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SIDA : Les prostituées «boucs émissaires»

Cahiers du féminisme, n° 54, automne 1990 · p. 30 · 901 mots

Le 7 juin dernier, la mairie de Paris rendit public son nouveau plan anti-SIDA. Rien de bien exceptionnel si ce n’est que, à cette occasion, Michèle Barzach, aujourd’hui adjointe au maire chargée des Affaires sociales et sanitaires, déclara au journal le Monde : « Je pense que l’on doit se poser la question de la réouverture des maisons closes. Et, à cette interrogation, je réponds très clairement : oui. Faute de quoi on n ’arrivera pas à s’en sortir » Chirac fut le premier surpris de tels propos dans la bouche de son ancien ministre de la Santé, dont l’image de marque en matière de SIDA avait toujours été celle d’une femme libérale opposée à la logique d’exclusion de Le Pen.

Conviction nouvelle ou opération politico-publicitaire ? Peu importe ! Le fait est que Michèle Barzach a levé le masque en reprenant à son compte les positions des « moralistes les plus répressifs du XIXe siècle 2 ». Le comble, c’est que, loin de susciter une indignation générale, sa proposition rencontra un certain écho au sein même du gouvernement 3. Le ministre de la Santé répondit qu’il était « prêt à examiner tout ce qui permettra d’enrayer le développement du SIDA », tandis que Bernard Kouchner, secrétaire d’Etat à l’Action humanitaire, faut-il le rappeler, a trouvé que « le problème méritait d’être posé ». Seule Michèle André, secrétaire d’Etat aux Droits de la femme, dénonça immédiatement cette « solution réactionnaire ». Ségolène Royal, députée PS des Deux-Sèvres, lui fit écho en rejetant cette suggestion, non seulement « contraire aux règles éthiques », mais également « inefficace car les prostituées ne sont pas les seules responsables du SIDA ». Dans la même ligne, le PS faisait observer, quant à lui, que Y « éventuelle réouverture ne manquerait pas d’aggraver le sort des femmes soumises à la prostitution, (...) qui se verraient un peu plus livrées à la loi du milieu, et ainsi conforterait les réseaux du proxénétisme 3 ».

Les féministes du Planning familial et de l’association « Elles sont pour » dénoncèrent immédiatement le « prétexte du contrôle sanitaire » pour « enfermer » les prostituées et les « livrer plus facilement au service sexuel d’une clientèle scandaleusement protégée 4 ».

Et Michèle Barzach d’opérer alors une savante retraite. Son projet, voyez-vous, on l’aurait tout simplement dénaturé. « Il ne s’agit en aucun cas, comme on l’a prétendu, de revenir aux maisons closes d’avant-guerre, moins encore de demander à l’Etat ou aux communes de “gérer” la prostitution, mais simplement d’autoriser des prostituées à s’associer pour louer et gérer en commun des locaux, hors de toute forme de proxénétisme. (...) Ces prostituées pourraient ensuite librement passer un “ contrat de santé” avec des équipes médicales, permettant ainsi une véritable information et un suivi sanitaire régulier. Les prostituées séropositives pourraient pour leur part être prises en charge médicalement et socialement afin de trouver les voies de leur réinsertion 5. » Michèle Barzach prônait l’autogestion, et personne ne l’avait compris !

Faut-il en rester là et considérer le débat clos, d’autant que Michèle Barzach n’a même pas été soutenue par la droite ? Chirac a bien insisté sur le fait qu’il s’agissait d’une initiative strictement « personnelle » qui ne pouvait « engager en rien la municipalité de Paris ou le maire de Paris ».

Pourtant, même si la réouverture des maisons closes n’est pas aujourd’hui un objectif qui risque de mobiliser les foules, il serait naïf de croire que, à l’avenir, le développement du SIDA et la crise sociale aidant, des propositions répressives de ce type ne pourront pas voir le jour, sinon aboutir. Il ne faut donc pas se lasser de répéter les arguments des médecins et chercheurs 6 qui invalident de manière indiscutable toute démarche visant à rouvrir les maisons closes pour éviter la propagation du SIDA :

— au XIXe siècle, les maisons closes n’ont nullement empêché le développement de la syphillis ;

— aujourd’hui, en Grèce ou en Allemagne, où les maisons closes et les eros centers existent, le SIDA progresse également ;

— les prostituées professionnelles sont plutôt plus responsables que les autres et, lorsqu’elles sont informées et qu’elles ont le choix, elles utilisent des préservatifs car elles tiennent aussi à leur peau ;

— certains clients inconscients sont, en revanche, prêts à payer plus cher pour avoir des rapports sans préservatif ;

— ce sont souvent des prostituées occasionnelles toxicomanes qui sont disposées à accepter n’importe quelle demande du client pour pouvoir acheter leur dose.

Face à cette maladie effrayante et qu’on ne peut aujourd’hui guérir, il n’y a pas trente-six solutions. Il faut développer l’information, auprès des jeunes en particulier, inciter à l’utilisation des préservatifs, seul moyen réel de prévention. Mais tout reste à faire en ce domaine...

Quant aux prostituées, de nouveau boucs émissaires, rien ne sert de les « parquer ». « L’urgence, déclarait récemment le docteur Brunet, c’est de faciliter la réinsertion de celles qui veulent quitter le milieu, mais aussi et surtout de faire en sorte que les prostituées puissent avoir accès à l’information, au système de dépistage et de distribution des soins médicaux, qu ’elles puissent bénéficier, elles qui paient des impôts, des avantages de la Sécurité sociale dont elles sont le plus souvent exclues 1 . »

Au risque, sinon, de voir s’intensifier la chasse policière aux prostituées et l’exclusion systématique des « insoumises » et des séropositives...

Claire Bataille

Notes

  1. 1 . In le Monde, 8 juin 1990.
  2. 2. Interview de Laure Adler (auteur de Vie quotidienne dans les maisons closes — 1830-1930, Hachette), in le Monde, 10-11 juin 1990.
  3. 3. Le Monde, 10-11 juin 1990.
  4. 4. Communiqué de presse de «Elles sont pour », Maison des femmes, 8, cité Prost, 75011 Paris.
  5. 5. Tribune de M. Barzach, in le Monde, 21 juin 1990, «La prostitution n’a jamais existé ».
  6. 6. Interview d’Isabelle de Vincenzi, médecin épidémiologiste, in Libération, 9-10 juin 1990.
  7. 7. cf article de J. Y. Nau, «Le confort des maisons closes », in le Monde, 13 juin 1990.

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