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Seine-Saint-Denis : Grève à la Sécu

· Cahiers du féminisme, n° 54, automne 1990 · p. 31 · 895 mots

Depuis un an, des mouvements de grève secouent en permanence les caisses de Sécurité sociale de la région parisienne ; on compte déjà une centaine de débrayages partiels, grèves tournantes, etc. En avril, la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de la Seine-Saint-Denis (93) s’est mise en grève ; le mouvement a duré neuf semaines. Les résultats obtenus, même s’ils n’ont pas été à la hauteur des revendications, ont incité les personnels d’autres caisses à prendre le relais. Dans l’Essonne en particulier, la grève des saisies se prolonge depuis le mois de juin. Jeudi 27 septembre, à l’appel de toutes les fédérations syndicales, réunies pour la première fois depuis des années, les personnels des caisses de toute la région parisienne ont manifesté à Paris. Va-t’on vers un mouvement national de grande ampleur ?

Le mouvement des techniciens de la CPAM 93, aux mois d’avril et mai, portait sur la reconnaissance de la qualification. Il ne fut pas question de revendications spécifiquement féministes mais, dans une profession qui compte 85 % de femmes, ce fut à n’en pas douter une grève au féminin. Ce n’est pas un hasard s’il existe une classification au rabais dans un métier de femmes. La revendication en terme de revalorisation des coefficients révélait certes un besoin d’obtenir un salaire supérieur dans une catégorie où la rémunération est comprise entre 5 000 et 6 000 francs. Elle n’en était pas moins significative de la volonté de voir reconnaître les compétences et les qualifications, significative d’un souci de dignité maintes fois affirmé.

Les formes prises par le mouvement furent également marquées par la détermination des femmes et leur manière d’exprimer leur mécontentement. Ce fut la grève de celles « qui ne voient pas passer leur salaire » parce qu’il sert uniquement à payer les traites de la maison ; de beaucoup d’autres aussi qui sont « chefs de famille » et vivent avec l’angoisse constante de la jonction des deux bouts ; de celles qui économisent chaque jour dix francs sur le prix du chèque-restaurant -, de celle qui, même avec les subventions, ne pourra pas envoyer ses gosses en colo, donc pas de répit pour la deuxième journée de travel. Pour elle, les Antilles sont sur une autre planète, elle ne rêve même plus d’y aller. Elle paye quand même ses cotisations syndicales, parce qu’elle a souvent besoin du syndicat.

Ce fut même la grève de celle qui est venue en assemblée générale pour expliquer qu’elle ne pouvait pas y participer parce qu’une amputation de son salaire l’obligerait à priver ses enfants.

Pendant toute la mobilisation, il y eut des débandades généralisées, quelles que soient les circonstances, à l’heure de la sortie des classes. Lorsque les négociations duraient une partie de la nuit, beaucoup rentraient faire dîner les enfants en vitesse, pour revenir avec des vivres et des thermos pour tout le monde. Elles ont même offert une collation au directeur. Il fallait qu’il cède, pas qu’il tombe dans les pommes. Il y eut les discussions avec les maris pour leur imposer le droit de se battre. Il y eut la résistance à la hiérarchie, majoritairement masculine. Il y eut le langage décapant de celles qui parlaient pour la première fois dans un micro, avec fougue ou en bafouillant, mais toujours avec un parler vrai bien loin de la langue de bois des organisations syndicales. Le plus souvent, les interventions reflétaient l’état d’une discussion au niveau du centre, plutôt qu’une opinion individuelle. Le sentiment que notre force était collective et résultait de notre cohésion prédominait.

En assemblée générale, le contrôle permanent exercé sur les syndicats les a contraints à réaliser l’unité, et leur a tenu la bride sur le cou d’un bout à l’autre. Dans une profession qui compte énormément d’anciens syndiqués qui ont rendu leur carte à l’occasion de telle ou telle trahison, aucune structure d’auto-organisation n’a émergé. La volonté de contrôler le mouvement est passée par une appropriation des droits syndicaux, par l’utilisation massive des mandats : au lieu d’être réservé à quelques militants, le quota d’heures a été réparti, pendant deux mois, entre des centaines de personnes. Et les syndicats, qui ont pendant cette période prouvé leur utilité et respecté la démocratie, ont enregistré une vague significative d’adhésions (environ cent cinquante, tous syndicats confondus, pour mille deux cents agents dans la catégorie).

Actuellement, c’est un peu le stress post-partum. Le mouvement a accouché d’un protocole d’accord avec la direction qui a donné partiellement satisfaction et dont l’application continue à se négocier, mais à froid. C’est maintenant que commencent à tomber les retenues sur salaire, et malgré les remises en cause de la direction, en ce qui concerne les points à distribuer au 1 "juin 1990, la mobilisation, suspendue le l"juin, ne repart pas sur les chapeaux de roues. La Seine-Saint-Denis a donné l’exemple, puis l’Essonne lui a immédiatement emboîté le pas. L’heure est maintenant à la réflexion. On pèse ce que l’on a perdu, ce que l’on a obtenu, et ce que l’on n’a pas obtenu. Le sentiment commence à naître que, plus qu’aux actions locales, l’heure est à la généralisation. Il ne fait pas de doute que la prise de conscience de notre force et le capital d’expérience accumulé pèseront lourd dans la construction du rapport de force qui reste plus que jamais nécessaire face aux attaques qui menacent la Sécurité sociale et les droits des personnels.

Nicole Wieck

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