Sommaire (d'après RaDAR)
- Introduction (3 décembre 1970)
- Où va le parti ? (novembre 1966-mars 1967)
- Où était le parti ? (21 mai 1968)
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sommaire -
INTRODUCTION (3 décembre 1970)
OU VA LE PARTI ? (novembre 1966 — mars 1967)
OU ETAIT LE PARTI? (21 mai 1968)
Introduction
« Où va le Parti? » a été écrit de novembre 1966 à mars 1967 Par un groupe de militants oppositionnels à l'intérieur du PCF animé par des membres de la IVème Internationale. Aujourd'hui, la majorité de ces camarades se trouvent à la Ligue Communiste. Nous montrions alors que la ligne et la pratique politique de la direction du Parti ne permettraient jamais de conduire la classe ouvrière à la victoire. La transformation graduelle de la société telle que l’envisage la direction du PCF a sa Propre logique : avant le socialisme, il y a « la démocratie véritable » ; avant la démocratie véritable, « le programme commun » : avant le programme commun «une plate-forme commune des partis de gauche » … Faute. de mieux, on racontera que c'est encore progresser (un peu) vers le socialisme que de soutenir, sans condition, Mitterand, candidat bourgeois aux élections présidentielles.
A l'époque, cette critique fondamentale de l'orientation du Parti pouvait paraître abstraite, même dogmatique : n'allait-elle Pas à l'encontre des progrès sensibles des diverses « forces de gauche » aux diverses électicns, de l'accord du 10 janvier entre la CGT et la CFDT, de la remontée des luttes ouvrières au cours. de la dernière bériode ? °
Depuis, la « ligne du Parti » a reçu dans les faits une gifle-plus puissante que toutes les démonstrations théoriques : l'épreuve de mai 68. Encouragée par l'exemple des luttes étudiantes, la classe ouvrière s'est dressée dans une mobilisation d'une importance jamais vue dans un pays capitaliste développé. À cette mobilisation qu'il n'avait ni prévue, ni préparée, le Parti s'est trouvé incapable d'apporter des perspectives politiques. « Le mouvement de masses d'une ampleur inégalée » qui devait amener « les forces de gauche » à s'allier sur un Programme commun et à aller plus avant sur la voie du socialisme à littéralement effrayé la direction du Parti. Seulement le 29 mai, elle a osé avancer — pendant 24 heures - le mot d'ordre de « gouvernement populaire » (? ]. De Gaulle a dit non et a Proposé, à la place, des élections. Ouf! le Bureau Politique avait enfin une perspective à offrir aux travailleurs : la bataille électorale. On sait que ce terrain de bataille, choisi par le Général, a été gagné par lui
Jusqu'à présent, la direction du Parti s'est dispensée d'analyser un tant soit peu sérieusement ce qui a été, répétons-le une des plus formidables mobilisations ouvrières de tous les temps en Europe occidentale. Son B.P. attend sans doute que les faits s'estompent davantage dans les mémoires pour réécrire l'Histoire plus sereinement. Le « Manifeste du Parti Communiste Français » et les thèses du dernier congrès se limitent à réaffirmer la justesse de la ligne, avant, pendant et après mai 68 ; le mouvement de mai servant essentiellement à montrer le rôle primordial de la “elässé ouvrière, donc de son Parti, le P.C.F. en lequel il faut avoir plus de confiance pour diriger la lutté qui, d'étape en étape, mènera au socialisme, dans la nécessaire unité des « forces de gauche ».
élections... notre plus doux espoir
Sans reprendre ici, au jour le jour, l'attitude de la direction du Parti en mai et juin 1968, nous pouvons redécouvrir aisément à la lecture de l’'Huma quelle était l'issue souhaitée au raz de marée des grèves. En résumé, elle était la suivante : satisfaction des revendications immédiates des travailleurs et qu'avec ou sans programme commun aient enrin lieu des élections.
Etienne Fajon envisage dès le 20 mai les conditions « pour préparer le succès commun des partis de gauche, s'il y a des élections ». Hélas,De Gaulle n'annonce pas des élections mais un réferendum. Le BP (communiqué dans l'Huma du 27 mai) s'empresse d'appeler à répondre « non », laissant à Mendès le privilège facile de prévoir que la grève générale balaierait ce projet de référendum et d'appeler à le combattre au lieu d'y répondre. Le même communiqué du BP rappelle le « plein sens » que pourrait avoir un « mot d'ordre de dissolution de l’Assemblée Nationale et de nouvelles élections ». Si bien que, quand De Gaulle annonce le 30 mai la dissolution de l'Assemblée Nationale et la tenue d'élections législatives le tout assorti de chantage au maintien de l'ordre, le BP (Huma du 31 mai) y voit un recul du pouvoir, contraint de donner, comme le Parti le réclamait, la parole au peuple ! Et René Andrieu ajoute (avec quelle clairvoyance ! } qu'il faudra que le Parti fasse tout Pour que ces élections aient lieu car « on remarquera que De Gaulle a beaucoup attendu pour rrendre cette décision et surtout que, ayant été contraint de la prendre, il semble visiblement souhaiter qu'elle ne soit pas suivie d'effet ».
Le bureau confédéral de la CGT emboñte le pas et Georges Séguy (Huma du 1er Juin} précise : « Afin de lever toute équivoque quant aux objectifs qu'elle poursuit, la CGT déclare qu'elle n'entend gêner en rien le déroulement de la consultation électorale. C'est l'intérêt des travailleurs de pouvoir exprimer dans le cadre des élections leur volonté de changement ». Dans le même temps, nous apprenons que deux des revendications essentielles sont reportées à plus tard: l'abrogation des ordonnances sur la Sécurité Sociale est abandonnée puisqu'il n°y a plus d'Assemblée Nationale pour la voter; l'échelle mobile des salaires est à remettre sur le tapis … plus tard. Ces deux revendications unificatrices du mouvement de grève étant abandonnées, il faut faire avancer rapidement les négociations secteur par secteur afin que la grève commence à se terminer, que l'ordre soit maintenu pour éviter l'intervention de la police et de l’armée et que les élections tant redoutées du pouvoir aient lieu.
Le résultat ne se fait pas attendre. Le 3 juin l'Huma titre : « Premiers résultats importants dans un certain nombre de secteurs ». Le 4 : « gouvernement et patronat prolongent la grève ». Le 6: « Reprise victorieuse du travail dans l'unité ». Le 7: « forts de leur victoire, des millions de travailleurs ont repris le travail ». Les militants fidèles orchestrent sur tous les tons dans les entreprises la campagne sur la « victoire totale », alors que les votes sur la reprise du travail montrent qu’un grand nombre de travailleurs ne veut pas comprendre l'importance de cette « victoire ». Le 8 Juin, Waldeck Rochet « appelle tous les travailleurs manuels et intellectuels, tous les démocrates, à s'unir pour assurer lors des prochaines élections la défaite du gaullisme et la victoire de la démocratie ». Dans certaines sections, on explique même, signe des temps, qu'il faut gagner l‘électorat gauchiste ! (une voix est une voix ! }
La suite de l'histoire est connue. Toujours d'après les titres de l‘’Huma, le premier tour des élections, « après le chantage à la peur favorisé par les éléments gauchistes » marque « une nette poussée à droite » et le second tour sera « dans la ligne du premier » avec une « poussée à droite accentuée ». Le Parti aura donc revendiqué, accepté, et favorisé autant qu'il le pouvait la tenue d'élections qui consacrent le renforcement électoral du gaullisme. Le Comité Central, réuni les 8 et 9 juillet à Nanterre, a la pénible tâche de devoir s‘expliquer.
Waldeck Rochet résume ainsi la situation : « En dépit du mouvement revendicatif extraordinaire des travailleurs manuels et intellectuels, les élections ont été caractérisées par une violente poussée à droite ».
Quels sont les éléments essentiels de l'analyse que fait Waldeck Rochet ?
@ es grévistes ont obtenu satisfaction : les avantages conquis sont très importants
@ !es dirigeants de la FGDS n'étaient pas acquis à l’idée d'un véritable programme commun.
@ /e pouvoir n'était pas vacant et « De Gaulle a réaffirmé qu'il était résolu à se maintenir par tous les moyens, c'est-à-dire y compris en faisant appel à l'armée de Massu »
@1e choix était entre : insurrection et écrasement sanglant grève revendicative et tenue d'élections. Le Parti n'est pas tombé dans le piège !
@ /es gauchistes ont fait le jeu du pouvoir gaulliste : « ils auraient voulu que nous bousculions la classe ouvrière, comme si l'on pouvait passer au socialisme en bousculant la force essentielle de toute transformation socialiste ! »
@ /e calcul gaulliste de chantage à la peur n'était pas faux (1)
@ trois tâches s'imposent :
défense des acquis de mai défense des libertés démocratiques action pour un programme commun
Et voilà ! Pour nos dirigeants, la ligne était juste, comme toujours, maïs la situation, elle,ne se prêtait pas aux changements politiques, l'échec des élections en est la meilleure preuve !
Quittons un moment cet univers démoniaque où Provocateurs, troublions, gauchistes, bourgeois et gouvernants sèment la peur, font le jeu les uns des autres et tendent tous des pièges au Parti. ”
L'échec électoral signifie qu'entre-autres une part importante des grévistes de mai a voté De Gaulle, c'est-à-dire « l'ordre », et l’ordre ancien, faute de perspective d'un ordre nouveau. La grève générale n'est pas un but, la mobilisation des masses ne peut se maintenir sans être stimulée par des objectifs précis. La seule perspective offerte par le Parti était la satisfaction des revendications ‘ immédiates et des élections : reprendre le travail et aller voter en choisissant, dans le cadre du gaullisme, parmi l'éventail politique habituel (communistes, FGDS, UDR, Rép.ind...). Il ne fallait plus tenir compte des « dix ans, ça suffit! » des grandes manifestations des jours précédents …
Dans la grève générale, la classe ouvrière, faisant preuve de sa puissance, a bénéficié de la sympathie et de l'appui d'une large part des couches moyennes, numériquement importantes. Dès que les directions ouvrières ont faibli face au pouvoir, dès que les reprises, secteur par secteur ont démantelé le front gréviste, isolant les secteurs avancés et empêchant l'élévation de conscience des secteurs les plus faibles, le régime avait gagné la partie. Les couches moyennes se sont à nouveau tournées vers l'a ordre », incarné ‘par De Gaulle. En annonçant des élections, De Gaulle faisait désagréger le mouvement de grève par les « dirigeants » eux-mêmes et rétablissait ainsi le rapport de force en sa faveur, les élections venant ensuite entériner la victoire du Pouvoir. Là, la direction du Parti est tombée en plein dans le piège. Croyait-elle naïvemerit que les élections redonneraient à la classé ouvrière la force que la fin de la grève générale faisait perdre ?
On touche là le fond du « crétinisme parlementaire ». Jamais des élections ne modifient fondamentalement un rapport de force entre classes; tout au plus en donnent-elles une image déformée. Les élections en régime capitaliste ne font que légaliser un pouvoir de fait. En 58, De Gaulle n’a pas posé sa candidature aux élections dans le cadre de la IVème république et attendu qu'un succès lui permette de proclamer la Vème. Il s'est emparé du pouvoir en s'appuyant sur les généraux d'Algérie et, une fois au pouvoir, il a « donné la parole au peuple ». Si des élections semblent devoir entériner un rapport de force défavorable à la bourgeoisie, celle-ci met toutes ses forces en action soit pour empêcher la tenue de ces élections soit
area À : (1) I est effectif que quand la bourgeoisie n'aura plus peur de la révolution, alors tout sera beaucoup plus facile ! -
pour, après rétablir le rapport de force en sa faveur. Ceci explique en grande partie le coup d'Etat en Grèce. (2)
La direction du Parti a reconnu (CC de juillet 68) que « le calcul gaulliste … n'était pas faux ». En déduit-elle qu'elle s'est trompée ? NON! Tout d'abord parce que le Parti a toujours une ligne juste, mais surtout parce que le choix était (Cf. CC de juillet 68) entre élection ou insurrection sanglante. Quand elle parle de passage pacifique, de
voies françaises au socialisme, la direction du Parti ignore le rôle répressif de l’appareil d'Etat. Mais, dès qu'il s'agit de justifier la capitulation devant la bourgeoisie en affirmant que l‘« insurrection » aurait conduit tout droit à l'écrasement sanglant de la classe ouvrière, ces forces de répression sortent de l'oubli. Donc il était juste d'aller aux élections … Tout ou rien, insurrection armée immédiate ou élections, tel est le dilemme de nos dirigeants, ou plutôt celui dans lequel ils essaient d‘enfermer les masses et les militants.
La petite scène suivante se déroule dans une entreprise de la banlieue parisienne : Le responsable CGT (membre du PC) « Camarades, les gauchistes affirment que « tout est possible », que le Pouvoir est à prendre tout de suite, qu'il suffit pour cela d‘armer les ouvriers. Camarades, êtes-vous prêts à prendre les armes tout de suite et à aller affronter l'armée ? ».
L'assemblée : (bruits divers, avec dominante de rires des militants locaux du PC) Le responsable CGT :
« Alors, camarades, jugez du sérieux des gauchistes et autres Barjonet qui prétendent que ceux en qui vous avez mis votre confiance, dans vos organisations, vous empêchent de prendre le pouvoir et que le but de votre grève n'est pas la satisfaction de vos revendications ! ».
L'assemblée : (rires bruyants ou hésitants, quelques sifflets puis, car le responsable ne manque pas de talent, rires nets).
Succès facile, peu de frais de mise en scène, pas de contradicteur possible à signaler sur le plan local, on y a veillé !
Le problème n'était pas de choisir entre l'aventure ultra-gauchiste et les élections comme le Parti veut le faire croire,
Nous essayerons de montrer en quoi, précisément, grêve générale strictement économique ou grêve générale politique et insurrectionnelle était et est, dans tous les cas un piège.
de la grève au dilemne
« Les travailleurs dans leur masse étaient entres dans la lutte avant tout pour de neilleures conditions de vie et de travail, et non pour imposer un pouvoir politique var la force insurrectionnelle » (W, Rochet, rapport au CC de juillet 68).
Le 21 mai pourtant, le BP avait une opinion sensiblement différente « Les grandes masses populaires, dont l'action est décisive, se sont engagées ni dans une entreprise
de replôtrage du pouvoir personnel, ni dans une grève insurrectionnelle, mais dans un vaste mouvement tendant à l'élimination du gouvernement et du régime gaulliste, et à l‘avènement, avec toutes les forces de gauche, d'un véritable régime républicain ouvrant la voie au socialisme ».
Se débarrasser du régime gaulliste n'était donc pas considéré à l'époque comme une utopie ou un rêve gauchiste. [| a même été question le 21 mai de créer des «comités d'action pour un gouvernement populaire et d'union démocratique ». Peut-être est-ce l'échec, le lendemain, de la motion de censure déposée à l'assemblée nationale qui a découragé les masses et les a fait renoncer à se précipiter par milliers dans ces « comités » à but si louable ! Pendant que le BP suivait une ligne « visant à remplacer le pouvoir gaulliste par un gouvernement démocratique issu, non de lä
(2) Ceci est vrai, ycompris pour le Chili. En ce qui concerne l'avenir du président Allende, npus avons l'audace de faire comme prévision l'alternative suivante : — | n’appliquera pas son programme — Il: sera balayé par un coup d'Etat réactionnaire, dès que là mobilisation et l'enthousiasme populaire aura baissé.
Nous n'excluons évidemment aucune variante qui serait une combinaison des deux hypothèses précédentes.
subversion, mais de la volonté populaire clairement et démocratiquement affirmée » (R. Andrieu « Les communistes et la Révolution »} : nos « alliés de gauche » s’affairaient dans les cercles politiques de la bourgeoisie. L'opération Mitterand-Mendès se dessinait : la bourgeoisie cherchait une issue politique à la crise. La neutralité, sinon l'hostilité envers le régime était en mai la règle pour la presse bourgeoise. Même le Figaro abandonnait De Gaulle pour Pompidou ! Nos « alliés » étant plus préoccupés de se faire une place dans une combinaison gouvernementale de rechange que de discuter programme commun. De nombreux militants se posaient la question : pourquoi le Parti n'avance-t-il pas son propre programme, puisque le programme commun n'avance pas ? C'est alors qu'est apparu une évidence : le Parti n'avait pas de programme propre, à moins d'appeler « programme » sa volonté de s'en remettre au bon vouloir de politiciens « de gauche ». Mais que pouvait donc faire le Parti alors que, comme le remarque R. Andrieu dans son ouvrage, « les millions de travailleurs en grève étaient loin d'être tous acquis à l’idée d’une révolution » ?
Il n'y a là rien de surprenant et ce d'autant plus que le Parti a éduqué durant des années les plus conscients dans la perspective d'une conquête pacifique et parlementaire du pouvoir ! Le problème n'était-il pas justement de se saisir de la situation créée par la grève générale pour gagner les grévistes à l'idée d’une révolution ? Mais bien sûr, la direction du Parti joue avec des mots qu’elle vide de tout contenu. La révolution n'est plus un phénomène social historique mais quelque chose qui se décide un beau matin derrière un bureau ; l'insurrection n'est plus la phase finale d'un processus révolutionnaire ôtant tout pouvoir à la bourgeoisie, mais une sorte de « putsch » décidé par quelques-uns prêts à toutes aventures. Le Parti n'a pas de stratégie de conquête du pouvoir par la classe ouvrière, sa stratégie est celle de la pénétration progressive des instruments du pouvoir bourgeois par des représentants de la classe ouvrière et par des politiciens bourgeois soi-disant alliés à la classe ouvrière. Et cette stratégie qu'un « mouvement de masse d’une ampleur inégalée » devait rendre applicable a lamentablement échoué car … la bourgeoisie a effrayé la masse avec les provocations gauchistes ! C'est mince comme justification de l'échec d'une ligne politique : Et la logique infernale : mouvement des masses, provocations, chantage à la guerre civile, peur qui s'empare des masses, échec aux élections, ne semble pas empêcher les dirigeants du Parti de se cramponner à leur « ligne ».
En Mai une grande partie de la classe souhaitait s'attaquer aux fondements même du régime, mais « spontanément » elle n'avait aucune idée de ce qu'il fallait faire pour abattre ce régime. Occupations d'usines et manifestations montraient que le cadre habituel des luttes quotidiennes pour des revendications économiques était largement débordé. Le rôle du Parti aurait dû être d'éduquer les masses au travers de l'expérience brûlante de ces journées de lutte, de les rendre de plus en plus conscientes de leur propre force, d'organiser le pouvoir qu'elles détenaient de fait dans les usines et dans la rue. Mais dès que le cadre habituel des luttes quotidiennes est débordé, les dirigeahts du Parti sont dépassés.
En période « normale » les grèves, dans un secteur d'activité donné, sont des grèves revendicatives, c'est-à-dire un moyen de pression des travailleurs sur le marché de la force de travail. L'Etat n'apparait pas alors aux travailleurs dans sa véritable nature de classe. Il apparait sous un aspect gestionnaire et administratif en quelque sorte comme régulateur des rapports entre classes antagonistes ; les syndicats des travailleurs négocient avec le patronat et l'Etat « arbitre ».
Mais lorsque la grève se généralise à tous les secteurs d'activité, c'est tout le fonctionnement ‘« normal » de la société qui est en cause, implicitement l'existence même d'un marché du travail est remise en cause, et par là la société capitaliste. On voit alors l'Etat mobiliser toutes ses forces pour la protection du système ; laissant tomber son masque d'arbitre, il apparait à des millions de travailleurs comme la superorganisation du patronat face à laquelle la classe ouvrière doit s'organiser pour accomplir les multiples tâches que la situation impose : protéger l'usine occupée contre les tentatives d'intervention policière, organiser les services de sécurité, la répartition des secours aux familles de grévistes, la communication avec les grévistes des autres entreprises, la discussion sur l'évolution de la situation etc … Les formes d'organisation qui en temps « normal» suffisent à organiser la lutte, en ne regroupant qu'une minorité de travailleurs, ne peuvent convenir pour organiser des millions de travailleurs confrontés à des tâches nouvelles. Il ne s'agit pas là d’un
-simple changement numérique, mais d'un changement qualitatif de la nature de la* lutte menée. « Le réel problème est de trouver les formes de la démocratie prolétarienne, comités de base, d'usine, conseils ouvriers, formes par lesquelles les masses s'exprimeront, prendront et appliqueront elles-mêmes leurs propres
décisions » (Où va le Parti? }
En Mai les dirigeants du Parti ont tout fait pour empêcher la formation de tels comités, en les dénonçant souvent comme des machines de guerre contre le Parti et les syndicats, ou, dans le cas où ils cherchaient une explication plus subtile, en jouant sur « responsabilité des travailleurs » et « responsabilité des syndicats » selon la commodité du moment. Ainsi, dans le numéro de l'organe officiel de la CGT « LE PEUPLE » consacré à la grève générale de mai 68 (p.32-33), on trouve à quelques lignes d'intervalle deux explications pour le moins discordantes :
— à la question pourquoi n‘appelez-vous pas à la grève générale, G. Séguy répond : « … elle se prépare sous la responsabilité des travailleurs eux-mêmes, sans qu'il soit nécessaire que les directions des centrales nationales en prennent la décision. Nous préférons de beaucoup qu'elle reste sous le contrôle démocratique des travailleurs et que chacun ait à déterminer la responsabilité qui lui incombe dans une situation aussi importante ».
— à la question pourquoi n’appelez-vous pas à la fédération des comités de grève existants et à la création d'un comité national de grève, (3) Séguy répond : « …. les confédérations peuvent prendre elles-mêmes en charge les tâches qui leur incombent. Elles existent, elles sont structurées, elles ont leurs responsables ; et pour ce qui nous concerne, à la CGT, nous souhaitons tout simplement que, sur la base d’un tel mouvement, l'ensemble des organisations syndicales ouvrières, du bas jusqu'en haut, réalisent le front syndical commun que nous n'avons jamais cessé de préconiser ».
Donc la responsabilité de la grève générale incombe aux travailleurs dans leur ensemble, mais la responsabilité de l'organisation pratique doit être réservée aux responsables syndicaux ! Îl est évident que les bureaucrates ne peuvent pas comprendre que la classe ouvrière organisée dans sa masse peut ne pas être la classe ouvrière organisée dans les structures traditionnalles dont ils ont le contrôle. Pour eux, sortir du bureaucratisme signifie sombrer dans le spontanéisme et l'aventure.
Un véritable Parti révolutionnaire n'a rien à perdre mais au contraire tout à gagner dans l’existence de véritables comités de grève regroupant tous les travailleurs en lutte auparavant syndiqués ou non, dans le but de déterminer les modalités de poursuite de la lutte. En effet, il appartient alors aux militants déjà organisés, déjà expérimentés dans les luttes, militants qui sont a priori la partie la plus consciente de la classe ouvrière, d'y apporter leur acquis pratique et théorique, d'y défendre leurs mots d'ordre afin d'y faire prévaloir leur stratégie, non par le contrôle bureaucratique de l'organisation, mais par la lutte et la discussion de chaque instant. Alors, si effectivement ces militants sont armés d'une stratégie de conquête du pouvoir et sont capables d'avancer au moment approprié une suite enchainée d'objectifs de lutte et de moyens d'atteindre ces objectifs, alors la prise du pouvoir n'est plus le rêve de quelques uns mais la condition, apparaissant nécessaire à un grand nombre de_ travailleurs, de garantie des conquêtes successives de la classe ouvrière ; alors conquêtes d'avantages matériels immédiats et conquêtes politiques apparaissent indissolublement liées; alors la « révolution » perd aux yeux des masses l'aspect d’‘aventure putschiste pour devenir la prise en main par la classe ouvrière elle-même de son sort et de l'organisation de la société. L'alternative : lutte strictement économique ou bien lutte politique n'existe plus, le « piège » est démonté ….
(3) Les «comités de grève » dont il est question ici ne sont guère pourtant que des agglomérations des dirigeants syndicaux locaux éventuellement secondés pour quelques tâches par quelques militants de « base ».
pouvait-on faire la révolution en mai 68 ?
Répétons-le, nous ne sommes pas des putschistes, et comme nous sommes convaincus que la révolution socialiste implique l'affrontement avec la bourgeoisie, et non seulement avec la bourgeoisie nationale, nous sommes convaincus qu'une bataille aussi formidable que celle-ci ne peut être livrée qu'avec la participation consciente de l‘écrasante majorité de la classe ouvrière (entraînant alors ses alliés des classes moyennes). Peut-on sérieusement affirmer qu'en mai 68, il y avait, à la suite de la grève générale, un tel degré de conscience ? Là n'est pas exactement le problème : à moins d'être un spontanéiste impénitent il est fou de s’imaginer qu'un tel degré de conscience puisse être naturellement atteint, sans l'action du Parti révolutionnaire.
Qu'a fait la direction du PC : elle a spéculé consciemment sur cette immaturité politique « naturelle » des masses (Lénine disait que l'idéologie spontanée des masses était le trade-unionisme), contre les secteurs les plus en pointe. Ni par sa propagande, ni par son programme (? }, elle n’a depuis des années tenté d'éduquer les masses pour une lutte anti-capitaliste. Elle a délibérément joué les secteurs les plus retardés contre les plus révolutionnaires. De ce point de vue nous n'avons pas la naïveté de croire que l'échec de mai 68 soit mécaniquement lié à la volonté traître de la direction du PC, indépendamment des possibilités objectives qu'avait cette direction pour trahir.
Il fallait faire en mai 68 « l'analyse concrète de la situation concrète ». Partir de ce que les larges masses ouvrières avaient compris, des exigences qui étaient les leurs et voir comment on pouvait faire progresser le mouvement. I! fallait pour cela disposer d'un ensemble de revendications unissant la classe et la mobilisant dans une logique qui n'était plus celle du système capitaliste. [| ne s'agissait pas de proposer tout ou rien, mais de faire comprendre à l'immense majorité de la classe ouvrière, par expérience concrète (et pas seulement par la propagande) que le pouvoir d'Etat restait l’objectif essentiel de sa lutte. Soyons plus précis au niveau politique : Nous ne faisons aucun gauchisme en affirmant qu'il était possible fin mai 68 de renverser De Gaulle. Ceci aurait peut-être signifié un certain affrontement violent, mais certainement pas le massacre dont parle, horrifiée, la direction du PC : seule une fraction de la bourgeoisie, appuyée par une partie de l’armée de métier et quelques flics (probablement une minorité] était fin mai, décidée à se battre à mort, pour sauver le Bonaparte usé. Mais bien entendu, ceci signifiait de la part du Parti un minimum de préparation politique et organisationnelle, qu'il est criminel d'attendre spontanément. Fin mai 68, De Gaulle ne s'appuyait plus sur la bourgeoisie dans son ensemble, mais sur cette pègre qui devait ses privilèges avant tout à une forme de domination particulière du grand capital : /e gaullisme et qui se battait alors le dos au mur et avec le courage que donne le désespoir. La grande bourgeoisie cherchait une solution de rechange et les ciasses moyennes désemparées étaient dans une large mesure du côté des travailleurs.
Face à cette pègre décidée, mais politiquement isolée, il fallait avoir le courage d'employer la force. I! ne s'agissait pas d'un putsch, mais d’une action révolutionnaire largement comprise des masses. 1! est évidemment impossible d'écrire l'histoire à rebours et de décrire ce qui se serait passé alors. Probablement se serait alors constitué une espèce de gouvernement à façade démocratique essayant de sauver la bourgeoisie. Mais cette fois-ci aurait existé dans le pays un réseau de Comités d'action, encouragés par leur victoire et développant leurs exigences propres. Nous n'aurions pas une « démocratie véritable », mais une dualité de pouvoir, chacun ayant un contenu de classe bien affirmé. Et c'est cette dualité de pouvoir, qui, elle , aurait prépuré les conditions subjectives et objectives de la lutte pour la dictature du prolétariat, c’est-à-dirè pour le socialisme. Parce que, dans ces conditions, la propigande du Parti révolutionnaire entre en résonance avec l'expérience pratique des masses : une société ne peut fonctionner suivant deux logiques, celle du Capital (le
profit} et celle de la classe ouvrière. (4)
Bien entendu, si les travailleurs peuvent s'emparer du pouvoir « dans un seul pays », il est clair que le maintien de leur victoire passe par l‘extension de la révolution aux autres pays. Peut-on imaginer une dictature du prolétariat en France entretenant des rapports de coexistence pacifique avec «ses partenaires européens » ?
Il est clair qu'on aurait là une intervention étrangère et pas seulement économique ! Le PCF croit si peu que ses « voies de passage pacifiques au socialisme » conduiront au socialisme que nulle part il ne mentionne cette possibilité et encore moins ne s’y prépare.
Et c'est parce que nous ne sommes pas des utopistes que nous affirmons qu'il n°y a pas de lutte révolutionnaire réelle sans stratégie internationale.
Nous republions ci-après « Où va le Parti? ». Cette brochure a été écrite avant le coup d'Etat en Grèce, avant Mai 68, et avant l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie : c'est-à-dire, peut-être avant les trois bouleversements politiques les plus importants des dix dernières années. Nous n'avons pas la prétention de dire que nous avions prévus ces événements, mais nous avons ce/le d'affirmer que cette brochure permettait d'armer bien davantage les militants que les tonnes de textes déversés par les P.C..à cette époque mieux, nous pensons qu'elle est encore aujourd'hui, même après tous ces événements, d'une utilité certaine aux militants révolutionnaires. Il est cependant évident — et la lecture attentive de la brochure le prouve — que Mai 68 a révélé le dépassement des conceptions tactiques et organisationnelles qui étaient les nôtres quant à la construction du Parti révolutionnaire : la conclusion de « Où va le Parti » laisse entendre qu'en dehors d'un intervention à l'intérieur du PCF, point de salut ! Ceci est radicalement modif: aujourd'hui où la possibilité existe d'intervenir, en pratique, sur le terrain de la lutte des classes, en dehors des organisations staliniennes. Y compris si on se fixe toujours comme but d'agir sur «ces milliers de militants décisifs de la classe ouvrière, actuellement organisés, directement ou au travers de la C.G.T. par le Parti», c'est maintenant l'intervention autonome possible des organisations révolutionnaires qui sera la plus démonstrative.
La crise du mouvement communiste international officiel a été historiquement alimentée par le développement de la révolution dans les pays sous-développés 15) nul doute que ce même développement de la révolution dans les pays d'Euron occidentale et orientale va l'accélérer. Presque TOUS les PC traversent des cris: qui vont quelquefois jusqu'à la scission (Inde, Israël, Grèce, Espagne, Autriche Italie, Finlande, Suisse … ). Paradoxalement, c'est aujourd'hui que les perspectives révolutionnaires sont les plus grandes que le désarroi des militants communistes est le plus évident. A nous de transformer ce désarroi en prise de conscience et engagement révolutionnaire.
Paris le 3 décembre 1970
(4) Prenons-en simplement un exemple : tout le monde a été frappé par la fuite des capitaux de septembre 68 ; bien que tout soit rentré dans l'ordre, les financiers, eux, continuaient à se méfier. Tout le monde sait aussi que « le contrôle des changes » est bien davantage un bluff gênant les touristes, qu'une mesure efficace : il serait naïf d'espérer que les bourgeois respectent des lois qui les briment, à plus forte raison quand ils en sont les auteurs ! Nul doute que le développement d'une situation “évolutionnaire aurait amené une hémorragie sans précédent, et que seul. un contrôle ouvrier sur le contrôle des changes pouvait être efficace, et ceci, tout le monde
l'aurait compris. Mais peut-on imaginer un système capitaliste fonctionnant sans secret bancaire ?
(5) Ce fut d'abord la révolution yougoslave : qui ne se souvient des ravages qu'a occasionné la lutte contre le titisme ? puis les révolutions chinoise, cubaine et viet-namienne.
où va le parti?
Notre point de départ est la constatation d'un malaise qui se développe depuis quelques années, à divers niveaux, dans notre Parti.
L'unani d'usage aux conférences fédérales (et tout naturellement au Congrès) ne peut dissimuler que des camarades se posent des questions, contestent tel ou tel point de la ligne, alors que les autres approuvent, moins par conviction que par habitude, manque d'idées ou absence de formation.
Les manifestations les plus visibles de ce malaise sont l'absentéisme aux réunions de cellule(1), le fait que de nombreux camarades ouvriers substituent au travail politique l’activité syndicale, et enfin l'incapacité du Parti à retenir les jeunes (2).
Pourtant il est vrai que, dans de nombreuses cellules - surtout à + ...: - on peut pratiquement dire « ce qu'on veut ». Mais cette liberté est formelle tant qu'elle ne permet pas concrètement de proposer d'autres analyses et d'autres mots d'ordre. Dans ces conditions, on a beau jeu de taxer d'« irresponsable » toute critique sérieuse ; l'argument « que proposes-tu à la place ? » est bien connu des camarades qui hésitaient, ou ne voulaient pas appeler à voter Mitterand. On leur demande, en quelque sorte, de présenter dans la minute qui suit la ligne cohérente et complète d'un Bureau Politique de rechange. Deux cas peuvent se présenter alor:
— Le camarade a une ligne globale (ou pense l'avoir) ; dans ce cas il ne sera pas, en général, toléré très longtemps dans le Parti.
— Ou il ne l'a pas; alors c'est une discussion de « café du commerce » : le camarade est un « criticailleur » qui ne fait pas de propositions « concrètes ».
(1) Est-il normal que, dans un Parti d'avant-garde, la moitié ou les trois quarts des camarades soient absents aux réunions ? (2) Combien de jeunes ne font que « Passer » 2 ou 3 ans dans le narti ?
Le dirigeant (camarade de la fédération ou autre) chargé de suivre la réunion ne manquera pas de faire comprendre que notre Parti possède une directionæntralisée « responsable ». Et comme aucun camarade ne peut contester cette nécessité, on l'identifiera irresponsable : un camarade isolé s'oppose à tout le parti !
Le manque de démocratie (3) dans le fonctionnement du Parti entraîne donc que toute critique est, en pratique, effectivement irresponsable : un camarade isolé s'oppose à tout le parti ! .
Et pourtant nombreux sont ceux -qui, dans les cellules, se sentent au fond impuissants face à De Gaulle, face à la S.F.1.0. et à la Fédération (« qui ne veulent pas vraiment faire l'Unité ») et de façon encore plus cuisante face à la guerre impérialiste au Viet-Nam ; les évènements restent rebelles à une ligne politique pourtant bien souple (la politique d'union du Parti, la coexistence pacifique..)(4). Aussi leur manque-t-il la conviction et l'élan nécessaire pour faire de la ligne « une force matérielle ».
Ce malaise est reñforcé par-la baisse de prestige, sinon d'autorité, de nos geants : ils ont perdu l'autorité morale que leur conférait, il y a quelques années, l'existence d'un mouvement communiste international unanime dont ils étaient, en quelque sorte, les représentants en France.
Dans le monde s'affrontent maintenant les lignes soviétique, chinoise, italienne, roumaine, polonaise, cubaine, viet-namienne, yougoslave (5)... Profondément internationaliste à ses origines, le mouvement communiste international se décompose de plus en plus en une somme de « communismes nationaux » dont les « justes lignes » ne supportent plus l'épreuve d'une frontière.
L'absence de talent, ne serait-ce qu'oratoire, de nombreux membres du B.P. répand le sentiment qu'il s'agit plus de fonctionnaires de la politique que de dirigeants de luttes ouvrières. Le Parti semble vouloir supprimer le culte de la personnalité par l'absence de toute personnalité : c'est la direction « collégiale », neutre et pâle comme l'employé anonyme derrière son bureau. Si nous sommes résolument contre tout culte, nous pensons que le Parti doit utiliser au maximum la personnalité de ses membres et leurs talents ; sans orateurs, sans propagandistes de valeur, jamais le Parti ne pourra s'adresser avec succès à l’ensemble des travailleurs.
Toutefois, il faut bien voir que là n'est pas l’origine des problèmes. Pour nous, elle se situe dans la ligñe et la pratique politique de notre direction, elle se situe corréletivement dans le fonctionnement du Parti. Nous nous attachons donc à montrer en quoi cette ligne et cette pratique ont pour conséquence la dépolitisation de la base.
A.La démocratie véritable :
où est la ligne ?
Dans ce premier chapitre, nous allons montrer tout d'abord comment, d'années en années, on assiste à un abandon progressif des positions de classe ; le programme de
13) Est-il normal, par exemple, que PAS UNE VOIX ,au 17ème Congrès, ne se soit élevée contre le vote à bulletin secret ? Un très grand nombre de camarades, à la base, trouvaient cette décision fausse :depuis le XXème Congrès, on leur expliquait que ,si les conditions étaient mûres en URSS, elles ne l'étaient pas en France.(? }Le Parti est si malade que même cette mesure de démocratisation a été imposée de façon bureaucratique.
f4] Nous ne sous-estimons pas les succès électoraux du Parti ; nous en avons connu d'autres —plus importants d'ailleurs— en 45 et 56. La question n'est pas tant de savoir combien de députés communistes nous aurons, mais dans quelle mesure ceci nous rapproche du socialisme. C'est ce que nous verrons plus avant.
15) Au moment où la direction de notre Parti essaye d'obtenir Ja condamnation totale de la Chine, il n’est pas sans importance de rappeler que cette même direction nous fit condamner Tito comme fasciste.
démocratie veritable lui-même n'a guère changé, si ce n'est au 18ème Congrès, mais son caractère de classe est devenu de plus en plus flou au fil des Congrès, si bien qu'en fin de compte, la démocratie véritable apparaît comme une démocratie « pure » sans contenu de classe, une démocratie au-dessus des classes. Nous ne pensons pas que les résolutions de nos Congrès soient vraiment représentatives de la volonté du Parti (6), elles servent plutôt à marquer les positions de notre direction vis-à-vis de l'extérieur en particulier ; cependant elles peuvent servir de points de repère pour tenter de comprendre les variations de la ligne.
Le programme de démocratie véritable est en fait un catalogue plus ou moins détaillé de bonnes intentions : il ne se distingue en rien d'une affiche P bourgeoise: pour la paix, la justice sociale, pour la liberté, l'égalité, la fraternité... Ce qui importe plus est de comprendre dans quelle stratégie s'insère cette démocratie véritable. Essayons pour cela de voir ce qui se dégage des résolutions successives des précédents Congrès.
Née au 15ème Congrès, la démocratie restaurée et rénovée était à l'époque indissolublement liée à la lutte pour le socialisme.
La thèse 27 rappelait «la nécessité de la dictature du prolétariat, en vue d'instaurer une véritable démocratie (7), pour les travailleurs, contre les monopoles ».
— La thèse 29 commentait ainsi les nationalisations :
Les nationalisations peuvent être une légitime revendication démocratique, en tant qu'elles facilitent le combat de la classe ouvrière contre les exploitateurs capitalistes et les monopoles.
mais aussi,
Les nationalisations en elles-mêmes n'ont pas un caractère socialiste ; elles ne changent pas la nature de l'économie fondée sur l'exploitation capitaliste ; elles ne changent pas les rapports de production. Ce changement est subordonné à une autre question: qui détient le pouvoir ?
— Le rôle de la classe ouvrière était fermement mentionné :
Par suite du développement même du capitalisme, (elle) ne peut se libérer que par l’abolition du capitalisme. Elle est par sa nature même, la plus apte à réaliser son unité et à aller jusqu’au bout dans l’action.
D'autre part, le Parti Socialiste était violemment dénoncé comme « l’instrument le plus efficace du grand capital », aussi «les efforts d'unité doivent être dirigés vers la base ».
(6) Cf. La pauvreté extrême des tribunes de discussion et des amendements publiés, sauf sur un point ; la question chinoise, où nos dirigeants ont laissé passer ce qu'ils n'osent pas encore écrire.
(7/ Au 15ème Congrès la véritable démocratie impliquait donc la dictature du prolétariat ; or chacun sait maintenant que la « démocratie véritable » ne l’implique pas. Faut-il en conclure que la « démocratie véritable » n'est pas une véritable démocratie ? Ou que la thèse 27 est erronée et que la dictature du Prolétariat n'est plus nécessaire ? Est-ce trancher ce dilemme que la baptiser « temporaire »-?
Au 16ème Congrès :
La restauration et la rénovation de la démocratie sont une étape dans la lutte que mènent la classe ouvrière et le Parti Communiste pour le socialisme. Mais une étape indispensable, non parce que tel est notre bon plai mais parce que telle est la logique de l'histoire (? ).
L'idée apparait pour la première fois que :
Le gouvernement fort et stable est celui qui émane de l'assemblée démocratiquement élue, qui est responsable devant elle, qui applique enfin la politique voulue par le peuple.
D'autre part, si la résolution continue à dénoncer les dirigeants socialistes, elle ne fait plus mention de la nécessité de l'unité à la base, ni du rôle dirigeant de la classe ouvrière et de son Parti. Il n'est plus question que de « collaboration du Parti de la classe ouvrière et des autres partis démocratiques » on se contente d'affirmer que «le Parti Communiste ne laissera jamais réduire la classe ouvrière et ses organisations au rôle de force d'appoint ».
Le 17ème Congrès ne laisse apparaître qu'une seule référence au socialisme (dans le chapitre consacré à la « démocratie véritable »).
Le mot «véritable » remplace désormais « restaurée » et « rénovée » sans qu'aucune explication sérieuse soit fournie de ce changement. Mais le sens est clair: les aspects ‘« démocratiques » au sens le plus vague se développent.
La démocratie véritable attribuera aux travailleurs et à leurs organisations un pouvoir de contrôle et de gestion dans le domaine économique et social.
Un tournant important également est pris en ce qui concerne l'unité. Plus question maintenant de dénoncer les dirigeants socialistes ; au contraire, on établit le catalogue de tout ce qui, dans le programme de la S.F.1.0. -e rapproche de celui du Parti. Quel intérêt au front unique à la base si on peut s'entendre au sommet ?
Dans la résolution du 18ème Congrès disparaissent du programme de démocratie véritable (devenu programme pour les élections législatives) des revendications jugées naguère essentielles telle que : :
— «Convocation d'une Assemblée Constituante » remplacée désormais par «abrogation des dispositions constitutionnelles qui établissent le pouvoir personnel »(8) ‘
— «Suppression de l'armée de métier, élection des juges, suppression des préfets, épuration de la police » (9). Tout cela est remplacé par la formule vague « démocratisation de l'appareil d'Etat ».
Quant à l'unité de la classe ouvrière, elle n'apparaît plus maintenant que comme «un vaste » rassemblement majoritaire de toutes les forces de progrès. La classe ouvrière, notion trop précise, est remplacée par les « travailleurs ».
Des deux mots d'ordre du 15ème Congrès :
Re ARR
(8) Ce qui est loin d'être la même chose : jadis nous critiquions les fondements de là Vème République, maintenant ce sont ses « excès » seulement. Nous sommes enfin devenu un Parti «comme les autres»: pour Mitterand. De Gaulle viole la Constitution de 1958.
{9} Bel exemple d'ailleurs de ;......,.auon sans contenu ; la police ne peut jamais tre « pure », elle est toujours au service d'une classe, celle qui détient le pouvoir. De toute façon, il faut poser concrètement la question : quelle police épurera la police ?
— « À tout prix, front unique de la classe ouvrière ! ». — «A tout prix, union de la classe ouvrière et des couches moyennes |! ».
On a gommé le premier pour conserver le second, l'union ‘avec « les classes moyennes, petits artisans, fabricants, détaillants, paysans », couches dont Marx disait « qu’elles sont réactionnaires ; elles cherchent à faire tourner en arrière la roue de l'histoire »(10).
Comment a-t-on pu en arriver là, puisqu'en même temps on ne cesse de se réclamer de Marx et de Lénine? C'est très simple : on « interprète » ou on falsifie. Comment peut-on falsifier un texte que l'on cite à la lettre même? Il y a plusieurs possibilités que l’on peut d'ailleurs employer simultanément :
1 ) Ne pas donner la référence : les curieux auront ainsi du mal à vérifier
2 ) Ne pas donner le contexte historique.
3 } Ne pas donner de contexte tout court.
En somme trois mensonges par omission ….
Nous allons donner trois exemples de ce type de procédé.
1 ) Pour justifier théoriquement la démocratie véritable, on utilise la citation suivante de Lénine (Résolution du 17ème Congrès, chapitre sur l'unité) :
La révolution socialiste, ce n’est pas un acte unique sur un seul front, c'est toute une époque de conflits de classes aigus, une longue succession de batailles sur tous les fronts : c'est-à-dire sur toutes les questions d'économie et de politique,: batailles qui ne peuvent finir que par l'expropriation de la bourgeoisie. Ce serait une erreur capitale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de détourner le prolétariat de la révolution socialiste ou d'éclipser celle- de l'estomper.… Au contraire, de même qu'il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale.de même le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie, s’il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie.
Nous ferons deux remarques :
— d'une part, ce texte s'applique à la Russie d'avant 1917, c'est-à-dire à un pays qui n'avait pas encore fait sa révolution bourgeoise : en France celle-ci date de 1789! La démocratie bourgeoise a historiquement fait son temps en France. Ce qui ne signifie pas bien sûr que le prolétariat n'ait pas à mener aujourd'hui une lutte pour la démocratie et contre le régime gaulliste. Mais les conditions objectives dans lesquelles cette lutte doit être menée ne sont plus celles de la Russie de 1917.
— d'autre part, Lénine nous explique que la lutte pour la démocratie doit être révolutionnaire, c'est-à-dire que la réalisation de la démocratie (comme le notait encore la résolution du 15ème Congrès) passera par le changement de nature du pouvoir d'Etat, par la dictature du prolétariat, qui seule permettra de construire le socialisme. Nos dirigeants inversent tout simplement les termes : on ne peut parler de démocratie sans parler de socialisme, donc qui tient la démocratie véritable, tient le socialisme, d'où la necessité historique de la démocratie veritable.
(10) Manifeste du Parti Communiste, page 33 ed. Sociales 13
11 ) La thèse 30 du 15ème Congrès cite une phrase de Lénine qui a été très souvent reprise depuis. Ne démontre-t-elle pas que Lénine, s'il était vivant, serait farouche partisan de la démocratie véritable ?
Lisons plutôt :
Développer la démocratie jusqu’au bout rechercher les formes de ce développement, les mettre à l'épreuve de la pratique, c’est 1à une des tâches essentielles de la lutte pour la révolution sociale ; pris à part, aucun démocratisme ne donnera le socialisme, mais dans la vie, le démocratisme ne sera jamais «pris à part » ; il sera pris « dans l’ensemble » ; il exercera son influence sur l'économie également ; il en stimulera la transformation et, à son tour, il subira l'influence de ce développement économique, etc …
Mais cette citation, d'où vient-elle ? Bien entendu, nul document du Parti ne l'indique. En fait, elle se trouve dans /'Etat et la Révolution (11) où, hélas, elle ne s'applique manifestement pas à la Démocratie Véritable, mais … aux mesures qu'avait prises la Commune de Paris pour détruire l'appareil d'Etat bourgeois et le remplacer par un Etat prolétarien qui ne soit plus un Etat au sens propre ; ces mesures étaient notamment :
a } Election et révocation à tout moment par les électeurs des employés de l'administration.
b | Aucune rétribution ne doit dépasser le salaire d'un ouvrier.
Ainsi pouvait-on mettre fin au bureaucratisme, inévitable en régime capitaliste. C'est donc ce stade, où le prolétariat a déjà pris le pouvoir et exerce sa dictature pour assurer la démocratie la plus large aux anciens exploités, qu'illustre la phrase de Lénine ; si on l'applique à la lutte du prolétariat avant la prise du pouvoir, elle exprime le plus plat réformisme, à savoir : à force de. mesures démocratiques on parviendra au socialisme.
WU } « L'interprétation » du marxisme consiste à maintenir autant que possible les expressions traditionnelles, mais en en modifiant radicalement le contenu. Pour cela, il suffit, par exemple, d'adjoindre un adjectif qui tempère l'expression dans ce qu'elle a de « trop » révolutionnaire, ou d'ajouter une autre expression qui contredit exactement la première et la vide de tout son sens. On voit ainsi, dans la résolution du 18ème Congrès :
Le fondateur du socialisme scientifique, Karl Marx, appelle dictature du prolétariat ce pouvoir temporaire où la démocratie la plus large pour les travailleurs va de pair avec la défense intransigeante du socialisme contre les tentatives réactionnaires. Une f ois achevée la défaite des anciennes classes exploiteuses, la démocratie socialiste s'épanouit en un Etat de tout le peuple, étape sur la voie qui conduit progressivement du «gouvernement des
hommes à l'administration des choses ». Nous allons voir ce que dit Lénine sur e point. Non pas par « dogmatisme », pour le plaisir de citer et de mettre nos dirigeants en contradiction avec les textes classiques du marxisme ( ce qui est facile ! } mais il faut être net sur cette question : ou bien on pense que la notion marxiste de dictature du prolétariat est encore actuelle, et alors point n'est besoin de ruser avec les textes. Ou bien on pense
(11) Oeuvres Complètes. Editions de Moscou en langues ‘étrangères. Tome 25 P.488-489
que sur tel point Lénine a vieilli, que ses conceptions ne s'appliquent plus aujourd'hui et alors il faut accepter franchement de les réviser, et justifier cette révision par une analyse sérieuse ; toute autre démarche relève de l'opportunisme.
Dans La Révolution Prolétarienne et le Renégat Kautsky (Ed. Sociales p.12), Lénine écrit :
La dictature est un pouvoir fondé directement sur la violence et qui n'est lié par aucune loi.
La dictature révolutionnaire du prolétariat est un pouvoir conquis et maintenu par la violence que le prolétariat exerce sur la bourgeoisie, pouvoir qui n'est lié par aucune loi. ;
Et c'est cette vérité toute simple, claire comme le jour pour tout ouvrier conscient … C'est cette vérité évidente pour tout représentant des exploités en lutte pour leur affranchissement et indiscutable pour tout marxiste, que nous sommes obligés de « conquérir de haute lutte » sur le savantissime M. Kautsky.
Dictature du prolétariat signifie bien appartenance de l'Etat au prolétariat seul, plus précisément, caractérise la nature de l'Etat qu'utilise le prolétariat : tout Etat, pour un marxiste, est l'instrument d'oppression d'une classe sur une ou plusieurs autres classes ; de même que l'Etat bourgeois (dans le cadre de la démocratie bourgeoise } est l'appareil destiné à opprimer en premier lieu le prolétariat, à le maintenir en esclavag, de même l'Etat de «dictature du prolétariat » désigne l'instrument qu'utilise le prolétariat pour opprimer les anciens exploiteurs, la bourgeoisie. Qui dit oppression dit violence : non pas obligatoirement violence contre des individus - car le prolétariat doit savoir utiliser, en particulier à l'égard de la petite paysannerie, la persuasion, l'éducation - mais violence sociale, en ce sens elle doit servir à briser politiquement, puis à éliminer la bourgeoisie petite ou grande, en tant que classe sociale. Bien sûr, on verra des fractions importantes de la petite bourgeoisie accepter la dictature du prolétariat, mais c'est alors qu'elles ont abandonné « leur propre point de vue de classe pour se placer à celui du prolétariat ».
La dictature du prolétariat caractérise donc clairement la nature de l'Etat de transition qui permettra de construire le socialisme, elle implique la nécessité du saut qualitatif, C'est la reconnaissance de cette nécessité qui marqué historiquement { sur le plan idéologique } la rupture entre les révolutionnaires et les réformistes.
La volonté de faire coexister pacifiquement « dictature du prolétariat » et voies de passage parlementaire (12) place notre direction dans une situation embarassante aussi doit-elle temporiser. D'abord, elle n'en prend plus la responsabilité (« Marx appelle » … }, ce n'est donc pas de sa faute si l'expression existe. Ensuite on atténuera le choc en la qualifiant de « temporaire » (13). Là-dessus aussi, il faudrait être clair ; en sens strict, la dictature du prolétariat est bien sûr temporaire (puisque devant permettre l'abolition de toute forme d'Etat }, mais cette vérité de 1967 était aussi une vérité de 1871 ou de 1917. Le « temporaire » de 1967 est donc là pour ajouter quelque chose, il est là pour préparer l'arrivée de ce nouveau monstre qu'est
(12) On a pas encore osé employer, dans des textes, cette expression. Mais il s'agi
bien de cela puisque le passage au socialisme se fera pacifiquement et qu'on envisage d'y utiliser le Parlement « grâce à une solide majorité » qu'obtiendraient les partis ouvriers.
(13) À moins qu'il ne s'agisse que de dire qu'elle est « temporaire ».… dans nos dtatuts.
«l'Etat du peuple tout entier ». Avant dé rappeler ce qu’on peut trauver exprimé plus de mille fois par Marx, Engels ou Lénine, mentionnons quand même que dans cet immense « Etat du peuple tout entier » qu'est l'Union Soviétique, on peut voir son dirigant principal (et de loin‘), tomber’en disgfâce en moins de cinq jours à la suite d'âpres batailles secrètes ne concernant aû maximum que quelques dizaines d'individus.
L'Etat n'étant qu'une institution tempo raire, dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour rép la force ses adversaires, il est par absurde de parler d'un Etat populaire libre : tant que le prolétariat a encore besoin d'un Etat, ce n'est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adveisaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l'Etat cesse d'exister comme tel (14).
Derrière les formules stéréotypées qui se répètent de Congrès en Congrès, nous allons essayer de comprendre dans quelle stratégie se place l’action politique du Parti. Nous montrerons que nous avons abandonné la stratégie révolutionnaire : l’histoire des sociétés n'est plus « l’histoire des luttes de classe », mais l'histoire « des pressions des masses » (englobant la quasi-totalité de la Société, de la classe ouvrière aux boutiquiers } sur n'importe quel type de groupement social ou d'individu. Au nom des «conditions nouvelles de notre époque» on ne considère plus que «les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets », ni qu'ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé » (15) : i Le passage au socialisme - quand on en parle - est maintenant considéré sous l'aspect quantitatif de l'augmentation de la démocratie ( et des nationalisations ). La question du pouvoir est devenue secondaire : elle trouve naturellement sa solution dans une succession de combinaisons politiques astucieuses. En bref, nous sortons de notre isolement, nous devenons un Parti comme les autres, nous recevons des certificats de bonne conduite de toutes sortes d'horizons qui nous donnent le droit de faire de la politique ( quelques sièges au Parlement et qui sait, peut-être demain, un strapontin au gouvernement } ; mais nous payons cela au prix fort : nous renonçons à /a lutte révolutionnaire pour le socialisme, c'est-à-dire, pour nous qui ne sommes pas réformistes, nous renonçons au socialisme.
N'est-ce pas là une critique générale et abstraite de la politique du Parti ? Au delà de la fidélité à la lettre du marxisme, ne convient-il pas plutôt d'être capable de donner une « analyse concrète » de la « situation concrète» ? . Ce sont évidemment les premières questions que l'on doit se poser, dès qu'on.se refuse à considérer le marxisme-léninisme comme un catéchisme. Nous allons &6nc d'abord examiner les conditions et la significations du soutien à Mitterand.
B.La candidature Mitterand
© 1) Comment notre Parti prend une décision :
Après un certain nombre de tentatives de pression sur la S.F.1.0. et Defferre,qu maintient toujours son exclusive anticommuniste, le 17ème Congrès arirme une position de principe :
(14) Critique des programmes de « Gotha et d'Erfurt » dans les Ed. Sociales p.48. D'ailleurs chacun sait qu'il existe encore des prisons en U.R.S.S. (Cf. « l'affaire » Daniel et Siniavsky) ; qui a jamais eu l'audace de soutenir qu'il s'agissait de « prisons du peuple tout entier » ?
(16) Lé manifeste du Perti Communiste. Ed. Sociales
En vue de la future élection présidentielle, le Parti Communiste Français ne saurait envisager de se prononcer dès le premier tour pour un candidat non communiste sans un accord précis sur un programme commun, (16) prévoyant notamment des institutions vraiment démocratiques, ainsi que les moyens de faire aboutir ce programme.
Ce principe est répété plusieurs fois dans diverses déclarations visant, en premier lieu,
le Parti Socialiste et ceci jusqu'au Congrès S.F.1.0. de Mai 1965. Mais, tout en même temps, nos dirigeants semblent bien maussades, à l'idée d’une candidature communiste :
Il est évident que si,.malgré nos efforts, nous ne pouvions parvenir à obtenir l'accord des partis démocratiques et en premier lieu du Parti Socialiste pour l‘élaboration d’un Programme commun, nous serions dans l'obligation (16) de présenter un candidat et d'expliquer (16) les raisons de la présentation de notre candidat (Octobre 1964 |.
Les mois qui suivent sont décisifs pour la S.F 1.0. que la candidature Defferre met devant un choix difficile et le Parti accentue sa pression. Début 1965, avec les “élections municipales une division apparaît au sein de la S.F.1.O. (accord Parti Communiste - S.F.1.0. dans la Seine, accord Billoux-Matalon à Marseille ).….
Ceci permet à la direction de notre Parti d'attendre, et surtout de ménager l'impatience de militants qui, à quelques mois de l'élection présidentielle réclament une position précise permettant d'engager la bataille autour d'eux. Mais, à la direction du Parti c'est le règne de la fameuse formule « en temps opportun ». Notre direction semble rejeter ce temps opportun après le Congrès S.F.1.O. de Mai 1965 auquel elle lance un nouvel avertissement sur le cas Defferre.Les conclusions du Congrès ne la tirant cependant pas de son embarras, car liberté est donnée à Defferre: la S.F.1.0. ne lui donne pas son investiture, mais elle ne condamne pas non plus sa candidature. Notre direction est donc ramenée à rappeler sa fameuse « position de principe », mais toujours sans essayer de lancer une discussion à la base, ni de mobiliser les masses sur son programme. Elle semble donc plus irrésolue que jamais … Elle semble ! Mais en réalité elle a retenu quelque chose : le 25 Février 65 Mitterand ( président de l’U.D.S.R.) a déciaré : « Le comité de liaison des démocrates ne saurait réaliser sa vocation majoritaire en ignorant ou en rejetant les communistes ».
Dès le début dù mois de juin, en effet, « notre » éventuel candidat est remplacé dans les déclarations par un mystérieux candidat plein de bonne volonté. Par exemple, Waldeck Rochet déclare, le 8 juin 1965 :
Comme nous ne voulons ni du pouvoir personnel ni. d'un retour aux vieilles coalitions du passé, {/ ne nous reste plus qu'une possibilité, (16) celle de présenter, à l'élection présidentielle, un candidat résolu à favoriser l'union de toutes les forces progressistes, en vue de l'établissement d'une démocratie véritable.
ll reprend vers le 23 juin :
Le Parti Communiste … ira à la bataille en présentant un candidat résolu à favoriser l’union de toutes les forces de gauche et de progrès, dans la lutte contre le pouvoir
personnel et pour la démocratie.
116) Souligné par nous.
Fin juin, Guy Mollet sait habilement évincer le candidat Defferre et sa «grande fédération ». Début juillet, après un Comité Central (Arcueil 29-30 juin} qui ne résoud rien, nouvel appel à la direction de la S.F.1.O. qui refuse toute tentative d'accord. Ensuite, pendant les mois de juillet et d'août, notre direction semble totalement flottante. Vers la fin d'août, Jacques Ducios prononce ce chef-d' œuvre d'ambiguité (à défaut d'originalité ! ):
Pour le moment, le Parti Socialiste et les formations avec lesquelles il est en discussion, n'ont pas encore désigné de candidat. En présence de cette situation, notre Parti poursuit ses efforts pour aboutir à l'union la plus large. Et, s’il n'y parvenait pas, il travaillerait à -réaliser l'entente de tous ceux qui sont favorables à l'établissement d'un programme commun, en présentant en temps opportun un candidat . révolu à favoriser l'union des forces démocratiques.
Il est vrai que c'est l'époque des grandes fêtes-kermesses du Parti dans toute la France, et qu'il faut bien dire quelque chose, en donnant au militant de la base l'impression que la situation est si délicate qu'il faut réfléchir et que seule la direction peut possèder les élèments d'une solution à ce problème. La Airegtion) cherche, camarades, elle va trouver !
- Le 3 septembre, le Bureau Politique se réunit. Que décide-t-il? Que le «moment est venu » pour les formations démocratiques de prendre position. Rien de nouveau, sauf « le programme commun », qui, déjà transformé en « programme minimum commun », devient maintenant « programme minimum où plate-forme commune ». Notre direction devient, avec le temps, de moins en moins exigeante !
Queläues jours plus tard on annonce pourdeux semaines-après le Coruté Central de Drancy ;* il Y aura trois points à l'ordre du jour, le premier étant fa question de l'élection présidentielle, pour laquelle le nom du rapporteur n'est pas connu {alors que les deux autres rapporteur, sont déjà désignés).
Le 9 septembre Mitterand annonce sa candidature {qui sera soute S.F.1 0.) A partir de ce jour, et cela jusqu'au Comité Central de De ncy, paraissent dans l'Humanité des informations sans commentaires sur Mitterand à qui L'ELES : écrit pour demander des précisions. On s'informe,.quoi de plus naturet ?
“li est bien évident que la déeision du Bureau Politique {ou de sa majorité} est déjà prise Mais seules les directions s'écrivent, se rencontrent et negocierit : les mihtants n'ont qu'a attendre la décision finate Cependant Waideck Rochet essare d'amener cette décision avec douceur, et 1l commence à prépare: sprit des militants à la recevoir. Le 18 septembre 1965, à une réunion qui se tient dans le 12ème, pour soutenir André Wurmser il déclaré (il ne manque plus que le nom de Mitterand) :
Les millions et les millions de voix qu'une candidature unique de la gauche obtiendrait à l'élection présidentielle pèseraient d'un poids décisif sur l’évolution de la situation politique en France,
Ces millions et ces millions ide voix vont précisément devemir l'objectif de la campagni électorale à
Le 4 Sepiembre, le « prograrame commun » pour une candidature commune n'est plus même «minimum», ni même «plate-forme commune » ; 11 est devenu « plète ‘orme acceptable »
La veille du Comiié Centrii de Drancy, on apprend que le rapportéür sur la question de l'élection présidentielle sera Waldeck Rochet et qu'une décision sera peut-être prise. dès le premier jour {7.)
Le 23 septembre , le Corité Central coïnmence ses travaux (à hu: s clos) A l'issue * de la réunion, Etienne Fajon insiste beaucoup en disant que Waldeck Rochet a présenté le rapport au nom du Bureau Politique unanime. Sans doute est-ce à cause de £ette unanimiré qu'on: ne savait pas, quelques ; » ‘vant ie C.C, lequel de ces amnarades unanimes parlerait au neçr des autres ! £
ue 16 16 par la
Le lendemain l'Humanité annonce la décision du Comité Central : soutien à la
indidature Mitterand.
Ainsi, à deux mois de l'élection présidentielle, les militants sont mis devant le fait ‘ccompli. Le Parti appelle à voter Mitterand, sans que jamais la direction ait fait 1ppel à l'avis des cellules. Au contraire, depuis des mois, cette question était éludée dans les discussions. Maintenant la décision est prise,elle va « descendre » dans les cellules pour y être appliquée.
AU militant non convaincu de la justesse de cette position on rappelle immanquablement la confiance qu'il faut avoir dans la direction du Parti pour appliquer la ligne unitaire, surtout dans une situation si complexe et si délicate ! On ajoute que la vie est sans cesse changeante, à tel point que tout principe d'action risque d'être remis en cause par des éléments nouveaux, dont il faut savoir tenir compte. Le texte du 17ème Congrès? C'était à cause de la candidature de Defferre; et c'est précisément le mérite de notre direction d'avoir su saisir … etc …
Et voilà entérinée la décision du Comité Central. Les arguments dont les militants doivent être armés dans cette campagne, pour se convaincre eux-mêmes, convaincre leurs camarades et susciter l'appui des électeurs, c'est Waldeck Rochet qui les donne lui-même dans son rapport au Comité Central de Drancy :
@2) Le rapport de Waldeck Rochet
Au militant qui se demande quelles forces sociales représente Mitterangi, la lecture du rapport de Waldeck Rochet n'apporte aucune réponse. En effet ce rapport ne contient aucune analyse sérieuse des classes et couches sociales : il y a les monopoles et le reste de la nation. Pas l'ombre d'une contradiction à l'intérieur de la masse des non-monopolistes. En résumé, aucune analyse marxiste de la situation française. Nous sommes emmenés dans un monde d'opinions, flottant entre ciel et terre, de « bons démocrates » de « Français et Françaises attachés à la vraie grandeur de la France », d'« hommes de gauche », (17) de gens à « idéal républicain ».
Et il faut que tous ces honnêtes gens aillent ensemble à la bataille des élections présidentielles.
Ces élections présidentielles, Waldeck Rochet ne va nullement tenter de les démystifier. Au contraire elles sont, dit-il, « une étape importante », tout comme si les communistes avaient oublié que des élections organisées par un gouvernement bourgeois ne sont qu'un semblant de démocratie, une soupape de süreté ouverte de temps à autre. Lénine, dans L'Etat et la Révolution écrit
Décider périodiquement pour un certain nombre d'années quel membre de la classe dirigeante foulera aux pieds, écrasera le Peuple au Parlement, telle est l'essence véritable du parlementarisme bourgeois, non seulement dans les monarchies constitutionnelles parlementaires mais encore dans les républiques les plus démocratiques.
Dans le même ouvrage il condamne ceux qui pensent et répandent l'idée que le suffrage universel : est capable de traduire réellement la volonté de la majorité des travailleurs et d'en assurer l'accomplissement.
Tout ceci est encore plus vrai pour le régime présidentiel que nous subissons. Faire de cette élection « une étape importante » revient tout simplement à entrer dans la mMmystification gaulliste ; cela revient à renforcer les illusions de ceux qui croient, qu'en choisissant leur président de la république, ils peuvent changer l'orientation politique du gouvernement de la bourgeoisie. Ne pas démystifier cette élection, et ne
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{171 « gauche » : dans le Parti, on nous a pendant longtemps appris que ce mot ne signifiait rien : notamment, au cours ‘de la création du P.S.U. : « gauche » par rapport à auoi ? Seules les positions de classe comptent, disait-on.
pas la replacer dans son contexte de classe, est une attitude qui ne peut être qualifiée que d'électoraliste. Comment s'étonner ensuite que certains camarades soient allés jusqu'à peindre sur les murs « Mitterand c'est l'avenir » ? L'essentiel du rapport de Waldeck Rochet consiste en l'examen des Sptions de Mitterand. Certes il n'y a pas eu de discussions sur un programme (le 17ème Congrès est bien loin), mais nous apprenons que notre Parti a obtenu « des garanties » (page 7). Quelle est la nature de ces garanties ? Seule notre direction le sait. Peut-être est-ce simplement la garantie
que Mitterand ne changera pas d'avis et ne rejettera pas nos voix, la veille de l'élection.
© 3) Les options que notre Parti soutient (ou ce à quoi il renonce).
Nous n'insisterons pas sur la Constitution réformée (qui conserve l'essentiel de la Constitution de 1958), ni sur la série de revendications « démocratiques » : l'éducation nationale, les impôts etc … attendues dans tout programme électoral (y compris dans celui de Tixier Vignancour).
Par contre, nous retiendrons la bénédiction donnée par le Bureau Politique à la phrase démagogique mettre un terme à l'injuste répartition des fruits du travail que Waldeck Rochet commente simplement par sans doute, Mitterand n'a pas parlé de nationalisations … Nous retrouvons là un autre exemple de revendications sans contenu. Seuls les petits-bourgeois qui rêvent d'une po/ice pure peuvent rêver d'un régime capitaliste octroyant une plus juste répartition des fruits du travail. Qui jugerait de la justesse de cette répartition ? Peut-être un ensemble d'idées juridiques spécialement créé à cette fin? Cette illusion n'est pas nouvelle. Marx l'avait déjà attaquée dans la critique du programme de Gotha en répondant à ceux qui avançaient l'idée de répartition équitable des produits du travail. Marx leur posait la
question :/es rapports économiques sont-ils réglés par des idées juridiques, ou n'est-ce pas, au contraire, les rapports juridiques qui naissent des rapports économiques ?
Beaucoup plus grave est le soutien aux options de politique extérieure de Mitterand. Il opte pour la coexistence pacifique et le traité de Moscou (18), mais ne condamne pas l'alliance atlantique et la politique américaine au Viet-Nam.
Qu'entend-il alors par coexistence pacifique ? La chose est bien vague : Johnson non plus ne s'y est jamais déclaré opposé. Cependant notre direction semble satisfaite puisque Waldeck Rochet dans son rapport n'apporte aucune remarque à ce sujet. Nulle part il n'est exigé du candidat de la gauche qu'il condamne l'agression américaine au Viet-Nam. Dans le rapport de Waldeck Rochet, il n’est d’ailleurs question du Viet-Nam que dans les dernières lignes, et seulement pour dire : « Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur les activités agressives des impérialistes américains, en premier lieu au Viet-Nam ». Au moment où la guerre du Viet-Nam rend concrète la façon dont l'impérialisme américain entend maintenir son domaine d'influence dans le monde, que fait notre direction? elle ne ferme pas les yeux sur ce problème, mais elle se comporte comme si il n’avait aucune implication politique en France ; elle vote pour un candidat qui est, dans ce domaine, en arrière de la bourgeoisie gauiliste. Mitterand, que les nécessités électorales ont oligé à arborer
l'étiquette « gauche », déclare : L'homme de gauche que je suis ne saurait
approuver ce que font les troupes américaines au Viet-Nam.
Mais Mitterand qui est « de gauche » pendant les périodes électorales trouve normal que ces mêmes troupes soient au Viet-Nam ; sans doute est-ce parce qu'il «n'oublie pas le rôle joué par les américains dans la défense du monde libre » (on peut d’ailleurs admirer la savante ambiguïté de cette phrase).
L'issue de la guerre au Viet-Nam est décisive dans la lutte des classes à l'échelle internationale et c'est sur ce point que tout naturellement se différencient les directions révolutionnaires des directions réformistes ou bourgeoises. Que dit le communiqué franco-cubain ?
118) Traité signé par les U.S.A. mais pas par Cube !
La délégation du Parti Communiste Français et les dirigeants du Parti Communiste de Cuba ont convenu que la lutte contre l'impérialisme, en premier lieu contre l‘impérialisme nord-américain dans ses multiples manifestations, est la tâche la plus urgente à laquelle doivent consacrer leurs efforts dans le monde d'aujourd'hui les peuples de tous les pays {19).
Appeler à voter Mitterand revient très exactement à faire de cette lutte une lutte secondaire.
Quant à l'alliance atlantique, pacte agressif des pays capitalistes, et à son rejet : « nous n'en faisons pas une condition de notre participation à l'action commune ». De quoi alors notre direction fait-elle une condition de notre participation ? Waldeck Rochet lui-même donne la réponse à cette question clé (page 21) :
Oh sans doute, si, à l'exemple de Defferre François Mitterand s'opposait à l'entrevue sans exclusive de tous les partis de gauche, jetait l'exclusive contre notre Parti et recherch des alliances à droite, notre Parti n'envisagerait aucunement de soutenir sa candidature.
L'argument (1) est donc le suivant: Mitterand accepte nos voix de bon Coeur ; nous pouvons donc les lui donner. Peu importe, si, ce faisant, nous sommes conduits à soutenir des options que, sur les points essentiels (revendications économiques et sociales, O.T.A.N., Viet-Nam) nous aurions dû dénoncer.
En soutenant François Mitterand et ses options notre direction utilise l'énergie militante des membres du Parti pour populariser et ancrer davantage dans l'esprit des masses un ensemble d'illusions et de mystifications créées par la bourgeoisie ; eile détourne les luttes de leurs objectifs essentiels, dont le moindre n'est pas le Viet-Nam. Car, dans cette campagne, les militants communistes ont bien sui l'objectif fixé par Waldeck Rochet dans son rapport : « Rassernbler sur son nom (Mitterand) des millions et des millions de voix ».
@4 | La campagne électorale
La mejeure partie du travail pratique est faite par les militants communistes qui souscrivent, distribuent des tracts, tiennent des réunions publiques locales, et collent les affiches de Mitterand « Un président jeune pour une France moderne » (à ne pas confondre avec celles de Lecanuet « Un président moderne pour une France prospère »}. Les meetings organisés par les communistes popularisent les options de Mitterand et non le programme du Parti. L'objectif de rassembler des millions et s millions de voix impose de ne pas aller « pius loin » que les options. Les rencontres unitaires à la base t extrêmement rares (c'était effectivement un privilège de rencontrer «la base Ÿ de Mitterand). Les militants qui voyaient dans dette campagne une possibilité de grandes discussions auront été bien déçus (20).
Après la mise en ballotage de De Gaulle, que la direction du Parti n'explique que par le succès de Mitterand, le « candidat unique de la gauche », va devenir « candidat dos républicains » et ceci dès le soir du premier tour. En effet, Waldeck Rochet déclare aux journalistes le soir du 5 décembre :
Le Parti Communiste Français constate avec plaisir que la masse des voix communistes s'est rassemblée sur le nom du
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119) Communiqué commun du Parti Français et du Parti cubain publié dans l'Humenitd du 15/3/66.
(20) Dans certains cas des camarades voulaient constituer des comités de base de soutien à Mitterand. Cela leur fut interdit.
candidat unique de la gauche comme er témoignent les votes massifs en faveur de François Mitterand dans les municipalités communistes. L'union entre tous les partis qui ont décidé de soutenir Françoi: Mitterand s'affirmera au second tour dans la bataille pour rassembler sur le nom du candidat unique de l'opposition républicaine au pouvoir personnel, tous les républicains et les démocrates qui veulent une république nouvelle et qui aspirent à un avenir de liberté, de progrès et de paix.
La lutte devient encore plus vague, celle des républicains contre les « monar chistes ». Nous sommes revenus en 1789. Où voit-on apparaître, dans toute cela la lutte de la classe ouvrière contre ses exploiteurs ?
Dans un article de l'Humanité du 6/12/65, évoquant le combat de ceux qui n'acceptent pas le pouvoir gaulliste, Etienne Fajon écrit : C'est en votant pour François Mitterand qu'ils peuvent s'opposer à la monarchie. Il importe de prendre appui sur le succès qui vient d'être obtenu pour aller plus loin, et frapper plus fort, afin que le régime de pouvoir personnel succombe au plus tôt à la blessure qu'il a reçue, afin que puisse naître et s'épanouir /a République des hommes libres.
La belle « république des hommes libres » incarnée par un ex-ministre de l'Intérieur, pour laquelle acceptent de voter les fascistes de Bidault et de Tixier Vignancour, ainsi que certains partisans de Lecanuet. Eux-aussi sont contre le « monarque ». Îls lui reprochent sa façon « personnelle » de défendre les intérêts de la bourgeoisie. Notre critique, à nous communistes, doit être toute autre. Peu nous importe, en effet, que les ministres bourgeois actuels suivent la ligne traçée par un chef, au lieu d'élaborer collégialement leur politique. Que la démocratie existe ou non au sein de la haute bourgeoisie qui détient le pouvoir, ce pouvoir ne change pas pour autant de nature et c'est la nature de classe de ce pouvoir que nous condamnons. Mettre sans cesse en relief l'aspect « personnel » du pouvoir des monopoles revient à chercher de fausses alliances avec des politiciens bourgeois qui eux, ne remettent nullement en question la nature de classe du pouvoir.
Au nom d'intérêts totalement contradictoires Mitterand Part au ramassage du plus grand nombre possible de voix, d'où qu'elles viennent : la faiblesse et l'ambiguïté de ses options le lui permettent. Mitterand ayant obtenu plus de 45% des voix au second tour, notre direction pense avoir ainsi démontré aux masses que De Gaulle pouvait être battu par une coalition de la « gauche ». Plus que 5% à peine du corps électoral à gagner pour en arriver à la « République des hommes libres ». Le 21 décembre, Politika, journal de Belgrade, juge que : 5
Ce ne fut pas un conflit entre la gauche et la droite mais entre une politique déterminée, personnifiée par le Général De Gaulle et une coalition quelque peu inconfortable. Du fait même de son caractèré, hétérogène cette coalition n'aurait sûrement pas survécu à la victoire, à la proclamation des résultats. Son caractère hétérogène l'a empêché de présenter aux électeurs un programme clair.
© 5) Bilan des élections présidentielles
La première chose à constater, c'est l'effritement du mÿthe gaulliste. Par sa politique sociale, le pouvoir gaulliste est apparu aux yeux d'une large majorité des souches laborieuses pour ce qu'il est : un des pouvoirs les plus réactionnaires que la
France ait connu. Mais le mécontentement des travailleurs a vu son effet multiplié sur le plan électoral, par la position anti-gaulliste d'une partie de la bourgeoisie pro-américaine (mise en ballotage de De Gaulle). Toute l‘ambiguité du succès de: présidentielles est là.
Si Mitterand n'est pour rien dans la montée de la combativité ouvrière (on ne saurait sur ce point l'accuser de démagogie le 17 mai ou le 1er Février), il a par contre pu la capitaliser grâce à la politique du Parti. Mais s’il s'est agi d'un affaiblissement incontestable du gaullisme, s'est-il agi pour autant d'un renforcement de «1a gauche » ? Indépendamment de l'absence de perspectives politiques, les chiffre: électoraux nous paraissent significatifs : aux élections législatives de 62, le Parti, l: S.F.1.0. le P.S.U. et divers gauches plus les radicaux obtenaient en tout 40,59 % de: suffrages (Huma du 20 novembre 1962) pour les résultats du premier tour ; at premier tour des présidentielles, Mitterand, qui n'était pas encore « le candidat de tous les républicains » obtient 32,23 % des suffrages (Huma du 21 décembre 1965)
Un autre mérite de cette candidature serait d'avoir permis le développement de contacts entre la F.G.D.S. et le-Parti en vue des élections législatives. Remarquons au passage : une élection prépare la suivante, la perspective reste purement électoraliste. Après maintes tergiversations de la F.G.D.S. et de son président Mitterand (qui avait vite oublié ceux qui, en novembre 65, étaient les « vieux compagnons de route » c'est-à-dire les communistes) un accord pour les élections législatives de mars 67 est conclu. L'accord politique nè comporte rien de nouveau. Bon nombre de points figuraient déjà dans les options de Mitterand pour l'élection présidentielle. Nous ne reviendrons donc pas sur l'Education Nationale, les impôts, le statut de l'ORTF, la révision de la’Constitution. Toutefois l'expression « les investissements capables de permettre äu pays de participer suffisamment à la compétition pacifique entre les nations » mérite quelques remarques. Il ‘s'agit bien, entre autres, de l'aspect économique de cette cômpétition. Ce qui dans la France actuelle, signifie en clair : nous souhaitons que « notre » capitalisme devienne particulièrement dyna mique et concurrentiel ; dans l'espoir que les travailleur#en reçoivent quelques miettes ? Sur le ‘plan de la pôlitique extérieure, Ja FGDS n'a pas avancé d'un pouce. Il n'est pas question dans cet accord de désengagement vis’ à vis de l'OTAN. Quant au Viet-Nam, on ÿ souhaite le retour à la paix par application des accords de Genève, mais on n'en trouve pas l'exigence du retrait préalable des troupes américaines, ni de ln reconnaissance de la RDVN pa? le gouvernement français. Sur le plan politique, cet accord n'est rien d'autre qu'un constat fait en commun, constat qui pourrait s'intituler : « Ce que le Parti Communiste considère juste dans le programme de la FGDS ». On ne voit pas par quel miracle un tel constat à lui seul pourrait ouvrir des perspectives de luttes de grande ampleur contre le pouvoir gaulliste. Sur le plan stictémient électoral, l'accord conclu laisse à la FGDS une grande marge de manoeuvre. En effet, elle_se- réserve; dans les circonstances où « aucun candidat de jauche ne sera en mesure de l'emporter », la pôssibilité de se désister en faveur d'un “entriste où autre « républicain résolument hostile au pouvoir personnel ». Cet 1ocord, présenté par la direction de notre Parti comme un grand succès de l'unité, ne pourra “que tromper la case ouvrière :et lui faire croire en une FGDS-alliée-de-a-classe-ouvrière, alors que cette fédération n'a changé ni de nature, ni de politique et réste-résolument bourgeoise. Cet accord, reste donc bien dans la même perspective électoraliste que la candidature Mitterand.
Comment faire d'aillèurs un’ bilan. électoral quand ‘on sait que tandis. que l'Humanité: gjoutait les voix de’la gauche à celle de Lecanuet pour prouver que la majorité. dés Français rejetait le pouvoir: personnel, la Pravda ajoutait les voix vommunistes et gaullistes pour prouver que la majotité rejetait l'O:T.A.N. ?
Pour nous le critère décisif est le suivant : le soutien à Mitterand a-t-il permis d'élever la ‘conscience politique des masses au-delà «du crétinisme parle- Montaire » ? - ; x?
Chacun pourra "évaluer la distance -qui -Sépare l'attitude de la direction de notre larti de celle que préconisait Lénine dans « QUE FAIRE » : ….« profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses mvandications démocratiques pour expliquer à tous et à chacun la portée historique
{mondiale de la lutte émancipatrice du rrolétariat ».
C.La démocratie véritable : plus loin qu’en 36 ? @ |. « REVISIONNISTES MODERNES ».….OU REVISIONNISTES. ?
Parmi les petits courants qui se sont détachés du Partices dernières années certains ont cru’ trouver dans l'évolution récente du Parti, une ranifestation du «révisionnisme moderne», dénoncé par le Parti Communiste de Chine. Il est vrai que le soutien à Mitterand, ou la résolution du C.C. d'Argenteuil, semblent marquer des ruptures entre çe qui était dit après- et avant. Mais, au cour#de l’histoire du Parti, nous avons déjà vu nos dirigeants dans des situations fort semblables.
Rappelons, par exemple, le vote des pouvoirs spéciaux et crédits de guerre au gouvernement Guy Mollet (1956), vote qui constitue, de même que le soutien à Mitterand, un abandon en pratique, des positions de classe. On expliquait alors qu'en votant avec les Socialistes, nous favorisons les développements de l'Unité. Au 14ème Congrès, Maurice Thorez déclarait :
Les votes émis le 12 mars et le 5 juin par le groupe communiste au Palais Bourbon sur la question algérienne ont puissament contribué à renforcer l'unité d'action entre communistes et socialistes -pour le cessez-le-feu immédiat et la reconnaissance du fait national algérien.
La suite de l’histoire (6 années de guerre) a amplement démontré le confusionnisme de tels propos. Bien sûr, l'unité d'action peut se traduire sur le plan parlementaire par des votes communs. Mais ces votes sont alors la conséquence, et non la cause, d'un accord précis et‘d'une unité réelle de la classe ouvrière. Renverser les ordres, c'est-à-dire voter formellement en commun, sans mouvement réel de la classe, dans l'espoir de favoriser l'unité, est Pure utopie, doublée, dans ce cas précis, d'une véritable trahison des masses algériennes. En soutenant, ne serait-ce que partiellement, les actions des réformistes, sans exiger des garanties précises pour la classe ouvrière, nous abdiquons toute responsabilité. Les progrès ultérieurs de l’unité ne dépendront plus que de leur bonne volonté. Nous reviendrons plus loin sur le sens de cette bonne volonté, et sur les illusions réformistes qu'entretient un tel comportement du Parti.
Il faut citer cette phrase remarquable de Mitterand, au cours de sa campagne électorale (Nov. 65, Mutualité, devant les étudiants) :
Après le vote des pouvoirs spéciaux, j'ai compris que le parti communiste était un parti responsable.
Rien d'étonnant de la part d'un ancien ministre de l'intérieur, initiateur de la répression coloniale en Algérie, et auteur du trop célèbre mot d'ordre :
L'Algérie, c'est la France.
Cette phrase signifie en réalité : nous attendons du Parti d'autres manifestations de sa « responsabilité » ! .
Le Parti revendiquait également la « responsabilité » de ce vote :
Certes, eut été facile, pour le groupe communiste, de voter contre. Un article du projet soumis à l’Assemblée Nationale se rapportait aux mesures militaires que le Parti condamne. Nous pouvions donc rejeter ce projet et nous en expliquer devant les jeunes soldats et leurs familles, quitte à nous laver les mains de ce qui adviendrait par la suite.
Mais le rôle du Parti ne consiste pas à céder à la facilité, et à jouer les Ponce Pilate. 11 consiste à déterminer en chaque circonstance, par la réflexion et l'analyse politique, ce qui est conforme à l'intérêt du prolétariat et de la Nation; puis à agir en conséquence. Le vote des communistes pour le gouvernement n'est pas, cela va sans dire ur-vote d'approbation des mesures militaires de Guy Mollet. Il est un grand acte politique ; il ouvre la voie au développement de l'action commur- :s communistes et socialistes, action commune sans laquelle il n’est pas possible de s'opposer victorieusement à ces mesures, d'amener le gouvernement à leur substituer la négociation et le cessez-le-feu.
La réaction n'a d'ailleurs pas caché sa fureur devant le vote communiste. Ce vote a dérangé ses plans.
(E.Fajon, Cahiers du Communisme, No5-1956 p.505-506).
Est-il besoin de commenter le raisonnement : votons ensemble ces mesures, pour mieux les combattre ensuite, ensemble ?
Faut-il alors s'étonner de l'ampleur du courant anti-parlementaire qui porta De Gaulle au pouvoir en 58? Les masses avaient élu, en Janvier 56, une majorité se réclamant de la paix en Algérie. Elles ont vu tous les partis céder à la pression des colonialistes français, tous les partis qui parlaient de « Paix » avant les élections, voter en bloc au Parlement les crédits de guerre. Sans doute ne comprennent-elles rien à la notion de «responsabilité » : Le parti passe de 5.500.000 suffrages en 56 à 3.900.000 en 58 !
Remontons plus loin dans le temps: nous retrouvons toujours, dans les périodes unitaires, la même méthode unitaire : soutenir l’action des réformistes, ou même explicitement des bourgeois, dans l'espoir d'amener à nous les plus larges masses ; les forces du prolétariat ne servent que de moyen de pression.
1945 : Le Parti collabore ouvertement avec De Gaulle ; l‘un par décret, l’autre par une décision du C.C. qui déroute les militants, appellent à dissoudre les Milices Patriotiques, fruit de la Résistance de la classe ouvrière au fascisme. Rappelons la phrase immortelle de Maurice Thorez :‘« Un seul Etat, une seule police, une seule armée ! ». Maurice Thorez ne précise pas qu'il s'agit de l'Etat de la classe bourgeoise, de sa police, de son armée. Non, le souci essentiel est de produire. La fiction largement utilisée par les bourgeois, de l'intérêt national, de l'intérêt supérieur (au-dessus de la lutte de classes ! ) du pays, est substituée à l'intérêt de classe. Maurice Thorez explique aux grévistes de Waziers que leur grève « est une faute grave contre le pays » (21) (Brochure « Produire », éditée en 45). Maurice Thorez reprenait l'idée de 36: «11 faut savoir terminer une grève ». L'almanach 66 de l'Huma commente simplement cette idée : «ll ne fallait pas effrayer les couches moyennes ».
En effet, en dehors des périodes où la politique extérieure de l'Union Soviètique imposait certains choix (la guerre froide, la Hongrie..), « ne pas effrayer les couches moyennes » résume toute la stratégie unitaire du Parti. Ceci n'est ni juste, ni faux, mais a eu comme corollaire implicite dans la pratique de 36 - 45 - 56 ou 65 que le prolétariat organisé sur ses positions de classe effraie les couches moyennes (comme d'ailleurs ‘toute la bourgeoisie ! }. Nous reviendrons sur cette affirmation au paragraphe suivant
(21) De Gaulle cite dans ses Mémoires les propos de Thorez, alors ministre, qualifiant de « pressions intolérables » les revendications des fonctionnaires en déc.45. La grève projetée était qualifiée de « crime contre la Patrie ». Ces propros n'ont jamais été démentis.
Cette politique unitaire nécessite-t-elle une nouvelle théorie, une révision explicite des fondements théoriques du marxisme ? Notre direction a procédé parfois à quelques ajustements théoriques (paupérisation absolue, Etat du peuple entier ….) Mais ces révisions sont plus des théorisations grossières de la pratique du moment, qu'une nouvelle théorie, d'où découlerait une nouvelle stratégie révolutionnaire. Bernstein lui aussi était un révisionniste ; mais il le savait et le disait : la polémique théorique était possible. Nos « théoriciens », eux, peuvent à juste titre se targuer de «fidélité aux principes marxistes-léninistes » : cette fidélité est abstraite, et n'a aucune implication dans la politique. Dans le Farti, théorie et politique sont deux domaines distincts. Les écoles du Parti, y compris les-écoles centrales, enseignent moins la doctrine marxiste que la politique du Parti. La jonction entre les deux n'est censée s'opérer qu'au niveau du B.P., là où s'élaboré la ligne. On ne cherche pas à expliquer la ligne au militant : on la justifie par quelques phrases tirées des classiques On se livre alors à un véritable travail de faussaire (22) : on trouve dans Marx ou Lénine une « théorie » de la coexistence pacifique, et du passage parlementaire au Socialisme, comme en d'autre temps on y avait trouvé une « théorie » du « socialisme dans un seul pays », du « social-fascisme », du front populaire ou de l’union de « tous les bons français ».(23).
(22) La pratique des phrases détachées de leur contexte, auxquelles ont peut faire dire ce qu'on veut a produit ce petit « chef d'oeuvre » : La Marche de la France au Socialisme « pondu » par l'Institut Maurice Thorez, à l'usage des intellectuels :
Lénine a utilisé à plusieurs reprises l'expression «forme pacifique de la révolution », ou « développement pacifique de la révolution ». Les auteurs de la dite brochure ont passé au crible les oeuvres complètes de Lénine (37 tomes) : à la suite de ce travail de bénédictin, ils ont trouvé l’expression quatre fois.
En 1899, Lénine explique que « la classe ouvrière préférait, bien entendu, prendre pacifiquement le pouvoir »; mais il ajoute aussitôt que « renoncer à la prise du
pouvoir par la voie révolutionnaire serait une folie de la part du prolétariat ». (Tome*
4, page 284).
D'avril à ‘octobre 1917, Lénine envisage à trois reprises un développement pacifique de la révolution, mais dans des conditions assez particulières :
En juin 1917 (Tome 25, page 18), devant le premier Congrès des Soviets, en majorité hostile aux Bolchéviks, alors qu'il essaie de les persuader de chasser les ministres bourgeois et de prendre le pouvoir.
En septembre 1917 (Tome 25, page 335), dans un article de journal, Lénine envisage la constitution d'un gouvernement de socialistes - révolutionnaires et de menchéviks qui pourrait se former d'une manière toute pacifique « peut-être pendant quelques jours au plus ou pendant une semaine ou deux ». La fin de l’article … fut écrite quelques jours plus tard, et Lénine confesse que le compromis n'est déjà plus possible : « Oui, tout montre que les jours où la possibilité de s'engager dans la voie du développement pacifique s'offrit fortuitement sont déjà révolus ».
Remarquons cependant que le dit développement pacifique avait été envisagé alors que les Bolchéviks étaient en train de gagner la majorité dans les principaux Soviets, et alors que la classe ouvrière et les soldats révolutionnaires à avaient écrasé la tentative du coup d'Etat du général ‘Kornilov.
En Octobre 1917 (Tome 25, page 62), toujours dans un article de journal, Lénine envisage une dernière fois un développement pacifique dé la révolution, si les Soviets prennent le pouvoir. Mais, au même moment, dans tous ses écrits destinés au Parti, il appelle à l'insurrection et à la préparation matérielle de cette insurrection (Cf. « le marxisme et l'insurrection », écrit plusieurs jours avant l'article incriminé. Tome 26 page 13).
La conclusion est que l'auteur collectif du libellé (Cogniot, Chambaz, Claude, Denis, Joannes) est d'une évidente mauvaise foi. Lénine a parlé plusieurs fois des voies pacifiques à titre pédagogique, pour bien montrer que la violence n'était pas le fait des Bolchéviks. Mais, dans tous les textes aux militants, | considère qu'il n'y a pas de voies pacifiques pour la Russie.
(23) Rappelons qu'en 1950-1951, cette tactique mena le Parti à des meetings communs avec la R.P.F. de De Gaulle, où on dénonçait le.« Parti Américain en France », à savoir la S.F.I.0., les radicaux, et d'autres démocrates
ss
On comprend que l'absence de formation théorique des militants empêche la critique théorique. À quoi bon alors réviser la théorie puisque personne ne sera à même de discuter le lien entre théorie et pratique ? De cette façon, les mots de « classes sociales », ou de « dictature du prolétariat » sont devenus des références abstraites et sans contenu politique pratique.
On comprend pourquoi ce ne peut être de l'évolution théorique impliquée par la politique actuelle que l'on peut déduire le malaise dans le Parti. La direction le voit bien : elle conserve la formule «dictature du prolétariat» (« fidélité aux principes »), tout en lui donnant un contenu tout différent : voie parlementaire (« audace dans l'application »).
Ainsi, pour tenter d'y voir plus clair, nous étudierons directement la politique du Parti.
@ II. LE FRONT POPULAIRE FALLAIT-IL EFFRAYER LES CLASSES MOYENNES ?
Voilà un exemple de faux dilemme dans lequel la direction veut enfermer les camarades en désaccord. À la critique du soutien sans condition des politiciens bourgeois, on rétorque : « tu veux donc que la classe ouvrière aille seule au combat sans entrainer l'immense majorité ». Suivent les accusations de sectarisme, dogmatisme, gauchisme, maoïsme, etc …
Bien sûr le réel problème n'est pas : classe ouvrière seule ou immense majorité, mais : comment la classe ouvrière entraîne-t-elle cette immense majorité ?
Les succès du Front Populaire sont présentés maintenant comme la démonstration de la nécessité d'une entente gouvernementale entre prolétariat et couches moyennes: Et on ne manque pas de mettre en valeur la loyauté, le « légalisme » du Parti, vis-à-vis de ses alliés.
Les travailleurs qui ont connu les occupations d'usines conservent le souvenir enthousiasmant de la force du «tous ensemble». C'est elle et non le gouvernement Blum qui a apporté les accords Matignon, Il reste également le souvenir d'un échec : les socialistes ont trahi. C'est la seule explication que donne la direction du Parti. Malgré la modération d'usage envers nos « alliés » actuels, c'est bien la responsabilité des autres qui est mise en lumière dans le manuel d'Histoire du Parti : « Blum ne tient pas ses engagements », « les radicaux repoussent nos propositions », « Léon Blum préfère démissionner » etc.
Ainsi la direction reconnaît implicitement que l'issue du mouvement est indépendante du Parti. Le Parti respecte ses engagements vis à vis des dits représentants des classes moyennes ; ceux-ci, Dieu sait pourquoi, nous trahissent. Pourtant pour aller plus loin qu'en 36, nous commençons par faire mieux : donner nos voix sans contre-partie à la bourgeoisie. Dans quel sens irons-nous plus loin ?
En réalité, l'échec final du Front Populaire est dans le légalisme du Parti, le respect des formes étatiques. |l a imposé sa force à la bourgeoisie par la grève sur le tas, grève qui a surpris tous les protagonistes du Front Populaire. « Nous sommes, les uns et les autres, devant le fait de la grève » déclare Marcel Cachin. Les masses, pourtant bercées par tous les partis d'illusions parlementaristes, sentaient que le gouvernement, à lui seul, ne pouvait venir à bout des patrons. Les accords Matignon n'ont pas été le fruit de discussions à l'Assemblée Nationale entre le patronat d'une part, le prolétariat et ses alliés d'autre part. Les éléments de la discussion se trouvaient dans la réalité de la lutte des classes en France. Blum n'y était pas partie prenante : il prétendait « arbitrer ». Mais jamais le gouvernement, pas plus que n'importe quel organisme d'Etat, ne peut être un arbitre au dessus des conflits de classes. Les accords Matignon ont été la photographie d'un certain rapport de forces entre classes, rapport extrément favorable à la classe ouvrière, et qui se manifestait essentiellement par les millions de grévistes. La bourgeoisie, animée par sa fraction dirigeante, le grand Capital, n’a pas intérêt dans ces conditions à « exacerber la lutte de classes », et heurter de front. le mouvement ouvrier, surtout si elle dispose des intermédiaires politiques lui permettant de garder un certain contrôle du mouvement. Au contraire, elle cherchera à transiger, elle peut même accorder énormément de réformes, tant
qu'elle préserve l'essentiel, son instrument de domination de classe, son Etat. Les réformistes, soutenus par le Parti, sont les artisans tout trouvés d'une telle politique, tantau'ils ont l'audience de la classe ouvrière.
Que deviennent les classes moyennes ? À travers la crise endémique qui sévissait depuis plusieurs années, elles se sentaient de plus en plus menacées dans leur existence même. De 34 à 36, elles se radicalisent vers la gauche, et dans une moindre mesure, vers la droite. Les élections de 36 montrent une poussée sans précédent vers le Pari et la S.F.1.0.. Mais les mesures économiques et sociales du Front Populaire pèsent lourdement sur les petits capitalistes. Alors que certaines couches des classes moyennes espéraient une issue dans le Front Populaire, elles trouvent une situation encore plus difficile. En promettant, comme le ministre de l'Intérieur Salengro de défendre « l'ordre contre l'anarchie », le Parti détourne ces couches, : nous leu, offrons la perspective d'un statu quo politique, qui depuis longtemps aggrave leur situation. «L'ordre » en question est celui du grand Capital. Déçues par la gauche, elles se retournent vers l'extrême-droite, qui, elle, prétend bouleverser le statu quo et lutter contre le Capital (apatride). Dès février 37, les mesures de « pause » ne -rencontrent plus que l'opposition de la classe ouvrière seule.
Ce ne sont pas les positions de classe du prolétariat qui effraient les classes moyennes : au contraire, dans une situation de crise, elles n'ont plus d'espoir qu’en une solution de force. Ce qui les détourne du prolétariat, c'est l'impuissance de ses organisations, du Parti au premier chef, à leur présenter l'autre terme de l'alternative : le socialisme. Et cette contradiction interne au capitalisme n'est pas nouvelle.
Au risque de paraître dogmatiques, nous citerons encore une fois le Manifeste :
Les classes moyennes, petits fabricants, artisans, détaillants, paysans, tous combattent l£ bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont pas révolutionnaires mais conservatrices ; bien plus elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'Histoire. Si elle sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels ; e//es abandonnent leur propre point de vue pour adopter celui du prolétariat.
Or, il est clair que notre stratégie est actuellement fondée sur une identité des points de vue du prolétariat et des classes moyennes : toutes les couches sociales autres que la grande bourgeoisie monopoliste (un cent millième de la société.) revendiqueraient un régime démocratique. Poussée à l'extrême, cette stratégie mène le Parti à se constituer non plus comme le parti du prolétariat, de ceux qui n'ont que leur force de travail à vendre, mais comme le parti de tous les français brimés par la dictature du grand Capital. La propagande du Parti destinée aux petits commerçants est extraordinaire : nous leur promettons rien moins que la Prospérité |
Marx explique clairement en quoi les petits bourgeois s'opposent aux grands bourgeois : c'est en tant que petits capitalistes en concurrence avec les gros. Mais le développement de la société capitaliste les a condamnés historiquement. Ils ne pourront plus jamais avoir de rôle autonome dans la société. Quelle que soit la bonne volonté (ou le dynamisme) de leurs représentants politiques, quand ils existent (Poujade}, ceux-ci ne peuvent, dans le cadre du capitalisme, que s'en remettre, en dernier ressort, aux décisions du grand Capital. C'est là une question de rapport de force, non pas numérique, mais économique : le petit s'oppose au gros, mais ne peut se passer de lui, à moins d'une organisation socialiste de la production.
En période de prospérité, lorsque « les affaires marchent » et que le pouvoir est Stable, les petits capitalistes gardent toujours l'illusion de pouvoir s'en sortir individuellement ; il n'existe pas de conscience de classe de petits capitalistes. Ils rêvent peut-être d'un régime où un ensemble de loi limiterait le pouvoir des plus forts ; mais depuis longtemps ils n'ont plus les moyens de s'organiser en force
politique autonome.
C'est une dangereuse illusion de considérer les partis politiques de gauche comme représentatifs des classes moyennes (24). De même qu'on ne juge pas les hommes sur la conscience qu'ils ont d'eux-mêmes, les forces sociales défendues par ces partis ne peuvent se déduire du caractère petit-bourgeois de leur programme. Leurs dirigeants se sont toujours montrés les serviteurs de la bourgeoisie, de Guy Mollet à Mendès- France. Leur actif est clair : réarmement de l'Allemagne, Traité atlantique, Marché Commun, guerre en Algérie, opération de Suez, installation du gaullisme … Serait-ce parce qu'ils auraient été « prisonniers de la droite » ? Ou plutôt parce que ces partis de gauche ne peuvent être que des midletlons Do) liquss entre le grand Capital et les masses, médiations par lesquelles la bourgeoisie établit sa dictature sur toutes les autres couches de la société ?
Le rôle historique de la démocratie parlementaire a été d’unifier l'ensemble de la bourgeoisie et de dégager ses intérêts de classe, les plus essentiels. Ces intérêts ne peuvent être que ceux de la fraction la plus dynamique de la classe bourgeoise : le grand Capital. C'est pourquoi, dans le cadre de la démocratie bourgoise, tous les partis, hors du parti ouvrier, se transforment plus ou moins en « syndicats d'appétits » particuliers, dans le cadre de la volonté du grand Capital. La 4ème République, tout en laissant parler les bouilleurs de crû (25) a, au moins partiellement, et sans attendre De Gaulle, réalisé le programme des trusts et monopoles. Mais pour résoudre les gigantesques contradictions dues à la structure archaïque de la bourgeoisie française, la démocratie parlementaire, le régime des partis, étaient devenus un frein. Les députés, soucieux de conserver leur place, se faisaient essentiellement les porte-paroles d'intérêts particuliers, réactionnaires, en oubliant leurs intérêts de classe les plus essentiels. D'où l'immobilisme et l'impuissance du régime qui, incapable de dégager les intérêts généraux, n'était pas, à fortiori, capable de faire coincider une série d'intérêts divergents et contradictoires.
C'est pourquoi. dans les périodes de crise politique, les classes moyennes sont toujours la principale base de masse des mouvements anti-parlementaires : national-socialisme, fascisme, poujadisme ou gaullisme. Elles n'ont nulle confiance en une démocratie idéale : plus que toutes autres couches,. dupées par la démocratie bourgeoise, elles ont expérimentalement compris que le mythe bourgeois de la démocratie « Pure », n'était que la loi du plus fort. Peut-être révent-elles d'un démocratisme à leur propre usage, mais elles se rendent compte de leur incapacité à affronter seules le conflit de classes fondamental : bourgeoisie contre prolétariat. Et, lorsque la réaction triomphe, la bourgeoisie: unifiée sur l'essentiel de son intérêt de classe se retrouve : n'est-il pas clair que le gaullisme a été adopté dans l'enthousiasme par l‘ensembte de la bourgeoisie, petite ou grande ?
Le prolétariat n'a pas à mettre de l'eau dans son vin pour séduire les classes
(24) Extraits de la lettre adressée par notre Parti, en Octobre 36 au « Président Daladier » : ex-fusilleur du 6 février 34, et futur signataire de Munich :
Votre grand parti, qui a joué un rôle si important dans l'histoire de la 3ème République, peut revendiquer avec fierté l'honneur d'être étroitement lié aux classes moyennes de France, dont les convictions démocratiques ont tant contribué à sauvegarder les libertés publiques et qui ont intérêt à s'unir à la classe ouvrière pour se défendre contre les machinations des deux cents familles «… ». Comme vous, nous pensons que l’ordre public est indispensable … « … » l’ordre public ne peut naturellement se concevoir en dehors du respect de la loi, et c'est pourquoi nous sommes sûrs d'être en accord complet avec vous en demandant que les lois soient respectées par tous, comme doit être respectée la propriété privée, fruit du travail et de l'épargne ».
(25) Rappelons le vote du Parti en faveur des bouilleurs de crû, lors de la chute du gouvernement Mendès-France (Fév.55). Avant l'état du peuple entier, nous voulions déjà être le Parti du peuple entier !
moyennes. Le contenu du programme du Parti ne supprimera pas une barrière de classe, à moins de n'être plus qu'un programme petit bourgeois déguisé. Seule une situation de crise sociale et politique du régime peut amener une partie de ces classes moyennes qui « oscillent entre le Capital et le travail » à abandonner leur propre point de vue réactionnaire pour celui du prolétariat. Mettre en avant qu'il ne faut pas effrayer les classes moyennes, signifie éviter de parler des tâches historiques du prolétariat dans la révolution sociale : c'est-à-dire en premier lieu détruire l'ensemble de l'Etat bourgeois, pour instaurer l'Etat de dictature du prolétariat. La stratégie actuelle-mène à rendre notre programme le plus proche possible de ce que proposent les prétendus représentants des classes moyennes, en pratique, les réformistes. Elle ne peut qu'entretenir dans les masses, et parmi les militants, une série d'illusions sur la possibilité de réformer le capitalisme, c'est-à-dire, une série d'illusions sur l'Etat bourgeois. Mais, au fait, nos dirigeants ne partagent-ils pas ces illusions ?
@iII. LA DEMOCRATIE VERITABLE, OU L'ECHELLE (MOBILE …) DU SOCIALISME.
La ligne de démocratie véritable, nous dit-on, est justifiée théoriquement par les conditions nouvelles de notre époque qui rendent possible le passage pacifique au Socialisme.
En effet, tout doute exprimé sur le contenu de cette étape indispensable entraîne la réponse automatique : «Camarade, tu remets en cause la possibilité de passage pacifique au Socialisme ». Inversement, la démocratie véritable permet le passage pacifique au Socialisme, et du même coup le justifie : avec toutes les garanties qu'elle offre aux travailleurs, la véritable démocratie (déclaration des Partis Communistes de 57), ne sera plus qu'une affaire soluble par voie électorale. cette démonstration, à caractère « cyclique » ne suffit, pas, on explique parfois qu'il s'agit d'un régime transitoire, « époque de lutte. de classes intense », et on laisse entendre que l'issue de la lutte dépendra de l'importance des mouvements de masse. Cette vision idyllique entraîne en contrepartie, l’autre vision idyllique du régime « fort et stable », et tellement démocratique dans tous les domaines qu'on pourrait s'interroger sur la nécessité de passer au Socialisme.
En fait, si l'étape en question a été souvent décrite, elle n’a jamais eu de définition bien précise et on se garde d'aborder ce sujet. Etat capitaliste ? sans doute, ll serait alors encore plus « ultime » que le capitalisme monopoliste d'Etat, lui même qualifié de phase ultime du capitalisme ? Personne n'y comprend plus rien.
En résumé, la stratégie de démocratie véritable, de passage pacifique, voire parlementaire, tient dans les propositions suivantes : toutes les couches de la société autres que la petite fraction des actionnaires et autres propriétaires des gros moyens de production, sont lésées par le pouvoir des monopoles. Elles ont donc intérêt à s'unir contre eux et à instaurer un régime démocratique, réellement démocratique, c'est-à-dire où les partis représenteraient les classes sociales de façon authentique. Le régime étant démocratique, la classe ouvrière n'aurait plus alors de grandes difficultés à convaincre ses partenaires qu'il faut aller plus loin et construire le Socialisme.
L'explication détaillée de ce processus, se trouve dans /a marche de la France au Socialisme. Citons en quelques extraits (page 71 à 78) :
La démocratie nouvelle sera üne création continue. En d'autres termes, la progression s'y poursuivra vers le socialisme, favorisée par l’affaiblissement des positions économiques et politiques des monopoles, par le renforcement de celles de la classe ouvrière et de ses alliés. La petite bourgeoisie se convaincra dans l'action que son intérêt est de se solidariser avec les ouvriers, que les améliorations sérieuses ne viennent que de la lutte et qu'au bout du compte, il faut trancher une bonne fois, (sic! }, par le
socialisme, les questions venues à matu (26). a conférence des Partis communistes de 1960 :
La classe ouvrière peut … conquérir un solide majorité parlementaire et transforme le Parlement d'instrument au service de
térêts de classe de la bourgeoisie, e strument au service du peuple travailleur
Aprà
on nou se qu'il s'agi bien .: d'utiliser le système parlementaire … ultérieurement après l'accession des travailleurs au pouvoir. La formation du pouvoir nouveau avec le concours de l'institution parlementaire traditionnelle ne pourrait que renforcer l'autorité de ce pouvoir et souligner l'illégalité de toute résistance aux transformations sociales, à l'établissement de la propriété sociale des grands moyens de production. Toutefois :
Un puissant mouvement populaire en dehors du Parlement est d’ailleurs nécessaire précisément pour que le Parlement joue un rôle positif. Sinon le danger du réformisme apparaitrait.
Arrêtons là les citations. Kautsky, sans attendre les conditions nouvelles de notre époque, et tout en conservant le vocabulaire du marxisme, expliquait que …
Le but de notre lutte politique res: la conquête du pouvoir d'Etat par l'acquisition de la majorité au Parlement et la transformation de ce dernier en maître du « gouvernement ». (Cf. l'Etat et la Révolution).
Le réformisme n'est pas l'utilisation d'un parlement en tant que tel, comme forme du pouvoir prolétarien, encore que l'institution de politiciens professionnels — les députés — soit fort éloignée de la démocratie prolétarienne. Le réformisme est de parler de la conservation du Parlement, avec le lourd passé de trahison qu'a cette institution en France, et de passer sous silence le problème de la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois. L'Etat bourgeois ne s'est jamais limité, et de nos jours de moins en moins, simplement au Parlement, et au gouvernement. L'Etat bourgeois c'est d'abord toute une structure administrative et coercitive (armée de métier, police), toute une bureaucratie pliée aux usages, moeurs, besoins et influences du grand Capital. Les lois, votées au Parlement, ne peuvent qu'entériner un état de fait, que donner un vernis légal, « voulu par la Nation », à des décisions nécessairement prises ailleurs. Avec quels moyens, un Parlement « démocratique » agira face à ceux qui sont les réels centres de décision et d'application du grand Capital ? Nos dirigeants se défendent, ils disent : ce n'est pas du réformisme, il y aura en plus un large mouvement de masse, « d'une ampleur inégalée ». Mais à quoi servira ce mouvement de masses ? A faire pression sur le Parlement ? quel intérêt s'il est
(26) Nous ne discuterons pas ce qui dans ce texte est le propre des opportunistes : parler de l’action, de la lutte, du mouvement des masses, en général, sans jamais aborder le problème essentiel des moyens et perspectives de telles actions, luttes et mouvements. Le répondant pratique de tels bavardages se trouve, par exemple, dans notre comportement vis-à-vis de la guerre au Viet-Nam : le Parti édite les affiches : « EXIGEONS... AGISSONS » …. et n'organise aucune action d'envergure sur ce sujet, mieux, nos dirigeants désavouent les actions existantes hors des actions pacifistes du Mouvement de la Paix, qui n'hésite pas à se réclamer d'U
Thant et du Pape, qualifiés d'agents de l'impérialisme par les Viet-Namiens eux-mêmes !
démocratique ? Ou bien à prendre des décisions à sa place ? Alors il ne sert plus à rien, et on se demande Pourquoi on en parle. Le réel problème est de trouver les formes de la démocratie prolétarienne, comités de base, d'usine, conseils ouvriers, formés, par lesquelles les masses s'exprimeront, prendront et appliqueront elles-mêmes leurs propres décisions, problème que nos dirigeants ne savent pas aborder hors du cadre du parlementarisme bourgeois. Le camarade Aragon peut dire «le Parti a revalorisé les valeurs », ces valeurs n'en restent pas moins celles de la bourgeoisie triomphante de 89 .
Reprenons par exemple l'idée que l'autorité du pouvoir est fondée sur des lois. Les résistances étant illégales, contraires à la loi, l'autorité du pouvoir se trouve renforcée. Autorité vis-à-vis de qui ? Admettons qu'il s'agisse de l'autorité vis-à-vis des anciens exploîteurs. Alors aucune loi ne peut les empêcher de vouloir renverser le nouveau régime. Seule la force du prolétariat armé d'armes et non de lois, peut effectivement empêcher la réaction d'organiser la contre-révolution, en s'appuyant notamment sur les hésitations des classes moyennes (27). Ce ne sont pas les lois socialistes qui ont écrasé le débarquement contre-révolutionnaire de la Baie des Cochons à Cuba.
Il nous faut donc admettre qu'il s'agit de l'autorité vis-à-vis de l’ensemble de la population ? Le fond de l'affaire est alors clair : nos dirigeants ne voient le socialisme que comme la substitution de l'appareil d'Etat appliquant des lois socialistes, à l'appareil d'Etat appliquant des lois capitalistes. Le bouleversement des structures de l'Etat est un problème inexistant : il n'est jamais abordé. Devant de telles conceptions, c'est toute la polémique de Lénine contre le Kautskysme, que nous pourrions reprendre. Lénine explique précisément que le socialisme n'est pas la substitution d'une bureaucratie à une autre. L'autorité, si ce mot garde encore un sens, ne peut résulter que de la particfpation effective de tous les prolétaires à toutes les fonctions de l'Etat.
Nos dirigeants ont simplement retrouvé la vie.ile stratégie réformiste, qu'il suffisait de chercher un déplacement du rapport des forces à l'intérieur du pouvoir d'Etat bourgeois pour assurer le pouvoir au prolétariat. Nous trouvons bien là l'explication de ce qu'ils appellent dictature {temporaire ou non) du prolétariat. 11 ne s'agit plus d'une forme d'Etat propre à assurer l’hégémonie politique du prolétariat, « l'organisation du prolétariat en armes » (Lénine}, il ne s'agit plus que d'un programme appliqué par l'Etat explicitement reconnu comme une institution au dessus des classes, et propre à être utilisé par le prolétariat après avoir été l'instrument de la bourgeoisie,
Cette idéologie réformiste imprègne à tous les niveaux notre programme. Le Programme du Parti est une échelle entre le capitalisme monopoliste d'Etat, et le socialisme. Vers le milieu, disons, se trouve le barreau appelé « Démocratie Véritable ». Bien plus bas, n'allons .P&S frop vite, se trouve le barreau baptisé « programme commun ». Ce barreau étant, éncore trop haut, nous nous sommes contentés d’un barreau encore plus bas, dit « union de la gauche » ou « soutien à Mitterand ». Cette conception gradueliste (28) du Passage au socialisme implique une escalade parallèle des autres partis, qui passeraient progressivement d'un côté à l’autre de la barrière de classe : ce sont les « alliés » ! «it faut, dit la résolution du 18ème congrès, que la S.F.I.0. abandonne sa politique de collaboration de classe ». On comprend dès lors, qu'il est normal de vouloir collaborer dès maintenant et de façon de plus en plus étroite avec des partis bourgeois : dans le câdre du passage pacifique,
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{27} Tel est le sens, rappelé plus haut, de la Dictature du Prolétariat exerçant sa violence de classe sur toutes les auures classes, sans être lié par aucune loi.
128) Ce gradualisme, cette désescalade, c'est bien ce Que nous avons vu au niveau des résolutions. des Congrès. Rappelons ce qui fut dit sur les conditions de soutien du Parti à un éventuel candidat commun aux élections présidentielles :
— Programme minimum » disait-on en juillet 65
— « Plate-forme commune » (Huma du 3 septembre 65)
— « Plate-forme acceptable »(Huma du 18 septembre 65)
— « Options Mitterand » (23 septembre 65)
du pluripartisme, de la démocratie véritable ils seront certainement amenés, par « la logique de l'histoire » déjà citée, à devenir des défenseurs du socialisme. Alors, leur faire quelques concessiôns; ne fait qu'avancer l'unité inéluctable.
Nous comprenons maintenant pourquoi la logique de la ligne de démocratie véritable conduit de capitulation en capitulation devant la bourgeoisie. Si nous sommes sur un barreau trop élevé de l'échelle, par rapport aux gens d'en face, il faut se placer plus bas. Cette politique a, bien sors des risques: quand on donne sans contrepartie les voix des ouvriers à ceux qui sont encore des bourgeois, ceux-ci ont toutes les raisons de se montrer de plus en plus exigeants. Mais nous avons des atouts : c'est nous qui organisons la classe ouvrière, et nous nous faisons fort de le montrer (voir l'exploitation par nos dirigeants du 17 mai et du 1er Février face à la F.G.D.S.).
Dans ces jeux de type parlementaire, nos dirigeants sont fort gênés par un certain reste d'« habit » révolutionnaire, qui se maintient, malgré l'absence de formation politique, au niveau des traditions et des mots d'ordre. Et il y a des militants qui restent, eux, sensibles aux exigences de leur classe. Notre direction est donc amenée à faire la politique derrière leur dos (voir lettre de Waldeck Rochet à Mitterand). La résolution du 18ème Congrès nous apprend que « le Parti a contribué efficacement à l'entrée en lice d'un candidat se réclamant de l'union de la gauche ». Quand? A l'initiative de qui ? Nous n’en saurons jamais plus !
Dans le Parti, le militant n'a jamais eu une grande responsabilité dans l'élaboration le la politique du Parti. Autrefois, la contrainte bureaucratique empêchait le militant de faire de la politique au niveau de sa cellule, Mais, au moins, il avait une ligne claire à défendre et à faire pénétrer dans les masses. La lecture de l’Huma, les principes appris à la cellule (sur les bourgeois, les américains, les socialos, la gauche, la défense inconditionnelle du chef suprême Staline, etc) lui permettait de recréer la ligne, au moins entre deux virages, et il était armé pour se battre. Maintenant, la nature électoraliste de la politique de nos dirigeants, fait que la politique se réfugie de plus én plus haut, au niveau des tractations secrètes entre le Bureau Politique et l'état-major de la F.G.D.S.. Il est clair qu'une telle politique échappe naturellement à la compétence de la cellule. Et comme cette politique n'a plus de principe, à aucun moment le militant ne peut être à même de décider ou même de comprendre pourquoi la ligne doit comporter ou non une Assemblée Constituante, comporter ou non la suppression de l'armée de métier, etc.
Telle est la source du malaise dont nous sommes partis ; le militant ne peut plus qu'attendre les fluctuations de la ligne : une telle politique lui échappe totalement. Qui n'a vu, au cours des conférences de section, les délégués fédéraux de service éluder les questions que posaient les camarades à juste titre, alors qu'il nfy.avait pas encore d'accord électoral, sur notre attitude possible au second tour des élections, pour ramener la discussion sur la bataille du premier tour ? De même, qui ne se souvient que, lors de la préparation du 17ème Congrès, la direction se refusait à sondamner formellement la tentative. Défferre? De même encore, la « fluidité » de la résolution du 18ème Congrès dont l'irrésolution permettra demain à peu près n'importe quelle ligne. À force de souplesse la ligne devient lâche !
Le militant ressent ces péripéties comme des incohérences, il ne peut déterrniner quel est le barreau le plus bas que nous puissions prendre et ne peut plus s'en remettre qu'à sa confiance aux dirigeants. ié
La seule attitude vraiment cohérente eût été de laisser la « veste révolutionnaire » Certains camarades de la base (y compris des permanents) sont déjà prêts ; c’est là aussi un reflet de la dégradation de la composition sociale du Parti.
Toutefois, même si l'évolution actuelle est dans une bonne mesure, irréversible, plusieurs conditions tant nationales qu'internationales font que le Parti n'est pas prêt à -jouer le rôle des partis sociaux-démocrates ; une chose est le programme réformiste ; une autre est l’interpénétration du Parti et de l'appareil d'Etat bourgeois, phénomène qui fut la racine de la faillite de la llème Internationale, et qui est toujours pour nous la raison fondamentale de l'impossibilité d'une régénération de la S.F.1.0.. Les partis de la 1lème Internationale voulurent agir sur l'Etat bourgeois de l'intérieur : ils y réussirent si bien qu'ils ne fürent plus que des appendices de la bourgeoisie. L'Etat, l'administration de la bourgeoisie sont truffés de « militants socialistes ». On peut être à la fois membre de la S.F.1.0. et commissaire de police !
Ce n'est pas abstraitement, en fonction de son idéologie réformiste, que l'on & caractérisé la social-démocratie comme l'agent de la pénétration de l'idéologie bourgeoise dans la classe ouvrière . C'est sur la base de l'existence de ce tissu de relations intimes entre la social-démocratie et la bourgeoisie. Vouloir ignorer ce fait, tout en manifestant la volonté d'être « un parti comme les autres », un parti de gouvernement (29), c'est déclarer que nous serons de loyaux gérants du Capitalisme, tant que les larges masses ne voudront pas encore du Socialisme. Déclarer alors que la « démocratie sera une création continue », c'est dire que nous remettons à une date ultérieure, indéterminée, les tâches historiques du prolétariat, et que nous sommes orêts à jouer le rôle des réformistes.
Dans La marche de la France au Socialisme, nous lisons encore :
Pour être valable, le programme commun doit permettre de donner à la démocratie politique le contenu économique et social correspondant au moment donné, et acceptable par les différentes classes et couches qui ont intérêt à diriger le cours principal contre la classe ou fraction de classe hostile à la démocratie. Dès lors, il ne faut en aucun cas considérer tel ou tel programme comme définitif, mais avoir le souci de sa constante mise à jour, au fur et à mesure du développement de la démocratie conçue comme création continue. C'est là une donnée importante pour le passage qualitatif de la démocratie au Socialisme. (30)
Bernstein disait pius franchement : « Pour moi le but final, quel qu'il soit n'est rien ; le mouvement est tout ».
Les conditions nouvelles de notre époque justifient-elles Bernstein et Kautsky a posteriori ? Ces conditions nouvelles existent : la force du camp socialiste, la main-mise sous la forme la plus directe de monopoles sur l'Etat dans les pays capitalistes avancés. Mais, peut-on pour autant imaginer la bourgeoisie céder progressivement le pouvoir, renoncer à la résistance parce que sans perspectives de vaincre, accepter en quelque sorte la loi de la majorité ? Au contraire, dans tous les pays capitalistes avancés, nous voyons les régimes en place renforcer leur exécutif, renforcer leurs moyens de pression et de répression sur les masses. À quoi sert ce renforcement sinon à préserver par la violence la dictature de la classe bourgeoise ? Admettons même que malgré le monopole bourgeois de la culture (enseignement, information … ), arrive au parlement une solide majorité « démocratique ». Avec quels moyens ce Parlement appliquerait-il des mesures autres que réformistes, c'est-à-dire acceptables par le grand Capital ? Avec ou sans article 16, le grand Capital est prêt, lui, à exercer sa violence de classe. Nous avons l'expérience du 13 Mai, et nous avons vu Comment nos alliés petits bourgeois ont rampé devant le grand Capital, car lui seul disposait de la force. Si le prolétariat n'est pas prêt, lui aussi, à exercer sa violence de classe, ne doutons pas que beaucoup de 13 Mai pourront se produire et répondre à tout mouvement du prolétariat qui risque de déborder « l’ordre ». Nos dirigeants reconnaissent verbalement la violence révolutionnaire lorsqu'il s'agit d'un pays lointain, colonisé de préférence. lis oublient que le rapport des forces entre classes à l'échelle nationale reste le facteur déterminant, car c'est le seul facteur directement sensible à la grande masse des travailleurs, et que ce rapport est, en dernier ressort, réglé par la violence sociale d'une classe sur l'autre par l'intermé. e d'un Etat de classe. Pas plus que la bourgeoisie indonésienne, soutenue par l'impérialisme mondial, ne s'est effacée devant les masses, la bourgeoisie française,
129) Rappelons que le Parti Communiste Finlandais, autre parti de gouvernement, a voté une série de mesures anti-inflationnistes : ceci, en régime capitaliste, signifie sans ambiguité une réduction du niveau de vie des travailleurs.
130) Belle caricature du saut dialectique qu'est la révolution prolétarienne : à force de démocratie, (la quantité}, on arrive au socialisme (le saut qualitatif) !
soutenue par l'impérialisme européen ou américain s'il le faut, ne s'effacera devant les mouvements de masses, même d'ampleur inégalée.
L'histoire a amplement démontré que jamais le socialisme n'a été précédé par une augmentation progressive de la démocratie. Au contraire, tous les régimes bourgeois en proie à une crise politique et sociale grave, ont cherché à se survivre par la violence et la dictature. Les exemples « quotidiens » pourrait-on dire, d'Asie, d'Afrique, ou
. d'Amérique Latine, sans rappeler les conditions de la prise du pouvoir dans les pays socialistes, démontrent l'inanité des théories de l’évolution continue et pacifique vers le Socialisme. L'exemple, souvent avancé, de la Tchécoslovaquie, est révélateur : en fait de passage pacifique et parlementaire au Sociafisme, on ne peut nier que c’est la présence « physique » de l'Armée Rouge, qui a joué le rôle du prolétariat en armes, et a empêché la réaction tchèque, soutenue par la bourgeoisie internationale, de prendre les armes pour renverser le régime.
IV. FAUT-IL FAIRE L'UNITE AVEC LA S.F.1.0. ?
Nos dirigeants ont fait de l'unité le remède à tous les problèmes. Du « tous ensemble », tout découle, comme par miracle : la démocratie, la dictature du prolétariat, le socialisme …
Les mots d'ordre du type « Unité à tout prix », les panégyriques passionnés, tout illustre clairement l'aspect magique que l'on veut donner à l'Unité, dont le contenu de classe concret esi rarement évoqué ; Unité de qui? Sur quoi? Pour quoi faire? L'unité du prolétariat anglais derrière le réformisme le plus traditionnel montre bien que l'unité en soi ne résout pas tous les problèmes.
En pratique, la politique unitaire de notre direction conduit à pactiser avec d'authentiques représentants de la bourgeoisie et même de la bourgeoisie « atlanuste ». Tout ceci n'est,. paraît-il, que le premier stade d'une dialectique complexe, unité à la base-unité au sommet. Les accords d'organisation à organisation quelqu’en soit le contenu, (cf. Accord électoral), favoriseraient le développement de l'Unité à la base, obligeraient les directions à respecter et à développer ces accords, les dirigeants S.F.1.0., où radicaux (en particulier les députés ! }, n'auraient bientôt plus le choix : perdre leurs électeurs, ou se soumettre à la volonté des masses, c'est-à-dire, sans doute, abandonner leur politique de collaboration de classe.
Nos dirigeants: présentent donc aux masses la perspective de faire pression sur le personnel politique qu'utilise traditionnellement la bourgeoisie, à destination du prolétariat et des couches petites bourgeoises. Pour arriver au Socialisme de cette façon, ia poussée des masses devra être, on s'en doute, plus que phénoménale. Aussi nous dit-on qu'il faudra un mouvement de masse d'« ampleur inégalée ». En 36, en 45, nous avons déjà connu des mouvements d'ampleur inégalée, qui ont amené de réelles améliorations au sort des travailleurs. Ces conquêtes partielles sont et seront toujours possibles dans le cadre du régime bourgeois. Tant que le mouvement des masses est mené par les organisations ouvrières sur des objectifs limités, réformistes, et tant que ces organisations gardent le contrôle réel du mouvement, la bourgeoisie sera toujours prête à discuter.
Ces revendications ne remettent pas en cause son rôle de répartiteur des richesses à l'échelle nationale, elle espère toujours pouvoir reprendre plus tard de la main droite ce qu'elle vient d'accorder de la main gauche. Cet espoir n'est pas vain : le statut des comités d'entreprises, par exemple, n'a jamais été appliqué depuis 47 ; de même, les teintes au régime de la Sécurité Sociale se poursuivent encore sous nos yeux. agit-il là d'un « ordre des choses » inévitable ? Certainement, aussi lontemps que c'est la bourgeoisie qui gérera les conquêtes ouvrières. La S.F.1.O. la F.G.D.S., et autres démocrates seront certainement sensibles aux mouvements « d’ampleur inégalée ». Et ils ne seront que trop heureux de voir le Parti oublier la conquête du pouvoir (le but} et se contenter des conquêtes partielles (le mouvement). L'ampleur inégalée ne pourra être qu'un feu de paille, si le problème fondamental n'est pas posé : obtenir les instruments (comités d'usine, conseils ouvriers) par lesquels les masses s'exprimeront et exerceront elles-mêmes leur pouvoir. Ignorer ce problème, lorqu'on parle de Démocratie Véritable, c'est laisser entendre que, comme en 36 et en A5, les communistes répéteront aux masses ce que leur disent les bourgeois
effrayés : contentez-vous des.conquêtes partielles et retournez au travail ! Comment dans ces conditions, l'ampleur inégaléé, nécessaire à la création continue’ de la démocratie, pourra-t-elle être maintenue pendant une tongue période ?
Les masses ne se sensibilisent pas sur commande, 6t leur mobilisation ne peut être entretenue de façon pérmänente tant qu'on ne pose pas la question du pouvoir (31). En 37, le Parti ne pôuvait plus mobiliser les masses pour changer le cours du Front Populaire moribond quelques mois après sa naissance. Lorsque les masses s'étaient mises en mouvement, c'était au Parti de fixer des objectifs qui les entraineratent dans une certaine dynamique de luttes. Mais nos dirigeants n’ont pas fixé d'autres objectifs que: ceux que t it l'aile droite du Front bopülaire, les radicaux. On re péut pas mobiliser les masses, trois mois après tes avoir appelées à « rentrer dans l’ordre ». Après une période de luttes qui se termine par des conquêtes partielles considérées comme suffisantes par les organisations ouvrières, ii faut au prolétariat un certain temps pour les « assimiler », et les considérer comme son acquis définitif. Toute nouvelle lutte comporte le risque de perdre ce qu: viemt d'être . Seules los perspectives radicalement différentes auraient peut-être pu vainer, burr. politique dans la conscience des masses, et ceci dans des conditions de défavorables qu'en Juin 36. ë
Admettons même que nous puissions mobiliser les masses pendanteu période et que les députés S.F.1.O. identifient une fois n'est pas cout intérêt électoraliste à celui de ia clässe ouvrière. 1 nous-restera à mouvement de masse, à rechercher les mots d'erdre, les objeêtits 5oss engageront dans la lutte i’ensembie du prolétariat, les formes d'orcans rendront le mouvement d'ampleur inégalée de façon durable, a / La seule perspective de faire pression sur les députés n évidenune elle-même une perspestive mobilisatrice ! Le silence de nos digeants sur ces sujets montre qu'en réalité, ils ne parlent des mouvements de mass, que de façon abstraite, qu'en tant qu'auxitiaire de leur ligne politique générale, L'étroit contrèle de la Direction du Parti sur le Mouvement de la Paix, sur l'U.F.F Où sur ka J.C. et autres «organisations de masse » squelettiques révèle son énorme méfiance des mouvements qu'elle ne contrôle pas.
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Cette méfiance n'est pas la manifestation d'une quelconaue mauvaise volonté : c'est là le propre d'une organisation bureaucratisée dont l'appareil s'identifie et se substitue au prolétariat. En conséquence, nos dirigeants pensent que le mouvement réel du prolétariat ne peut se manifester qu'au travers de ses Organisations, essentiellement au travers du Parti, de ia C.G.T. et des diverses «organisations de masse ». 11 s'en suit naturellement la politique bureaucratique d'unité, d'organisation à organisation : ce sont élles qui représentent les diverses couches du pays.
Aucun parti ne peut représenter l’ensemble d'une couche sociale déterminée : un parti ne représente au mieux que la fraction la plus consciente d'une couche ou d'une classe. Nous analyserons plus loin le caractère de classe des différents partis avec lesquels nos dirigeants veulent faire l'unité. Notre parti, malgré sa forte minorité petite-bourgeoise, est sans discussion possible le seul parti authentiquement prolétarien. Son audience dans les masses prolétariennes a été acquise au cours de dizaines d'années de lutte de classes, non pas par sa ligne politique générale, qui jamais ne s'est «emparée des masses », mais par l'activité de dizaines de milliers de militants communistes, qui, à un niveau local, parcellaiw, ont su s'imposer auprès de leurs camarades comme leurs meilleurs défenseurs face au patronat. Le vote de miliions de travailleurs pour le Parti signifie moins leur adhésion à la ligne que leur confiance générale dans le Parti pour changer quelque chose au régime. De la même manière, des millions de travailleurs anglais ont porté Wilson au pouvoir. Mas, de ia confiance que lui accordent les masses, on ne peut déduire que le Parti traduise fidèlement leurs aspirations ; et cela d'autant plus qu'un appareil aussi bureaucratisé que celu: du on È (31) Egalement après la prise du pouvoir se pose le problème de conserver de façon .durable la mobilisation des masses à un niveau élevé. Voir les énormes difficultés rencontrées, en U.R.S.S., à Cuba, et surtout en Chine (Cf. la Grande Révolution
- Culturelle Prolétarienne).
Parti, composé pour une bonne part de camarades qui font professionnellement de la politique, a toujours tendance à juger qu'il comprend mieux que les masses, qu'il peut prendre des décisions sans contrôle des masses- voire des militants de base. C'est pourquoi nous avons vu si souvent nos dirigeants mépriser, quand ce n'est pas saboter, et qualifier de « machines de guerre contre le Parti » les mouvements qui se dessinaient en dehors des organisations traditionnelles (comité Viet-Nam National, voire mouvement du Milliard ; mouvement antifasciste des étudiants et universitaires pendant la guerre d'Algérie (32). C'est pourquoi des initiatives spontanées de militants communistes plus proches de leur classe que des bureaucrates ont été étouffées par la direction, parce que contraires à la ligne politique générale définie par le Bureau Politique. (Les mouvements de rappelés en 55 furent au départ organisés par des militants des J.C.).
Il est clair au contraire que le Parti doit faire extrêmement attention à ces mouvements spontanés. Il s'agit là de manifestations à partir desquelles le Parti pourra peut-être parvenir à unifier dans la lutte l'ensemble du prolétariat : cette lutte partira toujours de problèmes partiels que nous devons élever jusqu'à la lutte générale pour le pouvoir, au moins au niveau propagandiste (33). Les formes successives que prendra cette lutte s'imposeront au prolétariat au cours de la lutte elle-même : aucun bureaucrate n’a le pouvoir de figer la lutte de classe dans la forme des divers partis et organisations existant actuellement.
Au travers des mouvements de masses, le but de la politique communiste (mots ‘d'ordre, programme tactique) est de permettre aux masses de tirer tous les enseignements de leur expérience concrète. C'est ainsi, que, progressivement, au cours de la lutte elle-même les masses reconnaîtront que les communistes sont les seuls qui les défendent réellement contre la bourgeoisie. Au cours de la lutte, ou pour mieux préparer la lutte, les communistes peuvent être amenés à faire des compromis tactiques avec les réformistes - dans la mesure où de larges secteurs du prolétariat les suivent. Mais ces comproi ne nous intéressent que si nous en tirons un avantage réel : approfondir l'éducation politique du prolétariat, et « démasquer les directions traîtres ».
C'est là le but de la politique de front unique. Il ne se fait pas sur une perspective de collaboration à long terme avec des ennemis de classe. Il ne peut se faire que sur un programme de lutte précise. Il est alors juste de remettre à plus tard une partie de notre programme : là réside le compromis ; mais il faut être intransigeant sur la défense du programme de front unique, programme qui constitue la seule garantie du prolétariat.
La politique de front unique n’est pas possible en permanence et dans n'importe quelles conditions. Elle n’a de sens que lorsque l'offensive de la bourgeoisie contre le prolétariat la rend objectivement possible : car l'offensive de la bourgeoisie menace autant la social-démocratie que le mouvement communiste. La montée du fascisme en Allemagne, exigeait, par exemple, l'application par le Parti Communiste Allemand d'une teile tactique : le parti n'était pas capable, à lui seul, d'organiser la riposte nécessaire du prolétariat dans son ensemble face à l'offensive du capital allemand. Et les sociaux-démocrates avaient autant intérêt à une unité défensive contre un mouvement qui les balaya avec l'ensemble du mouvement ouvrier allemand. Jusqu'à nos jours, le mouvement communiste allemand ne s'en est pas encore relevé !
Comme le Parti Allemand, notre Parti appliqua jusqu'en 34, la politique qualifiée de « front unique à la base » : d'un côté, on appelait aux « Soviets partout » ; de l'autre, on dénonçait les «social-traîtresÿ et « les social-fascistes ». On espérait ainsi organiser les ouvriers socialistes contre ‘leur direction. Cette politique mène, en pratique, à ne pas faire de front unique du tout : seule l'expérience politique concrète des masses leur permet-de voir où sont les traîtres.
(82) Rappelons que la manifestation du 27 octobre 1960, première manifestation unitaire contre la guerre d'Algérie, a été organisée sur l'initiative des étudiants, et a été publiquement désavouée par le Parti.
(33) À rfoins de penser qu'il ne s'agit là que « d'accidents » dans. le développement harmonieux du capitalisme.
Effrayés par’ l‘écrasement du Parti Allemand, nos dirigeants se précipitèrent du «front unique à la base » au front unique d'organisation à organisation : c'est la politique dite de « front populaire ». Cette deuxième caricature d'un véritable « front unique » alla jusqu'à la volonté de revenir sur la scission de Tours (de même en 45, voire maintenant). Le réel problème : unifier le prolétariat contre le fascisme, était escamoté.
Rappelons que notre Direction signa un accord avec les dirigeants demandant la cessation de toute polémique, de toute critique publique ! Est-ce ainsi que l'avant-garde peut éduquer les masses ? Nullement ! De telles pratiques aboutissent seulement à «revaloriser » ceux qui n'ont pas abandonné leur politique de collaboration de classe, et en pratique revient à désorienter et démobiliser les masses.
Actuellement, nous retrouvons bien la même tactique : la politique « unitaire » de nos dirigeants ne vise pas à engager des luttes sur des objectifs de classe. L'Union de tous les démocrates passe avant l'unité ouvrière. On arrivera peut-être ainsi à réaliser l'unité dans le réformisme, unité qui n'effraie pas plus les petits-bourgeois qu'elle n'effraie le pouvoir gaulliste.
Nous-ne sommes pas contre l'unité : nous sommes contre l'unité mythique, vague, inorganisée, et sans programme de classe que nos dirigeants proposent au prolétariat. Nous ne sommes pas contre tout accord avec la S.F.1.0. : nous sommes contre les accords en toutes circonstances, « à tout prix », donc sans principes et qui ne peuvent amener qu'à entériner un programme réformiste.
En clair, nous pensons que la politique d'unité ne prend son sens qu'au moment où nous voulons faire pénétrer un programme révolutionnaire dans les masses. Avec notre programme réformiste, l'unité apportera des conquêtes réformistes lorsque la classe ouvrière sera en position de force dans la lutte de classe jusqu'à ce que la bourgeoisie reprenne en main la situation.
Le Parti peut-il développer actuellement une réelle tactique de front unique ? La réponse découle des quelques éléments de la politique communiste que nous avons rappelés plus haut : il ne peut s'agir que d'un front de classe, d'un front entre organisations pouvant prétendre organiser la classe ouvrière. Le but des communistes y est clair: orgäniser plus profondément la défense du prolétariat, et amener les dirigeants des autres organisations, soit à rejoindre le programme révolutionnaire - hypothèse la moins probable - soit à se dévoiler comme traîtres à la lutte des prolétaires.
Ilest alors évident que la politique de front unique n'a que faire des radicaux ou des Mitterand et consorts : ces politiciens n'ont rien a voir avec le mouvement ouvrier. Pour s'en convaincre, point n'est besoin de rappeler le passé politique d'un Mitterand ; il suffit de chercher où et quand il a pris position sur les revendications de classe, Qu'a-t-il dit du 17 mai? du 1er Février ? Les salariés n'ont que faire des déclarations électoralistes pour une plus juste répartition des fruits du travail, seule position sociale du dit Mitterand !
Par contre, nous croyons possible une politique de front unique avec la S.F.1.0.. Ce parti est actuellement un parti divisé par une véritable barrière de classes. La minorité, qui s'est exprimée par Defferre n'est qu'un ensemble de technocrates « de gauche » qui pensent que socialisme et capitalisme sont des vieilles choses périmées et dépassées par une mythique « économie moderne ». Le courant Mollet, représente la social-démocratie traditionnelle qui organise encore certains secteurs du prolétariat, notamment par l'intermédiaire de F.0.. C'est à cause de cette aile ouvrière que le problème du front unique avec la S.F.1.0: peut se poser. Mais, il serait absurde de le poser absträitement, en fonction de principes généraux justes, sans considérer ce qu'est la S.F.1.0. actuellement. L'état de la S.F.1.0. est aussi une conséquence de la politique du Parti qui laisse libre cours à une évolution vers la droite de ce parti. || n'a aucune crainte de perdre son influence sur la classe ouvrière : le programme Rires du Parti n'a aucun risque de polariser le prolétariat, sur la gauche de la S.F.1.0.
Il existe de grandes causes objectives de mécontentement des travailleurs. La destruction par la Vème République des « Libertés démocratiques » traditionnelles, ses attaques répétées contre une série de conquêtes ouvrières, sont les bases objectives d'un véritable front unique. Aucun Parti n’est pour le moment capable de regrouper à
lui seul les larges masses, de les entraîner dans la lutte sur ces causes objectives de mécontentement. Ceci ne sera possible que par l'intermédiaire de comités appropriés, sur des objectifs de lutte précis et limités. Ces objectifs ne peuvent être le programme communiste, mais Concourront à la pénétration de ce programme dans les masses. Ces objectifs, ces comités, indépendamment de la conscience que les masses en auront, doivent viser à organiser la classe en tant que telle.
Des compromis seront nécessaires avec le courant réformiste du mouvement ouvrier, afin que les socialistes n'aient d'autre choix que participer à de telles actions. En aucun cas, il ne peut s'agir de compromis avec la bourgeoisie, compromis qui alors démobilisent à long terme la classe révolutionnaire.
Quelle a été la portée historique de l'expérience des Soviets ?- Les Bolchéviks avaient une influence minoritaire dans la classe ouvrière russe, dans les premiers mois de l’année 17, ils étaient minoritaires dans les Soviets, mais ont su saisir le sens profond de ces« conseils » ; il s'agissait d'une forme autonome d'organisation de la grande masse des prolétaires. Le mot d'ordre «tout le pouvoir aux Soviets ! », n'était juste qu'à cette seule condition fondamentale, et c'est en polémiquant avec les autres organisations ouvrières au sein, des Soviets, tout en faisant les compromis nécessaires pour les conserver et les développer que les Bolchéviks ont pu gagner les forces décisives du prolétariat.
A l'heure actuelle, et indépendamment de la validité de la Démocratie Véritable, pourquoi ne pas constituer des comités pour la Démocratie Véritable, afin que les plus larges masses laborieuses participent à la construction de l'après-gaullisme ?
Pourquoi réserver les discussions au niveau de la direction de la S.F.1.0., qui, sans contrôle des masses, sera très solide sur ses positions réformistes, c'est-à-dire concrètement pour défendre l’ordre capitaliste ? Une telle politique ne priverait pas le Parti. de son entière liberté de critique et de propagande, non seulement sur les points du front unique qui ne seraient pas réellement défendus par les socialistes, mais encore sur tous les points qui ne peuvent pas faire l’objet d’un accord de front unique. Sur ces points, le Parti n'a pas à s'aliéner la possibilité de développer d'autres actions, d'autres comités de base auxquels les socialistes n'appelleraient certainement pas en tant qu'organisation, mais où les communistes avanceraient d'autres Points de notre programme. Par exemple, nous n'avons pas à mettre la sourdine à notre lutte anti-impérialiste, sous prétexte que nos « alliés » d'aujourd'hui sont fortement teintés de pro-américanisme (cf. Mitterand). Le Parti n'a pas à Masquer aux travailleurs que toute position ambigue sur la croisade contre-révolutionnaire impérialiste, est contraire aux intérêts propres des prolétaires en France. L'internationalisme prolétarien n'est pas une déclaration de bonnes intentions. Cela signifie en particulier, que le sort des ouvriers français est intimement lié à la victoire des combattants Viet-Namiens sur l'impérialisme yankee.
La tactique de front unique, comme tous les éléments de la politique communiste, doit encore s'inspirer du Manifeste :
Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points.
1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.
H. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.
QUE FAIRE ?
La ligne de Démocratie Véritable n'est pas amendable. Sa nature même, son gradualisme, les capitulations successives qui en découlent, rendent vaines les critiques partielles (34) : à aucun moment, les décisions de nos dirigeants n'apparaissent comme sans fondements ; au contraire, il est souvent très difficile de dire ce qu'il aurait fallu faire à la place. Ces décisions découlent de celles prises trois mois plus tôt, elles-mêmes conséquences de décisions encore antérieures : l'opportunisme a une logique interne. Les camarades qui se sont rebiffés devant le soutien sans conditions d'un politicien bourgeois, se sont en même temps rendu compte que leur critique tournait court : que pouvait-on faire d'autre en septembre 65 que soutenir n'importe quel candidat non communiste qui accepterait sans dégoût nos voix ? Des cadres locaux du “parti expliquaient - et cela était parfaitement ressenti à la base - que présenter à deux mois des élections un candidat communiste aurait conduit à « couper le Parti des masses », traduire au fiasco électoral. Autrement dit, n'importe quel M.X. se présentant en septembre avait toutes les chances de bénéficier du soutien du Parti: Mitterand, dont le programme ne différait guère de celui de Deferre avait sur celui-ci l'avantage de se présenter au moment où nos dirigeants ne pouvaient plus agiter la menace d'un candidat communiste.
En réalité, le soutien à Mitterand était la suite logique des mois d'expectative et d'indécision qui ont précédé. Durant des mois, nos dirigeants ont bercé les militants d'illusions sur la démocratie au-dessus des classes, sur l'évolution inéluctable des « Démocrates » vers le programme commun. La « coupure des masses » prévisible, n'était que le signe de préparation du Parti à soutenir une bataille de classes, à organiser, plus généralement, le prolétariat en pôle, en force motrice de la lutte contre le régime ; mais, pour organiser le prolétariat en force motrice, il faut des mots d'ordre qui ne se contentent pas de pourfenure le pouvoir personnel, combattu par Lecanuet ou Bertrand Motte, mais bien le pouvoir des capitalistes, le pouvoir des exploiteurs. Tout au contraire, dans l'espoir de se constituer en « Parti du peuple entier », nos dirigeants, gommaient le contenu de classe de notre programme. Le soutien à Mitterand était contraire à la lettre, mais guère à l'esprit du 17ème Congrès et de la Démocratie Véritable.
Pour les militants conscients du Parti, il est décisif de comprendre que ce n'est pas avec une telle ligne qu'on ira vers le Socialisme, que la Démocratie Véritable doit être totalement remise en cause. Nous verrons certainement nos dirigeants choisir des barreaux encore plus bas de l'échelle. Ce n'est pas le choix des barreaux qu'il faut condamner, c'est l'échelle qui est pourrie, c'est le réformisme qui est la Chausse-trappe du mouvement ouvrier.
Pourquoi écrivons-nous cette brochure, et restons militants du Parti? Nous croyons, quant à nous, que la marche de la France au Socialisme ne se fera pas par une évolution continue, mais au travers d'une série de crises où les masses mettront radicalement en cause la dictature de.la bourgeoisie. Face au pouvoir d'Etat qui est devenu à la fois plus autoritaire (atteintes multiples aux droits des travailleurs … ), et plus souple (volonté d'intégration des syndicats .. }, pouvoir qui est aussi l'expression d'une bourgeoisie ayant une longue expérience du mouvement ouvrier, nous croyons plus que jamais à la nécessité d'un parti d'avant garde communiste. Un parti d'avant-garde signifie pour nous un parti qui, d'une part, est effectivement armé de la doctrine marxixte-léniniste, et qui, d'autre part, par l'implantation de ses militants dans le prolétariat et par son fonctionnement suivant les règles du centralisme démocratique, est à même de saisir à tout moment le mouvement réel du prolétariat.
(34) Une autre question est, bien sûr, à quel niveau peut être faite cette critique dans les instances régulières du Parti; la réponse dépend alors de chaque cas particulier ; en général, nous ne pouvons faire que des critiques partielles dont la portée dépend du niveau de compréhension des camarades auxquels nous nous -adressons
A ces seules conditions, un tel parti pourra développer une ligne et des mots d'ordre qui éduqueront les masses, et pourra diriger le mouvement vers son but final : la prise du pouvoir d'Etat. Le Parti actuellement, ne répond pas à ces conditions : nos dirigeants ont transformé la théorie marxiste, guide pour l'action, en dogme, et sont prêts à la laisser aux vestiaires ( «Marx appelle Dictature du Prolétariat .. ») et le Bureau Politique s'étant substitué aux masses, le mouvement réel du prolétariat n'est plus pour eux qu'un auxiliaire d'une politique bureaucratiquement élaborée et appliquée. Pourtant, la classe ouvrière accorde globalement sa confiance à notre Parti, sa seule organisation politique de classe. Les ouvriers les plus conscients, dans leur immense majorité, en forment la moelle militante dans les entreprises et les localités. Nul doute pour nous que ce sont ces camarades qui constituent le fer de lance, l'avant-garde potentielle du prolétariat. Cet attachement des couches les plus politisées du prolétariat au Pai et ce, indépendamment de la ligne erronée de nos dirigeants, n'est qu'en apparence contradictoire. Dans les conditions de la lutte des classes, il n'est pas facile de remettre en cause sa propre organisation, son arme de combat. Au cours des luttes ouvrières un grand nombre de militants se sont heurtés à la ligne opportuniste. La direction a le plus souvent réussi à «casser » ces camarades : nous connaissons tous ces anciens militants qui sont partis en claquant la porte parce que ne pouvant pas comprendre le fond de la situation. En pratique, ces camarades ont remis leurs pantoufles, et ont gardé le sentiment d'avoir été dupés par le Parti. Seules de petites minorités de camarades poursuivent une lutte oppositiosmnelle au sein du Parti, et s'orientent vers le marxisme révolutionnaire. Nous croyons que dans les conditions actuelles, ces noyaux sont appelés à se développer : la structure extrêmement rigide du Parti ne peut pas traverser sans ébranlements la crise internationale du mouvement ouvrier, de même que le mouvement de la classe ouvrière française, plus généralement, dépend étroitement de la crise du système impérialiste mondial.
L'organisation d'avant-garde communiste ne se créera pas hors de ces milliers de militants décisifs de la classe ouvrière. actuellement organisée, directement au traver
de la C.G.T., par le Parti. Il est alors clair pour nous, que le processus de formation de cette avant-garde, passe actuellement par un travail d'avant-garde au sein du Parti de la C.G.T.. Nous n'avançons pas dans cette brochure une autre ligne, d'autres mots d'ordre parce que ce processus- dont nous ne sommes sans doute qu'un des fruits - nous semble trop peu avancé pour pouvoir développer une lutte de tendance victorieuse sur une autre ligne. Bien plus, contrairement au Bureau Politique, nous ne pensons pas qu'un groupe restreint de camarades puisse se substituer à une organisation d'avant-garde. Développer une ligne actuellement, serait vouloir imposer des schémas abstraits à une prise de conscience révolutionnaire, qui se fera par de multiples détours, à partir de questions et de problèmes différents d'une cellule à l'autre, d'un camarade à l'autre.
Toutefois, une série d'autres tâches est à l'ordre du jour pour les camarades oppositionnels. Ces tâches doivent s'inspirer de trois principes. D'abord étudier, se former soi-même, devenir capable de réfléchir par soi-même. Lire, non seulement les « classiques », mais encore ce qui ne paraît pas aux Editions Sociales et n'est pas distribué par le C.D.L.P. : livres, journaux oppositionnels, où se reflète, bien que souvent de manière déformée, un effort de recherche marxiste dont au sein du Parti on oublie facilement la nécessité. Ensuite éduquer nos camarades du Parti, le moins possible abstraitement, d'une manière seulement idéologique, mais au travers d'expériences concrètes de luttes de masses syndicales ou politiques. Développer alors, aussi loin que cela est possible sur ce support matériel, les idées du marxisme révolutionnaire. Enfin d'une manière générale, agir au sein du Parti de la même manière qu'un parti d'avant-garde doit agir au sein des masses- c'est-à-dire, sans jamais oublier le but final, dégager une direction révolutionnaire du prolélariat- savoir saisir toutes les occasions, passer par tous les détours prepres à contribuer à ce but.
Ces principes posés, comment agir concrètement ? 11 faut d'abord bien'voir qui nous voulons toucher : ce n'est pas l’ensemble du Parti, c'est l'avant-garde potentielle du prolétariat. Le Parti, un peu comme la S.F.1.0., ou le parti travailliste inglais, est devenu une « Grande Maison ». L'absence de tout critère d'adhésion,
sinon l'acceptation de la ligne réformiste, en particulier l'absence de tout critère de militantisme, a pour conséquence la présence d'une série de « camarades », qui, en réalité, n'ont rien à faire avec le mouvement ouvrier. Le Parti regroupe actuellement des dizaines de milliers de petits-bourgeois, qui ne sont pas ces « idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu'à l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement historique » (Manifeste), mais bien des petits-bourgeois attirés par la force du prolétariat organisé, comme les papillons par la lumière. Mais ils sont là, avec leur compréhension petite-bourgeoise, réformiste, conciliatrice, du mouvement Ouvrier, et constituent par là une base de masse importante pour nos dirigeants, ne serait-ce qu'à cause de leur niveau culturel plus élevé : il s'agit de la source « naturelle » de nombreux cadres locaux. Ceci dit, ce n'est Pas encore vers l'ensemble des autres camarades du Parti que peut s'orienter notre travail. Parmi eux, il y a de « bons camarades », souvent très militants, qui se sont donnés corps et âme au Parti, et dont le dévouement est transformé, par le fonctionnement même du Parti, en dévotion. Ces camarades sont pour l'instant irrécupérables ; leur conscience politique ne va au delà de l‘activisme militant proposé par nos dirigeants : ventes de l'Huma, collages d'affiches, porte-à-porte consciencieux : beaucoup s'épuiseront à la tâche, comme d'autres avant eux, sans pour autant aboutir à une remise en cause critique.
Puis, il y a la grande majorité des militants valables du Parti, ceux qui ne militent pas de façon obtuse, ceux qui de leur Propre intitiative sont capables de mener des actions, même s'ils ne rernettent nullement en cause la politique de nos dirigeants. Ces camarades, en pratique, avec leur instinct de classe révolutionnaire, sentent quelles actions il faut mener ou faudrait mener. C'est à ces camarades que s'adresse le travail d'avant-garde qu'il faut mener au sein du Parti. D'autres couches beaucoup plus restreintes de militants remettent en cause à des degrés divers la politique suivie par nos dirigeants, mais ne voient pas d'issue. Certaines formes de travail « parallèle », en dehors des instances régulières du Parti, peuvent alors être utiles, depuis le « pot » pris après les réunions avec quelques camarades, jusqu'à la réunion systématique.
Le développement de ce travail parallèle est une des tâches importantes des camarades critiques. [1 est nécessaire de « sauter » par dessus les structures verticales rigides que nos dirigeants imposent au Parti Notre direction est une direction fractionnelle qui viole de façon permanente les règles du centralisme démocratique dont elle n'a retenu que le côté centraliste. La libre circulation des idées, des informations, des expériences, nécessaire à tout militant conscient, n'existe pas au sein du Parti : il faut la réaliser dans la mesure du possible, en dehors des instances régulières. Parfois il est possible de constituer un groupe fractionnel, qui se reconnaît comme tel, c'est-à-dire avec une base d'accord politique minimum : nous en sommes un exemple.
La tâche principale des camarades critiques n'est pourtant pas là : elle est de développer des actions de masse. Bien sûr, une part du travail doit consister, en partant d'hésitations, de refus partiels, d'oppositions latentes de certains camarades, à faire prendre conscience de la liaison entre toutes ces altérations de la politique communiste, entre les petites et les grandes trahisons de la doctrine marxiste-léniniste. Par exemple, il faut clarifier l'opposition fréquente des cellules et des petits bureaucrates ; en réalité, c'est souvent à l'ensemble de l'organisation du Parti que s'oppose la cellule. Mais cette éducation est à elle seule insuffisante ; si même elle peut apparaître comme venant d'un esprit criticailleur, mieux vaut se taire. Cette éducation ne portera que si les camarades savent saisir chaque occasion pour démontrer concrètement, de l’action locale à l'action sur le Viet-Nam, que leurs idées sont capables d'entraïner les masses à l’action plus que ne le peut la direction actuelle du Parti. Il est indispensable que chaque camarade soit à l'avant-garde, et qu'il soit capable le plus rapidément possible de déclencher une action, avant que la lente mise en route de l'appareil du Parti n’ait pu (ou voulu) le faire. |! faut alors que la ligne du Parti se heurte à une action déjà engagée auprès des masses, au risque de se faire descendre en flèche par l'appareil du Parti toujours effrayé par l'action indépendante. Une telle « descente » est alors extrêmement éducative, et permet de lutter à un niveaü de compréhension plus élevé. 11 est évidemment préférable que les mots d'ordié, les types d'action à mener en un lieu et à un moment donnés, soient déterminés en commun, en liaison avec d'autres camarades. Chaque cas est un cas
particulier, qui doit être envisagé de façon très souple et étudié avec la plus grande attention : il est difficile à l'heure actuelle de déterminer des actions qui puissent être lancées de manière générale dans le Parti (35), sauf sur un point : le Viet-Nam (36).
Par ailleurs, nous avons vu qu'il fallait faire un choix politique entre les membres du Parti. Il ne faut pas perdre de temps avec des irrécupérables, il faut les isoler, séparer les militants des éternels sympathisants. Les militants valables ne sont pas pour autant tous au même stade de compréhension. |l ne faut alors rien précipiter au niveau théorique, mieux vaut les entraîner dans l'action : un camarade de combat est toujours mieux écouté. Dès qu'un camarade arrive à remettre en cause globalement la ligne, il faut commencer un travail de « corps à corps », pour qu'il ne quitte pas le Parti, qu'il ne se dépolitise pas ou ne parte pas faire de l'agitation extérieure sans grande portée. On ne démissionne pas du Parti, et si l'exclusion est inévitable, il faut qu'elle apparaisse sur un point politique clair, de la même manière qu'une série de camarades étudiants ont été exclus du Mouvement de la Jeunesse pour avoir posé des questions à Mitterand. Pour retenir ces camarades, il faut amener des explications théoriques sur les problèmes du moment, ce qui passe par le démontage méthodique de tout ce qui a précédé et amené la situation présente.
Ceci implique une grande souplesse, un travail à l'intérieur des organisations du Parti, un travail parallèle, et un travail dans les organisations de masse. On ne démontre la nécessité du parti d'avant-garde qu'en lui faisant jouer son rôle. La bataille est dure et inégale peut-il sembler ; si l‘on est battu sur un front, il faut se retirer en ordre, et attaquer sur un autre front ; harceler, et si l'on gagne une cellule, se dire que pour l'appareil, il est extrémement facile de l’isoler ; il faut donc développer les contacts à l'extérieur de la cellule, élaborer des plans d'attaque avec des camarades d'autres cellules. Mener la bataille au sein du Parti, la mener à l'aide de camarades non membres du Parti pour des actions plus larges, ce qui restreint le Champ de répression de l'appareil, surtout si ces camarades sont connus des masses.
Etre un pas en avant des masses, toute la tactique léniniste de travail est applicable, nous n'avons rien inventé … Lénine n'a pas pu prévoir qu'en 1967 notre Parti serait si réformiste qu'il faudrait appliquer ces méthodes en son sein.
Mars 1967.
(35)! faut néanmoins impulser certains types d'actions. Par exemple, il faut développer ou créer les comités de soutien aux grévistes, qui bien menés, peuvent être de puissants leviers de politisation.
(36) Des comités de soutien au Viet-Nam en lutte peuvent être crées presque partout. La bataille peut parfois y être merée sur la base que la « paix au Viet-Nam » ne peut être que la conséquence de la victoire et que cette victoire ne peut être que celle du F.N.L., sans insister dès le départ sur l'insuffisance scandaleuse des « trois points » du Mouvement de la Paix.
où était le parti
Ce texte a été écrit par un groupe de militants du Parti dans les premiers jours de la crise de mai. La grève n'avait pas encore pris toute son ampleur, ni la direction du Parti, donné toute sa mesure. Poussée par un mouvement irrésistible de la classe ouvrière, elle avançait alors timidement le mot d'ordre de « gouvernement populaire » dont l'ambiguité permettait de réserver l'avenir. Elle lançait le 21 mai l'opération «Comité d'action pour un gouvernement populaire », opération maintenant périmée : la ligne aujourd'hui (4 juin) est de transformer ces comités en comités de soutien aux candidats du Parti, et surtout de ne pas en créer là où il n’en existe pas encore, c'est-à-dire presque partout.
Autrement dit, même notre direction ne pouvait nier que la grève n'avait pas seulement pour objectif la satisfaction de revendications immédiates, mais qu'elle posait en clair le problème du pouvoir. Et en fait, 10 millions de grévistes dans les usines occupées, quelle formidable négation de la légalité bourgeoise !
La direction du Parti a délibérément troqu tte mobilisation unique dans l'histoire de la classe ouvrière, contre la perspective d'élections organisées par le régime, dans l'espoir fou que 10 millions de grévistes donneront peut être 6 millions de voix aux élections. L'aspect essentiel du mouvement, ce qui en faisait le caractère révolutionnaire est escamoté : la volonté de balayer l'autorité des patrons, des flics, du gouvernement, l'extraordinaire libération de la classe ouvrière qui en occupant les usines prend conscience de la possibilité de se diriger elle-même, tout ça doit rentrer dans l'ordre. Camarades, c'est parlementairement qu'on écrasera ce régime qui n’a jamais tenu compte de l'existence du parlement. Tout le monde au travail le plus vite possible : les ouvriers dans les usines, les professionnels de la politique au parlement. Telle est une politique responsable, la seule véritablement révolutionnaire, dirait Waideck. De Gaulle annonçait l'épreuve de force : le B.P. s'est dégonflé. Le 29 mai le B.P. constatait la mobilisation massive des travailleurs pour la satisfaction de leurs revendications et pour «une politique de progrès social et de démocratie ».«|l est temps que De Gaulle s'en aille, telle est l'exigence populaire » affirmait péremptoirement Andrieu. Deux jours plus tard : « Le réaction des travailleurs au discours de De Gaulle est nette : il faut satisfaire nos revendications », constatait le même B.P. en engageant les militants à préparer les élections Entre temps, De Gaulle avait parlé.
Maintenant, la classe ouvrière cesse le combat en ordre dispersé. Le mouvement de masse d‘ampleur inégalée avait pour objectifs les revendications de l'ensemble des travailleurs, notamment l'abrogation des ordonnances. Il n'a obtenu que des accords partiels, acquis secteur par secteur : moins que les accords Matignon. Ce, non pas à cause de la force du régime, mais à cause des fautes de la direction du P.C.. Nous analyserons dans une prochaine brochure l'ensemble de la politique du Parti durant cette période, comme nous avons analysé la politique de soutien à Mitterand dans « Où va le Parti? ». Pour les communistes dans le Parti, la lutte doit continuer, et dans des conditions assez différentes maintenant. Il est à craindre une répression brutale de l'appareil contre les militants critiques, dans la période de reflux du mouvement, mais ce n'est que la conséquence du poids que peut prendre maintenant dans le Parti la critique de gauche de la politique réformiste et aventuriste de nos dirigeants. Au cours du mouvement, des cellules, des sections entières se sont prononcées contre cette politique capitularde, contre la démission du Parti de son rôle d'avant-garde.
La direction n'a plus le droit de parler au nom de tout le Parti, de masquer, parce qu'elle dispose du monopole de l'expression politique, les remous profonds qu'a suscités et suscitera encore l'expérience unique que nous vivons.
Camarades, si vous pensez qu'il est temps maintenant que les communistes s'expriment, faites-le.
Paris, le 4 juin 1968
QUAND LE GAUCHISME S'EMPARE DES MASSES …
Le 3 mai, quelques dizaines de provocateurs gauchistes, qui « objectivement font le jeu du pouvoir », sont arrêtés dans la cour de la Sorbonne.
Sans doute en avait-on laissé courir quelques-uns : le jour même commence l'escalade de la provocation gauchiste « irresponsable » et de la répression policière. En quelques jours, les provocateurs deviennent des dizaines de milliers de manifestants étudiants, enseignants et jeunes travailleurs. || faut se rendre à l'évidence : les gauchistes, isolés des masses, ont déclenché la plus formidable mobilisation de masse qu'on ait jamais vue en France dans le milieu universitaire. Après une nouvelle « provocation » — la nuit des barricades — ils emportent la victoire : le gouvernement cède sur tous les points.
Plus, l'ampleur de cette lutte suscite des réactions profondes dans la grande masse ‘es travailleurs qui y voient le début de la chute du gaullisme. Le 1er Mai, moins de cent milte manifestants répondent à l'appel de la C.G.T. pour la traditionnelle promenade République-Bastille. Le 13 Mai, c'est un million de travailleurs qui descendent dans la rue, non seulement pour proclamer leur solidarité avec les btudiants, mais encore pour affirmer leurs revendications propres. Pour tous, il est clair que c'est le régime qui est en question : l'exemple des étudiants montre qu'on peut faire reculer le pouvoir. Depuis, la lutte s'amplifie : occupation permanente des Facultés par les étudiants et surtout il y a la relance des luttes ouvrières. Après la bonne, le drapeau rouge flotte sur les usines de Sud-Aviation, puis sur Renault, puis sur des centaines d'autres. Le régime est ébranlé ; ce qu'il doit affronter maintenant ce ne sont plus des débats parlementaires stériles et réglés d'avance sur la publicité à l'O.R.T.F., mais l'arme suprême du prolétariat : la grève illimitée avec occupations d'usine:
OU ETAIT LE PARTI ?
Où était le Parti durant ces journées décisives ? _|I faut être clair : il n'était pas là. Relisons « l'Humanité ». Le 3 mai, dans un article truffé de mensonges, Marchais dénonce les pseudo-révolutionnaires unifiés dans « ce qu'ils appellent le « Mouvement du 22 mars-Nanterre », dirigés par « l'anarchiste allemand Cohn Bendit (1) » et « dont l'agitation va à l'encontre de l'intérêt de la masse des étudiants et favorise les provocations fascistes ».« Ces faux révolutionnaires doivent énergiquement être démasqués car, objectivement, ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes » ajoute péremptoirement notre clairvoyant secrétaire à l'organisation, qui plus loin affirme que :
« il est bien évident que nous ne confondons pas les petits groupuscules gauchistes s’agitant dans les Universités avec la masse des étudiants ».
L'après-midi même ont lieu les arrestations dos principaux leaders gauchistes, et la réaction spontanée de quelques milliers d'étudiants. C'est le premier affrontement violent des étudiants contre les flics du pouvoir. « L'Humanité » du lendemain est un véritable festival ; Georges Bouvard est indigné :
« Mais comment qualifier ceux qui par leurs agissements irresponsables, leur violence, leurs injures ont provoqué cette situation ? . Les étudiants sont à même de vérifier où le pouvoir trouve finalement ses meilleurs alliés, comment on peut faire son jeu, tout en se proclamant super-révolutionnaire.»
L'U.E.C., groupuscule hautement représentatif du milieu étudiant, proclame, avec la Fédé de Paris :
«lis (les gauchistes) facilitent la tentative du pouvoir, de la presse, de la radio-télévision pour isoler les étudiants de la population. Par leurs mots d'ordre aventuristes, par leur conception de l'action violente de « petits groupes », ils n'offrent aucune perspective concrète et freinent la mobilisation massive des étudiants qui seule, peut faire reculer le pouvoir ».
La municipalité de Nanterre Y va également de son couplet télécommande : « Certains groupuscules composés en général de fils de grands bourgeois et dirigés par l'anarchiste allemand Cohn Bendit, prennent prétexte (2) des carences gouvernementales pour se livrer à des agissements visant à empêcher le fonctionnement normal de la Faculté (dégradation des locaux, interruption des cours, proposition de boycott des examens, etc.) ».
« Le lundi 6 mai, Georges Bouvard déplore que le mot d'ordre de grève illimitée ait été lancé par l'UNEF et le SNESup. Comment dans ces conditions préparer ses examens ! Il rassure toutefois ses lecteurs en énumérant les villes où le mot d'ordre ne sera pas suivi » — sans préciser que ces villes sont celles où les Associations Générales d'étudiants sont tenues par des camarades de’ l‘U.E.C. ou des « apolitiques » de la F.N.E.F.
Pendant ces bavardages, le mouvement s'organise et le lundi soir, ce sont 15.000 manifestants qui se heurtent à la police avec le Courage que l'on sait. Les militants du Parti sont stupéfaits : rien à la lecture de l'Huma ne leur laissait deviner l‘ampleur du
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(1) À l'U.E.C., on murmure qu'il est payé par le gouvernement, mais on ne dit pas qu'il est juif : nous ne sommes pas à Varsovie !
{2} Les gauchistes prennent vraiment prétexte de n'importe quoi Vendredi, n'étaient-ils pas armés de manches de pioches et de barres de fer « sous prétexte» f« Huma » du 4 mai) de repousser une attaque d'Occident qui a vraiment eu lieu, n'en déplaise à G.B. ? Dans la même veine, signalons dans un tract U.E.C. distribué” le 6 mai, « gauchistes et fascistes font le jeu du pouvoir ».
Tous les prétextes sont décidément bons pour le gouvernement également : « {1 est inacceptable que le gouvernement prenne prétexte du comportement d'une infime minorité pour (… } déchaïner la répression policière ».
En bref, s’il n'y avait pas eu des gauchistes, il n'y aurait pas eu de répression. C'est . certainement vrai.
11 n°y aurait pas eu de mouvement non plus.
mouvement. Le lendemain, l'Huma titre : « le responsable, c'est le gouvernement ! » et pendant quelques jours, la position vis-à-vis des gauchistes sera modérée ; on ira jusqu'à écrire que le gouvernement est totalement responsable. Seulement, par sa politique, il a favorisé les agissements des groupes irresponsables, alors que, pour G. Bouvard :
« la juste cause des étudiants et de l'Université n’a pas de meilleurs défenseurs que les communistes ».
C'est facile à écrire dans les colonnes de l’Huma ; c'est malheureusement beaucoup plus difficile à défendre sur le terrain. Après les manifestations de mardi et mercredi soir — manifestations qui rassemblent maintenant près de 30.000 étudiants et universitaires — le B.P. dépêche l'intellectuel libéral Aragon, pour essayer de renouer contact avec le mouvement. Aragon se fait copieusement siffler par les quelques milliers d'étudiants qui tiennent un meeting spontané sur le Boul'Mich : Aragon tend son coeur sensible aux étudiants, mais refuse de s'expliquer sur les articles de l'Humanité.
En fait, le tournant du Parti est pris, semble-t-il, dans la journée du mercredi. Le matin, la déclaration du Parti publiée dans l'Huma parle encore :
« des agissements des aventuristes dont les conceptions n'ouvrent aucune perspective aux étudiants et n'ont rien de commun avec un véritable mouvement de progrès et d'avenir, avec un véritable mouvement révolutionnaire ».
Le soir, les étudiants communistes appellent à la manifestation, suivis par le Bureau Fédéral. A partir du lendemain, les gauchistes disparaissent de l'Humanité. Dans la rue, par contre, ils se multiplient : le vendredi soir, 50.000 manifestants aboutiront au Quartier Latin ; et c'est spontanément que s'élèvent les barricades, malgré les efforts de quelques militants U.E.C. qui s'époumonent à crier : « Pas de pavés ! ». Mais rien à faire face à cette tornade gauchiste. Les provocateurs sont ce soir des dizaines de milliers et nos braves camarades vont se coucher. À 2h15, 15.000 manifestants sont chargés par les flics. La bataille est longue : il faudra 3 heures aux milliers de C.R.S. et Gardes Mobiles pour réduire fa résistance. Pendant ée temps, de toutes parts, viendront des appels contre la répression, même de curés. Mais pas du Parti. Le Parti aurait pu menacer le pouvoir de la colère des travailleurs, mettre son poids énorme en balance face à la répression. Rien de tout cela..Position logique, certes ; on avait dénoncé les provocateurs, on n'allait pas maintenant les soutenir — ce qui aurait été, objectivement, faire le jeu du gouvernement … Mais la position était intenable, si intenable que finalement on a dû se rallier à la proposition de grève générale faite pendant la nuit par l'anarchiste.
Au matin, les manifestants sont défaits, mais remportent quand même la victoire : le gouvernement doit céder. Lui, il a compris que le mouvement étudiant a débloqué la situation politique du pays. Des jeunes travailleurs ont, par milliers, participé aux manifestations étudiantes ; tout un potentiel d'hostilité au régime s'est révélé et a trouvé de nouvelles formes d'expression ; le gouvernement essaie alors de temporiser, de limiter le mouvement au milieu étudiant. Mais, en cédant, il fournit une autre démonstration aux travailleurs : la lutte paie. Devant ce raz de marée de sympathie vis-à-vis de la lutte étudiante, le Parti n'a plus d'autre choix ; il a freiné tant qu'il a pu ; pourtant le mouvement de masse « d'ampleur inégalée » existe, et il lui faut en prendre la tête. Dès le samedi matin (après 6 heures), les militants communistes sont à pied d'oeuvre : le Parti, la C.G.T. appellent à la grève générale et à la manifestation centrale du lundi 13 mai. Celle-ci éclate comme un coup de tonnerre : l'écho de la lutte étudiante est au delà de tout ce qu'en pouvaient espérer les participants. Pour de larges masses, la lutte étudiante a montré la voie. Dans les jours qui suivent, plusieurs usines se mettent en grève avec occupation des ateliers. Le processus est à chaque fois le même: les jeunes, spontanément, décident la grève avec occupation. La nouvelle se répand comme une traïnée de poudre dans les ateliers. Le syndicat ne peut rien, laisse faire et, comme ilwe les a pas condamnées, revendique les occupations d'usines pour son propre compte. L'Huma du mercredi 15 pousse la neutralité jusqu'à relater en page 9 l'occupation de Sud-Aviation ; le dépôt sur le bureau de l'Assemblée Nationale des 100.000 signatures pour l'abrogation des ordonnances prend dix fois plus de place … La C.G.T. ne donne aucune consigne de’ grève générale, mais la grève se généralise d'elle-même. Le 17 mai, le C.C.N. de la
C.G.T. affirme « l'action engagée à l'initiative (sic) de la C.G.T. et avec d'autres organisations syndicales crée une situation nouvelle et revêt une importance exceptionnelle ». ;
Nous reviendrons sur cette situation nouvelle, mais nous savons maintenant, l‘Huma en main, que le Parti n'en était pas l'accoucheur. Où était-il ? Un pas en arrière des masses. La situation nouvelle nous place-t-elle inso facto à l'avant-garde ?
UNE SITUATION NOUVELLE — LA MEME POLITIQUE «Le Parti n'a pas changé, c'est la situation qui a-changé ». Les camarades savent bit, comment, très tranquillémént, répond le permanent chargé d'expliquer Îles virages — en l'occurence, le passage de la condamnation au « soutien » du mouvement étudiant, « L'anarchiste allemand Cohn Benditr» n'était qu'une juxtaposition malheureuse de faits vrais, nous expliqué on Maintenant dans les cellules. Pour les bureaucrates, tout est simple :. nous aVôns commis quelques bévues, reconnaissons-le ; mais, que celui qui n’a pas pêché jette la première-pierre ».
Eh bien, soit ! Quelques pavés historiques ayant été lancés durañt la nuit des barricades, nous n'hésiterons pas à dire que c'est l'activité des gauchistes qui a changé la situation, pas celle du Par
L'affaire est d'importance : l'action passée conditionne l'action future ; et pas dans plusieurs années, mais aujourd’hui et demain.
Tant que le mouvement ne débordait pas du cadre universitaire, la propagande, les mots d'ordre de notre Parti, visaient au maintien de J'ordre établi, avec le succès que l'on a vu : maintien du fonctionnement normal (1) de l'Université, maintien des dates prévues pour les examens, maintien du calme nécessairb pour lès préparer, maintien donc des pavés à leur place dans les rues. 1
Les gauchistes, eux, ont réussi. leurs mots d'ordre ont été compris et suivis par la masse des étudiants. Marchais ne confondait pas les groupuscules et la masse des étudiants ; ils se sont confondus sans lui. Lesréformes démocratiques de l'Université entraînaient quelques centaines d'étudiants: dans la lutte,; la destruction totale de l'Université bourgeoise en’ a entraîné des dizaines de milliers (3). La méthode des pétitions n'empêchait guère l'application du plan Fouchet ; la méthode des barricades à fait céder le gouvernement sur toute la ligne.
Comment expliquer des bévues aussi énormes ?
Aux militants qui restent ébranlés d'avoir vu les aauchistes à la tête d'un mouvement de masse, on tait comprendre que pour des raisons de classe, « le Parti de
la classe ouvrière» n'avait que peu de prise sur les milieux universitaires, essentiellement petits-bourgcois (voire grands-bourgeois, comme Nanterre .… ( n'avait pas les moyens d'apprécier leur radicalisation extrême, et, comme le disait Lénine, les petits-bourgeois passent facilement en parole au « révolutionnarisme extrême ». Ce qui explique le succès des gauchistes à l'Université, succès qui ne saurait se renouveler dans la classe ouvrière (4). 11 reste, bien sûr, que ce n'est pas seulement en paroles que les étudiants sont passés au « révolutionnarisme extrême », qu'il y a donc eu erreur d'appréciation au début du mouvement, erreur rapidement corrigée.
Si cette explication est correcte, alors qu'attendent les Marchais et quelques autres pour faire leur auto-critique publique ? C'est aussi au Parti que s'adressaient les dizaines de milliers de manifestants qui scandaient « nous sommes un groupuscule ».
Quant à nous, nous ne croyons pas que l’auto-critique soit possible. Concrètement, la tactique défendue par le Parti à l'Université a sa propre logique : elle s'appuie résolument sur les étudiants les plus arriérés politiquement, contre les initiatives de l'avant-garde. 11 y a fà une contradiction qui ne semble pas gêner notre diréctiorr d'une part, elle affirme que les étudiants dans. leur majorité sont des petits-bourgeois ou des bourgeois (ce qui explique qu'elle n'ait pas de prise sur eux)
(3) Ceci prouve, une fois de plus, l'erreur de la vieille mythologie de notre direction : « Plus le programme est vague, plus large est l’union ».
(4) Il est d'ailleurs curieux qu'on se serve toujours d'un langage de lutte des classes à propos du danger gauchiste, et jamais à propos du danger réformiste.
et de l'autre, c'est sur cette majorité qu'elle prétend fonder sa politique contre l'avant-garde.
Nos permanents ont bien raison. Derrière quelques variations tactiques dues à des soucis d'opportunité, il se dégage clairement une ligne, une ligne qui repose sur une analyse fausse, avec des objectifs réformistes.
On nous raconte que ce sont des gauchistes. Que sont les gauchistes pour la direction du Parti ? Ce sont des maniaques de la phrase révolutionnaire, qui répètent mécaniquement des idées d'apparence révolutionnaire, inadaptées à la situation concrète, ce qui condamne ces gauchistes à l'isolement des masses, l'aventurisme et l'action de groupuscule.
Admettons tout ceci. S'il peut être difficile de savoir à priori si un mot d'ordre est gauchiste ou pas, le résultat permet à coup sûr de le voir.
On a vu. On a vu les gauchistes être à l'initiative (la lecture de « l'Huma » nous le prouve, c'est bien les gauchistes qui ont construit les barricades) et à la direction d'un mouvement de masse dont la dynamique a permis une manifestation unitaire (y compris F.O., C.G.C., Mitterand, Mollet, etc … } de près d'un million de personnes. Pendant ce temps, le Parti, au nom de lu et du mouvement de masse, freinait.
Les « gauchistes » n'étaient pas des gauchistes : ils ont été suivis par les masses. Ils
ont effectivement joué le rôle d'une avant-garde, rôle que le Parti, par sa structure bureaucratique et les conceptions légalistes de sa glirection, n'était pas capable de jouer. Jamais dans l'Huma, le B.P. n'appelle à la lutte, et ne donne de directives aux travailleurs. Par contre, il salue chaleureusement leur lutte, au moins aussi longtemps qu'elle ne met pas en cause la ligne générale du Pa la participation au prochain gouvernement de l'Etat bourgeois. De même la CGT se défend énergiquement d'appeler à la grève générale. La grève générale aura sans doute lieu, et le camarade Séguy s'en flattera certainement, mais en fait le syndicat se contente de laisser les travailleurs prendre eux-mêmes toutes les initiatives. Alors même que l'ensemble des travailleurs est engagé dans un formidable affrontement contre la bourgeoisie, le Parti et la CGT demandent aux ouvriers de s'en rendre compte par eux-mêmes, au travers des revendications particulières à chaque entreprise. À quoi sert un syndicat qui se contente de dire aux militants : «Vous êtes libres, déterminez-vous comme vous l'entendez » ? A notre avis, ce n'est pas cela la démocratie syndicale. :
Cette démission du rôle d'avant-garde du Parti, démission conséquente à sa ligne générale, laisse évidemment beaucoup de place sur la gauche. Les gauchistes sont simplement ceux qui s'y mettent. Il y a là un grand danger pour bien des bureaucrates qui confondent la défense de leur bifteck et celle de la classe ouvrière. C'est pourquoi la lutte contre les gauchistes est menée avec d'autant plus de vigueur que la ligne est opportuniste, c'est-à-dire qu'il y a de place pour la constitution d'une nouvelle avant-garde à gauche du Parti. :
Là est actuellement le danger principal pour la direction du Parti.
L'Huma déborde de mises en garde ; pas contre le gouvernement, pas contre les
Mitterand, Mollet, et autres réformistes, mais contre les gauchistes. (5)
(5) On tente d'exciter les militants contre les étudiants par une série de racontars, les uns vrais, les autres faux, mais qui, de toute façon ne caractérisent pas le mouvement ; à moins d'être un fieffé bureaucrate, et aveugle par dessus le marché. Relevons, par exemple : « lis ont vidé Juquin, qui voulait parler à la Fac de Nanterre ». Ceci est vrai. Mais précisons ce qui s'est passé. Il y avait eu un accord entre le Parti et le Mouvement du 22 mars, pour laisser parler Juquin. Les pro-chinois ne l'ont pas respecté. Ils ont eu tort, certes. Mais, en fait, ils se sont contentés d'appliquer à Juquin les mêmes procédés que la direction du Parti leur avait appliqués quelque temps auparavant, aux Horticulteurs. Il est certain que la masse des étudiants présents a laissé faire. Mais qui a donné d’abord l'image de la matraque utilisée entre militants de gauche ? :
Cohn-Bendit a parlé de « crapules staliniennes » au lieu de dire « la direction du PCF ». Ce n'est pas poli.
Soit. Mais c'est le camarade Jules Moch qui a envoyé des tanks contre les mineurs en grève, pas Cohn-Bendit. Ca ne nous empêche pas de faire l'unité avec Jules Moch.
Les murs de Billancourt sont actuellement couverts d'affiches de mise en garde contre la presse des « groupuscules » : de véritables mises à l'index, comme à la porte des églises on interdit les ouvrages immoraux … Parallèlement on durcit le langage, on fait une série de virages tactiques, comme celui opéré la première semaine
des luttes étudiantes. Mais la tactique ne suffit plus. La place à gauche a été prise par les gauchistes, en particulier dans la jeunesse. Ces dernières années quelques dizaines de gauchistes ont été exclus du mouvement de la jeunesse communiste ; ils reviennent maintenant à 50.000. Le problème posé est celui de la ligne du Parti, de ses objectifs réformistes, de son incapacité à canaliser le mouvement des jeunes, dont les problèmes ne sont pas solubles dans la société capitaliste, même présidée par Mitterand.
LES LECONS DE MAI
Quand le « mouvement de masse d'une ampleur inégalée » n'est plus dans les textes, mais dans la rue, il faut d'abord être capable de le voir (on reste confondu devant la myopie d'un bon nombre de permanents}, eñsuite dé lanalyser — même si on ne l'a pas prévu — et enfin d'être capable de lui donner une-issue révolutionnaire.
La direction du Parti, en vérité, a peur du mouvemeny de masse dont elle proclame à cor et cri la nécessité. Elle en a peur parce qu'elle sait qu'elle ne peut pas le contrôler comme on contrôle une cellule de quartier amorphe et sans vie politique. En période « calme », seule une minorité de travailleurs est organisée et milite dans le Parti et le syndicat ; mais en période révolutionnaire, brusquement, des centaines.de milliers, voire de millions de gens se politisent. Des médecins aux O.S., des infirmières aux ingénieurs, toutes les couches sociales expriment alors leürs propres revendications avec une violence inconnue jusqu'alors.
Il est alors évidemment absurde de prétendre faire passer une telle mobilisation dans les cadres politiques ou même syndicaux préexistants, adaptés (dans le meilleur des cas) à la période précédente. C'est encore plus absurde quand le Parti est sclérosé.
Il faut donc, sans crainte, impulser le développement des formes organisationnelles qui jaillissent spontanément. C'est là que de nouveaux cadres apparaissent, souvent meilleurs que les anciens (et oui, messieurs les bureaucrates |! } et surtout, c'est dans ces nouvelles structures que peut se réaliser l'unité à un niveau qualitativement supérieur à tous les compromis au sommet — encore que l’un n'exclut pas l’autre.
En 1905 et en 1917, ces nouvelles structures se sont appelées des soviets. 1 y avait des soviets d'ouvriers, de paysans pauvres, de soldats, d'étudiants. Rappelons pour mémoire, que bien que largement minoritaires au début, les bolchéviks défendirent le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets ». Îl est vrai qu'à l'époque ce n'était pas Marchais qui faisait les éditos de la Pravda !
Toutes proportions gardées, et bien sûr dans un autre contexte historique, les Comités d'action étudiants et Lycéens ainsi que les Comités de grève que l'on vi peu partout se développer rappellent ces fameux soviets. Bien sûr, l’histoire ne se répète pas, mais pour les marxistes, elle reste cependant la principale source d'enseignements. Et d'ailleurs toutes les périodes révolutionnaires on vu. éclore de telles organisations à la base, se fédérant par la suite (qu'elles prennent le nom de soviets, de Comités de grève, de comités d'action ou de Conseils ouvriers).
Chaque organisation a sa fonction. Tant qu'on se cantonné à des. formes de lutte traditionnelles, partis et syndicats suffisent : c'est là leur fonction. Les comités d'action, eux, sont nés des nouvelles formes de lutte, essentiellement l'occupation des lieux de travail.
Notre direction continuera-t-elle longtemps à noyer une vérité que tout militant ou même tout travailleur de bon sens a comprise : l’action directe, extra-parlementaire, a payé. C'est même la seule qui ait payé depuis dix ans-de gaullisme.
Quelle leçon pour les partisans du passage pacifique au socialisme : quand on voit la quantité de flics de tout poil mobilisés contre quelques milliers d'étudiants et la violence de la répression, aucune illusion n'est possible quant à la violence armée qu'emploiera la bourgeoisie le jour où ses usines et son Etat seront en jeu. Laisser croire qu'on peut atteindre pacifiquement le socialisme, c'est désarmer la classe ouvrière et pas la bourgeoisie, c'est donc en fait la pire forme d'aventurisme.
Mais quand on voit comment quelques milliers d'étudiants décidés ont pu tenir en échec une quantité presque équivalente de policiers, on peut comprendre que la mobilisation de plusieurs millions de travailleurs, sur un programme révolutionnaire clair, mettra en échec toutes les forces de répression (la force de la lutte populaire au Vietnam en est un exemple éclatant).
Mais ne manqauera-t-on pas de nous répondre : si nous envisageons l'action directe, les masses ne nous suivront pas et l'unité ne se fera pas.
Là encore, il ne faut pas chercher de réponse abstraite : « l'action directe » des étudiants a permis l'unité dont même à ses plus beaux jours notre direction n'osait rêver. On a vu défiler au coude à coude (ou presque), des communistes, des pro-chinois, @æs trotskystes, des anarchistes, des ouvriers et des étudiants. Mais si ce n'est pas exactement l'unité qu'on recherchait, qu'on se rassure, on y a également vu des socialistes, un ancien ministre de l'Intérieur (plusieurs autres futurs), et ce qui nous paraît quand même plus sérieux, toutes les centrales syndicales. Et l'unité était tellement réalisée que pour la première fois depuis au moins quarante ans on n'a jamais crié « Unité » durant cette manifestation de près d'un million de personnes. (A moins que cela ne soit pour éviter que ce cri ne prenne le sens hautement subversif d'unite ouvriers-étudiants).
Quant à Mitterand et à ses amis, ils n'ont eu d'autre alternative que de se joindre sans condition au mouvement ou de disparaître politiquement. C'est si vrai que lors de cette manifestation du 13 mai, notre direction en avait avalé son programme commun, tant l'affaire paraissait dépassée.
Placée devant une mobilisation sans précédent des travailleurs et des intellectuels, la petite bourgeoisie ne s'est pas affolée pour se retourner vers De Gaulle.
IL FAUT UN OBJE( à LUTTE
A bien des égards la situation est révolutionnaire : pour presque toutes les couches de la société il faut que ça change ; des millions de travailleurs sont prêts à se battre pour leur différentes revendications. Le problème numéro un est d'unifier cette formidable mobilisation par des objectifs centraux intéressant l'ensemble des salariés, c'est-à-dire des objectifs politiques et il est clair pour tous les travailleurs qu'aujourd'hui c'est la question du pouvoir qu'il faut poser.
C'est même clair pour les réformistes, qui demandent maintenant à De Gaulle de démissionner et recherchent gravement une nouvelle formule de gouvernement. Mais le rôle du Parti d'avant-garde n'est pas d'être à la traîne, il est de profiter de la faillite du gaullisme pour mettre en cause l'Etat, en tant qu'instrument au service de la bourgeoisie : des usines aux travailleurs il faut hardiment passer au pouvoir des travailleurs.
Que le Parti refuse d'assumer son rôle historique, qu'il se contente de servir de force d'appoint à l'aile gauche de la bourgeoisie et le danger est alors considérable, que la démobilisation des travailleurs et la désillusion de la petite bourgeoisie ne fournissent des conditions propices au fascisme.
LES TACHES DES COMMUNISTES DANS LE PARTI
Le mouvement qui a secoué toute la socié: secoue à son tour notre Parti : lui-même, dans une certaine mesure, faisait partie de cette société. Mais, qu'on le veuille ou non, les conditions objectives feront apparaître une nouvelle avant-garde, particulièrement dans les couches jeunes. Que le Parti continue son cours réformiste et on peut être certain que celle-ci se développera en dehors de lui. La tâche prioritaire des communistes est aujourd'hui de se mettre résolument à la tête du mouvement de masses qui se développe indépendamment des interdits que notre direction ne manquera pas de prodiguer. Dans la période de luttes intenses que nous traversons, l'ennemi principal pour nous n'est pas le gauchisme (6), mais l'attentisme et le réformisme.
Paris le 21 mai 1968.
(6) Rappelons que Lénine, quand il écrit « La Maladie infantile du communisme » — pas Waldeck quand il la commente — explique que le gauchisme est dû vant toute chose au réformisme de la social-démocratie …
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