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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Eune a aimé, l’autre pas

Actualité du «Deuxième Sexe»

· Cahiers du féminisme, n° 30, hiver 1984 - 1985 · p. 32-33 · 1 496 mots

L ’émission de télévision consacrée au Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir vient opportunément rappeler l’existence, en ces périodes où l’on invoque le dépassement du féminisme, du premier ouvrage qui eut pour propos de dégager les racines de la subordination des femmes; sans doute, les séquences télévisées sont-elles avant tout descriptives, avec la volonté de mesurer le changement intervenu dans la vie des femmes depuis la rédaction du livre. Il serait dommage d’oublier que Beauvoir se voulait théoricienne et analysait la condition des femmes à l’aide des concepts de l’existentialisme.

Le Deuxième Sexe est l’œuvre d’une intellectuelle qui s’interroge sur l’infériorisation d’un groupe social. Ce n’est en aucun cas un manifeste pour l’action ; le féminisme organisé disparaît presque complètement entre les années vingt et les années soixante-dix ; Beauvoir, elle-même, dans sa préface, le juge « dépassé », et attendra vingt ans pour revendiquer le qualificatif de féministe. C’est qu’en 1949, date de la publication de l’ouvrage, malgré la participation des femmes à la résistance, malgré le scandale de l’octroi tardif du droit de vote, « la question des femmes » est totalement occultée. Une majorité de la population accepte les modèles traditionnels ; dans le mouvement ouvrier, la CGT déplore que la faiblesse du salaire des maris « oblige » les femmes à travailler, le PC mène campagne contre la contraception. Le petit nombre de femmes qui s’en « sortent » revendiquent de vivre comme les hommes et rejettent la responsabilité de l’oppression sur l’obscurantisme de celles qui ne s’en sortent pas. Les femmes commencent à peine à rentrer dans les universités, et le monde intellectuel est rempli de condescendance à l’égard des « femmes écrivains ». Est-ce l’origine de la révolte de Beauvoir ? Dénoncé, ridiculisé par la quasi-totalité des familles de pensée de l’époque, l’ouvrage fera pourtant le tour du monde. La vogue de l’existentialisme explique une partie de ce succès. La lecture passionnée du livre par les adolescentes des années soixante relève d’autre chose, de la conscience d’une oppression insupportable, de l’absence d’une théorie cohérente susceptible de l’expliquer.

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Le livre est d’abord une démythification de la « Femme ». L’image, patiemment construite depuis le XVIIIe siècle, de la petite fille déjà maternelle, de la jeune fille en quête de protection masculine, de la mère accomplissant son destin, avec son envers la mégère bornée, traîtresse, soumise à la matière, vole en éclat. Beauvoir a su montrer que la « Femme » est une création culturelle quand tous les penseurs de l’époque, tributaires de l’idéologie biologisante du XIXe siècle, invoquaient la nature. Analysant la condition féminine de l’intérieur, elle montre les ravages causés par l’obligation de se couler dans le moule, mais aussi la résistance sourde ou violente des dominées. On n’opprime jamais autant qu’on le croit. Démythification parce qu’elle rejette un à un les grands mythes fondateurs de l’oppression. On y trouve l’infériorité intellectuelle native des femmes ; à l’époque, le poids du cerveau et l’absence de femmes à des postes de responsabilité avaient grand succès ; on s’est depuis reconverti sur les fonctions des hémisphères cérébraux. On y trouve la passivité sexuelle des femmes (articles de foi de la psychanalyse) qui voisine avec les tirades, souvent d’origine religieuse, sur leur lubricité. On y trouve l’instinct maternel dont Beauvoir, s’appuyant sur ses observations et sur la littérature féminine, nie l’existence ; on sait, depuis que l’on a pris la peine d’étudier l’évolution de la famille, que des périodes de l’histoire ignoraient totalement le sentiment maternel.

Lucide, l’ouvrage ne dessine pas un monde manichéen d’oppresseurs confronté à de sympathiques victimes. La dialectique du maître et de l’esclave ne s’exerce jamais aussi bien qu’entre hommes et femmes, condamnés à coexister. A travers l’itinéraire qui mène de la petite fille à la matrone dominatrice (— sur les autres femmes — ) de certaines civilisations, transparaît la part de lâcheté, la part de consentement moyennant des avantages mineurs, et la faculté de se faire un piédestal de l’oppression elle-même. Offrant de la réalité féminine une vision globale, Beauvoir ne se borne pas à l’analyse de l’existence des femmes telle qu’elle est objectivement, et telle que celles-ci la ressentent. L’ouvrage est aussi une étude du regard des hommes sur l’univers féminin. Parmi les pages les plus célèbres, on trouve l’étude de ce mélange de mépris et de terreur qu’éprouvent la plupart des hommes face au monde des femmes. Sentiments qu’ils conjurent par une revendication de supériorité (l’extraordinaire florilège misogyne légué par l’histoire), ou par l’exaltation de la « Femme » qui est pour les femmes la forme la plus subtile d’aliénation.

Sans doute, une partie de l’analyse descriptive de Beauvoir est-elle aujourd’hui dépassée. En 35 ans, la condition des femmes à été profondément transformée. Les progrès de l’instruction dans des écoles mixtes, la banalisation de la sexualité ont changé la vie des petites filles et des adolescentes. La salarisation des femmes, l’accès à la contraception ont donné aux femmes une indépendance impensable en 1949. Celles d’entre nous qui se reconnaissaient — avec terreur — dans le portrait de l’adolescente dressé par de Beauvoir, constatent — avec satisfaction — qu’elles ne sont pas la femme de trente ou quarante ans du Deuxième Sexe. Entre temps, le féminisme... Si une certaine analyse appartient à l’histoire, le débat théorique porté par l’ouvrage reste bien vivant.

Apports et limites de l’existentialisme

La philosophie existentielle que Sartre, Beauvoir, Merleau-Ponty..., dans la lignée de Husserl imposent comme école de pensée dans les années cinquante, considère l’homme, non comme un produit de la nature (« il n’y a pas de nature humaine »), mais comme une liberté qui se met en jeu dans chaque acte de son existence. On comprend l’importance de cet à priori pour la « question des femmes » ; Beauvoir ne cherche pas comment on est une femme mais comment on le devient. De même, l’influence du marxisme, même dévoyé, sur l’existentialisme l’amène à raisonner en termes de groupes sociaux ; ce n’est pas chaque homme individuellement qui opprime ses femmes, mais l’ensemble du groupe des hommes qui domine toutes les femmes, qu’elles soient liées personnellement à un homme ou pas. En revanche, l’apport existentialiste montre ses limites dans la détermination du fondement de la domination masculine. Le schéma de Beauvoir est le suivant. A l’origine, est la maternité qui enferme les femmes dans un rôle passif, les exclues de la créativité sociale. Les premiers hommes s’hominisent par le maniement de l’outil, par la chasse, par la guerre ; les femmes vouées à des têches répétitives ne dominent pas la nature mais la subissent, tandis que l’homme se transcende dans un projet : lui seul est créateur, inventeur. Dès lors, il lui est facile d’enfermer la femme dans l’immanence, de se vivre comme Sujet, la femme devenant l’Objet, l’Autre et l’acceptant: Si un être humain n’existe pour soi qu’en posant l’autre comme différent de lui, la femme qui est toujours l’autre, même pour elle-même, subit le modèle de toute aliénation.

Le défaut de cette construction n’est pas dans le constat. De nos jours encore, le masculin est la norme, le féminin, l’anomalie ; les femmes se pensent par rapport aux hommes, l’inverse n’est pas vrai. Il y a un problème des femmes, un ministre des Femmes, alors qu’il n’y a pas de problème ni de ministre des Hommes puisqu’ils sont l’humanité ! L’erreur de Beauvoir est dans ce qu’elle prend la conséquence pour la cause. Sa version de l’ho-minisation, tout entière tirée de Lévi-Strauss est fort discutable. D’abord parce que l’exclusivité de la créativité conférée aux hommes est contredite par l’affirmation des préhistoriens faisant des femmes les inventeurs de l’agriculture. Ensuite, parce que les millénaires qui séparent l’apparition de l’homme des sociétés historiques, de multiples rapports hommes/femmes ont existé, et qu’il n’y a pas une voie royale de l’apparition de la domination masculine. En outre, quel que soit le débat sur les « origines », la thèse de Beauvoir pêche en ce qu’elle considère que les racines biologico-historiques de l’oppression se perpétuent, par leur efficacité même, à travers les siècles. C’est ne pas voir qu’il y a continuité-rupture en fonction des réalités socioéconomiques ; c’est ne pas voir que l’oppression perdure en changeant certaines de ses formes, parce que chaque mode de production lui insuffle une nouvelle vie, en fonction de ses besoins spécifiques. De même, sa vision de la femme comme irréductiblement vouée à l’altérité l’amène à des pronostics « défaitistes ». « Les femmes n’ont jamais constitué un groupe séparé qui se fut posé pour soi en face du groupement mâle ; elles n'ont jamais eu une relation directe et autonome avec les hommes. » Jugement discutable à certaines périodes de l’histoire, jugement que le féminisme contemporain est venu partiellement infirmer. Il serait stupide d’en faire grief à Beauvoir ; n’importe qui eût écrit la même chose en 194IL-Cela prouve, simplement, que l’action modifie la vision du monde et fait naître des problèmes théoriques que la seule démarche intellectuelle ne suscite pas par elle-même.

Frédérique Vinteuil

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