Sept cents femmes, sept cents féministes, venues des groupes femmes, du Planning, des syndicats, des oppositions dans le PC, etc. Sept cents femmes venues à l'appel de la coordination des groupes de quartier et d'entreprise, pour débattre, confronter des expériences, préparer des mobilisations. Il y avait longtemps qu 'une réunion du Mouvement des femmes n 'avait pas connu ce nombre, cette tenue, cette volonté de lutte.
Le succès des assises prouve au moins deux choses :
• Les femmes, du moins les plus conscientes d’entre elles, ne sont pas résignées à faire les frais de la crise. Elles ne veulent ni rentrer à la maison pour laisser la place à un chômeur homme parce qu’elles auraient un moindre droit au travail, ni accepter les restructurations patronales (textile, informatique, bureautique) ; elles ne rêvent pas toutes du temps partiel, panacée universelle destinée à concilier vie professionnelle et familiale, soit — en termes galants — la double journée de travail. Elles ne sont pas prêtes à perdre 20 % de leur salaire pour faire économiser à l’Etat le coût de garderies du mercredi et à faire en quatre jours le travail de cinq. Elles continuent à trouver que la loi Veil-Pelletier n’accorde pas vraiment le droit à l’avortement et ne sont pas prêtes à se sacrifier sur l’autel du budget de la Sécurité sociale alors que les cotisations patronales non payées sont, en grande partie, responsables du déficit.
La présence de ces femmes réunies entre elles démontre leur volonté de redonner au féminisme une place politique à part entière. Les problèmes des femmes sont au coeur des débats économiques et politiques actuels ; malgré cela, ou peut-être à cause de cela, les revendications sont rarement formulées au féminin. L’avortement, la contraception, le viol, il était admis que les femmes pouvaient se mobiliser sur ces thèmes. Le chômage, les bas salaires, le temps de travail sont vécus comme des affaires d’hommes, à régler entre hommes, de vraies luttes, de la vraie politique. Que les femmes se mobilisent sur ce terrain aussi, ce n’est pas de l’économisme comme certaines ont pu le dire parfois, ni un reniement des combats passés. C’est la prise de conscience qu’aujourd’hui, les questions de l’emploi doivent occuper une place déterminante dans le combat féministe ; parce qu’elles font la vie quotidienne de millions de femmes ; parce que les crises économiques qui rejettent une partie des femmes au foyer ont été, dans l’histoire, des moments de régression dans le statut social ; parce que l’aménagement du temps de travail ne peut faire d’elles que des demi-travailleuses et donc des instruments de division de la classe ouvrière ; parce que, aussi détestable que
ASSISES DES 14 ET 15 NOVEMBRE
Qui était là ?
Des femmes de province : Auxerre, Alençon, Rouen, Le Havre, Orléans, Blois, Dreux, Caen, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Quimper, La Rochelle, Poitiers, Limoges, Toulouse, Pau, Tarbes, Bayonne, Castres, Albi, Bordeaux, Nantes, Rennes, Marseille, Montpellier, Lyon, Besançon, Grenoble, Montbéliard, Dijon, Strasbourg, Lille, Amiens...
Des femmes de la région parisienne.
Des revues féministes : Elles voient muge, le Temps des femmes, la Revue d’en face, les Cahiers du féminisme.
Des femmes syndiquées : de la CGT, CFDT, FEN (SNI, SNES, SNEP...), SNETA, STCT, SNEPTA, SMG. Quatre femmes de Lip, 54 % des femmes présentes étaient syndiquées.
Des femmes organisées à Choisir, le Planning familial, la Confédération des familles.
Des collectifs féministes : les Radioteuses, des collectifs de femmes maghrébines, un collectif de sage-femmes en lutte de Saint-Denis.
Des femmes de Rencontres communistes hebdo ont adressé leur salut à la rencontre.
Chantal Perez* député européenne du PS, a fait une intervention dans le débat.
Des délégations internationales ou des femmes de mouvements internationaux : une femme de Solidarité, les Mères de la place de Mai, des femmes des Commissions ouvrières de Catalogne, des femmes de l’Intercatégorielle de Turin, des femmes turques, des Hollandaises.
Les professions représentées (statistiques réalisées d’après 333 fiches) : 1 9 % d’enseignantes, 1 3 % d’étudiantes, 1 5 %
d’employées, 3.6 % de professions libérales, 7.2 % de la branche santé, 7.8 % de fonctionnaires, 8.7 % de cadres, 6 % de chômeuses, 17 96 de divers.
soit le travail à fournir parfois, c’est la condition première de toute indépendance.
Les assises ont permis à beaucoup de femmes de réfléchir sur le rôle et la nature du Mouvement des femmes. Nombreuses étaient celles qui n’appartenaient pas à des groupes, mais qui venaient du Planning, qui avaient milité dans des commissions syndicales femmes... Cet élargissement est un enrichissement.
Di:e cela ne conduit pas à sous-estimer le rôle joué par les groupes dans la dernière période. S’il y a encore un féminisme organisé en France, un féminisme qui fait partir sa réflexion et ses revendications des besoins des plus exploitées, c’est aux groupes femmes qu’on le doit. Mais, la situation politique actuelle exige un regroupement des forces féministes ; il faut imposer les revendications des femmes, il faut être nombreuses ; il faut, à partir de passés différents, surmonter les divergences artificielles. A cet égard, les assises ont été très positives. Les femmes présentes étaient unanimes autour des revendications essentielles :
— l’arrêt des licenciements pour tous. Sur ce sujet, une femme de Lip relatait que la combativité syndicale et masculine baissait de plusieurs crans lorsqu’il s’agissait de défendre l’emploi d’une femme mariée ;
— réduction à trente-cinq heures du temps de travail ;
— le refus de tout aménagement patronal du temps de travail : abrogation des deux lois (secteur privé, secteur public) sur le temps partiel. Conscientes que les formules de temps partiel s’appliquent actuellement, les femmes présentes ont insisté sur la nécessité de formuler des revendications pour des garanties élémentaires : garantie de retrouver un
ASSISES DES 14 ET 15 NOVEMBRE fi temps complet à la demande, garantie de droits égaux dans l’entreprise ;
— développement massif d’équipements collectifs et notamment de crèches gratuitçs. La commission soulignait le danger des crèches familiales fondées sur le travail à domicile des « nourrices » ;
— l’abrogation de la loi Veil-Pelle-tier.
Les assises ont aussi permis de dégager une démarche commune face au gouvernement. Les femmes réunies avaient contribué à la défaite de Giscard ; de la majorité nouvelle, elles attendent qu’elle tienne ses promesses ! Toutes ont constaté le caractère décevant des premières mesures : de la valse-hésitation sur le remboursement de l’avortement aux encouragements de Mauroy au temps partiel en passant par le nombre de places réduit de 300 000 à 1 0 000, le bilan est peu encourageant. Aussi, les femmes présentes ont-elles décidé de s’adresser à ce gouvernement, à cette majorité qu’elles ont élue, pour faire connaître et imposer leurs exigences.
Les commissions
Et maintenant ?
Toutes les femmes présentes ont souligné l’importance des échéances parlementaires. En décembre, la loi des trente-neuf heures, et les mesures d’aménagement du temps de travail prévues par l’accord de juillet 1981 devaient venir en discussion. La procédure par ordonnances avait été annoncée postérieurement à la rencontre. Elle ne semble pas pouvoir modifier la démarche d’ensemble : les femmes doivent intervenir collectivement sur un problème qui les touche au premier chef.
La décision prise aux assises que le collectif de préparation se maintienne et s’élargisse comme force de proposition et d’initiative est essentielle.
La deuxième échéance du calendrier parlementaire est celle de la loi antisexiste, au premier trimestre 1982. Même s’il ne faut pas nourrir d’illusions considérables sur les possibilités d’application de cette loi, son vote marquera un moment dans la sensibilisation au féminisme de couches très larges de femmes ; de plus, l’application ultérieure de certaines modalités de la loi peut être un terrain de lutte.
Il ne faut pas oublier l’avortement. Roudy entendait procéder par décret pour imposer le remboursement. Il y a bien longtemps qu’on n’a pas entendu parler de cela. Au vingt-cinquième anniversaire du Planning familial, Roudy a été muette comme une carpe sur la question !
Parallèlement à ces échéances imposées par le calendrier parlementaire et gouvernemental, les femmes présentes ont décidé une série d’initiatives :
— un appel des femmes sur la question de l’emploi. Celui-ci, qui résume les principales revendications de la rencontre et qui exprime la démarche féministe, devrait circuler, sous forme de pétition et d’adresse au gouvernement et aux parlementaires du PS et du PC. Les femmes présentes ont jugé que c’était un moyen de faire connaître le plus largement possible leurs exigences dans la situation politique nouvelle. Exigences qui doivent se faire entendre par d’autres femmes que celles que le féminisme sensibilise généralement, exigences qui doivent être connues et défendues dans des sections syndicales à l’heure où les directions révisent en baisse les revendications essentielles ;
— dans l’immédiat, les travaux des assisses donneront lieu à la publication d’un Livre mauve. Les dossiers constitués pourront être adressés à Mitterrand et à Roudy, ainsi qu’aux députés sur le plan local. Des demandes d’entrevue seront faites systématiquement ;
— un 8 Mars consacré à des initiatives locales et régionales. Une manifestation nationale paraissait à la fois trop ambitieuse et peu susceptible de répondre aux besoins d’enracinement dans une réalité locale ressentie par
C’est en leur sein qu’eurent lieu les débats les plus riches. Les deux heures qui leur étaient imparties furent jugées insuffisantes. Les femmes présentes ont décidé d’une réunion de travail le 9 janvier.
Les commissions étaient au nombre de neuf :
— temps de travail ;
— restructuration de l’appareil industriel ;
— discriminations sexistes dans le travail ;
— formation ;
— travail domestique ;
— femmes immigrées;
— travail et santé ;
— contraception, avortement, maternité ;
— équipements collectifs.
ASSISES DES 14 ET 15 NOVEMBRE les femmes venues de province. Il serait souhaitable que des groupes femmes ou des collectifs constitués sur la question de l’emploi popularisent les situations locales (rédaction de livres noirs, enquêtes sur des entreprises, études sur les licenciements en cours, les conditions d’application du temps partiel, etc.). La presse régionale se fait volontiers l’écho de telles initiatives et il est souvent possible de collaborer avec des syndicalistes intéressées. Dans les plus grandes villes, il faut envisager dès maintenant l’éventualité de manifestations ;
— des Etats généraux (17-18 avril 1982) sur le travail des femmes ouverts aux syndicats et aux partis politiques. Les femmes ont, en effet, tout intérêt à élargir le cadre de mobilisation autour de leurs revendications. Il importe d’interpeller syndicats et partis sur leurs positions en ce domaine, et éventuellement de leur rappeler qu’ils ont à se battre sur ce terrain. Il importe de gagner à la lutte féministe des femmes qui ne sont ni dans des groupes ni dans des associations comme le Planning familial, mais qui se battent ou cherchent à le faire, sur les revendications formulées pendant les assises. La réunion de femmes, le 9 janvier, devrait préciser le cadre de ces Etats généraux ;
— une rencontre de femmes à l’échelle européenne à la demande des délégations espagnole et italienne. La date et les modalités devront être précisées ultérieurement.
Frédérique Vinteuil
Pétition pour la régularisation sans conditions des femmes immigrées sans papiers et le renouvellement automatique des cartes de séjour et de travail
Les femmes immigrées, comme l’ensemble des travailleurs immigrés, sont actuellement l’objet de mesures exceptionnelles de régularisation des « sans-papiers » de la part du nouveau gouvernement. Mais la « régularisation » se fait à condition :
— d’avoir un contrat de travail d’un an ;
— d’être entré en France avant le 1er janvier 1981.
Ces mesures sont restrictives : pourquoi ? Pour les femmes immigrées sans papiers, les conditions sont presque irréalisables. La plupart d’entre elles sont femmes de ménage au noir et les patrons refusent le plus souvent de leur signer ce contrat, alors qu’elles travaillent chez eux depuis des années !
Ou ils acceptent de leur faire cette « faveur » de signer, mais après de multiples chantages aux horaires, aux salaires, et même le chantage sexuel... sans compter les manifestations de racisme. S’ils se permettent tout cela, c’est parce qu’ils savent qu’elles ne peuvent pas ne pas accepter : avoir ce contrat, c’est la condition pour elles du droit au séjour (légal) en France.
La deuxième condition (entrée en France avant janvier 1981) exclut un grand nombre d’entre elles.
Et la limite de régularisation approche: le 31 décembre 1981. Cela veut dire qu’à partir du 1er janvier 1982, ce seront les expulsions massives, c’est pourquoi nous, signataires, exigeons du gouvernement :
— la régularisation sans conditions de contrat ni de délai de tous et toutes les « sans-papiers » ;
— le renouvellement automatique des cartes de séjour et de travail ;
— la réouverture des frontières : les immigrés ne sont pas responsables du chômage !
Signez et faites signer cette pétition : la faire remonter à l’adresse de la Maison des femmes : 8, cité Prost 7501 1 Paris. Tél : 348 24 91