La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Sappho, poète de l’angoisse existentielle (fin)

· Cahiers du féminisme, n° 30, hiver 1984 - 1985 · p. 31 · 872 mots

L’une a aimé, l’autre pas

Sappho, poète de l’angoisse essentielle (fin)

On lira ci-dessous la fin de l’article paru dans notre précédent numéro sur la grande poétesse grecque Sappho et sur l’ouvrage qu’Edith Mora lui a consacré (1) : Sappho, qui fut vénérée dans toute l’Antiquité, saluée comme l’« Homère féminin », mais dont le christiannisme primitif tenta d’étouffer le chant, et dont l’œuvre magnifique faillit disparaître à jamais lors du sac de Constantinople et de sa riche bibliothèque par Mahomet II en 1453.

Paradoxalement, c’est le vandalisme de la destruction de Constantinople qui va contribuer largement à la Renaissance de l’Europe occidentale, en cela que les lettrés échappés au massacre amènent en Italie tout ce qu’ils ont pu sauver des manuscrits grecs. Ces textes sont bien souvent mineurs, mais la « citationnite » antique sauve des quantités de fragments précieux. Parmi eux, ceux de Sappho émerveillent ses nouveaux lecteurs humanistes. Les vers de Sappho, isolés, ou en fragments, sont com mes les statues brisées que livrent les fouilles, révélateurs d’une bouleversante beauté. A Paris, les Estienne, les premiers des grands imprimeurs érudits, publient d’abord le texte grec du poème qui passe à la postérité sous le titre d ’Ode à Aphrodite (Robert Estienne, 1546), puis trois feuillets de fragments (Henri Estienne, 1550), enfin le texte, en 1556, qui sera le plus complet jusqu’au XXe siècle. Désormais, Sappho ne cesse plus d’être « éditée, traduite, imitée, commentée, discutée, attaquée, défendue, adorée, injuriée, déformée, peinte... » Elle inspire non seulement les poètes, mais les peintres et les sculpteurs. Au XVIIe siècle, c’est l’admiration — peut-être un peu teintée d’équivoque — qui fait nommer « moderne Sappho » la romancière précieuse, Mlle de Scudéry. Peu après, Mme Dacier, traduit Sappho en français, et, audace novatrice, en prose. Le père de celle-ci, Tannegui Lefebvre, protestant, est tancé par ses pairs pour avoir excusé Sappho de sa « passion impudique ». Racine, poète de la passion amoureuse entre tous, écrit : « Je n’ai rien lu de plus vif ni de plus beau de toute l’Antiquité. » Au XVIIIe, c’est Julie de Lespinasse qui est comparée à Sappho par Mar-montel. N’y aura-t-il pas jusqu’à Alexandre Dumas pour traduire l 'Ode à Aphrodite. La fin du XIXe trouve enfin des poètes pour célébrer à la fois Sappho comme poétesse et comme « lesbienne », de Baudelaire — dont il n’est d’ailleurs pas sûr qu’il l’ait lue — à Renée Vivien (rééditée aujourd’hui après un long purgatoire), qui s’assimile si bien à la poétesse qu’elle se fait construire une villa à Mytilène. De Renée Vivien, Edith Mora remarque qu’elle trahit inversement Sappho par excès de passion, ce qu’elle explique avec perspicacité en notant qu’entre les deux femmes poètes, il y a l’épaisseur du christiannisme, c’est-à-dire la notion d’un « Mal » sexuel, d’un sens du péché que Sappho ignorait.

Il est intéressant aussi de remarquer que les défenseurs de Sappho et ses « accusateurs » sont nettement partagés à la fois par la ligne qui sépare progressistes et réactionnaires en même temps que bons et mauvais écrivains : Baudelaire contre Xavier de Montépin, Pierre Louÿs (que l’on est étonné de voir à peine évoqué par Edith Mora, lui qui est totalement pur de toute trace de christiannisme) contre Charles Maurras. Les philosophes allemands prennent la relève des poètes, et, à la fin du XIXe siècle, c’est enfin la découverte d’un trésor de papyrus. Encore une fois, c’est la conséquence paradoxale d’une destruction, elle aussi chrétienne. Les sarcophages paléo-chrétiens du Fayoum sont faits de papyrus compressés. Le déchiquetage préalable de ce matériau semble bien indiquer même une volonté d’anéantissement. Les archéologues qui s’avisent de déployer ces sortes de palimpsestes, avec une merveilleuse ingéniosité, science et patience, découvrent et identifient, entre autres textes, des vers inconnus de Sappho, qui, parfois, comme dans un puzzle, vont pouvoir aller prendre place et s’entrelacer avec des vers isolés ou des fragments déjà connus. De 250 vers seulement connus en 1897, on passe aux 650 d’aujourd’hui.

La traduction d’Edith Mora, améliorant celle, historique, que donna Théodore Reinach en 1911, donne tout ce qui est intelligible aujourd’hui de l’œuvre saccagée, et cela en une magnifique prose rythmée. Plus proche de l’original, à n’en pas douter, est cette restitution, et plus fidèle que celle de ses traducteurs du passé — pourtant fervents admirateurs — mais que leur « pudeur » faisaient reculer devant l’emploi de mots comme « sueur » ou « olisbos ». Poète de solitude — et essentiellement de la solitude féminine — de l’absence, de l’obsession de la mort et de la tentation de survie par le dédoublement de soi ; poète de la libération-purification ; poète pur, exempte de préoccupations didactiques et d’esprit de « mission » ; poète du dépassement de toute foi-opium, elle s’interroge sur le sens de la vie, dans la lignée des « poètes de l’angoisse essentielle » : Lucrèce, Vigny, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Michaux. Elle crie « pourquoi ? » Ainsi : « une des premières figures de l’inquiétude humaine muée en poésie est donc une femme » (p. 339). Sappho est pour tout cela un poète moderne qui se coule parfaitement dans sa poétique traduction moderne et devient ainsi, enfin, toute proche de nous.

Michel Lequenne

Notes

  1. 1. Edith Mora, Sappho, histoire d’un poète, et traduction intégrale de l’œuvre, éd. Flammarion, 1967.

Une erreur sur cette page ?