La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Foire internationale du livre féministe : Rendez-vous dans deux ans !

· Cahiers du féminisme, n° 54, automne 1990 · p. 32-33 · 1 588 mots

Du 19 au 23 juin 1990 a eu lieu à Barcelone la quatrième Foire internationale du livre féministe. C’est juste en face du port , dans l’enceinte de Las Drassanes, un bâtiment superbe où se dresse un immense galion des « conquistadores », que les principales activités se sont déroulées : plus d’une centaine d’exposantes plus ou moins prestigieuses ou militantes , des dizaines de débats, des centaines de visiteurs et de visiteuses, un succès salué par les médias du pays, notamment El Pais.

Comme le rappelait le comité d’organisation , « dès sa création à Londres en 1984, la Foire... se donnait un double objectif: situer le féminisme, les écrivaines, la production littéraire de/sur les femmes et leurs éditeurs au centre du système éducatif et commercial afin de favoriser leur présence dans les librairies et les bibliothèques ; affirmer la vocation internationaliste des mouvements de femmes, offrir un forum d’échanges et de contacts aux femmes du monde du livre et de la culture de tous les pays et plus particulièrement des pays “en voie de développement’’ ». C’est la première fois que les Cahiers du féminisme et les éditions La Brèche étaient présents. Nous partagions notre stand dans la plus grande convivialité avec la revue Les-bia et une militante des Archives lesbiennes. Le stand fut très animé non seulement parce que certaines comme la représentante du Centre national et international de documentation et d’information des femmes en Haïti ou Régina du Collectif féministe sexualité, santé de Saô Paulo sont venues nous rendre une visite d’amitié et ont discuté avec nous, mais aussi parce que la revue Lesbia drainait vers elle des dizaines de féministes lesbiennes isolées, à la recherche de réseaux de solidarité et en même temps des militantes lesbiennes très actives dans le monde littéraire et le mouvement féministe en général. D’autres éditions françaises étaient là : les éditions Tierce, Du côté des femmes, les éditions Des Femmes. Nous eûmes l’occasion d’ailleurs de nous opposer à Antoinette Fouque, lorsque dans un débat, au nom de la différence sexuelle, elle renouvela son credo : il y a une écriture féminine radicalement distincte de celle des hommes, hommes et femmes écrivant avec leur sexe et leur inconscient spécifique ! Mais s’il y a des différences à n’en pas douter à ce niveau, pourquoi seraient-elles plus importantes que celles qui distinguent tous les individus, en fonction de leur histoire propre, de leur itinéraire personnel ? Question qui n’eut pas de réponse ! En remontant les stands, nous découvrîmes de nouveaux journaux que nous ne connaissions pas

IV Fira Internacional del Llibre Feminista. Barcelona 1990

comme la Parole métèque du Québec dont le numéro 15 était consacré à un dossier central sur la violence. Dans l’éditorial de ce numéro (été 1990), Ghilla Benesty Sroka déclare : « Autrefois, on pouvait dire que les femmes immigrantes cohabitaient sans conflit avec les femmes québécoises blanches ou catholiques, mais aujourd’hui, la situation a changé et on peut affirmer sans l’ombre d’un doute qu’elles coexistent sans communication. » Inquiétude à la base de la création de ce journal semble-t-il. Grâce à cette rencontre, nous avons pu mettre des visages derrière une publication très importante comme Mujer/fempress, diffusé dans toute l’Amérique latine. Au détour d’une allée, nous fîmes la connaissance de journalistes anglaises venues à Barcelone pour appeler à boycotter les publications Maxwell en lutte contre leur syndicat '. Plusieurs débats nous ont intéressées : l’un intitulé « Etudes féministes et de genre » qui montrait combien les femmes de nombreux pays d’Amérique latine et encore plus d’Afrique manquent de moyens pour mettre sur pied différents projets d’études. Charlotte Bunch, universitaire du New Jersey (USA), a insisté, quant à elle, sur l’importance de ne pas couper les recherches universitaires des pratiques féministes militantes. Dans le débat sur « la Coopération dans la création en Amérique latine », l’intervention d’Adriana Santa Cruz, chilienne et responsable de Fempress fut particulièrement passionnante (c/ page suivante). Au cours de la discussion, des militantes de la coordination féministe de l’Etat espagnol insistèrent sur la priorité à accorder à la solidarité politique avec la lutte des femmes en Amérique latine plutôt qu’à la coopération qui relevait plus d’organismes d’Etat, pouvant disposer de subventions dont ne pouvait pas bénéficier le mou vement féministe lui-même. Un troi sième débat attira un nombreux public celui qui portait sur « la création litté raire dans les pays de l’Est » : il n’y fut pas tant question de littérature que de la situation politique et de celle des femmes en particulier. A Anna Stroplova, qui rappelait que les soldats soviétiques avaient laissé son pays, la Tchécoslovaquie, en « ruines », à Judith Fénakel qui rappelait que son pays, la Hongrie, avait été l’un des premiers, en 1956, à vouloir se libérer de la tutelle soviétique et que des femmes avaient produit une littérature de résistance de grande qualité, madame Boguslavskaïa, auteure soviétique, répondit qu’un sentiment de culpabilité très fort s’était développé parmi les écrivains avec le début de la pérestroïka face à l’occupation de la Tchécoslovaquie mais, qu’à l’époque, elles ne pouvaient rien faire !

Nous avons appris que des homosexuels et des lesbiennes s’étaient regroupés, en URSS, dans une association pour demander l’abolition de la législation répressive. Enfin, plusieurs femmes soviétiques décrivirent les violences dont sont victimes les femmes ainsi que le fardeau des tâches ménagères, des queues, des métiers mal payés, de la contraception défaillante, etc... Tout cela nous le savions déjà depuis longtemps grâce à l’action courageuse de femmes écrivains du groupe féministe de Léningrad qui ont écrit « Une semaine comme une autre » ou « le Décaméron des femmes » 2 .

Un débat d'une actualité brûlante !

Mais le débat le plus passionnant fut celui sur « Féminisme, intégrisme religieux et laïcité multiculturelle », en présence de femmes connues pour leurs écrits en faveur des droits des femmes : Fatima Memissi, marocaine, intervint sur l’importance, exagérée à ses yeux, donnée à l’intégrisme religieux alors que les mouvements de gauche arabes connaîtraient, selon elle, un renouveau extraordinaire ! Quant à Nawal el Saa-dawi, tout en dénonçant la responsabilité des gouvernements, comme celui d’Egypte, qui ont laissé se développer l’intégrisme pour minoriser le poids des groupes socialistes, et tout en réclamant clairement la séparation de la religion et de l’Etat, elle prit un long moment pour préconiser une interprétation tolérante du Coran contre celle des intégristes. La responsable d’un réseau de soutien et d’une publication, Femmes sous lois musulmanes, décrivit en détail l’aggravation de la situation des femmes dans de nombreux pays et lança un appel pour renforcer ce réseau.

Mais deux interventions furent particulièrement claires, celle de l’Egyptienne Wedad Zènie Ziegler qui mit en relation crise économique et inégalités dans les pays arabes et développement de l’intégrisme religieux qui affiche une idéologie égalitariste sur le plan économique, organise la solidarité et, d’une certaine manière, « protège » les femmes face à la prostitution qui s’est amplifiée avec la présence des hommes d’affaires des émirats. Mais, selon elle, personne ne pouvait se prononcer sur l’avenir, les rapports de forces n’étant pas encore définitivement fixés. Une Israélienne, Barbara Swirshi, dénonça l’intégrisme des Juifs orthodoxes qui ont imposé que l’Etat israélien soit un Etat juif et religieux, en 1948, et les discriminations que cela entraînait non seulement pour les musulmanes et les catholiques mais aussi pour les femmes juives.

Dans la salle, l’ambiance était d’autant plus animée que des femmes originaires de Cordoue, converties à l’Islam, voilées et sous la surveillance d’un homme présent à leurs côtés, essayèrent de démontrer que l’Islam intégriste valait toujours mieux que cette « fausse » démocratie qui ne concernait qu’un quart de la population humaine et que les femmes d’Espagne devaient ainsi retrouver leurs racines... Charlotte Bunch, quant à elle, rappela qu’il ne fallait pas oublier l’intégrisme protestant qui sévissait aux USA organisant partout la lutte contre l’avortement. Nous n’avons pu assister à tous les débats, malheureusement, faute de pouvoir nous dédoubler...

Cette foire à Barcelone fut donc très positive mais une chose nous étonna pendant ces quelques jours : à part les Cahiers du féminisme, peu de revues féministes militantes étaient représentées et surtout le mouvement féministe d’Espagne était fort discret. Il y avait bien un stand de la coordination nationale et de Barcelone qui diffusait une brochure contre le viol, mais les militantes furent absentes des débats. La disparition de la seule maison d’édition féministe « La Sal » de Barcelone, à la veille de la foire dont les éditrices étaient coorganisatrices, à l’origine, modifia-t-elle les conditions d’organisation prévues au départ, laissant une place trop marginale au mouvement féministe de l’Etat espagnol lui-même ? Cela renvoie encore une fois à la question des liens complexes entre mouvements féministes qui, pour agir, ont besoin de garder toute leur indépendance par rapport aux institutions et recherches féministes et écritures féministes qui pour exister ont besoin du support des institutions. Vaste problème !

Josette Trat

Les journalistes des publications Maxwell à Barcelone (NUJ : Syndicat national des journalistes).

Les journalistes des publications Maxwell à Barcelone (NUJ : Syndicat national des journalistes)

Pétition Soutien aux journalistes de Maxwell

Nous, écrivaines et journalistes féministes, condamnons le licenciement arbitraire de nos consœurs qui travaillent à Pergamon Press, Oxford.

En solidarité avec elles, nous nous engageons à ne pas acheter ou collaborer aux titres de Pergamon ou du groupe Maxwell Macmillan International Publishing, jusqu’à ce qu’elles soient réintégrées.

Nous approuvons totalement la lutte de nos consœurs contre la négation de leurs droits fondamentaux et exigeons que Robert Maxwell réintégré immédiatement les vingt-trois journalistes de Pergamon et reconnaisse leur syndicat afin qu’ils et elles soient correctement représenté(e)s sur leur lieu de travail.

Notes

  1. 1 . Il est encore temps de signer la pétition, leur lutte continue.
  2. 2. Natalia Baranskaïa, Une semaine comme une autre et quelques récits, éditions Des Femmes, 1976.
  3. Julia Voznesenskaya, le Décaméron des femmes, Actes Sud, 1988.
  4. (Pétition à renvoyer à : Pergamon Press NUJ Chapel, c/o 60 Cricket Road, Oxford, 0X4 7DQ)

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