La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Éditorial

«Ouvrez les yeux, fermez la télé»

Cahiers du féminisme, n° 30, hiver 1984 - 1985 · p. 3 · 851 mots

Editorial « Ouvrez les yeux, fermez la télé »

L’information est une denrée de plus en plus rare aujourd’hui. La brève prise de parole de D. Bensaïd à l’émission récente de M. Polak « Droit de réponse » consacrée aux « 20 ans du Nouvel Observateur » ou même l’apparition d’A. Krivine sur FR 3 dans le cadre d’une tribune libre de la LCR consacrée à la lutte contre le racisme, ne sont pas en mesure, hélas, de contrebalancer l’influence des médias. La plupart des journalistes ne connaissent plus en effet qu’une réalité fourre-tout menaçante et bien commode : « La montée des périls » à l’aune de laquelle tout se mesure. C’est l’insécurité d’abord et toujours (cf. les assassinats de personnes âgées dans le 1 8e arrondissement de Paris ou celui du « petit Grégory ») qui sert d’alibi à une campagne ouverte en faveur du rétablissement de la peine de mort ; la chute du taux de natalité en Europe occidentale ensuite. Au « Club de la presse » d 'Europe 1, le 4 novembre dernier, Chirac laissait tomber ce sombre présage : « Dans trente ans, il y aura quatre fois plus d’hommes au sud de la Méditerranée qu’au nord. Il sera alors impossible d’empêcher les hommes du sud de monter vers le nord », de quoi justifier le renvoi des immigrés dans leur pays d’origine et l’interdiction d’avorter. Chirac en exprimait d’ailleurs clairement l’intention dans une interview à Libération , le 30 octobre dernier: « Alors courageusement, il faudra restreindre les facilités qui ont été données pour limiter les naissances » et plus loin, à propos des immigrés : « Compte tenu de la situation économique, il y en a trop. Il faut donc que leur nombre diminue. » Voilà qui a dû faire plaire à Le Pen et à ses électeurs !

On se dit que tout cela ne va pas rester sans réponse. On attend les déclarations officielles du gouvernement, les prises de position des partis de gauche, des syndicats ou tout simplement l’esprit de contradiction de journalistes authentiques. Peine perdue. Même Y. Roudy, sur la défensive, s’est contentée de répliquer: « L’avortement est un drame que personne ne recherche » et de conclure : « Rien n’est jamais acquis en matière de progrès et d’humanisme ». Merci de l’avertissement ! Mitterrand, quant à lui, a fait un geste symbolique en allant se recueillir devant le corps du jeune ouvrier turc assassiné par les sbires de son patron parce qu’il réclamait quatre mois de salaires impayés. C’est tout ! Et ce n’est rien car dans le même temps le gouvernement s’oppose brutalement et hypocritement au regroupement des familles immigrées poussant dans l’illégalité et la clandestinité des milliers de femmes qui risquent d’être expulsées du jour au lendemain. Pire, c’est le gouvernement lui-même qui fournit ses arguments à la droite. Mitterrand ne déclarait-il pas à l’issue du conseil des ministres du 1 4 novembre consacré à la politique familiale : « Le retour à la natalité est une question de survie. » On appréciera le sens de la mesure du président ! Serions-nous sans le savoir menacés insidieusement par les enfants d’immigrés ? Et va-t-on soudain découvrir que pour une prime de 1 000 F par mois, les femmes françaises, animées d’un esprit patriotique sans précédent, sont disposées à fabriquer des bébés à la chaîne pour la plus grande gloire de l’Occident. Devoir national d’autant plus urgent semble-t-il qu’une « bande de sauvages » (ceux qu’on appelle les Kanaks) se mêle, à l’autre bout de la planète (en Nouvelle-Calédonie comme vous le savez) de contester le résultat d’honnêtes élections qui donnent la majorité aux seuls civilisés du coin, les Blancs, bien sûr, français comme vous et moi. Qu’adviendra-1-il de la race blanche si l’on accorde demain le droit à l’autodétermination à ces révoltés ?

Trêve d’ironie, car des périls et des menaces, il y en a, mais, comme de juste, ce ne sont pas ceux qui font l’objet des commentaires les plus longs et les plus fébriles qu’il faut redouter le plus. Vous ne savez rien par exemple de ce qui est en train de se tramer au cours des discussions patronat-syndicats sur ce qu’il est convenu d’appeler la « flexibilité » du temps de travail et pourtant il y a de quoi s’inquiéter quand on sait qu’E. Maire, au nom de la direction CFDT a écrit dans une tribune libre du Monde du 3 novembre dernier : « La CFDT revendique le droit au travail à temps partiel et l’horaire annuel finira bien par s’imposer » en terminant par un plaidoyer en faveur, d’une « conception dynamique de la flexibilité » (sic).

Mais on tait aussi les bonnes nouvelles. Il fallait être à l’affût pour apprendre que c’est par dizaines de milliers que samedi 1er décembre, les antiracistes, immigrés ou non, sont descendus dans la rue et ont manifesté pendant plus de quatre heures pour l’égalité des droits dans les rues de la capitale. C’est là que le slogan de mai 68 prend toute sa signification : « Ouvrez les yeux, fermez la télé! »

Notes

  1. Claire Bataille
  2. Le 2 décembre

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