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FEMMES BATTUES

Le Centre Flora Tristan : Cinq ans déjà...

· Cahiers du féminisme, n° 23, février - mars 1983 · p. 15-16 · 2 046 mots

Entretien avec Sylvie.

5 ans déjà...

Le centre d’hébergement pour femmes battues Flora-Tristan est ouvert depuis mars 1978. Ce centre est le résultat de l’action d’un groupe de féministes de la Ligue des droits des femmes qui, dès 1975, ont décidé de concentrer leur réflexion et leur action sur la question des violences contre les femmes. En 1976, elles ont créé l’association « SOS, femmes alternative » en vue d’apporter une aide concrète aux femmes victimes de violences : permanence téléphonique, aide médicale, juridique, etc. C’est cette association qui gère aujourd’hui le centre Flora-Tristan1 .

Sylvie est médecin. Elle a travaillé au centre comme vacataire de février 1981 à avril 1982 et à nouveau depuis novembre 1982. Comme toutes les salariées du centre, Sylvie n ’est pas membre de l’association et ceci conformément aux statuts de l’association : aucune femme ne peut à la fois travailler au centre comme salariée et être membre de l’association. Par ailleurs, les statuts confient au bureau de l’association « SOS femmes alternative » la responsabilité de la gestion auprès de la Direction régionale de l’action sanitaire et sociale (la DR ASS). Cette coupure a d’ailleurs été à la source de nombreux conflits entre le bureau de l’association et le personnel du centre, depuis 1980 notamment. Sylvie a bien voulu nous faire part de son expérience au centre.

Nous souhaiterions rendre compte, dans les prochains numéros des Cahiers du féminisme, d’autres initiatives à Paris et en province, en direction des femmes victimes de violence, émanant du Mouvement des femmes. N’hésitez pas à nous écrire...

Selon le rapport au ministre des Droits de la femme, paru en janvier 1982 (publié à la Documentation française), il existerait vingt-cinq centres, tout au plus, destinés à l’accueil des femmes battues dans toute la France. Les élections municipales devraient être selon nous l’occasion pour le Mouvement des femmes d’exiger l’ouverture dans toutes les municipalités de centres d’accueil pour femmes battues financés par des fonds publics et fonctionnant sous le contrôle d’associations féministes. Ces centres, tout comme les crèches et les écoles maternelles ou les centres d’orthogénie, font partie en effet des éléments indispensables à l’indépendance des femmes.

• Qui sont les femmes hébergées au centre Flora-Tristan ?

— Sylvie : Ce sont des femmes qui sont battues depuis longtemps, très souvent depuis le début de leur mariage ou de leur vie commune avec leur concubin, qui ont reçu des coups d’une violence inimaginable quand on n’a jamais travaillé dans lin tel centre : certaines portent des traces de strangulation, de brûlures de cigarettes sur le corps, certaines arrivent avec des côtes cassées, des traumatismes crâniens, plusieurs ont fait des fausses couches après avoir reçu des coups de pied dans le ventre alors qu’elles étaient enceintes... Ces coups sont très souvent accompagnés de menaces de mort, à la carabine ou au rasoir, et de violences sexuelles... Deux cas de figure se présentent : soit les femmes arrivent au centre après avoir pris rendez-vous avec nous et dans ce cas, elles ont pris un minimum de précautions, prenant par exemple leurs papiers avec elles pour les démarches juridiques ultérieures, suivant en cela nos conseils; dans ce cas, elles ont préparé un minimum leur départ, ayant appris par une assistante sociale ou une voisine l’existence de ce centre; soit elles arrivent en catastrophe, nous ayant été adressées en urgence par des infirmières, des assistantes sociales, etc. Dans ce cas, elles débarquent avec juste les vêtements qu’elles portaient lorsqu’elles ont quitté leur maison dans la précipitation.

Si l’on veut préciser les caractéristiques des femmes hébergées au centre, il faut signaler qu’elles sont relativement jeunes (la majorité d’entre elles a entre vingt et quarante ans), la plupart d’entre elles ont des enfants et elles sont en général de milieux défavorisés. Mais il ne faut pas faire d’erreurs d’interprétation : les statistiques ne portent que sur les femmes hébergées au centre : les femmes qui viennent n’ont généralement pas d’autres moyens pour s’en sortir, ni argent, ni logement, ni ami(e)s ou famille susceptibles de les héberger, ce qui est plus souvent le cas dans des milieux défavorisés. Mais il y a des femmes battues dans toutes les classes sociales. Lors d’un « dossier de l’écran » consacré à la question des femmes battues, une femme de médecin avait témoigné par téléphone sur son propre cas, signalant que son mari savait très bien où donner les coups pour qu’il n’y ait pas de traces. Il y a aussi des femmes battues dans toutes les classes d’âge. Mais pour venir au centre, les femmes doivent rassembler toute leur énergie pour surmonter la honte (elles ont honte comme les femmes violées), surmonter la peur d’être poursuivies par leur mari, la peur de perdre leurs enfants, la peur de ne pas pouvoir s’en sortir, elles doivent rassembler toute leur énergie pour échapper à leur passé et rompre enfin avec l’idée qu’elles ont parfois intériorisée depuis longtemps suivant laquelle il est normal qu’un homme batte sa femme. Cette énergie, les femmes plus âgées ne la trouvent pas toujours.

• Que se passe-t-il pour les femmes qui demandent à être hébergées au centre ?

— Nous leur demandons un certificat de coups et blessures qui atteste à la fois de leur situation de femmes battues et qui leur servira dans les démarches juridiques qu’elles voudront entreprendre contre leur mari, etc. En outre, comme il y a un nombre limité de places (25 places pour les femmes et à peu près autant pour les enfants) et comme nous souhaitons que ce centre ne soit pas un centre d’assistanat, elles ont un entretien préalable avec la directrice ou une permanente. Cet entretien est nécessaire pour apprécier leurs capacités de vivre en collectivité avec les autres femmes et les

FEMMES BATTUES enfants, pour évaluer leur volonté de s’en sortir. Si, pour une raison ou Dour une autre 2, il n’est pas possible d’héberger une femme, on la met en contact avec d’autref centres d’hébergement de la région pari sienne qui n’ont pas la particularité comm le centre Flora-Tristan de n’héberger qu< des femmes battues.

L’arrivée au centre constitue pour ces femmes un véritable soulagement. Elles vont pouvoir parler avec d’autres femmes qui ont vécu la même expérience qu’elles. On les aide à récupérer leurs papiers et leurs affaires, on les aide à trouver du travail auprès de l’ANPE locale, on les accompagne aux séances de conciliation quand elles ont entamé une procédure de divorce, on les aide pour trouver un logement, etc.

Au bout de quinze jours, elles refleurissent mais il leur faut parfois plusieurs semaines pour que les traumatismes physiques, et surtout l’angoisse liée aux coups, disparaissent.

Elles peuvent rester pendant six mois maximum au centre avec leurs enfants, à condition qu’ils aient trois ans au moins. Les enfants sont inscrits à l’école du coin. Ces enfants o it eux-mêmes souvent de très gros problèmes.

Les femmes sont logées à deux ou trois par chambre, les enfants, eux, dorment dans un dortoir. Le règlement intérieur du centre prévoit qu’une partie des tâches liées au fonctionnement du centre est prise en charge par les femmes elles-mêmes, comme la préparation des repas par exemple, et le coucher des enfants. Les femmes versent dix francs par jour pour l’hébergement et le repas, et cinq francs par enfant.

Cette vie en collectivité n’est pas sans poser de problèmes, on l’imagine. Les tensions sont d’autant plus difficiles à éviter que les hommes que ces femmes ont quittés continuent parfois à exercer leur pression pour essayer de les faire revenir chez eux, soit en les menaçant de mort (on a été parfois obligé d’appeler la police), soit en venant pleurer et s’excuser, promettant de ne plus jamias recommencer... Dans tous les cas, on aide les femmes à tenir le coup.

• Que deviennent toutes ces femmes ?

— La majorité des femmes hébergées font un séjour au centre de trois mois en moyenne. On ne sait ce que deviennent 25 % de ces femmes; 50% retournent vers l’homme qu’elles ont quitté (certaines reviennent au centre ensuite), et 25% accèdent à une vie indépendante.

— 11 y a un personnel exclusivement féminin; c’est une condition indispensable pour que les femmes hébergées se sentent en sécurité. Parmi le personnel, il y a des salariées à temps plein, à temps partiel et des vacataires. Il y a un personnel relativement nombreux : quatre permanentes qui assurent la continuité des liens avec les femmes hébergées, qui répondent au téléphone, qui les aident dans leurs démarches administratives; elles alternent en équipe. 11 y a deux veilleuses de nuit; une cuisinière; une

Liste de centres d’hébergement pour les femmes dans la région parisienne

Centre d’hébergement : 95370 Montigny-lès-Cormeilles T él . 997 . 63 . 25 Foyer Jeunes adultes : 94120 Fontenay s/Bois Tél.876. 6.29

Foyer La Bienvenue : 75018 Paris Tél. 607. 74.87

Le Moulin vert : 91 Saintry Tél.075. 15.24

Centre d’hébergement de Cler-mont-en-Argame (près de Verdun -Ardennes) Tél. (16.29)874 655

Centre d’accueil urgence : 78 Bois-d’Arcy Tél. 460. 03. 54

Centre d’hébergement d’urgence de Versailles : Tél. 021. 95. 36

Clair-Logis : 75019 Paris Tél. 607.50.34 -94 Val-de-Marne Tél. 871.04.39/880.81.79 -94 Bry-sur-Marne Tél. 881. 01. 82.

Cité de refuge : 75013 Paris Tél. 583. 54.40

Œuvre d’hospitalité du travail : 75016 Paris Tél. 525. 20.08

Foyer d’orientation de l’Amicale du Nid : 75010 Paris Tél. 209. 90.00

Foyer « Marguerite-Rivard » : 92340 Bourg-la-Reine Tél. 661. 05. 13 Association « Aurore » : Tél. 554.34.03

Foyer d’urgence « La Traver-sière » : 94 La Varenne-St Maur Tél. 883. 12.02

Centre de jeunes travailleuses. Foyer breton : 75013 Paris Tél. 320. 93. 90�

Centre Falret : 75015 Paris Tél. 577.18.14

Centre Nocard : Charenton Le Pont Tél. 368. 47. 28

Foyer Manoise : 95100 Argen-teuil Tél. 982. 59. 23

Palais de la Femme : 75012 Paris Tél. 371. 45. 72

La Prairie : 95 St-Ouen-l’Au-mône Tél. 443. 97. 48

Foyer George Sand : 75020 Paris Tél. 636. 22. 27

Centre Baudricourt : 75013 Paris Tél.585. 12.24

Résidence Lafayette : 75010 Paris Tél. 200. 64. 37

Asile de nuit : 75011 Paris Tél. 373.06.82

Clairefontaine : 92260 Fontenay-aux-Roses Tél. 702.40. 35 femme de ménage; deux éducatrices scolaires pour les enfants; une animatrice chargée d’impulser des activités corporelles et artistiques pour les femmes (c’est une vacataire); une femme médecin qui fait trois heures de vacation par semaine et répond à la demande; une psychologue vacataire pour les femmes et les enfants; deux avocates, vacataires elles aussi. Enfin, une directrice. Toutes ces employées, sauf l’animatrice, sont financées par la DRASS. Dans cette équipe, il y a certaines anciennes femmes battues.

• Vous fonctionnez en équipe ?

— Oui, une fois par semaine, nous faisons le point dans une réunion. Mais en ce qui concerne les décisions concernant la gestion budgétaire du centre, l’équipe de travail n’est pas consultée : tout se passe entre le bureau de l’association « SOS femmes alternative » et la DRASS. C’est un des problèmes. L’autre difficulté est liée à la nature de notre expérience : nous essayons à la fois d’apporter une aide concrète à ces femmes, sans tomber dans le piège de l’as-sistanat, c’est-à-dire en essayant de les aider à trouver les moyens de leur indépendance. C’est un travail dans lequel on s’implique beaucoup.

• Quelle est l’attitude des institutions ?

— Au niveau de la justice : cela dépend beaucoup du juge d’instruction (en cas de divorce) sur lequel elles tombent. Au niveau des hôpitaux, on commence à trouver des infirmières ou des médecins qui interrogent les femmes qui arrivent en urgence mais qui n’osent pas dire tout de suite qu’elles sont battues par leur mari. Dans les cabinets privés, les médecins ne sont pas toujours coopérants. Dans les commissariats, l’accueil n’est pas toujours chaleureux et les policiers ne sont pas toujours prêts, loin de là, à raccompagner une femme chez elle, alors qu’elle vient d’être battue, pour l’aider à reprendre ses affaires.

• Quels sont vos liens avec le Mouvement des femmes ?

— Le centre est un centre féministe; on ne veut pas être neutre. On s’efforce au contraire de faire rentrer au maximum l’information sur les initiatives diverses du Mouvement autonome, à l’occasion de sorties, etc. Les femmes peuvent découvrir au centre, à travers la solidarité féministe, le combat féministe.

Propos recueillis par Josette Desbois

Notes

  1. 1. Centre Flora-Tristan, 7 rue du Landy. Tél. 731.51.69. CLICHY 92 110.
  2. 2. Quand une femme est accompagnée de bébés de moins de trois ans, par exemple, ou quand une femme a des problèmes qui ne relèvent pas du domaine des violences physiques...

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