisées à des niveaux différents, depuis l'embryonnaire organisation due à la division du travail jusqu'au parti politique. S'adresser aux masses en soi c'est oulier toutes les médiations qui existent entre la théorie et la pratique, médiations qui ne sont rendues que par rappel à l'histoire, ce qui justement fait défaut.
Lorsque l'on s'adresse aux masses, on ne s'adresse pas seulement là où les masses ouvrières sont physiquement présentes mais aussi là où elles sont organisées. C'est cet oubli qui rend la critique de l'entrisme telle que la pratiquent Rivière et Creach sim-
liste et impertinente. L'entrisme avant toute autre chose est a reconnaissance de l'hégémonie stalinienne sur le mouvement ouvrier et une tentative d'intégration de l'avant-garde dans la classe. Elle s'opère dans des conditions spécifiques là où les P.C. comme organisation de classe, de par leur dégénérescence, critères de recrutement, etc. jouent en fait le rôle d'organisations de masse, là où le prolétariat est dans sa majorité contrôlé par les organisations staliniennes. Au lieu d'apprécier historiquement l'entrisme comme une réponse tactique à une situation donnée, élaborée par la IV* suivant en cela les enseignements tactiques de Lénine (La maladie infantile du communisme) et de la III° Internationale, Rivière et Creach font de l'entrisme un mal métaphysique qui comme tel imprègne la moindre de nos actions et qu'il s’agit d'exorciser dans les plus brefs délais. Comment tou-
cher la classe ouvrière ? Fallait-il voir dans FO. l'expression du prolétariat révolutionnaire ? D'autres l'ont fait qui n'ont pas été plus heureux que nous.
De tout ceci il ressort qu'il y a à la base des irruptions de Rivière et Creach une méconnaissance volontaire ou naturelle de l'histoire, méconnaissance qui a pu entraîner une certain nombre de confusions entre stratégie et tactique (à propos de l'entrisme) ou entre programme et théorie : le programme comme synthèse des expériences du mouvement ouvrier n'est pas un dogme et on ne saura prétendre avoir un programme tant que l'on ne sera pas intervenu comme avant-garde effective et non plus potentielle. Ces oublis et ces confusions oblitèrent l'examen critique de l’entrisme, qui doit s'effectuer dans un esprit lucide, sans intervention d'une théologie de l'entrisme qui expliquerait tous nos maux. L'exorcisme ne peut remplacer le matérialisme historique, encore moins lorsqu'il se complique de tentatives de meurtres du père mêlées de fantasmes de vie.
B. QUELLES SONT LES TACHES POLITIQUES ?
Un autre aspect de la pensée de Rivière et Creach (on peut parler de pensée, car il y a une cohérence dans l'abstraction), c'est la mise en avant des tâches politiques omni-présentes mais jamais explicitées. Pour nous il n'y a qu'une tâche politique pour une organisation révolutionnaire : c'est de renverser l'Etat bourgeois, c'est de faire la révolution, et toutes les tâches politiques doivent être subordonnées. L'avant-garde est avant-garde parce qu'elle se fixe cette tâche politique, qui est celle du prolétariat tout entier, elle n’est pas avant-garde parce qu'elle mène des luttes politiques ou économiques (à ce compte-là, le P.CF. serait une avant-garde et on voit mal pourquoi on voudrait le remplacer), mais parce qu'elle intervient consciemment dans le champ politique bourgeois pour en briser les règles et pour conduire le prolétariat à l'assaut de l'Etat bourgeois.
Dès ce moment on peut être une avant-garde potentielle sans mener des luttes effectives (pas trop longtemps cependant car les risques de dégénérescence apparaissent vite) parce qu'un groupe a un acquis théorique, c’est-à-dire une analyse politique correcte, une compréhension du rôle de l'organisation comme élément déterminant du processus de renversement de l'Etat bourgeois. Cet acquis théorique n'est pourtant pas un feu sacré que les vestales marxistes révolutionnaires garderaient jalousement; tout acquis comporte une possibilité de régression théorique (sclérose, abandon : formalisme, etc.) qui provient en dernière analyse de l'impossibilité à long terme de s'insérer dans la lutte de masse. En ce qui nous concerne, nous militants révolutionnaires historiquement situés, nos références théoriques ne nous ont pas laissés à l'écart des derniers développements de la lutte des classes, donc, on peut penser que nos acquis théoriques ne sont pas trop poussiéreux et par la même occasion que les embryons d'organisation (la IV*) qui ont véhiculé cet acquis ne sont pas à mettre au musée dans leur totalité. Ou alors, il faut penser qu’une intervention politique est déterminée en priorité par le flair et non par l'éducation politique (organisée et non simplement livresque) ce qui est curieux pour un marxiste.
On peut donc dire qu'il y a avant-garde quand un regroupement militant est à même, grâce à son acquis théorique, politique et organisationnel, de permettre à la classe ouvrière d'agir en tant que telle, c'est-à-dire d'être le sujet historique du passage au socialisme qu'elle ne peut être qu'en période de crise révolutionnaire et avec la médiation d'une organisation d'avant-garde effective. Donc, la tâche politique de l'avant-garde n'est pas en soi de mener des luttes, mais de mener des luttes politiquement signifiantes qui préparent à l'assaut final. Pour ceci, il y a nécessité de la récupération, de l'explicitation de ces luttes à un niveau politique général, ce qui entraînera la nécessité d’une organisation qui ne soit pas le simple reflet de ces luttes, la coordination des militants en lutte, mais apporte quelque chose de plus, quelque chose de déterminant : la théorie marxiste-léniniste et l'expérience du mouvement ouvrier. L'organisation d'avant-garde se définit pas rapport à la révolution à faire et non par rapport à des tâches politiques abstraites. Il est bien sûr évident qu'il y a des tâches politiques subordonnées à la préparation directe de l'insurrection armée, mais pour les définir, il faut une analyse de la période historique, de la situation de la lutte de classe à l'échelle internationale, bref une référence à la totalité historique. C'est justement ce qui manque dans le texte de Rivière et Creach et l'on peut se demander à quoi sert l'avant-garde : à faire prendre conscience aux masses, de quoi ? De leur exploitation, comment? Par l'application directe, et après : les masses qui ont compris se soulèveront ? Quelles sont les médiations politiques qui permettront la prise de conscience et les soulèvements ? Quelles sont les tâches politiques que nous devons remplir ? Ces tâches politiques sont déterminées par la tâche historique du prolétariat qui est d’abolir la société de classes, et ce à l'échelle mondiale.
Cependant dans le texte de Rivière et Creach, en vue de l’absence de références à la situation historique, de l'allusion à des tâches politiques non explicitées qui risquent d'être fixées en fonction des possibilités objectives envisagées partiellement et non en fonction des intérêts historiques du prolétariat ainsi que de la façon de se dérober à la définition des aboutissants pratiques des quelques remarques principielles, il est permis d'attirer l'attention sur le danger qu'encourent ces méthodes d'être le point de départ de toutes les dégénérescences possibles, de même qu'elles sont déjà à l'origine du confusionnisme qui caractérise le débat dans la région parisienne. On peut certes répondre qu'il ne s’agit pas de développer tout un ensemble de thèses, qu'il ne s'agit que de propositions partielles à des défauts criants ou des insuffisances voilées. Cependant, ces réponses ne sont pas développées, elles sont à peine esquissées. Quelles sont les propositions concrètes, organisationnelles qui devraient appuver les textes critiques ? Y at-il des amendements, des rectifications de tir à faire? Quelles sont les mesures à prendre? Il ne s’agit pas de mettre les camarades au pied du mur, encore que ce soit là qu'on-voit le maçon, mais on exige d'eux un minimum de clarté et de cohérence dans l'exposition de leur pensée avec leurs références léninistes, c'est-à-dire qu’ils indiquent les moyens organisationnels qu'ils se donnent pour la réaliser dans la pratique. S'ils éprouvent le besoin de constituer une tendance, on peut réclamer qu'ils ne se contentent pas de vœux pieux.
C. LES ORIGINES DU CREACHISME
Cependant un courant politique quel qu'il soit ne plane pas en l'air, il correspond à quelque chose de concret. Il nous semble que ce courant provient d'une part d'un malaise circonstanciel mais profond qui est celui d'un certain nombre de camarades face aux tâches militantes qu'exigeait le travail ouvrier. I] est effectif qu'il y a eu de graves lacunes de ce côté-là : les directives données étaient d'une telle généralité qu'elles se réduisaient pratiquement à l'affirmation de la nécessité du travail ouvrier, il n'y a eu aucune communication large du travail ouvrier effectué antérieurement à mai, aucune réflexion largement transmise sur les expériences passées ou en cours. Face à ce vide les camarades se sont sentis à juste titre désarmés et toute réflexion sur le travail ouvrier apparaissait comme une bénédiction dont on ne pouvait être que reconnaissant.
D'autre part, il correspond à une tendance également profonde quoique moins justifiée, C'est le sentiment selon lequel le mouvement trotskyste international a fait faillite et que 40 ans d'opposition stérile l'ont complètement débilité. Si tout n'est pas faux dans ce diagnostic sévère, il faut quand même voir que ceux qui le portent sont le produit de ceux qu'ils condamnent. D'où viennent les références théoriques de notre courant ? Les at-on trouvés par hasard sur un rayon de bibliothèques ? Qu'aurait été l'existence militante sans l'expérience politique, pratique et organisationnelle de la quatrième ? Cette tendance à réduire l'acquis de la quatrième et du mouvement trotssie en général a trouvé une confirmation à la suite de mai. En effet le milieu étudiant a pu mener des luttes d'envergure sans avoir à supporter le carcan de la bureaucratie stalinienne. De ce fait les analyses restées abstraites du stalinisme se sont vues rétrogradées au rôle de référent idéologique, sans prolongement politique. De ce fait on sous-stime de façon surprenante le poids du stalinisme dans la classe ouvrière et on pense inconsciement l'intervention en milieu ouvrier comme une intervention analogue à celle en milieu étudiant (avec bien sûr en plus les qualités de sérieux, régularité, organisation, etc. caractéristique du prolétariat industriel). De ce fait on réduit le stalinisme à la présence de staliniens, comme l'U.E.C, en milieu étudiant, sauf qu'ils sont beaucoup plus nombreux et plus méchants. On escamote le stalinisme comme la forme de domination spécifique de la bourgeoisie sur la classe ouvrière à l'âge de l'impérialisme et on pense s'adresser directement à la classe ce qui promet bien des mécomptes, Le populisme de l'ex-U.J.C.M.L. procédait de la même pensée : le stalinisme n'existait pas il s'agit de convaincre directement la classe, On s'y prend d'une manière plus habile et beaucoup moins démagogique mais les causes de l'échec restent semblables : la sous-estimation du stalinisme. La référence aux masses en soi trahie l'ignorance du rôle des appareils qui ne restera pas longtemps impunie.
Ces conceptions vont de pair peu à peu avec un oubli de la conception de l'organisation révolutionnaire qui n'est pas une organisation de plus couvrant les autres, mais la seule organisation réellement prolétarienne, c'est-à-dire qui soit en mesure d'assurer les tâches historiques du prolétariat. En fait les conceptions de Rivière et Creach aboutissent à une myopie politique qui
envisage des tâches politiques non rattachées politiquement à la tâche historique première, myopie qui peut amener à un réfcrmisme de fait (cf. l'apolitisme de la cause du peuple). Une avantgarde n'a pas seulement pour but de mener des luttes, elle a pour but de guider le prolétariat jusqu'au renversement de la domination bourgeoise, ce qui ne peut se faire qu'en fonction d'une analyse politique internationale et non par la fixation de quelques tâches politiques détachées des exigences historiques. En bref, les manques du texte de Rivière et Creach : absence de l'histoire, évacuation du domaine politique et fétichisme des masses — en soi — sont en grande partie imputables à la situation actuelle du milieu politique où nous vivons pour la plupart qui est capable de mener des luttes mais qui ne subit pas la pression du stalinisme, ce qui produit une représentation schématique de ce qu'est la situation actuelle et nos tâches. Contre ceci il n'existe pas de solutions magiques ni le dédain, ni l'anathème ne sont une réponse : de tels débats sont inévitables et cependant utiles dans un courant non bolchévik (et même dans une organisation bolchévique), d'autant plus qu'ils partent de critiques tout à fait fondées mais qui sont prolongées par des théorisations abusives et cristalisées en tendance sans perspective ni proposition alternative. La division en position tranchée n'a pas de raison d'être, une discussion franche et constructive entre les camarades devrait permettre de résoudre les problèmes véritables. ABRAHAMOVICI ET STEIN, Janvier 1969.
Tant vaut la méthode tant valent les produits
Texte de la tendance majoritaire Extrait du B.D.R. n° 16
D'après ses auteurs, Rivière et Creach, le texte les rapporis avant-garde/masse serait méthodologique. Leurs autres écrits ne seraient que des textes d'application. C'est donc de l'importance qu'eux-mêmes accordent à ce texte que découle celle qu'il prend dans la polémique. La discussion sur leurs « propositions concrètes» ne peut être abordée qu'à la lumière de leur texte méthodologique. Pour cette raison, nous nous y attarderons à notre tour.
Ce qui frappe d’abord dans ce texte, c'est son caractère de parfaite abstraction. Pas un événement, pas un fait concret n'y est jamais cité. L'histoire en est résolument absente. Ceci situe les rappels à Lénine dans un contexte aussi anti-léniniste que possible : en particulier, l'insistance mise à rappeler que la conscience socialiste est fournie de l'extérieur à la classe ouvrière — thèse dont Lénine fut amené à admettre que, même en égard aux conditions de la classe ouvrière russe du début du siècle, il avait été conduit par la polémique à exagérer le caractère unilatéral — ne peut plus en Europe de 1969, être approuvée sans multiples réserves et corrections.
L'abstraction s'accroît quand Rivière et Creach cessent de résumer Lénine pour passer à leurs propres découvertes théoriques. Elle culmine dans les concepts mêmes avec lesquels ils vont opérer : la masse et l'avant-garde.
Les « masses », en tant que concept, ne relèvent d'aucune définition scientifique. Il s'agit d'un terme journalistique pratique, qui dispense d'analyses de détail, voire de propagande, et dont le contenu précis, différencié, est le plus souvent aussi bien connu par celui qui écrit que par celui qui lit. Dans un texte « méthodoogique » ce terme devrait être exclu. Que dire quand il en devient un des deux éléments opératoires ! Nous précisons tout de suite qu'il est clair pour nous que le geste de prestidigitateur qui remplace la classe ouvrière par les masses à une fonction bien précise : celle d'amalgamer la jeunesse scolarisée et les étudiants au prolétariat sans analyse sérieuse de cette jeunesse et de ce
milieu étudiant aujourd'hui. Ainsi l'abstraction a-historique élude un des problèmes théoriques les plus importants de notre époque, et sans élucidation duquel l'analyse de mai est impossible. En effet dans les textes d'application, des généralités creuses jailliront de cette confusion méthodologique.
L'autre terme du jeu dialectique de Rivière et Creach est aussi peu scientifique : l’« avant-garde » est un autre mot du vocabulaire journalistique dont l'usage courant, appliqué à des réalités différentes, est irréductible à un clair concept socio-politique. Médaille morale à reflet militaire, tantôt l'avant-garde est ceux que la lutte des classe porte en avant des grandes actions de « masse » (on a dit longtemps : « les métallos — voire Renault — sont l'avant-garde du prolétariat français, comme l'on dit que les Vietnamiens sont à l'avant-garde de la révolution mondiale) tantôt il s'agit du courant théoriquement le plus avancé (en ce sens avant-garde a été une sorte de synonyme du mouvement communiste, et même parfois des jeunesses communistes).
Une fois armés de ces deux idées pures — par le vide de leur contenu — Rivière et Creach ont beau jeu de s'amuser à ridiculiser la réalité incapable d'atteindre à la clarté cristaline de leur harmonie des sphères.
Si, passant de la philosophie au marxisme, on traduit « masse» par classe ouvrière et « avant-garde» par organisation communiste, toute la démonstration de Rivière et Creach s'effondre. En effet, il faut alors rentrer dans l'histoire, et non plus la traiter par allusions à prétentions humoristiques. La prétention méthodologique, elle, ruinée à la base fait long feu en ce qu'elle ne débouche — comme on pouvait s'y attendre — sur aucune méthode, sinon la découverte qu’il n'y a pas de communistes, ni d'organisation communiste sans travail dans la classe ouvrière, étrange seulement en ce que les textes d'accompagnement n'envisagent pas sérieusement un tel travail.
Si ce texte n'est pas méthodologique qu'est-il ? Essentiellement un texte polémique contre la IV° Internationale.
Les membres de la IV° Internationale parmi les diffuseurs de Rouge ne craignent pas la polémique. Mais celle qui est menée ici est de mauvais aloi. La critique de la IV* n'est ni historique, ni programmatique, ni celle d'un bilan d'activité générale, elle est menée au travers de la critique de l’entrisme, pris comme un absolu auquel l'Internationale se réduirait. Cela est faux pour quatre raisons :
1 — Une bonne moitié de la IV‘ Internationale (militants et dirigeants) telle qu'elle est issue de la réunification de 1963, n'a pas pratiqué l'entrisme. A l'inverse des courants se réclamant du trotskysme, et adversaires de la IV° Internationalae, ont pratiqué l'entrisme.
2 — Le fait, pour Rivière et Creach d'aborder l'entrisme hors de l'histoire, leur évite de distinguer les thèses sur cette question, les débats auxquels elle donna lieu, les oppositions, les rectifications, et les contextes politiques de positions qui n'ont jamais été situées au niveau de la recherche abstraite de l'« accès aux masses » en soi.
3 — La tactique entriste de la IV° Internationale en Europe s'est trouvée radicalement remise en-cause au long des dernières
années, et cela, par le fait de transformations sociales et d'événements politiques qui ont trouvé en France leur aboutissement dans l'explosion de mai. La critique méthodologique doit donc se faire au passé et l'on ne peut considérer que comme dénuée de tout sérieux une prétendue analyse qui conclut : « Il n'est pas question pour nous de refaire l’histoire (sic), de savoir s'il était possible de faire autre chose à tel ou tel moment...» Aucun révolutionnaire honnête ne critique une stratégie ou une tactique sans que ce soit au nom de ce qu'il fallait faire à la place dans les conditions données.
4 — Si l'entrisme ne peut donc être étudié qu'à la lumière d'un bilan (éclairant aussi la méthode de ceux qui l'ont pratiqué), il convient de faire celui-ci honnêtement et complètement, et, si l'on se limite à la France, de n'en pas exclure constamment comme «autre chose», voire comme une « contradiction» ou un « démenti » de l'entrisme, son succès, décisif du point de vue de Rouge, de la création de l'ex-J.C.R. Que les étapes de sa gestation, puis de son lancement aient, eux aussi, été l'objet de débats de délicates options, voire de quelques faux pas ne peuvent rien enlever à ce fait majeur et central : la thèse de la formation d'un pôle marxiste-révolutionnaire et du détachement d'un pan s'est réalisée, conformément à la théorie, et si cela s'est produit dans un secteur qui pouvait sembler marginal aux yeux des dogmatiques, mai, éclairant rétrospectivement le phénomène, montre qu'il s'agissait bien du secteur d'avant-garde de la période.
Pour ces quatre raisons, le procès de la IV° à travers l'entrisme tombe à plat (et nous ne disons rien du développement incongru sur le MR. qui fait douter que Rivière et Creach savent seulement de quoi ils parlent quand ils évoquent l'entrisme).
Mais l’entrisme, diront-ils peut-être, a été abordé comme une illustration d’une approche théorique fausse du fameux rapport « avant-garde/masse ». Et, en effet, ils le font découler, non de décisions datées prises dans des circonstances historiques précises, par les militants d'une organisation nullement abstraite, mais de l'application d'une formule magique destinée à influencer les « masses », formule élaborée par un groupe qui s’auto-proclamait « avant-garde» au nom d'on ne sait quel ramassis idéologique qu'il baptisait programme.
N'importe qui a évidemment le droit d'être en désaccord avec le mouvement de la IV° Internationale. C'est le cas de multiples courants du mouvement ouvrier, des staliniens aux anarchistes, des sociaux-démocrates aux gens du P.S.U. On peut même se dire marxiste-révolutionnaire et y être opposé. Mais encore faut-il le dire clairement et attaquer ce programme luimême, et non le nier pour éviter d'avoir à l'affronter.
I1 faut remarquer, avant d'aller plus loin, que la notion de programme, est chez Rivière et Creach, aussi confuse que celle d'avant-garde et de masse. Aucune distinction chez eux, entre programme fondamental, textes d'orientations stratégiques, et exposé de revendications transitoires formant un programme d'action. Aussi peuvent-ils écrire des énormités de la taille de celles-ci : «le programme ne se conçoit que par la possibilité qu'ont les masses de faire l'expérience pratique de sa justesse... » et « qu'est-
ce qu'un programme qui ne tient pas compte du niveau de conscience des masses sinon un simple texte idéologique... », affirmations qui renvoient le Manifeste Communiste au magasin des accessoires idéologiques et révèlent que le Parti bolchévik était dépourvu de programme jusqu'aux thèses d'avril et à la Catastrophe imminente. Après cela, on sera moins étonné de voir la IV: avec la même désinvolture.
Son procès était en fait réglé avant la démonstration par l'entrisme dès la formule : « le programme est porté par le groupe — le groupe, à son tour se justifie parce qu'il porte et défend le programme ». Un tel cercle vicieux parfait est, en effet, aussi ridicule qu'un chien qui se mord la queue. Le hic est que les cercles vicieux n'existent pas dans la vie (même un chien ne se mord pas la queue plus de quelques secondes) et que le ridicule n'est que celui de ses constructeurs : Rivière et Creach.
Dans la vie, les textes programmatiques de base qui fondent la IV: Internationale et, en particulier, le Programme de transition ne sont pas sortis un matin du crâne de quelque idéologue, fût-ce Trotsky lui-même, mais ont été élaborés longuement et en particulier par Trostky, comme un bilan théorique du marxisme et du bolchévisme, et comme un pronostic politique et organisationnel pour toute une période historique, également déduit de cette longue expérience. On est libre de penser que ce n'est pas là la continuité du bolchévisme et qu’elle est représentée par quelque autre courant voire par le courant stalinien, mais précisément, la discussion à ce sujet ne peut valablement porter que sur le programme.
Il en va de même si l'on veut départager, à un autre niveau, ceux qui prétendent assurer la continuité bolchévique de la IV‘ Internationale.
Mais si l’on admet que le programme de la IV° Internationale est sorti d'un courant politique sans discontinuité avec le bolchévisme, il est évident que le programme n’est pas un objet que l'on porte en se contentant d'en préserver les approches (version lambertiste). Un programme est vivant et doit être fructifié ou dégénérer et périr. Le problème, en 1969, doit donc être
osé sous la forme : la IV° Internationale, après la mort de
rostky, a-t-lle enrichi, renforcé, développé son programme, ou au contraire, l'a-t-elle laissé se décomposer en idéologie ? Au problème, on ne peut répondre par des axiomes, mais par la critique des analyses concrètes de problèmes concrets, c'est-à-dire en opposant d'autres analyses.
A des marxistes, il conviendra également d'éclairer les fondements de leur propre travail théorique. Dans quel courant, dans quelle continuité du mouvement ouvrier se situent Rivière et Creach ?
À étudier leur manière de poser les principes « a priori», à partir de 1968 ou guère avant on a tendance à croire qu'ils théorisent hors de toute continuité, prenant leur provende ici ou là, voire dans les bonnes librairies, c'est-à-dire dans la production journalistique de l'intelligentsia à sensibilité révolutionnaire. La source commune est d’ailleurs toujours la même, à savoir cette IV: Internationale, à l'égard de laquelle ils ont la même attitude que ladite intelligentsia, avant-hier stalinienne, hier semi-maoïste, aujourd'hui quasi-castriste, mais toujours hargneuse à l'égard du trotskysme dont les miettes font le plus clair de leur science.
De telles sources théoriques, qui ne sont pas, nous le leur soulignons, celles dont jaillit la pensée socialiste qu'il n’y aurait plus qu’à apporter à la classe ouvrière, ne peuvent fonder que de l'idéologie et d'autant plus que l'implantation de Rivière et Creach, et de leur courant dans la classe ouvrière est parfaitement inexistante.
Ces camarades nous demanderont peut-être comment la IV:* Internationale aurait pu faire progresser son programme sans que celui-ci guide les luttes ouvrières. Ce serait confondre (et cette confusion est faite par Rivière et Creach) l'implantation dans la classe avec la conquête de sa direction politique qui est l'enjeu de la lutte politique dans les périodes anté-révolutionnaires et pré-révolutionnaires. Selon le système de Rivière et Creach, ni Marx (avant la II° Internationale) ni Lénine avant l'avant-veille d'Octobre n'étaient autre chose que des idéologues, une tendance, parmi d'autres, du mouvement ouvrier, incapable, pas conséquent, d'exprimer un programme « vrai». Une preuve, au contraire, que la IV* Internationale a toujours été implantée dans la classe ouvrière, c'est que ses crises (si moquées par les esprits forts) ont précisément toujours correspondu à celles du mouvement ouvrier, et que ses reculs ainsi que ses remontées ont coïncidés avec ceux de la classe.
Dans les périodes de recul, l'organisation communiste est à contre-courant de la classe. À ce moment, beaucoup d'ouvriers avancés désertent eux-mêmes l'organisation, car leur conditionnement par leur classe, leur démoralisation l'emporte sur leur conscience socialiste. À de tels moments, l’organisation communiste est en danger de révisionnisme. Celui-ci s'exerce en son sein par l'intermédiaire de militants d'origine petite-bourgeoise ou bourgeoise qui n'ont pas su prendre racine dans la classe ouvrière, et qui réagissent aux défaites en imputant la responsabilité au programme. La IV* Internationale a connu ce danger et ces affrontements un grand nombre de fois. Jamais le révisionnisme ne va sans dénigrement du capital théorique et sans mélange d'abstraction puriste avec l'empirisme opportuniste. Mais nous ne sommes pas, fort heureusement dans une période de recul.
Une démission théorique doit déboucher sur des propositions d'action. Le problème N° 1 est aujourd'hui celui de l'organisation communiste dans la classe ouvrière. Le proclamer comme une découverte, c'est encore une fois épeler le b, a, ba. La question à laquelle il faut répondre est celle-ci : « Comment allons-nous gagner des ouvriers à l’organisation afin d'accéder à la direction des luttes ouvrières ? »
À cette question, Rivière et Creach ne répondent rien du tout. Car ce n'est pas une réponse que développer longuement un plan de « commission syndicale », c'est décréter que ce « brain-trust » trouvera les réponses. Concevoir d'ailleurs, la direction suprême du travail ouvrier de l'organisation sous la forme d'une commission syndicale, c'est la manifestation d'une fort mauvaise compréhension du problème. Mais, surtout, c'est répondre par des formules d'organisation intérieure au lieu de répondre par des conceptions d'organisation, sinon de la classe, du moins dans la classe.
Diront-ils qu'ils défendent la conception d'organisations autonomes de classe ? Mais c’est encore une formule creuse, abordée avec tant de si et de mais qu'on ne voit guère quels militants
travaillant dans un syndicat et une entreprise pourraient y trouver un début d'orientation.
L'analyse de base de Rivière et Creach c'est ce maigre bilan de mai : « À travers mai, la classe ouvrière a ré-appris, même de façon embryonnaire, les chemins de son organisation autonome : et cela, c'est une rupture fondamentale.» Et plus loin : « précisons que nous ne nions ni l'existence, ni l'importance des organisations traditionnelles mais, on ne peut comprendre leur rôle qu’en l'intégrant à l'ensemble des rapports de classe.» Et où cela est-il fait ? Nulle part, Les 400 000 adhérents à la C.GT. est-ce l'apprentissage de l'organisation autonome ou l'importance des organisations traditionnelles ? Nul ne songerait à reprocher à Rivière et Creach la pauvreté simpliste de leur bilan de mai, tiré — de leur propre aveu — sur un coin de table par une courte nuit blanche, si la suffisance et les pires travers de la polémique ne s'en prenaient là à un secteur vital de l'activité de l'organisation à naître.
La vérité, en ce domaine, c'est que le bilan de mai est complexe. Son seul aspect général, en milieu ouvrier, est l'élévation de la conscience, le sentiment de force retrouvée, et l'accès à l'organisation. C'est aussi la première bataille des jeunes générations. Les conséquences ont des aspects contradictoires : les couches au niveau du premier éveil de conscience, sont, comme c'est toujours le cas dans une grande lutte de ce type (1936 ou 1945) venues renforcer les organisations traditionnelles, masquant en partie leur trahison. Toutefois il faut remarquer que ce renforcement est beaucoup plus organisationnel que politique, la méfiance à l'égard de toute direction étant un caractère général de la génération qui entre dans la lutte. Au plus haut niveau — celui des couches expérimentées et politiquement formées, il y a eu prise de conscience de la trahison des directions traditionnelles et orientation vers de nouvelles formes d'organisation. Entre les deux, il y a eu la classique recherche de meilleures directions, d'où le succès relatif de formations telles que la C.FD.T. et le P.S.U. C'est en partant de ces premiers résultats que notre travail doit s'ordonner, et non à partir de simplifications prétendues historiques.
L'un des auteurs des textes incriminés a d'autant moins d'excuse à son schématisme qu'ayant dirigé la commission syndicale de Rouge, il aurait pu réfléchir sur des textes fournis, hors de toute polémique, par ses adversaires d'aujourd'hui et qui contenaient des propositions d'orientation parfaitement concrets.
Nous ne tomberons pas ici dans le travers que nous dénonçons. Rien n'est plus absurde — et néfaste pour l'organisation — que de vouloir régler à deux ou trois « théoriciens » un problème qui ne demande pas moins que les efforts de tout notre courant, appuyé sur les rapports des diverses régions et vérifié par le travail effectif et l'expérience des cercles et des camarades à pied-d'œuvre.
JEROME, Janvier 1969.
« Jusqu’à quand théoriserons-nous notre impuissance ? »
Texte de la tendance minoritaire Extrait du B.D.R. n° 20.
Le texte n° 15 apporte, nous devons le reconnaître’, une grande contribution au débat qui a lieu aujourd'hui. Son principal mérite est de poser en termes véritablement politiques, l'un des problèmes de fond que soulevait le texte n° 7; quelle place accorde-t-on au stalinisme dans les rapports avant-garde/masse et quelle analyse donne-t-on de ce « phénomène»? Sur le terrain des principes, cette question se traduit par la nécessité d'insérer la dialectique dans une totalité historique donnée. « Pour nous, la dialectique ne saurait être un schéma (abstrait...) ni même une structuré abstraite que l'on ferait coïncider plus ou moins avec la réalité, mais ce ne peut être qu'une méthode d'analyse des contradictions à l'intérieur d'une totalité, totalité historique du développement historique du capitalisme» (texte n° 15, page 1). Une nouvelle fois, le Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 7 est accusé d'« a-historisme», non seulement parce qu'il manque de données concrètes, mais encore parce qu'il ne pose pas un problème de fond, qui finalement est un problème politique, est-ce que le stalinisme et ce qui en est sorti (les organisations soumises à l'UR.S.S.) ne constituent pas des phénomènes spécifiques, uniques en leur genre, qui obligent l'avant-garde à se séparer des masses ? Or, si une telle chose était possible, elle serait scandaleuse pour la théorie, si donc nous sommes dans une impasse, c'est que l'histoire nous y a mis, «s’il est psychologiquement satisfaisant de ricaner sur la séparation d'une avant-garde théoriquement coupée des masses. il n'empêche qu'historiquement cette séparation est une réalité » (texte n° 15). On peut reconnaître, du point de vue des principes, la justesse du texte n° 7 :
« Il est peut-être légitime de penser que l'avant-garde n'existe que dans son rapport avec les masses.» Mais cette simple affirmation ne résoud pas les problèmes, car : « on ne saurait dire que les masses existent en soi, qu'elles ne sont définies que par l'état d'opposition physique, politique et idéologique que leur impose la bourgeoisie » (texte n° 15). En d'autres termes et nous ne pensons pas déformer la pensée des auteurs de ce texte n° 15 en affirmant ceci, l'avant-garde n'existe, abstraitement, que dans
son rapport aux masses, mais les masses ne sont pas opprimées selon les moyens classiques que nous connaissons.
Elles ne sont pas simplement détermineés par les formes d'oppression que crée et encourage l'Etat bourgeois en tant que tel. Les masses ont derrière elles une histoire qui leur est propre et qui a une sorte d'autonomie par rapport aux phénomènes constants de l'exploitation capitaliste; cette histoire s'incarne aujourd’hui dans le stalinisme. Ainsi, toute analyse de nos rapports avec les masses exige une analyse du stalinisme comme phénomène historique.
Autrement dit les camarades Abrahamovici et Stein :
1. Reconnaissent que la problématique des rapports avantgarde/masses telle qu'elle a été définie par le texte n° 7 reste la seule valable et que se poser le problème des rapports entre l'avant-garde et les masses en essayant de définir la nature et la fonction d'une avant-garde coupée des masses est un faux problème: il n'y a, il ne peut y avoir d'avant-garde que dans e rapport qu'elle entretient avec les masses de par l'acte d'insertion dans des luttes où cette avant-garde fait faire aux masses l'expérience pratique de leur situation.
2. Critiquent le glissement opéré de cette problématique générale aux pratiques actuelles de Rouge.
3. Se proposent de rendre compte d'éléments nouveaux, c'est-
a) des conditions objectives qui ont amené un changement des termes de la problématique, i.e. du stalinisme,
b) de la possibilité d'appliquer la nouvelle problématique ainsi définie à la situation française après mai 68 et aux pratiques actuelles de Rouge.
Précisons tout de suite que pour nous :
1. La critique selon laquelle il n'est pas possible de passer directement de la problématique générale des rapports avantgarde/masse aux pratiques actuelles de Rouge nous semble fondée ; nous pensons même que cette critique fait avancer le débat en le posant sur son vrai terrain ;
2. Ce grief n'entame en rien la critique, qui est formulée dans le texte n° 7 contre certaines pratiques, particulièrement contre l'entrisme ; préciser les conditions d'un passage de la problématique générale aux pratiques actuelles ne peut équivaloir à justifier l'entrisme ;
3. Nous allons essayer, à travers le texte n° 15 qui marque un progrès véritable dans nos problèmes actuels, de continuer le travail de clarification politique nécessaire aujourd'hui. Pour cela, nous allons examiner les analyses qui nous sont proposées dans le texte n° 15, en commençant par celle du stalinisme.
UNE ANALYSE PEUT-ETRE TROP RICHE DU STALINISME
Nous allons essayer de résumer les caractères principaux du stalinisme tels qu'ils sont exposés par les camarades Abrahamovici et Stein.
1.- Le stalinisme est une des formes de domination idéologique de la bourgeoisie.
Le stalinisme se voit attribuer le caractère d’« influence » de la bourgeoisie au sein du prolétariat. Il est :
— « une des formes déterminées d'influence idéologique bourgeoise dans la classe ouvrière », c'est-à-dire qu'il est ramené aux normes classiques de l'idéologie bourgeoise, par exemple calomnie et mensonge ;
— « l'absence de transmission et d'explication des luttes antérieures, la mystification politique perpétuelle ».
Surtout on l'accuse de répandre les idées propres à la bourgeoisie quand elle essaie de corrompre, de l’intérieur, la conscience prolétarienne : le chauvinisme et le réformisme. Ces tares idéologiques se traduisent par une pratique politique scandaleuse : l'électoralisme. Bref, le stalinisme semblerait, à peu près, retrouver sous une phraséologie encore marxisante, des thèmes propres à la social-démocratie et au réformisme « de toujours » et, en tout état de cause, une forme d'action refusant. à long terme, la nécessité de la révolution.
2 - Le stalinisme est un héritage spécifique :
On pourrait, en effet, être tenté de réduire le stalinisme aux groupes qui l'incarent (« voir dans le stalinisme un groupe politique... qui serait plus nombreux et plus néfaste que les autres ») et de l'assimiler aux autres groupements politiques de l'Etat bourgeois qui n'ont de poids que par les rapports de force qu'ils entretiennent ; contre cette tentation, le Texte n° 15 en appelle à l'histoire de la spécificité du stalinisme :
— « voir seulement dans le stalinisme un groupe politique. c'est avoir une vision anti-historique des rapports de l'avant-garde et des masses. »
Cette spécificité tient à la liaison originale qui s'établit entre l'idéologie de type bourgeois que constitue le stalinisme et les formes d'organisation qui sont le support de cette idéologie, car la « confiance de la classe n'est pas purement intellectuelle, elle est médiée concrètement par toutes les formes d'organisation de la classe ».
La fonction spécifique de l'organisation stalinienne est de maintenir l'idéologie qu’elle véhicule, idéologie qui est elle-même la condition d'existence de ces organisations :
— «ces idées sont le produit direct, toujours renouvelé des formes d'organisation de la classe. »
Or, cette liaison réciproque entre idéologie et organisation sert quelqu'un; qui sert-elle ? la bureaucratie, qui joue à la fois le double jeu que nous lui connaissons de dirigeant politique de la classe et d’interlocuteur reconnu de la bourgeoisie et se trouve liée aux intérêts matériels de la bourgeoisie en raison de la part qu’elle prend aux surprofits impérialistes. On comprend donc quelle est la spécificité de cette forme de domination idéologique de la bourgeoisie : elle tient à la substance de cette idéologie (réformisme et chauvinisme) et aux moyens par lesquels elle atteint le prolétariat (organisations, etc.), tout en se liant aux intérêts matériels de la bourgeoisie.
3 - Mais une série de phrases donnent à ces deux caractères une portée nouvelle. L’affirmation principale, celle dont va dépendre toute la suite logique du texte, vient dès la quatrième ligne de la page 1 :
— «le stalinisme (est) un phénomène politique déterminant dans les rapports actuels avant-garde/masses. »
Nous insistons sur le mot « déterminant» : le stalinisme a une importance fondamentale, primordiale dans le contexte politique actuel; c'est-à-dire que, dès ce moment, on a tendance à ne plus envisager le stalinisme comme un des éléments fondamentaux de la situation actuelle, on ne considère plus seulement que son analyse est nécessaire, vitale à la compréhension de nos tâches, on dit qu'elle est l'analyse, qu'elle constitue l'élément premier par excellence de notre réflexion politique :
— «la compréhension du stalinisme est indispensable pour résoudre correctement le problème, ef ne serait-ce que pour poser correctement ce problème ».
On affirme ains l'omniprésence hégémonique de l'idéologie et des formes organisationnelles du stalinisme; et c'est ce que certaines formules du texte semblent confirmer :
— « de même que la classe ouvrière russe était spontanément trade-unioniste de même, spontanément, la classe ouvrière française est stalinienne, et il faut aller contre ce stalinisme qui imprègne toute l'existence ouvrière française ».
Stalinisme omniprésent qui s'exprime à travers ses formes d'organisation mais ne se réduit pas uniquement à elles, sorte de glu idéologique et organisationnelle qui colle toute la vie politique française et dont il faut se débarrasser avant toute chose, sous peine de ne pouvoir jamais faire quoi que ce soit :
— «il (le P.C-F.) est l'expression politique d'une déformation qui atteint positivement et négativement toute la classe ouvrière (et bien au-delà d'ailleurs). »
Ainsi on pourrait ramener l'analyse des camarades Abrahamovici et Stein à la proposition suivante : le stalinisme est une des formes de domination idéologique et politique de la bourgeoisie sur le prolétariat ; mais à cela il convient d'ajouter l'affirmation (la simple affirmation, car aucun argument n'a été avancé dans
le texte n° 15 pour démontrer cette affirmation) de l'omniprésence du stalinisme.
Or, cette analyse mène à des contradictions et à des confusions très graves; voici les principales :
1. On fait du réformisme et du chauvinisme les conséquences du stalinisme : le « réformisme et le chauvinisme sont le produit du stalinisme», S'il s'agit d'affirmer que le stalinisme est devenu, de nos jours, réformiste et 4social-chauvin, il faut alors ajouter que l'on assiste, dans ce cas, æ un phénqm À dégénérescence des partis ouvrier, qui n'est pas le mon "au stalinisme, dont l'histoire du mouvement ouvrier connaît de longue
date Lexistence et e osa Luxemburg, l'explication ; dans sfr paie hoùs E6 a nature de cette dégénérescence. énine nous a appris à démasquer et nous avons à en fatre
l'analyse très clairement à travers les conditions spécifiques de notre époque, à travers l'analyse de l'impérialisme de notre temps ; dans ce cas-là, les organisations staliniennes comme véhicules d’une idéologie de type bourgeois (réformisme et chauvinisme) ne constituent plus cet héritage spécifique qui a été décrit plus haut (caractère n° 2) le stalinisme se ramène à un réformisme «ordinaire» et ses appareils occuperaient, de nos jours, la place qu'occupaient, au temps de Lénine, les partis de la Il° Internationale. Mais si on refuse cette explication, si on se refuse à faire des « appareils », particulièrement du P.C.F. un simple parti social-démocrate, semblable à la social-démocratie allemande des années 1910, et si, à travers l'analyse de la bureaucratie que nous savons, on admet un rapport particulier de la classe ouvrière aux bureaucrates, ne faudrait-il pas préciser le caractère spécifique de ce lien autrement que par l'omniprésence et la puissance des organisations staliniennés? En bref, s'il s'agit de dire que les réformistes et les chauvins sont les produits, c'est-à-dire les effets naturels, du stalinisme d'aujourd'hui, et que nous ne pouvons pas en comprendre la nature sans avoir, auparavant, dysé le stalinisme, nous de- “fmandons eux-cam. Abrahamovici et Sn de nous dire pourquoi inisme d'aujourd'hui engendre le réformisme. o e stalinisme est-il la variante moderne du réformis, , si ce n’est pas le cas, quel est le type véritaHicm.nt sr ifque d'idéologie qui le constitre ?
2 - La simple aurmation ue r'emnipréscace hégemonique u stalinisme conduit inéluctablement à confondre toutes les organisations de la classe d'ordre politique (P.C.F.), d'ordre syndical (C.G.T.), ou autres (C.A.) prises sous le même angle de l'invasion nécessaire et inévitable du stalinisme. Finalement, rassemblant sous un même nom le stalinisme, tout un faisceau de traits qui vont de l'organisation centralisée à l'idéologie réformiste, on s'interdit de comprendre la nature et la portée de chacune de ces organisations et des différentes formes de cette idéologie. Elles sont collectivement, négativement ou positivement, comme il a déjà été dit, déterminées par le stalinisme (qui d'ailleurs est en même temps, l'effet de leur existence !)
a) Ainsi, tout naturellement on n'envisage pas qu'une action dans un milieu syndical, plus proche de la classe et de ses éléments inorganisés ou non-éveillés à l'action politique, soit totalement différente de celle que l'on pourrait avoir vis-à-vis
d'un parti doté d'une hiérarchie solide, appuyée sur des traditions d'autorité incontestées.
b) Ainsi, tout naturellement, le stalinisme, doué d'un surprenant don d'ubiquité, empêche l'apparition, la simple apparition, de formes d'organisation de la classe autres que le P.C.F. ou la C.GT.; et ici on réfute en bloc toute la réalité de la situation française actuelle; même s'ils sont en difficulté, les CA. des CA, existent. Et cependant :«
—— «ia presence des appareils même faibles ou lâches empêche par leur existence même l'apparition des formes d'organisation autonome de la classe.»
C) Ennn on CuUuvnd tout naturellement organisation d'avantgarde et organisation de masse, Comme le stalirisme est hégémonique, que son action ne peut en fin de compte, se réduire totalement à des variantes du réformisme, il n’a pas besoin d'être une organisation effective de masse pour l'être en fait :
— «le P.C.F. comme organisation de classe joue en fait le rôle d'organisation de masse.» Dans ce cadre, si l'on pousse à bout la logique du Texte n° 15, notre seule façon d'envisager nos rapports avec la classe ouvrière est de le faire à travers le stalinisme. Autrement dit, on tend à faire du stalinisme un organisateur de masse et à la suite on lui donne Le rôle d'organisateur de classe, non pas au sens bien sûr, où l'avant-garde peut effectivement regrouper la classe en tant que telle dans Son opposition au capitalisme et à l’état bourgeois, mais comme déterminant pour les formes d'existence on pourrait dire de la classe et des masses :
— « le stalinisme n'est pas seulement une délégation de pouvoir de la classe à un groupe, mais il conditionne la forme d'existence même de la classe à l'heure actuelle ». :
Mais, alors que dans la conception léministe 1e parti est tout au plus le dirigeant historique des masses, organisé en avantgarde aux fins de la conquête et de la conservation du pouvoir (d'où la nécessité de se lier effectivement aux masses et de:gagner leur confiance), dans la logique du texte n° 15, on en viendrait à assimiler la classe et le stalinisme (et ses appareils) et dans nos rapports à celle-ci de considérer uniquement celui-là. Oui ou non le parti est-il un organisateur de la classe dans son ensemble ? Oui ou non, cela est-il compatible avec l'analyse qu'on peut discerner dans le texte des camarades Abrahamovici et Stein ? Car il est aussi question du :
— « rôle de ces appareils qui jouent un rôle sans commune mesure avec leur importance matérielle par le fait qu'ils sont les seules formes d'organisation de la classe et qu'on peut en créer d'autres sans se heurter directement à eux dans un rapport de force défavorable ». ou encore :
— «ces idées (chauvinisme et réformisme) sont le produi}
direct toujours renouvelé des formes d'organisation de classe qui ne s'en iront pas tant que d'autres formes d'organisation ne les auront pas remplacées ».
À partir de ce moment on joue sur l'équivoque la plus grave, car on ne Si ropose plus de combattre une idéologie dont, nous l'avons vu, on a Himme que le role était dominant, ON se propose de combattre une organisation de masse qui n'a de force que parce qu'elle est seule. C'est-à-dire que pour nier l'existence de formes d'organisation de la classe autres que le P.C.-F. et la CGT. on affirme l'omniprésence idéologique et organisationnelle du stalinisme. Mais pour conclure à la nécessité d'une organisation nouvelle, on réduit l'importance du P.C.F. et du stalinisme à ure hégémonie de fait, c'est-à-dire à l'absence d'une autre organisation. De là découle tout naturellement la nécessité de se constituer en organisation pour combler ce vide.
Si nous poussons la logique des phrases que nous venons de citer jusqu'au bout, nous voyons qu'ici l'omniprésence du stalinisme n'est plus qu'une omniprésence de fait. Dans les rapports avant-garde/masses il est purement et simplement mis au second plan; c'est-à-dire qu'ici brutalement, c'est notre rapport direct avec les masses qui est envisagé alors que, nous avons montré (remarque 2) qu'au contraire, pour les auteurs du texte n° 15, tous nos rapports avec la masse étaient médiés par le stalinisme. Aussi posons-nous aux camarades Abrahamovici et Stein la question suivante : lequel de ces deux rapports (rapport direct avec la classe ou rapport médié par le stalinisme) est fondamental ? Oui ou non, l'idée que fous nos rapports avec la classe sont médiés par le stalinisme est-elle compatible avec la problématique des rapports avant-garde/masse, telle qu'elle apparaît dans le Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 7 et telle qu’elle a été admise par les camarades Abrahamovici et Stein. Comme nous venons de le dire, ils affirment la nécessité d'une organisation pour combattre le stalinisme. Si l’on va jusqu'au bout _de leurs propositions, on aperçoit deux types d'organisation :
— si le stalinisme est une variante du réformisme, on concevrait très bien une organisation se démarquant sur une ligne qu'elle éprouve dans le feu d'une lutte quotidienne ; et c’est bien ce que semblent suggérer certaines formules du texte : « le programme comme synthèse des expériences du mouvement ouvrier n’est pas un dogme et on ne saurait prétendre avoir un programme tant qu'on ne sera pas intervenu comme avant-garde effective »;
— si le stalinisme est une tare omniprésente, il n'y a plus d'autre solution que celle de l’auto-proclamation du groupe d'avant-garde par ses acquis théoriques.
Oui ou non ces deux hypothèses sont-elles compatibles ? Si ce n'est pas le cas, laquelle des deux solutions faut-il choisir ? D'autant que, de ces deux solutions qui sont dans le prolongement du Texte n° 15 (première partie), les auteurs semblent après coup (deuxième partie) ne retenir que la seconde.
AVANT-GARDE ET CRISE REVOLUTIONNAIRE
Car, quand on en arrive à ce moment de l'analyse des ca-
marades Abrahamovici et Stein, les jeux sont faits : à la question «qui sont les masses?» on a répondu malgré quelques hésitations. Elles subissent l'oppression idéologique du stalinisme. À la question « où sont-elles ? » on a répondu avec les mêmes hésitations : positivement et négativement, en fait et effectivement, comme en creux, dans les organisations staliniennes ou de type stalinien. Il n'est plus nécessaire d'insister sur le fait qu’elles sont coupées de leur avant-garde, que cela a été affirmé (sans plus), que cette séparation a simplement été mise au premier plan avec des degrés divers selon ce qu'on se proposait de démontrer. Maintenant que l'omniprésence stalinienne est constatée, que les masses sont, de façon déterminante, aliénées par le stalinisme, l'avant-garde ne peut se définir elle-même que par le simple fait qu'elle a un acquis théorique qu'elle sait juste. L'avant- &arde proclame sa volonté de faire la révolution, voilà que par cette simple affirmation consciente, elle modifie de façon spécifique, le jeu de la politique :
— « l'avant-garde est avant-garde parce qu'elle se fixe cette tâche politique (renverser l'Etat bourgeois). elle n'est pas avantgarde parce qu'elle mène des luttes politiques ou économiques. mais parce qu'elle intervient consciemment dans le champ poli-
tique bourgeois pour en briser les règles et pour conduire le prolétariat à l'assaut de l'Etat bourgeois. »
Pourrions-nous nous permettre de poser ici une question comment une avant-garde peut-elle intervenir consciemment pour modifier le jeu ou les règles du jeu politique bourgeois si ce n'est en menant des luttes ?
D'ailleurs, les camarades en sont à peu près conscients puisque plus loin ils rectifieront en affirmant :
— «la tâche politique de l'avant-garde n'est pas en soi de mener des luttes, mais de mener des luttes politiquement signifiantes. »
Retenons que l'avant-garde, forcément séparée des masses, n'existe que par la conscience qu'elle a de la justesse de sa théorie :
— « dès ce coment, on peut être une avant-garde potentielle sans mener de luttes effectives parce qu'un groupe a un acquis théorique, c'est-à-dire une analyse correcte, une compréhension du rôle de l'organisation comme élément déterminant du processus de renversement de l'Etat bourgeois »;
Seulement ici aussi l'affirmation est trop brutale, et on rectifie immédiatement en ajoutant :
— «tout acquis comporte une possibilité de régression théorique qui provient en dernière analyse de l'impossibilité à long terme... de s'insérer dans les luttes de masses. »
Et, au passage, on introduit une distinction nouvelle : avant-
garde potentielle/avant-garde effective, sur laquelle nous reviendrons. Dès lors, tout est clair, l'avant-garde existe, séparée des
masses, regroupée essentiellement par un acquis théorique dont la justesse tient à la simple conscience que cette même avantgarde en a. Ainsi :
— «en ce qui nous concerne, nous militants révolutionnaires historiquement situés, nos référents politiques ne sont pas laissés à l'écart des derniers développements des luttes de classes, donc on peut penser que nos acquis théoriques ne sont pas trop poussiéreux, et par la même occasion, que les embryons d'organisation qui les ont véhiculés ne sont pas à mettre au musée. »
Ainsi ce n'est pas une certaine ligne politique qui est mise au feu de la'pratique, c'est tout un acquis théorique; et quel est le principal mérite de l'organisation qui fait triompher cette ligne ? Tout simplement d'avoir véhiculé en le: gardant pur et purissime, cet acquis théorique; le critère essentiel d'une organisation ne concerne pas seulement une effective capacité à analyser un mouvement et à le diriger, il consiste surtout dans le trésor théorique que cette organisation a pu véhiculer; cela rappelle telle phrase du Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 4 : « La confiance que les travailleurs placent dans les idées révolutionnaires de ceux que le P.C.F. dénonçait comme des gauchistes, peut se commuer en regroupement organisationnel si les thèses marxistes sont véhiculées par une organisation de type léniniste », et surtout rappelle dans le Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 15 lui-même les termes employés pour les organisations staliniennes. Voilà à quoi se réduit la nature de l'avant-garde et à quoi se cantonne son rôle quand on la sépare des masses par un a priori.
Mais on va plus loin encore. Ainsi conçu, le problème de l'avant-gardé rejaillit sur celui de la crise révolutionnaire. Cette conception, que nous allons essayer de caractériser, est à peine esquissée dans le texte n° 15, mais elle est susceptible, dans le débat actuel, de donner lieu à des développements ultérieurs (rappelons qu'au moment où a été écrit ce texte, la série des Bulletins des Diffuseurs de Rouge dont nous avons connaissance, s'arrête au n° 15).
En effet, il est dit :
— « On peut donc dire qu'il y a une avant-garde quand un regroupement militant est à même, grâce à son acquis théorique, politique et organisationnel. de permettre à la classe ouvrière d'agir en tant que telle,»
Estce que cela veut dire que l'avant-garde, liée à la classe ouvrière, lui faisant faire l'expérience pratique de sa situation, ne cessant de l'éduquer et d’aiguiser sa combativité dans la perspective d'une lutte des classes continue à travers une stratégie qu'elle éprouve et modifie au jour le jour, permet à la classe ouvrière, en tant que telle, de se regrouper dans son opposition au capitalisme ? Non, car dans ces cas-là :
— «les tâches politiques risquent d'être fixées en fonction des possibilités objectives et non en fonction des intérêts historiques du prolétariat. »
Mais alors, quels sont les intérêts historiques du prolétariat ?
« C'est d'être le sujet historique du passage au socialisme qu'il ne peut être qu'en période de crise révolutionnaire et avec la médiation d'une avant-garde effective. »
Est-ce que cela veut dire que la prise de pouvoir ne peut avoir lieu qu'à la faveur d'une crise et que, pour que cette action ait un lendemain, il est nécessaire que l'avant-garde soit reconnue comme telle par les masses qu'elle aspire à diriger et donc qu'elle ait gagné leur confiance en leur faisant faire l'expérience pratique de leur situation ? Mais non car les masses sont coupées de l'avant-garde, l'avant-garde n'existe que par sa propre conscience d'avoir un acquis juste; alors ? alors, c'est la crise révolutionnaire, véritable mythe de la salvation, qui résout tous les problèmes ; cette avant-garde coupée des masses subit un terrible déchirement ; elle sait, car c'est cela qui fait d'elle une avant-garde, que le prolétariat doit prendre le pouvoir, que c'est sa mission historique, mais en même temps, elle est séparée historiquement des masses ; elle constitue donc le pôle de tension entre la mission historique du prolétariat et sa situation réelle, tension qui se retrouve dans l'opposition avant-garde potentielle/avant-garde effective. Car au moment de la crise révolutionnaire, que se passe-t-il ? L'avant-garde, grâce à cet acquis théorique, se fait reconnaître des masses et devient ainsi avantgarde effective. Est-ce à dire que cet acquis théorique, par la connaissance scientifique qu'il nous donne des formations sociales, nous permette, utilisé comme arme, d'élaborer une stratégie, que cette expérience nous renseigne sur des problèmes d'ordre pratique ? Nullement car :
— « l'organisation d'avant-garde se définit par rapport à la révolution à faire et non par rapport à des tâches politiques abstraites. »
Ainsi, l'affirmation sans cesse répétée de la nécessité de la révolution, fait de nous, tout de go, des révolutionnaires. Les masses en période de crise révolutionnaire prennent conscience de leur destin, réconcilient leur situation réelle et leur mission historique, et ce, à travers une avant-garde qui se sera fait reconnaître telle par la justesse de son acquis. On comprend donc que, sans crise révolutionnaire, une avant-garde ne peut être telle que potentiellement, c'est-à-dire par auto-décision (pas trop cependant... il faut qu'elle soit un peu insérée dans les masses) et qu'elle ne peut être avant-garde effective que dans la crise révolutionnaire où, par l’acquis de sa juste théorie, elle a la possibilité de se glisser furtivement dans les luttes de masses, ce qu'elle ne pouvait faire avant, étant donné l'omniprésence stalinienne… mais qu'elle devait faire tout de même un peu...
Mais cette conception de la crise révolutionnaire a des conséquences très graves quant à notre façon d'envisager notre action d'avant-garde et elle recèle un certain nombre de contradictions :
1-11 n'y a de véritable stratégie que de la crise révolutionnaire. Avant celle-ci, si on joue la logique du texte n° 15 jusqu’à son terme, l'avant-garde coupée des masses par l’omnipré-
sence stalinienne, ne peut concevoir de stratégie effective à l'échelle des classes; elle peut simplement essayer, par divers « trucs », de rejoindre les masses; mais son objectif essentiel n'est pas là, il est de garder pur son acquis théorique, dont elle aura besoin au moment de l'épreuve décisive; la seule chose qu'elle ait à faire, en « période calme », c'est de se retirer sur elle-même, d'attendre et tout au plus imaginer son action future. Des affirmations du type de celles du texte n° 15 conduiraient à refuser l'idée de la continuité de la lutte des classes, guerre à la fois ouverte et larvée; on finirait par nier pour le prolétariat la nécessitée de forger dans la lutte les armes dont il aura besoin au moment de l'assaut final et pour l'avant-garde de se faire reconnaître comme telle par les luttes qu'elle dirige et « impulse » ; finalement, l'opposition avant-garde potentielle/avantgarde effective, elle-même basée sur l'omniprésence hégémonique du stalinisme, réduit l'avant-garde à l'inaction, en dehors des périodes de crise.
2 - La crise révolutionnaire elle-même se réduit au problème : débordement/reprise en main du mouvement par les organisations staliniennes. Prenons l'exemple le plus récent des mouvepere révolutionnäires que nous connaissons. Qu'estce que mai 68 ?
— « Mai 68 a vu un large débordement des organisations staliniennes et l'apparition d'une conscience embryonnaire de militants dégagés du stalinisme. »
On voit bien que pour les camarades Abrahamovici et Stein les deux choses s'assimilent car il est immédiatement ajouté :
— « On n'en peut conclure pour autant que cette frange de militants peut se maintenir longtemps en dehors de l'emprise stalinienne.
Ainsi, confondant parti et syndicat, formes classiques et formes nouvelles d'organisation, les camarades qui ont écrit le Texte n° 15 ne peuvent encore une fois qu'affirmer l'emprise du stalinisme; mais de quel ordre est cette emprise? Est-elle la même pour toutes les organisations ? Comment s’est-elle manifestée, qui at-elle touché précisément ? Dans quelles conditions ? Cela importe peu, à partir du moment où il y a eu échec dans la crise révolutionnaire, cela est dû au fait que l'avant-garde n'a pu faire valoir son acquis, donc que les organisations staliniennes ont repris le dessus ; la répression de l'Etat bourgeois, l'absence d'avant-garde effectivement liée aux masses avant la crise révolutionnaire, l'inquiétude de militants qui n'avaient devant eux aucune perspective politique concrète, si ce n'est d'être le sujet historique du passage au socialisme, autant de facteurs qui ne sont plus que la manifestation de la reprise en main du prolétariat par les bureaucrates et non une des causes de cette reprise en main.
3 - L'entrisme se trouve érigé en stratégie de droit. En effet, que peut faire l'avant-garde en dehors de la crise révolutionnaire et étant donné l'omniprésence hégémonique du stalinisme ? Elle ne peut gu'attendre, au moment opportun, l'écroulement des
pans entiers de l'appareil et, pour hâter ce débordement, se glisser chez l'ennemi; par ailleurs, on fait d'une pierre deux coups, car on réalise, par cet entrisme, momentanément et partiellement, l'impossible jonction avec la classe ouvrière :
— « L'entrisme est avant toute chose la reconnaissance de l'hégémonie stalinienne sur le mouvement ouvrier et une tentative d'intégration de l'avant-garde dans la classe.»
L'entrisme n'est plus seulement une réponse factique, il est la seule forme d'action car l'hégémonie stalinienne est conçue comme élément déterminant de l'analyse des luttes de classes.
Mais l'on ajoute :
— « Tentative d'intégration de l'avant-garde dans la classe. là où le prolétariat est dans sa majorité contrôlé par les organisations staliniennes. »
Si l'on essaie de déveloper la logique de cette phrase, à quoi aboutit-on ? L'entrisme n’est plus du tout la reconnaissance de l'hégémonie stalinienne, c'est-à-dire de la nécessaire séparation de l'avant-garde et des masses, où le stalinisme joue un rôle déterminant. I] n’est plus que la volonté d'aller chercher les masses là où elles sont dans leur majorité; c'est-à-dire qu'il n’est plus qu'une tactique élaborée dans le cadre des rapports directs entre avant-garde et masse où le stalinisme joue le rôle d'une sorte d'écran et non pas celui d'un organisateur de la classe en tant que telle dans ses formes d'existence; oui ou non (nous
osons une nouvelle fois la question) le stalinisme est-il un ré- Fémieme ordinaire ? Oui ou non faut-il le mettre au premier plan dans nos rapports avec les masses ?
4 - Une telle conception de la crise révolutionnaire maintient un certain nombre d'ambiguïtés qu'il faut peut-être lever :
a) D'une part, on affirme que ce qui caractérise une organisation d'avant-garde, c'est la justesse de son acquis théorique ; d'autre part, on a l'air de faire tenir cet acquis dans la volonté de faire la révolution; cela n'est pas dit en clair dans le Texte n° 15, mais nous voudrions que les positions soient précisées : oui ou non, la volonté proclamée de faire la révolution suffitelle à faire des révolutionnaires ? En ce cas, nous nous permettons de rappeler qu'il y a, sur le marché politique de France et de Navarre, de nombreux groupes politiques qui proclament leur volonté de faire la révolution; sont-ils donc comme et autant que nous des avant-gardes ? Oui ou non, cela constitue-t-il un discriminant suffisant ?
b) De la même façon, la compréhension du rôle de l’organisation comme facteur déterminant du renversement de l'Etat bourgeois suffit-elle, oui ou non, à faire d'une organisation l'organisation d'avant-garde ?
c) De la même façon, l'affirmation selon laquelle il faut faire accomplir par le prolétariat la mission historique dont il est chargé, suffit-elle à faire une avant-garde ? Formulée de cette façon, cette
affirmation ne nous distingue pas particulièrement ; alors, pourquoi s’en servir pour l'opposer à des tâches politiques prétendument « abstraites» ou à des luttes qui ne seraient pas signifiantes ? Oui ou non, une telle affirmation suffit-elle, à rendre des luttes politiquement signifiantes ? Oui ou non, résume-t-elle en fait, notre seule tâche politique ? En ce cas, nous pensons que l’abstraction est chez ceux qui la dénoncent.
d) Enfin, la distinction entre avant-garde potentielle et avantgarde effective peut-elle s'inscrire dans le cadre de la problématique du Texte n° 7, problématique dans laquelle les auteurs du Texte n° 15 voulaient rester ? N'y a-t-il pas là, à nouveau, une tentative ultime et furtive de réintroduire une définition (c'està-dire une notion abstraite) de la nature et du rôle de l’avantgarde en dehors du rapport réel qu'elle entretient avec les masses ? Oui ou non, est-il possible de concilier cette problématique et cette tentative ?
5 - Enfin, il reste une question fondamentale : cette avantgarde, il est dit qu'elle peut être telle potentiellement sans mener de luttes effectives, grâce à son acquis théorique; mais il est immédiatement ajouté : pas trop longtemps car des risques de dégénérescence peuvent apparaître ; à quoi sont-ils dus ? En dernière analyse à l'impossibilité de s'insérer dans les luttes de masse. Voilà qui est terriblement compliqué ! Car si l'avant-garde existe, c’est en raison de son acquis historique, acquis théorique dont pourtant le maintien et la pureté sont finalement (en dernière analyse) liés à ce « un peu» de liaison avec les luttes effectives des masses! Alors ? Ou bien ce «un peu» devient la condition « sine qua non», il devient, «en dernière analyse », fondamental et nous rejoignons la problématique du texte n° 7 pour qui «un peu» ou « beaucoup » importe peu en regard de la nécessité de ce lien; ou bien il faut absolument savoir quel dosage précis recoupe ce « un peu» sur lequel nous faisons de la corde raide : « un peu beaucoup » ou « un peu juste ce qu'il faut » ? Il y a là tout un jeu de figures où la verve de Rivière et Creach risque fort de n'être pas impertinente et l'on se demande avec enxiété si Abrahamovici et Stein ne sont pas eux-mêmes en train de violer et de tuer furtivement, sans le dire mais les faits sont téêtus.
LE DANGER PRINCIPAL DE CES CONCEPTIONS : L'IMPUISSANCE
1 — Attitude de l'ex-Jeunesse Communiste Révolutionnaire en mai.
Vis-à-vis du mouvement ouvrier, l'ex-J.C.R. n'avait aucune possibilité d'intervention effective. Dans ces condition, pendant tout le déroulement de la crise, l'ex-J.C.R. a répondu à la définition qu'on nous donne de l'avant-garde potentielle, elle était séparée des masses, elle avait conscience de ses acquis théoriques et, à la faveur d'une crise révolutionnaire elle s'est efforcée de les rejoindre sur le terrain de la lutte et il ne lui a été possible de trouver ce joint. On pourrait alors invoquer une explication par la
S
composition sociale de l'ex-J.C.R. (essentiellement petite-bourgeoisie) qui l'aurait empêchée de gagner la confiance du mouvement ouvrier ; mais cet argument ne fait que déplacer le problème : en mai, ce ne sont pas les étudiants de l'ex-J.C.R. qui ont désespérément essayé de rejoindre le mouvement ouvrier, mais c’est bien une avant-garde potentielle (parce que convaincue elle-même de la justesse de sa théorie et de sa ligne) qui a essayé de diriger les masses soulevées et n'y est évidemment pas parvenue.
. I — Mai ne se réduit pas à un simple débordement des organisations staliniennes.
Mai n'est pas dû seulement à une « conscience embryonnaire » dégagée du stalinisme ; mai a été, avant tout, une extraordinaire levée de toutes les classes laborieuses qui a témoigné — qui parmi nous oserait le nier ? — d'une combativité exemplaire, inattendue, tenace de l'ensemble des masses françaises. Faut-il appeler cela une « conscience à peine dégagée du stalinisme ». Ce qui nous paraît essentiel, c'est d'une part l'ampleur et l'originalité du mouvement attestées par l'apparition de nouvelles formes d'organisation de la classe à côté des organisations traditionnelles et indépendamment — au moins au départ — de toute avant-garde, constituée ; c'est d'autre part, le fait que le mouvement n’a pu trouver son avant-garde, c'est-à-dire une avant-garde qui était effectivement insérée dans ses luttes.
III — Les conceptions du Texte n° 15 auraient tendance à revenir sur l'acquis fondamental de mai.
En effet, nous ne nions pas qu'avant mai, la présence des staliniens ait pu constituer pour nous un obstacle majeur dans notre intervention vis-à-vis du mouvement ouvrier; mais ce que nous reprocherions justement au Texte n° 15 c'est de rester aujourd'hui dans le cadre de la même problématique d'opposition entre avant-garde potentielle et avant-garde effective; ce qui est grave, c'est que — malgré les enseignements et expériences apportés par mai — l'omniprésence des staliniens empêche d'envisager d'autre solution au problème de l'avant-garde que celle qui a été apportée en mai, et que, si nous ne cherchons pas à analyser et à comprendre, d'une manière radicalement nouvelle le problème du stalinisme d'aujourd'hui pour élaborer une ligne d'action nouvelle, nous nous enfermons nous-mêmes dans un dilemme sans issue : en tant qu'avant-garde potentielle (auto-proclamée) nous devrions attendre un« débordement » des organisations staliniennes encore plus important qu'en mai, pour, cette fois forts, des enseignants de la crise précédente (quels enseignements hormis la constatation de ce débordement ?) prendre la direction du mouvement de masse; mais à ce moment-là nous rencontrerons les mêmes difficultés « congénitales » à rejoindre le mouvement de masse et pour les mêmes raisons. De telles conceptions nous réduisent à l'impuissance, elles nous condamnent à demeurer définitivement une avant-garde potentielle ; si mai a été une répétition générale, c'est-à-dire une brèche qui ouvre une période historique nouvelle, il ne faut pas appliquer à la situation actuelle les pratiques issues de l'état de fait objectif de la période antérieure.
IV - Pour une analyse du stalinisme d'aujourd'hui.
L'affirmation selon laquelle c'est le stalinisme qui détermine les formes d'existence de la classe doit être sérieusement nuancée. Car la première façon d'appréhender aujourd'hui la réalité spécifique de la classe ouvrière est l'analyse de la forme actuelle du capitalisme, de ses rapports avec l'Etat, etc. S'il y a une analyse déterminante, c'est celle-là ; nous ne nions pas l'importance du stalinisme, la nécessité de produire une analyse complète de ce phénomène ; nous disons qu'une telle analyse de la formation sociale française à partir du stalinisme, conçu comme forme unique de l'oppression idéologique et organisationnelle est erronée, que ce stalinisme doit surtout se comprendre intégré dans le cadre plus large de la lutte des classes car, s’il est une idéologie ou une forme de domination de la bourgeoisie sur la classe ouvrière, il n’est que l'arme idéologique et organisationnelle de la bourgeoisie et il exprime des positions de classes. Nier cela, c'est nier cette élémentaire vérité que le champ politique a été caractérisé par Marx comme l'expression des rapports de force entre les classes, issues d'un mode de production déterminé. Que ce rapport passe par des institutions politiques ou idéologiques qui ont à elles seules une certaine autonomie, et qui sont déterminées par l'analyse de la formation sociale, elle-même déterminée par l'analyse du mode de production, mais que ces différentes institutions et ces divers secteurs ne se réduisent pas l'un à l'autre, nous l'accorderons d'autant plus volontiers que c'est notre conviction, Mais justement le texte n° 15 a parfois tendance à réduire ces différents secteurs à l'hégémonie idéologique médiée par des formes organisationnelles !
Pour éviter ce genre de glissements, pour éviter des assimilations telles que celles qui ont été faites entre P.C.F. et CGT. entre parti de la classe et syndicat (confusion qui découle du caractère déterminant du stalinisme) il est plus que temps de se pencher sur une analyse concrète du statut actuel des organi- Sations traditionnelles de la classe ouvrière en fonction de leur attitude pendant et après mai, des luttes qu'elles mènent (ou ne mènent pas) aujourd'hui, des mots d'ordre qu'elles avancent ou de leur composition. Il ne nous est pas impossible d'essayer de reconsidérer le rôle du P.C.F. en fonction de l'électorat qu'il touche, des revendications qu'il avance, de l'audience qu'il reçoit dans toutes les couches de la population. Définir l'influence réelle du PCF, dénoncer les alliances de classes qu'il propose à la classe ouvrière, démasquer ses mots d'ordre, voire reprendre certaines analyses ou certains mots d'ordre à notre compte (quand ils ne sont que des phrases destinées à tromper l'ardeur du prolétariat) afin de leur donner leur véritable contenu révolutionnaire, bref, ne plus confondre ce que sont historiquement le P.CF. et la C.G.T. et les rapports de force qui les définissent actuellement, telle est notre tâche. Dans cette lutte, contre une idéologie qui a plus de 40 ans d'histoire derrière elle, nous savons très bien que nous sommes momentanément en position de faiblesse; nous savons que cette lutte sera tantôt violente, tantôt sourde, théorique et pratique, mais il faut l'engager pour sortir de la vaine impuissance à laquelle nous condamne l'idée d'un stalinisme omniprésent et omnimalfaisant, impuissance dont les deux formes extrêmes sont l'entrisme et l'auto-proclamation de l'organisation d'avant-garde.
Car, en définitive, c'est de cela qu'il est question : sommes-nous prêts à sortir de ce genre de théorisations de nos impuissances ? Car si l'on peut, effectivement admettre que « l'avant-garde» a été un moment donné coupée des masses, cela est dû à des conditions objectives qu'on peut décrire pour la France. On aurait pu procéder à cette description; on aurait pu ensuite examiner, dans le texte n° 15 si les termes de la nouvelle problématique ainsi définie, s'appliquaient encore à la situation française après 1968. Mais cet examen n'a même pas été fait. Il a été procédé au constat (et comme cela ne suffisait plus à l'affirmation) de cette impuissance (hégémonie du stalinisme) et à sa théorisation : avant-garde nécessairement coupée des masses, s'exprimant à travers les notions d'avant-garde potentielle et d'avant-garde effective. Au lieu de l'analyse historique tant attendue, on a eu des références historiques, même pas, de vagues appels à l’histoire, servant des généralisations d'états de fait. Maintenant les problèmes d'origine de l'avant-garde que l'on trouve dans le préambule du texte deviennent clairs : ils ne sont que le symptôme d'une démarche plus grave dans ce qu'elle a de systématique : un mouvement, convaincu d'être la seule avant-garde, s'est trouvé séparé des masses : quelle théorie peut-on donner de ce fait ?
A cela nous répondons :
— que cette théorie ne nous intéresse guère ;
— car elle nous oblige à perpétuer notre impuissance ;
— elle nous interdit de faire l'analyse du stalinisme d’aujourd’hui ;
— et elle nous empêche de voir nos tâches vis-à-vis d'un mouvement de masse qui attend de nous des initiatives audacieuses rompant, par la même audace que lui-même en mai, avec le passé.
VALMORE-RIEMANN, Mars 1969.
Et l’unité des révolutionnaires la Ligue, le Parti
Texte de la tendance minoritaire B.D.R. n° 26
Ce texte n'a pas la prétention de faire l’ensemble des développements nécessaires sur une question aussi complexe que la construction du Parti Révolutionnaire, Nous nous contenterons ici d'envisager les problèmes qui se posent aujourd'hui à l'organisation, en reprenant les positions que nous avons déjà souvent exposées dans l'organisation, tant oralement que par écrit.
Le problème de la construction du Parti Révolutionnaire est un problème qui se pose aux militants révolutionnaires à tout moment : on peut d'ailleurs considérer que la tâche de construction du Parti Révolutionnaire n'est jamais achevée. C'est pourquoi il ne saurait y avoir d'élaboration stratégique en dehors d'une organisation concevant les tâches stratégiques en fonction des tâches de l’organisation, et admettant la construction de l'organisation révolutionnaire comme un des moments principaux de l'élaboration stratégique elle-même. Inversement, il ne saurait y avoir de stratégie de construction de l'organisation révolutionnaire en dehors de la stratégie révolutionnaire elle-même. Cette contradiction apparente n'a pas de solution historique : les modalités de construction du Parti Révolutionnaire varient en fonction de la période historique, et elles ont valeur discriminante en fonction de celle-ci.
Ce problème de la construction du Parti Révolutionnaire se pose aujourd'hui dans un cadre particulier : celui d'une montée rapide des luttes révolutionnaires à l'échelle mondiale et d'une accélération parallèle de la crise du stalinisme. Mai 68 a été la manifestation en France de ce double phénomène. Dans le cadre d'une telle période, apparaît de façon de plus en plus pressante la nécessité de la délimitation de nouveaux clivages politiques, nés de l'évolution résultant de la lutte des classes et de ses expériences organisationnelles.
Ces clivages actuels tournent autour des questions suivantes qui ne sont ici que simplement énoncées :
— Qu'est-ce que le stalinisme aujourd'hui ?
— Qu'est devenue la bureaucratie syndicale stalinienne ?
— Qu'est la stratégie de lutte révolutionnaire pour les pays capitalistes développés ?
— La révolution culturelle et son sens international ?
— Ÿ at-il tendance à la restauration du capitalisme dans les Etats « ouvriers » ?
— Stratégie révolutionnaire en Amérique latine ?
La réponse à ces questions ne peut s'opérer qu'en partant des acquis du marxisme révolutionnaire (rapports de production, lutte de classes, alliance de classes, rôle et formes de l'idéologie, nature de l'Etat bourgeois, dictature du prolétariat, etc.), des acquis théoriques du léninisme (essentiellement, la théorie de l'organisation) et du trotskysme (essentiellement, la révolution permanente, la compréhension du stalinisme, l'explication de la dégénérescence des États ouvriers).
Un certain nombre de ces acquis ont aujourd'hui une portée stratégique immédiate : par exemple, la compréhension de la révolution coloniale (compréhension de la révolution vietnamienne). Mais, le plus souvent, la portée stratégique des acquis théoriques ne leur est pas conférée par leur seule existence : ils ne s'actualisent pas à tout instant. Si, dans un tel cadre, les clivages idéologiques traditionnels permettent de délimiter des organisations politiques, ils ne pernetent pas pour autant de fonder totalement une pratique de masse effective.
C'est pourquoi, à l'heure actuelle, pour la construction d'une organisation révolutionnaire, les références idéologiques sont à la fois nécessaires et insuffisantes. D'une part, on ne peut, tout simplement, comme tend à le faire L.O., les « ignorer », ou faire comme si elles n'existaient pas. D'abord, parce que, comme nous l'avons déjà indiqué, elles ont une portée pratique immédiate, et déterminent des attitudes politiques (par exemple, sur les Etats de démocratie populaire, sur la nature de la direction cubaine, etc.). Mai a d’ailleurs montré que le bagage idéologique des différents groupes influençait directement leur comportement au cours de la crise. Ensuite, parce qu'ignorer les délimitations idéologiques et fonder sur un tel escamotage des fusions d'organisations (comme voudrait le faire L.O.), revient à préparer de dures désillusions à l'avenir, des éclatements, des régressions politiques et organisationnelles.
Mais, si la crise de Mai a confirmé la validité fondamentale des positions idéologiques de notre courant, elle en a en même temps révélé les limites et les insuffisances. Il n’est plus possible, désormais, de se développer sur la simple base des anciennes délimitations idéologiques. Les tâches révolutionnaires sont actuelles, les tâches de construction du Parti Révolutionnaire le sont aussi. Il faut être capable de répondre aux questions pratiques de l'heure et, pour ce faire, d'élaborer les plates-formes politiques d'intervention, des « éléments programmatiques ». Tel était le sens que nous donnions à la Ligue et au Congrès déjà dans le Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 3 : « Pour nous, la « Ligue » ne saurait être une réponse de type « magique » à nos problèmes internes, de ré-adaptation à la nouvelle période, de
fonctionnement défectueux, etc. Cette « Ligue» ne saurait être non plus les cercles actuels, avec, « en plus», une « dimension internationale», qui apparaîtrait ainsi comme plaquée. Pour nous, la « ligue» est avant tout une réponse politique apportée à une certaine situation politique, caractérisée par, d'une part, le déclenchement prévisible de prochaines luttes de classes, d'autre part, par la crise ouverte des forces classiques de gauche et, en conséquence, le déplacement du poids politique vers l'extrêmegauche, c'est-à-dire, concrètement, l'accroissement parallèle de ses possibilités et de ses responsabilités. Il s'agit, dans cette situation, de faire en sorte que nous puissions nous acquitter de nos tâches, et, dans cette perspective, non pas, à proprement parler, «lancer la ligue», mais plutôt, la construire dès aujourd'hui, en vue du congrès. Cela signifie, pour nous, en partant d'un certain cadre idéologique, l'élaboration (et la mise en pratique immédiate) de plates-formes politiques d'intervention dans divers secteurs (étudiants, lycéens, ouvriers) la recherche et l'application « d'éléments programmatiques », visant à clarifier nos positions, nos débats avec d'autres courants et y compris les débats au sein d'autres courants. »
LA LIGUE ET L'UNITE DES REVOLUTIONNAIRES
Dans la mesure où le congrès nous donnera les plates-formes d'intervention politiques qui nous manquent, la future organisation disposera de bien plus d'atouts que l'actuel regroupement des cercles Rouges. Mais, elle ne sera pas pour autant un Parti et ne dessinera pas pour autant, dans ses simples limites organisationnelles, le cadre du futur Parti Révolutionnaire. En effet, elle se constituera sur la base de plates-formes politiques et non sur un programme complet, synthèse d'analyses politiques. Comme l'indique Rouge n° 7 : « Pour éviter que la Ligue ne se prenne pour un parti, il faut marquer ses limites en indiquant par des propositions pour l'unité des révolutionnaires la place encore vide du Parti.»
Notre courant a déjà discuté du problème de l'unité des révolutionnaires. Nous ne ferons ici que reprendre des propositions faites par le Secrétariat de Rédaction, en leur donnant le sens que nous estimons juste. Nous pensions, au départ, qu'il Ë avait accord au sein du Secrétariat de Rédaction sur ce pro-
lème; il est apparu ensuite, en particulier, lors du dernier Comité des Lecteurs de Rouge, qu’il n'en était rien,
Rappelons que l'initiative « d'unité des révolutionnaires » correspond à la proposition faite par nous aux autres groupes révolutionnaires, de tenir des conférences par secteurs d'intervention (universitaires, lycéens, travailleurs..), conférences destinées à discuter les « plates-formes» politiques dans les divers secteurs en question, si possible, à les homogénéiser, et en tirer des accords d'unité d'action. Ces « conférences « devraient se pré- Parer sur textes, avec débats publics à différents niveaux (local, de ville et enfin nationale), L'ensemble de ces conférences pourrait éventuellement culminer en une « conférence nationale ré. gulière des groupes révolutionnaires », discutant l'ensemble des thèses politiques. « Ajoutons qu'une telle conférence ourrait entamer le débat sur le problème de la construction du Parti révolutionnaire.
Cette conférence régulière pourrait élaborer des éléments de programme communs, acceptés par tous les groupes. Au cours d'un tel processus, on peut espérer que serait atteint le point au-delà duquel les déterminations réelles des participants aux conférences ne seraient plus, principalement, fonction de l'appartenance d'organisation, mais répondraient déjà au programme élaboré en commun. C'est ainsi que, selon nous, pourrait être amorcé un processus d'unification réelle, entre groupes révolutionnaires. C'est ainsi que nous comprenons le sens profond de la proposition de « conférence des groupes », Nous l'avons déjà indiquée dans le B.D.R. n° 3, cette proposition a pour nous le sens suivant :
— elle correspond à un besoin profond de l'ensemble des éléments d'avant-garde et à une nécessité de la période historique dans laquelle nous nous trouvons ;
— elle a pour but de dépasser les simples appels à l'unité «à la base et dans l’action» et de trouver le «lieu» adéquat où pourront être valablement posés les problèmes concrets d'intervention ;
— elle tente de briser le classique débat « inter-groupusculaire», qui se fait, en général. sur des thèmes purement « idéologiques » et non sur des thèmes d'intervention politique réelle ;
— enfin, et surtout, elle fixe, par sa seule existence, le sens et les limites du lancement de la « ligue », elle précise son « statut». En effet, cette proposition de conférence des groupes signifie, pour nous, que si, d'une part, nous croyons que nous serons partie prenante de la construction du futur parti révolutionnaire, d'autre part, nous savons aussi que nous ne serons pas les seuls, nous savons que l'organisation révolutionnaire ne verra pas le jour par simple « gonflement » numérique de nos structures et par simple extension « en surface » de nos secteurs d'intervention. (Ceci ne signifie pas évidemment, en sens inverse, que nous croyons tout simplement que l’organisation révolutionnaire se créera par unification de groupes révolutionnaires existants, nommément désignés, etc.).
Dans cette perspective, pour nous, le lancement de la « ligue » n'est pas une initiative unilatérale nous posant comme futur parti mais une contribution à la construction dudit parti dans la perspective de futurs regroupements (inutile de dire que nous rejetons résolument tout type « d'alliance sans principe» telle que celle proposée par L.O.).»
Nous pensons aussi que Rouge est aujourd'hui, dans ce processus d'unification, une organisation charnière; que Rouge est la seule organisation capable d'assumer ce projet politique et qu'elle est appelée à jouer de ce point de vue, un rôle fondamental : car les acquis théoriques qui la fondent sont les seuls qui puissent aujourd'hui présider à l'existence d'une organisation révolutionnaire.
Cette conception d'ensemble de la construction du Parti Révolutionnaire et de l'unité des révolutionnaires, pourtant développée dans Rouge (N° 7), a été depuis violemment attaquée par la tendance majoritaire du Secrétariat de Rédaction, en particulier
lors du dernier Comité des Lecteurs. Cette tendance a alors affirmé : que l'unité des révolutionnaires ne pouvait avoir pour objectif à court ou à long terme, que des accords d'unité d'action entre organisations, qu'elle ne saurait avoir aucun rapport avec la construction d'un Parti Révolutionnaire et que, de toutes façons, la ligue dessinait déjà en creux les limites du futur parti : il n'y avait plus alors qu'à interposer entre la ligue et le parti l'élaboration du programme en tant que simple rajout aux acquis théoriques, Alors que la proposition de conférences des groupes révolutionnaires avait, pour nous, un sens tout autre : donner un cadre organisé adéquat (les conférences) à la nécessaire reformulation des données idéologiques et, par l'acte même de cette reformulation, au dépassement progressif des anciens cadres organisationnels. La conférence des groupes n'est pas l'acte de fondation du nouveau parti, mais, par contre, en son sein de nouvelles délimitations peuvent naître, peuvent être suscitées.
Dans une telle perspective, le rôle d’une organisation d’avantgarde n'est pas de cultiver ses particularismes idéologiques jusqu’à les transformer en limites du parti révolutionnaire. Son rôle n'est pas non plus de « dissoudre» sa spécificité, mais d'être capable de préciser clairement ses limites, en vue du regroupement révolutionnaire, c'est-à-dire d'appliquer la vieille formule : se délimiter clairement pour s'unir fortement.
Lors du dernier Comité des Lecteurs, nous avions proposé un critère de sélection des groupes participants aux conférences : les groupes nationaux ou locaux, se réclamant du marxisme ré-
volutionnaire, et disposant d'une presse indépendante, sur des bases marxistes révolutionnaires. I] était évident qu'il ne s’agissait que d’un critère proposé parmi d'autres possibles. Il est clair que le travail nécessaire sur le choix des critères ne peut être qu'un travail de l’ensemble de notre organisation. Il est également clair que le lancement des initiatives unitaires ne doit pas être une simple proposition « de groupe à groupe », mais l'occasion d'une véritable bataille politique. Nous demandons que ce travail, que cette bataille politique soient lancés : s’y refuser, c'est, en fait, refuser le processus d'unité des révolutionnaires, c'est, en fait, nous poser dès aujourd'hui en futur parti, c'est nous figer sur les clivages idéologiques anciens sans nous donner les moyens de leur dépassement réel.
LA LIGUE ET LE TRAVAIL OUVRIER
Un des problèmes essentiels de la stratégie de construction du Parti Révolutionnaire est la clarification du rapport que l'organisation d'avant-garde entretient avec la classe ouvrière. C'est pourquoi il faut parler quelque peu du travail ouvrier de la future ligue. Nous nous contenterons ici de rappeler et préciser nos principales positions à ce sujet.
S'il est vrai qu'aujourd'hui encore les organisations traditionnelles organisent, pour l'essentiel, la classe ouvrière, on ne peut négliger les bouleversements que Mai a apporté à cette situation. Mai a ouvert une « brèche» dont le sens peut être résumé de la façon suivante :
— le surgissement d'une nouvelle spontanéité révolutionnaire
(surtout, dans les couches jeunes du prolétariat ; exemples récents : Sochaux, Le Mans, Hachette...).
— Ja mise en avant, par cette couche de revendications radicales, touchant principalement les conditions de travail et entrant, dans la période politique actuelle, très rapidement en conflit avec l'appareil répressif bourgeois.
— l'existence d'une couche d'éléments révolutionnaires sur les entreprises, ayant fait de façon plus ou moins confuse la critique de l'exploitation capitaliste et des bureaucraties ouvrières et opérant après mai, le ré-apprentissage de certaines formes de lutte (exemples récents : grève de débordement au Mans, grèves avec occupation : Gilbert, Hachette).
— l'apparition de formes d'organisation nouvelles, dans une bonne mesure autonomes par rapport aux organisations traditionnelles. Ce dernier point demande des précisions et nous amène à distinguer entre ces formes d'organisation :
1) Des formes d'organisation autonomes de la classe, du type comité de lutte, comité de grève (groupant syndiqués et nonsyndiqués), etc. Ces formes d'organisation peuvent surgir, dans telle ou telle entreprise, en dehors des périodes de crise révolutionnaire, mais elles sont nécessairement temporaires, du fait de leur isolement, du rapport de force rapidement défavorable face au patronat et à la C.GT., et ne peuvent évidemment, en dehors des périodes de crise révolutionnaire, subsister et se généraliser. Un exemple récent est celui de Hachette (grève avec occupation et élection d'un comité de grève). Ces formes d'organisation ne sont évidemment pas nouvelles pour le mouvement ouvrier : mais la classe ouvrière française en a fait le ré-apprentissage à travers mai et leur réalisation ou même simplement l'idée correspondante (voir grève chez Deberny-Peignot) peut surgir maintenant à l’occasion de nombreuses luttes dures.
Ces formes d'organisation sont indépendantes des organisations traditionnelles (en particulier, de la C.G.T.), même si tel ou tel délégué C.G.T. y participe ou se trouve à la tête du comité. Ces formes d'organisation peuvent aussi être indépendantes des organisations d'avant-garde, en ce sens précis qu'elles sont soumises avant tout au contrôle de la masse des travailleurs de l'entreprise, ce qui n'exclut nullement (au contraire) la lutte nécessaire des militants politiques pour prendre la direction de tels comités, sur la base des perspectives de luttes offertes aux travailleurs. Indiquons d'ailleurs que les thèmes de contrôle ouvrier que nous développons actuellement ne peuvent qu'être accompagnés de leur sanction organisationnelle et que les formes d'organisation correspondantes sont précisément celles qui développent au maximum l'expression propre de la masse des travailleurs. autonomise cette masse, d'une part, évidemment, par rapport à la bourgeoisie, mais, d'autre part, par rapport aux organisations traditionnelles.
La tâche des militants révolutionnaires est de populariser le sens de telles formes d'organisation, de les créer quand la situation le permet, de savoir combiner de telles luttes avec le travail au sein du syndicat, travail absolument indispensable pour tout militant révolutionnaire.
Rappelons que la tendance majoritaire du Secrétariat de Rédaction a lancé lors du dernier Conseil des Lecteurs une grande offensive contre ces conceptions, et a même fait inclure dans la
— la mise en avant, par cette couche de revendications radicales, touchant principalement les conditions de travail et entrant, dans la période politique actuelle, très rapidement en conflit avec l'appareil répressif bourgeois.
— l'existence d'une couche d'éléments révolutionnaires sur les entreprises, ayant fait de façon plus ou moins confuse la critique de l'exploitation capitaliste et des bureaucraties ouvrières et opérant après mai, le ré-apprentissage de certaines formes de lutte (exemples récents : grève de débordement au Mans, grèves avec occupation : Gilbert, Hachette).
— l'apparition de formes d'organisation nouvelles, dans une bonne mesure autonomes par rapport aux organisations traditionnelles. Ce dernier point demande des précisions et nous amène à distinguer entre ces formes d'organisation :
1) Des formes d'organisation autonomes de la classe, du type comité de lutte, comité de grève (groupant syndiqués et nonsyndiqués), etc. Ces formes d'organisation peuvent surgir, dans telle ou telle entreprise, en dehors des périodes de crise révolutionnaire, mais elles sont nécessairement temporaires, du fait de leur isolement, du rapport de force rapidement défavorable face au patronat et à la C.G.T., et ne peuvent évidemment, en dehors des périodes de crise révolutionnaire, subsister et se généraliser. Un exemple récent est celui de Hachette (grève avec occupation et élection d'un comité de grève). Ces formes d'organisation ne sont évidemment pas nouvelles pour le mouvement ouvrier : mais la classe ouvrière française en a fait le ré-apprentissage à travers mai et leur réalisation ou même simplement l'idée correspondante (voir grève chez Deberny-Peignot) peut surgir maintenant à l'occasion de nombreuses luttes dures.
Ces formes d'organisation sont indépendantes des organisations traditionnelles (en particulier, de la C.G.T.), même si tel ou tel délégué C.G.T. y participe ou se trouve à la tête du comité. Ces formes d'organisation peuvent aussi être indépendantes des organisations d'avant-garde, en ce sens précis qu'elles sont soumises avant tout au contrôle de la masse des travailleurs de l'entreprise, ce qui n'exclut nullement (au contraire) la lutte nécessaire des militants politiques pour prendre Ja direction de tels comités, sur la base des perspectives de luttes offertes aux travailleurs. Indiquons d'ailleurs que les thèmes de contrôle ouvrier que nous développons actuellement ne peuvent qu'être accompagnés de leur sanction organisationnelle et que les formes d'organisation correspondantes sont précisément celles qui dévelonpent au maximum l'expression propre de la masse des travailleurs. autonomise cette masse, d'une part, évidemment, par rapport à la bourgeoïsie, mais, d'autre part, par rapport aux organisations traditionnelles.
La tâche des militants révolutionnaires est de populariser le sens de telles formes d'organisation, de les créer quand la situation le permet, de savoir combiner de telles luttes avec le travail au-sein du syndicat, travail absolument indispensable pour tout militant révolutionnaire.
Rappelons que la tendance majoritaire du Secrétariat de Rédaction a lancé lors du dernier Conseil des Lecteurs une grande offensive contre ces conceptions, et a même fait inclure dans la
motion votée au Comité des Lecteurs sur le travail ouvrier l'affirmation suivante : « Il n'y a pas d'organisation autonome de la classe en dehors des périodes de crise révolutionnaire », phrase qui a bizarrement disparu dans la version ronéotypée des motions du Comité des Lecteurs.
2) Des formes d'organisation telles que les C.A. d'entreprise, simples organes de lutte, regroupant des militants révolutionnaires, pour des objectifs de lutte précis. De telles organisations ont de très grandes difficultés à vivre : elles fluctuent en fonction des luttes à mener; elles manquent de moyens politiques et organisationnels pour réaliser leurs tâches minimales ; enfin et surtout, elles sont confrontées, sur les entreprises, au PC. et à la.C.G.T., dans un rapport de force défavorable. Cela ne signifie pas nécessairement que les militants révolutionnaires doivent «abandonner» les C.A., mais qu'ils doivent d'abord savoir que ces formes d'organisation ressurgiront à l’occasion de telle ou telle lutte : la tâche des militants révolutionnaires est de préparer de tels surgissements, de travailler à alimenter la rupture qu'ils impliquent avec les organisations traditionnelles. Les militants révolutionnaires doivent également être capables de transformes les formes d'organisation existantes, de les adapter aux circonstances (par exemple, passer des C.A. d'entreprise à un comité inter-entreprises), Ainsi, ces formes d'organisation (dans l'action et pour l'action) pourront, dans une Fe mesure, continuer à jouer le rôle que leur assignait
ouge.
3) Créer un pôle (même temporaire) de regroupement de militants révolutionnaires face au P.C. et à la C.G.T. briser le cloisonnement imposé par l'organisation du travail, briser la logique des luttes syndicales traditionnelles.
Si de telles formes d'organisation sont autonomes par rapport aux organisations traditionnelles, elles ne le sont évidemment pas par rapport aux organisations d'avant-garde : il est évident qu'elles ne peuvent vivre qu'animées par des militants politiques organisés.
4) Une troisième forme d'organisation est apparue au lendemain de la crise de mai : des « groupes » de travailleurs « gauchistes » (syndicalistes ou pas) dans les entreprises, cherchant, dans les conditions d'aujourd'hui, le chemin de la stratégie révolutionnaire et de l'organisation révolutionnaire. Ces formes d'organisation sont extrêmement variables : simple « groupe », CA , etc. Dans le cadre d'un rapport de force défavorable avec le PC. et la CGT, ces formes peuvent se gonfler et se dégonfler ; elles peuvent disparaître sur telle ou telle entreprise : mais elles ne disparaîtront pas en tant que phénomène politique global ; pour toute une période, à savoir, la période caractérisée par les 2 phénomènes parallèles d’effritement du P.C. d'une part, et d'apparition et regroupement de l'avant-garde. d'autre part.
L'évolution, la dynamique de ces formes d'organisation dépend principalement de l'attitude des organisations politiques. Il n'y a pas de stabilité de ces formes d'organisation en dehors de l'intervention des organisations politiques : car, elles ont besoin d'un cadre cohérent, de perspectives politiques plus larges que les leurs propres, coordination avec d’autres groupes équi-
valents, de la création d'un rapport de force moins défavorable avec le PC. et la C.G.T. D'où, la proposition faite bar nous (BdR signé Lourson'), de lier ces groupes à notre organisation, éventuellement d'en créer et leur donner (par le moyen, par exemple, d'un bulletin) un moyen d'expression politique, un pôle extérieur facilitant leur intervention syndicale, un lieu de formation et d'éducation politiques, favorisant ainsi enfin la sélection et le recrutement de militants ouvriers pour notre organisation. Ceci impliquant évidemment un contrôle politique de Rouge sur les groupes qui lui sont liés. Mais, dans un tel rapport, l'organisation polts que ne saurait se substituer aux formes d'organisation ici analysées, qui correspondent à l'état actuel d'une frange du mouvement ouvrier, au niveau de conscience de cette frange. Bien sûr, de nombreux militants de ces groupes pourront (et doivent) passer dans les organisations politiques, tout particulièrement à Rouge, mais ce passage ne signifie nullement nécessairement la disparition de toutes les formes d'organisation correspondantes et leur « fusion » au sein de Rouge.
Indiquons pour finir que, si nous avons fait ces développements sur le travail ouvrier, ce n'est pas pour revenir une fois de plus, sur le principal axe d'intervention de notre courant, mais surtout parce que nous pensons que la fonction de la ligue ne peut se comprendre en dehors du rapport concret que celle-ci entretiendra avec la classe ouvrière, et qu'au-delà de la ligue, c'est, à chaque étape, l'analyse concrète de ce rapport qui nous permettra, au premier chef, d'appréhender les étapes complexes de la construction du Parti Révolutionnaire.
RIVIÈRE ET CREACH, mars 1969.
1. Voir brochure n° 8/9.
Réponse aux Textes 7, 10 et 11
Texte de la tendance majoritaire B.D.R. n° 22
Ce texte, commencé il y a déjà longtemps, complété au hasard des « temps morts» de la vie militante vient un peu tard. Nous avons cependant tenu à le terminer, dans la mesure où il nous paraît que les textes 7, 10 et 11 constituent un réel danger. En abordant pour la première fois par écrit des problèmes décisifs, ils ont pu apparaître à certains comme une bouffée d'air frais. Pourtant la logique politique qu'ils développent a une réelle cohérence, et cette cohérence est celle d'une liquidation. Il n'est pas gens ici d'opposer un système à un autre, Déja le texte 15
*Abrahamovici et Stein a fourni une critique fort pertinente du texte 7 et des origines du « créachisme » D'autre part, un article à paraître dans Partisans sur Lénine, thèses et la théorie de l'organisation, aborde synthétiquement le problème sous un autre angle. Mais nous nous contenterons donc ici de relever comment, derrière les coups de chapeaux à la théorie marxiste-léniniste, ces textes 7, 10 et 11 préparent et organisent un véritable dynamitage par lequel seraient désintégré le terrain de la lutte politique et l'organisation révolutionnaire.
INTRODUCTION
Dans le débat en cours, on ne saurait risquer un texte pour aussitôt le désavouer. Les débats oraux ont pour but d'éclaircir les textes, mais ils laissent place à toutes les esquives tactiques, les concessions, les réajustements de circonstance. On ne peut donc se permettre de produire des textes comme des signes d'alarmes, pour « poser des problèmes » sans y répondre, pour mettre en garde contre des « illusions » possibles. Entre le contenu des textes et leur défense orale, il est parfois difficile de reconnaître une ligne ou une cohérence. Les tendances qui s'organisent aujourd'hui sont tenues, par une décision du Secrétariat de Rédaction de le faire sur texte. Il serait trop facile de réunir les mécontents — qui ne l'est pas? — ou ceux qui reconnaissent
des problèmes — qui n'en a pas? — sans proposer clairement de solutions. C'est pourquoi, quant à nous, nous nous en tenons au contenu des textes qui disent bien ce qu'ils veulent dire.
FONCTION DES BD.R. 7 ET 10 DE RIVIERE ET CREACH
Pour comprendre mieux certaines grossièretés dans le contenu de ces textes («Les rapports avant-garde/masses» et « Pour développer un travail en direction des masses»), il est bon de clarifier leur fonction. En effet, leurs entrechats théoriques, déjà pas sûrs, deviennent tout à fait discordants lorsqu'ils s’appliquent à répondre aux deux objectifs suivants :
1. RASSURER LES MILITANTS EN EXORCISANT LE MAL
Alors que n'est pas analysée de façon concrète la période de mutation qui est la nôtre, les textes se contentent de prendre pour point d'appui un vague malaise et un mécontentement diffus. Que l'organisation soit hétérogène sur le plan politique, sur celui de la formation théorique, et brasse plusieurs couches de militants formés à différentes écoles, n'entre pas en ligne de compte. Que les délimitations idéologiques qui ent les nôtres soient devenues insuffisantes par rapport aux tâches pratiques actuelles ne compte pas. Que les « directions » actuellement en place à différents niveaux soient insuffisantes, par leur expérience et leur type de formation, pour résoudre les tâches présentes et futures d'implantation ouvrière et d'organisation, et qu'il faille trouver les lieux et les moyens de constituer de nouvelles directions, compte tout aussi peu. Que le fonctionnement familial qui fut le nôtre (formation de masse, débats par A.G. entrevues individuelles, tradition orale), soit devenu anachronique et qu'il faille désormais construire une organisation et non un groupuscule, n'importe pas non plus.
Ces problèmes qui sont la marque même d'une période de mutation, qui dressent les difficultés quotidiennes devant les militants, qui engendrent lassitudes et aigreurs, sont ainsi attribués à un péché originel, source de tous les déboires et de tous les maux.
Où sont les réponses magiques ? « Chassez l'entrisme de votre tête et vous serez purifiés » ? Où est la danse du sorcier ? Nous pensons quant à nous qu'il est dangereux de se rassurer à peu de frais avec des gris-gris, Il est trop facile de résoudre les problèmes et les difficultés collectifs en les attributant au malin génie. Mieux vaudrait étudier concrètement la nature de ces problèmes et les conditions actuelles de travail dans les masses.
2. CONSTRUIRE UN MONDE MYTHIQUE DU MILITANT
En fait, la découverte du péché originel n'est que le premier temps de la démarche. Autour du péché se construit un monde mythique où le militant peut se mouvoir en distinguant ses amis de ses ennemis. Il y a d'un côté, ceux qui surestiment les masses et les fétichisent, de l’autre côté ceux qui surestiment l'organisation et la fétichisent. Et au milieu, comme fléau de la balance ceux qui savent doser l'avant-garde et les masses, et qui son* les bons. Ainsi s'élabore une carte du tendre ou un vulgaire jeu
de piste à l'intention du militant, appelé à marcher prudemment entre « les gouffres du fétichisme », « le piège de l'appareil », « les brumes du stalinisme», et l'œil toujours fixé sur l'horizon des masses ».
En s’'efforçant d'atteindre ces deux objectifs les textes 7 et 8 élaborent une carte d'état-major. Ils contribuèrent peu à l'éducation de l'organisation. En fait, tout leur contenu est taillé à la mesure de leur fonction. Aussi «la Théorie» qu'ils invoquent comme le bon génie, s'y trouve-t-elle à l'étroit au point d'en être défigurée. Leur but est clair : ramener le militant à l’âge du nourrisson et lui apprendre à nommer le monde politique en le montrant du doigt.
I.— À PROPOS DES RAPPORTS AVANT-GARDE/MASSE
1. CEUX QUI S'INVENTENT DE FAUX PROBLEMES
Il y a, dit le texte, des camarades vicieux, à l'esprit torturé qui se posent le problème des rapports entre l'avant-garde et les masses selon une dialectique formelle. Ils séparent arbitrairement l'avant-garde et les masses et se posent ensuite le problème d'établir entre elles une relation. Il faut réellement avoir l'esprit mal tourné. Pourquoi s'inventer de toutes pièces des parallèles pour essayer ensuite de les faire rencontrer. Ce vice de raisonnement qui consiste à se poser de faux problèmes théoriques pour leur donner de fausses réponses, hélas! pratiques, s'appelle dialectique formelle.
2. ET CEUX QUI ESCAMOTENT LES VRAIS
Or, ce problème n'existe pas aux yeux de la dialectique réelle. Parce que l'avant-garde et les masses ont même substance d'origine et même terrain d'arrivée. Elles se séparent à peine, et ce n'est même pas sûr, le temps d'un détour, dont on oublie la raison d'être.
a) L'avant-garde et les masses résultent de la différenciation d'une même substance. Au commencement était le prolétariat. Dans sa lutte, il s'organise et prend conscience. À chaque degré de conscience correspond une forme d'organisation : « denuis le piquet de grève jusqu’au parti révolutionnaire, en passant par les comités de grève, les C.A. d'entreprise, les syndicats, cte.)!. Entre ces formes d'organisation il y a continuité, de même qu'il } a continuité dans les progrès de la conscience. Le Parti est ’organisation d'avant-garde. Non pas parce qu'il est qualitativement différent et fait passer la lutte sur le terrain politique en luttant contre la bourgeoisie en tant que classe et son Etat, au nom des intérêts historiques du prolétariat dans son ensemble. ne parce qu'il représente le niveau de conscience le plus
evé.
L'histoire est alors présentée comme le simple cheminement de la conscience ouvrière dans une caricature de diaïectioue hégelienne. Au début était l'idée de prolétariat. Elle s’est réalisée en prolétariat en soi, de façon aliénée. Elle se récupère dans le mouvement par lequel le prolétariat accède au pour soi. C'est sur ce «chemin de la constitution de la
1. Texte 7, page 2.
classe ouvrière en tant que classe politiquement unifiée, que le groupement se heurte à une organisation de classe déjà constituée : l'Etat, organisation de la bourgeoisie ». Une simple rencontre, au détour de l’histoire; un simple moment dans la réalisation de l'Idée, de même que le piquet de grève était déjà un moment. Dans cette démarche que les philosophes qualiñeraient savamment d'historico-génétique, la rencontre avec l'Etat bourgeois ne marque pas l'entrée sur un terrain spécifique, celui de la lutte politique, où les forces se constituent et s'organisent autour du pouvoir politique qu'est l'Etat bourgeois.
On comprend dès lors que la « théorie de l'organisation ne soit qu'un des moments de la théorie révolutionnaire ». Alors qu'elle en constitue l'élément central grâce auquel cette théorie peut se traduire en stratégie.
b) L'avant-garde et les masses se rencontrent sur un même terrain : « Malgré leur différence de nature, organisation d'avantgarde et masses se rencontrent sur un terrain commun, celui de la lutte politique. » Le problème est donc résolu avant d'être posé : à l'amont et l'aval, en partant d'une substance commune pour se rencontrer sur un terrain commun. Et ce terrain est celui de la lutte politique. Or les masses ne se situent pas n'importe quand sur le terrain de la lutte politique, mais dans une situation particulière, celle de la crise révolutionnaire.
Dans cette situation seulement, les deux classes fondamentales, prolétariat et bourgeoisie, sont dressées face à face. Dans cette situation seulement, la classe ouvrière s'exprime politiquement en tant que classe en créant ses propres organes de pouvoir politique. Les marxistes autrichiens appelaient à la constitution de tels organes en tous temps, comme forme d'organisation permanente de la classe au même titre que le syndicat et le parti. Ce qui leur vaut de la part de Lénine le reproche de réformisme. Ils sont réformistes parce qu'ils croient que le pouvoir ouvrier peut se construire pièce à pièce, alors que la seule crise révolutionnaire éclaire les conflits de classe, disperse les couches intermédiaires, et permet aux masses d'accéder à la lutte politique.
Ces deux propositions qui donnent aux masses et à l'avantgarde une origine et un terrain de rencontre communs, escamotent le problème des rapports entre l'avant-garde et les masses en le posant comme non contradictoire. Puisque l'avant-garde et les masses sont naturellement en contact, se poser le problème de leurs rapports c'est leur tourner le dos. Il suffit de vouloir pour pouvoir.
En fait le problème de ces rapports, imputé à la dialectique formelle, est un problème réel. Il tient au fait, pourtant évoqué à la première page du texte, que le prolétariat est asservi par la bourgeoisie économiquement, politiquement et idéologiquement. L'avant-garde n'est pas naturellement liée aux masses. Elle doit y parvenir en luttant contre l'emprise de la bourgeoisie sur le prolétariat, contre l'organisation des masses par la bureaucratie ouvrière qui est aussi une des formes concrètes de cette emprise.
Dans les textes 7 et 8 au contraire, il suffit de vouloir. « Insérez-vous ! », dit le texte. Mais précisément l'insertion dans les masses ne va pas de soi, elle représente la solution d'un problème
2. Texte 8, page 7.
petit employé réactionnaire, l'ouvrier individualiste, accèdent brutalement à la lutte politique, la fin de la crise se marque par une rechute massive que seule l'avant-garde organisée est susceptible d'endiguer.
L'« oubli» de la spécificité de la crise révolutionnaire ouvre donc la possibilité d'une progression linéaire de la conscience des masses, d'une émancipation idéologique progressive pour laquelle elles échapperaient à l'emprise de l'idéologie bourgeoise pour se pénétrer de la théorie marxiste.
Il pourrait sembler au lecteur peu attentif qu'une telle interprétation du texte 7 pèche par malveillance. Pourtant nombre d'expressions écrites ou orales (« le prolétariat avance... », « dans son cheminement », « le niveau de conscience s'élève. ») viennent l'étayer. On objectera encore qu'il n'y a là que maladresses de style ou, au pire, hypothèses théoriques peu approfondies.
Le malheur, c'est que ces « maladresses » ou ces hypothèses ont des conséquences éminemment pratiques, en particulier à propos du travail ouvrier.
Êt en particulier, il importe de revenir sur la notion « d'organisations autonomes de la classe», clef-de-voûte du « système » créachien. Qu’entend-on par autonomes ? S'il s'agit d'autonomie par rapport à la bourgeoisie, les syndicats tels qu'ils sont représentent déjà une forme d'organisation autonome de la classe. À moins qu'on le nie simplement. Auquel cas il faut revenir sur le caractère double de la bureaucratie et fournir une explication nouvelle de l'emprise durable des bureaucraties ouvrières sur la classe. À moins que seul le maléfice nous ait détourné des masses, et alors certes tout se tient.
On peut dire plus précisément que ces organisations sont autonomes par rapport aux organisations staliniennes. Fort bien. Mais sont-elles autonomes par rapport au développement de l'avant-garde ? Le texte 11 le laisse supposer. Il met ces organisa- RE Mas » en compétition avec le syndicat et non avec e PCF. :
« elles ne sauraient se substituer aux syndicats et à leur direction », p. 14.
« elles peuvent créer un rapport de force réel avec des directions syndicales », p. 14,
Il s'agit donc en fait de « groupes politiques stables » (p. 14), intermédiaires entre le syndicat et l'avant-garde. Il s’agit alors d'un jalon dans le développement du niveau de conscience des masses. À ce jalon correspond une forme de jonction intermédiaire avec le mouvement étudiant, « le jumelage C.A. et C.A. ouvrier » (p. 14). Ces « organisations autonomes » sont donc pour Rivière et Creach, un des moments de l'émancipation idéologique du prolétariat.
Pour nous, il ne saurait être précisément question de les stabiliser, mais de les faire évoluer. L'existence de ces C.A. ouvriers, ou de ces groupes ouvriers auxquels font allusion Rivière et Creach est déterminée par l'état du rapport de force, pendant toute une période entre l'avant-garde et le P.C.F. Entre le P.CF. qui perd de son emprise sur la classe et l'avant-garde insuffisamment forte et regroupée pour lui fournir dès maintenant une alternative. Ainsi se constitue une frange politique entre le P.C-F. et
l'avant-garde où évoluent des groupes ouvriers en rupture de stainisme, incapables de choisir d'emblée une organisation nouvelle.
Il en est ainsi par exemple pour ce groupe ouvrier qui diffuse à la fois Rouge et L.O. Sur la douzaine d'éléments de ce groupe, un peut entrer à Rouge, un autre à L.O., mais l'essentiel du groupe ne peut se déterminer. Chaque journal fournit des informations, des analyses, mais chaque organisation est trop faiblement implantée pour fournir des critères pratiquzs au niveau de son intervention qui permettent à ces travailleurs de s'y reconnaître et de s'y rallier.
Cela ne peut signifier pour autant qu'il y ait place pour ces groupes politiques stables, autonomes par rapport à l'avantgarde. L'expérience le prouve. Les CA. ouvriers, après un moment d'activité, ne peuvent survivre comme organes autonomes de la classe, coincés entre le parti et le syndicat. Ils s'étiolent et se réduisent bientôt à une peau de chagrin ne comportant plus que les militants les plus conscients. Ces militants cherchent alors dans une vue d'ensemble, c’est-à-dire une organisation et une presse nationales, la compréhension de leurs difficultés locales. Ainsi s'illustre l'évalution du C.A-Cléon, du Clac de la Ciotat,, de la Commission Ouvrière de Sud-A (Toulouse) etc.
C'est ce qu'avaient compris dès juillet les camarades d'Aix, lorsqu'ils refusaient l'organisation en C.A. proposée par les prochinois locaux. Ils expliquaient que le C.A. est la mise en forme organisationnelle des préjugés des militants ouvriers en rupture de stalinisme. Ces militants traumatisés par leur rupture, souffrent d'un sentiment unitariste et prennent la confusion du C.A. l'affrontement permanent des tendances, pour la richesse d'une confrontation, pour une bouffée d'air après l'étouffoir du P.CF. Il ne s’agit pas, expliquaient ces camarades d'Aix, de céder à ces préjugés en les stabilisant dans des organisations dites autonomes, mais de les dépasser en créant des structures qui situent ces groupes ouvriers par rapport à l'avant-garde et les engagent dans une dynamique qui les en rapproche.
Ainsi la « Taupe Rouge » n’a pas imposé d'emblée à ses militants les conceptions de Rouge sur la Tchécoslovaquie, elle les a développées à partir de la pratique, à partir de la confrontation pratique, vécue avec les bureaucrates ouvriers, remontant de là à la notion de bureaucratie, à ses ramifications internationales, aux conflits interbureaucratiques. Ce n'était possible que parce que l'expérience Taupe Rouge était soustendue par un projet politique homogène, animée par des militants qui savaient où ils voulaient en venir et pouvaient, s'appuyer sur la pratique pour y parvenir. Un C.A. réunissant de multiples tendances se serait absorbé dans un affrontement de thèses sur la Tchécoslovaquie, chaque participant aurait opté pour l'orateur le plus convaincant sans pour autant être convaincu en profondeur.
III. — ESCAMOTAGE DE LA LUTTE POLITIQUE
Plusieurs escamotages se chevauchent parce qu'ils sont liés. -a conscience ouvrière « rencontre » dans son éveil progressif l'Etat bourgeois. On ne dit pas que l'existence de cet Etat, dès
le moment où existe la société capitaliste, prédétermine les conditions dans lesquelles s'opère précisément la naissance de la conscience de classe, qu'elle la conditionne.
Le rapport d'osmose quasi originelle entre l'avant-garde et les masses fait qu'il y a continuité non contradictoire entre la lutte économique et la jutte politique ; à la limite que la lutte politique pourrait se diluer dans la lutte économique.
Enfin, la principale critique adressée aux fétichistes des masses est « l'oubli que le marxisme n'est pas une création spontanée des masses », Cela revient à dire que la principale fonction de l'avant-garde, celle qu'oublient les spontanéistes, est la production du marxisme. Plus précisément, il s'agirait d'une fonction maïeutique : faire faire aux masses l'apprentissage du marxisme. Mais de l'organisation d'avant-garde comme condition de structuration du champs spécifique qu'est le champ politique, on ne souffle mot. Pourtant, c'est bien là que se situe le débat avec les spontanéistes.
L'essentiel n'est pas leur surestimation des masses, mais le fait qu'ils réduisent la lutte des classes à la lutte idéologique, que les éléments de la lutte politique sont abolis dans la mesure où la lutte politique se résorbe dans la lutte idéologique. Ce qui est également une forme d'économisme (cf. la critique faite à Glücksmann dans la brochure « Les étudiants, les cadres et la Révolution ») : l'évolution économique accentue la polarisation à l'extrême des classes fondamentales, bourgeoisie et prolétariat, de sorte que le seul obstacle à leur affrontement serait le brouillard idéologique. Il suffirait de dissiper ce brouillard pour que les conflits apparaissent dans leur nudité :
C'est manquer le fait que la lutte des classes au sens strict, c'est la lutte politique des forces organisées, que, comme le dit Lénine : « La lutte des partis est la forme la plus élevée de la lutte politique.» Appauvrir la critique des spontanéistes, la réduire à la surestimation des capacités idéologiques des masses, c'est rater l'essentiel. Mais c'est demeurer cohérent avec les autres développements du texte 7, qui lui-même présente une incompréhension des luttes politiques. Assigner pour tâche à l'avantgarde, « le renversement de l'Etat bourgeois » serait du blanquisme. La substitution de l'avant-garde aux masses, du parti à la classe. Un tel reproche relève encore de l'incompréhension de la spécificité du politique, de la confusion qui déduit mécaniquement la politique de la théorie. En fait, il faut distinguer le prolétariat qui est le sujet historique, théorique, de la révolution, du parti qui en est le sujet pratique, politique. Sinon on ne comprendrait pas que le parti bolchévik ait pris l'initiative de l’insurrection d'octobre avant la réunion du congrès des Soviets au lieu de faire accepter leur projet par les masses assemblées. Curieux exemple de fétichisme et de suffisance de l'avant-garde.
IV. — L'ESCAMOTAGE DE L'ORGANISATION
- Le malheur, c'est que les escamotages susmentionnés ne sont pas juxtaposés et successifs ; ils sont interdépendants et constituent une problématique.
Escamoter le problème de rapports contradictoires entre avant-garde et masses, escamoter la crise révolutionnaire, escamoter la lutte politique contre la lutte spécifique, c’est purement
et simplement abolir toute tactique politique (c'est pourquoi l'entrisme est toujours pensé et critiqué comme stratégie, jamais comme tactique). En fait cette combinaison d'escamotages converge sur un dernier escamotage qui les couronne, celui de l'organisation. Au demeurant, si les rapports avant-garde/masses ne sont pas contradictoires, si la lutte politique coincée entre lutte économique et lutte idéologique n'a plus de spécificité, s’il n'y a plus de tactique politique, on ne voit plus quelle serait la place et l'importance d'une théorie de l'organisation ; elle n'est plus qu’un des moments de la théorie révolutionnaire et non l'un de ses ressorts fondamentaux, sa « synthaxe », comme le dit Lénine, par opposition à l'alphabet.
À vrai dire tout se tient, et faute de développer une théorie conséquente de l'organisation on peut affirmer que l'acquis thé rique est fait de rayonnages poussiéreux. L'organisation n'est que la moulinette qui transforme en stratégie cette mémoire embauy ? mée du mouvement ouvrier.
Par ailleurs, la relation, la tension permanente entre le système et les principes d'organisation est tournée en dérision, et escamotée démagogiquement. Il faut, dit ironiquement le texte 10, créer une organisation la plus léniniste possible afin que les travailleurs y reconnaissent bien l'organisation qu'ils « attendaient dans le secret de leur cœur» (p. 4). L'auteur a pu céder à la tentation de faire une bonne grosse boutade. Elle est bien grosse, pas très bonne, et politiquement erronée. Ce qui gâche la sauce. On ne crée pas une organisation de type léniniste parce que les prolétaires en porteraient en eux le besoin en creux. Mais parce que la théorie léniniste définit le type et les principes d'organidation nécessaires à la lutte contre foute formation sociale capitaliste. L'application de ces principes subit des aménagements et des dérogations selon les conditions historiques concrètes. Ils sont appliqués sous forme de système; mais jamais le système n'est pas une tranche organisationnelle indépendante par rapport aux principes. Toujours il représente une tension entre les principes et leurs difficultés concrètes, pratiques, d'application. En détachant le système que l'on projette des principes et de sa théorie de l'organisation, on réduit cette théorie à une table de lois vénérables mais à peine digne d’un coup de chapeau dominical, pour donner le champ libre à tous les compromis, et les aménagements sans principe ; ainsi d'ailleurs procédaient les sociaux-démocrates en découpant en tranches séparées programme maximum et programme minimum.
Cet abâtardissement de la théorie de l'organisation trouve ses prolongements pratiques dans l'interprétation que donne l'annexe du texte 10 du problème de l'unité des révolutionnaires et de la construction de la ligue.
Alors que les conférences d'unité des révolutionnaires avaient d'abord pour but de tester les possibilités d'intervention commune concertée des groupes, d'unification dans l'action de masse commune au sein de mêmes organisations de masses, les « Conférences de Groupes » sont présentées comme une « méthode de construction du Parti révolutionnaire », et non comme un simple élément de cette méthode. Surtout « serait considéré comme groupe quiconque dispose d'une presse indépendante, sur des bases marxistes révolutionnaires ». Posadas ? Mouna ? Nous avons dit sur des bases marxistes révolutionnaires, rappelèrent les
créachiens. Mais qui est le juge? En fait, cette aberration est autorisée par la définition que donne le texte 7 de l'avant-garde. L'avant-garde se caractérise par deux attributs : elle produit le marxisxe : elle est insérée dans les masses. Selon les besoins on utilise l'un ou l'autre critère. Pour le problème de l'unité des révolutionnaires on se contente du premier : produire le marxisme, sinon sous forme de stratégie du moins sous forme de « presse indépendante »! Voilà un bien plaisant accommodement Quant à l'insertion dans les masses, on préfère l'ignorer faute de pouvoir trouver le moindre groupe qui réponde à ce second critère.
V. — ENCORE UNE REMARQUE SUR L'A-POLITISME DU TEXTE 7
Le texte 7 dissout l'organisation dans un panorama tachiste sur les rapports avant-garde/masses. En fait, c'est toute la cohérence du texte qui est en cause. Quelle est sa prétention? Il aspire à donner des rapports avant-garde/masses une appréhension théorique, conceptuelle, abstraite; un peu comme Marx définit le concept de valeur.
Malheureusement, il y a un hic! Si le texte prétendait se situer au niveau théorique, il devait s’y tenir. Or, le titre du texte déjà, compromet ce sujet : «Les rapports avant-garde/ masses et les pratiques de Rouge». Cette incursion dans la pratique risque fort de compromettre la pureté théorique de l'analyse. À moins que l'on juge les pratiques de Rouge au nom de la théorie que révèle le texte. Mais alors gare au dogmatisme ! pas d'auto-développement de la théorie ! Et les fondateurs de cette théorie des rapports avant-garde/masses, sont-ils en tant que détenteurs de la théorie, l'avant-garde? Pas d'autoproclamation de l'avant-garde !
En fait( et toute boutade mise à part, tout le texte est bâti sur une confusion théorique. Il prétend accéder à la rigueur du concept mais il annoblit au rang de concept théorique des notions politiques, par exemple la notion d'avant-garde qui n'a de sens que sur le terrain politique. C'est ce qui permet au texte d'aborder le problème de l'entrisme comme stratégie, sous l'an-
le théorique et de l'exécuter théoriquement. Alors qu'en fait fentrisme est une détermination historique concrète qu'on ne peut discuter qu'en reprenant les conditons précises de son élaboration, de sa pratique, en le considérant comme une tactique politique. Mais le texte 7, parce qu'il est fermé délibérément à toute dimension politique, est également muet sur la tactique. C'est également pourquoi il est également silencieux sur le problème du stalinisme et se contente d'un monde d'essences et d'idées. Ce que le texte 15 d'Abrahamovici et Stein caractérise à juste titre comme la prorogation d'une vision étudiante de la politique.
Malheureusement, ce texte 7 qui prétend à la pureté de l'âme, chute. En parlant de l'entrisme, il touche un monde temporel, se corrompt et déroge, Ou bien il tire à lui l'entrisme, dans le monde de la théorie, mais ce faisant il abolit l’histoire. Ou bien
il parle de l'entrisme comme d'une pratique politique, historiquement située, mais alors le jugement péremptoire qu'il porte contre n'est plus que l'impatience courroucée du petit-bourgeois devant l'histoire.
Car il faudrait aussi distinguer une attitude entriste d'une tactique entriste. Tous les groupes dits trotskystes ont une attitude entriste, tributaire de l'activité du P.C.F., évoluant sur la marge de manœuvre qu'il leur concède (V.0.), ou se transformant en groupe de pression (O.C.I.).
Mais il faudrait préciser pourquoi c'est précisément le groupe qui a théorisé cette attitude pour l’ériger en tactique qui a le premier rompu avec l'attitude entriste, et a su poser au mieux, en mai, ses rapports avec les masses ? Curieuse ruse de l'histoire À moins que la compréhension du stalinisme et de la nature du P.C.F. soit à l'origine de cette. pratique. Sinon il faudrait expliquer la compréhension de la révolution coloniale, du mouvement étudiant, de l'éveil des masses en mai, comme autant d'heureux hasards et de coups de chance. C'est d'ailleurs ainsi que les staliniens repentis conçoivent le stalinisme, comme une série d'erreurs, sans en voir la logique. À moins que les créachiens, d’avoir perdu de vue l'analyse du stalinisme et la façon dont elle détermine toute l'évolution du mouvement ouvrier depuis un demi-siècle, soient prêts à développer d'une part une théorie monolitique de rapports avant-garde/masses et à émietter d'autre part notre pratique politique pour lui faire illustrer de force leur théorie. C'est ainsi que procèdent les bourgeois en réduisant la politique au décousu de l'événement journalistique.
VI. — ET ENCORE UNE HEUREUSE SURPRISE !
Décidément, au fil des lectures le créachisme révèle ses richesses. On dirait un meuble à secrets. Une dernière découverte mérite une petite rallonge de commentaire, pour l'agrément.
Reprenons la questions des organisations autonomes de la classe. Elles ne sont pas en coucurrence avec le syndicat. En revanche elles regroupent les militants ouvriers en rupture de P.C.F. et de stalinisme. Sont-elles pour autant les structures d'un futur parti révolutionnaire ? Non. Leur hétérogénéité le leur interdit : « Sans théorie révolutionnaire pas de parti révolutionnaire. »
Mais alors pourquoi les « stabiliser » ? Pour y trouver des militants avec qui s'organiser de façon autonome ? C'est bien embrouillé ! Rivière et Creach s'amusent à énumérer les éléments de l'entrisme-gigogne : entrisme dans le Parti, entrisme dans l'appareil, entrisme dans le MR. Ils ont oublié le dernier cri : l'entrisme dans « les organisations autonomes ». C'est ici que l'avantgarde milite dans l'avant-garde. C'est ici qu'on stabilise les groupes autonomes pour y entrer.
Au fond le texte 7 ne fustige tant l’'entrisme que pour pouvoir dissimuler son propre péché. Il le critique métaphysiquement pour mieux pouvoir le pratiquer réellement. En vérité, une heureuse surprise !
VII. — POUR CONCLURE
Pas d’autoproclamation de l'organisation ! « Acquittons-nous de nos tâches d'abord... », déclarait Creach au Comité des Lecteurs. Mais là encore, qu'est-ce que ça signifie ? Par où commencer? Rivière et Creach concèdent qu'une apparition organisationnelle publique serait utile. Qu'à cela ne tienne, faisons une conférence nationale, échangeons-y des expériences, et lançons à l'occasion un sigle qui pourrait être par exemple la ligue.
Cette cuisine révèle encore l'incompréhension du problème. 11 ne s'agit pas pour nous de se doter d'un sac vide, peu compromettant, où viendrait s'engouffrer le tout-venant du « mouvement révolutionnaire ». Pour nous, délimitation politique et délimitation organisationnelle, vont de pair. On n'obtiendra pas une organisation plus cohérente, plus efficace, un pôle plus attractif parce qu'on l'aura simplement dotée d'un sigle. Il faut en même temps repréciser les bases et les conditons d'adhésion, sur ces bases, affermir les structures organisationnelles, rendre effective la centralisation, lancer une politique de formation. Toutes choses qui impliquent d'emblée une réelle délimitation politique.
Que voudrait dire : « Nous acquitter de nos tâches d’abord... » ? Quelles tâches ? S'insérer dans les masses, y dégager une substance d'avant-garde dont la mise en forme organisationnelle viendrait plus tard ?
En fait le renforcement et l'apparition publique de l'organisation apparaît à plusieurs titres comme l'une des tâches les plus urgentes.
Premièrement à l'égard du travail ouvrier. Combien d'ouvriers révolutionnaires ont en mai rejoint le P.S.U. comme seul pôle organisationnel existant. Nombre d'entre eux sont prêts aujourd’hui à lire ou à diffuser Rouge et le font. Mais ils ne sont pas prêts à quitter la proie pour l'ombre, à abandonner une organisation même foireuse pour un machin fluide ou flou autour d'un journal. Ils veulent une organisation nationale existant comme telle, permettant de transformer le rapport des forces avec le P.C.F. non pas boîte par boîte, localité par localité, mais d'emblée en instaurant aussi un rapport de force au niveau national.
Deuxièmement, le problème de l'organisation se pose corrélativement à celui de l'élaboration stratégique. Certains camarades se plaignent de l'absence de lignes d'intervention. On peut attribuer cette faiblesse au retard dans les analyses. Certes, nous avons baucoup à faire en ce domaine. Mais ce n'est pas l'es sentiel. On n'invente pas des mots d'ordre, des plates-formes d'intervention seulement en affinant à l'extrême les analyses. Par rapport à une période on peut dresser les cadres programmatiques objectivement nécessaires, indépendamment de nos capacités subjectives à les remplir. Mais on ne traduit pas ce cadre programmatique en termes de mots d'ordre de lutte que si on peut les assurer grâce à une implantation et une insertion politiques réelles, grâce à un rapport de force face à la bourgeoisie et au PCF. qui ne soit pas le fait de la simple addition de groupes locaux, mais d'une organisation se situant nationalement. Le développement de l'organisation est aujourd'hui l'une des conditions d'élaboration et d'approffondissement stratégiques. Une des conditions pour que la stratégie que nous élaborons ne
soit pas une stratégie d'attente de la crise révolutionnaire, mais une stratégie permettant dès maintenant de résoudre le problème de la liaison avec les masses, d'élaboration de mots d'ordre politiques tactiques préparant une perspective de crise, et éduquant les masses dans cette perspective.
Il est bien évident que le problème du développement de l'organisation et de l'élaboration stratégique sont indissociables. Si l'on cherche à le poser en termes de priorités, on inaugure un cercle vicieux : pour s'implanter il faut une stratégie, pour avoir une stratégie, il faut être implanté ! Et c'est bien parce que ces deux tâches sont simultanées et se conditionnent réciproquement qu'il y a des difficultés. D'autant qu'il faut comprendre combien notre position a changé après mai. Avant mai, groupuscule marginal, regroupé sur critères strictement idéologiques, nous recrutions pratiquement sur la base du commentaire de la lutte des classes. N'ayant d'existence que par la parole et l'écriture, tout nous était permis, nous n'avions aucune responsabilité réelle. Si le P.CF. lance une initiative, elle a des conséquences pratiques qui se traduisent par des risques, des pertes de militants, ou pire selon les circonstances. Nous, nous pouvions déclarer pratiquement n'importe quoi sans sanction pratique; le risque le plus grave était de perdre un ou quelques militants avisés. Aujourd'hui la position est quasiment inversée. Nous ne pouvons plus nous contenter du commentaire idéologique, nous devons aussi, même si nos forces sont limitées, proposer des initiatives concrètes ayant un impacte réel, même minime sur la lutte des classes. Nombre d'ouvriers disponibles mais encore sceptiques après mai ne nous jugeront que sur pièces. D'où le
jds écrasant des responsabilités et des tâches alors que nos orces pour les assumer demeurent très restreintes. Face à cela, nous n'avons aussi qu'une garantie : a ir comme une organisation nationale, corriger les éventuels élires locaux, les théorisations abusives, par la pratique nationale de l'organisation, permettant seule une prise plus solide sur la réalité des luttes, et une meilleure connaissance des possibilités de l'heure.
Cela signifie en particulier que nous devons transformer notre système d'organisation de façon à assumer ces tâches. La référence au centralisme démocratique n'était pas explicite, on se contentait d'y tendre sans savoir pourquoi. Par devoir plus que par compréhension réelle de la théorie de l'organisation. Aujourd'hui nous devons expliciter le pourquoi de ces références, définir un système d'organisation qui permette de systématiser une politique de formation en rapport avec les préoccupations militantes, de penser et structurer nationalement le travail ouvrier, d'accroître nos capacités d'initiatives nationales pesant dans l'évolution du rapport des forces.
. Pour toutes ces raisons l'apparition et l'affermissement rapides de l'organisation nous semblent être d'une réelle urgence et ne Le se limiter à l'inauguration d'une boutique politique bigarrée, d'un drugstore à l'enseigne alléchante.
- Derrière les critiques rapides que nous avons pu faire aux textes 7, 10 et 11, court une autre conception de la lutte politi-
que, de la théorie de l'organisation, des rapports avant-garde/ masses. Il ne s'agissait pas ici de répondre terme à terme au texte 7, c'eût été en subir la problématique, et glisser sur un terrain mouvant. Des créachiens demanderont une position alternative à la leur ; encore devraient-ils prouver que leurs textes ont une cohérence suffisante pour qu'on puisse lui opposer une cohérence alternative. Il est bien évident que si l’on doit opposer une ligne à un puzzle disjoint, le jeu n'est pas égal. À vouloir jouer aux définitions, le texte 7 sombre dans le nominalisme théorique, il n'est pas question pour nous de l'y suivre. Pour employer des mots non Ére il donne une définition de l'avant-garde qui ne peut plus désigner aucune réalité historique. Qu'on nous montre l'avant-garde qui produit le marxisme et qui est insérée dans les masses ! On nous répond d'éviter les trivialités et de ne pas demander à voir l'invisible, l'incarnation de la théorie. Mais alors il faut prouver que l'avant-garde est susceptible d'être définie théoriquement. Pourquoi Lénine n'atil jamais fourni une telle définition ?
Ou bien l'avant-garde est de l'ordre du relatif ; elle est avantgarde par rapport à quelque chose; ou bien faut définir autre chose : l'organisation révolutionnaire. Et quant à nous, nous ne connaissons pas de définition positiviste de l’organisation révolutionnaire.
Elle n'existe que comme une tension permanente et fragile entre le mode de production et la formation sociale, entre Je prolétariat comme sujet théorique de la révolution et son existence pratique, comme classe asservie par la bourgeoisie. Ellemême intériorise cette tension en liant les principes d’organisations à leurs conditons concrètes d'application, par un système organisationnel. Elle est le lieu où se nouent les contradictions, et c'est ce que le texte 7 ignore en la posant comme un fer à chaud ou un pur diamant répondant au seul impératif de s’insérer dans les masses. Le problème est autrement difficile. L'article de Partisans sur Lénine et Rosa essaie de le poser.
JEBRACO, mars 1969.
Beusaïd
Construire la Ligue pour construire le Parti
Texte de la tendance majoritaire soumis au vote
pour l'élection des délégués au congrès Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 27
La crise révolutionnaire de mai a porté un coup sévère au gaullisme. Le nouveau rapport de force institué entre bourgeoisie et prolétariat met un terme à la légendaire stabilité du régime. Une grave crise de confiance s'empare des classes dominantes. La « méfiance » des possédants s'est manifestée par la fuite des capitaux en décembre 1968. Elle s'exprime aujourd'hui à travers l’âpre lutte politique que se livrent au sommet de l'Etat les factions des divers candidats à la succession.
En dépit de la politique conciliatrice des directions ouvrières, les travailleurs ont conservé intacte leur potentialité de combat. La détérioration de la situation économique attendue pour l'été prochain, la montée générale des luttes en Europe Occidentale (Italie, Espagne), la faiblesse du régime miné par la crise politique, tout cela permet d'affirmer que la période ouverte après mai, n'est pas une époque de reflux à long terme, mais constitue fondamentalement un palier temporaire dans la crise du système, tremplin de luttes à venir.
Le régime ne s'oriente pas vers la « normalisation» et la « stabilisation ». Nous devons nous attendre à des affrontements nouveaux nés des convulsions de gaullisme agonisant. Nous devons nous préparer et préparer les masses aux dures luttes qui s'annoncent. C'est dans ce contexte que se pose aujourd’hui le problème de l'organisation.
1. — UNE SITUATION DE MUTATION ORGANISATIONNELLE
« L'essor spontané des masses en Russie a été (il l'est tou- » jours) si rapide que la jeunesse social-démocrate est apparue »insuffisamment préparée à l'accomplissement de ces tâches > gisantesques. L'impréparation, voilà notre malheur à nous tous, » le malheur de tous les sogio-démocrates russes.
« L'essor des masses n'a cessé de grandir et de s'étendre sans » interruption ; loin de s'interrompre là où il avait une fois com- » mencé, il a gagné de nouvelles localités, de nouvelles couches »de la population (sous l'influence du mouvement ouvrier, la »fièvre a Saisi la jeunesse étudiante, les intellectuels en général, »et même les paysans). Les révolutionnaires eux, retardaient sur »la progression du mouvement, et dans leurs théories et dans
» leur activité; ils n'ont pas su créer une organisation fonction- »nant sans interruption, capable de diriger le mouvement tout » entier. (p. 108).
« … La cause fondamentale de la crise actuelle de la social- » démocratie russe (réside) dans le retard des dirigeants (« idéo- » logues », révolutionnaires, social-démocrates) sur l'essor spon- » tané des masses. » (p. 162).
Lénine, Que faire?
« La tâche sur laquelle la social-démocratie russe peine depuis » plusieurs années, consiste dans la transition d'un type d'orga- »nisation de la phase préparatoire où la propagande étant la » principale forme d'activité, les groupes locaux et petits céna- » cles se maintenaient sans liaison entre eux, à l'unité d'une orga- »nisation plus vaste, telle que l'exige une action politique concer- » tée sour tout le territoire de l'Etat.»
Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie.
Ces citations de Rosa Luxemburg et Lénine désignent le cadre dans lequel nous pouvons penser nos propres problèmes d'organisation.
En France aussi, depuis la fin des années 65 « l'essor spontané des masses n’a cessé de grandir et de s'étendre sans interruption ». Soulevant la jeunesse étudiante et ouvrière, il s'est affirmé dans les multiples grèves sauvages et démonstrations de rue qui marquèrent l’avant-mai. Il a culminé dans la crise révolutionnaire de mai-juin 68. Il a donné naissance à un courant révolutionnaire de masse, dont les épicentres demeurent les Universités mais qui s'exprime aussi dans les quartiers et les usines, comme l'attestent encore Îles récents mouvements de mars.
En France aussi, cet « essor spontané des masses» a été si rapide que la jeunesse marxiste révolutionnaire s'est trouvée insuffisamment préparée pour accomplir les tâches gigantesques qu'il lui assignait. Les révolutionnaires retardaient sur la progression du mouvement dans leurs théories comme dans leur activité pratique.
Car les groupes marxistes révolutionnaires se sont formés dans la période antérieure à l'essor du mouvement de masse, ils ont surgi au cours de « la phase préparatoire », sous la forme de petits cénacles et de fédérations de groupes locaux. La propagande était leur principale forme d'activité Et cela, non pas parce qu'ils se complaisaient en l'état de petits groupes propagandistes, mais parce que la situation objective (stagnation relative des luttes de classe et inexistence du mouvement de masse spontané) et leur propre faiblesse subjective (les groupes révolutionnaires commençaient alors seulement leur perse politique), ne permettaient pas que leur « forme principale d'activité » soit, par exemple, la direction des luttes concrètes de la jeunesse scolarisée ou de certains secteurs de la classe ouvrière.
Le brusque surgissement du mouvement spontané des masses a radicalement bouleversé cette situation. Le champ d'intervention des marxistes révolutionnaires s'est considérablement élargi. Non seulement les masses (et notamment les masses ouvrières) devenaient beaucoup plus réceptives à la propagande révolutionnaire, mais encore, elles s'avéraient disponibles pour l'action. Définir une stratégie et une tactique pour le mouvement de masse,
conquérir la direction politique de la jeunesse scolarisée, s'imlanter sérieusement dans la classe ouvrière, diriger et organiser Les luttes, telles devinrent les tâches de l'heure.
À ces tâches notre activité antérieure nous avait mal préparés. Nous savions propager les idées révolutionnaires, donner des explications, combattre les idéologies adverses. Nous savions tenir la rue, organiser des manifestations, résister à la police. Nous comprenions l'importance de l'épreuve de force engagée et la portée d'une défaite gouvernementale, Mais nous étions incapables de structurer sérieusement le mouvement, de définir et d'imposer les mots d'ordre et les formes de luttes justes, d'exploiter pleinement les potentialités révolutionnaires que recélait la situation. :
L'impréparation, tel est bien notre malheur à tous, le malheur de tous les marxistes révolutionnaires français.
La contradiction fondamentale de notre mouvement.
La situation présente de notre courant se caractérise par l'inadéquation entre les tâches nouvelles qui nous incombent et notre capacité organisationnelle à les assumer. L'essor des luttes de classe nous a assigné un rôle que nous ne sommes pas en mesure de tenir pleinement. S'il est vrai que de tout temps notre organisation a vécu en-dessous de ses possibilités, mais audessus de ses moyens, cette distorsion a pris depuis mai l'allure d'un véritable écartèlement.
Nous avons des possibilités d'implantation énormes en secteur ouvrier, mais les militants capables de mener à bien ce travail se comptent (provisoirement) sur les doigts de quelques mains. Nous avons la possibilité de diriger les luttes de la jeunesse scolarisée, de structurer le mouvement de masse (C.AL, CA.) et à travers lui, d'organiser en profondeur le milieu. Mais nos cercles étudiants et lycéens ne fonctionnent pas encore comme des « organisateurs collectifs ».
Nous manquons de forces pour assumer nos tâches nouvelles, mais en même temps, en raison de la faiblesse de l'encadrement à tous les niveaux, il y a une quantité immense de forces militantes inemployées.
Ce phénomène, particulièrement irritant, est une manifestation tout à fait classique de la contradiction fondamentale énoncée plus haut. Il est le corrollaire du « retard » et de « l’impréparation ». Il y a des forces militantes en masse mais il manque de militants qualifiés pour les mettre en œuvre.
« L'état critique, l'état transitoire de notre mouvement sous ce rapport, écrivait Lénine en 1903, peut être formulé ainsi : nous manquons d'hommes alors qu'il y a des hommes en masse. Nous manqguons d'hommes parce qu'il n'y a pas de dirigeants, de chefs politiques, par de talents capables d'organiser un travail à la fois large et coordonné, harmonieux, permettant d'utiliser toutes les forces, mêmes les plus insignifiantes. »
Que faire ? (p. 186).
« Etat transitoire» et mutations qualitatives.
Comme l'attestent les citations placées en exergue, « l'inadéquation » des organisations révolutionnaires aux tâches nouvelles
surgies de l'essor des luttes de classe, ne constitue nulllement un phénomène exceptionnel ou honteux. Elle représente au contraire une situation naturelle et inévitable dans la croissance d'une organisation révolutionnaire. Car cette croissance ne se fait pas linéairement par un processus ininterrompu et harmonieux d’assimilation de forces neuves. La croissance d'une organisation révolutionnaire se fait « par bonds ». Elle est ponctuée par une série de mutations qualitatives, mises à l’ordre du jour par l'évolution objective des luttes de classes.
Historiquement, les groupes marxistes-révolutionnaires ont d'abord été des « cénacles restreints » d'intellectuels et d'ouvriers révolutionnaires dont l'activité principale se limitait à la propagande et à l'agitation. Leur audience était faible, leur capacité de mobilisation réduite, leur puissance organisationnelle quasinulle. Tant que stagnait la lutte des classes, ces groupes n'ont pu dépasser cette situation. Mais la lutte des classes ne stagne pas indéfiniment en régime capitaliste, L'accumulation des contradictions devient périodiquement explosive et suscite une nouvelle montée ouvrière. Dans le cadre de ce nouvel essor des luttes, l'évolution du raport des forces entre les classes atteint à un certain stade un seuil qualitatif, où se condence une situation politique nouvelle marquée par la crise latente du système. Cette situation objective nouvelle ouvre aux organisations révolutionnaires un champ d'intervention pratiquement infini et leur impose des tâches inédites, sans commune mesure avec leur activité passée.
Ce sont ces mutations objectives survenues dans la situation politique qui posent à l'organisation le problème de sa propre mutation subjective.
Le rôle nouveau qui lui est assigné, les fonctions nouvelles qui lui incombent, elle doit les assumer si elle ne veut pas périr et elle ne peut les assumer pleinement qu'en se transformant qualitativement de petit cénacle de propagandistes en groupe politique centralisé organisant des secteurs entiers de la lutte des classes.
La croissance de l’organisation révolutionnaire comporte plusieurs mutations de ce typ2 : du « groupuscule » propagandiste au groupe politique implanté; du groupe politique implanté au parti ouvrier d'avant-garde, influençant les secteurs avancés de la classe, du parti ouvrier minoritaire au parti ouvrier « hégémonique», ayant conquis la direction effective des luttes de classe.
Mais ces mutations organisationnelles ne s'opèrent pas subitement et sans douleur. Elles s'effectuent difficilement au cours de périodes qui peuvent couvrir « plusieurs années ». Ces périodes de transition d'un type organisationnel à un autre constituent des phases critiques dans le développement de l'organisation révolutionnaire. Car ce qui caractérise cet « état transitoire » c'est précisément la contradiction fondamentale que nous avons relevé sous le terme « d'Inadéquation», c'est-à-dire la non-correspondance entre les fonctions nouvelles assignées à l’organisation et ses capacités subjectives à les remplir.
C'est précisément cette contradiction qui définit la phase de transition d'un type organisationnel à un autre. Au cours de cette période l'organisation s'efforce de tenir son nouveau rôle. Elle cherche à surmonter son inadéquation. Elle cherche à ré-
tablir, à un niveau supérieur, la correspondance entre ses tâches nouvelles et ses capacités subjectives, et elle ne peut y parvenir qu'au prix d’un profond remaniement intérieur, d'une mutation qualitative. Si ses efforts sont couronnés de succès, elle franchit un pas décisif dans le processus de construction du Parti Révolutionnaire. Si elle échoue, elle régresse à l'état de secte.
Période de mutation et tendances politiques.
En raison même de son caractère « transitoire » et « critique », la phase de mutation constitue une période particulièrement propice au développement des tendances dans l'organisation. Durant cette « crise de croissance », celle-ci est particulièrement sensible aux pressions externes. Mais surtout, des tendances se constituent inévitablement, qui expriment chacune une attitude spécifique par rapport à la contradiction fondamentale qui caractérise l'organisation. Une tendance, représentant le passé de l'organisation, s'avère incapable de saisir les tâches de la nouvelle période et tire de toutes ses forces l'organisation en arrière. Une autre tendance, représentant l'avenir de l'organisation, comprend la signification profonde de la mutation en cours et s’en fait l'agent conscient et actif. Ces deux tendances cherchent à surmonter, chacune dans un sens diamétralement opposé, la contradiction fondamentale qui déchire l'organisation. Entre ces deux tendances surgit inévitablement un courant indécis qui peut basculer à terme, dans l'un ou l’autre sens.
Les contradictions internes sont la force motrice de tout développement historique. Mais les contradictions internes n'agissen pas « directement ». Elles agissent par la médiation d'« agents actifs ».
Dans le cas de l’organisation révolutionnaire en période de mutation, ces « agents actifs » du développement historique sont les tendances. L'avenir de l'organisation est l'enjeu de leur combat.
Parlant de la social-démocratie russe de 1902, Lénine affirme :
« L'impréparation de la plupart des révolutionnaires étant un phénomène parfaitement naturel, elle ne pouvait susciter aucune appréhension particulière. Du moment que la définition des tâches était correcte, et que l'on avait assez d'énergie pour essayer à nouveau de les accomplir, les insuccès momentanés n'étaient que demi-mal, L'expérience révolutionnaire et l'habileté organisatrice s'acquièrent. Il suffit de vouloir développer en soi les qualités nécessaires ! Il suffit de prendre conscience de ses défauts, ce qui, en matière d'activité révolutionnaire, est déjà se corriger plus qu'à moitié... »
Que faire ? (p. 88).
Mais Lénine ajoute aussitôt :
«le demi-mal devint un mal véritable quand cette conscience commença à s'obscurcir… quand apparurent des gens prêts à ériger les défauts en vertus et qui tentèrent même de justifier théoriquement Jeur culte servile du spontané.»
Que faire ? (p. 88).
II. — D'OU VIENNENT LES DIVERGENCES ?
Trois tendances existent aujourd'hui dans l'organisation. Comme chacun sait, le nœud des désaccords qui opposent ces trois tendances réside dans des divergences de conception concernant la dialectique des rapports entre mouvement des masses et Organisation d'avant-garde. Il ne s’agit pas, comme il pourrait paraître à première vue, d'une simple « question doctrinale» sans incidences pratiques. La plupart des désaccords pratiques (travail ouvrier, ligne étudiante) qui ont surgi à un moment ou à un autre dans l'organisation, renvoient à ce problème fondamental. Il en est de même pour les divergences portant sur la conception du processus de construction du parti révolutionnaire.
Pourquoi le problème des relations masses-avant-garde est-il devenu un problème central ?
Si la question des rapports avant-garde - mouvements de masse constitue aujourd’hui le point nodal des débats ce n'est évidemment pas par hasard. Cette question se pose maintenant avec acuité précisément en raison des modifications intervenues dans la situation objective des luttes de classes.
Jusqu'en 1968, la question des relations entre mouvement de masse et organisation d'avant-garde se posait en termes simples, en raison de l'inexistence d'un mouvement spontané des masses de quelque ampleur, Face à l'apathie apparente des masses étudiantes et ouvrières, face à da domination incontestée de l'idéologie et des appareils réformistes, la perspective du regroupement des militants d'avant-garde sur la base de l’acquis théorique du marxisme révolutionnaire en vue de promouvoir les luttes s'imposait comme une nécessité d'évidence. Les militants d'avantgarde se retrouvaient au sein des groupuscules dont l'activité et l'influence ont connu un essor sans précédent.
La Révolution de mai a profondément bouleversé les données du problème : le surgissement des masses sur la scène politique n'a pas simplement entraîné une modification sensible du rapport de force entre les classes au profit du prolétariat. Il a également provoqué une modification sensible du rapport des forces politiques au sein du mouvement ouvrier. Une nouvelle configuration des forces s’est cristallisée sur l'extrême-gauche, marquée par la polarisation sur la gauche du P.C.F. et des appareils traditionnels, d’un fort courant révolutionnaire s'appuyant sur une large frange de la jeunesse ouvrière et scolarisée.
En mai, des dizaines de milliers de jeunes sont venus — plus ou moins confusément — à la politique révolutionnaire. Au grand désespoir du P.C.F. le « gauchisme» est devenu un phénomène de masse. Un courant révolutionnaire de masse, fort de milliers de militants s'est constitué en France (comme en Italie, en Espagne, etc.).
Tous les militants ont été frappés par l'ampleur et la maturité politique de ce mouvement spontané des masses. Ils ont été d'autant plus frappés, qu'ils éprouvaient alors amèrement les limites de leur propre organisation, incapable d'assumer pleinement, par sa pratique de masse, le rôle dirigeant qui devait en principe lui revenir. L
Le problème des relations masses-avant-garde est devenu alors un problème central, parce que venaient de s’instaurer dans
les faits de nouveaux rapports entre l'avant-garde et le mouvement de masse, nouveaux rapports qui faisaient problème. Les rapports masses -avant-garde n'étaient plus des rapports entre une masse atomisée, amorphe, inactive et une avant-garde porteuse de la tradition théorique du marxisme révolutionnaire.
Les rapports masses-avant-garde étaient des rapports entre des masses mobilisées, conscientes, actives et une avant-garde faible et impréparée, manifestement dépassée par les événements, étourdie et euphorique devant la brusque réalisation de ses rêves, mais incapable d'occuper le rôle dirigeant que lui assignait la situation.
Que ces nouveaux rapports entre les groupes d'avant-garde et le mouvement de masse aient posé problème, cela se conçoit aisément. Le divorce entre le « droit » et le « fait», entre la théorie et la pratique, entre l'imagerie courante et la réalité quotidienne était patent : La vitalité du mouvement de masse, son activisme frénétique, imposaient aux militants une présence de tous les moments et engendraient « spontanément » une forte tendance à la dilution de fait dans le mouvement. Les organisations d'avant-garde intégrées dans le mouvement ne pouvaient plus fonctionner comme précédemment, ne savaient pas comment fonctionner en tant qu'organisations intégrées dans le mouvement, et de fait ne fonctionnaient pas ou mal. Si pendant les dix jours qui enclenchèrent l'épreuve de force (3-13 mai 1968) l'ex-J.CR. par exemple joua un rôle décisif et réellement dirigeant à la fête des manifestations étudiantes, à partir de la généralisation de la grève (15-17 mai) elle fut manifestement « larguée » et se laissa porter par le mouvement plus qu'elle n'en prit la tête.
Mais les tendances à la dilution dans le mouvement de masse ne sont pas les seules à brouiller la démarcation léniniste entre organisation d'avant-garde et mouvement de masse.
« Plus large et plus ample devient l'essor spontané des masses ouvrières, et plus celles-ci mettent en avant non seulement d'agitateurs de talent, mais d'organisateurs, de propagandistes de talent, et de « praticiens », au meilleur sens du mot» écrit Lénine (Que faire ?, p. 191), à propos de la montée du mouvement ouvrier en Russie.
Le mouvement de masse français a également mis en avant des agitateurs, des propagandistes, des organisateurs et des praticiens de talent, militants récemment venus (ou revenus) à la politique et non organisés au sein des groupuscules. Dans le consensus général consécutif à mai, il apparaissait finalement fort peu de différence entre les militants marxistes révolutionnaires organisés et ces animateurs naturels du mouvement de masse, (D'autant moins que les groupes d'avant-garde s'étaient considérablement gonflés, la promotion de mai constitue souvent près des deux tiers de leurs effectifs.)
Les lignes de démarcation entre l'organisation d'avant-garde et de mouvement de masse apparaissaient de plus en plus floues. Les thèses marxistes-léninistes sur l'organisation paraissaient de plus en plus formelles (d'autant plus qu'elles n'ont jamais été auparavant réellement étudiées et assimilées, en raison de leur « évidence », dans la situation de « calme-plat »).
Dans ces conditions, il est parfaitement normal que le problème.des relations entre masses et avant-garde, c'est-à-dire le problème des voies et des moyens de la construction du Parti (problème qui renvoie à une certaine conception de la lutte de
classe du prolétariat dans la formation sociale capitaliste) devienne le problème central de notre courant et du mouvement tout entier.
C'est pourquoi en septembre 1968, le Secrétariat de Rédaction unanime décidait de lancer une campagne politique sur le thème : « De quelle organisation avons-nous besoin ?», campagne d'illustration et de défense des principes léninistes d'organisation, visant à éduquer le mouvement et à définir les modalités d'édification du Parti Révolutionnaire en France.
Cette campagne de propagande et d'explication politique était destinée à provoquer F clivage dans le mouvement de masse avec les éléments influencés par l'idéologie anarcho-spontanéiste. Mais le débat sur l'organisation, pour les raisons indiquées plus haut, ne s'est pas simplement révélé être un excellent discriminant politique pour le mouvement de masse. Il a joué le rôle de discriminant politique y compris au sein de notre propre courant.
La configuration des tendances.
La nécessité de réinterpréter et de redéfinir la nature des rapports entre masses et avant-garde, à la lumière de l'expérience de mai s'est imposée précisément sous la pression des nouveaux rapports entre le mouvement de masse et les organisations d'avant-garde surgis de la situation pré-révolutionnaire et caractérisés, comme nous l'avons vu plus haut, par l'étiolement des démarcations antérieures, l'osmose réciproque et la confusion des fonctions. Les militants ont été amenés à réfléchir sur le sens de la distinction léniniste, organisation d’avant-garde-mouvement de masse à partir d'une expérience quotidienne où s'affirmait dans les faits la non pertinence de cette distinction. Nous avons expliqué pourquoi pratiquement cette distinction était réellement non pertinente : Il ne s'agit pas pour nous d'une infirmation théorique, mais d'une infirmation de fait : les organisations d'avant-garde placées brusquement devant des tâches fondamentalement nouvelles n'avaient pas les moyens de les assumer. Le mouvement spontané des masses s'est développé et a progressé plus vite qu'elles. c'est ce retard, ce décalage, cette distorsion, cette inadéquation qui rendaient pratiquement la distinction léniniste non pertinente. Mais pour comprendre cela, il faut être déjà un militant marxiste-révolutionnaire éduqué. Dans les rangs des grou: liés au mouvement et se réclamant du marxisme-léninisme, À tentation était grande de formaliser le vécu, de théoriser l'état de fait, c'est-à-dire la vitalité du mouvement de masse comparée aux carences des « groupuscules ».
Cette tentation était d'autant plus forte que le groupe en question s'était plus mal comporté en mai et disposait d'une « base » politiquement inculte.
Elle l’emporta dans l'U.J.C. ml qui vola en éclats en une vaste nébuleuse à tendances anarchisantes.
Les conditions objectives que suscitaient les débats devaient également déterminer les points de clivages : Au sein du mouvement de masse le champ de la lutte idéologique serait structuré par l'opposition entre les éléments spontanéistes (Maoistes anarchisants, anarchistes, idéologues divers) et les militants révolutionnaires (rouges et quelques autres). Les uns théoriseraient la situation de fait, jetant par-dessus bord la théorie
marxiste-léniniste et se fondant dans le mouvement de masse, porté au pinacle. Les autres s'efforceraient de dépasser la situation de fait, à l'aide de la théorie marxiste-léniniste, en rattrapant leur « retard», en comblant leur « impréparation », en construisant une organisation d'avant-garde à la hauteur du mouvement de masse né de mai. Entre ces deux pôles antagonistes surgiraient l'infinie gamme des courants intermédiaires.
Ce combat, nous l'avons prévu, voulu, et engagé. Ce que nous n'avons pas prévu c'est que la même configuration du débat politique se reproduirait au sein de notre propre mouvement et organiserait simultanément notre discussion intérieure :
Une tendance liquidatrice, alignée sur les positions du Maospontanéisme s'est rapidement constituée sur la droite. Sur la gauche, la tendance majoritaire s'efforce de mener à bien la mutation qualitative de l'organisation, dans la. perspective d'édification d'un parti révolutionnaire de type léniniste.
Au centre, une tendance indécise, hésitante, intermédiaire, oscillante, s'est constituée derrière les camarades Rivière et Creach, faisant feu de tout bois, dans un vaste rassemblement hétéroclite de tous les « mécontents ».
III. — CRITIQUE DU « MAO-SPONTANEISME »
Les thèses de base du Mao-spontanéisme se trouvent consignées dans la brochure Après mai, les plans de la bourgeoisie et le mouvement révolutionnaire (Editions Maspero). Cette brochure a été rédigée par des ex-militants de J’UJ.C. ml, théorisant les mésaventures de leur organisation. Ces camarades se situent formellement dans le cadre de la problématique léniniste. C'est ce qui les différencie fondamentalement des anarchistes de tous poils. Ils admettent parfaitement la validité des thèses léninistes, pour une époque historique donnée. C'est en s'appuyant sur la théorie léniniste elle-même qu'ils entendent démontrer qu'elle se trouve aujourd'hui historiquement dépassée.
La thèse fondamentale du Mao-spontanéisme.
La théorie léniniste de l’organisation se fonde en effet sur une analyse précise des conditions générales dans lesquelles le prolétariat lutte pour la conquête du pouvoir. Reprenant les thèses classiques de Marx, Lénine souligne la spécificité de la lutte de classe du prolétariat. Cette lutte de classe « moderne » se différencie de toutes les luttes de classes passées en ceci qu’elle ne dresse pas l’une contre l’autre des minorités diversement privilégiées, mais « la masse du peuple » — la classe ouvrière et ses alliés — contre la bourgeoisie.
La lutte de classe « moderne » oppose une classe absolument dominante — la bourgeoisie — détentrice du pouvoir économique (le capital), du pouvoir politique (l'Etat), du pouvoir idéologique (la science, la culture, « l'information », etc.), à une classe absolument dominée (économiquement, politiquement, idéologiquement) — le prolétariat.
Lénine insiste tout particulièrement sur l'importance de la domination idéologique, comme facteur de stabilisation de l'hégémonie bourgeoise. La domination de l'idéologie bourgeoise ne se manifeste pas uniquement dans l'acceptation ou la résignation
des travailleurs devant l'ordre établi. Elle se manifeste y compris dans leur résistance spontanée à l'exploitation et à l'oppression capitaliste. La marque de la domination idéologique bourgeoise sur les mouvements de révolte des prolétaires réside en ce que ces mouvements se situent d'emblée dans la logique du système, sur le terrain du capitalisme : mouvements pour les salaires, la durée du travail, la sécurité de l'emploi, etc. ils cherchent avant tout à vendre le plus chèrement possible la force de travail de l'ouvrier. Leur logique spontanée est une logique d'aménagement du système, non une logique révolutionnaire.
La théorie léniniste de l'organisation est directement déterminée par cet aspect de la question. Lénine pose le problème de l'organisation du prolétariat en termes d'organisation d'une classe idéologiquement dominée,
L'innovation des Mao-spontanéistes se situe précisément à ce niveau crucial : Il y aurait une différence radicale entre l'impact de l'idéologie bourgeoise hier (du vivant de Lénine) et aujourd'hui (du vivant de Mao).
Leur thèse fondamentale peut se résumer comme suit :
La théorie léniniste du parti était pleinement valable à l'époque où vivait Lénine (« époque de la Révolution russe»). Alors la bourgeoisie régnait sans partage sur toute l'étendue du globe. L'idéologie dominante était son idéologie, c'est-à-dire l'idéologie de sa domination. Le prolétariat était inculte et asservi. La conscience socialiste devait lui être portée du dehors. Un parti dur et centralisé de révolutionnaires professionnels était non seulement utile mais nécessaire. Mais voilà, les temps ont changé... La révolution — vieille taupe ! — a creusé son bonhomme de chemin. À notre époque (« époque de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne »), le vent d’Est l'emporte définitivement sur le vent d'Ouest. Le capitalisme va de défaites en défaites, la Révolution vole de victoires en victoires. En Chine, elle transforme l'homme en ce qu'il a de plus profond. L'idéologie bourgeoise atteint le fond de sa crise. Elle a perdu son pouvoir mystifiant. Aujourd'hui « la bourgeoisie ne possède plus l'idéologie. bien que la bourgeoisie soit toujours au pouvoir dans les métropoles impérialistes, les idées bourgeoises ont perdu la bataille L'impérialisme est un tigre en papier, les réactionnaires sont des tigres en papier, les autorités (politiques, idéologiques, académiques, morales, militaires, policières) sont des tigres en papier : voilà ce que les masses des citadelles impérialistes et des pays opprimés comprennent de mieux en mieux et de plus en plus vite.» (Après mai, p. 27).
L'idéologie bourgeoise ayant fait banqueroute, elle ne fonctionne plus comme idéologie dominante. Le Marxisme au contraire, est devenu une immense force matérielle. C'est lui qui inspire immédiatement le mouvement spontané des masses. Ce mouvement, incarné aujourd’hui par les CA. étudiants et ouvriers (!) constitue l'embryon du parti révolutionnaire de type nouveau. Car c'est bien un nouveau type de parti révolutionnaire qu'il convient d'édifier :
«-Le parti d'avant-garde ne peut être exactement conçu comme du temps de Lénine... » (la solution objective n'impose plus) « l'exportation du marxisme de l'extérieur ». « Les masses n'ont plus besoin d'une exportation des idées révolutionnaires, elles se les sont appropriées. Dès lors, le parti d'avant-garde ne peut plus avoir la même fonction ni la même nature que le parti bolchévik.
Ni principalement organisateur collectif, ni même idéologue collectif, substitut à une mobilisation radicale des masses, mais quartier général de l'idéologie prolétarienne.. » (Après mai, p. 21).
Les courants révolutionnaires antérieurement constitués doivent se fondre dans le mouvement des C.A., se décomposer en son sein, afin de recomposer, au travers d'une pratique de masse, une organisation qualitativement supérieure’.
C'est sur la base de cette orientation que la tendance liauidatrice a entamé sa campagne pour la dissolution de fait de l'organisation dans le mouvement des C.A. Par une politique systématique d'indisciplines spectaculaires, les liquidateurs cherchaient à faire passer dans les mœurs la dissolution organisationnelle avant de la faire passer dans le droit. On sait qu'un terme, tardif mais radical, a été mis à leurs agissements.
Critique du Mao-spontanéisme : Qu'est-ce qu'une classe idéologiquement dominante ?
Que vaut la thèse de Mao-spontanéiste ? Est-il vrai que la bourgeoisie n'a plus d'idéologie ? Est-il vrai que les « masses » s'approprient spontanément le marxisme révolutionnaire ?
Le raisonnement des Mao-spontanéistes repose sur une série d’escamotages. De la crise bien réelle (et pas très nouvelle), de l'idéologie bourgeoise on conclut à sa quasi-disparition. Il s’agit là, pour le moins, d'une conclusion abusive. Où donc ces camarades ontils appris qu'une idéologie en crise ne pouvait pas fonctionner comme idéologie dominante ? Constater la crise de l'idéologie bourgeoise, c'est constater que les valeurs, les repré- ’sentations, les croyances qui se manifestent et justifient la domination de la bourgeoisie, ont perdu beaucoup de leur cohérence et de leur crédibilité. Il en résulte qu'elles sont constamment
1. Le texte publié dans le B.D.R. n° 9 sous le titre : une condition fondamentale de la victoire des bolchéviks, se fait l'écho fidèle, quoi que prudent, de cette orientation. En tous les cas, la thèse fondamentale du Mao-spontanéisme s’y trouve intégralement énoncée : témoins, ces deux citations.
« Dans la Russie tsariste, l'idéologie bourgeoise régnait sur la conscience des masses ; d'où Lénine avait raison d'affirmer que « spontanément la classe ouvrière n'est pas révolutionnaire mais trade-unioniste» et de prôner une organisation centralisée de révolutionnaires professionnels. Mais c'est «le pouvoir de l'Idéologie bourgeoise, tout puissant dans la Russie tsariste de la fin du xix° siècle qui est en fin de compte selon Lénine l'explication ultime de la « spontanéité » trade-unioniste de la classe ouvrière russe. Ce pouvoir aujourd'hui est battu en brèche. En France, la bourgeoisie est menacée dans le lieu même où elle produit son idéologie, à l'Université. En rongeant le cœur de l'idéologie bourgeoise, la maladie gauchiste qui s'est emparée de l'Université prive progressivement Je capital de son arme essentielle : la résignation des masses populaires face au savoir ».….
« Les moyens de construction du parti révolutionnaire ont changé... La construction d'une avant-garde révolutionnaire (c'est-à-dire à base essentiellement ouvrière) passe par la rencontre entre le mouvement de masse-révolutionnaire à l'Université et la masse des travailleurs éveillés par mai, par l'intermédiaire des structures révolutionnaires déjà implantées sur les entreprises (C.A. d'Entreprises)» B.D.R. n° 9 (3° tendance).
et de toute part remises en cause, rejetées, modifiées. L'idéologie bourgeoise ne forme plus un système majestueux, stable et cohérent. Elle ne remplit pas sa fonction sociale comme aux premiers jours de la III° République. Elle est l'idéologie d'une classe en crise et en déclin.
Mais cette idéologie incertaine d'elle-même, demeure l’idéologie dominante. Nous n'en prendrons pour preuve que le fait bien connu que toutes les idéologies contestatrices ou critiques, se situent en dernière analyse sur son terrain. Même «en crise », l'idéologie bourgeoise imprègne jusqu'aux attitudes de refus de l'idéologie bourgeoise. L'assaut porté de toute part à l'idéologie bourgeoise se fait dans la plupart des cas lui-même d’un point de vue bourgeois. Le foisonnement des remises en causes idéologiques, dans la mesure où il relève lui-même de l'idéologie, ne constitue finalement que la forme de domination que prend l'idéologie bourgeoise en crise. Et pour être moins « présentable », cette forme de domination n'en est pas moins efficace.
Si au lieu de se contenter de proclamations les Mao-spontanéistes s’efforçaient d'éprouver leur thèse au critérium de la pratique, s'ils confrontaient leur « théorie » à la réalité sociale concrète, il est clair qu'ils auraient beaucoup de mal à l'étayer.
L'idéologie bourgeoise ne dominet<lle plus en France ? Les succès gaullistes aux élections législatives de juin 68 exprimaientils la prégnance idéologique du marxisme révolutionnaire ? Le réformisme — cette idéologie bourgeoise à usage du prolétariat — ne domine-t-il plus les secteurs décisifs de la classe ouvrière ? Comment se fait-il alors que les travailleurs se soient laissés si facilement berner par les bureaucrates ouvriers en mai-juin derniers ? Comment se fait-il qu'ils n'aient pas trouvé spontanément les voies de la victoire ? L'anarcho-spontanéisme, cette forme de révolte « naturelle» des petits bourgeois individualistes, ne domine--il pas le mouvement étudiant ? Comment expliquer alors les difficultés que celui-ci éprouve à s'organiser et à agir comme réelle force politique ?
Pour les marxistes, une classe est idéologiquement dominante lorsqu'elle parvient à imposer ses perspectives et ses objectifs propres, fondés sur ses intérêts de classe, comme obiectifs et perspectives du corps social tout entier. Peut-on dire aujourd’hui, que dans les pays capitalistes avancés, la classe ouvrière occupe la place de classe idéologiquement dominante ? Bien évidemment non. Véhiculée par les grandes formations ouvrières, l'idéologie bourgeoise imprègne la masse des travailleurs, et demeure un garant essentiel de l'ordre établi.
La thèse fondamentale des Mao-spontanéistes peut se ramener finalement à la proposition suivante : la classe ouvrière peut devenir une classe idéologiquement dominante avant de s'être emparée du pouvoir dans les principaux centres impérialistes. Cette thèse est radicalement fausse, Elle dénote une incompréhension totale de la nature et des mécanismes de la domination idéologique bourgeoise.
Pour Marx et Lénine, au contraire, le prolétariat ne saurait devenir idéologiquement dominant avant la conquête du pouvoir. C'est précisément la conquête du pouvoir qui constitue la condition de sa domination idéologique. En cela, la classe ouvrière diffère de la bourgeoisie. Celle-ci a conquis l’hégémonie idéologique SE xvur siècle français) avant de s'être emparée du pouvoir
"Etat.
Le fondement de cette différence est bien connu : il réside en ce que le mode de production capitaliste s'est développé au sein même de la société féodale, coexistant avec les modes de production antérieurs avant de s'imposer comme mode de production dominant. Ce développement du mode de production capitaliste a fourni la base de la puissance économique et sociale de la bourgeoisie au sein de la société féodale. Portée par l'essor de la production marchande, la bourgeoisie a acquis une autonomie sociale considérable ; une véritable société bourgeoise s'est constituée dans la société globale : la municipalité, organisée et dirigée par les bourgeois et jouissant de multiples franchises.
Ce n’est pas la conscience qui détermine les conditions d'existence sociale, mais les conditions d'existence sociales qui déterminent la conscience.
L'autonomie de fait (par rapport au monde féodal et à ses rapports sociaux) à laquelle accède la bourgeoisie au sein de la société féodale, permet et explique son autonomatisation idéologique (Protestantisme du xVI'; Philosophie des Lumières au xvirr). Sa puissance économique et sociale, lorsque le mode de production capitaliste devient dominant, entraîne son hégémonie idéologique. C'est parce que le développement du mode de
roduction capitaliste au sein de la société féodale permet à la Dnirgeoisie de s'organiser socialement elle-même, autrement que cette société ne l'organise, qu'elle est capable d'élaborer une idéologie autonome et de l'imposer finalement aux couches sociales les plus larges.
Ë n'en va nullement de même pour le prolétariat. Le mode de production socialiste ne se développe pas dans le cadre de la société bourgeoise mais sur ses ruines. Le développement du mode de production socialiste implique précisément l'expropriation du capital et la conquête du pouvoir. Tant que la domination politique et économique de la bourgeoisie se perpétue, sa domination idéologique demeure. Car le prolétariat est organisé dans le cadre des rapports de production bourgeois. Et ce qui définit la condition ouvrière dans le cadre de ces rapports, c'est sa position de subordination absolue, sa situation de marchandise. La bourgeoisie forme, éduque exploite, rétribue, organise les travailleurs en fonction de ses intérêts de classe régis par la course au profit maximum. Le mode de production capitaliste détermine jusqu'en leurs détails les conditions d'existence des travailleurs.
Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que la conscience spontanée des travailleurs soit dominée par l'idéologie bourgeoise.
L'idéologie prolétarienne révolutionnaire ne peut s'imposer durablement à la masse des ouvriers que lorsque le prolétariat ayant acquis le pouvoir, se trouvent instaurés de nouveaux rapports sociaux fondés sur l'organisation du prolétariat en classe dominante, gérant les usines et la production tout entière.
Mais même dans une société en transition vers le socialisme, l'idéologie bourgeoise conserve de puissantes bases objectives (survie des catégories marchandes, normes bourgeoises de distribution maintenues en raison de la pénurie, etc.) qui fondent ses continuelles résurgences.
Si la destruction du capitalisme en U.R.SS., puis en Chine ont porté des coups très durs à la bourgeoisie internationale, elles n'ont pas détruit les bases objectives de sa domination idéologique qui s'enracine dans les rapports sociaux. Seule une victoire révolutionnaire du prolétariat des principaux pays capitalistes
avancés pourrait ériger l'idéologie prolétarienne en idéologie dominante. Mais le laps de temps qui séparerait une telle victoire de l'extension mondiale de la révolution serait probablement trop court pour laisser aux sociologues le loisir d'étudier l’hégémonie idéologique du prolétariat soumis encore au joug de l'oppression bourgeoise.
Abdication devant la spontanéité bourgeoise du mouvement étudiant.
Tout essor impétueux du mouvement de masse engendre des adorateurs zélés qui l'érigent en fétiche et s'ébahissent devant les richesses de sa « spontanéité ».
Polémiquant contre les spontanéistes engendrés par la montée des luttes ouvrières de 1896-1905, Lénine écrivait en 1902 :
« Que le mouvement de masse soit un phénomène très important, cela est hors de discussion. Mais toute la question est de savoir comment comprendre la « détermination des tâches» par ce mouvement de masse. Elle peut être comprise de deux façons : ou bien l'on s'incline devant la spontanéité du mouvement, c'est-à-dire que l'on ramène le rôle de la social-démocratie à celui d'une simple servante du mouvement ouvrier comme tel... ou bien l'on admet que le mouvement de masse nous impose de nouvelles tâches théoriques, politiques et d'organisation. beaucoup plus compliquées que celles dont on pouvait se contenter avant l'apparition du mouvement de masse. Le Rabotcheïé Dielo' a toujours penché et penche pour la première interprétation; il n'a jamais parlé avec précision de nouvelles tâches, et il a toujours raisonné comme si ce « mouvement de masse» nous débarrassait de la nécessité de concevoir nettement et d'accomplir les tâches qu'il impose.» (Que faire? p. 101).
S'incliner devant le mouvement de masse spontané, se tenir à sa remorque, refuser dans les faits de l'organiser, de hausser son niveau de conscience en insufflant de larges débats politiques, glapir au bureaucratisme dès que se trouvent proposées des
erspectives politiques et organisationnelles claires, telle est la igne pratique du Mao-spontanéisme depuis novembre.
Le fatras idéologique dévidé dans la brochure Après mai n’est qu'une pitoyable tentative de fonder en théorie cette pratique déliquescente.
Et si s’incliner devant la spontanéité du mouvement ouvrier c'est faire le jeu de l'idéologie bourgeoise (Lénine), il en va de même, à plus forte raison, lorsqu'on s'incline devant la spontanéité du mouvement étudiant. Car si l'idéologie spontanée de la classe ouvrière est le trade-unionisme (réformisme), l'idéologie spontanée du mouvement étudiant est l’anarchisme petit bourgeois. Toute l'expérience du mouvement étudiant internationl l'atteste. Hippies, power-flowers, situationnistes, mother-foquers (littéralement : baisons maman !), anarcho-maoïstes, etc. tels sont les -courants idéologiques qui dominent le mouvement étudiant des pays capitalistes avancés.
Cette idéologie spontanée du mouvement étudiant, l'orien-
1. Organe de la tendance « économiste ».
tation politique et les formes organisationnelles qui y correspondent, nous devons les combattre fermement et non les encenser. Car elles maintiennent le mouvement sous la coupe de l'idéologie bourgeoise, elles le fourvoyent dans des impasses, elles constituent un obstacle fondamental sur la voie de son insertion politique réelle dans la lutte des classes.
Entre le révolutionnarisme petit bourgeois anarchisant et le marxisme révolutionnaire passe une ligne de classe. Nous n'avons que trop tardé à engager le combat.
IV. — CRITIQUE DU CENTRISME CREACHIEN
Il n'est pas question de reprendre ici les diverses critiques qui ont été portées aux positions des camarades Rivière et Creach.
Nous avons qualifié cette tendance de courant centriste et c'est précisément son centrisme qui lui permet de regrouper tant d'éléments politiquement divers. Sur le plan pratique, ce centrisme s'est manifesté à diverses reprises et notamment (pour dire le moins) par un manque de fermeté confinant à la complaisance, vis-à-vis des liquidateurs. Nous voulons mettre en évidence et réfuter ici, les fondements théoriques du centrisme creachien, tel qu'il s'exprime dans le texte n° 7, sur « la dialectique réelle des rapports masse -avant-garde ».
Il y a dans le texte 7, trois idées importantes qui forment système.
1. En premier lieu se trouve affirmée l'homogénéité des formes organisationnelles que se donne la classe ouvrière :
«Ces formes peuvent être très diverses, depuis le piquet de grève jusqu'au Parti révolutionnaire, en passant par les comités de grève, comités d'action d'entreprise, syndicat, etc.»
Cette homogénéité provient de ce que « foutes les formes d'organisation de la classe ouvrière expriment l'idéologie prolétarienne en tant que prise de conscience de l'oppression de classe et la spontanéité révolutionnaire en tant que révolte contre cette oppression. »
Ces formes d'organisation ne sont d'ailleurs nullement équivalentes ; elles admettent une gradation : « La multiplicité des ‘formes d'organisation correspond au niveau de conscience atteint par les divers éléments dela classe.»
2. En second lieu se trouve dénoncée la problématique traditionnelle des rapports masses-avant-garde. Ce qui caractérise cette problématique, c'est qu'elle pose au départ les deux termes comme séparés, puis envisage ensuite gravement le problème de leurs relations. D'un côté, il y aurait l'avant-garde, avec ses cadres, son organisation, ses « acquis» théoriques. De l'autre, il y aurait les masses et leur mouvement. Entre ces deux pôles se trouve un espace libre jonché d'obstacles que l'avant-garde doit franchir pour rejoindre les masses.
Cette façon de poser le problème introduirait une conception
formelle de la dialectique des rapports avant-garde - masse. Elle escamoterait la « relation spécifique » qui unit l'avant-garde aux masses.
3. En troisième lieu, se trouve définie « la dialectique réelle des rapports masses -avant-garde » et par la même occasion leur « relation spécifique ».
Cette « dialectique réelle» procède du refus de poser séparément les deux termes du rapport pour tenter ensuite de les unir.
« L'organisation d'avant-garde n'existe pas a priori… elle n'existe que par l'acte même de son insertion dans les masses.»
Une organisation d'avant-garde se définit par sa capacité d'élaboration stratégique et simultanément par sa capacité à faire faire aux masses l'exprience de la justesse de sa stratégie. Elle ne peut s'acquitter de ces fonctions (c'est-à-dire fonctionner comme organisation d'avant-garde) que si elle est insérée dans les masses. Une « avant-garde » non insérée dans les masses n'est pas une avant-garde maïs un « groupement idéologique ».
La nouvelle problématique proposée ne pose pas séparément l'avant-garde et les masses pour analyser ensuite leur interaction. Elle pense les deux termes dans leur imbrication originelle l'avant-garde est par définition insérée dans les masses. Elle constitue la forme d'organisation la plus élaborée et la plus complexe que le mouvement de masse ait produit : les masses
rtent l'avant-garde, lui permettent d'élaborer et de vérifier sa igne stratégique, l'avant-garde éduque les masses et oriente leur mouvement.
Une métaphysique des rapports avant-garde - masses.
Les critiques du texte 7 ont beaucoup insisté, à juste titre, sur le caractère métaphysique, a temporel, a historique des considérations générales qui s'y trouvent développées. Ce texte nous apprend que notre courant ne constitue pas une organisation d'avant-garde, mais un « groupement idéologique », parmi d’autres. Mais il ne nous dit pas comment nous pourrons passer de l'état de groupement idéologique (non inséré dans les masses) à l'état « d'organisation d'avant-garde ». En fait, ses auteurs sont strictement incapables de répondre à ce type de question en s'en tenant à la problématique énoncée. Car cette problématique ne permet pas de penser les problèmes de l'insertion. Pour elle, l'insertion dans les masses est toujours déjà donnée (comme résultat de l’auto-développement du mouvement de masse dans ses organisations autonomes ?). La problématique creachienne réalise ce tour de force : évacuer notre problème numéro 1 : le problème de notre implantation dans les masses, comme nonproblème.
En fait la théorie de « la dialectique des rapports réels entre masses et avant-garde » n'a pas pour but d'éclairer les problèmes actuels de notre organisation en vue de les résoudre. Sa fonction est toute interne : Elle permet de construire son symétrique : «la dialectique formelle» et son incarnation suprème « l'Entrisme », faute originelle et cause de tous nos maux.
Le caractère métaphysique du texte N° 7 ne provient pas seulement de la fonction idéologique que lui assignent ses auteurs
dans l'actuel débat de iendance : ramener à une cause unique la source de tous nos maux!.
Il provient également de la méthode mise en œuvre, qui, en dépit de l'usage fréquent fait de ce terme, n'a rien de dialectique. Que Creach le veuille ou non, son texte comporte une définition quasi-explicite de l'organisation d'avant-garde. Cette définition est de type « aristotélicien » (elle relève de la logique d'exclusioninclusion formalisée par l'honorable philosophe). Qu'est-ce qu'une définition aristotélicienne ? C'est une définition qui cherche à qualifier une réalité donnée par l'énumération des attributs qui la singularisent. Ainsi un renard est un animal muni de 4 pattes, d'une queue et qui aime croquer la volaille. Si vous êtes confrontés à un animal répondant à ces trois critères, n'hésitez plus, ce n'est ni un Joup ni un chat, c'est un renard.
Ce type de définition, extrêmement courant, implique une connaissance empirique préalable du genre qu'on cherche à définir, afin qu'on puisse dresser la liste de ses attributs.
À propos de l’organisation d'avant-garde, le camarade Creach procède de la même façon : il se fait une idée précise de ce que n'est pas une organisation d'avant-garde; elle n'est pas un groupement marginal, non inséré dans le mouvement de masse ; elle n'est pas non plus un mouvement activiste, dynamique, mais confus. Creach connaît un exemple d'organisation d'avant-garde selon son cœur : il s’agit de parti bolchévik à l'époque de sa pleine maturité (1917-1923), De sa connaissance empirique du parti bolchévik, Creach tire les critères qui lui permettent de construire la «catégorie» avant-garde : Le parti bolchévik de 1917 était inséré dans les masses ouvrières. Il entretenait avec elles un type de rapport qui évoque partiellement la description creachienne : le parti. était capable 1° d'élaborer une stratégie et une tactique révolutionnaire : 2° de faire faire aux masses l'expérience de la justesse de sa ligne. Voilà d'où viennent les critères creachiens ; voilà l'archetype de la fameuse « relation spécifique» qui unit l'avant-garde aux masses dans le cadre d'une dialectique réelle ».
Voilà pourquoi les thèses creachiennes revêtent ce caractère a historique et spéculatif, évacuant les vrais problèmes et conférant à nos difficultés une cause imaginaire.
Nous ne sombrerons pas, en ce qui nous concerne, dans la métaphysique. Nous n'essayerons pas de contsruire la « catégorie » avant-garde dans l'absolu. Ce serait justement s'interdire d'analvser la dialectique des rapports avant-garde - masse.
Car contrairement au renard, réalité physique toujours égale à elle-même, l'organisation d'avant-garde ne se laisse pas en- + fermer dans les définitions aristotéliciennes. L'organisation
1. Cf. : Cette fonction idéologique du texte 7, le camarade Créach la dévoile candidement en p. 15 :
« Nos erreurs, nos insuffisances se présentent en apparence de façon »extrémement diverses : déviations dans le travail ouvrier, le pro- »blème de la ligue, le statut actuel de notre oïganisation, le type »d'intervention que nous développons dans les divers secteurs, etc. »Si nous étions partis de ces divers problèmes, il nous aurait mété très difficile de dévoiler la logique commune qui les anime »tous (pardi!). Notre objectif essentiel était précisément de mon- »trer comment ces divers éléments s'insèrent dans le cadre d'une » problèmatique, celle de la dialectique formelle des rapports avant- » garde masse »… etc.
d'avant-garde ne surgit pas brusquement, toute armée, de ses « attributs» de la cuisse du mouvement ouvrier. Elle n’est pas une réalité statique, donnée une fois pour toutes. Son rapport aux masses n'est pas l'immuable « relation spécifique » définie par le texte creachien. L'organisation d'avant-garde se constitue s'implante et se développe au long d'un processus historique couvrant plusieurs décennies. Au cours de ce processus, elle subit plusieurs mutations qualitatives qui la transforment radicalement, elle, ses « attributs» et son rapport aux masses.
Problématique marxiste-léniniste et problématique opportuniste de l'organisation.
Avant de pousser plus loin nous devons revenir sur la première affirmation avancée par le texte de Rivière-Creach : Pour le texte n° 7, il y a homogénéité fondamentale entre toutes les formes d'organisation de la classe ouvrière, du piquet de grève au Parti Révolutionnaire, toutes ces formes d'organisation exprimant l'idéologie prolétarienne en tant que prise de conscience de l'oppression de classe et la spontanéité révolutionnaire en tant que révolte contre cette oppression. Au sein de cette homogénéité fondamentale, il y a bien entendu, diversité et même « différence de nature », la multiplicité des formes d'organisation correspondant aux divers niveaux de conscience atteints par les éléments de la classe.
Quiconque a, un tant soit peu, étudié les thèses léninistes sur l'organisation, identifie immédiatement dans ces affirmations du texte 7 le point de clivage classique, qui sépare en tout temps, les marxistes-léninistes des opportunistes en matière d'organisation.
Le fondement de la théorie léniniste de l’organisation réside dans l'opposition (non la distinction, l'opposition) entre mouvement PRAARER spontané et organisation marxiste-révolutionnaire. Tout Que faire ? est construit sur la base de cette opposition, dont les formes se trouvent développées de chapitre en chapitre. Cette opposition fondamentale transparaît dans chaque titre : tire du chapitre II : « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie». Titre du chapitre III « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate »: titre du chapitre IV : «Le dilettantisme artisanal des éconcmistes et l'organisation des révolutionnaires »..
Pour Lénine, il n'y a pas homogénéité fondamentale entre toutes les formes d'organisation de la classe, « du piquet de grève au Parti Révolutionnaire »; au contraire, il y a hétérogénéité, discontinuité, rupture, séparation, relations contradictoires, entre le mouvement de masse spontané (et les organisations qui l'expriment) d'une part, et l'organisation marxiste-révolutionnaire d'autre part,
Avant d'examiner le problème des relations masses -avantgarde, il faut élucider clairement le sens de cette opposition.
a) Qu'est-ce que le mouvement spontané des masses ? Le mouvement spontané de la classe ouvrière est le mouvement « naturel» de résistance que le prolétariat oppose à l'ex-
ploitation et à l'oppression capitaliste. Ce mouvement surgit « naturellement » des contradictions internes au système et se
développe à mesure qu'elles s'exacerbent. Il correspond à la prise de conscience par les travailleurs de l'antagonisme existant entre leurs intérêts de classe et les intérêts de la bourgeoisie. Il manifeste la volonté de lutte des ouvriers pour l'amélioration de leurs conditions d'existence. Il engendre les formes d'organisation de la classe pour la défense de ses intérêts : caisse de secours, mutuelles, syndicats, coopératives, cercles d'études. et même parti politique ouvrier autonome (réformiste). Il peut prendre (exceptionnellement) un tour révolutionnaire, « éclater en émeute», lorsque l'accumulation des contradictions du système se condense en une crise de fonctionnement aiguë.
Mais ordinairement, il se situe sur le terrain et dans la logique du système capitaliste, Comme chacun sait, l'asservissement idéologique du prolétariat se manifeste jusque dans sa résistance contre l'ordre existant : Le mouvement ouvrier spontané est l'union des travailleurs en vue de vendre le plus chèrement possible leur force de travail au capital. Il se situe dans une perspective d'aménagement du système, non dans une perspective révolutionnaire de destruction du capitalisme.
Son niveau de conscience, son orientation politique, ses formes d'organisations, manifestent à des degrés divers, l'emprise de l'idéologie bourgeoise. Le mouvement ouvrier spontané reste un mouvement ouvrier asservi. Ses fins propres demeurent subordonnées aux fins de la société bourgeoise.
Il ne dépasse (provisoirement) ces limites qu'au cours des
ériodes exceptionnelles — les périodes de crises révolutionnaires.
ais même alors, le mouvement révolutionnaire des masses dans la mesure où il reste spontané, demeure inconséquent, incertain, volatile, soumis « jusque dans l'émeute » à l'emprise de l'idéologie dominante.
b) Qu'est-ce que l'organisation marxiste-révolutionnare ?
L'organisation marxiste-révolutionnaire n'est pas une forme organisationnelle parmi d'autres, engendrée à un certain stade de développement du mouvement ouvrier de masse, au même titre que les syndicats ou les coopératives.
L'organisation marxiste-révolutionnaire est l'organisation de la classe pour la conquête révolutionnaire du pouvoir. Elle surgit et se développe parallèlement au mouvement de masse mais n'est nullement engendrée par lui. Son origine est différente, ses déterminations, son mode de développement, son mode d'existence sont différents,
La théorie marxiste-révolutionnaire, base de constitution de
- l'organisation, ne surgit pas du mouvement de masse. « Elle surgit d'une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier, comme le résultat naturel et inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. »
Lénine - Que faire ? p. 85).
Ces intellectuels révolutionnaires cherchent la jonction avec l'avant-garde de la classe ouvrière. Ils animent avec des ouvriers révolutionnaires des cercles locaux et de petits cénacles au sein desquels ils s'efforcent « de communiquer la conscience socialiste aux prolétaires intellectuellement les plus évolués, qui l'intro-
duisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat, là où les conditions le permettent.» (Lénine - Que faire ?).
Cette conscience marxiste révolutionnaire socialiste diffère radicalement de la conscience spontanée de la classe ouvrière en ce qu'elle se fonde sur une connaissance scientifique de la formation sociale capitaliste et des voies et des moyens de sa destruction. C'est une conscience libérée de la domination de l'idéologie bourgeoise dont elle connaît et dénonce les ressorts.
La politique marxiste-révolutionnaire n'est pas subordonnée à la logique du système capitaliste. Son but conscient ne se situe pas dans les limites du système, mais hors d'elles. Elle se fixe pour objectif non pas simplement la lutte pour l'amélioration de la condition ouvrière, mais aussi et surtout le développement au travers de ces luttes, de la conscience de classe politique du prolétariat, condition de sa préparation aux affrontements futurs.
L'organisation marxiste-révolutionnaire n'est pas l'organisation de défense élémentaire de la classe, mais l'organisation de la classe pour la conquête du pouvoir politique. Ses structures organisationnelles sont déterminées par la nature des affrontements qu'elle aura à subir : D'une part, elle doit se donner les moyens de préserver son autonomie idéologique contre la pénétration insidieuse de l'idéologie dominante.
D'autre part elle doit s'adapter à l'organisation de l'ennemi de classe, notamment à son degré de centralisation.
Il y a différence de nature entre organisation d'avant-garde et mouvement spontané des masses. Cette différence de nature ne réside pas simplement en ce que l’un est incapable d'élaboration stratégique alors que l'autre excelle dans cette activité. Leur différence de nature réside en ce que le mouvement ouvrier spontané se situe sur le terrain de l'ordre bourgeois et reste asservi à l'idéologie bourgeoise, alors que l'avant-garde marxisterévolutionnaire se situe sur le terrain de la révolution socialiste et constitue de ce fait la seule forme d'organisation de la classe « libérée »..
Comme nous le verrons plus loin, l'opposition léniniste entre organisation d'avant-garde et mouvement de masse spontané constitue le fondement de la théorie léniniste de l'organisation. Toutes les déviations opportunistes que Lénine a combattu (Economisme, Menchévisme, Luxemburgisme, « Conciliateurs », etc.) se rejoignent précisément sur un point, et un seul : la non reconnaissance de cette opposition. Toutes les théories opportunistes de l’organisation (spontanéisme, théorie de l'organisation procès, etc.) reposent précisément sur la thèse de l'homogénéité fondamentale des formes organisationnelles que se donne le prolétariat, « du piquet de grève au Parti Révolutionnaire ».
Tel est bien le postulat de base de Rosa Luxemburg, énoncé dans son article polémique contre les thèses léninistes sur l’organisation « Centralisme et Démocratie». Et force nous est de constater que le texte n° 7 relève de cette problématique opportuniste et non de la problématique léniniste bien comprise, dont il se réclame.
e
La théorie léniniste de l'organisation se fonde sur la spécificité des conditions de lutte du prolétariat dans la formation sociale capitaliste.
Ces conditions de lutte se caractérisent par une contradiction bien connue :
Seules les masses mises en mouvement peuvent réaliser la révolution sociale. Mais la révolution sociale ne constitue nullement le but du mouvement ouvrier de masse. L'émancipation des travailleurs ne peut être que l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. Mais la masse des travailleurs est idéologiquement asservie et n'a pas conscience des voies et des moyens de son émancipation.
Il y a contradiction entre les limites objectives du mouvement de masse spontané et sa « mission historique ».
Cette contradiction n'est nullement insurmontable. La crise du système capitaliste crée périodiquement des conditions favorables pour la surmonter. Mais cette contradiction ne se surmonte pas toute seule. Son dépassement exige l’activité consciente d'un noyau organisé. Telle est la fonction fondamentale du parti révolutionnaire.
Le rôle du parti révolutionnaire, selon Lénine, consiste à transformer la lutte spontanée du prolétariat (corporative, réformiste) en «une véritable lutte de classe», (c'est-à-dire en lutte politique pour la conquête du pouvoir). En régime capitaliste, la trancroissance de ces luttes de classe spontanées en classe conséquente ne s'effectue pas « naturellement », en raison des limites du mouvement ouvrier de masse. Celui<i est incapable d'assumer certaines fonctions essentielles à sa propre progression et à l'évolution victorieuse des luttes. C'est cette « carence » qui fonde la nécessité du parti révolutionnaire.
La dialectique des relations avant-garde - masses est régie par la contradiction que nous venons d'énoncer :
D'une part, indépendamment du mouvement de masse l'avantgarde révolutionnaire ne peut rien et n'est rien. L'essor du mouvement de masse, sa progression politique et organisationnelle, constituent la raison d'être de l'organisation d'avant-garde, la base de sa puissance et la condition de réalisation de son projet
litique. Le sort de l'organisation révolutionnaire est intimement ié au développement du mouvement de masse. Le recul ou la stagnation de ce mouvement ouvre une période de difficultés et de recul de l'organisation d'avant-garde ; la progression du mouvement de masse élargit le champ d'intervention de l'o anisation d'avant-garde et démultiplie son impact. Susciter, amplifier, renforcer le mouvement de masse, tel est le but constant de l'organisation d'avant-garde, non seulement parce que telle est la voie
. de la révolution, mais aussi parce que telle est la condito nde sa propre progression.
Mais d'autre part, l'intervention de l'organisation d'avant-garde dans je mouvement de masse s'exerce dans un sens bien défini : Elle vise à tous les niveaux à transformer, comme nous l'écrivons plus haut, les luttes spontanées de la classe ouvrière en lutte politique insérée dans une stratégie de conquête révolutionnaire du pouvoir.
Par l'agitation, la propagande, l'action révolutionnaires, l'organisation d'avant-garde s'efforce de transformer la conscience $ ne (asservie) de la classe ouvrière en conscience politique
e classe.
Par sa stratégie et sa tactique des luttes, l'organisation révolutionnaire s'efforce de transformer le mouvement d'auto-défense de la classe ouvrière en mouvement offensif, débouchant sur la question du pouvoir. F
Par le dense réseau organisationnel qu'elle tisse au sein de la classe ouvrière, l'avant-garde s'efforce de transformer les structures lâches et floues que se donne spontanément la classe ouvrière en un système d'organisation souple et solide, ferme et stable, aussi adapté que possible aux affrontements révolutionnaires à venir.
Toute la « relation spécifique » entre le mouvement de masse et l'organisation d'avant-garde réside dans ce travail de transformation. Conquérir la direction politique du mouvement de masse ne signifie pas pour l'organisation révolutionnaire, s'assurer son contrôle bureaucratique, mais bel et bien, être à même de réaliser son travail de transformation politique.
Et ce travail de transformation, elle est à même de le réaliser parce qu'elle concentre certaines qualités spécifiques qui la rende apte, elle et elle seule à assumer certaines fonctions décisives : maîtrise du marxisme-révolutionnaires permettant l'élaboration stratégique et tactique; intégration en son sein des éléments les plus conscients et les plus actifs de la classe (les fameux « cadres organisateurs »); centralisation organisationnelle assurant la stabilité, la continuité, la cohésion.
Telle est la « dialectique réelle qui unit masses et avant-garde ». Elle ne se réduit pas, n'en déplaise à Creach à la double fonction théorique (produire le marxisme sous forme d'analyse concrète de situations concrètes) et dictatique (« faire faire aux masses l'expérience de la justesse de la ligne), Elle est autrement plus complexe. Elle englobe tous les aspects du travail de transformation du mouvement de masse spontané en mouvement politique révolutionnaire.
Cette dialectique réelle des relations avant-garde - masses n'est nullement à-historique et à-temporelle. Elle représente au contraire le processus historique par lequel se constituent et se développent dans leur physionomie particulière et le mouvement de masse.
Poser, dans la première phase du processus, l'avant-garde et les masses comme deux termes séparés ne relève nullement d'une démarche tortueuse suscitant à l'envie de faux problèmes. L'avant-garde et le mouvement de masse surgissent de prémisses différentes, ont une origine et une genèse radicalement différentes et se présentent partout historiquement comme effectivement séparés.
Tout le problème de l'organisation d'avant-garde dans les premières années de son existence est précisément le problème de son implantation, de son insertion dans le mouvement de masse.
Le succès de cette insertion ne dépend pas au premier chef de l'avant-garde elle-même mais de tout un complexe de conditions historiques objectives favorables ou défavorables. Cette phase d'implantation peut durer des années ou des décennies. L'avantgarde existe alors sous la forme réduite d'un groupe propagandiste. Ce qui définit ce groupe propagandiste comme groupe d'avant-garde c'est son effort pour réaliser la fusion de la théorie marxiste avec le mouvement de masse. Creach a tort d'identifier organisation d'avant-garde et Parti Révolutionnaire. Au cours
des diverses phases de son développement l'avant-garde revêt diverses formes qualitativement différentes. Le Parti Révolutionnaire est l'une d'entre elles, la plus achevée : il est l'organisation d'avant-garde implantée. Mais l'avant-garde préexiste à son implantation. Le Parti Révolutionnaire ne surgit pas du néant, par génération spontanée. Il surgit à un moment donné du processus de développement de l'avant-garde à partir de forces théoriques et politiques accumulées dans le « groupe propagandiste »…
Avant la Il* Internationale (Internationale des partis de masse) il y a eu la première, l'Association Internationale des Travailleurs (l’Internationale des groupuscules).
La première Internationale n'était capable ni de « faire faire aux masses l'expérience pratique de la justesse de sa ligne», ni de les « amener à travers leur propre expérience à la conscince réelle de leur situation dans la société capitaliste », Creach l'aurait certainement rejeté du pied dans la catégorie des « groupements idéologiques ».
Mais nous qui ne sommes pas métaphysiciens, nous qui n'avons pas de l'avant-garde (et de son rapport aux masses) une vision statique, a-temporelle, figée, nous comprenons que dans le champ défini par la configuration des forces politiques en 1864, l'A.LT. constitue le seul regroupement et en assume réellement certaines fonctions (notamment élaboration théorique, « analyses concrètes de situations concrètes», théorisation de l'expérience accumulée du mouvement de masse, etc.). Et comme nous ne raisonnons pas non plus dans l'absolu, en dépit de sa non insertion dans les masses, en dépit de ce qu'elle n'est pas en mesure d'assumer pleinement le travail de transformation politique dont nous parlions tout à l'heure, nous ne repoussons
as l'A.LT. dans la zone indifférenciée des « groupements idéoogiques » divers et autres sociétés secrètes. Nous la considérons comme le lieu organisationnel où s'opère le travail d'accumulation des forces théoriques et politiques, à partir desquelles l'insertion dans le mouvement de masses en vue de sa transformation révolutionnaire sera possible.
Cela nous suffit pour la qualifier (à l'exclusion de toute autre) d'organisation d'avant-garde, de lieu de gestation du Parti Révolutionnaire.
Lorsqu'au terme de ce travail d'accumulation et à la faveur d'un essor des luttes ouvrières l'organisation d'avant-garde réalise son insertion, alors s’enclenche sur grande échelle le processus dialectique par lequel se construit le Parti Révolutionnaire et se transforme le mouvement ouvrier de masses : Par son travail de transformation politique, l'organisation révolutionnaire modifie profondément la réalité du mouvement de masse, mais ce faisant elle modifie également sa propre réalité.
À chaque étape de sa croissance l’organisation devient capable d'assumer mieux les tâches politiques, permanentes ou conjoncturelles, que ne peut assumer le mouvement de masse. Ainsi elle ouvre au mouvement de masse la voie de nouveaux progrès qualitatifs, qui décupleront à terme sa propre puissance d’intervention. À un moment donné du processus, au terme de bien de mutations, l'organisation d'avant-garde sera même « capable de faire faire aux masses l'expérience pratique de la justesse de sa ligne », et de « les amener à travers leur propre expérience à la conscience réelle de leur situation de classe». Joie suprême,
elle aura conquis alors l'honneur de se voir décerner par Rivière et Creach le titre envié « d'organisation d'avant-garde réelle ».
Telle est, brièvement et schématiquement résumée, la théorie léniniste de l'organisation révolutionnaire. Il est absolument clair qu'elle « s'écarte » nettement des considérations riviero-creachiennes. Cela ne serait nullement préoccupant si cet « écart» était jte par une analyse sérieuse démontrant en quoi la théorie éniniste de l'organisation mérite d'être modifiée. Malheureusement cette analayse n'existe pas. On nous sert à la place une série d’abstraction d'un extraordinaire formalisme, espérant faire passer quelques jongleries creuses de la haute théorie.
Mais nul n'est dupe. La Métaphysique creachienne a pour fonction essentielle de couvrir d'un voile de rigorisme marxiste une orientation politique résolument opportuniste qui n'ose pas encore contempler ses véritables traits : trivialement, toute l'opération pourrait se réduire à ceci : Comment fonder en théorie une tactique de construction du parti révolutionnaire qui place ses espoirs dans des conférences d'unification regroupant tous les courants nationaux et locaux se réclamant du marxisme-révolutionnaire et disposant d'un organe de presse ? Comment fonder en théorie une tactique de construction de l'Internationale révolutionnaire préconisant l'unification aux termes de conférences internationales de toutes les «forces vives»? C'est très simple, Lorsqu'on est un marxiste éminent, on prend sa plus belle plume et on construit un édifice « théorique» d'une pureté de cristal, qui tend à prouver qu'il n'y a pas d'avant-garde en France (ni sur le plan international); il n'y a que des « groupements idéologiques », pas strictement équivalents, le notre est gratifié du terme de « décisif», mais groupements idéologiques tout de même, dont le brassage permettra le « dépassement ».
La conception creachienne de l'Unité des révolutionnaires, son va-t-n guerre contre le « fétichisme d'organisation», ses «erreurs de vocabulaire » sur les « organisations autonomes de la classe », tout cela constitue des indices qui ne trompent pas. La tendance Rivière-Creach cherche sa voie. On sait d’où elle est partie, on ne sait pas encore où elle va. Ce qui est sûr c'est qu'elle s'oriente dans une dangereuse direction. Puisse le débat politique la faire revenir sur ses pas!
SAMUEL.
Vleloer
Construire la Ligue pour construire le Parti
Texte de la tendance majoritaire soumis au vote pour l'élection
des délégués au congrès B.DR. n° 27 bis
Le problème de la construction du parti révolutionnaire se pose aujourd'hui en des termes quelques peu différents : Un élément nouveau, absolument déterminant est intervenu, la dé-
générescence des partis ouvriers révolutionnaires.
Sur les causes de cette dégénérescence, nous ne nous étendrons pas ici. Indiquons simplement que l'éventualité d'une dégégénérescence des partis ouvriers révolutionnaires’. en creux dans la théorie léniniste de l'organisation. La contradiction fondamentale que le Parti a à résoudre le place lui-même dans une situation contradictoire : pour gagner la direction politique des masses, il doit se lier intimement à elles; pour se lier aux masses, il doit se situer à leur niveau de conscience spontanée, prendre en charge la défense de leurs intérêts immédiats, répondre systématiquement à leurs préoccupations réformistes. Comme condition de réalisation de son projet TÉVOlutionnaire, le Parti doit développer une ample activité réformatrice.
Dès lors, les risques existent qu'ils deviennent prisonniers de
-cette activité (prédominante en période calme). Tel est le fondement des résurgences incessantes de l'opportunisme droitier au sein de l’organisation révolutionnaire. Le développement de la bureaucratie ouvrière, le rôle spécifique des éléments intellectuels petits bourgeois, l'apparition au sein du prolétariat d'une « aristocratie ouvrière», voilà autant d'éléments qui expliquent la victoire de l'aile opportuniste sur l'aile révolutionnaire et la dégénérescence bureaucratique du Parti.
En quoi la dégénérescence du mouvement ouvrier révolutionnaire modifie-t-elle les données du problème ?
En ce que aujourd’hui il ne s'agit plus simplement de cons-
truire une organisation d'avant-garde au sein d'une classe ouvrière neuve dont on veut conquérir la direction politique. La classe ouvrière française est organisée solidement et de longue date par les partis ouvriers dégénérés. La place du Parti révolutionnaire n'est pas vacante comme en Russie, en 1903. Elle est usurpée depuis plus d'un demi-siècle par les social-démocrates et les staliniens.
Or, la fonction politique assumée par les formations réformistes est diamétralement opposée à la fonction politique dont s'acquitte le Parti révolutionnaire. Le Parti révolutionnaire s’efforce, on s'en souvient, de transformer les luttes spontanées de la classe ouvrière (réformistes, asservies) en réelles luttes de classe (lutte pour la conquête du pouvoir politique). Il s'efforce de surmonter la contradiction fondamentale entre les limites objectives du mouvement de masse spontané et sa « mission historique ». Le Parti réformiste, au contraire, s'efforce de perpétuer, d'approfondir cette contradiction. Il est le corset politique qui comprime le mouvement de masse dans les limites de l'ordre établi. Il est l'instrument politique qui maintient la classe ouvrière subordonnée aux fins de la société bourgeoise. Il assume toutes les fonctions inverses du Parti révolutionnaire, sans exception : il est le lieu où s'élaborent l'idéologie et la politique bourgeoises à usage du prolétariat. Ii représente l'organisation de la classe ouvrière en tant que classe dominée, en même temps qu'il constitue l'instrument privilégié de son intégration au système.
a L'influence des partis réformistes constitue un obstacle colossal sur la voie de la construction d'un parti révolutionnaire. La force des partis réformistes réside en ce que, contrôlant le mouvement de masse, ils se fixent comme objectif de le maintenir à son niveau de conscience spontané (asservi), afin de le «représenter » au sein des institutions politiques bourgeoises. L'orientation réformiste reflète les aspirations quotidiennes des masses dont elle renforce les préjugés. Les tâches d'implantation et de deep pement de l'avant-garde sont rendues de ce fait beaucoup plus difficiles.
Il est de bon ton dans les milieux de l’Intelligentsia sensibilisée à la révolution, d'ironiser sur le mouvement trotskyste — nouveau Sisyphe des temps modernes — qui s'exténue depuis plus de 30 ans à construire les sections de l'Internationale révolutionnaire.
Comment se fait-il, nous disent ces braves gens, que tant d'efforts héroïques n'aient produit que de si maigres résultats ?
Tout d'abord il faut élargir quelque peu le champ d'application de cette remarque. L'échec des tentatives de construction de partis révolutionnaires dans les pays capitalistes avancés de 1928 à nos jours n'est pas imputable au mouvement trotskyste en tant que tel, mais caractérise les entreprises de tous les courants révolutionnaires, des centristes de gauche (pivertistes), aux ultra-gauchistes caractérisés (bordighistes, brandlériens, etc.).
On ne peut comprendre cet état de fait qu'en le rapportant aux conditions générales de la période.
La période d'entre les deux guerres mondiales se caractérise par la conjonction de deux phénomènes d'ailleurs corrélatifs : en premier lieu, il s’agit d'une période de recul du mouvement ouvrier international, période de défaites catastrophiques, d'écrasement, d'extension générale du fascisme. En second lieu, il s'agit d'une période d'hégémonie sans partage du stalinisme sur le mouvement ouvrier révolutionnaire. Drapés dans l’étendard de la révolution d'octobre, les partis staliniens dissimulent leur opportunisme foncier derrière les apparences de l'intransigeance marxiste et trompent encore finalement leur monde.
La conjonction de ces deux phénomènes, se nourissant l'un l'autre, détermine une période de noire réaction, absolument défavorable à la percée politique de nouvelles avant-gardes révolutionnaires. Les petits groupes d'avant-garde devaient conquérir — en pleine période historique de reflux ouvrier — des positions tenues solidement par les formations issues de la seconde et de la troisième Internationales. Ils réussirent d'autant moins cet impossible tour de force qu'ils eurent à subir la répression conjointe du stalinisme et de la bourgeoisie ; les meilleurs périrent sous les coups de la Gestapo ou du Guépéou; beaucoup ne résistèrent pas aux immenses pressions qui s'exerçaient sur leurs groupes isolés. Une infime minorité parvint contre vents et marées à assurer la continuité politique du bolchévisme dans le cadre de la IV‘ Internationale.
Origine de la tactique entriste («sui géneris »)...
La tactique « entriste» appliquée pendant près de quinze ans par les sections de la IV* Internationalae confrontées à une classe ouvrière organisée de longue date par les social-démocrates ou les staliniens. De nombreuses sections-clés de la IV‘ n'ont jamais appliqué l'entrisme. Des groupes trotskystes ultra-gauches ( groupe Healy) se sont constitués au travers d'une pratique entriste. section française a travaillé de 1944 à 1952 dans une toute autre perspective.
a) La conception de la construction du Parti à la Libération.
La conception de la construction du Parti à la Libération se fonde sur l'analyse trotskyste de la seconde guerre mondiale. D'après Trotsky (1940), la seconde guerre mondiale rééditerait en plus terrible le processus de la première. Elle précipiterait une situation révolutionnaire d'une ampleur sans précédent. La bureaucratie stalinienne serait incapable de résister victorieusement à l'assaut impérialiste (d'autant moins que Trotsky escomptait un retournement d'alliance — Allemagne nazie - Impérialiste anglo-saxon — contre l'U-R.S.S.). Sortant du plus grand massacre que la société humaine ait connu, ayant fait l'expérience pratique de la faillite complète des social-démocrates et des staliniens confrontés à une bourgeoisie « nationale » affaiblie et déconsidérée, l'avant-garde de la classe ouvrière se tournerait vers le marxisme-révolutionnaire (les internationalistes de Zimmerwald n'étaient ni plus nombreux, ni mieux implantés que les militants de la IV° Internationale). Conclusion : en avant vers des partis trotskystes de masse !
Bien évidemment, l'erreur fondamentale de ce pronostic ré-
side dans la sous-estimation des capacités de résistance de l'URSS. stalinienne. S'il est vrai que les défaites catastrophiques de la première année de guerre sont directement imputables à l'extraordinaire incurie de la bureaucratie stalinienne, elles ne devaient pas mener le régime jusqu'à son effondrement. Au contraire, le pays de la Révolution d'Octobre a su trouver suffisamment d'énergie pour écraser les armées nazies à Stalingrad et mener une contre-offensive qui porta l'Armée Rouge jusqu'à Berlin. Avec l'entrée en guerre de l'U.RS.S. et surtout après la victoire de Stalingrad, les P.C. des pays occupés jouèrent un rôle de plus en plus actif dans la Résistance, dont partout, ils prirent la tête.
Aussi la bureaucratie soviétique et ses appendices internationaux ne sortirent pas affaiblis de la guerre mais considérablement renforcés. La seconde guerre mondiale ouvrait une crise révolutionnaire sans précédent dans l’histoire. Maïs elle laissait le prolétariat politiquement désarmé. Face à la poussée révolutionnaire des peuples se dressaient les forces conjointes de l'impérialisme et de la bureaucratie. En Europe, cette conjonction aura raison de la Révolution (excepté en Yougoslavie).
En dépit de cette erreur d'appréciation, la section française a maintenu son orientation concernant la tactique de construction du Parti révolutionnaire. C’est que pendant quelques années, la vague révolutionnaire va déferler fermement sur tous les champs de bataille de la lutte des classes.
Malgré le « pacte de Yalta », la Yougoslavie, l'Albanie et plus tard la Chine renversent le capitalisme au terme de révolutions authentiques.
En Grèce, en Italie, en France, la situation est incontestablement révolutionnaire. Dans les colonies (Indochine, Madagascar, Afrique du Nord) la lutte armée se développe. En 1947, les trotskystes sont capables de déclencher une vague de grèves (grève Renault) contre l'appareil C.G.T. leur influence s'étend parmi la jeunesse (Auberges de Jeunesse). Le P.C.I. assume une activité de parti révolutionnaire autonome. Fort de plusieurs centaines de militants (10.000 d'après le P.C.F.!) il développe une agitation frénétique (tracts, inscriptions, meetings, etc.). Ses candidats aux élections législatives obtiennent plusieurs dizaines de milliers de voix. Il regroupe en son sein une bonne proportion de cadres ouvriers remarquables. Il envoie 3.000 jeunes en Yougoslavie, aider et apprendre à connaître la révolution yougoslave.
Mais rapidement, la situation va se dégrader.
La conjonction des efforts staliniens et bourgeois aura finalement raison de la vague révolutionnaire en Europe. Une nouvelle période de stabilité s'ouvre pour la bourgeoisie. Une fois l'économie et J'Etat remis sur pied, elle congédie sans façon ses partenaires staliniens et repart en croisade contre l'URSS. et la révolution mondiale.
En France s'amorce le reflux. D'année en année les militants du P.C.I. éprouveront sans cesse davantage le sentiment de l'impasse. Le pronostic de Trotsky ne s’est pas réalisé ; le stalinisme, en France, semble plus puissant que jamais. Il règne sans partage sur les centres ouvriers et expulse par la force toute « ingérence étrangère ». En dépit d'un activisme débridé, l'avant-garde marxiste révolutionnaire enregistre recul sur recul. Ce sentiment de l'impasse, les militants l'intériorisent intensément. Alors commencent à fleurir les théories de l'abandon. Les départs
succèdent aux scissions. Ceux qui restent éprouvent le besoin que soient précisées, voire redéfinies, les perspectives à court et à long terme.
L'exacerbation de la guerre froide va en fournir l'occasion.
Le tournant des années 50 - L'entrisme.
Il nous est impossible de résumer en quelques lignes les travaux du IIl* Congrès mondial. Au centre des préoccupations de l'Internationale se trouve le débat sur l'analyse de la période. Sont correctement appréciées :
e l'importance décisive de la révolution chinoise et l'évolution globale positive du rapport de forces entre les classes à l'échelle. internationale ; à
e la signification profonde de la rupture Tito-Kominform, qui marque l'impossibilité de l'extension révolutionnaire du stalinisme et indique les prémisses de la décomposition du monolithisme stalinien.
En ce qui concerne les pays capitalistes avancés, la stabilisation relative est peçue comme un répit temporaire : une fois la période de reconstruction passée, le cycle économique reprendra ses droits. Mais, dans les conditions internationales de montée révolutionnaire et face au développement des Etats ouvriers, la bourgeoisie sous peine de se suicider, ne peut laisser se développer une situation analogue à celle de 1929. La signification politique de la guerre froide (ma sme) est une préparation générale à une guerre contre l'U.R-S.S. (à brève échéance). Les progrès de la révolution chinoise et la suprématie momentanée (atomique) des Américains! ne peuvent que pousser la bourgeoisie internationale dans ce sens. La perspective la plus probable est celle de la « guerre qui vient ».
Les marxistes révolutionnaires doivent être prêts pour une telle éventualité.
Or, dans une telle perspective, la polarisation sans cesse croissante entre la bourgeoisie dirigée par Washington et la classe ouvrière dont les staliniens dirigent, qu'on le veuille ou non, les secteurs les plus avancés, ira encore s’accentuant. Les partis communistes seront à terme placés devant une situation contradictoire; il ne leur sera pas possible de concilier leur orientation nationale foncièrement droitière avec une défense militante de l'URSS. qui signifie, même sous une forme dégénérée, un certain défaitisme révolutionnaire, c'est-à-dire un certain internationalisme prolétarien.
Si donc, on peut s'attendre à une certaine évolution à gauche des P.C., l'éventualité la plus probable est néanmoins l'apparition de rupture en leur sein, ne produisant pas d'emblée des partis marxistes révolutionnaires, mais des formations centristes de gauche dans lesquelles les trotskystes auront à jouer un rôle déterminant.
Si l'on comprend également que l'influence politique ne se gagne pas seulement par la propagande, mais aussi et surtout
1. L'URSS. ne dispose pas alors d'armement atomique...
phase de longue expansion. Le capitalisme international n'était pas acculé à la guerre. Dès 1953, apparaissent les premiers signes de détente. La politique de guerre froide ne survit pas à Staline. Bientôt ses successeurs au Kremlin reprendront le Cours de la « coexistence pacifique ».
La rectification de 1954-55 : « l'entrisme à long terme».
A peine appliquée dans les faits, la tactique entriste se trouve donc partiellement privée de son fondement théorique. La détente internationale retire toute crédibilité à la perspective de la guerre qui vient, Les P.C. retrouvent rapidement leur orientation droitière. Un réexamen critique des analyses et des perspectives de l'Internationale s'impose. Ce réexamen s'effectue au cours de l'année 1955. Le travail d'élaboration de l'Internationale porte principalement sur l'analyse de la phase économique nouvelle dans laquelle est entré le capitalisme. La nature de l'expansion à long terme est saisie, de même que sont tirées ses conséquences politiques.
La tactique entriste est confirmée, sur la base toutefois d’analyses nouvelles, qui en modifie quelque peu le contenu.
Le problème essentiel des marxistes révolutionnaires des années 50 est le problème de leur insertion dans le mouvement de masse. La caractéristique de ce mouvement de masse est qu'il se trouve très fortement organisé (contrôlé) par le parti communiste stalinien. Celui-ci s'est arrogé un véritable monopole sur le mouvement ouvrier conscient et défend ses prérogatives avec virulence et efficacité. Dans la C.G.T. comme dans les autres organisations de masses les « éléments subversifs» (trotskystes, titistes, etc.) sont détectés, isolés et finalement écrasés par tous les movens. La force physique du P.C.F. rejette les groupes marxistes révolutionnaires hors du mouvement ouvrier.
De 1948 à 1958 le groupe Voix Ouvrière a oscillé autour de 20:30 membres ! Le groupe Lambert, pourtant sorti de la section française de la IV*° Internationale avec 90 % des effectifs et toute l'aile ouvrière, a connu une chute libre dès 1953 et est resté stationnaire jusqu'en 1960. Nous vivons de 1948 à 1960 en France une période de reflux ouvrier, d'évolution du rapport des forces entre les classes favorable à la bourgeoisie. Une telle période n'est évidemment pas propice aux débordements révolutionnaires.
La question centrale que se posent les marxistes révolutionnaires peut donc s'énoncer ainsi : Comment, dans une situation d'hégémonie absolue des staliniens sur le mouvement de masse, l'avant-garde peut-elle s'insérer en lui? Comment peut-elle s'acquitter de ses fonctions politiques au sein d'un mouvement de masse contrôlé par les staliniens ?
La tactique entriste, telle qu'elle se trouve redéfinie en 1955, se veut la réponse pratique à cette question. Elle témoigne d'un total déclin pour tout « fétichisme d'organisation ».
Dressant le bilan de l'activité des sections européennes de 1946 à 1952, le secrétariat international constate que « le dépassement des partis traditionnels, l'intégration de l'avant-garde dans la classe et la conquête de la majorité du prolétariat ne peuvent se réaliser en opposant aux partis traditionnels des organisations indépendantes quantitativement très limitées ».
phase de longue expansion. Le capitalisme international n'était pas acculé à la guerre. Dès 1953, apparaissent les premiers signes de détente. La politique de guerre froide ne survit pas à Staline. Bientôt ses successeurs au Kremlin reprendront le Cours de la « coexistence pacifique ».
La rectification de 195455 : « l'entrisme à long terme».
A peine appliquée dans les faits, la tactique entriste se trouve donc partiellement privée de son fondement théorique. La détente internationale retire toute crédibilité à la perspective de la guerre qui vient, Les P.C. retrouvent rapidement leur orientation droitière. Un réexamen critique des analyses et des perspectives de l'Internationale s'impose. Ce réexamen s'effectue au cours de l'année 1955. Le travail d'élaboration de l'Internationale porte principalement sur l'analyse de la phase économique nouvelle dans laquelle est entré le capitalisme. La nature de l'expansion à Jong terme est saisie, de même que sont tirées ses conséquences politiques.
La tactique entriste est confirmée, sur la base toutefois d'analyses nouvelles, qui en modifie quelque peu le contenu.
Le problème essentiel des marxistes révolutionnaires des années 50 est le problème de leur insertion dans le mouvement de masse, La caractéristique de ce mouvement de masse est qu'il se +rouve très fortement organisé (contrôlé) par le parti communiste stalinien. Celui-ci s'est arrogé un véritable monopole sur le mouvement ouvrier conscient et défend ses prérogatives avec virulence et efficacité. Dans la C.G.T. comme dans les autres organisations de masses les « éléments subversifs » (trotskystes, titistes, etc.) sont détectés, isolés et finalement écrasés par tous les moyens. La force physique du P.C.F. rejette les groupes marxistes révolutionnaires hors du mouvement ouvrier.
De 1948 à 1958 le groupe Voix Ouvrière a oscillé autour de 20-30 membres ! Le groupe Lambert, pourtant sorti de la section française de la IV* Internationale avec 90 % des effectifs et toute l'aile ouvrière, a connu une chute libre dès 1953 et est resté stationnaire jusqu'en 1960. Nous vivons de 1948 à 1960 en France une période de reflux ouvrier, d'évolution du rapport des forces entre les classes favorable à la bourgeoisie. Une telle période n'est évidemment pas propice aux débordements révolutionnaires.
La question centrale que se posent les marxistes révolutionnaires peut donc s'énoncer ainsi : Comment, dans une situation d'hégémonie absolue des staliniens sur le mouvement de masse, l'avant-garde peut-elle s'insérer en lui ? Comment peut-elle s'acquitter de ses fonctions politiques au sein d'un mouvement de masse contrôlé par les staliniens ?
La tactique entriste, telle qu'elle se trouve redéfinie en 1955, se veut la réponse pratique à cette question. Elle témoigne d'un total déclin pour tout « fétichisme d'organisation ».
Dressant le bilan de l'activité des sections européennes de 1946 à 1952, le secrétariat international constate que « le dépassement des partis traditionnels, l'intégration de l'avant-garde dans la classe et la conquête de la majorité du prolétariat ne peuvent se réaliser en opposant aux partis traditionnels des organisations indépendantes quantitativement très limitées ».
Si elle veut rompre son isolement (lourd de dangers de dégénérescence sectaire) l'avant-garde doit s'intégrer dans le mouvement ouvrier tel qu'il est et notamment dans les partis ouvriers bureaucratisés qui contrôlent le mouvement de masse et en commandent l'accès.
« Mais évidemment, l'intégration ne peut être un but en soi. Nous entrons dans les organisations traditionnelles avec un but précis : œuvrer dans leur sein pour créer une nouvelle direction révolutionnaire. Nous entrons avec une perspective claire. Nous sommes dans une période révolutionnaire où toutes les données objectives actuelles seront bouleversées, et où les. grandes organisations prolétariennes traditionnelles elles aussi ne constitueront pas un élément statique. Au cours de l’évolution de la situation, sous la pression des masses, à l'intérieur même de ces organisations, des tendances vont surgir, des divisions vont ap-
raître et il y aura inévitablement des ruptures et des scissions.
e terrain deviendra de plus en plus propice à la diffusion de nos idées et au travail des cadres révolutionnaires Voilà la façon concrète de réaliser la fusion dynamique de l'avant-garde marxiste révolutionnaire avec les secteurs les plus avancés de la classe et de faire progresser le mouvement dans son ensemble, de faciliter sa maturation... »
(Livio Maïtan : « Rapport entre l'avant-garde communiste et le mouvement des masses », brochure IV‘ Internationale.)
Dans la même brochure, Maïtan préconise le système d'organisation suivant : La section trotskyste comporte deux pôles organisationnels : l'aile entriste, développant le travail de fraction au sein des partis traditionnels et des syndicats; l'aile indépendante, assurant l'intégration de la propagande marxiste révolutionnaire. Le « travail entriste » et le « travail indépendant » sont conçus comme strictement complémentaires. L'hypothèse de base esquissée ci-dessus stipule qu'en raison de la montée Internationale des luttes caractérisant la période, on doit s'attendre à l’exacerbation de la contradiction fondamentale inhérente aux P.C. de masse : contradiction entre l'orientation conservatrice et droitière de leurs appareils bureaucratiques et les aspirations potentiellement révolutionnaires de leur base.
L'exacerbation de cette contradiction devrait se solder par des processus de différenciation interne : des tendances « centristes de gauche» (exprimant confusément la pression de la combativité de la base) ne manqueraient pas de se constituer au sein des partis traditionnels, menant à d'éventuels éclatements lors des périodes de luttes de classes intenses.
Ces tendances centristes de gauche donneraient le jour alors à des partis centristes de gauche, d'autant plus sensibles à l'orientation marxiste révolutionnaire que les militants trotskystes auront pris une plus large part au processus de scission. L'exacerbation générale de la lutte des classes favoriserait l'évolution ultérieure de ces partis centristes de gauche vers les positions politiques et organisationnelles du marxisme révolutionnaire.
Bilan de la tactique entriste.
Nous allons faire successivement le bilan critique de la pers-
pue entriste (il s'agit d'évaluer la pertinence du corps des ypothèses qui fondent la tactique entriste) et le bilan critique de ses résultats.
En ce qui concerne le premier point, il est clair que les hypothèses générales qui fondaient la tactique entriste ont été dans une certaine mesure confirmées :
Partout où les événements ont amené la classe ouvrière à se radicaliser à travers soit de grandes confrontations politiques, soit de grands combats, cette radicalisation s'est d’abord exprimée sur large échelle par des différenciations au sein des partis traditionnels du prolétariat. Ce fut le cas de la Grande- Bretagne en 1951-53, de la Belgique en 1957-58 et encore davantage en 1962-63, de l'Italie en 1963-63, du Danemark au début des années 60, etc.
Lorsque des affrontements politiques se sont produits dans des secteurs limités en particulier — comme ceux provoqués surtout parmi les intellectuels et les étudiants par le XX° Congrès du P.C.US. la répression de la révolution hongroise, la guerre d'Algérie ou du Vietnam — elles ont de même provoqué une différenciation politique au sein des organisations traditionnelles ou des mouvements de jeunesse rattachés à ce sorganisations.
Les groupes marxistes révolutionnaires insérés dans ces partis traditionnels ont pu jouer un rôle important dans'ces processus de différenciation et gagner un prestige et une influence politiques dépassant largement ce que le mouvement trotskyste avait connu dans le passé.
Mais s’il est vrai que dans la plupart de sformations ouvrières traditionnelles sont apparues ces fameuses tendances centristes de
uche tant attendues, il est vrai également qu'elles n'ont mani-
sté ni le dynamisme ni la vigueur escomptés.
L'évolution globale du rapport des forces à l'échelle mondiale a été défavorable au capitalisme. Mais en Europe capitaliste cette évolution globale ne s'est pas reflétée de manière constante ni rectiligne. La combativité ouvrière n'a pas évolué partout dans un sens ascendant. Elle a connu des phases successives de montée et de recul, ne coïncidant pas selon les pays. En France, le mouvement de reflux a duré de 1948 à 1960, cogne son plancher en 1958, après la défaite sans combat que représente l'instauration de l'Etat fort gaulliste.
En Allemagne de l'Ouest, la classe ouvrière a traversé près de quinze années de dépolitisation et de combativité déclinante, entre la campagne contre la remilitarisation et le début de la récession de 1966-67.
Les poussées de combativité importante qu'ont connues notamment à la fin des années 50 le prolétariat belge, au début des années 60 le prolétariat italien, en 196465 le prolétariat grec et au cours des dernières années les prolétariats français et espagnols (poussées qui ont culminé dans l'avènement de situations pré-révolutionnaires en Belgique 1960-61, en Grèce 1965, en France 1968) sont restées géographiquement isolées et limitées dans le temps.
De ce fait, les différenciations politiques qui se sont produites au sein des partis traditionnels chaque fois que les contradictions sociales s'exacerbaient, ne se sont pas produites dans un climat favorisant l'éclatement durable des appareils et leur débordement par les masses pendant toute une phase. On a, dans ces conditions, assisté plutôt à des différenciations momentanées
Si elle veut rompre son isolement (lourd de dangers de dégénérescence sectaire) l'avant-garde doit s'intégrer dans le mouvement ouvrier tel qu'il est et notamment dans les partis ouvriers bureaucratisés qui contrôlent le mouvement de masse et en commandent l'accès.
« Mais évidemment, l'intégration ne peut être un but en soi. Nous entrons dans les organisations traditionnelles avec un but précis : œuvrer dans leur sein pour créer une nouvelle direction révolutionnaire. Nous entrons avec une perspective claire. Nous sommes dans une période révolutionnaire où toutes les données objectives actuelles seront bouleversées, et où les grandes Organisations prolétariennes traditionnelles elles aussi ne constitueront pas un élément statique. Au cours de l'évolution de la situation, sous la pression des masses, à l'intérieur même de ces organisations, des tendances vont surgir, des divisions vont ap-
raître et il y aura inévitablement des ruptures et des scissions. re terrain deviendra de plus en plus propice à la diffusion de nos idées et au travail des cadres révolutionnaires. Voilà la façon concrète de réaliser la fusion dynamique de l'avant-garde marxiste révolutionnaire avec les secteurs les plus avancés de la classe et de faire progresser le mouvement dans son ensemble, de faciliter sa maturation... »
(Livio Maïtan : « Rapport entre l'avant-garde communiste et le mouvement des masses », brochure IV‘ Internationale.)
Dans la même brochure, Maïtan préconise le système d'organisation suivant : La section trotskyste comporte deux pôles organisationnels : l'aile entriste, développant le travail de fraction au sein des partis traditionnels et des syndicats; l'aile indépendante, assurant l'intégration de la propagande marxiste A chnionnare Le « travail entriste » et le « travail indépendant » sont conçus comme strictement complémentaires. L'hypothèse de base esquissée ci-dessus ,stipule qu'en raison de la montée internationale des luttes caractérisant la période, on doit s’'attendre à l'exacerbation de la contradiction fondamentale inhérente aux P.C. de masse : contradiction entre l'orientation conservatrice et droitière de leurs appareils bureaucratiques et les aspirations potentiellement révolutionnaires de leur base.
L'exacerbation de cette contradiction devrait se solder par des processus de différenciation interne : des tendances « centristes de gauche» (exprimant confusément la pression de la combativité de la base) ne manqueraient pas de se constituer au sein des partis traditionnels, menant à d'éventuels éclatements lors des périodes de luttes de classes intenses.
Ces tendances centristes de gauche donneraient le jour alors à des partis centristes de gauche, d'autant plus sensibles à l'orientation marxiste révolutionnaire que les militants trotskystes auront pris une plus large part au processus de scission. L'exacerbation générale de la lutte des classes favoriserait l'évolution ultérieure de ces partis centristes de gauche vers les positions politiques et organisationnelles du marxisme révolutionnaire.
Bilan de la tactigue entriste.
Nous allons faire successivement le bilan critique de la pers-
pective entriste (il s'agit d'évaluer la pertinence du corps des hypothèses qui fondent la tactique entriste) et le bilan critique de ses résultats.
En ce qui concerne le premier point, il est clair que les hypothèses générales qui fondaient la tactique entriste ont été dans une certaine mesure confirmées :
Partout où les événements ont amené la classe ouvrière à se radicaliser à travers soit de grandes confrontations politiques, soit de grands combats, cette radicalisation s'est d'abord exprimée sur large échelle par des différenciations au sein des porte traditionnels du prolétariat. Ce fut le cas de la Grande-
retagne en 1951-53, de la Belgique en 1957-58 et encore davantage en 1962-63, de l'Italie en 1963463, du Danemark au début des années 60, etc.
Lorsque des affrontements politiques se sont produits dans des secteurs limités en particulier — comme:ceux provoqués surtout parmi les intellectuels et les étudiants par le XX: Congrès du P.C.U.S., la répression de la révolution hongroise, la guerre d'Algérie ou du Vietnam — elles ont de même provoqué une différenciation politique au sein des organisations traditionnelles ou des mouvements de jeunesse rattachés à ce sorganisations.
Les groupes marxistes révolutionnaires insérés dans ces partis traditionnels ont pu jouer un rôle important dans ces processus de différenciation et gagner un prestige et une influence politiques dépassant largement ce que le mouvement trotskyste avait connu dans le passé.
Mais s’il est vrai que dans la plupart de sformations ouvrières
traditionnelles sont apparues ces fameuses tendances centristes de gauche tant attendues, il est vrai également qu'elles n'ont manifesté ni le dynamisme ni la vigueur escomptés. .… L'évolution globale du rapport des forces à l'échelle mondiale à été défavorable au capitalisme. Mais en Europe capitaliste cette évolution globale ne s'est pas reflétée de manière constante ni rectiligne. La combativité ouvrière n'a pas évolué partout dans un sens ascendant. Elle a connu des phases successives de montée et de recul, ne coïncidant pas selon les pays. En France, le mouvement de reflux a duré de 1948 à 1960, atteignant son plancher en 1958, après la défaite sans combat que représente l'instauration de l'Etat fort gaulliste.
En Allemagne de l'Ouest, la classe ouvrière a traversé près de quinze années de dépolitisation et de combativité déclinante, entre la campagne contre la remilitarisation et le début de la récession de 1966-67.
Les poussées de combativité importante qu'ont connues notamment à la fin des années 50 le prolétariat belge, au début des années 60 le prolétariat italien, en 1964-65 le prolétariat grec et au cours des dernières années les prolétariats rançais et espagnols (poussées qui ont culminé dans l'avènement de situations pré-révolutionnaires en Belgique 1960-61, en Grèce 1965, en France 1968) sont restées géographiquement isolées et limitées dans le temps.
De ce fait, les différenciations politiques qui se sont produites au sein des partis traditionnels chaque fois que les contradictions sociales s'exacerbaient, ne se sont pas produites dans un climat favorisant l'éclatement durable des appareils et leur débordement par les masses pendant toute une phase. On a, dans ces conditions, assisté plutôt à des différenciations momentanées
sus de radicalisation des masses antérieurs, celui-ci, pour la première fois n'emprunte pas le canal organisationnel des formations ouvrières traditionnelles. La vague de radicalisation de la jeu nesse se fait hors du contrôle des appareils bureaucratiques, contre eux. Elle suscite ses propres formes organisationnelles, les « nouvelles avant-gardes » qui surgissent dans tous les pays, La jeunesse ne reconnaît pas son refus de l'ordre existant dans la politique timorée et pateline des bureaucraties ouvrières. Les masses jeunes mises en mouvement constituent le pont-levis par lequel l'avant-garde marxiste révolutionnaire sort de sa tour d'ivoire et s’insère dans le mouvement de masse.
Le second phénomène est la crise du mouvement communiste international et dla social-démocratisation accélérée des P.C. d'Occident. D'autres textes (c.f. le texte sur le travail ouvrier) traitent de cette question. Nous nous contenterons seulement de souligner que la baisse considérable du prestige des P.C. à la suite de l'éclatement du monolithisme stalinien, combinée au relâchement des liens qu'ils nouaient avec les masses ouvrières, conséquence de leur processus de social-démocratisation, créent une situation qui n'a plus grand chose de comparable avec celle des années 50. L'emprise du P.C. sur la classe reste réelle et profonde, mais elle s'est considérablement affaiblie. Et ce d’autant plus que lui échappe les nouvelles générations ouvrières.
En conséquence, l'avant-garde ne se heurte pas aujourd'hui aux mêmes impasses qu'en 1952. Ses perspectives sont toutes tracées : s'implanter solidement dans le mouvement de masse de la jeunesse, animer, éduquer, organiser ce mouvement; s'en servir comme tremplin politique en direction de la classe ouvrière adulte; arracher à terme les secteurs « tifs» de la classe à l'emprise des appareils bureaucratiques. Ën un mot construire le parti révolutionnaire hors du mouvement ouvrier traditionnel en s'appuyant sur les secteurs neufs et la nouvelle génération ; constituer une force politique révolutionnaire autonome, attractive par son dynamisme, ses formes de luttes, son orientation. C'est à partir d'un tel pôle indépendant que l'avant-garde révolutionnaire pourra agir sur le mouvement ouvrier traditionnel lui-même, dont la désagrégation demeure une condition indispensable à tout progrès de la révolution. C'est dans ce cadre qu'on doit concevoir la poursuite et l’amplification du travail de fraction dans les organisations traditionnelles. La tactique entriste a vécu. Construisons la Ligue pour construire le Parti.
SAMUEL, mars 1969.
LI
De quelle organisation avons-nous besoin ?
Texte de la tendance majoritaire soumis au vote pour l'élection
des délégués au congrès B.D.R. 21 ter
Il ne suffit pas, pour créer une organisation, de réaffirmer la référence fidèle aux principes léninistes de l'organisation. Il faut encore spécifier ces principes par rapport à la caractérisation de la période, aux tâches qui en découlent, à nos capacités à les assurer. Il faut définir charpente du système d'organisation dont nous avons aujourd’hui besoin. Pour y parvenir nous suivrons deux trajectoires complémentaires : l'une part du système d'organisation qui fut le nôtre, de ses limites, de son indéquation actuelle, des difficultés qui en résultent ; l'autre part de nos besoins actuels tel que les révèle l'analyse des secteurs d'intervention. La convergence de ces deux démarches circonscrit le système d'organisation que nous devons aujourd’hui nous donner, cohérent par rapport aux principes léninistes d'organisation.
I. — L'EXPERIENCE DE L'EX-JCR. 1) Son originalité.
L'originalité de l'ex-J.C.R. était claire dès le début pour ses militants. Le texte de référence insistait sur le paradoxe de « l'existence d'un mouvement de jeunes révolutionnaires alors que par ailleurs n'existe pas le parti révolutionnaire implanté dans les masses qui devrait être son support ». En fait nous commencions par contsruire les dépendances avant de bâtir le château. Ccrtes cette démarche restait explicable dans le cadre de la tactique entriste (par l'utilisation propre des secteurs autonomes); elle inaugurait néanmoins des problèmes qu'outre-passaient déjà largement le cadre de l'entrisme.
En effet, malgré sa caractérisation comme organisation de jeunesse, l'exICR, se donnait pour fonction la formation de cadres révolutionnaires, Et le débat, souvent confus à propos, de son sigle témoignait de la difficulté à définir politiquement ce monstre historique. On hésitait à la considérer comme l'organisation d'avant-garde de la jeunesse ou comme une organisation d'avant-garde intervenant dans la jeunesse. On insistait scrupuleusement sur l'équivoque du sigle en soulignant que seul un parti peut prétendre à juste titre être communiste et révolutionnaire, mais certainement pas une organisation de jeunesse.
Il est certain que par son origine historique, son implantation, sa composition sociale, l'ex-organisation constituait un exemple peut-être sans précédent et qu'aucun cadre schématique, aucune analogie historique ne permettrait de la définir avec rigueur.
2) Les tâches et le système d'organisation.
Cette nature équivoque de l'organisation s’exprimait directement dans son système organisationnel. La délimitation politique en restait rudimentaire : elle hésitait entre la référence développée et explicite à l'acquis marxiste-révolutionnaire et les craintes en retour suscitées par cette première audace. Ainsi, de par ses statuts, timidement, « elle accepte en son sein tout jeune attiré par son programme et n'ayant pas de désaccords fondamentaux avec son orientation politique ». Cette délimitation négative porte témoignage de la première affirmation hésitante de l'autonomie organisationnelle. En effet il s'agissait avant tout d'affirmer l'existence organisationnelle publique d’un pôle marxiste révolutionnaire ayant couru le risque considérable de rompre avec le stalinisme. L'effectif de ce pôle ne dépassait pas alors, nationalement, 200 militants cotisants. Ce qui situe l'ampleur du risque : il fallait vraiment avoir confiance dans le sens de l'histoire. Et le terme péjoratif de groupuscule, même forgé par le P.C-F., n'était pas un vain mot.
Si la première tâche de l'heure était l'existence autonome d'un centre de diffusion militante des idées révolutionnaires, la généralité même de la tâche autorisait le plus grand flux organisationnel. Même si le besoin s'en faisait confusément sentir, on évitait toute référence directe au centralisme démocratique. On écrivait : « tout membre est tenu de respecter les décisions des Congrès et des Comités Nationaux », et non pas de les appliquer. Mais, contradictoirement, quelques lignes plus bas, à propos des tendances, on précisait : « la minorité est tenue d'appliquer après discussion, les décisions de l'instance concernée ». À ces hésitations sur le problème du centralisme, s'ajoutaient toutes les précautions démocratistes, notamment par des clauses selon lesquelles toute décision importante requiert la majorité des deux tiers. Cette sensibilité démocratiste et anti-centraliste était l'héritage direct du passage à l'U.E.C. par lequel tout centralisme était devenu synonyme de bureaucratie, surtout après les batailles manœuvrières et statuaires qui avaient accompagné l'exclusion.
Enfin, la faible cohésion politique, la « souplesse » organisationnelle donnait à l'ex-organisation bien des relents fédéralistes. Lors de la constitution, certaines villes conservaient leurs caractéristiques locales ; ainsi le « groupe Spartacus » à Toulouse, le grou-
pe « La Méthode » à Cannes. La presse était décentralisée et autonome au maximum.
La première phase de l'organisation se caractérisait donc par un système organisationnel dénué de rigueur, réduit au minimum : un assemblage de structures nécessaires pour assurer l'apparition concertée d’un courant encore peu homogène. La tenue des C.N. à l'époque était l'illustration frappante de cet état de fait : inaugurer par un tour de table (fonction de coordination), ils jouaient davantage le rôle d'un stage de formation que celui d'une direction politique.
II. — LE REVEIL ET LES TATONNEMENTS
Pour situer la façon dont l’ex-J.C.R. a commencé à souffrir des limites de son système organisationnel, nous reprendrons A pointe essentiels du rapport d'organisation au C.N. de février
1) De la propagande à l'agitation.
« Les problèmes organisationnels qui se sont posés dans l'organisation lors des derniers mois sont déterminés par la conjonction de deux phénomènes : un élargissement considérable de notre horizon politique, de notre champ d'intervention possible d'une part, et d'autre part une importante croissance quantitative de nos forces militantes, La situation qui en résulte permet de souligner une fois encore l'originalité de l'organisation et la spécificité des problèmes qu'elle aura à résoudre ». Le texte relévait ainsi la diversification des secteurs d'intervention, le passage d’une activité strictement propagandiste à une amorce de percée agitatrice.
Néanmoins l'organisation telle qu'elle était n'avait pas les capacités subjectives d'assumer les possibilités qui se révélaient à elle. En fait l'inadéquation croissante entre des tâches multipliées et un système d'organisation qualitativement inchangé engendrait nombre de disfonctionnements. L'organisation étant incapable de hiérarchiser ses objectifs, de définir des priorités, on voyait des militants se spécialiser de leur propre chef dans le domaine par lequel ils avaient été recrutés (Vietnam, Amérique Latine, U.N.EF.). Cette sectorialisation spontanée de lorganissr tion accumulait les obstacles à toute centralisation politique. Pour éviter la sectorialisation, certains cercles étudiants oscillaient sans directives entre « la semaine Vietnam » et « la semaine U.N.E.F.», ponctuant cette discontinuité de quelques actions d'avant-garde.
2) Le handicap organisationnel.
Le rapport du C.N. de février, faisant le point des difficultés s'en prenait au « militantisme groupusculaire » : « Du fait que les militants ne sont pas réellement intégrés dans l'organisation, ils pratiquent un militantisme de surface, vitrifié (distribution, ven-
tes, collages) qui établit une sorte de membrane peu perméable
entre l'organisation et le milieu. Elle joue un rôle séduisant.
Cette forme d'apparition publique détermine des réflexes boutiquiers : un travail par le recrutement à court terme sans chercher à créer un véritable courant politique. Enfin ce type de militantisme comporte un grave danger de groupuscularisation dans la mesure où il s'exerce sur le mode parasitaire : on se contente de harceler le P.C. à sa périphérie pour récupérer, au hasard des événements, quelques militants mécontents. On vit alors des miettes des actions des autres dont reste tributaire au lieu de prendre soimême les initiatives politiques qui permettraient de déséquilibrer le jeu traditionnel des partis de gauche ».
Le rapport percevait donc bien, par rapport au contexte politique, la nécessité de passer à l'offensive, de sortir du gagne-petit pour entrer dans la lutte politique. Ce qu'il voyait mal, c’est l'entrave que constituait le système d'organisation en vigueur par rapport à la réalisation de ces nouvelles tâches. Il distinguait mal la relation entre ce militantisme groupusculaire et les bases de délimitation programmatique de l'ex-J.CR,, strictement propagandistes, destinées à prouver par un juste commentaire de la lutte des classes, la trahison du P.C.F. et en contre partie l'utilité de l'organisation qui la démasque. À cette propagande générale correspond un recrutement individuel, lent, sur la base d'une conviction idéologique davantage que sur une pratique militante. Déjà, ce dont témoignait le militantisme groupusculaire, c'est de l'insuffisance ou de l'inexistence d'une plateforme d'intervention pratique.
À ce premier symptôme du militantisme groupusculaire, s'en ajoutait un second, en province surtout, celui de l'ossification des directions locales : « Bon nombre de directions sont encore marquées par leur origine de fraction à l'U.E.C. Les noyaux originels S'associent de nouveaux militants qui viennent s'agglutiner à la prpherie du groupe sans réellement s'intégrer au travail miitant. De plus, ces directions perpétuent parfois le militantisme de fraction, le bouton de veste, le gagne-petit propagandiste. Habitués aux discussions individuelles ou aux polémiques internes à l'UE.C. elles ne tirent leur autorité que d'une supériorité théorique ou de leur simple ancienneté et constituent le groupe à leur image : en groupe de réflexion plus que d'intervention politique. I n'est pas rare de voir des villes faire de la commission (organe de réflexion sur un problème précis) la structure de base de l'organisation au détriment du cercle (qui est précisément la structure d'intervention propre à un milieu classé) ». Cette commissionnite était la marque encore une fois non explicitée des déterminations idéologiques prédominant au sein de l'organisation.
Enfin « l'isolement des villes de province par rapport à Paris favorise le monopole qu'ont les directions régionales avec l'ensemble de l'organisation », C'était là la cause autant que la conséquence d'un fonctionnement décentralisé, confinant un fédéralisme, et qui en mai eut des conséquences contradictoires : capacité des villes à se débrouiller, mais aussi parfois abdication pure et simple devant la pression du mouvement, faute d'un soutien organisationnel suffisamment ferme.
Ce constat du militantisme groupusculaire et attentiste et de l'ossification des directions ne débouchait pas cependant sur sa conclusion logique : la compréhension du rôle d’entrave que constituait un système d'organisation axé sur la lutte idéologique,
et complètement périmé par rapport aux nécessités actuelles de la lutte, aux tâches d'intervention pratique.
En fait le problème, pourtant aveuglant, n'était jamais perçu dans toute sa clarté. Ou bien on se contentait d'une fuite en avant, auto-satisfaite, se ruant sur les possibilités nouvelles sans organiser davantages ses forces en fonction des nouveaux besoins. Ou bien, après avoir accumulé de la pâte militante, on prétendait lui donner forme par quelques organigrammes circonstanciés, présentés pour l'occasion comme le dernier cri de la bolchévisation.
3) L'entrisme en question.
Pour remettre efficacement en cause le système d'organisation de toute évidence périmé, il aurait fallu remettre en cause la tactique entriste qui lui avait servi de justification. Le rapport de février 68, en appelant à l'offensive, à l'initiative politique autonome, le faisait implicitement, mais en même temps il r ffirmait l'actualité de l'entrisme pour les villes non-universitaires où l'avant-garde est seule face au P.C.F. Le mérite du texte, c'est d'avoir souligné dans le contexte politique (Le Mans, Mulhouse, J'OL.A.S. et le Che) la nécessité de l'offensive : « il y a un type d'intervention qui, sous le sigle de l'organisation ou du CVN. permet à des villes de réaliser une percée longtemps attendue, parce qu'elle mord sur une frange disponible qu'on n'avait pas su toucher parce qu'on se présentait à elle comme un sous-produit du P.C.F.».
Le rapport n’en tirait pas les conséquences organisationnelles. Elles auraient impliqué une remise en cause systématique et radicale de l'entrisme. Au seuil de cette remise en cause, le rapport DEAR il se contentait de l'amorcer intuitivement et par la
ande,
III. — QUEL HERITAGE ASSUMONS-NOUS ?
Après mai, nous assumons le cumul de carences organisationnelles engendrées par un système d'organisation dont la remise en cause aurait impliqué une liquidation immédiate de l'entrisme. C'est mai qui a fourni les bases politiques et pratiques de cette liquidation. Pour autant, nous ne partons pas d'une virginité organisationnelle, mais bien des éléments légués par la désintégration de l'ancien système.
a) Une grande hétérogénéité de l'organisation qui rassemble des générations diverses par leur éducation et leur expérience politique. Dans la période des rapides bouleversements politiques que nous venons de connaître, deux ans d'écarts entre deux générations comptent beaucoup. Elles peuvent marquer toute la différence entre une génération formée dans la lutte au sein de l'U.E.C. et une génération formée de plain-pied hors des appareils staliniens, entre une génération qui sans trop le savoir préparait. mai et une génération qui a trouvé mai comme une pochettesurprise dans son berceau politique. Pour ces derniers, le retour à un militantisme quotidien, régulier, patient, où l'on n'a pas conscience de faire progresser à chaque instant la révolution, reste un difficile réapprentissage. Notre héritage militant brasse l'ensemble de ces couches, ce qui veut dire autant d'expériences
et de formations diverses, autant de réactions variées aux problèmes politiques.
b) La seconde pièce de notre héritage réside dans une plateforme politique qui, si elle inclut bien les discriminants stratégiques essentiels est insuffisante pour fournir les discriminants pratiques actuellement nécessaires, Cette carence est surtout lourde en ce qui concerne l'implantation ouvrière. Nos délimitations stratégiques trouvant trop peu de prolongements pratiques (mots d'ordre transitoires) pour pouvoir opter et se déterminer vis-à-vis de nous. Dépasser cette limite, trouver les critères correspondant aux tâches révolutionnaires qui résultent de mai, n'est pas un simple problème d'élaboration, mais aussi d'implantation.
c) Le système de l’ex-J.C.R., même s'il était réduit à sa plus simple expression, avait néanmoins sa cohérence. Il était en tout adapté à la fonction idéologique prédominante de cette organisation. Jusque dans les mœurs qu'il perpétuait. Le moindre problème politique trouvait sa solution immédiate dans une A.G. de ville où une intervention apaisante réconciliait deux opinions divergentes. (Cf A.G. sur le Vietnam). Dès qu'un camarade se posait des questions, un repas amical permettait de les oublier sinon de les résoudre. Enfin toute la vie de l'organisation reposait sur la parole, le contact personnel direct et la tradition orale : une sorte de structure élémentaire de la vie militante où l'organisation s’effaçait au profit de pratiques familiales. D'un tel système proviennent à tous les niveaux, des directions marquées par leurs origines historiques, surtout rompues à la lutte idéologique, et peu préparées à assumer les tâches d'organisation et de ss du travail ouvrier qui sont pourtant les tâches de
Enfin faute d'avoir transformé le système d'organisation dans son ensemble, celui-ci s’est adapté à ses nouvelles fonctions par rafistolages. Des appendices divers sont apparus de façon spontanée, la fonction créant l'organe. Ils se sont greffés sur le système existant, le surchargeant comme une éclosion de champignons. Cette multiplication de structures autour du noyau initial menace de l'étouffer, elle complique les structures et les accumule sans les rendre plus efficaces puisque aussi bien, c’est le problème de la transformation du système dans son ensemble, son adaptation aux besoins nés de mai qui est nécessaire.
IV. — COMPRENDRE LES DIFFICULTES POUR POUVOIR LES RESOUDRE
1) La mutation organisationnelle.
Mai a perturbé les conditions de lutte de l'avant-garde révolutionnaire. L'actualité de la révolution s'en trouve réaffirmée au moment même où les organisations staliniennes sont profondément ébranlées. Ce phénomène renforce l'urgence de la mutation organisationnelle déjà entrevue ou soupçonnée avant mai. Cette miutation ou cette transcroissance organisationnelle n'a rien d'une nouveauté historique, elle est l'une des caractéristiques fonda-
mentales de toute organisation révolutionnaire qui transforme ses rapports avec la classe.
Cela tient au fait que jamais l'organisation n'est totalement adéquate à sa tâche. Comme le démontrait bien Rosa Luxemburg, l'organisation, enracinée dans le système qu'elle combat et préfigurant un ordre nouveau, représente une tension permanente entre ces deux pôles, Il en résulte pour elle une situation contradictoire que mentionne également le troisième congrès de l'I.C. : «sous l'influence desséchante de l'atmosphère bourgeoise, les fonctions s'isolèrent en quelque sorte et la communauté du travail fut remplacée par une démocratie purement formelle, et l'organisation elle-même se divisa en fonctionnaires actifs et en une masse passive ». C'est cette contradiction même qui se trouve siquisée au maximum dans les périodes de mutation organisationnelle.
C'est ce que démontrent Lénine dans Que faire? et Trotsky dans Cours nouveau et les Leçons d'Octobre.
« Il faut éveiller chez tous ceux qui participent au travail pratique le mécontentement à l'égard du travail artisanal qui règne chez nous et la ferme volonté de s'en débarrasser. »
(Que faire ? p. 452).
Toute la conclusion de Que faire ? consiste à récapituler les phases de transcroissance du P.O.S-DR. Il explique que dans une première période la social-démocratie existait sans le mouvement ouvrier. Dans la deuxième période la social-démocratie épouse l'essor du mouvement ouvrier. « La plupart des dirigeants sont des tout jeunes gens, qui n'ont pas atteint, loin de là, l’âge de trentecinq ans. À cause de leur jeunesse, ils se révèlent peu préparés au travail pratique et quittent la scène avec une extrême rapidité »… La troisième période estime-t-il est la période de Ja dispersion, de désagrégation, de flottement. « Il arrive que chez les adolescents la voix mue. Eh bien, la voix de la social-démocratie russe de cette période commençait à muer. Les dirigeants erraient chacun de son côté et rétrogradaient : le mouvement, lui, continuait de s'étendre et d'avancer à pas de géants Les dirigeants non seulement restaient en arrière sur le plan théorique comme sur le plan pratique, mais encore ils s'attachaient à légitimer leur retard par toutes sortes d'arguments grandiloquents ».
Ce sont, ces périodes de mutation organisationnelle douloureuse qui sont favorables à l'éclosion de tendances au sein de l'organisation. L'un essaie de tirer hardiment l'organisation vers l'avant, de la redécouper à la mesure de ses tâches nouvelles les autres la retiennent par la manche dans la méditation des impuissances passées : « l'essence des dissentiments et des difficultés actuelles, écrit Trotsky dans Cours nouveau, réside dans le fait que l’ensemble du parti se dispose à passer à un stade historique plus élevé ». Ailleurs, dans les Leçons d'Octobre, il explique comment dans ces périodes les tendances qui se constituent ou bien se résorbent, ou bien finissent par incarner de spositions de classe antagoniques : « Un prati révolutionnaire est soumis à la pression d'autres forces politiques. A chaque période de son développement, il élabore les moyens d'y
résister et de les refouler. Aux tournants tactiques, qui comportent des regroupements et des frictions intérieures, sa force de résistance diminue. De là, la possibilité constante pour les groupements intérieurs du Parti, engendrés par la nécessité du tournant tactique, de se développer considérablement et de devenir une base pour différentes tendances de classes.»
Pour notre courant, la période de transcroissance organisationnelle a constitué un humus particulièrement propice au développement des tendances. À cet égard il est curieux de remar-
quer combien les tendances minoritaires, dans leur théorie ou dans leur pratique, restent tributaires de l’ancien système d'organisation. La tendance Thierry-Mathieu', surprise par la spontanéité de mai qui échappe aux cadres idéologiques qui étaient les siens, renonce à organiser cette énergie; elle préserve son idéologie mais seulement pour commenter avec recul, les sauts et les gambades de la pratique spontanée qui lui échappe ; ainsi elle renonce délibérement à organiser cette spontanéité, plutôt que de fournir le nouvel effort organisationnel nécessaire, elle préfère capituler et abdiquer devant cette spontanéité qu'elle finit par magnifier. Quant à la tendance Rivière-Creach, son comporfement lors de l'AG. d'exclusion est également significative. Cette tendance recueille 171 voix sur la prise en considération d'une motion; cette motion n'est qu'un chapelet de doutes, de précautions, de problèmes, et de défiance à l'égard de la majorité, glorifiant la minorité par le seul fait d’avoir osé douter. [Il y a bien eu sur quelques énormités politiques qui mériteraient un commentaires si l'on parvenait à mettre la main sur ladite motion]. Sur cette base idéologique des plus ténues, la minorité serre les rangs. Mais dès qu'il s'agit d’avoir une pratique qui préfigure le système organisationnel aujourd'hui nécessaire, dès u'il s'agit de donner à une position politique sa sanction pratique, la tendance se désagrège, la tactique l'emporte sur les principes, les uns votent l'exclusion, les autres contre, les autres s'abstiennent et d'autres encore ne prennent pas part au vote. Ce sont bien là les déterminations idéologiques d'une tendance opportuniste qui a du mal à franchir l'épreuve de la mutation.
2) Les nouveaux besoins organisationnels.
a) La crise de mai, mettant à l'ordre du jour l'action révolutionnaire et non plus sa simple préparation idéologique, place comme première urgence l'implantation dans la classe ouvrière. Tant parce que cette implantation est nécessaire pour envisager une autre issue à une nouvelle crise, que pour transformer la nature de l’organisation par la nature de son implantation. Il ne s'agit pas de se fustiger pour éliminer les tares petites-bourgeoïses ; certes nous devons les combattre, mais nous ne les vaincrons réellement qu'en acquérant une implantation ouvrière qui impose une autre régularité militante, une autre vigueur.
b) Dans la période de mutation que nous traversons, le problème de la formation revêt une importance toute particulière. Pour résorber les inégalités au sein de l'organisation, maïs aussi
1. 3 tendance.
pour préparer l'intervention militante. Cela veut dire que la formation ne doit plus être conçue comme la transmission d'un savoir académique, mais l'organisation d'une formation permanente en fonction de l'intervention. Le système d'organisation à mettre en place doit donc être dans son ensemble un système de formation et d'information tissant systématiquement les réseaux qui doivent réellement faire de l'organisation un intellectuel collectif.
V. — LES CONSEQUENCES ORGANISATIONNELLES
De l'appréciation de la mutation organisationnelle en cours et de.nos besoins actuels, il résulte la nécessité d'un système d'organisation assumant réellement la pleine vocation d'une organisation autonome. Cela signifie la rupture envers tout système d'organisation lié à l'entrisme.
a) Pour diverses raisons, le système d'organisation à promouvoir doit mettre en avant l'idée d'une centralisation poussée. En effet, avant mai aucun courant n'avait, à proprement parler, de responsabilité politique (ils pouvaient se permettre toutes les proclamations les plus incongrues sans entraînetr pour l'organisation des conséquences catastrophiques, sinon quelques départs). Aujourd'hui, l'audience acquise en mai, le rôle que nous sommes appelés à jouer face au P.C.F. nous place devant des responsabilités considérables sans qu'une implantation qualitativement différente nous donne des garanties et des garde-fous contre les décisions intempestives.
Par ailleurs, l'effort d'implantation dans la classe ouvrière, la nécessité de faire face à la répression, requiert une rigueur organisationnelle manuelle, une discipline de centralisation des décisions. Une organisation de militants ouvriers éprouvés pourrait répartir le poids de cette discipline et de cette centralisation sur diverses instances. Quant à nous nous ne pouvons sauter à pieds joints par-dessus l'état réel de l'organisation avec laquelle nous devons œuvrer. Cela signifie qu'une centralisation poussée doit compenser l'immaturité et l'hétérogénéité de l'organisation dans l'immédiat.
En particulier le maximum de pouvoirs doivent être accordés au Comité Central, principal organe dirigeant de l'organisation. Pour se réunir fréquemment, pour jouer un rôle de réel dirigeant politique, l'élection au C.C. ne doit plus combiner des critères politiques et géographiques, mais repose essentiellement sur des critères politiques même s’il doit en résulter une direction très majoritairement parisienne. En fait cet inconvénient peut aussi fonctionner comme un avantage à l'égard de l'organisation interne du travail du C.C. En effet outre l'existence d'un B.P. et d'un Bureau d'Organisation, les membres du C.C. auront à prendre en charge, par équipes contrôlées par le B.P.. la direction des secteurs de travail (ouvrier-svndical, jeunesse scolarisée, enseignant), la politique de formation, le contrôle du journal et de la politique d'édition. L'ensemble de ces tâches demande une activité quasipermanente du C.C. que la concentration d'une majorité de membres sur Paris peut faciliter.
b) L'organisation doit se construire autour de l'axe du travail
ouvrier. Cela veut dire en particulier que la hiérarchie des directions politiques doit être simplifiée. Il faut délimiter les unités politiques permettant d'organiser et de diriger réellement à leur échelle le travail ouvrier, de lui subordonner les autres secteurs d'intervention. Les directions politiques correspondant à ces unités seront les directions privilégiées. Par exemple la région tend à acquérir une réalité politique; tant pour des raisons objectives (la régularisation tend à dégager des problèmes régionaux) que subjectives tenant au développement de l'avant-garde : choix des entreprises déterminantes, répartition des forces sur ces entreprises et les C.E.T. correspondants, intervention complémentaire sur les grandes concentrations d'habitat. En ce sens on doit tendre à créer des directions politiques au niveau des régions, capables d’avoir une vue d'ensemble de la région, d'y choisir les objectifs prioritaires, d'y utiliser la complémentarité des secteurs d'intervention. Les directions de secteurs (lycéens ou étudiants), ainsi que les commissions (ouvrières) seront absolument subordonnées à ces directions de ville ou de région. Dans un premier temps, le pouvoir centralisé du C.C. devra veiller à éviter que ces directions, faute de pouvoir être politiquement pourvues, deviennent le refuge et la sinécure de vieux militants en rupture de militantisme.
Le problème des directions politiques pose également le problème de la représentation ouvrière en leur sein. Il serait naïf de croire qu'on prolétarise une direction étudiante en y bombardant un ouvrier ; la direction risque de ne pas devenir plus prolétarienne, l'ouvrier en revanche risque de l'être beaucoup moins. Pendant toute une période, il faudra faciliter l'émergence autour des bulletins ouvriers (exemple de la Taupe Rouge) de directions politiques ouvrières incluant des étudiants formés au travail ouvrier. Pendant toute une période donc d'anciennes directions peuvent être maintenues pour que ce dégagement de directions ouvrières puisse s'opérer plutôt que l'injection symbolique de militants ouvriers propulsés dans des directions étudiantes. Dans cette période de l'organisation, les commissions syndicales contrôlées par les directions politiques régulières, peuvent jouer un rôle fondamental dans la mesure où elles permettent aux militants ouvriers d'avoir un poids spécifique sur l'organisation, de lui faire connaître leurs besoins militants, au lieu de les diluer simplement dans des cercles à grande majorité étudiante.
c) Les instances de base militante de l’organisation demeurent les cercles d'intervention définis par un milieu d'intervention précis (entreprises, facs, lycées), Les cercles de quartiers doivent de plus en plus s'attacher à devenir des cercles d’entreprise par leur régularité, leur assiduité auprès de certaines entreprises soigneusement choisies. Ils peuvent utiliser l'intervention sur les lieux d'habitation comme complémentaire à leur travail d'entreprise. Les directions politiques doivent s'efforcer d'utiliser au mieux la dialectique des secteurs d'intervention des cercles qu'ils dirigent.
” En tout état de cause, les commissions donneront des structures conjoncturelles qui ne sauraient prendre le pas sur les cercles. Elles ne sauraient non plus proliférer inconsidérément :
la commisionnite est un symptôme classique de la social-démocratie.
d) Dans la perspective d’une répression toujours possible, l'organisation doit systématiser la division technique du travail, sa fragmentation maximum pour atténuer la vultérabilité de l'organisation. En outre cette division permet d'accroître la responsabilité contrôlée de militants chargés de tâches précises ; alors que la mobilisation permanente des bonnes volontés, de façon anarchique, pour les tâches matérielles, ne fait que perpétuer l'inefficacité.
e) Le resserrement de la cohésion organisationnelle n'a pas pour seul but une meilleure efficacité d'intervention mais aussi la transformation de chaque militant en militant communiste : le parti doit viser à ce que « chaque membre conscient de ses buts prenne part au travail quotidien révolutionnaire et que cet acte de participation devienne pour les membres une question d'habitude naturelle » (III° Congrès de l'I:C.).
f) Outre la distinction des statuts d'adhérent et d'observateur au sein même des cellules, une distinction devra être maintenue entre les cellules et les cercles rouges qui organisent dans différents milieux les sympathisants en lutte sous le contrôle de l'organisation. L'existence de ces cercles rouges permet en outre de rythmer le recrutement, de respecter ainsi nos capacités d'absorption et d'encadrement tout en répondant aux besoins et aux possibilités objectives de l'intervention. Enfin les cercles rouges permettent dans un premier temps de pallier l'absence d'une organisation de jeunesse.
JEBRACO, mars 1969.
Table
INTRODUCTION .......................................... Ki)
1. CONSTRUIRE LA LIGUE POUR CONSTRUIRE LE PARTI (Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 4) ........ 7
2. LES RAPPORTS AVANT-GARDE/MASSE ET LES PRA- TIQUÉS DE ROUGE (Bulletin des Diffuseurs de Rouge M D) casernes ste os arte ave ce sta er8 SE TOR ESS UE 17
3. EN REALISANT NOS TACHES POLITIQUES POUR DEVELOPPER LE TRAVAIL EN DIRECTION DES MASSES, CONSTRUISONS LA LIGUE (Bulletin des Dif-
fuseurs de Rouge n° 10) .............................. 31 4. LA FIN DE L'HISTOIRE (Bulletin des Diffuseurs de
Rouge n° 15) 39 5. TANT VAUT LA METHODE TANT VALENT LES PRO-
DUITS (Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 16) ...... 47
* 6. JUSQU'A QUAND THEORISERONS-NOUS NOTRE IM- PUISSANCE ? (Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 20) 53
7. ET L'UNITE DES REVOLUTIONNAIRES, LA LIGUE, LE PARTI ? (Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 26)... 69
8. REPONSE AUX TEXTES 7, 10 ET 11 (Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 22) ...........................,.... 77
9. CONSTRUIRE LA LIGUE POUR CONSTRUIRE LE PARTI (Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 27) ...... 91
10. CONSTRUIRE LA LIGUE POUR CONSTRUIRE LE PARTI (Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 27 bis) .... 115
11. DE QUELLE ORGANISATION AVONS-NOUS BESOIN ? (Bulletin des Diffuseurs de Rouge n° 27 ter) ............ 127
Achevé d'imprimer en avril 1969 pour le compte de François Maspero, éditeur sur les presses de l’Imprimerie Ch. Corlet, à 14 - Condé-sur-Noireau Dépôt légal : 2° trimestre 1969 — N° d'Imprimeur : 7450 N° d'Editeur : 275 — Je tirage : 10.000 exemplaires