Sommaire (d'après RaDAR)
- Introduction
- Le droits des nations à l’autodétermination
- Lénine : sur le mot d’ordre d’Etats-Unis d’Europe
- L’opportunité du mot d’ordre des Etats-Unis d’Europe
- Les Etats-Unis d’Europe socialiste
- Trotsky : mot d’ordre des Etats-Unis soviétiques d’Europe
- Les Etats-Unis socialistes d’Europe, une solution de rechange
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e les état-unis socialistes d'europe
Classique Rouge numéro 10
Brochure diffusée par :
la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs (Belgique) la Ligue Communiste ( France ) la Ligue Marxiste Révolutionnaire ( Suisse )
Les Etats-Unis Socialistes d'Europe
FRANÇOIS MASPERO
1, Place Paul Painlevé - Paris 5ème.
LIVRES ROUGES
Renaissance du bolchévisme en URSS (mémoires d'un bolchevik-léniniste)
€. MANDEL : Contrôle ouvrier, conseils ouvriers, autogestion.
J. MONETA : La politique coloniale du PCF (1921-1965). JEDERMAN : La « bolchévisation » du PCF (1923-1928).
L. MAITAN : Le Parti, l'armée et les masses dans la révolution culturelle chinoise
TARIQ ALI : Pakistan, pouvoir populaire ou dictature mi e? TROTSKY-PREOBAJENSKY-RAKOVSKY ; De la bu cratie.
CAHIERS ROUGES 1-Eléments de théorie économique marxiste
2-La médecine confisquée
3-De la bureaucratie
4-Lettre ouverte au Parti Ouvrier Polonais CE PTT 5-L'intervention en Tchécoslovaquie, pourquoi ?
DEBATS DU PREMIER CONGRES DE LA LIGUE COMMUNISTE CRE le Parti, construire
10/11-Dialectique des secteurs d'intervention
12-Le deuxième souffle (problèmes du mouvement étudiant) 13-Pédagogie et crise de la bourgeoisie
14-Vietnam, Laos, Cambodge, même combat
15-Proche-Orient : de la résist: palestinienne à la révolution socialiste Spécial : Le « complot trotskyste » en Tchécoslovaquie
NOUVELLE SERIE INTERNATIONALE
1-URSS et pays de l'Est : socialisme ou capitalisme ?
2-Réformisme militaire et lutte armée en Amérique Latine
3-Pologne : Le crépuscule des bureaucrates
4-La 2ème guerre d'Indochine
15 ans de guerre révolutionnaire.
CAHIERS DE LA QUATRIEME INTERNATIONALE
1-La guerre d'Espagne, 1936-39 (témoignage d'un combattant trotskyste dans les Brigades Internationales).
2-Sur la révolution cubaine.
CLASSIQUES ROUGES
1-Trotsky : La révolution permanente en Russie 2-Trotsky : Nature de l'Etat soviétiqu 3-Crosse en l'air ! (le mouvement ouvrier et l’armée 1900-14)
4- Trotsky : Classe ouvrière, parti et syndicat
5-L'agonie du capitalisme et les tâches de la Vème International (programme de transition)
6-L'ennemi est dans notre pays (l'anti-militarisme révolutionnaire après 1918) 7-Léon Trotsky : Les leçons d'Octobre
8-Li et Trotsky sur la Commune de Paris
9-Lénine contre Staline
SERIE « MARX OU CREVE »
1-Marxisme et petite bourgeoisie
2-Trotsky mi ste
3-« Lutte ouvrière » et la révolution mondiale
4-« Lutte ouvrière » ou la « tendance prolétarienne » 5-«Qu'est-ce que l'AJS? »
HORS COLLECTION Pour lire « La révolte de la Mer Noire » : André Marty révolutionnaire.
POCHE ROUGE 1-Ce que veut la Ligue Communiste.
introduction
Le débat sur les Etats-Unis d'Europe engagé parmi les marxistes européens au cours de la première guerre mondiale, n'a été poursuivi que de façon intermittente ; mais pour autant, il ne se trouve pas éteint : récemment, un rédacteur de Tribune Socialiste qui avait eu l'audace de mentionner que ce slogan avait été un moment adopté par l'Exécutif de l'Internationale communiste, s'est vu vertement rabroué dans les colonnes de l'Humanité. C'est que, longtemps tenu pour le bien exclusif, si ce n'est la marotte des trotskystes, ce mot d'ordre suscite dans notre période de décadence du capitalisme européen un regain d'intérêt évident.
Ce n'est pas par hasard que le débat sur ce thème s'est ouvert dans la social-démocratie européenne au cours de la première guerre mondiale. Tandis que les grands partis de la Ilème Internationale, en dépit de leurs proclamations d'attachement indéfectible à l'internationalisme le plus intransigeant, ne parvenaient pas à s'émanciper théoriquement et politiquement des cadres nationaux dans lesquels ils avaient grandis, le rare contingent marxiste resté fidèle à ses principes voit s'offrir à ses yeux le spectacle d'une Europe ensanglantée par un conflit qui est avant tout le résultat de la collision ehtre les forces productives dans leur développement et le régime politique archaïque de la division du continent en une multitude d'états disparates. Comme le montre Trotsky dans sa brochure La guerre et l'Internationale écrite en septembre 14, la guerre, indice tragique de la fin d'une ‘période historique, atteste avant tout la faillite définitive de ce régime européen des « petits états». Avec la guerre s'ouvre une période où l'alternative du socialisme et de la barbarie cesse d'être une hypothèse d'école ; le socialisme, au moment où la faillite intégrale du système capitaliste s'avère de façon si tragique et éclatante, cesse d'être le simple « but final » pour devenir l'unique antidote de la barbarie. Peu importe que la révolution bourgeoise soit à l'échelle du continent loin d'être achevée, ce qui compte, c'est que la classe bourgeoise s’y soit révélée comme intégralement banqueroutière et qu'il appartienne à la classe prolétarienne de reprendre entre ses mains la mission progressive de l'humanité.
Nous voyons bien comment, dans ce contexte, se présente le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe. Pour Trotsky, qui élabora en 1905, sur la base de la première expérience révolutionnaire russe, la théorie de la révolution permanente, non seulement comme théorie de la révolution prolétarienne en Russie, mais comme théorie de la révolution européenne (l'action du prolétariat russe ayant pour vocation d'embraser l'Occident européen), la guerre qui ravage le sol européen a pour résultat d'accélérer le cours de l'histoire européenne en brisant les cloisonnements que l'étroitesse nationale avait dressés entre les peuples, en les jetant dans une même histoire de sang et de boue, celle de la noire décadence de la « civilisation » capitaliste européenne, mais celle aussi de l'instauration d'un ordre socialiste plus vaste, à l'échelle continentale pour lequel le terrain se trouve ainsi aplani. En avançant le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe,
Trotsky prend le contre-pied de toutes les conceptions de type menchéviste qui envisagent la maturité des conditions objectives de la révolution état par état, en fonction des conditions économiques intrinsèques de chaque pays et non selon les conditions historiques générales de la révolution. Trotsky n'affirme pas, comme pouvait le soupçonner Lénine et comme le lui ont si souvent reproché par la suite les staliniens, que cette perspective des Etats-Unis d'Europe signifie la simultanéité de la révolution dans tous les pays. Comme Lénine, Trotsky a compris que le développement de la révolution est inégal selon les différents pays; c'est ce qu'il exprime dans la brochure d'où est extraite ce texte sur les Etats-Unis d'Europe (Qu'est-ce qu'un programme de paix ? ) : « qu'aucun pays ne doive « attendre » les autres dans la lutte, c'est une vérité élémentaire... »
On pourrait s'étonner de ce que Trotsky accole avec une apparente indifférence à l'expression des Etats-Unis d'Europe tantôt le terme « républicains», tantôt « démocratiques », tantôt « socialistes » et plus tard « soviétiques » ; c'est que pour lui le contenu de classe prolétarien d'une telle unité politique ne peut absolument pas faire de doute; la bourgeoisie européenne décadente, pour peu même qu'elle parvint à surmonter l'épreuve de la guerre, (et, en 1916 Trotsky ne lui accordait pas beaucoup de chances) ne pouvait par définition posséder la force progressive de surmonter ;ses antagonismes chauvins pour unir sous la bannière ternie de sa domination de classe le vieux continent morcelé, Les Etats-Unis ne peuvent être instaurés en Europe qu'après que le continent tout entier ait été embrasé par la flamme révolutionnaire dont le boute-feu est le prolétariat ; ils ne peuvent résulter que de la destruction des rapports de production capitalistes à l'échelle continentale, Le contenu de classe d'un tel mot d'ordre est donc clairement impliqué dans la dynamique de la lutte révolutionnaire qu'il suppose et qui met le prolétariat, en dépit des inégalités du développement économique, social, politique sur l'avant scène de l’histoire : « Ainsi, dit Trotsky, les Etats-Unis d'Europe sont la seule forme concevable de la dictature du prolétariat européen ». C'est précisément la dynamique obligatoirement prolétarienne de ce mot d'ordre que ne conçoit pas clairement Lénine écrivant dans le texte que nous présentons ci-dessous : « les Etats-Unis d'Europe, sous le capitalisme, seront impossibles ou seront réactionnaires ». Si cette mise en garde peut se fonder sur une certaine imprécision des textes de Trotsky à cette époque, en aucun cas, elle ne reflète une divergence de principe, comme Trotsky le montrera dans le texte que nous extrayons de l'Internationale communiste après Lénine.
A partir de 1923, cette discussion, estompée dans les années de tourmente révolutionnaire qui secouent l'Europe et qui voient la bourgeoisie un moment aux abois parvenir à préserver le vieux continent de la contagion soviétique, reprend. Pour Trotsky, un contexte historique nouveau a surgi de la guerre puis de la stabilisation européenne : celui-ci est caractérisé avant tout par la croissance de l'antagonisme entre l'Europe déclinante et l'Amérique impérialiste montante, grande et unique bénéficiaire de la guerre. Dans ce cadre nouveau, explique Trotsky, le mot d'ordre des Etats-Unis socialistes d'Europe prend une dimension nouvelle, liée à l'inégalité du développement de la révolution dans l'Europe — très provisoirement stabilisée — et les USA auxquels revient, pour une
échéance sans doute longue le triste privilège de s'imposer comme le bastion du capitalisme et de la contre révolution dans le monde. En 1923, « après une assez longue discussion intérieure », dit Trotsky, le mot d'ordre fut adopté par l'Internationale Communiste.
Dès lors, la lutte pour et contre ce mot d'ordre ne recouvre plus, comme lors de la dispute entre Lénine et Trotsky en 1915-16 une divergence tactique, mais bien l'opposition irréductible de deux démarches politiques. Ce n'est pas un hasard en effet que ce mot d'ordre ne tarde pas à disparaître des programmes successifs de l'Internationale stalinisée. C'est que s'y incarne toute une méthode et toute une stratégie politiques qui analysent la place de la révolution russe dans un cadre mondial et européen, qui déduit les tâches et les perspectives des révolutionnaires russes d'une stratégie européenne et mondiale de la révolution; cela, les adeptes du « communisme national » à la Staline ne peuvent l'admettre, eux qui bientôt ne se soucieront plus d'attiser ou d'étouffer les foyers de révolution en Europe qu'au gré de ce qu'ils considèreront comme les intérêts de l'état soviétique. Par définition, le mot d'ordre des Etats-Unis soviétiques d'Europe que Trotsky avance alors est l'antinomie de l'utopie révisionniste de la « construction du socialisme dans un seul pays ».
Plus d’un demi-siècle après l'élaboration de ce mot d'ordre par Trotsky, le cours des événements en révèle lumineusement la valeur prémonitoire ; à l'heure où les lamentables caricatures d'Union socialiste européenne que l'on nomme Marché Commun — dont les capitalistes européens ont pu jeter les bases dans la conjoncture exceptionnellement favorable de l'après-guerre — s'étiolent contre le mur de la concurrence intercapitaliste ravivée ; à l'heure où la partie capitaliste de l'Europe — après le Mai brälant de France et le Mai rampant d'Italie — dans une période de profonde instabilité sociale et politique ; à l'heure où des éclairs de feu (comme en Pologne, en Tchécoslovaquie) trouent le sinistre manteau de la domination bureaucratique qui s'étend sur l'autre partie de l'Europe ; à l'heure où la contagion récessionniste galope de bourse européenne en bourse européenne, où l'entrée en lutte des travailleurs de Prague ou Gdansk trouve aussitôt son écho dans les rues de Paris ou Rome, le thème propagandiste des Etats Unis d'Europe se doit de figurer en lettres de feu sur le drapeau des marxistes-révolutionnaires. Que les staliniens, obstinés et loyaux défenseurs de « l'intérêt national » de leurs si chères patries y trouvent matière à grommeler ou hausser les épaules n'a pas de quoi nous surprendre.
La révolution sous la forme de renversement violent de l'ordre social existant ou d'une strate bureaucratique parasitaire, est une perspective actuelle en Europe ; la mythologie tiers-mondiste des années 60 qui faisait de l'Europe un bastion de conservation isolé par les nations révolutionnaires de la zone des tempêtes a été réduite à néant par les événements des années 67, 68 et 69. Certains pays européens comme l'Espagne, la France se désignent déjà comme des maillons faibles de l'ordre capitaliste mondial ; en Tchécoslovaquie, en Pologne, en Yougoslavie même, la braise couve sous la cendre ; la vieille société européenne sue la décadence par tous les pores. C'est avec optimisme que nous voyons la vieille taupe resurgir là où elle creusa ses premières galeries. Derrière elle se profile l'ombre des Etats-Unis socialistes d'Europe.
le droit des nations à l’autodétermination
Ce texte est extrait de la brochure « Qu'est-ce qu’un programme de paix ? » éditée par Trotsky en Juin 17 à partir d’articles parus dans le journal Nache Slovo que Trotsky publiait à Paris dans les
: années 1915-16.
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Nous avons vu que la social-démocratie (1), dans la solution de questions concrètes du domaine du regroupement et de la formation nouvelle de groupes d'Etats nationaux, ne peut accomplir aucun pas sans le principe d’auto-détermination nationale, qui, en dernière instance, apparaît comme la reconnaissance du droit de chaque groupe national à décider du sort de son Etat, donc du droit des peuples à se séparer d'un Etat donné (comme exemple de la Russie ou de l'Autriche). Le seul moyen démocratique pour connaître la « volonté » d’une nation est le référendum. Cette réponse démocratique obligatoire restera pourtant, telle qu'elle est décrite, purement formelle. Cela ne nous éclaire pas sur les possibilités réelles, les façons et les moyens de l’auto-détermination nationale dans les conditions modernes de l’économie capitaliste ; et pourtant, c’est précisément là qu’est le sens même de la question.
Pour plusieurs nations, sinon pour la majorité des nations opprimées, des groupes et sections de nations, le sens de l’auto-détermination est l'annulation des limites existantes et le démembrement des Etats actuels. En particulier, ce principe démocratique mêne à l'émancipation des colonies. Pourtant, toute la politique de l'impérialisme, indifférent au principe national, a pour but l'extension des limites de l'Etat, l’incorporation obligatoire d'Etats faibles à l’intérieur des frontières douanières et l’acquisition de nouvelles colonies. Par sa nature même, l'impérialisme est expansif et agressif, et c’est cette qualité qui caractérise l'impérialisme et non les manœuvres variables de la diplomatie.
D'où découle le conflit perpétuel entre le principe de l’auto-détermination nationale qui, dans plusieurs cas, mène à la décentralisation économique et étatique (démembrement, séparation) et les puissantes tendances centralisatrices de l'impérialisme qui a à sa disposition l’organisation d’Etat et la force
(1) Trotsky u tie » pour dési
re, comme L mouvement m,
d'ailleurs, le terme « social-démocra- (NAd.T).
militaire. Il est vrai qu'un mouvement national séparatiste trouve souvent un appui dans les intrigues impérialistes d’un Etat avoisinant. Pourtant cet appui ne peut devenir décisif que par l'application de la force militaire.
Et dès que les choses arrivent à un conflit armé entre deux organisations impérialistes, les nouvelles limites de l'Etat ne seront pas décidées sur la base du principe national, mais sur le principe des rapports réciproques des forces militaires. Forcer un Etat victorieux à s'abstenir d’annexer de nouvelles terres conquises est aussi difficile que de le forcer à accorder la liberté de l’auto-détermination à des provinces acquises auparavant. Finalement, même si par miracle l'Europe était divisée par la force des armes en Etats nationaux fixes et en petits Etats, la question nationale ne serait pour cela décidée en rien et, au lendemain même de la « juste » redistribution nationale, l'expansion capitaliste reprendrait son travail. Des conflits naîtraient, engendrant de nouvelles guerres et des acquisitions, en violation totale du principe national dans tous les cas où sa préservation ne peut être maintenue par un nombre suffisant de baïonnettes. Tout cela donnerait l'impression de joueurs acharnés contraints à répartir l’or «justement» entre eux au beau milieu du jeu afin de recommencer le même jeu avec une frénésie redoublée.
De la puissance des tendances centralisatrices de l'impérialisme il ne découle nullement que nous sommes contraints à nous soumettre passivement à elles. Une communauté nationale est le cœur vivant de la culture, comme la langue nationale est son organe vivant, et cela gardera sa signification à travers des périodes historiques indéfiniment longues. La social-démocratie est désireuse de sauvegarder et est obligée de sauvegarder pour la communauté nationale sa liberté de développement (ou dissolution) dans l'intérêt de-a culture matérielle ou spirituelle. C’est dans ce sens qu'elle a repris comme une obligation politique le principe démocratique de l'auto-détermination nationale de la bourgeoisie révolutionnaire. ‘
Le droit de l’auto-détermination nationale ne peut être exclu du programme prolétarien de paix : mais il ne peut prétendre acquérir une importance absolue. Au contraire, il est limité pour nous par les tendances convergentes profondément progressives du développement historique. Si ce « droit » doit être — par la force révolutionnaire — opposé à la méthode impérialiste de centralisation qui met en esclavage des peuples faibles et arriérés et brise le cœur de la culture nationale, le prolétariat, d’autre part, ne peut permettre du « principe national » d’être un obstacle à la tendance irrésistible et profondément progressive de la vie économique moderne dans la directon d’une organisation planifiée sur tout notre continent, et, par suite, sur tout notre globe. L'impérialisme est l'expression du capitalisme en tant que brigand, de la tendance de l’économie moderne qui veut s’arracher complètement à l'idiotie de l’étroitesse nationale, comme ce fut auparavant le cas avec les limites provinciales et locales. Tout en luttant contre les formes impérialistes de centralisation économique le socialisme ne prend pas du tout position contre la tendance particulière en tant que telle, mais, au contraire, fait de cette tendance son propre principe
directeur.
Du point de vue du développement historique ainsi que du point de vue des tâches de la social-démcratie, la tendance de l'économie moderne est fondamentale et il faut lui garantir la possibälité totale d'exécuter sa mission historique de véritable libération : pour construire l’économie mondiale unifiée, indépendante des cadres nationaux, des barrières d’Etat et des barrières douanières, assujettie seulement aux particularités du sol et des ressources naturelles, au climat et aux besoins de la division du travail. La Pologne, l'Alsace, la Dalmatie, la Belgique, la Serbie et d’autres faibles nations européennes qui ne sont pas encore annexées peuvent être réintégrées ou établies pour la première fois dans la configuration nationale vers laquelle elles gravitent et, par dessus tout, elles pourront demeurer dans ces configurations et développer librement leur existence culturelle dans la mesure seulement où, de groupements nationaux, elles cesseront d'être des groupements économiques, où elles ne seront pas liées par des limites d’Etat et ne seront pas séparées ou opposées l'une à l’autre économiquement. En d’autres termes, pour que les Polonais, les Roumains, les Serbes et d’autres soient capables en fait de former des unités nationales sans entrave, il est nécessaire que les limites étatiques qui les divisent actuellement en plusieurs parties soient annulées, que le cadre de l'Etat soit élargi en une organisation économique mais non en une organisation nationale, jusqu’à englober toute l’Europe capitaliste qui, à présent, est divisée par des tarifs et des frontières et déchirée par la guerre, L'unification étatique de l’Europe est nettement la condition préalable de l’auto-détermination des grandes et des petites nations de l’Europe. Une existence culturelle nationale dépourvue d’antagonismes économiques nationaux et basée sur une réelle auto-détermination n’est possible que sous le toit d’une Europe unie démocratiquement, libre de toute barrière étatique ou de douanes.
Cette dépendance directe et immédiate de l’auto-détermination nationale des peuples faibles, du régime collectif européen, exclut la possibilité que le prolétariat pose des questions comme l'indépendancede la Pologne ou l'unification de tous les Serbes en dehors de la révolution européenne. Mais, d’autre part, cela signifie que le droit à l’auto-détermination, en tant que partie du programme de paix prolétarien, n’a pas un caractère révolutionnaire. Cette considération se dirige en deux sens : contre les David et les Landberg allemands qui, du haut de leur « réalisme » impérialiste, dénigrent le principe de l'indépendance nationale comme du romantisme réactionnaire ; et contre les simplificateurs dans notre camp révolutionnaire qui déclarent que ce principe n’est réalisable que sous le socialisme et par là se débarassent de la nécessité de donner une réponse principielle aux questions posées sur le tranchant du couteau par la guerre,
Entre nos conditions sociales actuelles et le socialisme, il reste encore une époque étendue de révolution sociale : c’est-à-dire l’époque de la lutte prolétarienne ouverte pour le pouvoir, la conquête et l'application de ce pouvoir dans le but de la démocratisation totale des rapports sociaux et de la transformation systématique de la société capitaliste en société socialiste. Ce n’est pas l’« époque de pacification et de calme, mais au contraire, de la
plus haute intensité de la lutte des classes, l'époque de soulevements populaires, de guerres, d'expériences d'extension du régime prolétarien et de réformes socialistes. Cette époque exige du prolétariat une réponse pratique : c'est-à-dire une réponse applicable immédiatement à la question de l'existence permanente des nationalités et de leurs rapports réciproques avec VEtat et l'économie.
Nous avons essayé de montrer plus haut que l’union économique et politique de l’Europe est la condition préalable indispensable pour toute possibilité d’auto-détermination. Comme le mot d’ordre d’« indépendance nationale » des Serbes, des Bulgares, Grecs et autres, reste une abstraction creuse sans le mot d'ordre supplémentaire de « Fédération des Républiques balkaniques » — qui joue un tel rôle dans toute la politique de la social-démocratie aux Balkans — ainsi, à l'échelle européenne, le principe du « droit » des peuples à disposer d'eux-mêmes ne peut être rendu pleinement effectif que dans les conditions d'une « Fédération des Républiques européennes ». Mais si, dans la péninsule balkanique, le mot d'ordre de fédération démocratique est devenu un mot d'ordre essentiellement prolétarien, à bien plus forte raison il s'applique à l’Europe dont les antagonismes capitalistes sont incomparablement plus profonds.
La suppression des barrières douanières entre les différents pays de l’Europe, semble aux politiciens bourgeois, une insurmontable difficulté ;: mais sans cette suppression les cours d'arbitrage entre Etats et les codes de lois internationales n'auront pas plus de durée que la neutralité de la Belgique, parexemple. La poussée vers l'unification du marché européen, qui, comme l'effort pour s'emparer de pays arriérés non européens, est causée par le développement du capitalisme, se heurte à la puissante opposition des propriétaires fonciers et des capitalistes, entre les mains desquels les tarifs douaniers, conjointement à l'appareil militaire, constituent un moyen indispensable d'exploitation et d'enrichissement.
La bourgeoisie industrielle et financière hongroise est hostile à son unification économique avec l'Autriche qui a atteint un plus haut développement capitaliste qu’ellemême. La bourgeoisie de l’Autriche-Hongrie est hostile à l’idée d'une union douanière avec l'Allemagne bien plus puissante qu’elle.
D'autre part les propriétaires fonciers allemands ne consentiront jamais volontairement à la suppression des droits sur les grains. De plus, les intérêts économiques des classes possédantes des empires centraux ne peuvent pas si facilement être amenés à coïncider avec ceux des capitalistes et des propriétaires fonciers français, anglais et russes. La présente guerre le démontre avec suffisamment d'’éloquence. Dernièrement, la manque d'harmonie et le caractère inconciliable des intérêts capitalistes entre les alliés eux-mêmes, sont encore plus flagrants qu'entre les Etats de l'Europe centrale. Dans ces conditions, une union économique de l’Europe incomplète et formée d’en haut, conclue au moyen de traités entre gouvernements capitalistes est, tout simplement une utopie. Ainsi la chose ne saurait aller plus loin qu’à des compromis partiels et des demi-mesures. Par conséquent l'union économique de l’Europe qui présente des avantages énormes pour le producteur aussi bien que pour le consommateur et en général pour tout le développement culturel devient la tâche révo-
lutionnaire du prolétariat européen dans sa lutte contre le protectionisme impérialiste et contre son instrument, le militarisme.
Les Etats-Unis d'Europe, sans monarchie, sans armées permanentes et sans diplomatie secrète constituent, par conséquent, la partie la plus importante du programme prolétarien de paix.
Les idéologueset les politiciens de l'impérialisme allemand firent figurer fréquemment surtout au début de la guerre, dans leur programme, les Etats-Unis européens, ou du moins central-européens (sans la France, l’Angleterre et la Russie. Le programme d’une unification de l’Europe par la violence est aussi caractéristique des tendances de l'impérialisme allemand que celui du démembrement forcé del’Allemagne l’est des tendances de l'impérialisme français.
Si les armées allemandes remportaient à la fin de la guerre la victoire décisive sur laquelle on compte en Allemagne, alors l’impérialisme allemand ferait sans aucun doute une tentative gigantesque en vue d'imposer une union douanière obligatoire aux Etats européens comportant des clauses préférentielles, des compromis, etc. et réduisant ainsi au minimum le sens progressif de l'unification du marché européen. Il n’est pas besoin d’ajouter que dans de telles conditions il ne saurait être question d'autonomie pour les nations réunies ainsi par la force, en une caricature d’Etats-Unis d'Europe. Admettons pour un moment que le militarisme allemand réussisse à réaliser effectivement par la force une demi-union de l’Europe, justement comme le militarisme prussien a, par le passé, réussi à réaliser celle de l'Allemagne. Quel devrait être alors le mot d’ordre central du prolétariat européen ? Serait-ce la dissolution de la coalition européenne forcée et le retour de tous les peuples sous l'égide des Etats nationaux isolés ? Ou bien le rétablissement des tarifs douaniers, des systèmes monétaires « nationaux », de la législation sociale « nationale » et ainsi de suite ? Certainement rien de tout cela. Le programme du mouvement révolutionnaire européen serait alors la destruction de la forme obligatoire antidémocratique de la coalition, tout en conservant et en amplifiant ses bases sous forme de suppression complète des tarifs douaniers, d'unification de la législation et, avant tout, de la législation ouvrière, etc. En d’autres termes, le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe « sans monarchies ni armées permanentes » deviendrait, dans ces conditions, le mot d'ordre principal d'unification de la révolution européenne.
Examinons maintenant la deuxième possibilité, celle d’une issue « indécise » du conflit actuel. Tout au début de la guerre Liszt, le professeur bien connu, partisan chaleureux des « États-Unis d'Europe », démontrait que, même au cas où les Allemands n'auraient pas raison de leurs adversaires, l'union européenne n’en serait pas moins réalisée, et, selon, Liszt, d’une façon beaucoup plus complète qu’au cas d'une victoire allemande. Etant donné leur besoin d’expansion croissant, les Etats européens, hostiles l’un à l’autre tout en étant absolument incapables de lutter les uns contre les autres, continueraient à se mettre mutuellement des bâtons dans les roues, dans l'exécution de leur « mission » dans le Proche-Orient, en Afrique et en Asie, mais seraient partout tenus en échec par les Etats-Unis d'Amérique et le Japon. Au cas d’une issue « indécise » de la guerre, Liszt pense que la nécessité absolue d’une entente économique et militaire des grandes puissances européennes prévaudra contre des peuples faibles et arriérés, et, avant tout sans aucun doute, contre
leurs propres masses laborieuses. Nous avons indiqué plus haut les obstacles énormes qui empêchent la réalisation de ce programme.
Mais si, ne fût-ce que partiellement, ces obstacles venaient à être surmontés, l'instauration d’un trust impérialiste des Etats Européens, c’est-à-dire d’une société de pillage par actions, suivrait immédiatement. Le prolétariat aurait en pareil cas, à lutter, non pas pour le retour à un état national « autonome », mais pour convertir le trust impérialiste en une fédération démocratique européenne.
Néanmoins, plus le conflit progresse et révèle l'incapacité absolue du militarisme à résoudre les problèmes que la guerre met à l’ordre du jour, et moins il est question de ces grands projets d’unification de l’Europe d’en haut. La question des « Etats-Unis d'Europe » impérialistes a cédé le pas, d’une part, aux projets d’une union économique de l’Autriche et de l’Allemagne et d'autre part à la perspective d’une alliance quadripartite avec ses tarifs et ses impôts de guerre complétés par le militarisme des uns dirigé contre les autres.
Apres ce qui vient d’être dit, il serait superflu d'’insister sur l’importance très grande qu’aura, pour l'exécution de ces plans, la politique du prolétariat des deux trusts d'Etats par sa lutte contre les tarifs établis et contre les remparts militaires et diplomatiques, pour l'union économique de l'Europe.
Et maintenant après les débuts si prometteurs de la révolution russe nous avons de très bonnes raisons d’espérer qu’au cours de la présente guerre un mouvement révolutionnaire puissant va déferler sur toute l'Europe. Il est clair qu’un tel mouvement ne saurait réussir, se développer et gagner la victoire que comme mouvement général européen. Isolé dans les limites des frontières nationales il serait voué au désastre. Nos social-patriotes nous montrent le danger qui menace la révolution russe du côté du militarisme allemand. Ce danger est indubitable, mais, il n’est pas le seul. Les militarismes anglais, français, italiens, ne sont pas des ennemis moins terribles de la révolution russe que la machine de guerre des Hohenzollern. Le salut de la révolution russe est dans sa propagation sur toute l’Europe. Si le mouvement révolutionnaire se développait en Allemagne, le prolétariat allemand chercherait et trouverait un écho révolutionnaire dans les pays « hostiles » de l'Occident, et si dans un des pays européens le prolétariat arrachait le pouvoir des mains de la bourgeoisie, il se verrait obligé, ne serait-ce que pour le conserver, de mettre immédiatement au service du mouvement révolutionnaire des autres pays. En d’autres termes, l'établissement d’un régime de dictature du prolétariat stable ne serait concevable que sur une échelle européenne, sous forme d’une Fédération démocratique européenne. L’unification des Etats de l’Europe, qui ne peut être réalisée ni par la force des armes ni par des traités industriels et diplomatiques, constituera la tâche principale et ne comportant aucun délai du prolétariat révolutionnaire triomphant. .
Les Etats-Unis d'Europe sont le mot d'ordre de la période révolutionnaire dans laquelle nous sommes entrés. Quelle que soit la tournure que peuvent prendre les opérations militaires par la suite, quel que soit le bilan que la diplomatie puisse tirer de la guerre actuelle, et quel que soit le rythme de progression du mouvement révolutionnaire dans le proche avenir, le mot d'ordre des EtatsUnis d'Europe gardera dans tous les cas, une importance énorme en tant que formule politique de la lutte du prolétariat européen pour le pouvoir.
Dans ce programme est exprimé le fait que l'Etat national est dépassé, en tant que cadre pour le développement des forces productives, en tant que base pour la lutte des classes, et par conséquent en tant que forme étatique de la dictature prolétarienne. A la défense conservatrice de la patrie nationale surannée, nous opposons une tâche progressive, c’est-à-dire la création d’une nouvelle « patrie » plus haute, de la révolution, de la démocratie européenne, qui, comme point de départ, pourra seule rendre capable le prolétariat de propager la révolution dans le monde. Bien entendu, les Etats-Unis d'Europe ne seront qu’un des deux axes de « réorganisation mondiale » : de l’industrie. Les Etats-Unis d'Amérique en constitueront l’autre.
Voir les perspectives de la révolution sociale dans les limites nationales signifie succomber au même esprit nationaliste étroit, qui forme le contenu du social-patriotisme Vaillant jusqu’à la fin de sa vie, considérait la France comme le pays de prédilection de la révolution sociale, et c’est précisément dans ce sens qu'il insista pour sa défense jusqu'au bout. Leutsh et d’autres, les uns hypocritement, les autres sincèrement, croyaient que la défaite de l’Allemagne signifierait avant tout la destruction des bases mêmes de la révolution sociale. Dernièrement encore, nos Tseretelli et nos Tchernoy qui, dans nos conditions nationales, ont répété la même triste expérience du ministérialisme français, jurent que leur politique sert les buts de la révolution, et, par conséquent, n’a rien de commun avec la politique de Guesde et de Sembat. D'une façon générale, on ne doit pas oublier que dans le social-patriotisme il y a, à côté du plus vulgaire réformisme, un réformisme actif, un méssianisme révolutionnaire national qui consiste à considérer sa nation comme l'Etat élu pour conduire l'humanité au « socialisme » ou à la « démocratie », ne fut-ce que sous sa forme industrielle ou démocratique et vers les conquêtes révolutionnaires. Défendre la base nationale de la révolution par de telles méthodes préjudiciables aux rapports internationaux du prolétariat revient réellement à miner la révolution, qui ne peut commencer autrement que sur une base nationale, mais qui ne saurait être parachevée sur cette base, étant donné l'interdépendance économique politique et militaire actuelle des Etats de l'Europe, jamais plus amplement démontrée qu'au cours de la présente guerre. Le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe exprime cette interdépendance qui déterminera directement et immédiatement l’action conjuguée du prolétariat européen pendant la révolution.
Le social-patriotisme, qui est en principe, sinon toujours dans les faits, l'application du social-réformisme dans sa forme la plus pure, et son adaptation à l’époque impérialiste se propose, dans lä présente tourmente mondiale, de prendre la direction de la politique du prolétariat en suivant la voie du « moindre mal », c’est-à-dire en rejoignant l’un des deux camps adverses. Nous rejetons cette méthode. Nous soutenons que la guerre préparée par l’évolution antérieure a posé d’une façon tout à fait claire les problèmes fondamentaux du développement capitaliste actuel dans son ensemble. Bien plus, que la ligne à suivre par le prolétariat international et ses sections nationales ne doit pas être déterminée par des traits politiques et nationaux secondaires, ni par des avantages problématiques de prépondérance militaire d'une des parties contre l’autre (alors que, de plus, ces avantages problématiques doivent être payés d'avance par le renon-
cement absolu à toute politique indépendante du prolétariat), mais par l’antagonisme fondamental qui existe entre le prolétariat international et le régime capitaliste dans son ensemble. L'union démocratique républicaine de l’Europe,une union réellement capable de garantir le libre développement national, n'est possible que dans la voie de la lutte révolutionnaire contre le militarisme, l'impérialisme, le centralisme dynastique, au moyen de révoltes dans chaque pays et de la convergence consécutive de tous ces soulèvements en une révolution européenne. La révolution européenne victorieuse peut, indépendamment de son cours dans les différents pays, en l’absence d’autres classes révolutionnaires transmettre le pouvoir au seul prolétariat. Ainsi les Etats-Unis d'Europe sont la seule forme concevable de la dictature du prolétariat européen.
lénine:
sur le mot d’ordre
des états-unis d’europe
Dans ce texte, paru le 23 Août 1915 dans le journal de Lénine le Social-Démocrate, l'auteur qui, au début de a guerre, avait milité pour l'adoption du mot d'ordre des Etats-Unis, révise sa position et s'inscrit en faux contre l'analyse développée par Trotsky dans le texte No1.
Dans ce numéro 40 du Social-Démocrate, nous avons dit que la conférence des sections de notre parti à l'étranger avait décidé de différer la discussion sur le mot d'ordre des « Etats-Unis d'Europe » jusqu'à l'examen dans la presse du côté économique de ce problème.
Au cours de notre conférence, les débats sur cette question ont pris un caractère exclusivement politique. Cela peut s'expliquer partiellement par le fait que, dans le manifeste du comité central, ce mot d'ordre est formulé dans un sens nettement politique (il y est dit : « le plus prochain mot d'ordre politique ») et l’on n’y parle pas seulement d’Etats-Unis républicains de l’Europe, mais on y souligne particulièrement « qu’à moins d’un renversement par la révolution des monarchies allemande, autrichienne et russe », ce mot d'ordre est dénué de sens et mensonger-
Si l’on s'élève contre cette façon de poser la question dans les limites de la seule politique, si, par exemple, on affirme que ce mot d'ordre masque ou affaiblit celui de la révolution socialiste, on a absolument tort. Les transformations politiques dirigées en un sens véritablement démocratique, et les révolutions politiques a fortiori, ne peuvent jamais, en aucun Cas, masquer ou affaiblir le mot d'ordre de la révolution socialiste. Au contraire, elles contribuent toujours à rapprocher celle-ci, à jui faire une base plus large ; elles entraînent dans la lutte socialiste de nouvelles couches de la petite bourgeoisie et des masses demi- prolétariennes. D'autre part, les révolutions politiques sont inévitables sur le chemin de la révolution socialiste, qu'il ne faut pas considérer comme un seul acte, mais comme une époque entière de tumultueux ébranlements politiques et économiques, d'extrême acuité de la lutte de classes, de guerre civile, de révolutions et de contre-révolutions.
Mais, si le mot d'ordre des Etats-Unis républicains de l’Europe, comportant le renversement par la révolution des trois monarchies les plus réactionnaires de l’Europe, du tsarisme avant tout, est absolument inattaquable comme politique, il reste encore à examiner une question des plus importantes, celle du contenu et de la signification économiques de ce mot d'ordre. Du point de vue des conditions économiques de l'impérialisme, c’est-à-dire de l’exportation du capital et du partage du monde par les puissances colonisatrices « avancées » et « civilisées », les Etats-Unis d'Europe, sous le capitalisme, sont impossibles ou seront réactionnaires.
Le capital est devenu international et détient les monopoles. Le monde est partagé entre un petit nombre de grandes puissances, c'est-à-dire de nations qui prospèrent dans le pillage et l'oppression des autres peuples. Les quatre grandes puissances de l'Europe, l'Angleterre, la France, la Russie et l'Allemagne, dont la population totale est de 250 à 300 millions d’âmes, dont la superficie générale est d'environ 7 millions de kilomètres carrés, possèdent des colonies dont la population est Presque d'un demi milliard d'âmes (494.500.000), dont l'étendue est de 64 millions 600.000 kilomètres carrés, c’est-à-dire de presque la moitié du globe terrestre (133 millions de kilomètre carrés, en exceptant les régions polaires). Ajoutez à cela trois des Etats de l’Asie, la Chine, la Turquie et la Perse, que déchirent maintenant les brigands qui font la guerre « d'émancipation » : le Japon, la Russie, l'Angleterre et la France. Dans ces trois Etats asiatiques, que l’on peut appeler des demi-colonies (et ce sont, en réralité, de véritables colonies pour les 9/10ème) il y a des centaines de millions d'habitants et la superficie générale est de plus d’une fois et demie celle de l’Europe.
Continuons. L’Angleterre, la France et l'Allemagne ont placé au dehors au moins 70 milliards de roubles de capital (1). Pour prélever le revenu « légitime » de cette jolie somme, — un revenu qui excède 3 milliards de roubles par an, —ilexiste des comités de millionnaires, qui s'appellent gouvernements, pourvus d'armées et de flottes armées, qui « placent » dans les colonies leurs garçons et cousins du « seigneur milliard ».en qualité de vice-rois, d’ambassadeurs, de consuls, de fonctionnaires de tout ordre, de curés et autres sangsues.
C’est ainsi qu'est organisé, à l'apogée du développement du capitalisme, le pillage d’environ un milliard d'habitants de la terre par quelques grandes puissances. Et, en régime capitaliste, toute autre organisation serait impossible. Renonceraux colonies, aux « sphères d'influence », à l'exportation du capital. Comment donc ? … Songer à cela, ce serait se ravaler au niveau du curé de campagne qui, le dimanche, prêche aux gens riches la magnificience du christianisme et leur conseille d'abandonner aux pauvres. non des milliards, certes. mais quelques centaines de francs par an.
Les Etats-Unis d'Europe, en régime capitaliste, cela se raménerait à une convention sur le partage des colonies. Mais, en pareil régime, il ne peut avoir d'autre base, d’ autre principe que la forcepour un partage. Un milliardaire ne peut accorder à d'autres que lui-mêmes, sur le «revenu national» du pays capitaliste, plus qu’une part « proportionnelle » : « suivant le capital de chacun » (et encore à condition que le gros capital reçoive beaucoup plus que sa part). Le capitalisme, c'est la propriété privée sur les moyens de production ; (1) En 1914, le rouble valait otficiellement 2fr65. Note du traducteur.
c'est l'anarchie de la production. Prêcher un « juste » partage du revenu sur cette base, c’est du proudhonisme qui ne peut venir que de la balourdise du petit-bourgeois, du philistin. Impossible de partager autrement que « d’après la force ». Or, la proportion des forces se modifie au fur et à mesure de l’évolution économique. Depuis 1871, l'Allemagne s’est renforcée trois ou quatre fois plus vite que l’Angleterre et la France ; le Japon dix fois plus vite que la Russie. Pour vérifier la force réelle d’un Etat capitaliste, il n’y a paset il ne peut y avoir d'autre moyen que la guerre. La guerre n’est pas en contradiction avec les fondements de la propriété privée ; elle en est le développement direct et inévitable. En régime capitaliste, l'accroissement régulier de la puissance économique des fortunes particulières et des Etats est impossible. En régime capitaliste, il n’y a, pour rétablir, de temps à autre, l’équilibre rompu, pas d'autres moyens que des crises dans l'industrie, des guerres en politique.
Bien entendu, il existe des possibilités d’accords temporaires entre capitalistes et entre puissances. C'est dans ce sens que l'on peut concevoir des Etats-Unis d'Europe, comme une convention entre capitalistes européens, mais. une convention portant sur quoi ? Uniquement sur une politique commune pour écraser le socialisme en Éurope, pour conserver les colonies dont on s'est emparé par brigandage contre les entreprises du Japon et de l'Amérique : ces derniers sont, en effet, extrêmement vexés du partage actuel et, depuis un demi-siècle, se sont fortifiés infiniment plus vite que l'Europe arriérée, monarchique, qui commence à pourrir de vieillesse. En comparaison avec les Etats-Unis d'Amérique, l'Europe, dans son ensemble, indique le marasme économique. Sur la base de l’économie actuelle, c’est-à-dire en régime capitaliste, des Etats-Unis d'Europe ne seraient qu’une organisation de la réaction pour retarder le trop rapide progrès de l'Amérique. L'époque où la cause de la démocratie et celle du socialisme n'étaient liées qu'avec le sort de l'Europe, est définitivement révolue.
Les Etats-Unis du monde (et non seulement de l’Europe) : voilà la formule étatiste de l’union et de la liberté des nations que nous rattachons au socialisme, jusqu'au jour où la complète victoire du communisme amènera la définitive disparition de tout Etat, même purement démocratique. Mais, comme mot d'ordre indépendant, celui des Etats-Unis du monde ne serait guère, pourtant, justifiable : d’abord, parce qu'il se confond avec l'idée même du socialisme ; ensuite, parce que ce mot d'ordre pourrait occasionner de fausses interprétations, parce que certains pourraient croire à l'impossibilité d'une victoire du socialisme dans un seul pays et se tromper sur les rapports prévisibles de ce pays avec d’autres.
L'inégalité de progression économique et politique est l'inéluctable loi du capitalisme. De là, il sied de déduire qu'une victoire du socialisme est possible, pour commencer, dans quelques Etats capitalistes seulement, ou même dans un seul. Le prolétariat vainqueur dans ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé, chez lui, la production socialiste, se lèverait contre le reste du monde capitaliste, attirant à lui les masses opprimées des autres nations, fomentant chez elles des insurrections contre les capitalistes, employant au besoin la force armée contre les classes exploitrices et leurs Etats. La forme politique de la société où aura vaincu le proléiariat, enrenversantla bourgeoisie, sera une république démocratique
qui centralisera de plus en plus les forces du prolétariat de la nation, ou des nations ralliées dans la lutte contre les Etats non encore venus au socialisme. Il est impossible de détruire les classes autrement que par la dictature de la classe opprimée, du prolétariat. La libre union des nations dans le socialisme est impossible autrement que par une lutte plus ou moins longue et acharnée des républiques socialistes contre les autres Etats.
Tels sont les motifs, qui, après de nombreuses délibérations, au cours de la conférence des sections du parti révolutionnaire socialdémocrate russe à l’étranger, et après cette conférence, ont amené la rédaction de l'organe central à considérer comme injustifié le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe.
23 août 1915
de l'opportunité
du mot d'ordre
des états-unis d'europe
(Pour la discussion internationale)
Ce texte a paru dans la Pravda du 30 juin 1923. Il a pour fonction de lancer la discussion dans l'Internationale Communiste sur les Etats-Unis d'Europe avant la tenue de son Vème Congrès (juin 24).
J'estime queparallèllement au mot d'ordre : « Gouvernement ouvrier-paysan », il est opportun de poser celui des « Etats-Unis d'Europe ». Seule la combinaison de ces deux mots d'ordre nous donnera une réponse en perspective aux questions brülantes de l’évolution européenne.
La dernière guerre impérialiste a eu essentiellement un caractère européen. Lefait que l'Amérique et le Japon y ont participé épisodiquement ne change pas ce caractère. Après avoir obtenu ce qu'il lui fallait, l'Amérique s’est retirée du brasier européen et est rentrée chez elle.
La force motrice de la guerre était constituée par les forces capitalistes de production qui débordaient le cadre des Etats nationaux européens. L'Allemagne s'était donné pour but d’« organiser » l’Europe, c’est-à-dire d'unir économiquement sous sa direction le continent européen, afin d'entreprendre ensuite pour de bon la lutte avec l'Angleterre pour la suprématie mondiale. La France s’assignait pour tâche le morcellement de l'Allemagne. Le peu de densité de sa population, son caractère agraire, le conservatisme de ses formes économiques ne permettent même pas à sa bourgeoisie de songer à réaliser l’organisation de l’Europe, tâche dont le capitalisme allemand, armé de la machine de guerre des Hohenzollern n’a pu luimême venir à bout. La France victorieuse maintient maintenant sa domination en balkanisant l’Europe. La Grande Bretagne provoque et favorise la politique française de démenbrement et d’épuisement de l’Europe en voilant sa manœuvre de son hypocrisie traditionnelle. Par suite, notre malheureux continent est dépecé, morcelé, épuisé, désorganisé, balkanisé, transformé en une maison d'’aliénés. L'expédition de la Ruhr est une manifestation de folie furieuse, liée à un calcul perspicace (ruine définitive de l'Allemagne), phénomène maintes fois observé en psychiatrie.
De même que la guerre reflétait le besoin d’un vaste champ de développement pour les forces de production comprimées par les barrières douanières, de même l'occupation de la Ruhr, funeste à l'Europe et à l'humanité, reflète le beoin d’allier le fer de la Ruhr et le charbon de la Lorraine. L'Europe ne peut développer son économie dans les frontières douanières et étatiques qui lui ont été imposées par le traité de Versailles. Elle doit abattre ces frontières, sinon elle est menacée d’une complète décadence économique. Mais les méthodes employées par la bourgeoisie dirigeante pour supprimer les barrières qu’elle a crées ne font qu’augmenter le chaos et accélérer la désorganisation. L'incapacité de la bourgeoisie à résoudre les questions essentielles de la reconstitution économique de l’Europe se manifeste de plus en plus nettement devant les masses laborieuses. Le mot d'ordre du « gouvernement ouvrier-paysan » va au devant de cette aspiration croissante des travailleurs à trouver une issue par leurs propres forces. Il est nécessaire maintenant d'indiquer d'une façon plus concrète cêtte issue : c’est la coopération économique la plus étroite des peuples d'Europe, seul moyen de sauver notre continent de la désagrégation économique et de l’asservissement au puissant capital américain.
L'Amérique s’est éloignée de l’Europe, dont elle attend tranquil, lement l’agonie économique afin de pouvoir l'acheter, comme l’Autriche à bas prix. Mais la France ne peut se détacher de l'Allemagne, ni l'Allemagne de la France. Or l'Allemagne et la France constituent le noyau de l’Europe occidentale. C’est là que se trouvent le nœud et la solution du problème européen. Tout le reste n’est qu'accessoire. Les Etats balkaniques sont incapables de vivre et de se développer en dehors d’une fédération ; cela nous l’avions reconnu longtemps déjà avant la guerre impérialiste. Il en est de même des débris de l'empire austro-hongrois et des parties occidentales de la Russie tsariste qui sont restées en dehors de l’Union Soviétique. L'Italie, la péninsule ibérique, la Scandinavie sont les extrémités du corps européen. Elles ne peuvent vivre par elles-mêmes. Au niveau actuel des forces de production, le continent européen est un tout économique — non pas un tout fermé, mais un tout d’une cohésion interne profonde — dont l'existence s'est manifestée au cours de la guerre impérialiste et se manifeste de nouveau maintenant dans la crise de l'occupation de la Ruhr. L'Europe n'est pas un terme géographique, mais un terme économique, incomparablement plus concret que le marché mondial. Si pour la péninsule desBalkansnous avons déjà depuis longtemps reconnu la nécessité d'une fédération, il est temps maintenant d’envisager la réalisation de cette fédération pour l’Europe balkanisée.
Il reste la question de l'Union Soviétique, d’une part, et de la Grande Bretagne, de l’autre. Il va de soi que ce n’est pas l'Union Soviétique qui s’opposera à l'union fédérative de l’Europe et à son union avec cette dernière. Par là un pont solide sera jeté entre l’Europe et l'Asie.
La question de la Grande Bretagne est plus complexe ; sa solution dépend de la vitesse à laquelle s'effectuera le développement révolutionnaire de ce pays. Si le gouvernement ouvrier-paysan triomphe sur le continent européen avant le renversement de l'impérialisme anglais — ce qui est très probable — la fédération européenne des ouwiers et des paysans sera, par là même, dirigée contre le capital britannique. Naturellement, dès que ce dernier sera abattu, les Iles Britanniques
progression ou en régression. Nous n'analyserons pas de façon détaillée ces facteurs, nous ne ferons que les dénombrer.
Le premier facteur est la formidable accumulation, la concentration inouïe du capital en Amérique, la formation de trusts immenses et de monopoles presque absolus. L'exportation du capital devient de plus en plus une question vitale pour le développement de l'impérialisme américain.
Le deuxième facteur, c'est un développement politique parallèle à ce développement économique. Le parti républicain au pouvoir s'est débarrassé de tous les éléments petits-bourgeois et des farmers et devient nettement le parti du capital financier. La scission de La Follette et la fondation du « troisième parti» en 1924 ont marqué un changement essentiel dans la composition sociale de ce parti. La candidature de Coolidge a été une victoire considérable de la grande bourgeoisie sur les éléments petits-bourgeois dans le parti républicain. Le choix de Coolidge a été une victoire décisive du capital financier.
Un troisième facteur, c'est le fait que ce parti régnant, « épuré » de tous ses éléments de gauche, se sépare officiellement de la politique menée antérieurement contre les trusts par tous les partis politiques de l'Amérique. Le président Coolidge a déclaré solennellement et avec force, dans un discours à la Chambre de commerce de New- York : « Certains groupes d'intérêts dans ce pays ont essayé dans le passé et essaieront dans l'avenir de dominer le gouvernement par un système de privilèges. En même temps, d’autres tentatives ont été faites, qui se répéteront encore, de pousser le gouvernement à mettre la main sur la propriété privée. Mais ces deux tentatives sont fortement discréditées et, si le peuple défend sa liberté avec vigilance, le danger sera écarté ».
Ensuite, il caractérise le capitalisme comme un facteur de « vérité », de « croyance » et de « justice », comme la force motrice la plus grande du « progrès moral et intellectuel de l’humanité ». Le capitalisme américain « corrige de plus en plus ses propres fautes » et il a rendu ainsi possible un changement de politique du gouvernement qui, « ab andonnant les problèmes des réformes et de l'oppression s’est tourné vers ceux de l'épargne et de la construction ». En un mot, le nouveau mot d'ordre de Coolidge est : « Pleine liberté aux grands trusts ! ».
C'est avec une allégresse sans exemple que ce mot d'ordre a été accueilli en Amérique par la presse capitaliste. La Herald Tribune de New-York écrit : « Une nouvelle conception de l'entreprise apparaît aujourd’hui, du fait de la nouvelle position de l'opinion publique et du gouvernement à l'égard de l’entreprise capitaliste ».
Les Daily News de Chicago voient là l'avènement de l’âge d’or : « Le gouvernement se rend compte que la période des persécutions et des limitations est terminée et qu'une nouvelle ère s'ouvre pour l'industrie et le commerce ».
Ce n'est qu’à la lumière de l'histoire politique des Etats-Unis que l’on peut juger exactement de l'importance extraordinaire de cette volte-face. Il faut savoir que, dans ces dernières décades, toute la lutte politique en Amérique a été vraiment la lutte des farmers et des masses petites-bourgeoises contre les trusts ; toute la politique n’a été alors que lois contre les trusts pour empêcher le libre développement des monopoles. Dans aucun autre pays du monde, on n’a
édifié un système aussi compliqué de règlementation des trusts, et, nulle part, les trusts n’ont atteint un degré aussi absolu de monopole qu'en Amérique.
Au fur et à mesure que les trusts se développaient, les petitsbourgeois et les socialistes en « remuaient la boue », dévoilaient la puissance, les machinations de ces énormes monopoles et créaient une législation destinée à les réglementer et à endiguer leur développement. Plus les trusts devenaient puissants, plus la protestation officielle contre leurs « empiètements » apparaissait comme hypocrite, plus la « législation contre les trusts » s’amplifiait afin de calmer les farmers et les petits-bourgeois de plus en plus exploités et ruinés. Si, à l’heure actuelle, le capital financier américain se sent assez fort pour abandonner officiellement cette législation si compliquée et pour dire : à partir de maintenant nous ne voulons plus causer de difficultés aux trusts, nous ne voulons plus mettre aux trusts le « masque » d'une réglementation publique, il y a là un changement fondamental dans la politique américaine, une rupture radicale avec l’hypoctisie « démocratique », avec la ligne traditionnelle de Roosevelt et de La Follette. Il ne faut pas oublier que les Roosevelt et La Follette ont toujours été un accessoire nécessaire dans le mécanisme bien graissé de la politique capitaliste des classes dominantes en Amérique.
Un quatrième facteur de la situation américaine, qui n'est pas encore une réalité mais seulement une tendance, c’est la lutte contre la politique protectionniste. C'est en 1922 que la politique protectionniste de l'Amérique a, par application de la loi de protection Cumber-Fordney, atteint son point culminant. C'est à cette même époque, et en liaison avec l'édification de cette muraille de Chine autour de l'Amérique, qu'on a popularisé le mot d'ordre : Tenonsnous loin de l'Europe. Maintenant, une modification fondamentale dans cette question commence à se faire jour. Le capital financier américain a amorcé un mouvement pour la diminution des droits protectionnistes industriels. Quelle est la cause de cette brusque volte-face ? Le capital américain a investi tellement de capitaux en Europe qu'il lui faut maintenant songer à en récupérer, sous une forme ou sous une autre, les intérêts. Les milliards de dettes des Etats européens à l'Amérique viennent à leur tour de faire l'objet de règlements, et il faut que l'Europe commence maintenant à amortir intérêts et principal. Il est évident qu'elle ne peut le faire que sous forme d'’exportations d'articles industriels. Mais les droits protecteurs des Etats-Unis empêchent les produits de l’industrie européenne de pénétrer en Amérique. Le Shylock du capital financier américain veut avoir sa livre de chair. C’est pour cela — et non pour des raisons pacifistes et libre-échangistes — qu'il est maintenant pour la démolition de la muraille douanière protectionniste.
Le capital financier américain est certes puissant, mais seul, sans alliés, il ne pourrait pas obtenir ce changement. Sous certains rapports, il règne encore en Amérique une « démocratie » formelle. Il faut encore, d’une façon ou d’une autre, mobiliser les « masses ». En 1922, on a réussi à édifier le protectionnisme parce que les farmers s'étaient alors prononcés pour l'établissement de droits protecteurs élevés en faveur de l’agriculture contre la concurrence de l'Europe et de l'Amérique du Sud. La première grande crise agricole d'aprèsguerre ébranla la croyance des farmers en l'efficacité du protection-
seront acceuillies à bras ouverts dans la fédération européenne.
Mais, pourra-t-on demander, pourquoi une fédération européenne et non pas mondiale ? Cette façon de poser la question est trop abstraite. Evidemment, l'évolution économique et politique mondiale tend à la réalisation d'une économie mondiale unique avec le degré de centralisation qui correspondra au niveau de la technique. Mais il ne s’agit pas de la future économie socialiste mondiale, il s’agit, pour l’Europe actuelle, de sortir de l'impasse. Il faut indiquer une issue aux ouvriers et aux paysans de l’Europe déchirée et ruinée — indépendamment de la cadence à laquelle marchera la révolution en Amérique, en Australie, en Asie, en Afrique. De ce point de vue, le mot d'ordre des « Etats-Unis d'Europe » est sur le même plan historique que celui du « gouvernement ouvrier-paysan » : c'est un mot d'ordre transitoire, indiquant une issue, ouvrant une perspective de salut et, par là même, poussant les masses laborieuses dans la voie révolutionnaire.
Ce serait une erreur que de vouloir apprécier le développement révolutionnaire de tous les pays d’après une seule et même mesure. L'Amérique est sortie de la guerre non pas affaiblie, mais renforcée. Sa bourgeoisie est encore très forte. Elle réduit au minimum son indépendance à l'égard du marché européen. Ainsi, si l’on néglige l’Europe, la révolution en Amérique recule dans un avenir lointain. Est-ce à dire que la révolution en Europe doive se règler sur l’'Amérique ? Certes non. Si la Russie arriérée n’a pas attendu (et ne pouvait attendre) la révolution en Europe, à plus forte raison cette dernière n'attendra-t-elle pas et ne pourra-t-elle pas attendre la révolution en Amérique. Bloquée par l'Amérique capitaliste, et peut être même, au début, par la Grande Bretagne, l’Europe ouvrière et paysanne pourra se maintenir et se développer sur la base d’une union militaire et économique étroite de toutes ses parties.
On ne saurait se dissimuler que le danger émanant des Etats-Unis, qui entretiennent la désorganisation de l’Europe et se préparent à devenir ses héritiers, rend particulièrement nécessaire l'union des peuples européens, qui se ruinent mutuellement, en « Etats-Unis ouvriers-paysans européens ». Cette opposition découle naturellement de la différence de la situation objective qui existe entre les pays européens et la puissante république d’outre-Atlantique et ne saurait, évidemment, être dirigée contre la solidarité internationale du prolétariat ou contre les intérêts de la révolution américaine. Bien au contraire. Une des raisons contribuant à retarder le développement de la révolution dans le monde entier est l'espoir de l’Europe en l’oncle Sam (Wilsonisme, secours alimentaire aux régions les plus affamées d'Europe, emprunts américains, etc, etc..). Plus les masses reprendront rapidement confiance en leurs propres forces et se grouperont étroitement sous le mot d'ordre de l'union des républiques ouvrières et paysannes d'Europe, plus le développement de la révolution s'effectuera rapidement en Europe et au delà de l'Atlantique. Si la victoire du prolétariat en Russie a donné une puissante impulsion au développement des partis communistes en Europe, la victoire de la révolution européenne donnera une impulsion encore beaucoup plus forte à la révolution en Amérique et dans le monde entier. Lorsque nous faisions abstraction de l’Europe, nous étions obligés de considérer la révolution américaine dans les brouillards d’un avenir lointain ; mais, tenant compte de la marche la plus vraisemblable des
événements, nous pouvons dire avec certitude que la victoire de la révolution en Europe ébranlera en quelques années la puissance de la bourgeoisie américaine.
Non seulement la question de la Ruhr, c’est-à-dire celle du combustible et du métal européen, mais aussi la question des réparations rentrent parfaitement dans le schéma des « Etats-Unis d'Europe ». La question des réparations est une question purement européenne et, dans la période prochaine, elle ne pourra être et ne sera résolue que par les moyens de l’Europe. L'Europe ouvrière et paysanne aura son budget des réparations, comme elle aura son budget militaire tant qu'elle sera menacée de l’extérieur. Ce budget aura à sa base l'imposition progressive des revenus et du capital, la confiscation des richesses volées pendant la guerre, etc. Sa répartition sera règlée par les organes qualifiés de la Fédération ouvrière et paysanne européenne.
Nous ne ferons pas ici de prédictions sur la rapidité à laquelle se réalisera l’union des républiques européennes, ni sur les formes économiques et constitutionnelles qu'elle revêtira, non plus que sur le degré de centralisation qu'atteindra l’économie européenne dans la première période du régime ouvrier-paysan. Nous laisserons tranquillement à l’avenir le soin de régler ces questions en tenant compte de l’expérience dont dispose l’Union soviétique, constituée sur le terrain de l’ancienne Russie tsariste. Mais il est évident que les barrières douanières devront être renversées. Les peuples européens doivent considérer l'Europe comme le champ d’une économie unifiée, de plus en plus gérée selon un plan rationnel.
On pourra objecter que nous préconisons en somme une fédéra-
tion socialiste européenne en tant que partie constitutive de la future fédération mondiale et que ce régime n'est réalisable qu’à la condition que la dictature du prolétariat soit établie. Nous ne nous arrêterons pas sur cette argumentation car elle a déjà été suffisamment analysée lors de l'examen de la question du « gouvernement ouvrier ». Les « Etats-Unis d'Europe » sont un mot d'ordre qui, sous tous les rapports, correspond à celui du « gouvernement ouvrier ». Le gouvernement ouvrier est-il réalisable en dehors de la dictature du prolétariat ? À cette question on ne peut faire que des réponses conditionnelles. En tout cas, nous prenons le « gouvernement ouvrier » comme une étape vers la dictature du prolétariat. C'est là précisemment ce qui constitue pour nous son immense valeur. Mais le mot d'ordre des « Etats-Unis d'Europe » a une signification identique. Sans ce mot d'ordre complémentaire, les problèmes essentiels de l’Europe resteront pendants.
Mais ce mot d'ordre ne fera-t-il pas le jeu des pacifistes ? Je ne crois pas qu'il existe maintenant des éléments assez « gauches » pour considérer ce danger comme une raison suffisante pour rejeter ce mot d'ordre : nous vivons en 1923 et nous sommes déjà plus ou moins instruits par l'expérience. Il n’y a pas plus de raisons de redouter une interprétation pacifiste du mot d'ordre « Etats-Unis d’Europe » que de craindre une interprétation démocraticorévolutionnaire du mot d’ordre du gouvernement ouvrier-paysan. Certes, si l'on préconise les Etats-Unis d'Europe comme programme indépendant, comme panacée pour la pacification et la restauration, en isolant ce mot d'ordre de ceux du gouvernement ouvrier, du front
unique, de la lutte de classe, on dégringolera facilement au wilsonisme démocratisé, c'est-à-dire au Kautskisme, et encore plus bas (si tant est qu’il y ait quelque chose de plus bas que le kautskisme). Mais je le répète, nous vivons en 1923, et nous sommes déjà plus ou moins instruits par l'expérience. L'Internationale Communiste est maintenant une réalité, et ce n’est pas Kautsky qui réalisera et contrôlera la lutte liée à nos mots d'ordre. Notre façon de poser la question est diamétralement opposée à celle de Kautsky. Le pacifisme est un programme académique ayant pour but de libérer de la nécessité de l’action révolutionnaire. Notre position de la question au contraire pousse à la lutte. Aux ouvriers d'Allemagne, qui ne sont pas communistes (Il n’est pas besoins de convaincre ces derniers), aux ouvriers en général et, en premier lieu, aux ouvriers socialdémocrates, qui redoutent les conséquences économiques de la lutte pour le gouvernement ouvrier ; aux ouvriers de France, qui sont encore absorbés par la question des réparations et de la dette nationale ; aux ouvriers d'Allemagne, de France et de toute l'Europe, qui craignent que l'instauration du régime ouvrier n’amène l'isolement et la décadence économique de leurs pays, nous disons : une Europe, même temporairement isolée (or il ne sera pas facile de l’isoler car, par l'Union Soviétique, elle sera reliée à l'Orient), non seulement se maintiendra, mais se relévera et se renforcera lorsqu'elle aura abattu ses barrières douanières intérieures et allié son économie aux incommensurables richesses de la Russie. Les « Etats-Unis d'Europe » sont une perspective purement révolutionnaire, l'étape prochaine de notre perspective révolutionnaire générale, étape nécessitée par la différence profonde de situation entre l'Europe et l'Amérique. Ne pas tenir compte de cette différence essentielle pour la période actuelle, c’est involontairement noyer la perspective révolutionnaire réelle dans les abstractions historiques. Evidemment, la fédération ouvrière et paysanne ne se limitera pas à l'étape européenne. Par l’intermédiaire de notre Union soviétique, elle ouvrira, comme nous l'avons dit, une issue vers l'Asie et, par là même, ouvrira à l'Asie une issue à l’Europe. Ainsi, il ne s’agit que d'une étape, mais d’une grande étape historique, la première de celle que nous avons à franchir.
les états-unis de l'europe socialiste
Ce texte est extrait d’une brochure éditée par la Librairie de l'Humanité sous le titre : « Les Etats-Unis de l’Europe Socialiste » en 1926. Il a été rédigé par un communiste américain d’origine hongroise, John Pepper (Poyani) dans le cadre de la discussion lancée par Trotsky dans le texte No 3 et dans les thèses développées in Europe et Amérique.
L'internationale communiste a posé devant l'Exécutif élargi un nouveau mot d'ordre : celui des Etats-Unis de l’Europe socialiste.
Il faut rechercher dans quelle mesure ce mot d'ordre est juste ; voir si, dans la lutte pratique, il est vraiment nécessaire et utilisable, s’il est réellement propre à servir de mot d'ordre politique synthétique. Cette recherche est d'autant plus nécessaire que la discussion à l'Exécutif élargi a à peine effleuré ce problème, à l'égard duquel nombre de délégués manifestaient un scepticisme marqué. Certains camarades se sont souvenus que Lénine, en 1915, s'était prononcé contre le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe. Plus d’un s'étonne et demande : « Est-il rationnel de considérer maintenant ce mot d'ordre politique comme celui qui doit grouper tous les autres pour la prochaine période ? ». Recherchons donc s’il est juste. Analysons-en d’abord le fondement, c’est-à-dire la situation concrète elle-même. Seule, cette analyse nous dira clairement si ce mot d'ordre est juste ou non.
La nouvelle Amérique et la nouvelle Europe
La situation concrète qui a amené à poser dans les thèses politiques de l'Exécutif élargi ce mot d’ordre est : 19) l’hégémonie économique et, en partie, politique de l'Amérique sur l’Europe ; 20) l’antagonisme croissant entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.
Nous pouvons constater toujours plus clairement une dépendance réciproque de l'Amérique et de l'Europe. On peut affirmer que l'interdépendance de l’Amérique et de l'Europe se manifeste de plus en plus sur la base de leur opposition croissante.
Quels sont les facteurs qui, actuellement, dominent la situation en Amérique ? Il faut les rechercher, car c’est seulement alors qu'on pourra établir si l’antagonisme entre l'Amérique et l'Europe est en
nisme. La recrudescence actuelle de la crise agricole — après un léger temps d’arrêt — pousse la masse des farmers mécontents, à demiruinés, complètement endettés, à exiger la diminution des droits protecteurs sur les produits industriels. Ces droits ne font qu’élever artificiellement les prix des articles industriels, alors que les prix des produits agricoles, en dépit des droits protecteurs, restent bas et diminuent, car ils ne sont pas fixés par le marché américain seulement, mais par le marché mondial. Le capital financier américain trouve, dans les farmers mécontents, un allié puissant et de plus en plus décidé pour sa campagne contre les droits protectionnistes.
Mais il a encore un autre allié dans cette campagne : ce sont les larges couches des rentiers. S'il est juste de constater qu’en Europe la couche des rentiers a diminué, il faut reconnaître qu'en Amérique, au cours du développement capitaliste, elle s'est de plus en plus élargie (si la France, dans les années d’après-guerre, s'est en quelque sorte « américanisée » par l’acquisition d’une classe ouvrière importée et « étrangère », l'Amérique, de son côté, s'est « francisée » par l'augmentation des couches petites-bourgeoises).
Le parti républicain est devenu maintenant l'arène des divers intérêts en lutte. Des branches industrielles importantes, qui ne sont pas liées au capital financier dirigé par les puissantes banques « orientales », luttent pour le maintien des droits protectionnistes industriels. Certains groupements financiers sont également pour cette ligne politique, car ils possèdent des intérêts non en Europe, mais dans l'Amérique équatoriale et en Amérique du Sud: On peut déjà pressentir une lutte entre New-York et Chicago, lutte où New-York, en tant que centre du capital financier « oriental », s'oppose aux droits protectionnistes industriels et veut faire une politique « européenne », alors que Chicago se prononce pour la protection du « niveau de vie américain » et préconise une politique « panaméricaine ». La Fédération américaine du Travail, en tant qu'’organisation de l'aristocratie ouvrière, se solidarise avec « sa » bourgeoisie et demande le maintien des droits protectionnistes industriels. Elle se rend parfaitement compte que leur suppression ferait disparaître aussi l’interdiction de l’immigration, c’est-à-dire du droit protectionniste pour cette marchandises qui s'appelle la main-d'œuvre.
Le capital financier « oriental » étant le facteur le plus puissant dans la vie politique de l'Amérique, il est de toute évidence qu’en dépit de certaines oscillations et résistances, la ligne politique de l'impérialisme américain se développera de plus en plus dans la direction européenne. Le mot d'ordre « détachons-nous de l'Europe » est en régression en Amérique. En revanche, on y souligne de plus en plus fortement (il ne faut pas oublier que la « grande » presse est entre les mains du capital financier « oriental ») la nécessité d’un rapprochement avec l’Europe, d’une pénétration dans les affaires européennes. Malgré les obstacles et les hésitations, l'Amérique essaie de plus en plus, par ses prêts, par ses capitaux investis, de dominer l’Europe non seulement économiquement, mais aussi politiquement.
C'est en cela que consiste le tournant de la politique américaine, c'est ce qu'il y a de nouveau dans la marche en avant de l'impérialisme américain : l'Amérique met maintenant des conditions politiques aux prêts de ses banquiers. Dans un récent discours, le ministre des Finances Mellon a déclaré qu'après mûre réflexion, le gouvernement américain a décidé de ne plus permettre aux banquiers
d'accorder aucun crédit aux pays qui n'auraient pas régularisé leurs dettes envers l'Amérique. Puis ce fut le fameux discours de Houghton, qui a été comme une gifle rententissante sur le visage de l'Europe et dont le bruit n’est pas encore dissipé. Ce discours de l'ambassadeur américain à Londres a été appelé par l’Evening Post de New York un « ultimatum de paix de l'Amérique à l'Europe ». En somme, ce n’est qu’une menace grossière de l'Amérique, qui ne consent à accorder de nouveaux crédits à l’Europe qu’à condition qu’elle désarme. Le ministre des Affaires Etrangères américain Kellog a déclaré, dans son discours, de décembre 1925, que l’Amérique ne consentira plus de prêts à l'Europe si ceux-ci doivent servir pour les armements, qu’elle n'accordera plus de capitaux aux pays qui n'ont pas encore régularisé leurs dettes envers l'Amérique ou qui utiliseraient ces capitaux pour des monopoles.
Ces « ultimatums de paix » de Houghton, de Mellon et de Kellog ne sont pas restés lettre morte. La politique de l’ Amérique n’est que l’éxécution de ces ultimatums. L'exemple le plus frappant a été jusqu'ici l'emprunt belge, à l’occasion duquel l'Amérique a éxigé ouvertement la réduction de l’armée belge. La glorification la plus insolente de cette politique a été fournie par Coolidge dans son discours « sensationnel » devant la chambre de commerce de New-York (qui se vante d’avoir été fondée vingt et un ans avant l'établissement du gouvernement américain). Ce discours est bien le produit le plus éhonté du nouvel impérialisme américain.
« Chacun sait que c’est grâce à notre aide que l’Europe a été sauvée d'une débâcle complète immédiatement après la signature de la paix. Sans les bienfaits de nos crédits, de grandes régions auraient été la proie de la famine la plus épouvantable. La restauration des finances européennes n'a pu commencer ensuite que grâce à notre aide. Lorsque l'Autriche a pris la résolution de régulariser sa situation financière, c’est nous qui lui avons fourni une partie du capital nécessaire. Lorsque l'Allemagne a essayé de restaurer ses finances, c’est nous encore qui avons accordé une grande partie des crédits or nécessaires, sans quoi le plan de réparations eût été un échec. Il n'existait pas d'autre possibilité pour l'Allemagne d'éxécuter les paiements. C’est notre large garantie de crédits qui a permis à la Grande Bretagne le retour à la monnaie or. Nous avons fourni une aide analogue à la France, à l'Italie, àa la Belgique, à la Tchécoslovaquie, à la Pologne et à d’autres pays. Tout en correspondant aux intérêts généraux de notre pays, nos efforts, qui ont été couronnés de succès, ont rendu au monde un immense service. La puissance financière de l'Amérique a contribué à la régénération morale du monde ».
Et c'est sur le ton insolent de la nouvelle mélodie : « L'Amérique au-dessus de tout ! » que le nouvel impérialisme de parvenus continue à s'exprimer.
La tendance à une intervention non seulement économique, mais aussi politique dans les affaires de l’Europe se développe de plus en plus nettement en Amérique. Le revirement ne fait que s’accentuer : la politique « Détachons-nous de l’Europe » fait place à la politique de pénétration économique et politique en Europe.
Parallèlement à cette transformation fondamentale de la politique américaine, il se produit un changement profond de la politique européenne.
On pourrait désigner et résumer ce changement d’un seul mot :
Locarno. Locarno n’a pas seulement été un bloc contre la Russie des Soviets, Locarno n’a pas seulement favorisé les intérêts de la Grande Bretagne et contrecarré l’hégémonie continentale de la France, tout en correspondant aux intérêts de l'Amérique en tant que créancier (garantie des capitaux investis en Europe) ; il a eu encore un autre rôle : ç'a été la première tentative de création d’un bloc européen sous la direction de la Grande Bretagne en face des Etats-Unis. Locarno a été la première tentative des nations débitrices d'Europe pour former un bloc contre la nation créancière, les Etats-Unis d'Amérique.
La signification de Locarno est encore loin d’être claire même pour beaucoup de communistes. Il est évident que Locarno a été le centre d’un réseau compliqué de tendances impérialistes et d'intrigues diplomatiques. Il ne faut pas surestimer l'importance de Locarno. Locarno n'est certainement pas la station terminus du développement impérialiste de l'Europe ; mais c’est un carrefour oùse croisent beaucoup de chemins et Se heurtent beaucoup de tendances. Les nombreuses fautes dans l'estimation de Locarno s'expliquent en général, par le fait d’une observation trop étroite. Du poste d'observation français, on n’a vu dans Locarno que la tendance à l'affaiblissement de l'impérialisme français. Du poste d'observation britannique, on n’a généralement vu que les efforts de l'impérialisme anglais pour la formation d’un blocus contre la République des Soviets. Du poste d'observation allemand, on était trop exclusivement sous l'impression de grands crédits américains et de la dépendance économique et politique croissante de l'Allemagne à l'égard du capital financier américain.
Telles sont les diverses interprétations de Locarno par les Etats Européens, mais les tendances que ces interprétations recouvrent ne sont que secondaires et ne doivent pas empêcher de voir la tendance générale à une organisation des puissances européennes en face de l'impérialisme américain.
C'est la Grande Bretagne qui a eu la direction dans la formation de ce bloc : aussi rien d'étonnant si les porte-parole officiels du gouvernement britannique s’efforcent de nier ce fait. Le Times a écrit :
« C'est faux, ça n'a pas été une tentative de « front unique » contre l'Amérique ; nous voulons la paix, nous voulons organiser l’Europe en tant qu'Europe, mais non contre les Etats-Unis d’Amérique ».
La négations des faits, l'hypocrisie sont de tradition dans la politique britannique. Mais les cercles dirigeants et l’opinion publique aux États-Unis voient la situation très clairement. On pourrait dire que l'Amérique considère la nouvelle situation créée par Locarno d'un oeil qui pleure et d'un oeil qui rit. Le sourire est pour la sécurité obtenue pour les capitaux investis, les pleurs vont à la nouvelle résistance qui s'annonce en Europe à l'égard du puissant créancier, résistance qui menace, comme l'écrit le New-York Times, de mettre rapidement fin à l'esprit de soumission dont l’Europe appauvrie a fait preuve jusqu'à présent.
Comme la presse européenne est restée presque muette sur cette tentlance de Locarno, et que, dans nos rangs mêmes, nombreux sont ceux qui ne croient pas que Locarno est le premier pas, timide, il est vrai, vers la formation d’un bloc des nations débitrices d'Europe contre l'impérialisme américain créditeur, nous reproduirons ici quel-
ques commentaires des périodiques et hommes d'Etat américains, commentaires, qui, tous, montrent la crainte croissante que l'Amérique ressent devant cette « tentative d'indépendance ». Le correspondant du New-York Times à Locarno, Edwin L. James, a donné un tableau saissisant de la situation :
« A ce propos, il faut se souvenir que, dans sa politique à l'égard de la Société des nations, l'Amérique divisait le monde en deux parties : les Etats Unis et les autres pays. Les efforts de l'Angleterre pour obtenir le paiement des dettes ont joué un rôle important dans ce pacte. Considérant l’Europe comme une unité économique indépendante, on estime que chaque paiement fait à l'Amérique appauvrit l’Europe dans son ensemble. De la sorte, les Etats-Unis soudent pour 62 ans des centaines de millions d'hommes par le ciment intérêts généraux hostiles à l'Amérique. Cet état de choses ne peut pas ne pas avoir de résultats politiques.
Récemment encore, l'opinion dominante était qu'aucun pays d'Europe, pas même l'Angleterre, n’était politiquement et économiquement en état de lutter seul contre l'Amérique. C'est ce qui a amené à l’idée que l’Europe devait s’unir, ne fût-ce que pour traiter avec les Etats-Unis. Certes, il existe également une autre opinion ; celle de ceux qui considèrent que non seulement l’Europe peut obtenir de meilleurs résultats au point de vue économique, mais encore que son besoin de crédits américains sera mieux satisfait si le continent européen est uni et vit en paix que si la dissension règne en Europe.
Le correspondant du Pubblic Legger, de Piladelphie, à Locarno constate la naissance de la « Paneurope ».
« Dans les détails des pourparlers journaliers, ce but était rarement mentionné, mais les résultats directs de la conférence de Locarno dépendront avant tout du triomphe de l'idée européenne et de la rapidité de la révolution, genre de collaboration européenne et de la rapidité de la révolution, genre de collaboration européenne sans précédent dans l'histoire.
Cette collaboration peut revêtir la forme d’Etats-Unis d'Europe faiblement liés entre eux. Elle ne peut être que la construction lente, pénible, d’une Société des nations capable de fonctionner. Mais si la conférence de Locarno donne des résultats réels, ce sera uniquement parce que, sous une forme ou sous une autre, une « Paneurope » a germé en elle »
Dans son éditorial du 29 novembre 1925, le New-York Times décrit ainsi la situation :
« Si elle a donné une nouvelle Europe au monde — comme le pense la majorité des observateurs compétents et lucides — on est amené à se demander si ce fait entraînera des changements aux Etats-Unis d'Amérique. Nous ne parlons pas des temps où certains Américains influents traitaient l’Europe avec une « grossièreté hautaine ». Le temps est passé où un sénateur des Etats-Unis pouvait, sans risque aucun, demander ironiquement : « En quoi l'étranger nous regarde-t-il ? » Chacun sait maintenant que les affaires de l'étranger nous touchent considérablement. Mais les Américains en général, et leurs gouvernants en particulier, ont-ils déjà compris l’importance qu'ont pour nous les grands événements qui transforment l’Europe ? C’est là une question primordiale.
Si nous ne nous rendons compte que la nouvelle Europe est un
facteur d'une importance mondiale, facteur que nous jugions devoir négliger auparavant, nous devons nous demander comment nous devons nous comporter à l'égard de l'Europe, quelle doit être notre nouvelle attitude devant ce grand changement qui s’accomplit en Europe, et quels sont les problèmes qui en résultent pour l’'Amérique.
En politique, il ne s’agit pas de chercher midi à quatorze heures. La chose est simple. Si nous devons avoir affaire à une nouvelle Europe, ils nous faut, dès maintenant, commencer à organiser avec elle des rapports sous une forme acceptable et utile pour les deux parties. Depuis la guerre, les gouvernements des principaux pays européens n'ont cessé de conférer avec les Etats-Unis et d'agir de la façon qui, leur semblait-il, nous était agréable. Cette attitude prévenante de l'Europe paraît avoir quelque peu changé. Il est bien possible qu'on ne cherche plus à nous plaire et qu’on ne nous flatte plus comme auparavant. Il est possible que l'Europe attende des avances de nous. Peut-être pense-t-elle qu’elle doit non seulement donner, mais aussi recevoir. Quoi qu'il en soit, la tâche première de l’Amérique est de s'adapter à la nouvelle situation qui s’est créée en Europe. »
Dans un autre article, le correspondant du New-York Times à Locarno, Edwin L. James, dit nettement :
« Une des conditions importantes du mouvement en faveur de l'unité de l’Europe est d'établir les bases du continent unifié sinon dans un esprit hostile à l'Amérique, en tout cas dans un esprit de simple voisinage avec cette dernière »
Dans la communication du correspondant du Journal of Commerce de Chicago à Locarno, Wilbur Forest, on lit :
« En ce qui concerne les affaires intérieures de l'Europe, les politiques, la presse et la population en général ont tendance à accuser les Etats-Unis des désagréments actuels et à exploiter l'unité de l'Europe pour la solution des problèmes européens sans l’aide de l’Amérique.
L'insuccès des pourparlers de Washington sur la consolidation des dettes et la dégringolade du franc sont imputés directement aux Etats-Unis. Dans beaucoup de pays, on a caractérisé les accords de Locarno comme le premier pas dans la voie de la collaboration des pays européens, collaboration destinée à contre-balancer l’hégémonie financière de l'Amérique au moyen de la restauration du commerce européen sans l’aide des Etats-Unis ».
Dans son article « Les accords de Locarno et leur importance pour l'Amérique », publié dans le numéro de décembre 1925 du Current History, l'ex-vice-secrétaire d'Etat américain pour les Affaires étrangères, Norman E. Davis, écrit :
« Tout cela atteste l'existence d’un cours nouveau en Europe et l'amélioration des perspectives de paix dans le monde entier, mais cela atteste aussi que le rôle dirigeant des Etats-Unis, tout au moins pour l’avenir prochain, est liquidé ».
Traitant de la question de Locarno, le démocrate Reed, à une séance publique du Sénat américain, a déclaré :
« Certains milieux croient qu'il y a en Europe beaucoup d'amour pour les Etats-Unis. Oui, on nous aime comme le débiteur malhonnête aime son créancier. Le peuple américain doit voir clairement que 55 pays se sont unis dans la Société des nations afin de combat-
tre les Etats-Unis au cas où ces derniers seraient contraints de défendre leurs droits, les armes à la main, sans l’autorisation de la S.D.N. »
L'ancien ambassadeur américain à Berlin, James W. Gerald, a déclaré dans un discours sur la situation mondiale que la formation des Etats-Unis d'Europe serait dangereuse pour l'Amérique :
« La conférence de Locarno a eu aussi ses bons côtés, mais, par la fondation de leurs Etats-Unis, les pays européens arriveraient peu à peu à dominer notre riche pays s'ils parvenaient à grouper leurs forces ».
La presse européenne (surtout au début des négociations de Locarno) était presque unanime à déclarer que c'étaient les Etats-Unis qui représentaient la force motrice dans les coulisses de Locarno. Très souvent même, on a représenté les événements de Locarno comme si l'Amérique avait pris part aux négociations. Rien n'est plus loin de la vérité. Le gouvernement américain n’a même pas été invité à Locarno. Il est très caractéristique, pour l’habileté de la diplomatie britannique, que cette circonstance n'ait pas été mentionnée dans la presse européenne. Mais le ministre des Affaires étrangères d'Amérique, Kellog, a souligné nettement ce fait dans un grand discours prononcé le 14 décembre 1925 :
En Europe et dans certains Etats d'Amérique, j'ai entendu, au sujet de ces questions européennes, des commentaires que je ne puis que déplorer. On disait en substance que les Etats-Unis se tiennent à l'écart, qu'ils ne veulent pas collaborer avec l'Europe, qu'ils ne veulent pas lui venir en aide, que l'Europe a pu, à Locarno, résoudre elle-même ses problèmes sans le concours des Etats-Unis.
Comme je l'ai déjà dit, notre politique traditionnelle est de ne pas nous mêler des questions qui touchent uniquement l'Europe, évidemment tant qu'on ne nous en prie pas; or, il n'y avait aucune raison d'inviter les Etats-Unis à la conférence de Locarno. Cette conférence avait été convoquée pour régler des problèmes politiques purement européens, concernant des garanties ne touchant directement que les pays européens et n'affectant les autres pays du monde que dans la mesure où ils sont intéressés à la paix en Europe.
Le ministre des Affaires étrangères d'Amérique souligne ainsi expressément que le gouvernement américain n’a pas été invité à Locarno. Il est caractéristique (et c’est là un grand succès de l'hypocrite diplomatie britannique) que ces paroles de Kellog n'aient pas été mentionnées dans la presse européenne et que même la presse anglaise, si bien informée, ait gardé le mutisme le plus complet sur ce discours et ne l'ait pas commenté. Malgré cette conspiration du silence de la presse britannique, quelques publications laissent pourtant, çà et là, entrevoir la vérité. Dans le numéro de décembre de la Fortnightly Review, le correspondant diplomatique bien connu, qui signe du pseudonyme « L'Augure », écrit :
Nous sommes en présence d'une pression de l'opinion publique des Etats-Unis avec laquelle nous devons compter à l'heure actuelle, même si elle provoque chez nous des protestations, ou plutôt précisément parce qu'elle en provoque. À Locarno, l'opinion générale était que la limitation des armements en Europe occidentale et centrale est une question que l'Europe doit régler elle-même sans la direction des Etats-Unis. Quoique cet état d'esprit n'ait trouvé son
expression dans aucune conversation ou document officiel, son existence était si claire pour tous que les Américains eux-mêmes en ont été convaincus.
Si ce but est atteint, cela signifiera que les peuples d'Europe occidentale et centrale ont réalisé l'accord européen et qu'ils se sont entendus au sujet de leur collaboration dans l'intérêt de leur développement économique général et au sujet de leur défense commune contre toute atteinte de l'extérieur.
Un des observateurs les plus fins de la politique mondiale, le conservateur I. L. Garvin, écrit dans L'Observer du 13 décembre 1925 :
Une consolidation politique plus large est inévitable dans le monde, de même qu'une consolidation sur le terrain des affaires. La Grande-Bretagne, la Frarce, l'Allemagne, peuvent résoudre tous leurs problèmes par une amitié et une collaboration constantes. Elles sont obligées de s'engager dans cette voie, où elles prendront la direction d'un mouvement qui ne se bornera pas à elles. Un jour se constitueront les Etats-Unis d'Europe, qui iront de pair avec les Etats-Unis d'Amérique.
En résumé, l'impérialisme américain pénètre en Europe de façon de plus en plus agressive et les puissances capitalistes européennes essaient de former un bloc contre lui. Le mot d'ordre des « Etats- Unis d'Europe » surgit. Les porte-parole du capitalisme européen décrivent déjà, dans un style brillant et coloré, la venue de la nouvelle « Paneurope ». Les partis socialistes font chorus et proclament avec ravissement que la seule solution aux problèmes européens est la création des Etats-Unis des pays européens, sous l'égide de la Société des nations. Le député socialiste allemand Rudolf Breitscheid déclare que le point le plus important du plan de travail de la S.D.N. est précisément la fondation des Etats-Unis d'Europe et constate avec enthousiasme que c’est le président du ministère français, Briand, qui est le protagoniste de cette idée.
L'idée est en marche, ajoute-t-il. Les antagonismes en Europe diminuent de plus en plus et il faut que l'union européenne se fasse, car c'est la seule issue possible ; sinon l'Europe sera asservie économiquement par l'Amérique.
Quelles sont les déductions politiques les plus importantes, les plus générales à tirer de ces faits fondamentaux ?
1) Les antagonismes entre l'Amérique et l'Europe, et surtout entre l'Amérique et la Grande-Bretagne, s'accroissent de plus en plus. (Ce qui évidemment, n'empêche pas que les antagonismes entre les différents pays européens augmentent également, contrairement aux allégations de Breitscheid).
2) La Grande-Bretagne dirige la conjuration capitaliste générale contre l'Union soviétique. Mais, en même temps, elle dirige le bloc contre les Etats-Unis d'Amérique.
3) Par suite, il s'établit un certain parallélisme entre les intérêts et la politique européennes et ceux de l’'U.R.S.S. Ce n’est point par hasard que, au moment où l'Amérique talonne les nations débitrices d'Europe, quelques pays européens sont obligés de négocier « pacifi-
quement » avec l'Union soviétique (négociation avec la France, négo- £iations à propos de crédits avec l'Allemagne).
4) En même temps —et cela n’est pas contradictoire — nous voyons, dans la mesure où se cristalisent les antagonismes entre l'Europe et l'Amérique, un certain parallélisme des intérêts et de la politique de l’Union soviétique et de l'Amérique (Chine, Mossoul, Locarno, Société des nations). Ce n’est pas par hasard que les Etats-Unis et l’Union soviétique se trouvent également en dehors de la Société des nations, c’est-à-dire en dehors de l’organisation mondiale qui est sous la direction de l’Europe capitaliste. Est-ce par hasard que, dans les événements chinois, l’Union soviétique est intervenue en faveur de la Chine opprimée et que les Etats-Unis ont poursuivi une politique qui est également jusqu’à un certain point, opposé aux intérêts de l'impérialisme britannique ? Prenons aussi l'exemple de Mossoul. Qu'est il arrivé? Les Etats-Unis et l'Union soviétique ont été en méme temps contre la politique de la Grande Bretagne à Mossoul. La politique de l’Union soviétique a été la suivante :
1. La Turquie est un nouvel Etat nationaliste-révolutionnaire ;
2. L'impérialisme britannique essaie de dérober à cette Turquie révolutionnaire ses matières premières ;
3. L'Union soviétique doit faire son devoir révolutionnaire et protéger la Turquie contre l'impérialisme britannique.
Quelle est la politique de l'Amérique dans cette question ? Il est évident qu’elle raisonne de façon différente. Elle est impérialiste et non révolutionnaire. Elle dit :
1. Mossoul a du pétrole ;
2. La Grande Bretagne veut prendre ce pétrole à la Turquie ;
3. Nous voulons avoir ce pétrole nous-mêmes ; donc nous aiderons la Turguie, bien qu'elle soit un Etat national-révolutionnaire.
Ainsi l'Amérique arrive aux mêmes conclusions que l’Union soviétique, mais, évidemment, par un autre chemin. C’est pourquoi, malgré la différence des mobiles qui la guident, il existe un certain parallélisme entre sa politique et celle de l’Union soviétique.
Une politique mondiale prolétarienne doit utiliser tous ces antagonismes du système impérialiste. D'une part, il est nécessaire d’utiliser, en face des puissants impérialismes d'Europe, la concordance partielle de la politique américaine et de la politique soviétique. Mais, d'autre part, il ne faut pas fermer les yeux sur la décadence économique persistante de l’Europe, il faut tirer les conclusions nécessaires de l'offensive américaine contre l'Europe, il faut analyser les premières tentatives de défense de L'Europe, et c'est ici que commence le rôle du mot d'ordre de l'Exécutif élargi de l’I.C. en faveur des Etats-Unis de l’Europe socialiste.
L'Europe capitaliste et l’Europe socialiste
C'est seulement sur la base de cette analyse que l’on peut rechercher le degré de justesse du mot d'ordre des Etats-Unis de l'Europe socialiste. Comme on le sait, Lénine s'est exprimé en 1915 (Social- Démocrate, No 44, 23 aout 1915) d’une façon assez sévère contre un tel mot d'ordre. Le lancement de ce mot d'ordre serait-il une révision du léninisme ? Pas du tout. Un examen approfondi montre que, lorsqu'il fut posé pendant les premières années de la guerre, ce mot d'ordre avait une signification tout autre ; en outre, la situation mon-
diale en 1914-1915 était absolument différente de celle de 1925-1926.
Qu'était le mot d’ordre des Etats-Unis d'Europe en 1914-1915 ? C'était le mot d’ordre des Etats -Unis de l'Europe républicaine, ou, en d’autres termes, de l'Europe capitaliste. La condition préalable de la réalisation de ce mot d'ordre était la chute de la monarchie en Russie, en Allemagne, en Autriche. Lénine disait alors que ce mot d'ordre, du point de vue politique, n’était pas faux, qu'il était révolutionnaire, qu’il signifiait un pas dans la direction de la révolution. Mais il disait en même temps qu'il était contre ce mot d'ordre parce que son contenu économique était faux. Il établissait que le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe était, sur la base capitaliste impossible, inutilisable, ou réactionnaire. Lénine écrivait :
Mais si le mot d'ordre : Etats-Unis républicains d'Europe qui comporte le renversement des trois monarchies les plus réactionnaires d'Europe, la monarchie russe en tête, ne saurait être contesté en tant que mot d'ordre politique, il reste encore la question très importante de sa signification économique. Du point de vue des conditions économiques de l'impérialisme, c'est-à-dire l'exportation du capital et du partage du monde contre les Etats colonialistes « avancés » et « civilisés », les Etats-Unis d'Europe sous le régime capitaliste, sont ou impossibles ou réactionnaires.
Pourquoi ce mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe est-il irréalisable sur la base capitaliste ?Parce qu'ilnesignifie rien d’autre que le partage des colonies entre les puissances impérialistes. Lénine se demande s’il est possible à des Etats capitalistes de conclure un accord durable sur le partage des colonies entre les puissances impérialistes, et il répond par la négative. C’est impossible, parce que l'impérialisme se développe par bonds, parce que, « sous le régime capitaliste, le développement régulier des différentes économies et des différents Etats, est impossible ». C’est impossible, parce que l'impérialisme ne connaît qu’une seule méthode pour résoudre n'importe quelle question litigieuse : la méthode de la violence. On ne peut partager autrement que par la force. « Pour mesurer la force réelle d’un autre pays, il n’y a pas d’autre moyen que la guerre ». Lénine établit, par suite, qu'il est impossible d'instaurer pour les pays capitalistes un équilibre durable sous le forme des Etats-Unis d'Europe.
Puis Lénine dit :
Naturellement, des accords temporaires entre les capitalistes, entre les différentes puissances, sont possibles. Les Etats-Unis d'Europe sont possibles en tant qu'accord des capitalistes européens, mais alors ils représenteront la réaction organisée.
Cet accord des capitalistes européens serait dirigé :
1) contre le socialisme ;
2) contre les colonies ;
É 3) contre les jeunes capitalismes ascendants d'Amérique et du apon.
Lénine était également contre le mot d’ordre des Etats-Unis du monde, qui est lié à la réalisation du socialisme, parce qu'il estimait que ce mot d'ordre « pourrait porter à croire à l'impossibilité de la victoire de la révolution prolétarienne dans un seul pays ».
Tels étaient les arguments les plus importants de Lénine contre le
mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe dans les premières années de la guerre. Ces arguments, clairs et tranchants, sont aussi justes aujourd'hui qu’en 1915.
Mais ce nouveau mot d'ordre des Etats-Unis de l’Europe socialiste n’est pas du tout le mot d'ordre que combattait Lénine. L'ancien mot d'ordre avait une base capitaliste, tandis que le nouveau est le mot d'ordre des Etats-Unis de l’Europe socialiste. Les conditions fondamentales sont changées. Nous ne luttons plus contre le tsarisme de Russie, ou la monarchie d'Allemagne ou d'Autriche. Ces trois anciennes monarchies n'existent plus. Pour les Etats les plus importants d'Europe, la question de la révolution socialiste est à l’ordre du jour. Il faut voir cela très clairement. S'il en est ainsi, le nouveau mot d'ordre n’est pas seulement juste politiquement, comme Lénine luimême le disait de l’ancien, mais il l’est aussi économiquement. Le contenu économique du mot d'ordre des Etats-Unis de l’Europe socialiste est totalement différent du contenu économique du mot d'ordre des Etats-Unis de l’Europe capitaliste. Entre pays socialistes, la force n’est plus la seule méthode de réglement des questions litigieuses, mais au contraire, ainsi que nous le montre l’existence de l’Union Soviétique, il est tout à fait possible que des républiques socialistes concluent des accords entre elles sur la base de la solidarité prolétarienne. Il faut faire ressortir bien clairement cette différence. Les capitalistes des différents pays, bien qu'ils défendent l'intérêt capitaliste général, c’est-à-dire, dans une certaine mesure, l'intérêt contre-révolutionnaire, historique, fondamental de la bourgeoisie mondiale, ne peuvent pag, à la longue, le défendre autrement qu'en se combattant mutuellement. On ne saurait éluder longtemps les antagonismes impérialistes. C’est le contraire chez le prolétariat. Il est certain que, pour une courte période, certaines couches du prolétariat peuvent être en opposition avec d’autres couches de la classe ouvrière ; il se peut même que le prolétariat d’un pays soit contre la classe ouvrière d’un autre pays. Mais ce ne sont là que des épisodes éphémères, et, dans la perspective historique, le prolétariat est une classe unique qui a un intérêt mondial unique. Du point de vue économique, le mot d'ordre des Etats-Unis de l'Europe socialiste est donc totalement différent de celui des Etats-Unis de l’Europe capitaliste.
Un ne doit pas non plus oublier que la situation réelle s’est, à un autre point de vue aussi, complètement modifiée. En 1915 Lénine aurait écarté ce mot d’ordre non seulement du point de vue capitaliste, mais aussi du point de vue socialiste. C’est qu’en 1914-1915 l'Europe détenait incontestablement l’hégémonie du monde entier. Il n'en est plus de même aujourd’hui. L'hégémonie de l’Europe n'existe plus, elle a fait place à l’hégémonie de l'Amérique.
En 1914-1915, l'Amérique était encore la débitrice de l’Europe ; aujourd'hui, c'est l'Europe qui est la débitrice de l'Amérique. Dans les premières années de la guerre, l'Europe essayait d'armer les Etats- Unis d'Amérique ; aujourd’hui, ce sont les Etats-Unis d'Amérique qui essaient de désarmer l’Europe. La situation est renversée. En 1914-1915, le mot d’ordre des Etats-Unis d'Europe avait un caractère agressif ; il était dicté par le besoin d’hégémonie de l’Europe capitaliste caduque, qui s’opposait à la jeune Amérique capitaliste. Aujourd’hui, c’est un mot d'ordre défensif de l'Europe décadente en face de la puissance supérieure de l'impérialisme américain. En
1914-1915, ce mot d'ordre était dirigé contre les colonies. Sur une base capitaliste, il ne pouvait avoir d’autre effet. Actuellement, sur une base socialiste, il n’est plus dirigé contre les colonies. Déjà nous voyons, dans les colonies les plus importantes, les peuples opprimés mener une lutte résolue contre les capitalistes européens et américains. En 1914-1915, cette lutte des masses n'existait pas encore. Dans les premières années de la guerre, alors que la Russie des Soviets n'existait pas, ce mot d'ordre était de nature à masquer la possibilité d’une victoire de la révolution dans un seul pays. De nos jours où, dans un seul pays, la révolution a non seulement vaincu, mais encore s’est maintenue victorieusement, on n’a pas à craindre qu'il en soit ainsi. En 1914-1915, ce mot d'ordre serait resté isolé ; mais, aujourd’hui, nous avons la possibilité de lier le mot d'ordre des Etats-Unis de l’Europe socialiste à deux mots d'ordre fondamentaux : 10 solidarité étroite avec la lutte libératrice de toutes les colonies opprimées ; 20 solidarité et alliance avec l’Union soviétique.
Il est un autre facteur concret de la situation qui milite également en faveur de ce mot d'ordre : l’idée de la « Paneurope » existe déjà, indépendamment de nous, sous la forme de Locarno, du plan Dawes et de la Société des nations. Il ne faut pas oublier que l'idéologie officielle de la Ilème Internationale et d’une partie de la bourgeoisie européenne oppose la « Paneurope » à la « Panamérique ». Il ne faut pas oublier que des millions d'ouvriers sont pénétrés de cette idéologie. Il importe que nous ne nous bornions pas à critiquer ce mot d'ordre bourgeois social-démocrate, mais que, tout en dévoilant son caractère pseudo-pacifiste, nous lui opposions un mot d'ordre positif qui puisse être vraiment le mot d'ordre politique englobant toutes nos revendications transitoires. Il faut que le mot d'ordre des Etats- Unis de l’Europe socialiste serve, dans l’avenir prochain, de mot d'ordre politique général pour les partis communistes européens. Ce mot d'ordre ne peut avoir un sens révolutionnaire que si nous montrons clairement que les problèmes de l'Europe décadente ne peuvent être résolus sur une base capitaliste et que l’Europe ne peut se défendre avec succès sur cette base en face de la force supérieure de l'impérialisme américain. Le mot d'ordre des Etats-Unis de l’Europe socialiste ne peut être un mot d’ordre véritablement révolutionnaire que si nous critiquons et démasquons impitoyablement l'idéologie bourgeoise social-démocrate d’après laquelle il serait possible de réaliser une union durable et non réactionnaire de l'Europe sur la base capitaliste.
Le mot d'ordre des Etats-Unis de l’Europe socialiste est, évidemment avant tout un mot d'ordre de lutte pour le prolétariat européen. Il faut que les communistes américains le complètent par leurs propres mots d'ordre et concentrent toutes leurs forces dans la lutte contre l'impérialisme américain. Il faut que, dans cette lutte, ils s'assignent comme tâche principale l'alliance avec les peuples coloniaux et semi-coloniaux opprimés de l'Amérique Latine. C'est ainsi seulement que l'Amérique Latine pourra, dans un avenir rapproché peut-être, devenir une Chine d'Extrême-Occident et que le Mexique sera le Canton de l’Amérique Latine. Le mot d'ordre des Etats-Unis de l’Europe socialiste ne pourra avoir son effet révolutionnaire que lorsque — mot d'ordre de défense de l’Europe décadente contre l'impérialisme américain agressif — il sera lié aux mots d'ordre suivants : Alliance avec la République soviétiste, centre de la révolution
prolétarier pour leur
l'impériali Latine !
ne ! Solidarité avec les colonies d'Orient qui combattent liberté ! Lutte pour la libération des vassaux directs de sme américain, les peuples opprimés de l'Amérique
trotsky:
le mot d'ordre
des états-unis soviétiques d'europe
Ce texte est extrait de la « Critique du programme de l'Internationale Communiste », deuxième chapitre de « l'Internationale Communiste après Lénine ». Dans ce texte, Trotsky réfute le projet de programme présenté par les staliniens au Vlème Congrès de l'Internationale Communiste en 1928.
SR —————————— ——
Dans le nouveau projet de programme, la suppression du mot d'ordre des Etats-Unis soviétiques d'Europe (qui avait déjà été approuvé par l'Internationale Communiste en 1923, après une assez longue discussion intérieure) ne peut en rien se justifier. Mais, peutêtre, sur cette question justement, les auteurs veulent-ils en « revenir » à la position de Lénine, en 1915 ? Encore faut-il comprendre correctement cette position.
Comme on le sait, dans la première période dela guerre, Lénine hésita à propos du mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe, qui fut tout d’abord introduit dans les thèses du Social-Démocrate (organe central du parti à l'époque) ; ensuite Lénine le repoussa. Cela signifie simplement qu'il ne s'agissait pas de le repousser à tout jamais pour des questions de principe, mais qu'il convenait de l’apprécier du point de vue tactique, par référence à une étape donnée. Il est inutile de préciser que Lénine considérait que les États-Unis ne se réaliseraient pas dans le cadre de l’Europe capitaliste. Je ne voyais pas les choses autrement quand, avançant le mot d'ordre des Etats-Unis uniquement comme la forme de la dictature du prolétariat pour l'avenir, j'écrivais :
« Une unité économique quelque peu complète de l'Europe, qui serait réalisée par en haut, à la suite d'une entente entre gouvernements capitalistes, est une utopie. Dans cette voie, l'affaire ne peut aller au-delà de compromis partiels et de demi-mesures. Par là même, l'union économique de l'Europe qui est susceptible d'apporter d'énormes avantages au producteur et au consommateur et en général à tout le développement culturel, devient la tâche révolution-
naire du prolétariat européen, dans sa lutte contre le protectionnisme impérialiste et son instrument, le militarisme » (1).
Et plus loin (p.92 de la même édition) :
« Les Etats-Unis d'Europe représentent d'abord la forme, l'unique forme concevable de la dictature du prolétariat européen ».
Mais, à cette époque, Lénine voyait certains dangers à présenter la question sous cette forme. Etant donné que l'expérience de la dictature du prolétariat n'avait été faite dans aucun Pays, en raison aussi de l'absence de toute position théorique claire sur cette question {même dans l'aile gauche de la social-démocratie d'alors), le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe pouvait amener à penser que la révolution prolétarienne devait commencer simultanément, au moins sur tout le continent européen. C’est précisément contre ce danger d'interprétation que Lénine mettait en garde. Mais, sur cette question, je n’avais pas le moindre désaccord avec Lénine. J'écrivais alors: -
« Qu'aucun pays ne doivent « attendre » les autres dans sa lutte, c'est une vérité élémentaire, qu'il est utile et nécessaire de répéter, afin qu'on ne substitue pas à l'idée de l’action internationale parallèle celle de l'inaction internationale et de l'attente. Sans attendre les autres, nous commençons et nous poursuivrons la lutte sur le terrain national, avec l'assurance que notre initiative donnera un élan à la lutte dans les autres pays » (2).
Plus loin, viennent justement mes propos, que Staline cita lors du Ville plénum du Comité exécutif de l’Internationale Communiste, comme l'expression la plus pernicieuse du « trotskysme », c’est-àdire la « méfiance » envers les forces internes de la révolution et l'espoir de recevoir un secours du dehors :
« Si cela (l'extension de la révolution à d'autres pays : L.T.) ne se produisait pas, il n'y aurait aucun espoir permettant de croire {comme en témoignent l'expérience historique et la réflexion théorique) que, par exemple, la Russie révolutionnaire pourrait résister face à une Europe conservatrice, ou qu'une Allemagne socialiste Pourrait se maintenir, isolée, dans le monde capitaliste » (3).
C'est en s'appuyant sur cette citation et sur deux ou trois autres du même ordre que le VIle plénum a prononcé sa ccondamnation contre le « trotskysme », qui, sur cette « question fondamentale » m'aurait « rien de commun avec le léninisme ». Arrétons-nous donc un instant pour entendre Lénine lui-même.
Le 7 mars 1918, il dit, à propos de la paix de Brest-Litovsk :
« C'est une leçon parce qu'il est absolument vrai que sans révolution allemande nous périrons » (4).
Et une semaine plus tard :
« L'impérialisme universel et la marche triomphale de la révolution sociale ne peuvent coexister ».
Quelques semaines après encore, le 23 avril, Lénine déclarait :
« Notre condition de pays attardé nous a poussés de l'avant, mais —_—————_—_—_—
1) Trotsky, Programme de la paix, vol, 11, 1re partie, p.85 de l'édition russe.
12) Trotsky, 1917, vol. 111, 1re partie, p. 90 de l'édition russe. 13) Trotsky, vol. 111, tre partie, p.90 : 1917. 14) Volume des Oeuvres de Lénine, N°27, p.95, édition française.
nous périrons si nous ne savons pas tenir jusqu'au moment où nous rencontrerons le puissant appui des ouvriers insurgés des autres pays » (5).
Mais peut-être cela était-il dit sous l'influence particulière de la crise de Brest-Litovsk ? Non ; en mars 1919 , Lénine répétait de nouveau :
« Nous vivons non seulement dans un Etat, mais dans un système d'Etats et l'existence d'une République soviétique à côté d'Etats impérialistes ne peut se concevoir pendant un très long temps. À la fin l'un ou l'autre vaincra » (6).
Encore un an après, le 7 avril 1920, Lénine rappelait :
« Le capital, si on le prend à l'échelle internationale, est encore plus fort aujourd'hui que le pouvoir soviétique, non seulement militairement, mais économiquement. C'est de cette constatation fondamentale qu'il convient de partir et il ne faut jamais l'oublier » (7).
Le 27 novembre 1920, à propos de la question des concessions, Lénine dit :
« Actuellement, nous sommes passés de la guerre à la paix, mais nous n'avons pas oublié que la guerre reviendra. Tant que le capitalisme existera à côté du socialisme, nous ne pourrons pas vivre en paix ; on chantera le Requiem soit de la République soviétique, soit du capitalisme mondial. C'est un ajournement de la guerre ».
Mais, peu-être, l'existence prolongée de la République soviétique a-t-elle amené Lénine à « reconnaître son erreur », à abandonner « sa méfiance envers les forces intérieures » de la Révolution d'Octobre ?
Au Ille Congrès de l’Internationale Communiste, c’est-à-dire en juillet 1921, il affirmait :
« Il s'est créé un équilibre extrémement précaire, extrêmement instable, il est vrai, qui permet à la République socialiste d'exister, mais certainement pour peu de temps, dans l'encerclement capitaliste » (8).
Il y a plus ; le 5 juillet 1921, lors d’une séance du Congrès, Lénine déclara franchement :
« Pour nous il était clair que sans le soutien de la révolution internationale mondiale, la victoire de la révolution prolétarienne était impossible. Avant comme après la révolution, nous pensions : ou bien la révolution éclatera très vite dans les pays capitalistes les plus évolués, ou bien dans le cas contraire, nous devrons périr. Malgré cette conviction, nous avons fait ce que nous pouvions, en toutes circonstances, pour sauver le système soviétique, car nous savons que nous ne travaill ons pas seulement pournous-mêmes, mais aussi pour la révolution internationale » (9).
a — (5) Souligné par nous (L.T.), Oeuvres de Lénine N°9 27, p.239 de l'édition fran-
çaise. (6) Volume N° 16, p.102 de l'édition russe.
(7) Oeuvres de Lénine, volume N° 30, p.518 de l'édition française. (8) Lénine, Oeuvres, volume 32, p.484 de l'édition française.
(9) Lénine, Oeuvres, volume 32, p.511 de l'édition française.
Combien, en leur simplicité, ces paroles, qu'anime le souffle de l'internationalisme, sont éloignées des inventions des actuels épigones si satisfaits d'eux-mêmes !
En tout cas, j'ai le droit de demander : en quoi toutes ces déclarations léninistes diffèrent-elles de ce que j’affirmais en 1915, à savoir que la future Russie révolutionnaire (ou la future Allemagne socialiste) ne pourrait subsister isolée dans un monde capitaliste ? Les délais ont déjoué les prévisions — non seulement les miennes, mais aussi celles de Lénine ; mais la pensée fondamentale conserve toute sa valeur ; elle est peut-être plus vraie maintenant que jamais. Au lieu de la condamner, comme l’a fait le VIle plénum (sur la base d’un rapport incompétent et hypocrite), il est indispensable de l'introduire dans le programme de l’Internationale Communiste.
Dans la défense du mot d'ordre des Etats-Unis soviétiques d'Europe, nous avions signalé, en 1915, que la loi du développement inégal n’est pas, en elle-même, un argument contre lui ; en effet, l'inégalité du développement historique est elle-même inégale par rapport à divers Etats et continents : les pays d'Europe se développent inégalement les uns par rapport aux autres ; cependant, on peut dire avec certitude, au point de vue historique, tout au moins pour la période de l’histoire qu'il est possible d'envisager, qu'aucun de ces pays européens ne possède sur les autres l’avance que l’Amérique a prise sur l’Europe. Il existe une échelle d’inégalité pour l'Amérique et une autre pour l'Europe. Les conditions historiques et géographiques ont prédéterminé entre les pays d'Europe des liens organiques si serrés qu’ils ne peuvent les défaire. Les gouvernements bourgeois actuels de l'Europe ressemblent à ces assassins attachés à la même chaîne. La révolution en Europe — comme il a déjà été dit — aura, en dernière analyse, une importance décisive pour l’Amérique. Mais, dans l’immédiat, à court terme, la révolution en Allemagne aura une importance plus grande pour la France que pour les Etats-Unis de l’Amérique du Nord. C'est cette relation imposée par l'histoire qui assure la validité politique du mot d'ordre de la Fédération des soviets d'Europe. Nous parlons de validité relative, car il est évident qu’à travers l'immense pont que constitue l'Union soviétique, cette fédération s'étendra vers l'Asie, pourentrer, ensuite, dans l’Union des Républiques socialistes du monde. Mais ce sera déjà une seconde époque ou le grand chapitre suivant de la période impérialiste ; quand nous l’aborderons, nous trouverons les formules convenables. = Que le désaccord avec Lénine, en 1915, à propos des Etats-Unis d'Europe, ne relève que de considérations tactiques, nous pourrions le démontrer sans peine à l’aide d’autres citations ; mais le mieux est encore de se référer au cours suivi ultérieurement par les événements : en 1923, l’Internationale Communiste reprit officiellement le mot d'ordre litigieux. Si, en 1915, le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe n'avait pu être admis pour des raisons de principes — comme tentent maintenant de l’affirmer les auteurs du projet de programme — l’Internationale Communiste n'aurait pu l’adopter huit ans plus tard : il faut croire que la loi du développement inégal n'avait pas cessé d’agir dans ce laps de temps.
Toute la façon de poser la question, telle qu’elle est indiquée plus haut, part dans son ensemble. La révolution internationale est considérée comme un processus qui embrasse tout un ensemble de rela-
Gons internes, si bien qu'on ne peut prévoir ni déterminer concrètement la succession de toutes ses phases, mais dont les traits historiques généraux sont parfaitement clairs : sans cette compréhension, il est absolument impossible de s'orienter correctement en politique.
Mais les choses changent radicalement d'aspect si l’on part de l'idée du développement socialiste s'accomplissant et même s'achevant dans un seul pays. Nous avons maintenant une « théorie » qui enseigne que la construction complète du socialisme est possible dans un seul pays et que les rapports avec les/pays capitalistes pourraient s'établir sur la « neutralisation » de Ja bourgeoisie mondiale (Staline). Dans cette optique — qui est un point de vue nationnaliste — la nécessité du mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe disparaît, ou tout au moins s’affaiblit. Mais, précisément, ce mot d’ordre nous paraît d’une importance vitale, car il renferme la condamnation de l'idée qu'un développement socialiste isolé est possible. Pour le prolétariat de chaque pays européen, à un plus haut degré encore que pour l'URSS. (mais il y a seulement une différence de degré), l'extension de la révolution dans les pays voisins et le soutien que chacun apportera à l’autre par la force des armes, s'imposent avec une absolue nécessité ; non pas au nom d’une solidarité internationale abstraite qui est incapable de mettre les classes en mouvement, mais en raison d'une exigence Vitale qui a été formulée des centaines de fois par Lénine : sans l’aide en temps voulu de la révolution internationale, nous ne tiendrons pas. Le mot d'ordre des Etats-Unis soviétiques répond à cette dynamique de la révolution prolétarienne ; elle ne surgit pas uniformément dans tous les pays, et tout d’abord ceux d'Europe, afin qu'ils organisent et leur défense contre de puissants ennemis extérieurs et leur économie.
Sans doute, tentera-t-on d'objecter qu'après la crise de la Ruhr durant laquelle, pour la dernière fois, ce mot d'ordre fut mis en avant, il ne joua plus un rôle important dans l'agitation des partis communistes européens et, si l’on peut dire, ne prit pas racine. Mais il en est absolument de même pour les mots d'ordre du gouvernement ouvrier, des soviets, etc, autrement dit pour tous les mots d'ordre qui précèdent directement la révolution. La désaffection où est tombée l'idée des Etats-Unis soviétiques d'Europe s'explique par le fait que, contrairement au jugement erroné du Ve Congrès, depuis la fin de 1923, le mouvement révolutionnaire en Europe est allé en s’affaiblissant. C'est pour cela, précisément, qu’il serait dangereux d'élaborer un programme, ou certaines de ses parties, en se référant seulement à cette période. Ce n'est pas par hasard que le mot d'ordre des Etats-Unis soviétiques d'Europe fut adopté, en dépit de toutes les appréhensions, précisément en 1923, quand on s'attendait au déclenchement de la révolution en Allemagne, et quand les rapports des Etats en Europe soulevaient des problèmes d’une difficulté particulière. Toute nouvelle aggravation de la crise européenne, et à plus forte raison de la crise mondiale, si elle est suffisamment forte pour poser à nouveau les problèmes politiques fondamentaux, créera immanquablement les conditions favorables à la relance du mot d'ordre des Etats-Unis soviétiques d'Europe. C’est donc une erreur radicale que de ne pas en faire mentiondns le programme, sans pour autant le rejeter clairement ; autrement dit on le garde en réserve, « à tout hasard ». Or, dans les questions de principe, la politique des réserves ne vaut rien.
les états-unis socialistes d'europe, seule solution
de rechange
Ce texte est extrait de l'éditorial du N° 36 de la revue IVe Internationale (Mars 69).
Le message fondamental que les marxistes révolutionnaires doivent aujourd’hui proclamer inlassablement et traduire dans un programme d’action doit faire comprendre aux plus larges masses laborieuses que la seule solution à la crise qui étreint l'Europe capitaliste est une révolution socialiste du continent. Les Etats-Unis Socialistes d'Europe ne sont pas seulement une possibilité historique, ils constituent la seule solution de rechange réaliste face à toutes les tentatives de résoudre la crise du capitalisme européen sans renverser le mode de production capitaliste.
Le réalisme ne consiste pas dans de nouveaux exercices de transformation graduelle, dans l’addition de quelques nationalisations de nouvelles branches d'industrie au « secteur public » de l'économie, dans l'extension du domaine de la « programmation économique » capitaliste, dans une réponse plus vigoureuse du capitalisme européen au « défi » américain aujourd’hui et au défi japonais demain. Si l’on ne brise pas le cadre d'une économie capitaliste orientée par le profit et l'Etat bourgeois, toutes ces réformes ne feront qu’approfondir et qu’exacerber les contradictions, et le Capital s’efforcera de faire porter de plus en plus le fardeau de ces réformes sur la classe ouvrière elle-même.
Le réalisme exige une rupture radicale avec le vieux système décadent de la propriété privée des moyens de production, des investissements guidés par les mobiles des monopoles, des priorités dictées par la mise en valeur du capital au lieu de la satisfaction des besoins humains. Le réalisme exige une rupture radicale avec la machine de l'Etat bourgeois, en raison de son caractère à la fois oppressif et étroitement national en Europe. Le programme des Etats-Unis Socialistes d'Europe incarne la seule solution de rechange vraiment réaliste à la crise capitaliste.
LE VRAI VISAGE D’UNE EUROPE SOCIALISTE
Il est toujours nécessaire de montrer aujourd’hui à une avantgarde déjà large et même aux plus larges masses ce que serait une Europe socialiste ; car, dans les conditions de profonde agitation sociale et de crise sociale globale, le programme « maximum » acquiert une valeur agitative qu'il n'avait jamais eue dans le passé. Il est particulièrement important de le faire parce que, si la tendance à une révolution politique dans la République Socialiste de Tchécoslovaquie a stimulé en Europe occidentale l'intérêt et la sympathie pour la révolution socialiste, l'intervention brutale et oppressive de la bureaucratie soviétique a à nouveau accru le scepticisme et le doute envers le socialisme dans de nombreux cercles d'ouvriers avancés et de jeunes.
Le socialisme dans les pays industriels avancés de l’Europe occidentale aura une figure tout à fait différente de celle de la domination d’une bureaucratie parasitaire et privilégiée comme en Union soviétique. Il aura le visage d’une planification sociale à l'échelle du continent, permettant ainsi une croissance rapide des forces productives par élimination des doubles emplois et gaspillages considérables. La planification sociale signifiera surtout une utilisation totale des ressources existantes, la fin du chômage des hommes et du sousemploi de l'équipement, la dissémination rapide du progrès technologique et des connaissances scientifiques dans toute l’économie. Elle signifiera aussi et surtout que les priorités dans l’utilisation des ressources et dans l'orientation des investissements qui sont aujourd’hui déterminées en Occident par les mobiles de profit d'un petit groupe de monopoleurs et de financiers ainsi que par les forces aveugles du marché, qui en URSS et dans les pays d'Europe orientale dépendent de choix arbitraires, de préférences et d'intérêts étroits de la bureaucratie dominante, seront démocratiquement déterminés par la masse des travailleurs organisés dans des conseils démocratiquement élus d’autogestion dans les usines et aux niveaux locaux, régionaux, nationaux et international. Elle signifiera qu'un congrès démocratiquement élu de conseils ouvriers sera l'organe suprême d'orientation de l’économie, et que la solution de rechange au gaspillage capitaliste ne sera pas recherchée dans une planification bureaucratique ni celle d’une hypercentralisation bureaucratique dans un retour au marché.
Une révolution socialiste en Europe occidentale signifiera que la priorité la plus élevée sera donnée aux trois processus essentiels de l'émancipation du travail : une rapide réduction de la semaine de travail, une transformation radicale de la structure des entreprises, une modification radicale de la structure de la consommation et du mode de distribution. Seule une rapide réduction de la semaine de travail, associée à un rapide accroissement du niveau de qualification et de connaissance permettra à toute la masse des travailleurs de participer réellement, et pas seulement formellement, à l’administration de l’économie et de l'Etat ce qui détruira la principale source objective de la bureaucratie. Seule une transformation radicale de la structure de l’entreprise et de la nature même du travail peut réintroduire la liberté et l'activité créatrice dans la production qui a été jusqu’à présent le principal domaine de la vie humaine. Seule une modification radicale de la structure de la consommation et du mode de distribution — une rapide croissance des biens et services distri-
bués sans échange ni monnaie, sur la base de la satisfaction totale des besoins rationnels — peut faire que la révolution sociale pénètre dans la conscience des plus larges masses et donne vraiment naissance à l’homme socialiste, ce que des efforts subjectifs, éducationnels et volontaristes — quelles que soient leur valeur et leur nécessité — ne peuvent effectuer par eux-mêmes.
En d’autres termes, le programme des Etats-Unis Socialistes d’Europe, est le programme du socialisme qui élargira le domaine de la liberté de l’homme bien au-delà de ce que la démocratie bourgeoise a donné à son apogée, non seulement aux ouvriers en tant que classe mais aussi à tout individu qui travaille. C’est dans une période où les tendances à l’autoritarisme et à la technocratie deviennent de plus en plus prononcées au sein de la société bourgeoise, qu'il est d'autant plus nécessaire de souligner ces aspects fondamentaux de la révolution socialiste dans les pays industriellement avancés. La notion de dictature du prolétariat doit être à nouveau interprétée dans le sens de Marx et de Lénine (voir « l'Etat et la révolution ») comme une dictature seulement contre les éléments subsistant de la classe dirigeante renversée et dont la rigueur dépendra exclusivement du degré et de la forme de leur résistance, mais en même temps comme la plus grande extension possible de toutes les libertés démocratiques fondamentales à la masse des travailleurs.
Plein pouvoir aux organes représentatifs élus des travailleurs, au sein desquels les partis et tendances ouvrières combattront pour la direction par des moyens politiques et non par la violence et la répression. Droit à l’organisation de tout parti que les masses laborieuses voudront créer sur la base de la constitution socialiste. Liberté de tendance dans tous les partis ouvriers. Indépendance des syndicats par rapport à l'Etat et aux partis. Liberté entière de la recherche scientifique, de la création culturelle et artistique sans restriction de la part de l'Etat. Pleine égalité entre hommes et femmes. Telle est l'image du socialisme que les marxistes révolutionnaires se doivent de présenter infatigablement.
EXPLOITER TOUTE SITUATION FAVORABLE
La propagande pour les Etats-Unis Socialistes d'Europe n'implique pas qu'il est impossible à la classe ouvrière de commencer à renverser la domination capitaliste d’abord dans un seul pays. Au contraire, nous appelons les militants d'avant-garde à se préparer et à éduquer les masses dans l’idée qu’elles doivent exploiter toute occasion favorable comme celle qui fut créée en Mai 68 en France pour réaliser une révolution socialiste victorieuse dans leur pays. Mais nous sommes convaincus que l'interprétation grandissante du capital et du travail en Europe occidentale transformera rapidement une telle victoire en une épreuve de force entre le Capital et le Travail dans plusieurs pays européens, et que l'extension de la révolution, soit pour défendre un pays révolutionnaire contre des interventions contre-révolutionnaires étrangères, soit pour suivre l'exemple révolutionnaire des ouvriers des autres pays, sera plus rapide que dans le passé.
Est-il possible d'amener une telle démocratie socialiste à un plein épanouissement en Europe occidentale indépendamment de tous les
ennemis qui la menaceraient internationalement ? Il serait irresponsable de promettre aux ouvriers et aux étudiants d'Europe qu'ils seraient laissés à construire tranquillement leur société socialiste sans interférence de la part soit de l’impérialisme américain soit de la bureaucratie soviétique, les deux principales puissances militaires dans le monde. Il serait encore plus irresponsable de préconiser une politique de « non intervention » dans le reste du monde en vue d'acheter la « paix » aux dépens des exploités et des opprimés du monde entier.
En tout cas, l’alternative à une Europe socialiste ne serait pas une évolution et une coexistence pacifique mais un triomphe de la réaction qui pourrait mener au fascisme et à de nouvelles guerres. Il serait impossible de construire les Etats-Unis socialistes d'Europe sans étendre à l'échelle mondiale la lutte pour les mêmes objectifs que les masses laborieuses d'Europe commenceraient à mettre en œuvre sur ce continent. La victoire de la révolution socialiste en Europe stimulerait considérablement à la fois la lutte pour le socialisme en Amérique du Nord et la lutte pour le socialisme en Union soviétique et en Europe orientale. La révolution socialiste victorieuse en Europe fournirait la plus grande aide fraternelle — technique, économique et politique — à la lutte de libération des peuples opprimés des pays coloniaux et semi-coloniaux, envers lesquels les travail leurs européens ont une dette du fait qu’une partie du standard de vie dont ils jouissent est le résultat de la surexploitation à laquelle les impérialismes européens ont ou avaient soumis les deux-tiers de l'humanité hors de ce continent. Dans l’accélération générale de la révolution mondiale que stimulerait la création des Etats-Unis socialistes d'Europe, des confrontations, y compris au niveau des armes, avec les dirigeants impérialistes dans le reste du monde seraient inévitables. Mais l'impact politique de la victoire du socialisme en Europe serait tel que la capacité militaire, y compris de large destruction nucléaire, de l'impérialisme américain serait considérablement affaiblie. Si deux petits pays économiquement peu développés, Cuba et le Vietnam, ont pu résister victorieusement aux interventions de l'impérialisme américain, et si la guerre du Vietnam a déclenché une opposition de masse au sein des Etats-Unis, combien plus grande serait la capacité de résistance de l’Europe occidentale dont la capacité productive rattraperait et dépasserait rapidement celle des Etats- Unis, combien plus grande serait la résistance des masses laborieuses américaines aux tentatives de leurs dirigeants d'empêcher les peuples de choisir librement leur régime social.
LES ETATS-UNIS SOCIALISTES D'EUROPE, UNE PERSPECTIVE CONCRETE A COURT TERME
Nous appelons les militants et organisations d'avant-garde à défendre audacieusement dans leur propagande et leur agitation la solution socialiste à la présente crise capitaliste en Europe : les Etats- Unis socialistes d'Europe, la création d’une Fédération de Républiques socialistes vraiment égales en droits, ouverte à toutes les nationalités européennes, y compris bien entendu à celles de l'Europe centrale et orientale, et seule susceptible de réunifier l’Allemagne.
Nous les appelons à souligner le but anticapitaliste ouvert de toutes leurs luttes, qu'il s'agisse de luttes pour des revendications économiques immédiates, pour la défense des libertés démocratiques du mouvement ouvrier, pour des revendications transitoires dans l'économie et le système d'éducation ou qu'il s'agisse des luttes antiimpérialistes.
La défense du niveau de vie des ouvriers contre l'assaut montant des patrons par les moyens successifs de l'inflation et de la déflation, de la montée des prix et des impôts croissants, la défense des droits syndicaux contre la tendance grandissante des capitalistes à limiter ou à supprimer toute négociation de salaire, la lutte pour des revendications transitoires comme l’échelle mobile des salaires, le contrôle ouvrier sur la production, les investissements et l'emploi, la nationalisation sans indemnisation et sous contrôle ouvrier, contre l'université bourgeoise et pour le « pouvoir étudiant », la lutte contre les guerres et les crimes impérialistes au Vietnam, en Rhodésie, en Afrique du sud, dans les pays arabes, etc., et pour le soutien de la juste lutte armée des peuples opprimés dans le Sud-Est asiatique, l'Afrique, l’Amérique Latine et en Palestine, tous ces mouvements, justes en eux-mêmes et dignes du soutien sans réserve de tous les révolutionnaires, n’acquerront une signification pleinement progressive que s'ils sont coordonnés dans un mouvement de masse, vaste et multiforme, pour le renforcement du capitalisme et l'instauration des Etats-Unis Socialistes d'Europe.
L'internationalisation grandissante du Capital exige aussi un accroissement des liens, de la collaboration et de la coordination des luttes des ouvriers des différents pays d'Europe travaillant pour les mêmes sociétés internationales, dans les mêmes branches industrielles et dans l’ensemble de l’économie. Mais cette tendance que les ouvriers de France ont esquissée spontanément en Mai 1968 ne pourra donner tous ses fruits que si la lutte est élevée au niveau du renversement du régime capitaliste. Sinon, l'internationalisation croissante du capital sera, pour toute une période, en avance sur une coopération syndicale, spontanée, tâtonnante, entre ouvriers dans le domaine international et modifiera le rapport des forces entre classes aux dépens des ouvriers et au profit du capitalisme.
Présenter la révolution socialiste et les Etats-Unis Socialistes d'Europe comme une perspective concrète à court terme est d'autant plus nécessaire que l’actuel état de crise et de tension politique et sociale ne peut se poursuivre très longtemps en Europe. Si les assauts répétés des ouvriers et des étudiants ne conduisent pas à des victoires en raison du manque de conscience, d'organisation ou de direction, la balance oscillera de l’autre côté, une désillusion croissante, la démoralisation et l’apathie surgiront à nouveau dans les masses laborieuses et la jeunesse nouvellement politisée. Les monopoleurs pourront dès lors tenter de résoudre la crise à leur façon, en instaurant un « Etat fort » et en portant des coups violents au mouvement ouvrier.
Nous, marxistes révolutionnaires, sommes convaincus que la lutte pour unifier toutes les grèves, les démonstrations, les mouvements, pour les revendications immédiates et transitoires des ouvriers, des étudiants, des intellectuels et artistes progressistes, en vue d’une puissante mobilisation pour le renversement du capitalisme ne peut être achevée sans la construction de partis révolutionnaires et d’une Internationale révolutionnaire qui opposent la coordination et la centrali-
sation des travailleurs à la centralisation intensifiée de l’économie capitaliste et de la machine étatique, partis et Internationale qui permettent aux masses d'enrichir la conscience et d'accumuler des cadres après chaque vague de lutte. Car sans un parti révolutionnaire la conscience des masses et l'activité des masses sont condamnées à suivre les hauts et les bas des mobilisations et à partir chaque fois de niveaux semblables. Nous n'opposons pas la nécessité de construction d’un parti révolutionnaire aux luttes que les ouvriers et les étudiants d'avant-garde mênent aujourd’hui dans toute l'Europe. Nous nous efforçons au contraire de participer à ces luttes comme leurs meilleurs militants pour convaincre l'avant-garde par sa propre expérience de la nécessité de cristalliser ses forces les plus combatives et les plus conscientes dans un tel parti.
En avant pour les Etats-Unis socialistes d'Europe ! A bas le capitalisme et l'impérialisme ! Vive la révolution socialiste mondiale !
Le 15 janvier 1969.
Achevé d'imprimer en avril 1972 sur les presses de l'Imprimerie Ch. Corlet, à 14 - Condé-sur-Noireau Dépôt légal : 22 trimestre 1972 — NO d'impression : 9300 N© d'Editeur : 535 — 1€ tirage : 5.000 exemplaires
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