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Mythes démographiques et raison d'Etat pour une politique nataliste

· Cahiers du féminisme, n° 24, avril - mai 1983 · p. 10-11 · 1 355 mots

dossier

L>olution de l'indicateur conjoncturel de la fécondité depuis 1971

Mythes démographiques et raison d'Etat pour une politique nataliste

Evolution de l'indicateur conjoncturel de la fécondité depuis 1971

Depuis janvier 1983, le gouvernement français s’est franchement tourné vers une politique familiale caractérisée par un encouragement à la natalité (cf article sur ce sujet dans ce numéro). Pourtant, selon un sondage d’opinion paru dans le « Nouvel Observateur » du 14 janvier 1983), seulement 36 % des Français jugent la natalité insuffisante. Le gouvernement propose des mesures natalistes ni sous la pression de l’opinion publique, ni d’ailleurs en continuité d’une position de principe des forces de gauche dans ce domaine : au siècle passé, les socialistes libertaires appelaient à « la grève des ventres » pour ne pas fournir de la chair à canons, et le mouvement ouvrier diffusait plutôt les théories de Malthus ; dans l’opposition, le Parti socialiste dénonçait la politique d un Michel Debré, au nom du droit des fem -mes à disposer de leur corps. Passé le seuil des palais gouvernementaux, les socialistes adoptent l’attitude inverse... Au nom de quelles raisons ?

Il paraît qu’une politique nataliste ou antinataliste d’un gouvernement est définie par les données démographiques, qu’elle vise précisément à faire évoluer. En réalité, ces données démographiques ne sont jamais considérées toutes seules, mais en relation avec d’autres facteurs : dans le cas des pays sous-développés, les gouvernements mettent en corrélation la question de la croissance, voire de l’explosion démographique et celle du rythme de croissance beaucoup plus lent de l’agriculture et de l’économie en général (1). Par contre, les enjeux économiques des politiques démographiques des pays développés n’étant pas vitaux sont beaucoup plus difficiles à cerner.

D’après le recensement de 1982, l’INSEE estime la population totale française, au 4 mars 1982, à 54 257 000 habitants, soit 169 500 personnes de plus qu’en 1975 (date du recensement précédent). La croissance de la population, qui était chaque année d’environ 0,8 96 de 1968 à 1975, s’est ralentie au rythme de 0,4 96 par an de 1975 à 1982: cette croissance est le fruit de l’excédent des naissances sur les décès, les migrations extérieures jouant un rôle très limité dans l’évolution de la population totale (2).

L’indicateur de fécondité en 1982 traduit une très légère baisse: 1,95 enfant par femme, au lieu de 1,97 en 1981 (le seuil de remplacement des générations exige en moyenne 2,1 naissances par femme). Il y a eu 800 000 naissances en 1982, dont plus de 100 000 hors mariage (c’est-à-dire 13 96 des naissances contre 6 % au début des années 1960, et surtout un sur deux est reconnu légalement par son père dès la naissance au lieu d’un sur cinq il y a dix ans).

Enfin, le nombre des familles de trois enfants est en sensible remontée : en 1976, le nombre des enfants de rang 3 (la troisième naissance dans une famille) était tombé à 71 000 soit 18,5 96 des naissances légitimes ; il a été de 110 000 en 1981, soit 23 96.

Ainsi, selon l’INSEE, 17,8 96 de la population a plus de 60 ans, comme il y a cinq ans, par contre seuls 29,6 96 ont moins de 20 ans, comme en... 1936. Incontestablement, la France vieillit !

Les causes du ralentissement de la croissance

Dans tous les pays développés, l’avènement de la période moderne s’est accompagnée d’une baisse profonde et prolongée de la fécondité. Les raisons en sont plus difficiles à définir que les causes de la chute du taux de mortalité au siècle précédent (progrès des techniques agricoles, de l’hygiène et de la médecine) : on peut quand même citer l’élévation générale du niveau culturel avec la quasi-disparition de l’analphabétisme, la participation des femmes à l’activité professionnelle dans un cadre urbain, l’urbanisation, la hausse générale du niveau de vie, la scolarisation obligatoire des enfants qui suppose leur prise en charge prolongée par les familles, enfin la volonté d’émancipation des femmes qui les conduit à maîtriser leur fécondité par la contraception (3). C’est la somme de ces facteurs individuels et collectifs qui expliquent le comportement démographique actuel des pays développés, ce qui est à l’évidence fort complexe : assurément, il ne s’agit pas d’un phénomène « français »

L’Europe et la natalité en 1981 : taux de fécondité des couples en nombre d’enfants

A propos des retraites...

Le vieillissement de la population entraîne un déséquilibre entre population active et inactive et son cortège de problèmes financiers, notamment pour les régimes des retraites. Cette perspective est souvent dressée comme l’argument irréductible et « scientifique », puisque basé sur les données des démographes, en faveur d’une politique nataliste. Michel Debré l’a largement popularisé. Et pourtant, laissons le soin au gouvernement lui-même, par la personne de Georgina Dufoix, de répondre à cet unique argument de nature directement économique : « Je ne crois pas que ce soit le principal danger. Des études prospectives montrent que dans 40 ans il y aurait 800 000 inactifs de plus à financer. Alors que l’augmentation du nombre des actifs serait de 730 000. Soit un déficit de 70 000 personnes. En période de croissance forte, il va sans dire que cela se paye très facilement. Mais, même avec une croissance faible, c’est une traite que l’on peut tirer sans dommage. De ce point de vue, on s’en sortira toujours. Non, je le répète, le vrai problème, c’est la compétitivité de notre pays(4). »

Fécondité, patriotisme et xénophobie

Qu’est ce que la « compétitivité » de la France ? Georgina Dufoix, qui devrait recevoir des palmes pour tant de clarté can- dossier dide, l’explique, résumant ainsi les vraies raisons de l’orientation nataliste du gouvernement :

« La France n’est pas encore un pays de vieux. Mais nous n’en sommes pas loin. Il faut se réveiller. Les nations fortes sont inventives, créatives. Ce sont elles qui ont le plus de cerveaux, qui allient la puissance militaire à la puissance industrielle et artistique. Il n’y a qu’un pays jeune pour avoir ce dynamisme-là. C’est la place de la France dans la civilisation occidentale, dans le monde qui est en jeu. Les hommes et les femmes parents aujourd’hui ont un rôle fondamental ».

Les arguments natalistes sont donc les suivants : la France ne doit pas vieillir pour pouvoir fournir de la chair à canons au cas où..., pour produire et vendre français en France et dans le monde, pour qu’il n’y ait pas plus d’immigrés ou de personnes d’origine immigrée (notions de deuxième, troisième générations, qui finiront par faire penser en négatif aux quartiers de noblesse sous l’ancien régime !) que de Français (pur sang ?), puisque les taux de fécondité des familles immigrées sont à l’heure actuelle plus élevés. Et aussi, pour l’avenir de la langue française, de la culture française, pour le « rayonnement » de la France, pour l’illustration française de la civilisation occidentale, pour la défense de l’Occident en fin de compte, face à ces peuples du tiers monde... barbares, mais féconds !

Tous ces arguments ont en commun le patriotisme et ses corrolaires, le racisme et la xénophobie. La politique nataliste du gouvernement, soi-disant socialiste, puise ses racines dans le désir patriotique d’être « compétitif » militairement, économiquement, culturellement, linguistiquement et donc, le pas est vite franchi, ra-cialement. Une telle politique tourne le dos à une vision internationaliste des problèmes de l’humanité contemporaine, qui devrait tenir compte d’abord, pour les résoudre, des inégalités de développement économique. Dans les pays développés, toutes les politiques démographiques d’Etat sont celles de la raison d’Etat (je ne prétends pas que tel ne soit pas le cas dans le reste du monde, mais la question étant plus délicate, elle mériterait débat). L’Institut national des études démographiques (INED), après le recensement de 1975, avait mené une enquête à propos des mesures du gouvernement de l’époque en faveur du troisième enfant. Cette enquête se concluait ainsi :

« Si la notion de politique familiale n’est pas du tout mise en cause dans ses motivations sociales, de larges couches sociales sont hostiles à la propagande et à l’incitation moralisatrice et rejettent l’idée que l’Etat puisse afficher des objectifs bruyamment natalistes (5). »

Oui à des crèches et à des garderies de qualité, non à une politique nataliste antidémocratique, raciste et cocardière.

Natacha Brink

Notes

  1. 1. Il conviendrait d’étudier les réponses des gouvernements de ces pays, et l’efficacité réelle des politiques mises en œuvre, dans un autre article. Leur critique, à mon avis, parce que la question de la faim est incontournable, ne peut pas se faire de la même façon.
  2. 2. La très forte diminution du solde des migrations extérieures (783 000 entre 1968 et 1975 contre 181 000 au cours de la dernière période) est à rapprocher des mesures gouvernementales prises notamment en 1973, 1974 et 1975 pour limiter l’entrée en France de nouveaux travailleurs immigrés.
  3. 3. En 1976, 25 % des Françaises utilisaient des formes de contraception «sûre » (pilule, stérilet, diaphragme).
  4. 4. Interview au «Nouvel Observateur » du 14-1-83.
  5. 5. «Natalité et Politique démographique ». PUF 1976.

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