A l’occasion du 8 Mars, des femmes tunisiennes, travailleuses ou étudiantes, la plupart syndiquées ou militant sur le campus, ont publié dans le journal Er-rai un manifeste dont nous reproduisons ici de larges extraits.
Dans le contexte actuel de la Tunisie, où toutes les forces d’opposition et le mouvement syndical sont aujourd’hui paralysés, en butte à une offensive de grande ampleur du pouvoir, cette initiative témoigne de la volonté d’un certain nombre de féministes de ne pas entériner la disparition du mouvement des femmes dans ce pays. Elle doit être appréciée dans ce contexte, à sa juste valeur.
Voilà déjà une décennie que l’ONU a reconnu le 8 Mars journée internationale de la femme. (...) Dans notre pays et depuis 1980, cette journée fut, à l’initiative de quelques femmes, fêtée sous forme de meetings et de débats publics organisés dans divers cadres (Club Ta-har Haddad, commission syndicale de l’UGTT, PCT). (...)
Cette année, toutefois, il ne saurait être question pour nous de joie, et nous profiterons de la célébration de cette journée pour exprimer notre indignation et notre révolte face à la situation que vit notre pays. La gravité de cette situation est telle que, menacées en tant que femmes mais aussi en tant que travailleuses et citoyennes, elle nous plonge dans l’inquiétude quant au présent, dans l’incertitude quant à l’avenir.
Nous, femmes
A la veille du trentenaire de la proclamation du Code du statut personnel, il convient de nous interroger sur le sens présent des acquis « octroyés » aux femmes il y a trente ans. Certes, le Code du statut personnel semble protéger les femmes dans certains de leurs droits et leur permet l’accès à la vie civile. Toutefois, cette législation réformiste, qui fut un acquis considérable en son temps, constitue — du moins pour toutes les femmes nées après 1956 — un seuil minimal en-deçà duquel on ne peut revenir. Et l’aspiration d’un grand nombre d’entre elles est à présent non seulement de conserver les acquis, mais de les consolider par la conquête de nouveaux droits et la modification de certaines dispositions demeurées oppressives dans la législation.
Or, le discours d’autosatisfaction officiel cache mal que les femmes, dans la famille, dans le couple, dans la rue comme dans le travail, continuent à subir un statut dévalorisant et infériorisant qui dévoile que, si les pratiques et attitudes sociales et mentales sont le plus souvent en-deçà de la législation, l’application de cette législation elle-même est parfois en-deçà de son propre texte. (...)
Cet état de fait rend le statut des femmes d’autant plus précaire qu’il les place dans une attitude défensive par rapport aux acquis et face aux discours et pratiques passéistes ; ce qui laisse la porte ouverte à tous les retours en arrière (...)•
Nous, travailleuses
L’un des acquis qui semble le plus menacé aujourd’hui est le droit au travail. (...) Du licenciement abusif au « choix du mi-temps », n’est-on pas progressivement en train de forcer les femmes à regagner leur foyer? Qu’en est-il alors du droit au travail, l’une des dimensions de l’émancipation des femmes dont se glorifie le plus le discours officiel ?
Limitées dans leur droit au travail, les femmes se trouvent aussi privées de leur droit syndical (...), puisque l’UGTT et toutes ses structures représentatives sont aujourd’hui muselées. Pire encore, on n’a pas hésité à dénigrer l’action de femmes syndicalistes qui se seraient jointes à leurs camarades hommes en laissant planer le doute de la prostitution. Cette attitude, fondée sur l’oppression sexuelle des femmes et la renforçant, ne peut qu’éloigner les femmes du champ des luttes sociales et syndicales, disqualifier leur combat au regard de l’opinion publique et rendre donc la précarité de leur situation de travailleuses plus aigüe. C’est pourquoi aujourd’hui les femmes constituent la catégorie parmi les travail- leurs la plus vulnérable car la plus désarmée, celle qui portera le poids le plus lourd de la crise.
Nous, citoyennes
Marginalisées parce que femmes, exploitées parce que travailleuses, nous sommes à présent niées dans notre citoyenneté car la violation des libertés politiques et individuelles est devenue le lot quotidien des citoyens. (...)
C’est pourquoi, si notre révolte est grande, elle se double d’une inquiétude profonde. Quel avenir projette-t-on pour nous, citoyennes et citoyens de notre pays ? A quelle démocratie les femmes pourraient-elles aspirer là. où l’on ne respecte aucune pratique démocratique ? Quels droits peuvent-elles revendiquer là où règne l’arbitraire ?
Aussi choisissons-nous la journée du 8 mars 1986 pour lancer un appel aux femmes, aux forces démocratiques et à l’opinion dans son ensemble, afin que soient préservés et les droits des femmes, et ceux du peuple tout entier.