Sommaire (d'après RaDAR)
- Avertissement Le néo-capitalisme en crise
- introduction
- Le fonctionnement contradictoire du néo-capitalisme
- L’exacerbation des contradiction et la crise du néo-capitalisme La crise du système monétaire international
- Les raisons de la crise
- Le changement de période
- Grandes et petites manœuvres de la bourgeoisie Annexe
- La chute du dollar
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avertissement
La déclaration de Nixon le 16 août n’a étonné personne, si ce n'est les économistes bourgeois patentés dont la fonction est d'affirmer que tout va bien. Depuis de longs mois dans Rouge, dans les brochures de la Ligue, dans la revue de la IVème Internationale nous expliquions l’essouflement du néo-capitalisme, l'impossibilité que se poursuive encore longtemps ce fonctionnement résolument expansionniste du capitalisme.
Dans ces derniers mois les signes annonciateurs ne manquaient pas. Les faillites d'entreprises mondialement aussi importantes que Rolls Royce en Grande-Bretagne, de Penn Central et Loockeed aux USA étaient significatives des difficultés croissantes pour la bourgeoisie de masquer le gaspillage social de valeur. Bien plus ce gaspillage s'étalait au grand jour avec de nombreux scandales financiers dont fe plus connu des travailleurs français est celui de la Garantie Foncière. En ce qui concerne la France, la bourgeoisie sent que le bateau prend eau et qu'il est temps de se préparer à le quitter. Poniatowski dénonce les ministères comme des officines ; c’est révélateur de l'affrontement qui oppose les crabes dans le panier ! Cela dit, ce n'est pas une révélation. Les scandales de l'UDR éclatent partout. L'ensemble de l’activité immobilière n'est qu'une vaste spéculation : que penser de la destruction des Halles après ce qui a été dit sur le scandale de la Villette? Quel racket financier cache Puteaux ? Même le vertueux Tomasini est impliqué aujourd'hui dans un scandale de travail temporaire. Quand la fraction au pouvoir de la bourgeoisie opère avec tant d'imprudence, sans même prendre le soin de se cacher, c'est qu'elle est pressée. Pressée car elle sait que ses jours sont comptés et qu'il lui reste peu de temps pour réaliser ses escroqueries.
Pressée mais pas pour des raisons futiles mais parce que l'édifice lui-même sur lequel elle repose se lézarde et s'effrite. Tout cela est très révélateur de la crise du système capitaliste. Crise dont les mesures Nixon ne sont qu'un signe supplémentaire.
Tel est le sens des deux textes publiés dans cette brochure. Ces textes rédigés par des militants de la Commission Economique expriment leur point de vue sans engager celui de la Ligue Communiste. Non que celle-ci se désintéresse du problème, au contraire, mais la rapidité des événements est telle aujourd'hui qu'il n'est pas possible de définir une ligne organisationnelle démocratiquement discutée.
La Commission Economique de la Ligue Communiste
NOTA - nous publions en annexe l’article d'Ernest Mandel: «la chute du dollar», paru dans «rouge» numéro 122.
le néo capitalisme en crise
Nous présentons dans ce premier chapitre le texte d'une conférence prononcée par Jacques Valier, à l’Université de Lausanne, le 17.6.71 sur invitation du Comité Uni-Brèche, organisation étudiante animée par des militants de la Ligue Marxiste Révolutionnaire Suisse.
Le recteur de l’université prétendit empêcher la tenue de cette conférence dans les locaux de l'université, mais une importante mobilisation étudiante permit d'occuper la salle ou J.Valier devait parler, et la tenue de la conférence, devant un public nombreux dans les lieux-mêmes où elle avait été prévue.
introduction
1) Le mode de production capitaliste a toujours eu un développement contradictoire. La contradiction fondamentale est celle qui existe entre le développement des forces productives et des rapports de production existants.
Cette contradiction se manifeste à travers l'existence d'une tendance à la baisse du taux de profit. La lutte contre cette tendance est au cœur, à la fois, du passage du capitalisme de libre concurrence au capitalisme de monopole, par le biais d'un processus de concentration et de centralisation du capital, et de l'impérialisme.
Mais cette centralisation du capital et de l'impérialisme ne suffisent pas à entraver la tendance à la baisse du taux de profit, et celle-ci se manifeste périodiquement lors des crises de surproduction. Ces crises sont la manifestation du jeu de la loi de la valeur dans le mode de production capitaliste, loi qui, à cette occasion, vient signaler à postériori (après que les marchandises aient été produites) que du temps de travail a été gaspillé. Les entreprises travaillant dans les moins bonnes conditions de productivité, avec les taux les plus bas, sont
OP crises se sont approfondies, lors de l'histoire du mode de production capitaliste, pour en arriver à la situation des années 30.
Plus précisément en 1916, Lénine, dans « L'impérialisme, stade suprème du capitalisme », caractérisait la période à venir comme celle de la putréfaction du
capitalisme, comme celle des crises, des guerres, et des révolutions. Par putréfaction, Lénine entendait l'existence d'une tendance à la stagnation.
Plus précisément encore, dans le capitalisme de libre concurrence, existe une tendance à accumuler, qui naît conjointement :
10) de la. lutte des classes: la plus-value est, en effet, le fondement économique du pouvoir de classe de la bourgeoisie. || est donc nécessaire pour la bourgeoisie de la reproduire, et pour ce faire, il lui est nécessaire d'en accumuler une partie.
20) de la concurrence inter-capitaliste : les capitalistes, sous la pression de la concurrence, sont obligés de croître ou de disparaître. En effet, pour préserver ou augmenter leur part du marché, les capitalistes, pris individuellement, doivent baisser leurs prix. Pour baisser leurs prix, sans diminuer les profits, il leur faut baisser les coûts, augmenter la productivité du. travail. Ils sont donc amenés à augmenter . leurs capacités de production, et pour réaliser des capacités de production supplémentaires, ils doivent accumuler.
Dans le capitalisme de monopole, cette tendance existe toujours (même si elle prend des formes différentes), mais apparaît à côté d'elles la tendance à la stagnation : les monopoles peuvent provisoirement obtenir des taux de profit plus élevés en freinant le taux d'accumulation. Cette stagnation existe sans cesse, dans le capitalisme de monopole, en tant que tendance, mais n'apparaît pas automatiquement dans la réalité.
Cette tendance, cependant, a très largement dominé l’entre-deux guerres : elle s'est, comme L.Trotsky l'a bien vu, matérialisée dans la crise des années 1930.
Le capitalisme n'était cependant pas mécaniquement condamné. Cette crise, très profonde, ne pouvait trouver comme solution provisoire, qu'une solution politique. Plus précisément apparaissait très clairement le choix entre socialisme ou barbarie. Le dévoiement des luttes ouvrières, dans les expériences de type Front Populaire, allait permettre à la bourgeoisie de réaliser la solution politique provisoire à ses contradictions économiques : le fascisme.
Est-ce à dire que le choix entre socialisme ou barbarie est un choix dépassé ? Il n'en est rien. Le néo-capitalisme n’est pas un nouveau mode de production, mais un nouveau fonctionnement du même mode de production capitaliste, déterminé par des lois de développement contradictoires. Même si pendant un temps, de 1945 jusque vers les années 1960, il a pu sembler, en apparence, que le choix socialisme ou barbarie ne se posait plus : il n’en reste pas moins que le fonctionnement du mode de production capitaliste restait ‘éminemment contradictoire. £
Bien plus, à partir des années 60; les contradictions s'exacerbèrent : le néo-capitalisme entre en crise, et le choix socialisme ou barbarie se repose à nouveau clairement. x
Nous verrons donc :
1) Le fonctionnement contradictoire .du néo-capitalisme (de 1945 jusque vers les années 1960) 2) L'exacerbation des contradictions et la crise du néo-capitalisme (à partir des années 1960)
ère partie : le fonctionnement contradictoire du néo-capitalisme
Précisons bien, à titre préalable, que l'expansion de l'économie impérialiste en Europe Occidentale, à partir de 1945, n'a pas été un produit automatique des - forces économiques spontanées, mais au contraire, le produit.
A) de l'écrasement du mouvement ouvrier par le fascisme, permettant l'accroissement du taux de plus-value: là réside l'origine des « miracles » allemand, japonais et italien. Ce n’est pas un hasard si c'est dans les pays où le fascisme a le plus écrasé le mouvement ouvrier, que le développement à partir de 1945 a été le plus important.
B) de la trahison des possibilités révolutionnaires d'après-guerre du prolétariat européen, par les directions ouvrières staliniennes et social-démocrates. Rappelons-nous que les mots d'ordre du PCF, en 1945, étaient: «retroussons nos manches pour reconstruire la France ». « La grève est l'arme des trusts » et « Un seul Etat — une seule Armée — une seule Police ».
Cela dit, trois points peuvent caractériser le capitalisme de 1945 à 1960 :
10) il apparaît un certain nombre de changements, au niveau de son fonctionnement, mais,
20) il n’a changé ni de nature, ni de logique, et bien plus,
30) de nouvelles contradictions sont apparues.
10) Les changements dans le fonctionnement du capitalisme
a) Le capitalisme de monopole a connu de 1945 jusqu'au début des années 1960, dans les pays capitalistes avancés, un important développement des forces productives.
Le capitalisme a bénéficié en Europe Occidentale et au Japon d'un taux de croissance économique sans précédent.
En même temps, la progression des échanges mondiaux a été extrêmement rapide : en 1961, le volume de produits manufacturés, avait triplé par rapport à 1938 et plus que doublé par rapport à 1950.
Durant cette période, certaines contradictions, dans les pays capitalistes avancés, se sont manifestées avec moins de vigueur: fluctuations de la production moins amples, crises pas catastrophiques, chômage permanent inférieur à l’armée de réserve de l’entre deux guerres ou à celle qui existe, à l'heure actuelle, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux.
b) si l’on veut rapidement résumer les causes de ces phénomènes, on pelt en retenir trois principales :
1—. la cause la plus importante est liée aux interventions économiques de l'Etat bourgeois. Certes, l'Etat est toujours intervenu dans la vie économique, dès la naissance du mode de production capitaliste et il n'a pas cessé d'intervenir pour favoriser son développement et rationaliser son fonctionnement dans le sens des intérêts de la bourgeoisie. Il apparaît cependant qu'il y a eu, depuis trente ans, d'importantes transformations quantitatives et qualitatives (formes d'interventions) dans les interventions économiques de l'Etat bourgeois.
Dans la plupart des pays capitalistes avancés, les dépenses publiques représentent 20 à 25 % de la dépense nationale, et l'Etat apparaît véritablement comme le garant des profits des monopoles.
Au sein des dépenses publiques, on notera le rôle, le plus souvent décisif, des dépenses militaires, maintenues à un niveau considérable de façon permanente, ce qui est un phénomène sans précédent dans l’histoire du capitalisme (environ 10 % de la Dépense Nationale aux USA).
Ces dépenses sont, bien sûr, la source de très importantes commandes aux secteurs-clefs de l'industrie (électronique, aéronautique). Si l'on prend l'exemple des Etats-Unis, on peut noter deux faits qui montrent l'importance du rôle des dépenses militaires :
En 1939, le chômage représente encore 17 % de la population active, et le niveau de la production est encore inférieur à celui atteint en 1929 à la veille de la crise. Pourtant, de 1933 à 1939, les dépenses gouvernementales civiles avaient considérablement augmenté (politique du New-Deal). Seul l'accroissement considérable des dépenses militaires à partir de 1939, permettra de résorber une partie des chômeurs et de développer la production.
Par ailleurs, le tableau suivant nous montre l'importance des dépenses militaires dans la diminution des chômeurs, par rapport à la situation de 1939 :
en % population active
Total: ouvriers ouvriers travaillant à la travaillant à la production chômeurs production de biens et services de biens et services destinés destinés aux militaires aux militaires 1939 18,8% 17,2% 14% 1961 16,1 % 6,7 % 9,4 %
Ainsi, le mode de production capitaliste n'a pu développer les forces productives qu’en les mettant en œuvre dans un procès de production destiné à fabriquer des objets de destruction. L'industrie d'armement est devenue un débouché fondamental aux forces productives (cf Trotsky: Europe et Amérique).
A noter pour finir que, non seulement les dépenses militaires sont sources de débouchés rémunérateurs pour l’industrie privée, mais aussi que l'Etat bourgeois finance la plus grande part des achats des produits d'armement en prélevant ses ressources, sous forme d'impôts, sur le pouvoir d'achat des travailleurs.
2—. La deuxième cause se situe au niveau de l'accumulation du capital. La nécessité pour le grand capital de maintenir ou d'augmenter ses profits, en intégrant les dernières innovations technologiques et en développant ses
capacités de production, l'a conduit à proposer l'ouverture des frontières : d'où un accroissement de la concurrence entre les grands trusts, au niveau national d'abord, puis international. Ces grands trusts ont donc été d'autant plus obligés de baisser leurs coûts, et pour ce faire d'accroître leurs capacités de production, et donc de fortement accumuler.
Les économistes bourgeois ont parlé, à cet égard, d’« investissements contraints » : dans certaines industries par exemple, on constatait que même dans des situations où la capacité de production n'était utilisée qu'à 70—80 % et où la demande stagnait, les capitalistes continuaient à investir pour baisser leurs coûts et être dans une situation plus favorable pour maintenir ou accroître leur part du marché.
3—. La troisième cause est liée à ce qu'on a appelé le néo-colonialisme. L'« indépendance » politique acquise parfois au prix de luttes âpres, a pu faire croire que le système impérialiste connaîtrait des difficultés pour s'approvisionner à bon compte, pour écouler ses produits pour s'approprier des surprofits.
En fait, il n'en a rien été. Tous ceux dont le cordon ombilical est relié à l'Occident ont fleuri aux postes gouvernementaux, permettant ainsi la continuation de l’exploitation.
Favorisés par la mise en place d'un système néo-colonial d'exploitation, les profits extraits des pays dits sous-développés ont été considérables. Par exemple, de 1950 à 1965, pour 3,8 milliards de dollars investis en Amérique Latine, il en est ressorti 11,3 sous forme de bénéfices déclarés (ajoutons que l'ouverture des livres de compte de ces sociétés révèlerait certainement un rapport encore plus considérable).
Au delà de ces principaux changements dans le mode de production capitaliste, ce dernier n’a changé ni de nature, ni de logique.
22) Le capitalisme n'a changé ni de nature ni de logique.
a)La nature du mode de production capitaliste n'a pas changé. Sa caractéristique essentielle est et ne peut être que l'exploitation de la force de travail par le capital, même si l'importance relative des diverses modalités d'exploitation change selon la forme historique que revêt le mode de production capitaliste.
Cette exploitation se manifeste notamment par l'appropriation privée de la plus-value créée par les travailleurs, ce qui entraine l'existence de rapports hiérarchiques sur le lieu de travail et de façon plus générale l'absence de contrôle par les travailleurs des objectifs économiques et sociaux de la société.
En d'autres termes, il est faux d'affirmer comme certains (cf.par exemple A.GORZ dans « Stratégie ouvrière et Néo-capitalisme ») que «le refus de la société a perdu dans les pays capitalistes avancés sa base matérielle ». On ne voit plus les ressorts de la révolution socialiste dans les contradictions objectives du capitalisme, mais dans les mérites comparés des « modèles » capitalistes et socialistes: ce faisant, on passe purement et simplement du côté de l'idéalisme.
Toujours du point de vue de la nature du mode de production
capitaliste, notons qu'en dehors de l'exploitation de la force de travail par le capital, le néo-capitalisme se caractérise toujours par l'existence d'une concurrence inter-capitaliste, concurrence qui donne naissance à la tendance à accumuler. Certes, les formes de la concurrence qui caractérisentl'accumulation dans le capitalisme de monopole sont différentes des formes de concurrence qui caractérisaient l'accumulation dans le capitalisme de la libre-concurrence, et parallèlement les formes que prend la tendance à accumuler ont changé. Mais cette concurrence inter-capitaliste existe toujours : elle est inhérente au mode de production capitaliste lui-même, prenant simplement des formes différentes avec les formes historiques différentes que prend le mode de production.
b)La logique du mode de production capitaliste est toujours la même. Les contradictions qui régissent le système capitaliste : crises, concentrations et chômage, impérialisme, sont celles qui régissent le néo-capitalisme, même si le poids spécifique de chacune de ces contradictions n'est pas le même qu'auparavant, même si les crises ont été moins profondes qu'avant-guerre, etc. Bien plus, cette nouvelle phase dans l'histoire du capitalisme, non seulement maintient les contradictions du mode de production capitaliste, sur lesquelles se concentraient dans le passé les crises économiques et sociales, mais également elle ajoute d'autres sources de crise, d’autres contradictions.
30) L'apparition de nouvelles contradictions
a)Si l'on prend d'abord le cas du «centre» du processus productif mondial (pays capitalistes développés), on s'aperçoit que les formes nouvelles que prend la tendance à accumuler, plus précisément que l'action des monopoles et les formes spécifiques des interventions économiques de l'Etat bourgeois (deux éléments essentiels pour caractériser le néo-capitalisme et la forme qu'y prend la tendance à accumuler), se reflètent au niveau financier, par l'existence d'une hausse des prix permanente, dite parfois inflation rampante, phénomène nouveau (par sa permanence) dans l'histoire du capitalisme. La hausse des prix permanente, l'inflation permanente, est l'expression financière des caractéristiques contemporaines de l'accumulation du capital. Elle n'est pas dûe, comme l'affirment les économistes bourgeois à la hausse des coûts salariaux : cette théorie est fausse, ;
—et sur le plan logique:une hausse des salaires nominaux supérieure à la hausse de la productivité n’amène pas automatiquement la hausse des prix, sur le plan théorique.
Une alternative est une redistribution des revenus en faveur des salariés. Si les prix augmentent, c'est que les capitalistes réagissent pour maintenir ou accroitre la part des profits. Certes, l'existence d'une masse et d’un taux de profit suffisants est une nécessité
pour le fonctionnement du système. Mais cela prouve simplement que la hausse des prix n'est pas le résultat de la « méchanceté » des capitalistes, mais une loi inéluctable du système. —et sur le plan empirique :les études statistiques bourgeoises elles-mêmes nous montrent que depuis 1945, dans les pays capitalistes développés mêmes, il n’y a pas eu une amélioration du sort relatif des travailleurs par rapport aux capitalistes, mais au contraire paupérisation relative. L'inflation rampante, permanente, est liée en fait à l’action conjointe des monopoles cherchant à accroitre leur taux de profit et de l'Etat cherchant à garantir aux mêmes monopoles les augmentations du taux de profit. Par ailleurs, si, face aux attaques des monopoles et à la détérioration (absolue ou relative) du pouvoir d'achat des travailleurs, les directions bureaucratiques des syndicats seront obligées d'animer certaines luttes décidées en dehors d'elles, quitte à les freiner et à les dévoyer par la suite, elles revendiqueront alors de fortes augmentations de salaires, une baisse importante de la durée du travail... Les capitalistes s'ils sont obligés de concéder de fortes augmentations de salaires (ce qui peut être un moindre mal pour eux dans des situations où un processus révolutionnaire se développe, susceptible d'aller jusqu'à la destruction de l'état bourgeois : par exemple, mai68 en France), chercheront alors à répercuter ces hausses dans leurs prix, pour maintenir ou accroitre leur taux de profit. Se déclenche alors une spirale salaires-profits (et non salaires-prix, ce qui est très différent) d'où découle une hausse cumulative des prix. En d'autres termes, l'accélération de la hausse des prix (ou passage de l'inflation rampante à l'inflation courante) n'est que la manifestation de l'exacerbation de la lutte des classes menée au niveau économique. Le développement des luttes, ces dernières années, explique que l'inflation courante apparaisse de plus en plus souvent : d'où les appels effarouchés de l'état bourgeois pour défendre « l'intérêt national », qui n'est autre que l'intérêt du capital.
b)Si l'on se situe à la périphérie du processus productif mondial (pays coloniaux et semi-coloniaux) notons simplement que la domination de l'impérialisme, même si elle a changé de forme, a pour conséquence la stagnation, la concentration des revenus et l'importance du chômage dans ces zones, bases objectives à la lutte des classes et à la révolution coloniale dont on connait l'importance depuis 1945.
EN RESUME : de 1945 jusque vers les années 1960,
— par suite de l’écrasement du mouvement ouvrier par le fascisme et de la trahison des directions ouvrières en 1945,
—et pour les raisons indiquées (la plus importante étant liée aux dépenses de l'état),
le fonctionnement du mode de production capitaliste a été différent de celui qu'il avait connu entre les deux guerres mondiales. Mais il ala même nature, la même logique et de
nouvelles contradictions sont apparues. Bien plus à partir des années 1960, ces contradictions vont s'exacerber, et l'on peut parler alors du néo-capitalisme.
2ème partie : l'exacerbation des contradictions et la crise du néocapitalisme.
“L'extension sur tous les fronts, de l'Indochine aux ghettos noirs américains, en passant par l'Europe capitaliste et les foyers révolutionnaires d'Amérique Latine, des combats anti-impérialistes, témoigne que l’on est à l'époque des crises et des révolutions.
Depuis le début des années 1960, après une quinzaine d'années pendant lesquelles la révolution mondiale ‘avait de facto été quasiment limitée au secteur des pays coloniaux et semi-coloniaux, une nouvelle période s'est ouverte, avec une remontée généralisée des luttes ouvrières en Europe Occidentale. Ces luttes témoignaient, par leurs formes (grèves avec occupation, manifestations combatives..), et par les mots d'ordre mis en avant (augmentation de salaires uniformes, remise en cause de l'organisation capitaliste du travail), de la forte combativité ouvrière.
Cette remontée, accompagnée d'une énorme crise de direction de
l'impérialisme US à la suite de ses échecs au Vietnam, a permis à la révolution coloniale de puiser un renouveau de force. Jamais dans l’histoire contemporaine, même au lendemain de la révolution de 1917, on n'avait assisté à une poussée aussi générale, aussi internationale des luttes. Elle est d'autant plus puissante que les masses se sont levées également dans les Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés, pour chasser la bureaucratie du pouvoir, et créer la démocratie des conseils ouvriers: les derniers événements de Pologne sont tout à fait significatifs à cet égard.
“Cette remontée des luttes, la multiplication des crises révolutionnaires dahs le monde entier, à partir des années 1960, témoignent, pour ce qui est des Etats ouvriers bureaucratiques de la crise du stalinisme, et pour ce qui est du monde capitaliste, de l’exacerbation, à l'échelle internationale, des contradictions impérialistes.
Ces contradictions, nous les analyserons, vues d'abord du côté des pays capitalistes avancés, puis de celui des pays coloniaux et semi-coloniaux.
La crise dans les pays capitalistes avancés
a) à partir des années 1960, des difficultés accrues vont se manifester, aussi bien au niveau de la création d'une plus-value supplémentaire, qu’au niveau de sa réalisation.
Au niveau d'une création d'une plus-value supplémentaire, c'est le développement même de la combativité ouvrière qui a réduit les possibilités d'accroître le taux de plus-value. Caractéristique à cet égard, est l'échec des politiques d'intégration, y compris dans des pays où les directions syndicales avaient accepté de jouer le jeu de la « politique des salaires » : aux Pays-Bas, par exémple, la «politique des salaires», à laquelle collaboraient étroitement les directions syndicales, qui acceptèrent même deux fois, au nom de l’« intérêt national », que soient prévues dans les contrats, des baisses de salaires réels, explosa littéralement, sous la pression de la base en 1963-64. On sait que de tels phénomènes se sont produits dans la plupart des pays d'Europe Occidentale.
* Au niveau de la réalisation de la plus-value, la crise des débouchés a commencé à se développer.
L'une des principales sources de débouchés pour le néo-capitalisme, est constitué, nous l'avons dit, par les dépenses de l'Etat, et notamment par les dépenses d'armement.
Or il faut constater que les effets stimulants sur l'économie, de la production d'armement, déclinent à partir du moment où ceux-ci ont atteint un niveau colossal et où une nouvelle « relance » à long terme de l'économie capitaliste mondiale nécessiterait un nouveau bond des dépenses militaires, que même, semble-t-il, l'économie américaine ne saurait supporter. Ainsi les dépenses d'armement pour la guerre du Vietnam ont contraint la bourgeoisie américaine à réduire les dépenses pour la recherche spatiale.
Il faut ajouter à ces considérations, l'existence de limites « sociales» à l'accroissement des dépenses d'armement, dans la mesure où la montée des luttes rend plus difficile de prélever sur les travailleurs les sommes indispensables au financement des dépenses d'armement.
Cette crise de débouchés est d'autant plus grave, qu’au niveau des dépenses privées, on constate la tendance, depuis qüelques années, à l'existence. d'une demande insuffisanté+
— qu'il s'agisse de la demande de biens de consommation : la tendance à l'insuffisance est due à la fois à la stagnation de l'emploi dans le secteur industriel, et à la rareté relative de capital-argent pour les trusts qui les oblige à faire d'autant de pression sur les salaires ;
— où qu'il s'agisse de la demande de biens d'équipements : la tendance à l'insuffisance est due au fait que la tendance à accumuler se manifeste davantage dans un changement dans la forme que dans le volume de l'investissement. Ce sont les monopoles existants, qui réalisent les innovations technologiques, plus que les firmes nouvelles. De ce fait, les investissements incorporant les nouvelles méthodes de production REMPLACENT les anciens plus qu'ils ne viennent s'y ajouter.
b) Ces difficultés accrues de réalisation ont eu pour conséquence une exacerbation de la concurrence inter-capitaliste, qui a eu elle-même pour conséquence une internationalisation accrue des mouvements de capitaux, notamment entre pays capitalistes avancés (cf l'accroissement considérable des mouvements de capitaux américains vers l'Europe, ou la création de la Communauté Economique Européenne).
Mais un problème est alors apparu: cette exacerbation de la concurrence inter-capitaliste et cette internationalisation des mouvements de capitaux rendaient absolument nécessaire la lutte des bourgeoisies contre l'inflation, dans la mesure où elles imposaient le problème des coûts compétitifs avec plus d'acuité, et réduisaient les possibilités d'accroître les taux de profits par l'inflation.
D'où la nécessité pour les diverses bourgeoisies de mettre en œuvre une double politique d'intégration et de répression du mouvement ouvrier. De fait, ces dernières années, dans tous les pays capitalistes avancés, on a essayé de développer ces politiques d'intégration (mise en œuvre de politiques contractuelles diverses, avec, le plus souvent, la complicité des bureaucraties syndicales), et de répression (limitation du droit de grève, en France, en Grande-Bretagne et en République Fédérale Allemande)... ; atteinte aux libertés syndicales, répression violente de certaines formes de luttes..).
* Mais cette double attaque (intégration/répression), condition sine qua non pour que le capital puisse se développer de façon organique, se heurte à la résistance de la classe ouvrière : il n'est ici que de se rappeler les nombreux mouvements de grèves, le plus souvent partis de la base, qui ont secoué non seulement la France (mai68) et l'Italie (mai « rampant »), mais aussi, des pays, comme par exemple la Suède ou la RFA, où la classe ouvrière avait peu développé ses luttes depuis 1945. Cette résistance de la classe ouvrière empêche toute possibilité de développement organique du capital. Il s'en suit une exacerbation des contradictions, d'un double point de vue :
1-—. On assiste à une augmentation importante, depuis quelques années, dans les pays capitalistes avancés eux-mêmes, du chômage. Le chômage dépend, dans un premier temps, de la comparaison entre l'augmentation de la productivité du travail, et l'accroissement du taux d'accumulation du capital (lui-même lié à l'existence de débauches et de taux de profit suffisants Cette comparaison détermine la demande de force de travail, qui, dans un deuxième temps, sera comparée à l'offre de force de travail par les travailleurs.
Or, nous avons souligné que l’accumulation monopolistique débouchait davantage sur un changement dans la forme que dans le volume de l'équipement: l'équipement nouveau remplace l’ancien plus qu'il ne s'ajoute à lui. 1 s'en suit un taux d'accumulation qui croît insuffisamment par rapport à la hausse de la productivité du travail : d'où une demande de force de travail trop faible, et une stagnation et un accroissement de l'insécurité de l'emploi, pour les travailleurs productifs du secteur industriel. Cette stagnation se transforme en chômage croissant, du fait de la poursuite, rendue inévitable par l'exacerbation de la
concurrence, du processus de concentration et de centralisation du capital.
Il faut ajouter enfin que l'échec partiel des politiques d'intégration—répression mises en œuvre pour lutter contre l'inflation, oblige les bourgeois à mettre en œuvre périodiquement, des «plans de stabilisation », qui comportent toujours des mesures qui tendent à augmenter le chômage. Un récent et célèbre rapport élaboré par les experts bourgeois de l'OCDE prend d'ailleurs clairement position en faveur d'une augmentation du chômage, pour lutter contre l'inflation.
Voilà donc brièvement résumées les raisons qui expliquent pourquoi l'importance des dépenses improductives (publiques et privées) n'a pas suffi à empêcher l'accroissement du chômage, ces dernières années, dans les pays capitalistes avancés.
2—. L'exacerbation des contradictions se manifeste également par un développement encore plus aigû de la concurrence inter-capitaliste, et notamment de la concurrence entre les diverses bourgeoisies nationales.
Cette aggravation de la concurrence entre bourgeoïisies nationales se reflète dans l'instabilité permanente du système monétaire international, depuis les années 1960.
La crise du SMI, qui commence en 1962, avec la faillite pour la première fois consacrée de la livre sterling, ouvre une période de difficultés monétaires qui ne font qu'exprimer les contradictions au sein du processus productif mondial.
Le Gold Exchange Standart est un système de financement international qui permet au pays dont la monnaie sert de monnaie de réserve, en l'occurrence les USA, de faire payer leurs dépenses par les autres économies capitalistes. Les USA achetant des entreprises françaises, payent les capitalistes français en dollars que ces derniers déposent dans les banques américaines qui peuvent ainsi les réutiliser à l'étranger. Tout se passe comme si les capitalistes américains qui ont acheté les entreprises à leurs homologues français, ne les avaient pas payées.
Bien sûr, cette position privilégiée ne tombe pas du ciel, mais provient de ce que la monnaie de réserve permet d'acheter des marchandises techniquement indispensables, et qui sont fabriquées essentiellement ou exclusivement par l'économie considérée.
L'hégémonie américaine vient donc de sa place dominante dans le processus productif mondial. Cependant l'hégémonie d'une économie mondiale, n'est pas une donnée éternelle. Et précisément, dans la concurrence inter-capitaliste, les bourgeoisies allemande et japonaise viennent s'opposer de plus en plus à l'hégémonie de la bourgeoisie américaine. Celle-ci commence à devenir victime du développement inégal. Tout en maintenant sa domination absolue, elle est en déclin relatif.
Dans cette concurrence, les bourgeoisies allemande et japonaise profitent encore des possibilités d'exploitation que leur a laissées l'écrasement de leurs mouvements ouvriers par le fascisme, et de l'« aide » que leur a apportée la bourgeoisie américaine elle-même au lendemain de la 2ème guerre mondiale.
* La concurrence inter-capitaliste remettant en cause la hiérarchie existant au sein du processus prodictif mondial, provoque la remise en cause de
la hiérarchie des monnaies nationales, c'est-à-dire la crise du SMI, sur laquelle se greffent des poussées spéculatives, moyen qu'utilise la bourgeoisie pour se protéger.
* L'impérialisme américain ne peut sortir de la contradiction suivante :
— soit conserver l’hégémonie monétaire en essayant de supprimer l'inflation interne, ce qui implique une réduction de l'accumulation et donc une augmentation du chômage,
— soit poursuivre l'accumulation en acceptant l'inflation, ce qui remet en cause immédiatement l’hégémonie du dollar, mais consacre la perte de certains marchés obligeant à réduire l'accumulation, et donc suscitant une augmentation du chômage.
* On comprend les appels de Nixon à la RFA au début de 1970, pour que celle-ci accepte un certain taux d'inflation nécessaire à la bourgeoisie US. Mais la bourgeoisie allemande, consciente de ses possibilités de développement, refuse de se sacrifier aax intérêts US. Dans le même sens, notons qu'il y a quelques semaines, elle a fait baisser le dollar de quelques points
Dès lors la bourgeoisie amérieaine est confrontée à l'accroissement inéluctable du chômage, et donc à un risque de radicalisation de la classe ouvrière blanche, rejoignant le prolétariat noir. Sans pouvoir être datée, cette crise est inéluctable, et oblige les militants à s'y préparer.
La crise dans les pays coloniaux et semi-coloniaux
Pour résumer l'essentiel rapidement, trois points sont à noter :
10) Après la crise du capitalisme mondial des années 1930, qui, paradoxalement, a pu être favorable à l'essor d'une certaine industrialisation — au départ substitutive d'importation — des économies sous-développées, et donc favorable à la constitution d’un jeune prolétariat et à la mise en place d'une bourgeoisie nationale, les difficultés croissantes d’accumuler de manière autonome le capital, vont saper les assises-mêmes sur lesquelles reposait la bourgeoisie nationale : celle-ci, va se transformer en bourgeoisie associée au capital étranger.
Si l'on prend l'exemple de l'Amérique Latine, la réinsertion dans le processus productif mondial des économies sous-développées, après la crise du capitalisme mondial des années 1930, a signifié une soumission de l'accumulation du capital, dans ces économies, aux lois de l'accumulation mondiale.
Les capitalistes des pays sous-développés d'Amérique Latine ont été notamment contraints d'investir selon les formes que leur imposaient les capitalistes des pays impérialistes, sous peine de disparaître. || y a donc eu une transmission du progrès technique du centre vers la périphérie, suscitant, à la périphérie, l'existence d'importantes capacités de production.
Or, face à ces importantes capacités de production, la demande est faible, du fait de la concentration très forte des revenus et de la faible expansion de l'eploi productif. Pour compenser l'insuffisance du marché, les secteurs fabriquant les biens d'équipement augmentent leurs prix. Les
secteurs fabriquant les biens de consommation essaient alors d'acheter à l'extérieur, pour ne pas subir ces hausses de prix, qui viennent alourdir les coûts de production. :
Les entreprises nationales sont donc de plus en plus concurrencées, et on assiste à une main-mise croissante du capital étranger. La bourgeoisie nationale ne peut survivre qu'en se transformant en bourgeoisie associée au capital étranger ; en tant que bourgeoisie nationale elle disparaît.
Retenons donc,
1) l'existence d'une tendance à la stagnation des économies sous-développées
2) l’inexistence d'une bourgeoisie nationale, du fait de l'insertion de ces économies dans le processus productif mondial.
20) De ce fait, la dynamique même des luttes, que ce soit en Asie ou en Amérique Latine, est une dynamique de révolution permanente, c'est-à-dire une dynamique où seuls des fronts de classe (ouvriers—paysans) dirigés par le prolétariat et son avant-garde, peuvent accomplir les tâches démocratiques bourgeoises de libération nationale, et où, du fait même du rôle dirigeant du prolétariat, la révolution n'en reste pas aux tâches bourgeoises, mais met dès le départ à l'ordre du jour des tâches socialistes, pose le problème de la transcroissance de la Révolution démocratique bourgeoise en Révolution socialiste.
30) Cette situation est d'autant plus grave pour la bourgeoisie des pays capitalistes avancés qu'elle subit, comme nous l'avons vu, une crise de débouchés. Elle a, en quelque sorte, besoin plus que jamais de l'impérialisme, mais le développement des luttes dans les pays coloniaux et semi-coloniaux entrave considérablement son profit.
D'où l'importance de la guerre du Vietnam pour l'impérialisme US, qui, à l'heure actuelle
— ou procédera à l'escalade atomique
— ou quittera le Vietnam, mais en menant une guerre d'’extermination des avant-gardes dans toute l'Asie (cf. Indonésie, Ceylan, Bengale).
En conclusion, on peut donc affirmer que, depuis quelques années, on est à un tournant dans le fonctionnement du mode de production capitaliste : les contradictions s'exacerbent, manifestant la faillite du système et l'actualité de la révolution. Pour faire face aux crises, à l'inflation, à la stagnation, au chômage qui augmente dans les métropoles impérialistes. elles-mêmes, la bourgeoisie est conduite à rechercher une augmentation de l'exploitation, mais se heurte à une classe ouvrière qui se radicalise. De ce fait on peut penser que la bourgeoisie, pour résoudre ses difficultés et contradictions économiques exacerbées, ne va plus avoir comme dans les années 1930, à sa disposition, qu'une solution politique : l'écrasement du mouvement ouvrier.
C'est pourquoi apparaît clairement à nouveau le choix entre socialisme et barbarie.
Cette crise -du néo-capitalisme, cependant, ne fait qu'ouvrir ce choix, sans que l’une des deux solutions doive nécessairement l'emporter sur l'autre. L'exacerbation de la crise objective du capitalisme ne conduira
jamais et automatiquement et fatalement à sa chute finale, mais ne fait que créer des conditions favorables à l'intervention consciente de la classe ouvrière guidée par son avant-garde, jusqu'au renversement de l'Etat bourgeois. 5
Le fait que le socialisme l'emporte à l'encontre de la barbarie, dépendra en dernière analyse de l'existence d'une Internationale révolutionnaire de masse qui, à l’encontre des directions staliniennes, sera capable d'ouvrir des perspectives révolutionnaires et de conduire la classe ouvrière à la victoire.
Comme le notait déjà Trotsky en 1938 dans le Programme de transition de la IVème Internationale : « La crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire ».
J. VALIER 17. 6. 1971.
la crise
du système monétaire international
Première partie : les raisons de la crise.
Quoiqu'en pensent certains économistes bourgeois et staliniens, le système monétaire qui relie les différentes économies capitalistes n'est pas l'objet d'un choix délibéré des Etats bourgeois. La bourgeoisie ne peut choisir tel ou tel système monétaire international.
La forme et le fonctionnement du SMI sont étroitement déterminés par le mode de production capitaliste lui-même. Le SMI n'est que l'ensemble des relations monétaires qui naissent des relations économiques internationales, elles-mêmes déterminées par le mode de production mondial.
De ce fait, il n'y a pas le choix entre le « Gold Exchange Standard » et « l'étalon-or », entre les changes fixes et les changes flexibles.
Le Gold Exchange Standard, ou GES, n'est que le nom donné en 1922 à l'organisation des relations monétaires qu'a toujours secrétées le mode de production capitaliste. S'il est instable et soumis à descrises, cela provient de la nature contradictoire du mode de production capitaliste et non de ses vices internes.
La généralisation de la division du travail, au niveau mondial, que permet et nécessite le développement capitaliste, oblige les entreprises capitalistes à s'acheter et à se vendre des marchandises à l’intérieur et à l'extérieur de leurs frontières nationales.
Pour éviter les accords de troc (échange marchandises contre marchandises) qui freinent le développement commercial, les capitalistes ont recours à la monnaie. La monnaie est désirée en tant que pouvoir d'achat sur les marchandises.
Le problème se complique quand on passe du niveau national au niveau international. Pour des raisons de souveraineté nationale qui s'expliquent par la concurrence inter-capitaliste elle-même, chaque Etat capitaliste s'arroge le droit de battre sa propre monnaie. || en résulte qu'il ne peut exister une monnaie internationale au même titre que chacune des monnaies nationales. C'est donc avec diverses monnaies que les échanges internationaux sont réglés.
Chacun des capitalistes cherche donc à disposer de la, ou des, monnaie qui lui est nécessaire pour se procurer les marchandises (machines, matières premières, etc.) qui sont indispensables à sa production.
Or les diverses économies capitalistes ne sont pas de force égale. Pour une même marchandise elles. sont plus ou moins compétitives. Surtout, seules certaines d'entre elles’ produisent certaines marchandises (les USA ont un quasi-monopole mondial sur les gros ordinateurs). Donc tout capitaliste, quelle que soit sa nationalité, qui devra se procurer ces marchandises, s'adressera à ces économies qui en ont le monopole ou la vente au moindre prix. Ainsi certaines économies capitalistes dominent la production des autres.
Leurs marchandises étant relativement plus demandées, leur monnaie est relativement plus désirée.
Les autres économies capitalistes cherchent à détenir une quantité importante de cette monnaie pour pouvoir acheter les marchandises nécessaires. De telles monnaies sont des monnaies fortes ou de réserve, dans la mesure où elles constituent l'essentiel des réserves de change des Banques Centrales. Ainsi en a-t-il été de la livre sterling au 19ème siècle et encore jusqu'en 1939. Ainsi en est-il du dollar depuis 1920, concurremment avec la livre, puis seul depuis 1945.
Mais les Banques Centrales qui détiennent un stock important d'une devise étrangère cherchent à ce qu'il leur rapporte un bénéfice. Pour cela elles en prêtent une partie à court terme à la Banque qui a émis cette devise. La Banque de France prête ses dollars au système bancaire américain. Ce système où les réserves sont constituées en devises prêtées à leur banque émettrice s'appelle le GES. Il n'en est pas de plus conforme au fonctionnement du mode de production capitaliste.
Néanmoins, par ce qu'il implique, ce système est contradietoire.
D'une part aucune économie n’est éternellement dominante. La monnaie dominante peut être à son tour dominée en raison du développement inégal du mode de production capitaliste. Les détenteurs de la monnaie dominante exigent donc une garantie. La seule qu'ils puissent avoir, c'est de pouvoir convertir la devise qu'ils détiennent et qui décline en une autre monnaie dont la 4 valeur » monte. Pour cela il faut pouvoir passer d'une monnaie en une autre. Le seul moyen est l'or. Toutes les monnaies capitalistes sont définies en or de façon à disposer d’un étalon commun pour les convertir les unes dans les autres. C'est pourquoi les réserves de change sont composées d'or en plus de devises. Les devises sont là pour acheter à l'extérieur, l'or pour garantir sa propre monnäie. La quantité d'or nécessaire pour une Banque Centrale est déterminée par l'importance des conversions demandées par les étrangers qui détiennent la devise qu'elle émet. Et non par la quantité de devises qu'elle émet détenue à l'étranger. C'est pourquoi les Banques Centrales disposent toujours d'une valeur en or inférieure à celle de leur devise détenue à l'étranger.
D'autre part, pour que les échanges commerciaux puissent se développer, il faut que les acheteurs et les vendeurs connaissent la valeur internationale des marchandises. || est donc nécessaire que le rapport de valeur des devises, ou taux de change, soit fixé de façon durable. C'est pourquoi les monnaies sont définies par une quantité fixe d'or. On appelle cela les changes fixes. Ce qui signifie que le prix d'une monnaie par rapport aux autres n’est modifié qu'à intervalles
irréguliers par les autorités monétaires nationales. Si le prix est augmenté, il y a réévaluation, s'il est baissé, il y a dévaluation. Ce système diffère de celui des changes flexibles où le prix de chaque monnaie est déterminé au jour le jour sur les marchés des changes par confrontation des offres et demandes individuelles.
En dernier lieu, par définition l'économie dominante exporte plus de marchandises qu'elle n’en importe puisque l'étranger dépend plus d'elle qu’elle de lui. Elle a donc un excédent commercial que les pays étrangers doivent lui payer soit dans sa monnaie soit en or. Mais les économies étrangères ne disposent d'or que pour garantir leur propre monnaie et ne peuvent émettre la monnaie dominante. Celle-ci leur est donc prêtée par l'économie dominante qui la crée. Ce prêt se fait sous forme d'investissements de l'économie dominante dans les économies dominées. Celle-là prête plus qu'elle n'emprunte de façon que celles-ci disposent de moyens de paiement pour payer leur déficit commercial.
Mais on a vu que les Banques Centrales des économies dominées prêtent à court terme leurs réserves de monnaie dominante à la Banque émettrice pour les faire fructifier.
On a le système suivant : l'économie dominante investit dans les économies dominées, c'est à dire leur rar-te (ou y construit) des entreprises avec sa monnaie. Monnaie que les économies dominées lui prêtent à court terme. Rentrée en possession de sa monnaie, l'économie dominante la réinvestit dans les économies dominées,etc.
Ainsi l'impérialisme US fait payer par les autres économies capitalistes les investissements qu'il y réalise.
Ce privilège exorbitant de ne pas payer l'accumulation de capital qu'on effectue à l'étranger est celui de l'économie capitaliste dominante en raison même du SMI qu'implique le bon fonctionnement du mode de production capitaliste.
Mais comme toujours, ce privilège est contradictoire, et c'est là qu'éclate la crise. Il confère, en effet, à l'économie dominante une tendance à l'extension internationale considérable ainsi que le prouve l'ampleur des investissements US en Europe. Mais cette extension consiste en investissements à long terme financés par des emprunts à court terme. Si les emprunts cessent le système s'effondre. Or ils cessent dès lors quela monnaie dominante est contestée et que les économies dominées, dans l'expectative, lui préfèrent l'or de façon à pouvoir éventuellement composer leurs réserves avec une autre devise. Ainsi le gouvernement français demande-t-il la conversion de ses dollars en or depuis 1958.
Fondamentalement la monnaie dominante est contestée parce que les marchandises qu'elle achète n'ont plus une compétitivité absolue, parce que l'économie qui l'émet n'a plus une domination absolue. On sait, comme E. Mandel l'a montré dans sa « Réponse socialiste au défi américain », que le capitalisme US n'a plus la domination absolue. Toujours hégémonique, sa domination décline et est de plus en plus contestée notamment par les capitalismes allemand et japonais. Ceux-ci font d'ores et déjà part égale avec le capitalisme US sur le marché mondial !
C'est donc la remise en cause de la hiérarchie au sein du capitalisme mondial que détermine la crise du SMI. Mais celle-ci apparaît avant celle-là. En effet, une
fois que la hiérarchie est modifiée, que de nouveaux rapports de forces sont consacrés, l’ancienne monnaie dominante est dévaluée. Cette dévaluation est la simple adaptation de cette monnaie à sa nouvelle condition. Ainsi, la livre a été dévaluée quand elle a perdu son statut et le dollar le sera dans les mêmes conditions (on peut avancer la date des élections présidentielles 1). Les Banques Centrales qui détiennent de grosses quantités de la monnaie ex-dominante sont appauvries au lendemain de sa dévaluation. C'est pourquoi elles prévoient l'évolution et la précèdent en se débarrassant à l'avance de cette dangereuse monnaie. Mais ce faisant, elles précipitent l’évolution en créant un climat de spéculation. Les capitalistes individuels se débarrassent de cette monnaie et cherchent à se procurer celle dont l'étoile monte vers la domination.
La désaffection actuelle pour le dollar s'accompagne d'un engouement pour le mark et le yen.
Mais alors l'économie dont la domination décline est précipitée dans sa chute.
En premier lieu, elle doit payer ses engagements extérieurs en or qu'elle ne possède pas ! En second lieu, pour éviter cette hémorragie, son gouvernement doit prendre des mesures de restriction intérieure qui provoquent son ralentissement. Celui-ci consiste essentiellement en un tassement de l'accumulation du capital, significatif de la situation américaine dans ces derniers mois. Ce tassement réduit la compétitivité externe, entraîne la perte de marchés qui consacre la fin de l'hégémonie mondiale. Ainsi, la balance commercialeUS enregistre tous les mois depuis avril un déficit de 200 à 300 millions de dollars, alors qu'en 1970 l'excédent permanent était de l'ordre de 2 milliards de dollars.
Arrivée à ce point, la bourgeoisie doit renoncer à ses fanfaronnades sur les crises monétaires dûes à la seule spéculation et reconnaître que c'est l'évolution de la production capitaliste mondiale qui est en jeu. Alors les plans de redressement jaillissent, plans qu’au nom de l'intérêt national les bourgeoisies nationales essaient de faire supporter à leur classe ouvrière.
Deuxième partie : le changement de période.
Le 16 août 1971, la bourgeoisie américaine, par la voix de Nixon, a menacé ses concurrents capitalistes. Acculée par la concurrence commerciale, menacée dans sa position de domination mondiale même relative, elle estime que « le moment est arrivé pour que les taux de change soient modifiés et que les principales nations se fassent concurrence sur un pied d'égalité » (Nixon). Considérant que certaines bourgeoisies nationales grandissent plus vite qu'elle et peuvent la dépasser, la bourgeoisie américaine exige d'elles qu'elles se coupent les jambes. La réévaluation générale des monnaies par rapport au dollar revient à cela. En effet, une telle décision implique que chaque monnaie réévaluée vaut plus de dollars. Les prix des produits américains à l'étranger baissent en même temps que les prix des produits étrangers en dollars augmentent. Ainsi, les exportations US sont stimulées et les importations US ralenties.
Au niveau mécanique où se situent les économistes bourgeois il revient au même de réévaluer toutes les monnaies sauf le dollar, ou de‘ dévaluer le seul dollar. La question est donc de savoir pourquoi la bourgeoisie US s'évertue à faire réévaluer leurs monnaies par les autres bourgeoisies nationales, plutôt que de dévaluer la sienne !
Aujourd'hui la bourgeoisie dans l'ensemble du système capitaliste n'est plus assez puissante politiquement pour imposer à la classe ouvrière les sacrifices qu'implique le développement de l'industrie d'armement. Ce faisant, elle perd son débouché indispensable. Pour la même raison elle est incapable d'accroître son taux d'exploitation suffisamment pour élever notoirement son taux de profit. Aux Etats-Unis les grèves se multiplient pour des hausses de salaires de 15 à 30%, tandis que les programmes militaires et spatiaux sont de plus en plus discutés et de moins en moins acceptés.
Cette situation concerne toutes les bourgeoisies. D'où une concurrence de plus en plus acharnée entre elles : chacune essaie de développer son marché au détriment des autres.
Dans cette lutte le capitalisme US reste encore le plus puissant, mais il est aussi le plus entravé. Cette contradiction est évidente. Dès lors qu'elle a eu la force économique d'assumer le leadership mondial, la bourgeoisie américaine a eu à en assumer l'aspect politique. Etre « gendarme du monde » a bien sûr servi les intérêts capitalistes américains dans un premier temps. Mais cela s'avère, aujourd'hui, une charge politique de plus en plus lourde à supporter économiquement. La guerre en Indochine est nécessaire pour freiner le développement de la révolution mondiale, mais ne présente aucun intérêt économique immédiat pour le capitalisme US. Et que les lambertistes n'invoquent pas la « profitable » transformation des forces productives en « forces destructrices » !
Or ce poids du «maintien de l'ordre» mondial, non seulement les bourgeoisies concurrentes, allemande ou japonaise, ne le supportent pas, mais elles ne veulent pas le suppporter. Il faut la mauvaise foi bureaucratique des staliniens pour dénoncer le péril allemand et y guetter en permanence les menaces de réarmement. Aujourd'hui encore, les bourgeoisies allemande et japonaise ne sont pas prêtes à détrôner politiquement leur ange gardien US.
La bourgeoisie américaine est coincée dans cette contradiction : maintenir le leadership politique pour préserver la domination impérialiste ; mais cela entraîne un coût qui compromet le développement économique, ruinant ainsi les bases de la puissance politique ! Statistiquement, cela s'exprime par le double déficit financier, et, depuis avril, commercial, de la balance des paiements américaine.
D'où l’ultimatum US. Nixon institue un tarif protectionniste de 10 % sur toutes les importations industrielles, les seules qui menacent les intérêts US. II se garde bien de taxer les importations en provenance des pays sous-développés qui ne concernent que des produits agricoles et miniers. Cela évite une hausse des coûts de production US et fait philanthrope ! En même temps, Nixon veut l'embargo sur l'or : les Banques Centrales ne pourront plus convertir en or les dollars qu’elles détiennent. Et enfin, Nixon menace : cette situation durera tant
* que les européens et les japonais n’auront pas réévalué leurs monnaies.
Ces derniers, à leur tour, sont coincés. Leurs exportations à destination des USA sont entravées par ce renchérissement de 10 %. En ce qui concerne les produits US les plus importants, ils sont détaxés de façon à être vendus moins cher sur le marché mondial ; ainsi les automobiles sont exonérées sur la taxe de 7 %. De plus tous les investissements sont détaxés de 10 %. Mécaniquement cette situation équivaut à la modification des taux de change exigée par Nixon.
Ici il semble que l'histoire soit terminée. En fait, elle commence. En effet, les capitalistes spéculent soit sur une dévaluation du dollar, soit sur une réévaluation des autres devises. De toute façon, ils vendent leurs dollars, et achètent des marks, des yens, etc., … et même des francs !
Les bourgeoisies allemande et néerlandaise avaient cru bon de laisser flotter leurs taux de change, de laisser le marché les fixer librement. Il en résulte que ces taux montent, le mark et le florin s'apprécient. Quand ces bourgeoisies voudront à nouveau fixer leurs taux de change (ce qui est inéluctable), ce sera à un niveau plus élevé. La réévaluation entérinera nécessairement l’appréciation des taux de change du mark et du florin. Les allemands l'ont compris qui font racheter par la Bundesbank la quasi-totalité des dollars qui affluent sur les marchés allemands. Mais ce faisant la bourgeoisie allemande aide la bourgeoisie américaine. Et si celle-ci dévalue finalement, elle détiendra de bons marks appréciés, alors que la bourgeoisie allemande ne détiendra que de mauvais dollars dévalués.
La bourgeoisie US oblige la bourgeoisie allemande à l'aider à conserver son leadership ou à couler ensemble ! Comme la bourgeoisie allemande est sa principale concurrente, on voit que les jeux ne sont pas encore faits ! En ce qui concerne les pays comme la France, l'Italie et le Japon, dont les taux de change étaient fixes, ils étaient eux aussi acculés. L'afflux des dollars fait monter le prix de leurs monnaies sur le marché libre au dessus du cours officiel. Si cela dure, les deux taux devront être égalisés pour éviter une spéculation infernale. La
réévaluation aura lieu. Pour éviter ce processus il est impossible de fermer les marchés libres durablement sans freiner le commerce international. La seule solution qui restait aux Banques Centrales était de racheter les dollars américains.
Elles se trouvaient ainsi dans la même situation que la précédente. C'est pourquoi le gouvernement japonais a préféré laisser flotter le yen, ce qui au moins lui permet de contrôler l’afflux de dollars. Le gouvernement italien a pris une mesure équivalente en laissant flotter la lire dans une fourchette au-delà et en deça dé laquelle elle ne peut aller. Dans les deux cas la situation est identique à celle de la RFA. En effet, les monnaies flottent sans aucune entrave au Japon et en RFA mais les autorités monétaires interviennent officieusement sur le marché des changes pour empêcher les taux de trop varier, et en Italie ces limites sont officielles.
Dans ces différents cas, il est clair que la situation est instable et peu favorable au développement des échanges extérieurs. C'est pourquoi les gouvernements allemand et japonais ont accepté finalement lé principe de la réévaluation de leurs monnaies respectives. Le désaccord avec le gouvernement porte sur le taux de réévaluation. Mais on peut penser que les négociations à venir fixeront environ 15% de réévaluation pour le yen et le mark. Quant au gouvernement français, il essaie encore aujourd’hui de gagner du temps par un système complexe :
* les opérations commerciales sont financées en devises achetées sur le marché officiel au taux fixé avant les mesures Nixon. Cela permet d'éviter une réévaluation même légère du franc qui désavantagerait les capitalistes français déjà mal partis dans la concurrence internationale * les opérations financières sont effectuées en devises achetées sur le marché libre où le taux est fixé au jour le jour selon l'offre et la demande des diverses monnaies. Ainsi, le gouvernement français n'a pas à absorber des masses de dollars pour contrôler la spéculation.
L'efficacité d’un tel système semble certaine et on peut se demander pourquoi les autres gouvernements ne l'ont pas adopté. En fait il reflète la faiblesse de la bourgeoisie française qui se défend au jour le jour ! Il permet, en effet, toutes les spéculations intérieures. La distinction entre les deux catégories d'opérations n'est ni simple ni claire : il a fallu plusieurs pages de Journal Officiel pour les préciser et les énumérer, et encore ce n'était que la première ébauche ! Déguiser la nature des opérations effectuées et passer d’un marché à l’autre pour profiter des différences de taux est un jeu d'enfant, d'autant que le gouvernement n'a pas les moyens réels de contrôler les opérations quand bien même il en aurait envie à deux ans des législatives !
Il ne faut pas se leurrer, l'objectif du gouvernement français n’est pas celui des gouvernements allemand et japonais. Le premier cherche à permettre à sa bourgeoisie de gagner quelques sous de plus dans une spéculation de boutiquiers. Cela durera le temps que décideront les bourgeoisies puissantes. Elles cherchent, et elles ont mandaté leurs gouvernements à cet effet, à modifier les rapports de forces capitalistes, à acquérir de nouvelles positions ou à maintenir les anciennes dans une négociation à l'échelle de l'impérialisme mondial. Le gouvernement japonais sait depuis longtemps que la réévaluation du yen est inéluctable, mais
aujourd'hui il prouve qu'elle ne peut être aussi élevée que le veut la bourgeoisie US. C'est pourquoi il accepte l'épreuve de vérité, il laisse flotter le Yen, mais en trichant, il intervient. L'appréciation du yen n'est que de 8 %. Le gouvernement américain veut une réévaluation de 18 à 20%. On s'entendra sur 15%. La bourgeoisie japonaise n'aura concédé que le minimum et repartira, pas trop entravée dans la concurrence, à la conquête de nouveaux marchés. Il en est de même de la bourgeoisie allemande.
La faiblesse de la bourgeoisie française s'exprime clairement dans le grotesque de sa situation. Au double marché des changes s'ajoute un double contrôle des changes : un à la sortie pour protéger le franc contre le mark, un à l'entrée pour éviter que la spéculation contre le dollar n'affaiblisse encore le franc !
Par la série de mesures qu'il a prises, Nixon a mis les bourgeoisies concurrentes au pied du mur, en les obligeant d’une façon ou de l’autre à soutenir le dollar. Les modalités actuelles de ce soutien étant instables par nature, on peut être sûr que ces bourgeoisies sauteront le mur et accepteront des arrangements favorables à la bourgeoisie US. Ce jour-là, suspendue dans le vide de sa spéculation, la bourgeoisie française comptera les sous gagnés et les marchés perdus lors de la négociation qui la rétrogradera dans la hiérarchie capitaliste mondiale.
Quant à la bourgeoisie US, elle profite de tous les avantages de la dévaluation du dollar sans ses inconvénients. Le rapport du dollar à l'or reste le même. De plus, l'embargo sur l'or oblige les Banques Centrales à accumuler des dollars sans pouvoir les convertir en or. L'embargo durera tant que la réévaluation générale n'aura pas eu lieu. Si celle-ci est effectuée, les Banques Centrales ne pourront transformer leurs dollars en or qu'avec une lourde perte (de l’ordre de 15 %). On peut penser raisonnablement qu'elles s'en abstiendront. Grâce à quoi le stock d'or US sera préservé.
Cela est très important. En effet, depuis quelques temps ont lieu des discussions entre capitalistes américains et bureaucrates soviétiques pour envisager les modalités de développement des relations commerciales entre USA et URSS. Le marché d'URSS est considérable et présente un débouché inespéré pour les capitalistes US. Or ces échanges ne peuvent être financés qu'en or en raison de l'inconvertibilité du rouble. L'opération Nixon préserve donc l'or américain en vue d'une extension des échanges avec l'URSS grâce à laquelle les capitalistes US profiteraient d'un nouveau répit leur permettant de consolider leur position de domination mondiale.
Le capitalisme US est dans la position du vieillard menacé par des héritiers voraces. || a tout intérêt à un arrangement qui lui permette de prolonger son agonie et, qui sait?, de reprendre des forces pour survivre | En termes d'économie bourgeoise cela s'appelle la « coopération ». Jusqu'ici c'est la politique qui a prévalu de la part des turbulents capitalistes allemands, japonais, et, dans une mesure moindre, italiens et français.
Malgré quelques difficultés, notamment en 68 lors de la crise de la livre sterling puis du franc, cette politique avait permis de résorber le plus gros de la crise de ces monnaies. Après le refus de la Banque Centrale allemande de soutenir le dollar en janvier 1970, le gouvernement allemand lui porte le plus gros coup en refusant de réévaluer le mark, comme il l'avait fait en octobre 1965, et en le laissant flotter librement à partir de mai 1971. Dans le
même temps, le gouvernement japonais refuse le plan de subvention à ses exportations textiles que lui proposait le gouvernement US, et reprend sa liberté d'action pour la totalité de ses exportations. Les bourgeoisies allemande et japonaise ont pris l'initiative de rompre avec la politique de coopération, refusant au capitalisme américain l'aide qui lui est nécessaire. Celui-ci répond aujourd'hui par la menace du protectionnisme : la surtaxe de 10 % « sera levée quand les mesures discriminatoires (à l'égard des produits US) cesseront » (Nixon).
La réaction US a, semble-t-il, jeté l'effroi chez les européens. Ils se réunissent séparément, rompant définitivement l'unité d'action monétaire au sein de la CEE : lors des discussions du 16 août à Londres, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg étaient absents, malgré leurs véhémentes protestations.
Or pour avoir quelques chances de renverser aujourd’hui la domination US, les capitalistes allemands et japonais ont besoin de l'appui de leurs confrères européens. Seule l'unité du capital non-américain peut renverser l'hégémonie de ce dernier. Nixon ayant réussi à briser cette unité, il semble que le capital américain reste en position de force dans l’évolution des prochains mois.
La situation actuelle étant très instable, et compte-tenu du rapport des forces international, il est certain que les réformes nécessaires réclamées par les américains pour mettre sur pied, d'urgence, un nouveau système monétaire international, «contiennent des changements dans les parités de quelques monnaies ». Quand ce replâtrage aura lieu, il est évident que les capitalistes américains abandonneront temporairement toute mesure protectionniste. || est non moins évident que ni les allemands, ni les japonais, premiers visés, n'accepteront une réévaluation très forte de leurs monnaies. Le statu-quo sera maintenu, jusqu'à la prochaine fois qui ne tardera pas …
On le voit, l'avenir n'est pas encore a'! protectionnisme généralisé, générateur de crises graves. On n'est pas à la veille d’une crise de surproduction équivalente à celle des années 30. Néanmoins l'extension des débouchés qui caractérisait le néo-capitalisme et permettait à la concurrence de rester dans certaines limites, est fortement freinée. Le capitalisme en putréfaction ne peut plus pratiquer la fuite en avant :
“la classe ouvrière mondiale interdit à la bourgeoisie mondiale une exploitation sans limite
* chaque fraction de la bourgeoisie ne peut se développer qu'au détriment des autres.
Ces deux conditions interdisent la poursuite de l'inflation. On peut dire que la période du néo-capitalisme caractéristique des 15 années d'après-guerre est terminée.
La crise du système monétaire international résulte des contradictions du développement capitaliste et à son tour les aggrave, faisant surgir la récession comme seul remède à tous les maux. Et il en est bien ainsi dans l'anarchie capitaliste : la crise ou la récession sont les seuls moyens de corriger après coup le gaspillage des forces productives !
Quelles que soient les mesures américaines, celles-ci visent à développer les débouchés du capital US au détriment des autres économies capitalistes. Celles-ci se trouvent dès lors en position de surproduction relative à leurs débouchés
réduits. Sauf à se lancer dans une guerre commerciale contre les capitalistes américains, à laquelle ils ne semblent pas encore prêts, les capitalistes européens ne peuvent espérer compenser cette surproduction que de deux façons : * prendre des marchés à d’autres concurrents * ralentir leur accumulation pour adapter leur production à la taille réduite de leurs débouchés. Le capitalisme renoue donc avec son fonctionnement normal en termes de
change, de crises, etc. Ses chantres auront de plus en plus de mal à en louer les vertus éternelles !
Troisième partie : Grandes et petites manœuvres de la bourgeoisie.
Si le changement de période est assuré, on ne peut se contenter de crier «à la crise ». Celles-ci viendront, nous l'avons toujours su ; dans un avenir pas très lointain, nous en sommes certains aujourd'hui! Mais il importe de déterminer comment.
La période étant définie, les tendances principales étant connues, il faut faire l'étude de la conjoncture, en précisant comment, sous quelles formes, à quel rythme, ces tendances vont se manifester historiquement.
Le plan de la bourgeoisie US consiste à faire prendre en charge par ses concurrents ses propres difficultés. Il s'agit pour elle notamment d'exporter son change. Développer le capital américain au détriment du capital ‘européen et japonais, c'est freiner l'accumulation de ces derniers, c'est à dire les créations d'emplois, notamment dans l’industrie. Nixon, d'une part, assure au capitalisme américain des avantages de compétitivité extérieure et, d'autre part, entreprend une politique anti-inflationniste interne. Cette dernière consiste en un blocage des prix et des salaires et une amputation des crédits sociaux et des crédits de personnel de l'administration. Cet ensemble de mesures est une attaque directe contre les intérêts de la classe ouvrière américaine au moment où celle-ci se mobilise pour arracher des hausses salariales. Nixon ne peut éviter l'explosion sociale que par le bâton, difficile à manier en cette période d'échecs cuisants en Indochine malgré les rodomontades de l'administration, ou en réduisant le change. Il semble que cette dernière situation prévale. Nixon en détaxant de 10%, puis de 5%, les investissements, fait un cadeau royal aux capitalistes US, cadeau qui peut permettre un développement rapide des exportations. Facilitant l'accumulation du capital et élargissant les débouchés, le gouvernement US peut inciter sa bourgeoisie à relancer l'accumulation et à créer un certain nombre d'emplois.
Néanmoins, il ne faut pas se faire d'illusions sur cette reprise : l'énergique « New Deal » de Roosevelt en 1934 avait réduit le change de 46% sans le supprimer. Or à cette époque la bourgeoisie US était à la conquête de l'hégémonie capitaliste. Elle pouvait pratiquer une politique audacieuse de relance de l'expansion pour assurer sa domination et généraliser son exploitation. Le coût de la politique anti-change n'était qu'une avance faible relativement aux gigantesques gains ultérieurs. La bourgeoisie américaine était sûre d'être remboursée, et au-delà de ses quelques dépenses « sociales », par une exploitation accrue du prolétariat.
Aujourd'hui, elle cherche à préserver sa situation. Elle ne peut que s'accrocher à ses profits dont l'avenir est compromis et dont la croissance
est incertaine. On la voit mal pratiquer une politique « sociale » audacieuse. Quand on reste en culotte après s'être fait arracher sa chemise, on ne prête pas son slip!
Ce changement de situation est déterminant dans la politique de l'impérialisme et ne doit pas être perdu de vue.
La bourgeoisie US ne, peut maintenir ses marges de manœuvre que par la politique délibérément récessionniste que pratique Nixon, bien qu'il l'appelle de relance (il n'en est pas à un mensonge près !). Mais, politiquement, elle ne peut se permettre le fort change qu'implique la récession. Elle ne peut donc s'en sortir qu'en exportant sa récession, notamment en Europe. Là encore, Nixon met les gouvernements au pied du mur. La troisième condition à la levée des mesures protectionnistes est leur contribution à l'effort US du maintien de l’ordre impérialiste. Cet effort de la bourgeoisie américaine lui coûte politiquement cher et elle s'efforce de le faire partager à ses consœurs en y exportant un change explosif dans la situation sociale actuelle, partout caractérisée par la radicalisation des luttes ouvrières.
Si la période est dominée par le déclin du capitalisme US, la conjoncture est déterminée par les efforts de la bourgeoisie US de le freiner, éventuellement de le stopper, et par ceux des bourgeoisies concurrentes de l’accélérer. Dans ce contexte, toute mesure prise par une bourgeoisie pour améliorer sa situation ne peut que faire empirer celle des autres. La nouvelle période est trop son jeu. C'est donc encore en termes de récession qu'il faut envisager les mois à venir et non en termes de crises. :
Tout le problème conjoncturel est de savoir de quelle façon chacun des gouvernements va essayer de minimiser la récession qui guette sa bourgeoisie, maximisant par là celle qui affecte les « partenaires ».
La situation de la RFA est telle aujourd'hui que tout ralentissement des exportations allemandes vers les USA, qui représentent 20% de son marché, ne peut qu'entraîner un ralentissement général de l'économie. Néanmoins, le capitalisme allemand profite d'une compétitivité telle qu'il peut compenser un ralentissement de ses ventes à destination des USA en les développant à destination de pays comme l'Espagne, la Scandinavie, la Belgique, la France, etc.
Les retombées les plus importantes pour nous sont celles : qui concernent le capitalisme français. Il faut immédiatement signaler qu’en raison du changement de période, ses petites manœuvres actuelles ne peuvent que retarder une conjoncture nécessairement récessionniste.
Qu'il y ait ou non réévaluation du tranc, récession en RFA, la récession française est inéluctable. Ces inconnues ne peuvent que modifier le rythme et l'ampleur de la récession. Dans la période qui s'ouvre, les récessions ne naissent pas par simple généralisation et ne s'amplifient pas par leur seule combinaison. Le fait même que le capitalisme allemand réussisse à éviter la récession est un facteur de récession pour le capitalisme français, tout comme la récession allemande (la RFA représente 20% du marché français). on voit qu'à terme les perspectives
de la bourgeoisie française ne sont guère brillantes !
En tant que telles il est vrai que ni les mesures de Nixon, ni l'éventuelle récession US ne peuvent endommager le capitalisme français dans son ensemble qui n'exporte vers les USA que 5% de ses exportations. Mais certaines industries qui dans les derniers mois avaient fait des efforts d'investissements pour exporter aux USA vont être durement touchées. On peut dores et déjà penser que l’industrie automobile française dont les ventes aux USA ont augmenté de 41% en 1971, va subir le contre-coup direct des mesures américaines, surtout Renault (20000 véhicules, contre 3000 pour Peugeot et 1500 pour Citroën). Il en est de même pour l’industrie de l'acier, pour laquelle les USA sont un client important (780 000 tonnes vendues en 1970). Enfin de graves risques pèsent sur les ventes de gros matériel électrique.
La non-rentabilité de ces nouveaux investissements risque d'entraîner une réaction de crainte chez les capitalistes, qui freineraient leur accumulation de capital. Les effets dérivés d'une telle réaction dans des secteurs importants ne manqueraient pas de se généraliser aux autres industries.
Le deuxième facteur de récession est la situation allemande. S'il s'y produit une récession, ce sont 20% du marché extérieur français qui sont affectés. Dans ce cas ce ne sont pas quelques très grandes entreprises qui seraient touchées, mais un ensemble de firmes, diversifié en taille et en fabrication. La généralisation du ralentissement serait alors plus rapide.
En dernier lieu, pour éviter la récession, les capitalistes américains, allemands et japonais, vont chercher à prendre leurs marchés à leurs concurrents les plus faibles, notamment aux capitalistes français. Les marchés convoités sont autant les marchés intérieurs que les marchés étrangers. Les chances de résistance des capitalistes français sont relativement faibles face à une telle attaque conjuguée. Il est vrai qu'aujourd'hui le franc est déprécié par rapport au mark et au yen, et, qu'en tout état de cause, il sera moins réévalué par rapport au dollar que ceux-ci. Mais dans la situation actuelle, la stratégie des entreprises est celle de la guerre des prix ou des promotions fantastiques des ventes. Une telle stratégie, pour être menée à bien, implique deux: conditions :
“la possibilité de perdre momentanément pour prendre le marché, ce qui nécessite de grosses réserves de trésorerie, c'est à dire une situation financière florissante. Or, non seulement le taux d'auto-financement français est faible par rapport à celui des capitalistes allemands et américains, mais surtout leur situation financière est encore très précaire
“ la possibilité de répondre sans délai à l'ouverture de n'importe quel marché. Cela nécessite un potentiel de production et des réseaux commerciaux que n'ont pas les capitalistes français, à la différence des capitalistes américains, allemands et japonais.
Dans une concurrence dure, les capitalistes français ne peuvent qu'espérer maintenir leurs positions. C'est ce qui explique la politique défensive de Giscard d'Estaing. La seule chance de profits qu'ont les
capitalistes français dans cette conjoncture est financière. Ils peuvent, en effet, en raison de la stabilité relative du franc, spéculer sur la variation des changes étrangers. A en croire le Conseil National du Crédit, cela aurait déjà commencé ! Mais une bourgeoisie qui spécule n'accumule pas : on ne peut pas tout faire. Donc la bourgeoisie française peut gagner dans cette conjoncture internationale des gains spéculatifs, mais elle doit perdre des marchés. Son taux de profit peut même croître, mais les raisons en seront modifiées.
Chacun des capitalistes français peut s'enrichir, le capitalisme français ne peut que s'affaiblir : perte de marchés, ralentissement de l'accumulation du capital, retard dans la compétitivité internationale, etc. La nouvelle répartition des marchés au détriment de la bourgeoisie française précipitera inéluctablement la récession en France.
Or, dès juin 1971, on pouvait noter un tassement de 2% dans
l'expansion française, surtout dans le secteur des biens d'équipement. Celui-ci subissait un gonflement sensible des stocks et une réduction importante des exportations prévues par les capitalistes comme devant se poursuivre. À cette époque, l'expansion se maintenait en raison de l'activité dans le secteur des biens de consommation, mais aujourd’hui on constate un faible développement, malgré l'inflation, de l'épargne des travailleurs (accroissement des dépôts aux caisses d’epargne) qui traduit leurs craintes du change. Il en résulte un ralentissement de la demande de biens de consommation, donc, à bref délai, de la production. De plus, ce sont les exportations de biens de consommation qui sont les plus sensibles aux variations de la conjoncture extérieure, et elles ne peuvent que ressentir fortement l'ensemble des mesures appliquées. 11 y a donc un tassement de la demande intérieure et extérieure de biens de consommation que va suivre la production.
On voit que les mesures Nixon et leurs effets directs et indirects affectent l'industrie française à un moment où apparaissent déjà des signes d'essoufflement qui ne peuvent qu'être amplifiés. Cela est d'autant plus important que les industries dont les perspectives étaient les meilleures en juin (mécanique, construction électrique) sont orientées vers l'exportation, ont beaucoup investi dans les derniers mois et subissent le changement de la conjoncture internationale au plus mauvais moment.
Aux cifets directs et indirects des mesures américaines, le gouvernement français ne peut que répondre par la lutte anti-inflationniste. Les prix français continuent à croître à un taux relativement élevé, notamment le coût de la vie est passé d'une hausse de 5% en 1970 à 6% début 1971, puis à 8% en mai-juin. Les indices semblent confirmer la hausse depuis cette date. Cette hausse tient à l'augmentation de certains tarifs publics, mais aussi à celle des prix des produits manufacturés.
Pour protéger la compétitivité des capitalistes français, Giscard d'Estaing ne peut pratiquer une politique trop déflationniste qui amenuiserait leur marché extérieur.
D'où la nécessité de poursuivre la restructuration de l'économie. Le
processus engagé depuis plusieurs années a porté quelques fruits, payés par les travailleurs. Mais relativement à ses concurrents la bourgeoisie française n'a pu marquer beaucoup de points. Si en 1970 l'investissement neuf en matériel (seul significatif) représentait en France 12% du produit national brut (PNB) contre 8,9% en 1960, il était en RFA respectivement de 149% contre 11,3%. En ce qui concerne le progrès des ventes extérieures, le capitalisme français est loin derrière la RFA et surtout l'Italie. La seule satisfaction de la bourgeoisie française est, qu'à part les USA, c'est en France que les salaires ont le moins augmenté : 10,8% d'avril 1970 à avril 1971, contre 17,4% en RFA. Il en résulte la plus faible hausse du coût salarial par unité de produit : depuis 1963, 11 % en France, 19% en RFA, 21% en Italie, 33% en Grande-Bretagne, 13% aux USA et 14% au Japon.
Néanmoins, en l'absence des mesures Nixon et des bouleversements qu'elles entraînent, on pouvait s'attendre à ce que dans le ralentissement généralisé prévu pour 1971, l'économie française soit relativement plus favorisée que ses concurrentes.
Mais ces bouleversements posent le problème en termes nouveaux. Il ne s'agit plus de savoir qui ralentira le moins, mais qui coulera. En termes techniques, cela signifie que l'exacerbation de la concurrence mondiale donne une importance accrue au montant absolu des forces susceptibles d'être jetées dans la bagarre. La bourgeoisie française a démarré trop tard, même si elle va plus vite que ses concurrentes pour passer la ligne d'arrivée. Quant à ne pas lire Marx, elle devrait lire La Fontaine !
On peut toutefois se demander si la bourgeoisie française n'a pas encore quelques avantages à tirer de la dévaluation du franc de 1969. La structure de la balance commerciale, meilleur indice de la compétitivité différenciée par produits, ne lui laisse pas cet espoir. On note, en effet, un retour à la configuration classique de 1966-67, à savoir : excédent important pour les produits agricoles, alimentaires, et les biens de consommation, excédent modéré pour les produits semi-finis, déficit pour les matières premières, l'énergie et les biens d'équipement (24% des exportations et 27 % des importations).
Manifestement les marges de manœuvre de la bourgeoisie française ne se sont pas améliorées à l'égard de ses concurrentes malgré ses efforts antérieurs. Pour ce faire, la bourgeoisie française avait entrepris un vaste plan de « rationnalisation » de l'agriculture, du secteur public improductif, et du secteur privé productif sous forme de concentrations. Pour la classe ouvrière française cette rationnalisation du capital français signifie chômage, déplacements géographiques, mutations professionnelles. Or elle n'est pas disposée à accepter une telle atteinte à ses intérêts. Elle l’a prouvé par les luttes du premier semestre 1971. Pour espérer intégrer la classe ouvrière, la bourgeoisie française doit lui donner au moins l'espoir de quelques avantages substantiels.
Dès le début de 1971, on pouvait légitimement douter que le patronat puisse simultanément
* baisser ses coûts de production pour conquérir certains marchés extérieurs
* accumuler à un rythme assez rapide pour créer des emplois industriels afin d'éviter un trop fort chômage
“ satisfaire certaines revendications de la classe ouvrière pour chercher à l'intégrer.
La mise en œuvre de ces trois points nécessite en effet une accumulation du capital sous forme constante (équipements) et variable (salaires) extrêmement rapide. Un tel rythme implique que les capitalistes dégagent des profits très élevés susceptibles d'être accumulés. Or la perspective du patronat français est, au mieux, d'améliorer sa compétitivité et ses profits, ce qui signifie qu'ils ne sont pas d'ores et déjà agrandis.
L'évolution de la situation mondiale aujourd’hui rend impossible la réalisation simultanée de ces trois objectifs.
Les marchés sur lesquels le patronat français compte, sont d'autant plus convoités par le capital européen que le marché américain lui échappe. Le capital américain lui-même va chercher à s'en emparer. De plus les risques de récession en France précipitent le problème du chômage et tendent à freiner l'accumulation du capital. Enfin les menaces qui pèsent sur l'emploi vont sensibiliser d'autant plus la classe ouvrière française qu'elles sont généralisées à l’ensemble des pays capitalistes.
La concurrence inter-capitaliste rend trop élevé le prix d'une percée pour les capitalistes français. Dans ces conditions brutalement modifiées, ils ne pourront pas élargir leurs marges de manœuvre extérieures. Ils ne peuvent donc espérer pour l'avenir des profits rendant crédible une politique réformiste.
Il n'en reste pas moins que tous les sacrifices que la bourgeoisie française voulait faire payer à sa classe ouvrière restent nécessaires pour qu'elle se maintienne dans la concurrence internationale, notamment pour qu'elle résiste aux tentatives du capital étranger de lui prendre ses marchés. Même s'il ne peut plus se développer, le capital français va chercher à survivre et pour cela, va chercher à accroître son exploitation. Déjà Huvelin déclare qu'«il va falloir modérer les hausses de prix et de salaires ». « L'intérêt national » va de nouveau être le prétexte à défendre l'intérêt du capital.
Il est clair aujourd'hui que le développement industriel français ne pourra pas créer un nombre d'emplois suffisant pour compenser la destruction d'emplois dans le secteur archaïque, improductif et agricole. D'autant plus que les secteurs de pointe dont le développement aurait pu éventuellement permettre cette compensation sont les plus menacés par les mesures américaines.
De plus, la bourgeoisie française doit poursuivre son plan de rationalisation pour se maintenir dans la concurrence internationale.
Enfin, la perte inéluctable de certains marchés extérieurs doit entraîner au moins un ralentissement de la production destructeur d'emplois.
Il faut dès lors s'attendre dans les mois qui viennent à un
développement du chômage assez important. Il serait absurde de fixer un taux. Pour les marxistes, le chiffre n'a de signification que par rapport à la lutte des classes. L'important est que le développement du chômage va avoir lieu dans une période de radicalisation des luttes ouvrières. Pour freiner ces luttes, la bourgeoisie française ne dispose pas de marges de manœuvre suffisantes pour élever les salaires, abaisser l’âge de la retraite ou réduire la durée du travail On voit mal quelle carotte le gouvernement peut dénicher pour illusionner la classe ouvrière. Ce n'est sûrement pas la politique des revenus « nouvelle formule » qui consiste, vieille formule, à ne faire discuter par les organisations syndicales que la répartition de la masse salariale sans que celle-ci puisse être remise en cause!
En résumé, l'évolution des conditions économiques mondiales ne laisse pas d'autre alternative à la bourgeoisie française que :
— faire le dos rond,
attendre que l'orage passe en spéculant sur les changes, ce qui la condamne à la perte importante de marchés, réduisant ses possibilités de profit à venir. Le ralentissement de l'accumulation, la désaccumulation éventuelle, pour spéculer provoquent une récession importante créatrice d'un fond de chômage pour la classe ouvrière. — essayer de défendre ses positions industrielles. Cela implique de sa part un acharnement qu'elle ne manquera pas d'essayer de faire payer à la classe ouvrière. L'accélération de la restructuration industrielle, de la suppression des faux frais du secteur improductif et du gaspillage des forces productives dans l'agriculture ne peut que détruire un grand nombre d'emplois. Alors que dans le même temps l'accumulation, même à un rythme élevé, en créera peu car elle se fera avec des innovations techniques telles que le taux de productivité du travail augmentera considerablement
On a donné les raisons de chaque attitude, on ne peut savoir laquelle la bourgeoisie choisira. Mais il est certain que dans tous les cas cela se traduira par une tendance élevée au chômage pour les travailleurs et par une ferme volonté de la bourgeoisie de ne pas accroitre les salaires.
Une telle tendance n'implique pas une augmentation considérable du chômage effectif. Aujourd'hui de 500.000, le nombre des chômeurs va certainement croître à 600.000 environ d'ici la fin de l’année. Mais ultérieurement, il n'est pas certain qu'il augmente encore. En effet, d'une part, les formes du chômage ne sont pas toutes visibles : rapatriement de travailleurs immigrés, renvoi de travailleuses au foyer, départ précipité de jeunes à l'armée, etc. D'autre part et surtout, la tendance au chômage ne se réalise, sous quelque forme que ce soit, que si la bourgeoisie a les mains libres. Les luttes ouvrières peuvent la contraindre à réduire ses taux de profit pour éviter le chômage et par là même une crise sociale. Enfin, rappelons-le, en ce début de la nouvelle période du capitalisme, la conjoncture est à la récession approfondie, pas encore à la crise. Les
différents Etats bourgeois ont encore des moyens pour intervenir dans l'exacerbation des contradictions et la freiner.
Quoiqu'il en soit, pour imposer leur politique aux travailleurs le verbe des patrons ne suffira pas, il ne leur reste que le bâton! Lors des grèves des Batignolles, Renault, SNCF etc ni le patronat, ni le gouvernement n'ont cédé à la lutte des travailleurs. Ce faisant, ils ont voulu faire la preuve qu'il n'y a pas de salut hors du cadre des contrats. Mais le développement des luttes dures prouve que les travailleurs n'ont pas été convaincus et que pour eux, les contrats ne paient pas, seul le combat paiera. La bourgeoisie française peut être tentée à la rentrée de forcer l'intégration par une politique de répression compensant l'absence de perspectives réformistes. Au nom de l'intérêt national, Marcellin résoudra les problèmes d'Huvelin et consorts...
Dès lors, il est clair que l'analyse de la situation passe du terrain économique à celui de la politique. L'étude des conditions objectives ne fait que préciser dans quel cadre se déroulera la lutte des classes, comment il est modifié par celle-ci qui reste la dernière instance. La bourgeoisie ne choisit jamais seule sa politique :elle tient compte de la volonté des travailleurs manifestée dans leurs luttes. C'est pourquoi la responsabilité des directions des organisation ouvrières est considérable dans les semaines et les mois qui viennent.
C'est pourquoi il est grave que le PCF accrédite une fois de plus la thèse de l'intérêt national :
— selon R.Leroy «les intérêts de notre pays commandent une politique d'indépendance nationale »(France-inter le 17-8)
— pour J.Kahn, le maintien de la parité du franc est « la solution qu'impose l'intérêt national »(Humanité le 19-8)
Que diront les dirigeants staliniens du PCF quand le patronat leur répondra que pour défendre le franc, l'intérêt national etc il a besoin du blocage des salaires, de la hausse des profits et de l'arrêt des luttes ?
Avec à propos les dirigeants staliniens précisent que la défense du franc, c'est la hausse des salaires :
— J.Kahn affirme que «si les salariés acceptaient pour hypothèse absurde de renoncer à leurs droits, l'économie nationale n'en serait pas plus forte, mais encore plus fragile »y(Humanité du 2-9)
C'est pourquoi : «la pression de la classe ouvrière est efficace aussi pour gêner ceux qui veulent sacrifier notre monnaie » (idem)
Les contradictions de nos bureaucrates les amènent à l'absurde ! G. Marchais dans le rôle d'Ubu !
Premièrement le pari de Kahn est aventuriste. Si son argumentation est fausse, il faut déduire que la classe ouvrière doit renoncer à ses droits. Aventuriste, mais à droite! Ce qui arrive toujours quand on justifie (ou subordonne? ) les droits de la classe ouvrière à l'intérêt national.
Deuxièmement, les travailleurs sont transformés en modernes croisés du Franc, de notre franc! Mais la monnaie n'est pas aux travailleurs, Marx l'a
répété à Proudhon! La monnaie n'est qu'une forme du capital et en tant que telle un instrument d'exploitation des travailleurs qui veulent sauver leur pouvoir d'achat. Quant à l'intérêt national, cette vieille fiction réformiste cent fois dénoncée par Marx, elle ne peut illusionner les travailleurs. L'intérêt national est l'intérêt du capital!
Décidément, les staliniens veulent gérer, et pour cela, prouver qu'ils sont meilleurs gestionnaires que les bourgeois. Les universités ne leur suffisant pas, il leur faut la Banque de France. C'est pour gérer qu'en 1945, déjà, Thorez dénonçait la grève comme l'arme des trusts, désarmait les milices ouvrières et faisait reprendre le travail. C'est pour la même raison que ses héritiers ont cassé la grève générale de 1968. Là encore, il fallait sauver le Franc. et les élections!
Car derrière toutes ces vieilleries de l'idéologie bourgeoise la plus vulgaire, ce que veulent les staliniens c’est prouver à la petite bourgeoisie apeurée qu'ils sont capables de gérer l'économie capitaliste et pour ce faire de calmer la classe ouvrière et de repousser aux calendes grecques la Révolution, cette grande mangeuse de francs. Sauvons le franc, voilà ce que cela signifie et de cela les travailleurs n’en ont rien à faire.
La parité monétaire ne concerne pas les travailleurs ni les révolutionnaires. Elle ne les intéresse que dans la mesure où, exprimant les difficultés de la bourgeoisie, elle permet de prévoir l'évolution du rapport des forces, les manœuvres que la bourgeoisie va tenter pour s'en sortir au détriment de la classe ouvrière. Ce qu'on doit dire c’est que le capitalisme n'agonise pas encore, qu'il n’est pas à l’aube d’une grande crise ; mais que les difficultés de la bourgeoisie mondiale s’accroissent sans cesse sans qu'elle voit des portes de sortie, toutes lui étant fermées par le développement des luttes tant en Indochine qu'en Amérique Latine, en Europe, aux Etats-Unis mêmes. Les crabes ne pouvant sortir du panier, se mangent entre eux. Nixon l'a dit «Nous ne sommes pas prêts à abandonner nos efforts et à perdre le leadership économique du monde ».
Les travailleurs n’accepteront pas de faire les frais de cette politique. Ils savent que cette anarchie n'est pas inéluctable. Elle ne l’est que dans le système capitaliste qui les exploite.
La tâche de l'heure n'est pas de discuter des finasseries techniques qui concernent tel ou tel taux de change, mais les intérêts des travailleurs. Il s'agit d'organiser la défense des intérêts des travailleurs et la riposte à toute offensive de la bourgeoisie et de son état.
Deux problèmes sont primordiaux :le pouvoir d'achat et l'emploi. Il est indispensable d'interdire aux capitalistes de les remettre en cause au nom d'un intérêt national qui n'est que l'intérêt du capital. À ceux qui comme Huvelin, justifient ces mesures par «la sauvegarde de l'emploi et l'amélioration du niveau de vie» il faut exiger l'ouverture des livres de compte et le contrèle des ouvriers sur la production. Les travailleurs sauront toujours répartir le travail entre eux et réduire les profits pour maintenir leur pouvoir d'achat.
Et par delà les luttes économiques nécessaires, vitales pour les travailleurs, il s'agit d'utiliser ces contradictions pour accélérer la déliquescence
capitaliste. Il s'agit à travers ces luttes, d'amener l’ensemble des travailleurs à la perspective socialiste et de leur rallier la petite-bourgeoisie.
Il ne suffit pas d'attendre que les contradictions mürissent toutes seules en espérant voir la révolution tomber de l'arbre comme un fruit blet. L'exacerbation des contradictions économiques en soi ne rapproche pas de la révolution, elle permet de s'en rapprocher. Mais en dernière instance la classe ouvrière devra toujours choisir entre «le Socialisme ou la Barbarie ». C'est ce que la crise du dollar affirme aujourd’hui, même aux plus aveugles.
Fompeyre le 2-9-71
annexe
la chute du dollar
Le numéro de juillet de la revue « Quatrième Internationale » a publié un éditorial daté du 5 juillet 1971, consacré à la crise aggravée de l'impérialisme. Nous y lisons notamment :
Les réactions capitalistes (à la récession qui risque de se généraliser) iront donc dans un autre sens. Elles se concentreront essentiellement sur deux plans : l'effort pour élargir les débouchés internationaux; l'effort pour rétablir le taux de profit aux dépens de la classe ouvrière.
L'élargissement des débouchés internationaux signifie : l'amplification des échanges Est-Ouest, avec l'impérialisme américain entrant également dans la danse (assouplissement des embargos à l'égard de l'U.R.S.S.; reprise des exportations vers la Chine), une pénétration accentuée sur les marchés des pays semi-coloniaux, une nouvelle accentuation de la concurrence inter-impérialiste. Le relèvement du taux de profit aux dépens de la classe ouvrière implique un effort pour limiter ou supprimer la seule liberté substantielle dont disposent les travailleurs en régime capitaliste, la négociation collective des salaires, par l'introduction de formes de « politiques des revenus » que pratiquement toutes les tendances de la bourgeoisie internationale se sont mises à réclamer.
Et encore : Pour consolider le dollar, l'impérialisme américain combinera un protectionnisme accentué, un ralentissement
des sorties effectives de capitaux des Etats-Unis et un nouvel effort de rééquipement de l'industrie américaine...
LA DESINTEGRATION DU SYSTEME MONETAIRE INTERNATIONAL
Depuis trois ans et demi, on assiste à une lente agonie du système monétaire international fondé à Bretton Woods, sous le signe de la suprématie du dollar. Ce système essayait d'échapper au dilemme avec lequel l'économie capitaliste était confronté depuis le début de sa crise historique de déclin, la première guerre mondiale : ou bien fidélité à l'étalon-or, et crises de surproduction de plus en plus catastrophiques. Ou bien abandon de l'étalon-or et repli vers le nationalisme économique, le protectionnisme et les devises inconvertibles, ce qui entraîne des conséquences non moins désastreuses pour le commerce capitaliste international.
La solution consistait à fonder les devises capitalistes à la fois sur l'or et sur le dollar, à conserver des taux de change stables, et à instaurer des règles flexibles tolérant en fait une inflation permanente, surtout lorsque la crise de surproduction menaçait, pour éviter un nouveau 1929.
Aussi longtemps que l'inflation resta modérée, et que le dollar perdait son pouvoir d'achat à un rythme plus lent que les devises des autres puissances impérialistes importantes, le système fonctionna à la satisfaction de tous les impérialistes. Déjà à cette époque, il est vrai, il aboutit à un endettement de plus en plus ruineux pour les pays semi-coloniaux, les grands sacrifiés de Bretton Woods. Mais que les « grands » exploitent les « petits », c'est la chose la plus naturelle qui soit en régime capitaliste.
Aucun impérialiste ne s'est plaint du déficit de la balance des paiements des Etats-Unis au cours des années ‘50, et pour cause ! Sans ce déficit, le système inventé à Bretton Woods n'aurait pas pu fonctionner. L'expansion capitaliste aurait été étouffée par pénurie de dollars et d'or, c'est-à-dire de moyens de paiement internationaux.
Les choses ont commencé à se gâter non pas parcé qu'il y a inflation de dollars : celle-ci existe sans interruption depuis plus de trente ans. Elles ont commencé à se gâter lorsque la perte de pouvoir d'achat du dollar a dépassé celle de quelques autres devises, lorsque les avoirs en dollars du reste du monde ont
crû sans proportion commune avec le stock d'or .des Etats-Unis, en rapide déclin.
À partir de ce moment, il était clair que la dévaluation du dollar interviendrait tôt ou tard. La bourgeoisie internationale — y compris une bonne partie de la grande bourgeoisie américaine, directement par ses sociétés multinationales, ou par personnes interposées — a commencé à se couvrir contre cette éventualité. En langage clair cela s'appelle spéculer sur une dévaluation du dollar. Et dans une économie de marché, lorsque beaucoup de capitalistes se couvrent contre une éventualité, ils la précipitent à coup sûr.
L'inconvertibilité du dollar en or — conséquence de la disproportion entre les avoirs en dollars dans les mains d'étrangers et la couverture-or de Fort Knox qui était tombée à la « réserve stratégique minimum de 10 milliards — ne date pas du 15 août 1971. Elle est un fait depuis la fin du « pool d'or » (fin 1968).
À partir de ce moment, les banques centrales des grandes puissances impérialistes avaient en réalité cessé d'échanger des dollars contre de l'or. Ce qui était un engagement mutuel provisoire, est devenu maintenant une règle définitive, du fait de la décision unilatérale de Nixon.
Le véritable changement décidé le 15 août ne réside donc pas dans cette inconvertibilité du dollar, déjà acquise depuis trois ans. Il réside dans la dévaluation de fait du dollar, non par rapport à l'or mais par rapport aux autres devises du monde impérialiste.
La décision de Nixon de laisser « flotter » le dollar signifie en réalité la dééision de déprécier le dollar par rapport à ces devises. Car une fois le libre jeu de l'offre et de la demande instauré sur le marché des changes, ce résultat est inévitable dans l'état actuel de l'inflation américaine, comparée à celle des principaux concurrents des Etats-Unis.
L'ironie de l'histoire, c'est qu'en tonnant contre les « spéculateurs internationaux », Nixon leur cède sur toute la ligne; c'est exactement à cette dépréciation qu'ils s'étaient préparés. En affirmant qu'il défendra la stabilité du dollar, Nixon fait exactement le contraire : il reconnaît urbi et orbi que le dollar est dévalué. Le double talk reste le propre des politiciens bourgeois américains, comme il est le propre des gangsters de la République étoilée.
Dans beaucoup de milieux capitalistes européens — à commencer par les milieux gaullistes français — on flétrit la dévaluation du dollar comme un mauvais coup contre le commerce de l'Europe et du Japon. Il est certain que le but immédiat de Nixon est de nature protectionniste : favoriser les exportations américaines ; rendre plus difficiles les importations aux Etats-Unis.
Mais ces mêmes milieux oublient qu'en régime capitaliste, la monnaie n'est pas seulement moyen de change mais encore moyen de paiement. Les dollars ne servent pas seulement au commerce mondial; ils servent aussi à l'exportation des capitaux. Ce que le capitalisme américain gagne sur le compte « marchandises », il le perd sur le compte « capitaux ». Dorénavant, il lui faudra plus de dollars pour acheter une usine en Europe. Et un capitaliste allemand ou japonais. pourra acheter une usine aux Etats-Unis avec moins de DM et moins de yen.
Voilà pourquoi l'impérialisme a si longtemps résisté contre la tentation de dévaluer. Les gaullistes qui avaient si longtemps tonné contre les Yankees qui achetaient «nos» Usines manquent décidément de suite dans les idées. Les griefs d'hier sont oubliés et échangés contre des griefs nouveaux. Aujourd'hui, il s'agit avant tout de protéger « nos » marchés étrangers, et de vendre « nos » marchandises. Sinon, le chômage augmentera en France, avec la menace d'un nouveau mai ‘68 à la clé...
La différence de réaction des diverses puissances impérialistes est fonction de leurs intérêts particuliers et de leur force respective. Les capitalistes ouest-allemands, les plus forts, ne craignent pas une nouvelle légère réévaluation du deutsche mark (résultat inévitable des cours de change flottants). Les Britanniques, les plus faibles, cherchent à profiter de la confusion pour effectuer en douce une nouvelle dévaluation de la livre. Les Italiens, les plus menacés socialement, veulent surtout éviter un changement du cours de la lire.
Quant aux capitalistes français, qui avaient bénéficié des effets de la dévaluation du franc au moment du boom ouest-allemand, ils voudraient conserver ieur pudding tout en le dégustant en fin de repas. Leur « double :marché de change » signifie que les exportations françaises profiteraient d'un cours plus bas du franc, tandis que les mouvements de capitaux français profiteraient d'un cours plus bas du dollar.
Ce système, possible dans un petit pays pendant un court laps de temps, deviendra vite impraticable dans une puissance impérialiste plus importante. I] donne lieu à une multitude de spéculations, d'agiotages, de trafics et d'escroqueries purs et simples (mais c'est peut-être la raison pour laquelle la nouvelle Société du Dix Décembre, qui a déjà l'affaire des Halles et la Garantie Foncière à son palmarès, s'y est plongée avec délices ; messieurs les voleurs ont les dents longues, surtout lorsqu'ils participent au pouvoir 1). Qui obligera un exportateur de rapatrier ses DM dans un compte « marchandises », quand il. peut en obtenir une somme supérieure de francs par un compte « capitaux » ? Qui contrôlera les opérations d'importations fictives, destinées à obtenir des DM à bon compte qu'on revendra plus cher sur le « marché libre » ?
Le fait qu'après vingt années d'expansion du commerce capitaliste international — qui, faut-il le rappeler, a conduit celui-ci seulement en 1965 à l'équivalent des exportations par tête d'habitant de l'année 1913 — celuici soit de nouveau en pleine anarchie, insécurité et désordre, en dit long sur la crise historique insolvable qui secoue ce système qui se survit par la faute des directions ouvrières traditionnelles en Occident !
DERRIERE L'ECRAN MONETAIRE
Marx se plaisait à répéter que les phénomènes monétaires n'étaient que le reflet de la vie économique, et que ceux qui voulaient expliquer les crises essentielle: ment par ces phénomènes, prenaient l'apparence © la réalité. Cette constatation reste plus valable que jamais.
Si le dollar se déprécie, si le système monétaire international échafaudé à Bretton Woods s'effondre, ce n'est pas avant tout parce qu'il y a des spéculateurs méchants, des créditeurs trop imprudents ou des banquiers trop prudents (surtout chez le voisin 1). Ce n'est Pas parce que la monnaie est « mal gérée » ou parce qu'on n'a pas suivi le professeur Rueff, et qu'on n'est pas revenu à la philosophie exaltante des paysans fran- Sais, et qu'on n'a pas enfoui la richesse dans des bas de laine ou des machines à laver, sous forme de louis d'or. C'est parce que le système économique est malace dans son ensemble.
dures et plus longues. Elles impliquent surtout un nouveau rétrécissement du marché intérieur américain (les réductions de dépenses publiques et le renchérissement des produits importés agissent dans le même sens de réduire le pouvoir d'achat global en pleine récession). Comment éponger dans ces conditions le chômage ? D'ailleurs, le patronat ne désire-t-il pas au fond conserver ce chômage pour peser sur les salaires ? Mais comment dans ces conditions assurer une véritable relance de l'économie (et subsidiairement : assurer la réélection de M. Nixon l'an prochain) ?
Les capitalistes européens ne sont pas logés à meilleure enseigne. Ils accusent le protectionnisme américain. Ils se font les avocats du libre échange. Mais dès la moindre secousse économique, proclament, eux aussi, l'égoïsme sacré. Ils défendent leurs débouchés extérieurs par des dévaluations en chaîne (francs français, livre sterling) ou par des mesures de stabilisation (deutsche mark) qui finissent par provoquer le chômage soit chez eux, soit chez le voisin.
Maintenant que Wall Street a abattu quelques-uns de ses atouts, le chacun pour soi a été la réaction à tel point prédominante qu'au sein du Marché Commun, aucune défense collective de la bourgeoisie européenne contre le protectionnisme américain n'a pu être esquissée. Le Grand Capital finira bien par obliger les politiciens à agir dans le sens d'une « solidarité » européenne plus intime, de peur que l'Oncle Sam n'exporte ses chômeurs vers le vieux continent. Mais comment partager les risques, les pertes et les profits de cette solidarité ? Voilà l'objet des marchandages en cours.
Dans ces conditions, il est exclu que l'inflation s'arrête. Une récession qui menace de se généraliser, le chômage qui s'étend, une capacité excédentaire qui frappe une demi-douzaine d'industries clés ne se combineraient avec un arrêt de l'inflation qu'au prix d'un nouveau 1929, prix qu'aucune puissance impérialisre n'est prête à payer. Mais l'inflation persistante jointe à la concurrence internationale exacerbée, cela signifie une dégradation du système monétaire international qu'on ne pourra plus arrêter. Cela signifie l'impossibilité d'un accord inter-impérialiste pour une nouvelle monnaie de réserve internationale suffisante, et donc un risque certain de ralentissement de la croissance du com-
merce international, donc renversement accentué de la tendance expansionniste 1945-1965.
Avec l'ébranlement du dollar, ce n'est ni seulement Un symbole ni seulement un système monétaire qui se trouvent dévalués. C'est l'ensemble du système capitaliste international qui sort d’un long cycle d'expansion, pour entrer dans un long cÿcle à croissance beaucoup plus lente, à crises beaucoup plus multiples.
En fait, depuis la récession allemande de 1966-67, l'économie capitaliste internationale n'a plus vécu une seule année de prospérité universelle. Il n'y a pas. eu une seule année sans récession ou crise monétaire quelque part. Le carrousel ne fait que commencer. Les longs cycles durent en moyenne de vingt à vingt-cinq ans.
Si les travailleurs le veulent, s'ils se donnent une nouvelle direction révolutionnaire à la hauteur de cette tâche historique, ce cycle peut déboucher sur la victoire du socialisme en Occident. Si, par manque de direction adéquate, leurs luttes s’achèvent dans des défaites, alors le capitalisme cherchera à résoudre sa crise structurelle sur leurs os et dans le sang, comme il l’a fait au cours des années ‘30 et ‘40. La crise qui a commencé c'est donc une promesse et un avertissement.
24 août 1971. Ernest MANDEL