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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Des femmes, parfois, aiment d'autres femmes

Cahiers du féminisme, n° 2, janvier 1978 · p. 33-35 · 3 149 mots

« ...Nous sommes entre femmes, vous me te garantissez ? Alors je puis vous dire que les mots que je viens de lire sont : « Chloé aimait Olivia... ». Ne bondissez pas, ne rougissez pas. Admettons, dans l'intimité de notre propre compagnie, que ce sont là des choses qui, parfois, arrivent. Des femmes parfois aiment des femmes... « Chloe aimait Olivia »ai-je lu. Et je fus alors frappée de l'immense changement que ce fait représente. Pour la pemière fois peut être dans la littérature, Chloé aime Olivia... Et je tentai de me souvenir de mes lectures, où deux femmes soient représentées comme amies... De çi, de là, il y a des mères et des filles. Mais presque sans exception, les femmes nous sont données dans leur rapports avec les hommes... Et pourtant des rapports ne constituent qu'une toute petite partie de leur vie ! ».

A-t-il fallu des souffrances à Virginia Woolf qui écrivait ces mots dans « Une chambre à soi » pour essayer « d'atrap-perces gestes que nul n'a encore enregistrés, ces mots jamais dits ou dits seulement à moitié, qui se forment à peine plus palpables que les ombres d'un phalène sur un plafond, quand les femmes sont seules et hors de la lumière et de l'éclairage coloré de l'autre sexe... ».

Ces mots que Virginia Woolf écrivait dans « Une chambre à soi » un an après avoir témoigné au procès de Radclyffe Hall auteur du « Puits de solitude » roman interdit pendant près de 30 ans en Angleterre pour obscénité, ces mots aujourd'hui encore nous pouvons les lire avec la même émotion. Non qu'il n'y ait un certain nombre de livres sortis sur ces « femmes qui aiment les femmes » mais parce que régulièrement on nous redé- couvre, nous qui avons une histoire aussi, histoire éclatée, histoire enfouie, ghettoi-sée ou mythifiée par le biais d'une Sappho « aux tresses violettes » une histoire à nous réapproprier, une histoire à intégrer à celles de toutes les femmes... Car ne sommes nous pas femmes autant que les autres femmes ? Et pourtant nous nous sentons parfois étrangères à ce mouvement des femmes, comme si tombait entre notre vécu et celui des autres femmes une paroi transparente désespé-remment solide. Comme si une bulle nous isolait. Comme si nous nous sentions différentes des autres femmes. Comme si nous n'étions pas réellement des femmes. Mais nous ne sommes pas une catégorie à part, bien que cetté étiquette, qui nous est accolée, nous enferme. Cataloguées, reléguées, nous ne savons pas combien nous sommes, nous ne connaissons même pas très bien nos frontières et ces mots écrits ici ne sont que fragments d'un vécu personnel. Au delà de cette complicité qui peut pour un moment parfois nous unir, nous ne sommes pas nous justement, et nous sommes tellement différentes, femmes aux lèvres closes, femmes aux mains serrées, femmes aux nuques nouées par le destin normal des femmes, mais peut être ces fragments de paroles pourront-ils en rencontrer et en faire émerger d'autres.

Dans le passé on allumait les feux des sorcières avec des pédérastes sortis de prison pour l'occasion. Sappho est au choix considérée comme une prostituée. ou une lesbienne ou les deux ; quant au terme de « gouine », selon l'origine linguistique qu'on lui accorde, il peut aussi bien vouloir dire garçon, valet, rustre ou prostituée. L'homosexualité féminine n'existe pas, la reine Victoria, c'est bien connu, avait pour cela même refusé de la sanctionner. Rarement réprimée explicitement dans des textes de loi, elle est niée. Annihilée, enfouie ou enrobée de regards polissons et complaisants, elle n'a pas de statut. Femmes, parmi les femmes, les lesbiennes car décidément ce terme d'homosexuelles fait un peu trop clinique, n'ont pas d'histoire. Si le mouvement femmes a plongé dans des recherches pour exhumer les journaux féministes du siècle dernier, qui connaît par contre ces organisations qui existent aux Etats-Unis depuis plus de vingt ans et dont on peut dire pis que pendre, mais qui ont du moins offert un lieu, une expression à des centaines, des milliers de femmes ? Il faudra trente et un ans, pour que le livre de Radclyffe Hall écrit en 1928 soit enfin publié en Angleterre. Il y fut en effet interdit pour obscénité, le seul reproche motivant cette condamantion étant que ces « actes contre nature » n'y sont pas condamnés, pire même ■:« ... il n'y a pas un seul mot qui puisse faire penser que celles qui sont affligées des horribles tendances ici décrites soient au moins blâmables. Tous les personnages sont présentés comme des êtres attachants et sous un jour favorable... ». Et combien de ces êtres qui sont des femmes oseront se faire connaître comme telles, combien restent encore dissimulées se sentant condamnées et anormales. Car il est trop facile de dire qu'au-jourd'hui les mœurs changent et qu'il n'y a pas réellement d'oppression qui s'exerce sur les femmes lesbiennes. S'il n'y a pas de textes de lois précis, n'oublions pas que l'homosexualité est tout de même considérée comme une injure grave envers le mari et sera utilisée comme telle dans les cas de divorce, en particulier pour la garde des enfants.

Aux Etats-Unis une campagne a été menée en 75 à propos d'un cas certes flagrant de refus de confier la garde des enfants, mais combien de cas où l'accusation fut voilée, combien restent inconnus ? C'est qu'être lesbienne, c'est ne plus tout à fait être une femme, c'est trouver du plaisir non dans le corps de l'homme mais dans celui d'une autre femme, dans le sien même, c'est donc être au mieux caractérisée comme immature, au pire perverse puisque « toute expression de l'instinct sexuel qui ne correspond pas au but de la nature, c'est-à-dire à la reproduction doit être considérée comme perverse ». Lisez tous les ouvrages consacrées à la sexualité féminine, et voyez ce qui est réservé à des femmes qui osent prendre du plaisir sans un pénis bien viril, ce qui, aujourd'hui, est remis en cause dans le mouvement femmes). Si tous ne parlent pas de « sexualité antipathique », tous cherchent à nous classifier et à vouloir nous analyser à travers les canons de la sexualité « normale » il ne comprennent pas comment nous pouvons faire l'amour... A cette question, un psychiatre connu qui a sévi par la sortie d'un bouquin vendu à des millions d'exemplaires aux Etats-Unis et en Europe répond pompeusement : « ...Comme leurs homologues mâles, les lesbiennes sont handicapées par le fait qu'elles possèdent seulement la moitié aes morceaux du puzzle anatomique. De même qu'un pénis plus un pénis ça ne donne rien, un vagin plus un autre vagin, ça ne donne rien non plus... »

« Ça ne donne rien non plus... »

Voilà qui est dit clairement voilà ce qu'on nous fait savoir, voilà ce qui va s'ancrer en nous, considérées avec un regard sévère ou tolérant, jugées malades ou coupables, que l'on sache ou pas que vous êtes lesbienne, le regard social est là. Avoir treize ans, quatorze ou plus, ne pas avoir envie des hommes, ne pas se sentir proche des copines qui flirtaillent et se demander brusquement ce qu'on fait là, pourquoi on n'a pas les mêmes envies que les autres ? Petit à petit le doute gagne : « Après tout c'est peut être vrai que je ne suis pas normale » et souvent par là même la culpabilité, le mépris de soi, cette volonté de surtout ne pas se faire « repérer ». Il ne reste qu'à se crisper, se replier en boule dans une solitude souvent glacée et de désespérance. C'est de tout cela que se nourrit l'humilité dont ont fait preuve les premiers mouvements homosexuels dont la volonté d'intégration fait sourire ou rager aujourd'hui. C'est ce qui entraine la construction d'un univers à partir d'une simple particuliarité qui à la différence de toute autre, comme la couleur ou le sexe, n'est pas apparent immédiatement aux yeux des autres, ni aux nôtres et qu'il faudra découvrir, et ensuite revendiquer ou enfouir. De cela, de cette impression de ne pas avoir les mêmes envies que la majorité des autres femmes, de cette définition à partir de l'acte sexuel que donne la société s'acquiert une sorte de notion d'identité faite de négations alors que nous sentant si proches des autres femmes, nous pouvons nous sentir rejetées ou différentes.

Rejetées car il n'était pas facile il y a quelques années de vivre différemment d'elles sans être regardées d'un œil soupçonneux avec cette interrogation voilée qui va du « comment font-elles » au « qui est le mec là-dedans ». Etre lesbienne cachée, n'était pas toujours vivre des relations heureuses avec une ou plusieurs femmes, mais au contraire être seule pour la plupart et ce encore aujourd'hui.

Lesbiennes, on ne parlera jamais dans aucune enquête sur les femmes seules, on leur refuse le droit d'adopter des enfants, car pourquoi les considéreraient-on domme mères puisque elles ne veulent pas de cet acte sexuel de procréation. Aussi la plupart d'entre nous se sont-elles forgées une vie, une solidité de façade qui les fait parfois traiter de femmes-mecs, de Jules, etc... et qui nous vaut en tous cas à toutes d'être regardées différemment pour savoir si, malgré tout nous faisons bien femmes, ou si au contraire cette voix grave, ce pantalon n'est pas la preuve que... nous ne pouvons pas nous empêcher d'imiter les hommes. Comme si c'était nous qui choisissions cela ! Alors qu'au contraire en prônant la femme-objet, la société ne nous donne guère de choix dans l'affirmation de nous. Celles qui ne se reconnaissent pas dans l'image de la femme faite pour séduire ont peu d'espace pour s'exprimer et être, leur jeter l'insulte de femme-mec est la preuve même de l'incompréhension ou de la mythification.

Dire cela, ces différences de vécu de femmes, qui ne voient pas leur destin déterminé par leur rapport aux hommes, ne veut pas dire délimiter une spécificité les mettant à part des autres femmes bien au contraire. Femmes, nous subissons le sexisme quotidien, et vivons au sein même de cette oppression commune à toutes les femmes. Problèmes spécifiques d'autant plus durs que silencieuses, isolées dans leur foyer, leur famille, leur travail, comme femme et plus qu'elles une lesbienne n'a pas de lieu de regroupement hormis souvent un cercle affectif assez restreint.

Le ghetto féminin n'existe quasiment pas, il n'y a pas de reconnaissance sociale de l'existence des lesbiennes, même si comme on dit, il y a un milieu. Bien sûr il est différent de celui des hommes. Le leur est varié et connu : de la boîte à la tasse, en passant par le parking et le square, le désir de la relation sexuelle y est là, immédiatement présent même si cela reflète une autre recherche, un désir d'être entre soi soudé par cette peur permanente des files ou des bandes de loulous venus « cogner du pédé ». S'y mêlant parfois, par nécessité surtout en province, rares y sont les lesbiennes. Les lieux publics ne sont pas faits pour les femmes.

Quant aux « boites », non mixtes, rares et , n'importe quel regard critique dira qu'on y voit reproduire les mêmes schémas de rapport à l'habillement, au regard à la beauté qu'ailleurs. Oui, et alors ? Plus qu'un lieu de drague, c'est un lieu de regroupement, c'est être à l'abri d'autrui entre soi, pouvoir se détendre, détendre ses gestes, ses regards, sans avoir à contrôler tout geste, ou sans devoir le revendiquer comme une provocation. S'il est vrai que deux femmes se tenant par la main passent inaperçus souvent aux yeux des passants de la rue, s'il est vrai qu'il faudra imposer l'expression de notre désir dans des lieux publics comme c'est possible pour n'importe qui de « normal », il est vrai aussi que la nécessité de lieux où la « normalité » ne s'impose plus n'est pas discu+' Ne.

Dans le mouvement

Alors se pose la question des groupes femmes, de ces lieux non mixtes et du combat commun de toutes les femmes. La lutte contre l'oppression, la reconnaissance et la fierté d'être une femme est déterminant pour une lesbienne. Ce n'est d'ailleurs certainement pas un hasard si la plupart des mouvements de libération des femmes à leur toute première origine ont été créés à l'initiative de militantes féministes lesbiennes. Les « Radica lesbians » de New York disaient : « une lesbienne incarne la colère de toutes les femmes à son point d'explosion... Elle peut n'être pas pleinement consciente des implications politiques de ce qui, pour elle, a commence par être une nécessite personnelle, mais à un certain niveau elle n'a pas ete capable d'accepter les limitations et les oppressions que lui imposait le rôle fondamental que voulait lui faire jouer la société, le rôle féminin... ». Si notre combat est partie intégrante de celui de toutes les femmes, la question se pose de savoir si nous devons nous y fondre, y garder une spécificité ou au contraire militer dans les mouvements homosexuels qui sont à majorité, pour ne pas dire totalement, composés d'hommes. Notre lutte est bien évidemment partie intégrante de celle de toutes les femmes : faire reconnaître notre droit à exister, à vivre nos désirs indépendamment de la norme hétéro-sexuelle, être reconnues comme femmes à part entière, et non comme des « êtres incomplets »

parce que nous n'éprouvons pas de désir pour les hommes s'intégre totalement au combat féministe. Souvenons-nous d'ailleurs que pour mieux injurier les MLF du début on les traitait de « sales gouf-nes ». Mais alors comment expliquer que certaines se sentent mal à l’aise ou plutôt se taisent systématiquement dans leurs groupes, que d'autres les ont auittés ?

Combien sont connues comme telles et ne l'ont pourtant jamais exprimé, n'ont jamais parlé de leur vécu ? Bien sûr cette situation est dépassable, bien sûr il est possible de dire comment nous vivons spécifiquement telle ou telle situation, mais dire réellement son vécu y est difficile tant il peut y avoir une impression illusion que tout rapport entre femmes est à priori dénué de toute domination, de tout ce qui de près ou de loin, peut ressembler a ae la pnaiiocratie. il est vrai aussi que nous pouvons avoir peur de faire apparaître des différences, peur d'être différentes puisque c'est précisément ce qui nous est reprochées, ce qui fait notre « mal d'être ».

Car plus que le fait d'aimer les femmes, c'est les conséquences que cela entraîne au niveau de l'intériorisation de l'interdit qui crée non une complicité mais du moins un lien direct au delà des différences. Etre femme, nous sommes avant tout femme et ce n'est pas le fait d'être lesbienne qui nous caractérise en premier, c'est vrai. Mais être lesbienne, c'est aussi avoir dû lutter seule, en dehors de tout collectif contre une image qu'on voulait nous imposer. C'est avoir dû se construire à travers cela et par là même acquérir une certaine identité. Employer ce mot n'est pas de la provocation. Il n'y a bien sûr pas d'identité homosexuelle au même titre que d'identité noire, mais il y a un passé commun à toutes. Il y a cette impression de devoir, toujours en but à la suspicion, justifier sa différence, empêchant par là même toute acceptation de soi-même en présence des autres. Ce sont les attitudes sociales qui créent le problème homosexuel (parle-t-on de problème hétéro i qui créent la double vie, le ghetto qu'il soit dans nos têtes ou matérialisé. Cette vulnérabilité lie et sépare le ghetto lui même, et explique pourquoi il ne peut être qu'une pseudo communauté. Il le lie par la complicité et la solidarité contre l'extérieur menaçant, créant traditions, humour, langage, mais les illusions interclassâtes qui sont l'apanage du ghetto masculin ne sont qu'un moyen de défense.

Ce problème de l'identité est encore plus difficile concernant les femmes. Rares sont les cas de répression directe. Si fin 70 dans le Connecticut un homme s'est vu refuser son permis de conduire parce qu'il était homosexuel, ce sera beaucoup plus subtil dans le cas des femmes. Bien sûr une femme célibataire passée un certain âge devient suspecte, et tout soupçon d'homosexualité ne la fa- vorisera pas. Mais quoi qu'il en soit on nous met devant le dilemne : faut-il réclamer une identité au risque de se distinguer faussement et d'opposer une contre-norme à la norme ? Faut-il considérer que le combat est commun à'Tèn-semble des femmes, refuser tout ce qui pourrait figer un statut, un rôle et se fondre totalement ? Posé tel quel, le dilemne est inacceptable. Nous devons à la fois revendiquer notre histoire, notre vécu et l'intégrer dans le mouvement des tem-mes. Nous avons une histoire. Une littérature exîste, clandestine et ignorée, si peu nombreuse : des mouvements pour la plupart réformistes sinon bourgeois luttent depuis des années. Nous militantes féministes révolutionnaires n'avons-nous pas caché, ou du moins non exprimé notre vie dans nos organisations ?

N’hésitons nous pas aussi à le faire y compris parce qu'il semble paradoxal de revendiquer pour quelque chose qui devrait être considéré comme normal. Nous ne voulions ni tolérance, ni fausse compréhension, et bien que comme on dit, cela ne pose aucun problème, le fait même de se poser la question de dire de devoir préciser ou faire savoir comment nous vivions alors nous retenait. Aujourd'hui le mouvement femmes, mais aussi la création d'abord du FHAR, de l'Antinorme et maintenant du GLH nous a permis de poser réellement la question. Le mouvement femme n'a pas intégré nos problèmes, et ce n'est pas le fait qu'on puisse s'y tenir par la main qui résout tout. La remise en cause de leur sexualité, leurs rapports aux hommes la découverte d'une vie possible autonome a fait que de nombreuses femmes aujourd'hui découvrent qu'elles peuvent aimer d'autres femmes. A travers la découverte de leur propre corps c'est aussi celui de l'autre femme qui est accepté et cela est certes important. Cela est même déterminant puisque comment aimer les femmes si on ne s'aime pas soi ?

Mais si nombreuses sont les lesbiennes qui ne disent rien dans leur groupe, encore plus nombreuses sont celles, qui dehors, vivent mal « leurs problèmes ». Et celles qui peuvent rejeter y compris le mouvement des femmes parce que s'y sentant étrangères, ce ne sont pas les groupes qui les atteindront. Car le vécu de la majorité des femmes n'est pas, il faut le dire, celui de l'homosexualité ; rajouter en bas des revendications, le droit de vivre sa sexualité, etc... n'est pas suffisant. C'est un peu comme quand dans les textes on rajoute les femmes pour avoir bonne conscience. Le danger de noyer les différences, de les annihiler par la douceur est bien réel, Voilà pourquoi la création de groupes de lesbiennes à l'intérieur du mouvement peut être un moyen pour que nous intégrions réellement celui-ci, et qu'il prenne en compte réellement nos vécus.

Subito Tri ton

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