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Interview de Kaïssa Titous : Un double combat

· Cahiers du féminisme, n° 44, printemps 1988 · p. 16 · 828 mots

Entretien avec Kaïssa Titous.

Dirigeante de SOS-Racisme, après avoir été une des figures du mouvement associatif des jeunes issus de l'immigration , Kaïssa Titous fait partie du collectif de direction de la campagne de Pierre Juquin. Symbole , volonté d'intégrer concrètement la dimension immigrée ainsi que la dimension femme , sa présence à la tête de la campagne Juquin ne saurait rester sans conséquence.

♦ Beur et femme à la tête d’une campagne présidentielle, ce n’est pas vraiment banal, mais cela aurait paru inconcevable il y a seulement quatre ou cinq ans. Qu’en penses-tu ?

Kaïssa Titous — L’immigration et l’antiracisme ont été les questions essentielles de ces dernières années. Les beurs sont entrés dans la vie sociale. La politique s’est occupée de nous, il fallait donc s’occuper d’elle. C’est vrai, la politique parlant le plus souvent à la place des immigrés et aussi à la place des femmes, le fait qu’une femme beur s’en saisisse (et je ne suis pas la première) constitue une sorte de provocation qui ne me déplaît pas. Il s’agit d’un choix politique et symbolique et tant mieux.

♦ Crois-tu que le mouvement autour de la campagne de Pierre Juquin puisse offrir des perspectives au mouvement des jeunes issus de l’immigration ?

K. T. — Tout à fait. Juquin est pour l’instant le seul qui parle ouvertement des problèmes de l’immigration. Avancer le droit de vote, c’est fondamental. Cette campagne peut permettre un espace, une parole. De plus, l’existence des comités, ainsi que la volonté que se développe ou se structure un mouvement au-delà de la bataille électorale, c’est très important pour les jeunes issus de l’immigration, car il s’agira d’un mouvement jeune et c’est peut-être la première fois que les beurs ont la possibilité de s’y investir à égalité de place et de devoirs. Il ne s’agit pas là d’une commission immigrés.

♦ Le mouvement beur a eu beaucoup de figures féminines, offrant ainsi un démenti, ou peut-être une image contradictoire, à la vision traditionnelle des jeunes filles maghrébines. Comment l’expliques-tu ?

K. T. — Dans les familles maghrébines les filles ont dû se battre et elles ont acquis à cause de leur situation une volonté d’expression, de libération, qu’elles ont pu investir dans le mouvement antiraciste. Et puis il y a je crois un autre facteur : nous sommes issues de sociétés profondément non mixtes. Notre mode d’identification en découle. Dans le mouvement beur les femmes ont eu conscience de leur place en tant que femmes. C’était évident.

♦ Cela signifie-t-il qu’ici, en France, l’illusion de l’égalité masquerait la place spécifique des femmes ?

K. T. — Je le crois : chez les beurs tu sais que tu es une femme, ici on entretient l’idée que les femmes sont égales et dans ce type de situation, l’oppression peut être plus forte. Je pense que cela est surtout vrai chez les intellos. Moi, par exemple, j’ai beaucoup moins souffert du machisme chez les beurs que dans d’autres milieux, il y a chez eux une autocensure des comportements excessifs qui n’existe pas forcément chez les Français.

♦ Comment se passe la campagne pour toi ?

K. T. — Ce n’est pas toujours facile, certains ont du mal à accepter qu’une femme arabe ait de vraies responsabilités. Il est vrai que le mouvement ouvrier ne s’est débarrassé ni de son sexisme ni de son racisme.

♦ Si les espoirs portés par la candidature Juquin devaient se réaliser, si on devait assister à un renouveau de la « gauche », cela aurait sans doute des conséquences au niveau des femmes. Qu’en penses-tu ?

K. T. — Je le crois. Il peut exister un espace pour redonner vie à l’expression des femmes, à leur droit à la dignité et au respect. J’estime que dans cette société on traite les femmes comme des objets, on leur manque de respect, comme on manque de respect aux immigrés. Pour moi c’est pareil. Si cette campagne pouvait susciter des débats sur la place des femmes dans le travail ou dans la société, ce serait fondamental. De ce point de vue l’existence et le rôle de la commission peuvent apporter beaucoup en rappelant cette dimension dans tous les débats qui traversent la campagne.

♦ Es-tu féministe ?

K. T. — C’est comme si tu me demandais si j’étais communiste. Pour moi, c’est pareil. Je ne sais pas. Il y a pour moi des contradictions, et moi-même je me vis en devenir par rapport à elles. C’est pourquoi je ressens certains mots comme figés. Je me suis longtemps battue en tant qu’immigrée et puis j’en ai senti les limites. Aujourd’hui je ne veux pas seulement me battre en tant que femme, je veux le faire sur tous les terrains. C’est contradictoire, parce que, avant, en tant qu’immigrée, j’avais aussi le sentiment de me battre sur tout. Je ne sais plus. Maintenant, si être féministe, c’est se battre pour les droits et la dignité des femmes, alors je le suis. Bien sûr.

Propos recueillis par Brigitte Remedios

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