Dans sa campagne électorale et son livre Fraternellement libre, Pierre Juquin donne une place importante au statut social et politique des femmes. Pour une partie des féministes et des militantes des organisations politiques soutenant cette campagne , ce fût une heureuse surprise. Son livre et ses interventions publiques engagent un large débat qui tranche avec les discours sur la soi-disant égalité acquise .
Pierre Juquin déclare souvent qu’il se sent libre et qu’il a retrouvé les idéaux de ses vingt ans depuis qu’il a quitté le PC. Sans ironie nous pouvons constater qu’il a rompu du même coup avec le fatras des vieilles idées de ce parti sur le féminisme.
En rupture avec le PC
Pierre Juquin analyse dans son livre l’incapacité du mouvement ouvrier à prendre en compte les différents mouvements sociaux (l’écologie, le féminisme...) du fait du primat donné à la contradiction de classe autour de laquelle tout s’ordonne. La reconnaissance de la nécessité d’un mouvement des femmes autonome est la plus grande rupture avec l’idéologie du PC : « Il importe qu ’elles construisent un sens de leur responsabilité sociale en se réunissant entre elles, (...) en émettant une parole autonome. » C’est une rupture politique énorme avec la traditionnelle conception stalinienne de la mainmise du parti sur les organisations de masse. Ce faisant Pierre Juquin découvre l’importance des groupes de conscience et des luttes féministes des années soixante-dix qui ont mis à nu l’oppression des femmes.
Tout aussi significative est l’évocation de la remise en cause des acquis de la Révolution russe par Staline sur le divorce, l’union libre, l’avortement, etc. L’autre grande fracture se situe sur les questions de société, de mœurs. En effet, malgré une évolution, sous la pression extérieure, le PC tient encore un discours ambigü, moralisateur, et parfois réactionnaire sur les thèmes de la famille, du rôle des femmes, et des choix de vie privée en général. Pierre Juquin prend le parti de la liberté de choix de vie. La famille n’est plus le seul modèle reconnu, l’union libre, l’homosexualité devraient avoir droit de cité avec son corollaire des droits égaux. C’est une ouverture d’esprit que nous approuvons. Nous sommes aussi d’accord avec lui, pour l’avoir depuis longtemps expliqué nous-mêmes, qu’ « il ne suffit pas de dépasser la contradiction capitaliste pour solutionner du même coup les autres contradictions sociales », notamment la contradiction de sexe. Mais sur quels axes faire porter la bataille ? C’est un débat important pour l’immédiat.
Pierre Juquin souligne à juste titre dans son livre que les structures patriarcales sont antérieures à la société de classes et que le capitalisme utilise cette oppression millénaire pour se maintenir. Mais il ne faudrait pas pour autant que cette vision historique fasse passer au second plan les problèmes concrets immédiats auxquels sont confrontés les femmes, parmi lesquels celui de l’inégalité salariale, qu’il ne traite pas dans son livre.
Certes la revendication de l’égalité des salaires ne répond qu’à une partie du problème mais c’est une question importante. D’autre part, Pierre Juquin insiste sur le partage des tâches domestiques et sur la nécessité du changement des comportements et des mentalités à cet égard. Nous sommes entièrement d’accord mais il ne faudrait pas tordre le bâton dans l’autre sens et oublier l’indispensable socialisation de ces tâches pour une transformation radicale de la société. De ce point de vue, l’exigence d’équipements collectifs (crèches) en grand nombre, de qualité et gratuits est fondamentale.
En ce qui concerne l’emploi des femmes, Pierre Juquin souligne très justement que malgré la crise, l’emploi féminin ne cesse de croître, mais il ne montre pas assez que le développement du travail à temps partiel et des autres formes d’emplois précaires, constitue dans les faits une remise en cause de leur droit au travail. La justesse de la campagne Juquin sur « chômage zéro » et réduction massive du temps de travail doit s’accompagner de l’exigence de mesures contraignantes à l’égard des employeurs pour lutter contre l’inégalité professionnelle. Une des suggestions de P. Juquin est de créer des conseils et des assemblées générales de femmes dans les ateliers, dans les bureaux pour contrôler l’application de mesures antidiscriminatoires sur l’embauche, la formation, etc. Avant de se prononcer sur ce type de proposition, il est nécessaire d’estimer le degré d’affrontement et de rupture que cela suppose avec la logique capitaliste. On ne peut avancer de telles mesures, parler de « pousses de communisme », sans immédiatement poser le problème de . comment les imposer. Car c’est de cela qu’il s’agit : la loi de 1983 d’Y. Roudy sur l’égalité professionnelle n’a pas eu d’effet pour les femmes pour la simple et bonne raison que l’adaptation à la gestion capitaliste des affaires l’a emporté.
Renoncer à changer de logique conduit inévitablement à transformer en coquille vide toute mesure de contrôle ouvrier. Partir des besoins sociaux dans tous les domaines, y compris sur la question des femmes, est la seule démarche cohérente pour aboutir au renversement de perspectives dont parle P. Juquin. La charnière articulant le féminisme et la lutte anticapitaliste — que recherche Juquin — se situe bien à ce niveau. Quelle place les femmes peuvent-elles avoir dans ce processus de transformation radicale de la société ? Elles doivent selon P. Juquin « entrer en politique, au sens vrai de ce mot : la gestion collective de la cité ». Mais quels sont les obstacles à leur participation à la vie politique ? Des lois suffiront-elles à remettre en cause le quasi monopole des hommes en ce domaine ? Le problème n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît.
Les exclues de la politique
Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et les raisons objectives sont évidentes (cf. le premier article de ce dossier). Pierre Juquin s’inspire essentiellement de la pratique des Grünen pour avancer des mesures volontaristes pour faire correspondre la réalité socio-logique (52 % de la population sont des femmes) et la réalité politique. Aussi propose-t-il dans sa campagne une loi de mixité totale dans les institutions à tous les niveaux, avec un quota de 50 % de femmes. Cette proposition a certes le mérite de soulever sur la place publique l’aberration de la situation des femmes dans le champ politique. Cependant une chose est d’imposer des quotas dans les partis comme ont réussi à le faire les Verts en Allemagne (cf. l’article plus loin), autre chose est de proposer des quotas dans les institutions bourgeoises. En tout état de cause, une loi ne peut se substituer à la lutte contre les difficultés objectives que rencontrent les femmes (inégalités, conditions de vie, poids du travail domestique, prédominance des normes masculines, etc.) et au rôle déterminant d’un mouvement des femmes. Utiliser le cadre légal dans une société capitaliste ne répond pas à toutes les exigences. L’objectif des 50 % de femmes dans les institutions ne peut être déconnecté d’une politique et pratique féministes. L’espérance et la nécessité demeurent de voir ressurgir avec force un mouvement féministe qui pose ces revendications.
Un homme s’est interrogé*, que d’autres en fassent autant... Nous sommes pour notre part convaincu(e)s que l’on ne construira pas le socialisme en tolérant la plus vieille forme de domination : celle des hommes sur les femmes.
Catherine Rosehill
* Cf. le titre du chapitre de son livre : « Aux hommes, lettre d’un homme qui s’interroge. »
Les exclues de la politique
Notes
- * Cf. le titre du chapitre de son livre : «Aux hommes, lettre d’un homme qui s’interroge. »