Face à la montée de V extrême droite et à la réapparition de discours toujours plus réactionnaires sur le rôle et le statut des femmes , nous nous sommes tournées vers l 'histoire du fascisme européen pour tenter de comprendre les modalités de l’adhésion des femmes — de millions de femmes — à des régimes ouvertement misogynes. Nous avons choisi d’étudier ici le cas de l’Allemagne hitlérienne.
Le régime nazi fit de l’infériorité « naturelle » des femmes et de leur soumission l’une des bases de son programme : dans Mein Kampf par exemple, on ne trouve jamais le terme Frau (femme) mais toujours celui de Weib (femelle). Cette doctrine demeura la toile de fond de toute la politique nazie : le statut et le rôle des femmes furent réglementés en plus haut lieu par le pouvoir qui les instrumentalisa au service de sa politique d’Etat. Dès ses premiers discours, Hitler affirma son objectif : éliminer les Juifs de la société aryenne et, en même temps, chasser les femmes de la vie publique, au bénéfice d’un « ordre masculin ».
Cette double ligne de partage dans la conception du monde nazi — entre Aryens et Juifs, et entre hommes et femmes — a conduit certaines féministes à assimiler « femmes » et « Juifs » et à dépeindre l’ensemble des femmes allemandes comme des « victimes innocentes » '. Les recherches de Rita Thalmann et de Claudia Koonz, en revanche, montrent quelle fut la participation, directe ou indirecte, des femmes au nazisme et posent ainsi, en nous décrivant des femmes actrices de l’histoire, le problème de leur responsabilité.
Nous nous sommes appuyées, pour cet article, sur les travaux de ces deux historiennes, en particulier Etre femme sous le troisième Reich de la première et les Mères-patrie du troisième Reich de la seconde (cf bibliographie), en regrettant toutefois que ces études, centrées sur les femmes de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, qui constituèrent la principale base sociale du régime nazi, ne nous apportent que peu d’informations sur les femmes de la classe ouvrière (trop souvent occultées par ailleurs dans les ouvrages traitant du mouvement ouvrier).
Le parti nazi naquit pendant la République de Weimar, instaurée au lendemain de la débâcle de
1918. Il ne connut pas immédiatement une influence de masse, loin de là : à l’issue de la guerre, en Allemagne comme dans toute l’Europe, les affrontements entre la classe dominante et les travailleurs avaient pris, sous l’impulsion de la Révolution russe, un caractère révolutionnaire. En 1923, l’insurrection était même à l’ordre du jour en Allemagne ; mais le Parti communiste allemand recula au dernier moment, laissant totalement isolé le mouvement ouvrier révolutionnaire, qui fut écrasé à Hambourg 2 . Cet échec, puis le développement de la crise économique, jettèrent les travailleurs et les travailleuses, ainsi que les couches moyennes, dans un profond désarroi. Désarroi aggravé par la politique dite de la « troisième période », imposée en 1927 par le Parti communiste soviétique à tous les PC européens, qui mettait sur le même plan les fascistes et les sociaux-démocrates, baptisés « sociaux-fascis-tes » : cette politique divisa en profondeur les rangs du mouvement ouvrier, favorisant ainsi la montée du Parti nazi dont les commandos purent exercer leur terreur sans riposte unie.
L'Irrésistible ascension d’AdoIf Hitler
1920 : création du Parti national-socialiste des ouvriers allemands.
8 novembre 1923 : échec du putsch d’Hitler à Munich.
1924 : crise économique. Aux élections de mai, le parti nazi obtient 2 millions de voix.
1926-1928 : reprise économique.
1928 : 800 000 voix pour les nazis (sur un total de 30 millions d’électeurs).
1929 : début de la « grande crise ». Le nombre de chômeurs, qui était de 750 000 en 1928, monte à 2,6 millions.
1930 : 5 millions de chômeurs. Aux élections de septembre, le parti nazi, avec 6 millions de voix, passe de la 9 •* à la 2 � place.
1931 : 4 millions d’électeurs votent pour le parti nazi (dont 50 % de femmes).
1932 : le chômage touche 6 millions de personnes (un tiers de la population active). Lors des élections en début d’année, les nazis obtiennent 14 millions de voix. Les effectifs du parti ne cessent de progresser : de 100 OOÔen 1928, ils atteignent 1,5 million en 1932.
30 janvier 1933 : le président Hmden-burg nomme Hitler chancelier de la République de Weimar.
27 février 1933 : incendie du Reichstag. Hitler accuse les communistes et proclame l’état d’urgence. 18 000 personnes soupçonnées de communisme sont emprisonnées.
Mars 1933: malgré la répression, les nazis n’obtiennent pas la majorité aux élections. Mais au Reichstag, une majorité des deux tiers (441 députés) accorde à Hitler les pouvoirs dictatoriaux pour quatre ans (seuls les socialistes votent contre % tous les députés communistes ont été mâés),
22 anus 1933 : construction du canq? de Dachau.
31 Bars 1933 : le parti décèle la nazîfi-cation des organis&ioos (exciuaon des membres jeîfe et sounnsson au contrôle nazi).
Avril 1933 : création de la Gestapo.
Mai 1933: la littérature « non conforme » est brûlée.
Juin 1933 : tous les partis politiques, à l’exception du parti nazi, sont dissous.
1934 ; Hitler est nommé chef de l’Etat Instauration du troisième Reich.
L’ordre national-socialiste règne : au cours de l’année 1933, 3 millions de suspects furent arrêtés et interrogés.
Entre 1933 et 1939, plus de 150000 Allemands forent expédiés aux travaux forcés ou en camp de concentration pour « crimes politiques ». Un million forent incarcérés pour les mêmes motifs durant cette période.
(chiffres tirés de C. Koonz, les Mères-patrie du troisième Reich)
La « solution finale » entraîna l’extermination de 6 millions de Juifs en Europe et de la population tzigane. _
Les effets de la crise économique de 1924, puis surtout de la « grande crise » de 1929, qui frappa l’Allemagne encore plus brutalement que ses voisins (six millions de chômeurs en 1932, soit un tiers de la population active), accentuèrent le sentiment de « chaos ». La bourgeoisie se détourna progressivement du système parlementaire de Weimar ; de nombreux Allemands se montraient de plus en plus réceptifs à la propagande nationaliste et revancharde des nazis.
La république du « troisième sexe »
Toute une partie de la population assistait également avec inquiétude aux changements qui ébranlaient l’institution familiale et le rôle traditionnel des femmes. Paradoxalement, les femmes avaient bénéficié de la guerre : les hommes étant au front, elles avaient été amenées à les remplacer dans leurs emplois, brisant ainsi bien des préjugés en vigueur sur la faiblesse et la soumission féminines. Beaucoup ne retournèrent pas au foyer au lendemain de l’armistice et la Constitution de Weimar, « reconnaissante », leur accorda la citoyenneté que le mouvement féministe réclamait depuis plusieurs décennies. Elles devinrent élec-trices et éligibles — les premières femmes à obtenir ces droits, dont elles firent aussitôt usage: pendant toute la République de Weimar, le Reichstag (parlement national) compta entre 7 et 10 % de femmes parmi les députés.
Tous ces changements marquèrent, au lendemain de la guerre, l’avènement de la « femme moderne », de son émancipation économique et sociale, dans un contexte de libéralisation générale des mœurs. Mais cette émancipation restait décriée par de nombreuses femmes au foyer, nostalgiques des valeurs et du modèle familial hérités du passé rural. Cette opposition s’accentua lorsque la crise de 1929 frappa de plein fouet les secteurs masculins de l’économie (bâtiment, industrie lourde,...) et jeta des millions d’hommes au chômage. Sans travail et désorientés par l’absence de perspectives, ces Allemands concentraient leurs griefs sur l’évolution des mœurs et le symbole de la liberté qu’étaient les femmes « modernes », c’est-à-dire instruites, libres et autonomes, dénoncées comme « voleuses d’emplois » et « dévoreuses d’hommes ». La haine de la « femme masculinisée », de ce « troisième sexe » perçu comme l’avatar monstrueux de la république, devenait l’exutoire de toutes les rancœurs et les frustrations.
Nombre de femmes salariées, qui s’éreintaient dans des boulots sous-payés et dont les conditions de vie et de travail s’aggravaient avec la crise, vinrent grossir les rangs des nostalgiques du passé qui aspiraient à la revalorisation du rôle traditionnel des femmes et de la maternité. Détail symbolique de cet état d’esprit, l’instauration de la Fête des mères en 1927, à l’initiative des fleuristes...
« S’émanciper de l’émancipation »
L’insatisfaction de ces femmes se traduisit par un repli sur les associations féminines traditionnelles qui avaient pour objectif la protection des épouses et des mères. La plupart de ces associa- tions, très nombreuses (deux cent trente environ), étaient structurées sur des bases corporatistes ou religieuses. Dans le contexte de crise économique, elles se consacraient presque exclusivement à un rôle d’assistanat social, tout en dénonçant la « modernité », les « déviations sexuelles », l’athéisme, le bolchévisme, les ennemis « étrangers » ou « juifs »... Elles défendaient le droit des femmes à rester au foyer et à se retrancher de la vie publique, à « s’émanciper de l’émancipation ». Elles aspiraient désormais à se retirer du « domaine masculin » et à délimiter un espace social propre — leur Lebensraum (litt. : espace de vie). Cette expression sera plus tard au cœur de la propagande nazie, qui lui donnera sa signification expansionniste (« l’espace vital »), mais pour les mouvements féminins qui le revendiquaient alors, le Lebensraum était « un espace social au sein duquel elles se retrouveraient, toutes générations confondues, pour faire revivre un monde d’amour et d’harmonie, (...) au-delà du monde matérialiste et agressif des affaires, de la lutte des classes et du jeu politique » (C. Koonz, p. 43).
L’une des plus importantes de ces associations était la Fédération des femmes protestantes, qui regroupait plusieurs centaines de clubs et associations et comptait au total deux millions et demi d’adhérentes . Ce mouvement dénonçait, depuis des années, l’industrialisation, l’athéisme et l’émancipation des femmes ; pendant la guerre, les protestantes avaient quitté le mouvement féministe parce que celui-ci soutenait le suffrage universel. Sûres de la victoire militaire de l’Allemagne, elles avaient éprouvé, en 1918, une vive déception et invitaient depuis les femmes à se détourner des partis politiques, espérant la venue d’un homme providentiel, puissant, qui sauverait la patrie de la dégénérescence. Leur priorité restait la procréation et l’éducation des enfants. Elles avaient organisé des réseaux de soutien aux mères et aux familles et réclamaient des aides étatiques pour promouvoir le mariage et la natalité... avec un projet eugénique : bien avant Hitler, qui ne fera que reprendre leur programme, des institutions protestantes avaient publié dans les années vingt des propositions destinées à * améliorer la race ». Les assistantes sociales protestantes, par exemple, demandaient déjà l’interdiction de procréer pour les personnes dont les « tares » risquaient d’altérer la race allemande.
Les associations de femmes catholiques, elles, étaient radicalement opposées à l’avortement et à la contraception. Regroupant un million de femmes environ, elles géraient des écoles, des hôpitaux et des œuvres sociales ou charitables. Nombre de leurs adhérentes étaient, en même temps, membres du parti catholique Zentrum. Si elles suivaient les ultraconservateurs sur les questions éducatives, familiales, culturelles, elles défendaient en revanche, avec les femmes socialistes, l’emploi et les salaires féminins, car beaucoup étaient salariées ou paysannes et leur contribution était nécessaire, voire irremplaçable, pour la survie de leur famille.
A côté des catholiques et des protestantes, on peut encore citer, parmi les principales associations féminines, la Croix-Rouge, qui comptait quelques 750 000 volontaires, la Ligue de la Reine Louisa, bourgeoise et nationaliste (130 000 adhérentes), l’Union des ménagères
Sacrée doit nous être chaque mère de bon sang. (H. Himmler)
rurales (90 000), l’Association des ménagères du Reich (100 000)...
Autre force importante, la Fédération des associations féminines (Bund deutscher Frauenve-reine, BDF), créée un demi-siècle auparavant et qui avait lutté activement pour le droit de vote des femmes. Elle regroupait encore, à l’époque de Weimar, plus de cinq cent mille femmes, réparties entre environ quatre-vingt associations civiques, pédagogiques ou de loisir. Au sein de cette fédération, les courants féministes les plus progressistes avaient été peu à peu marginalisés et dominés par des positions beaucoup plus conservatrices, tant au niveau de la politique nationale qu’en ce qui concernait spécifiquement les femmes. Ainsi, à la veille de la guerre de 1914, seul un courant minoritaire, animé par Anita Augspurg, avait adopté une position pacifiste, qui rejoignait celle des femmes socialistes allemandes ; tandis que la majorité inclinait vers des positions de plus en plus nationalistes, débouchant même, à la fin de la guerre, sur une politique chauvine et raciste.
Tout en luttant pour les droits des femmes, le BDF ne remettait pas en cause la division sexuelle des rôles et les rapports de pouvoir entre hommes et femmes ; alors que les femmes socialistes revendiquaient, au nom de la « nature humaine universelle », une stricte égalité des droits et défendaient notamment le droit au travail des femmes, le BDF insistait sur la différence « naturelle » entre les sexes et sur la « vocation spécifique » des femmes : « la femme naît gardienne de la vie humaine » (cité par Koonz). Aussi le BDF ne protesta-t-il pas, en mars 1932, contre la loi autorisant le licenciement des femmes mariées dont l’époux disposait d’un emploi. Il se contentait depuis longtemps d’exiger des mesures de protection spécifique pour les femmes salariées (mi-temps, régime spécial), sans dénoncer les inégalités de salaires. Il continua de se couper des femmes ouvrières en accordant la priorité aux
Sacrée doit nous être chaque mère de bon sang. (H. Himmler)
Sur la pancarte : « Je suis la pire salope de l’endroit, je ne couche qu’avec des Juifs. »
revendications des femmes de la petite bourgeoisie et en défendant lui aussi l’idée d’un Lebens-raum féminin.
Le service du sacrifice
Hitler sut tirer profit de ce large consensus sur la place des femmes dans la société et utiliser les frustrations et les angoisses de l’époque pour étendre l’influence de son parti, en mettant lui aussi l’accent sur la « vocation naturelle » des femmes et en dénonçant le travail salarié féminin : « La femme est devenue une machine. Le national-socialisme lui rendra son vrai métier: la maternité » (cité par Koonz, p. 115). Son discours sur la nécessité de restaurer une « famille forte » apparut comme une réponse au désir de sécurité des Allemands et rencontra très vite un large écho, d’autant qu’il ne s’éloignait guère de l’idéologie traditionnelle des chrétiens-conservateurs. Mais ce qui l’en différenciait, c’était « l'affirmation plus directe, plus brutale d’un monopole masculin-viril des pouvoirs 4 » : dans l’esprit des dirigeants nazis, l’organisation fasciste était, avant tout, une « communauté d’hommes » (Manner -bund) et Hitler répétait souvent que la révolution nazie était « une affaire d’hommes exclusivement ».
Le parti acceptait toutefois l’adhésion de femmes, mais celles-ci étaient reléguées à la périphérie de l’organisation, avec un statut inférieur et des attributions spécifiques, dans le prolongement de leurs activités traditionnelles : « Dès sa première assemblée générale de 1921, le mouvement nazi décide d’exclure les femmes de tous les postes de responsabilité et de les cantonner dans le " service du sacrifice ” (Opferdienst ) défini par trois verbes : couver (hegen ), soigner (pflegen ), préserver (erhalten ) 5 . »
Les femmes nazies ne remettaient nullement en cause cette division, qui s’accordait avec leur conception de la différence entre les sexes : « Nous ne partons pas du principe selon lequel l’homme et la femme, étant tous deux êtres humains, peuvent faire les mêmes choses. Nous demandons : quelles contributions politiques sont appropriées à la nature féminine ? » (Lydia Gott-schewski, citée par Koonz, p. 193). Tout comme les protestantes ou les adhérentes du BDF, elles avaient fait leur l’idée d’un espace séparé pour les femmes, hors du champ politique, avec toutefois l’espoir d’en retirer une influence importante dans leurs domaines « réservés » : santé, éducation, procréation, travail social, religion... Elles acceptaient d’être des militantes de seconde zone dans le mouvement de Hitler et attendaient des hommes, en retour, une protection contre les ennemis extérieurs.
Les recherches menées par Thalmann et Koonz nous montrent des militantes nazies issues pour la plupart de la classe moyenne, et en majorité citadines ; parmi elles, beaucoup de femmes au foyer. La moyenne d’âge tournait autour de quarante ans. L’activité des groupes de femmes nazies restait très traditionnelle : collecte de fonds, aide aux familles nazies dans le besoin, confection de brassards et de chemises brunes, etc. L’un d’eux par exemple, dirigé par Elsbeth Zander, appelait à une « croisade des mères » pour augmenter la natalité et avait intitulé son journal : Service et sacrifice de la femme allemande. Ces groupes formaient une sorte de sous-mouvement, parallèle au parti nazi à qui leurs dirigeantes avaient juré totale allégeance. Elles pouvaient ainsi développer librement leurs initiatives visant à restituer l’image d’une communauté féminine solidaire.
Les militantes nazies ne cherchèrent pas à s’opposer à la misogynie de leur parti, faisant mine de n’écouter qu’Hitler qui, à l’inverse de son entourage, restait relativement prudent dans ses déclarations. Et quand elles avaient connaissance des excès verbaux de certains dirigeants, elles se consolaient en se disant que l’exercice du pouvoir tempérerait le caractère extrémiste des hommes ! Quant à l’antisémitisme et aux projets de « révolution raciale » d’Hitler, elles choisirent en général de les « ignorer ». Attitude partagée par une très large majorité de la population : la crise économique avait ranimé tous les antagonismes traditionnels et redonné vigueur à un antisémitisme toujours plus ou moins présent dans la société allemande. Et si des antinazis s’indignèrent, avant l’accession d’Hitler au pouvoir, de leur misogynie, bien peu dénoncèrent leur antisémitisme.
Selon certains historiens, les Allemandes seraient les premières responsables de l’arrivée au pouvoir d’Hitler : « fascinées » par son charisme et ses talents d’orateur, elles se seraient quasiment jetées dans ses bras. L’analyse faite par Thalmann des résultats électoraux de cette période (facilitée par l’existence, dans certains cas, de bulletins de vote de couleur differente selon les sexes) a permis de démonter ce mythe : les premiers électeurs nazis étaient majoritairement des hommes (en 1925 par exemple, les votes féminins en faveur d’Hitler étaient de 50 % inférieurs aux votes masculins). Les femmes votaient plutôt pour les candidats modérés ou conservateurs. Mais le développement de la crise accéléra leur ralliement: en 1931, elles formaient la moitié des quatre millions d’électeurs du parti nazi.
Sur la pancarte : « Je suis la pire salope de l’endroit, je ne couche qu’avec des Juifs. »
Lorsqu’Hitler accéda au pouvoir en 1933, grâce à l’appui des partis nationalistes et conservateurs qui lui confièrent les pouvoirs dictatoriaux, ses projets politiques concernant les femmes ne formaient pas encore un programme très précis. Ses premières mesures s’inscrivirent dans la continuité de ses déclarations sur la nécessité de revaloriser la maternité et la famille — mesures incitatives au mariage, à la natalité, au retour au foyer — satisfaisant ainsi les aspirations de nombreuses Allemandes. Mais cette politique fut, dès le départ, surdéterminée par les objectifs de « révolution raciale » et les impératifs économiques de l’Etat nazi.
Au nom de la race
Les prêts aux jeunes mariés, par exemple (financés par une taxe sur les célibataires), ne forent accordés que sous condition de retour de la femme au foyer et d’absence de tout ascendant juif. La politique nataliste d’ampleur qui lut mise en place — mesures financières incitatives (dégrèvements d’impôt, allocations diverses), médailles pour les mères « méritantes », le tout doublé de mesures coercitives (interdiction de la contraception, alourdissement des peines pour avortement) — ne différait guère de celle des pays voisins. Mais elle s’accompagna, en Allemagne, de ce que Thalmann appelle une « démographie négative », fondée sur l’eugénisme. Dès juillet 1933, la loi sur « la protection de la progéniture atteinte de maladie congénitale » instaura la stérilisation des êtres proclamés « indignes de vivre » : schizophrènes, handicapés, alcooliques, « déviants sexuels » et autres « marginaux » — concept très élastique. Cent mille stérilisations (moitié d’hommes et de femmes) furent ainsi réalisées entre 1933 et 1935. Les mesures natalistes, évoquées plus haut, ne concernèrent que les personnes « racialement saines » : ceux et celles qui forent stérilisés furent également interdits de mariage.
De nombreuses femmes collaborèrent à cette entreprise : ce fut aux infirmières et assistantes sociales qu’il revint de signaler aux agents de la stérilisation tout individu « génétiquement défectueux ». A partir de la guerre, l’Etat nazi prolongea cette politique eugénique par l’euthanasie, visant les mêmes catégories. Là encore, si ce forent des médecins qui piquèrent les « citoyens indignes » dans les centres d’euthanasie et des officiers SS qui supervisèrent leur transport, ce forent encore les femmes travaillant dans les secteurs sociaux qui eurent la sinistre tâche de remettre les futures victimes entre les mains des assassins. Près de cent mille malades mentaux forent éliminés de cette façon.
Ainsi, tout en exaltant le « devoir de procréation » des mères allemandes et les vertus féminines d’amour et de charité, l’Etat nazi appelait ces mêmes femmes à « chasser toute pitié de leur cœur » pour « se dévouer à la purification de la race », comme l’écrivait une militante nazie citée par Koonz (p. 249) : en fait, tout devait être subordonné à un objectif supérieur, le « bien-être du peuple », l’intérêt du Volk (peuple) allemand. A partir de 1939 par exemple, de façon officielle, les femmes juives qui avortaient ne furent plus réprimées ; en revanche, en 1942, la peine de mort fut instituée pour tout avortement concernant un « fœtus aryen ».
La question de l’emploi des femmes fut soumise aux mêmes impératifs. Dans les premières années, la propagande nazie continua à prôner le retour des femmes au foyer et adopta, comme on l’a vu, des mesures destinées à l’encourager. En outre, Hitler s’empressa d’exclure les femmes de la vie publique et de renvoyer de nombreuses fonctionnaires, les socialistes et les Juives en priorité. Les femmes médecins mariées, par exemple, n’eurent plus le droit d’exercer, les directrices d’école furent renvoyées et le nombre d’enseignantes chuta de 15 %.
« Le temps du bonheur personnel est révolu »
Mais dès 1935-1936, les visées expansionnistes du Reich et les besoins de l’économie de guerre se traduisirent par un appel à l’embauche massive des femmes dans les secteurs stratégiques de l’industrie, appel relayé par la création du « Service du travail de la jeunesse féminine du Reich » qui rendit le travail obligatoire pour les célibataires de moins de vingt-cinq ans. Cependant, les conditions de travail très dures entraînèrent un mécontentement croissant des travailleuses et beaucoup quittèrent leur emploi, même après les améliorations que le gouvernement dût leur concéder. Quant au service du travail de la jeunesse, la majorité des jeunes femmes réussit à s’y soustraire. Les réticences étaient d’autant plus grandes que cette politique apparaissait comme une trahison des promesses préélectorales qu’Hit-ler avait faites aux femmes. Celles-ci avaient été tout particulièrement sensibles à son engagement de revaloriser leurs fonctions de mères et d’épouses. Elles se sentirent brusquement flouées.
Ce sentiment fut renforcé par le nouveau tour pris à la même époque par la politique nataliste du gouvernement. Avec l’approche de la guerre, le souci de procréation (d’enfants aryens bien entendu) devint dominant et la maternité se trouva de plus en plus réduite à une fonction biologique. Les mères célibataires furent revalorisées, la monogamie et le mariage traités d’inventions sataniques. En décembre 1935, Himmler mit au point l’institution du Lebensborn (source de vie) : des maternités réservées aux mères célibataires « racialement saines » enceintes de SS. Le Le- bensborn devait permettre à 1 Allemagne, selon un médecin nazi, de posséder « d’ici trente ans, six cents régiments de plus 6 ».
Le discours patriarcal traditionnel des premières années du nazisme a donc rapidement cédé la place à un « discours darwiniste social de rendement et d’efficacité », pour reprendre les termes de Rita Thalmann. La révolution voulue par Hitler était, comme l’expliquait son ministre de la Propagande Goebbels, « une révolution totale » : « nous avons remplacé l’individualité par la conscience raciale collective et l’individu par la communauté. (...) Nous devons créer les organisations dans lesquelles se déroulera la vie de chaque individu. Alors, chaque activité et chaque besoin de chaque individu pourront être réglés par le Volk, représenté par le parti. (...) Il n’y aura plus de domaines libres dans lesquels l’homme n’appartient qu’à lui seul. Le temps du bonheur personnel est révolu » (cité par Koonz, p. 236).
La propagande nazie des premiers temps avait célébré la « Famille forte ».
L’Etat nazi se donnait désormais le droit et les moyens de mettre toute la vie privée des individus sous son contrôle direct. Mais cette politique qui visait à transformer les femmes en « poulinières » (l’expression est de Goering) heurta de front toutes celles qui attendaient du Reich la restauration de la dignité de la femme allemande.
Et les statistiques montrent, dans les faits, l’existence de nombreuses résistances « passives » à ce nouveau rôle : le nombre d’avortements, par exemple, resta aussi élevé que pendant les années « décadentes » de Weimar (600 000 par an). Les Allemandes des couches les plus aisées se montraient tout particulièrement réticentes au modèle de la famille de quatre enfants.
L’application de cette politique — la « nazifica-tion » complète des femmes — nécessitait une organisation de femmes entièrement soumise.
« Nous les femmes nous connaissons notre devoir »
Le ralliement des associations féminines
Les dirigeantes nazies d’avant 1933, qui s’attendaient à diriger leur Lebensraum féminin, furent évincées : les responsables masculins se méfiaient de leur autonomie et de leur dynamisme. Elles furent supplantées par la Reichs-frauenführerin Gertrud Scholtz-Klink, qui manifesta au poste de responsable nationale des femmes du troisième Reich, pendant onze ans, les qualités d’obéissance et de soumission que les nazis attendaient des femmes, selon le principe énoncé par l’un d’eux : « Le devoir de la femme est d’accroître le pouvoir de l’homme » (cité par Koonz, p. 223). Scholtz-Klink sut s’adapter sans broncher aux impératifs décidés en haut lieu.-après avoir travaillé à consolider le modèle de la mère au foyer, elle se mit brusquement à dénoncer « l’étroitesse de l’éducation maternelle », quand l’heure fut à la mobilisation de toutes les énergies dans les usines d’armement.
Cependant les associations féminines traditionnelles ne connurent pas le sort des organisations liées au mouvement ouvrier, qui furent brutalement interdites dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Elles se virent offrir le choix entre la nazification — c’est-à-dire la soumission totale et l’exclusion de toutes leurs membres juives — et la dissolution. Aucune d’entre elles ne semble même avoir envisagé de résister à l’Etat nazi. Gertrud Bàumer, ancienne présidente du BDF et rédactrice du journal Die Frau (la Femme), expliqua en 1933 que la lutte pour les droits des femmes se situait en dehors des institutions politiques, « qu ’elles soient parlementaires, démocratiques ou fascistes » (citée par Koonz, p. 194), justifiant ainsi sa collaboration avec le régime d’Hitler. La plupart des dirigeantes de ces associations ne se préoccupèrent pas plus de la nature du régime nazi et de ses objectifs. Sensibles avant tout, dans le discours d’Hitler, à la valorisation de la maternité comme fonction sociale — mais sensibles aussi à son nationalisme et à ses promesses de retour à l’ordre — toutes ou presque acceptèrent peu à peu de coopérer, manifestant même souvent dans cette tâche l’enthousiasme des nouvelles converties et entraînant derrière elle l’adhésion de millions de femmes au nazisme. Les rangs de la N. S. Frauen-schaft (Association national-socialiste des femmes) firent ainsi un bond de 800 % en 1933; tandis que les associations féminines étaient regroupées au sein du Frauenwerk (l’Œuvre allemande des femmes). En 1939, Scholtz-Klink dirigeait ainsi quelques huit millions de femmes (sur un total d’environ vingt-quatre millions de femmes de plus de vingt ans).
Si le puissant BDF opta, quant à lui, pour la dissolution (les raisons de ce choix restent assez obscures), beaucoup de ses responsables se « recyclèrent » en offrant leurs services à l’organisation des femmes nazies ; Gertrud Bàumer fut autorisée à publier son journal jusqu’en 1944, servant ainsi de caution au troisième Reich.
L’absorption des associations confessionnelles demanda un peu plus de temps, non parce qu’elles s’opposèrent idéologiquement au programme nazi, mais simplement parce qu’elles tentèrent de préserver leur foi et leurs institutions. Les protestantes — à l’instar de leur hiérarchie
Ne jamais oublier !
religieuse — se mirent d’emblée au service du nouveau régime, mais en déplorant de ne pouvoir contrôler de bout en bout les programmes eugéniques qu’elles avaient inspirés ! Quant aux catholiques, dont les associations lurent dans un premier temps « protégées » par le Concordat signé entre le Pape et Hitler en juillet 1933, elles choisirent également de coopérer, en fermant les yeux sur les aspects racistes et eugéniques de la politique nazie. Cela n’empêcha pas le pouvoir de s’attaquer, à partir de 1936, au réseau des institutions catholiques.
En même temps qu’il s’assurait de la soumission totale des mères, l’Etat nazi organisait l’embrigadement des filles : en 1936, l’adhésion aux Jeunesses hitlériennes devint obligatoire pour tous les jeunes Allemands. Les organisations féminines devaient, par une « discipline de fer », modeler « l'Aryenne de l’avenir » en développant « l’endurance physique, la foi politique et l’esprit de sacrifice » (Thafrnann, p. 171). Le livre de Christa Wolf (écrivain est-allemande), Trame d'enfance, retrace bien l’état d’esprit de nombre de ces jeunes qui s’enthousiasmèrent pour ce régime.
Cette rapide évocation de la mise au pas des femmes montre bien que celles-ci furent loin d’être des victimes impuissantes du nazisme. Nous rejoindrons Liliane Kandel {cf bibliographie) pour dénoncer les dangers des analyses qui tendent à les présenter comme telles : elles aboutissent à relativiser le génocide et passent sous silence l’adhésion silencieuse de la majorité des femmes allemandes aux discours, puis aux mesures antisémites, adhésion qui les mena jusqu’à l’acceptation de la « solution finale ». Boycott des commerces tenus par des Juifs, rupture avec des connaissances juives, ouverture d’écoles eugéniques, dénonciation des voisins « suspects », etc : ce furent des « femmes ordinaires » qui appliquèrent les lois « raciales » et livrèrent les victimes de la « solution finale ». Et il y eut aussi des femmes gardiennes de prison ou de camps de concentration. Nier ou gommer ces faits, c’est situer les femmes automatiquement, de par leur « nature », du côté des idées progressistes — comme si elles n’étaient pas elles-mêmes traversées par des conflits de classe et des idéologies, c’est-à-dire comme si elles étaient en dehors de l’Histoire.
Mais l’adhésion de la grande majorité des Allemands et Allemandes au nazisme ne doit pas faire oublier non plus qu’il y eut une résistance, malgré la répression féroce — et que cette résistance ne fut pas seulement une affaire d’hommes :
même si leur souvenir a souvent été effacé, de nombreuses femmes s’opposèrent aux nazis. Certaines de façon spectaculaire, d’autres de façon plus discrète mais tout aussi efficace, constituant souvent les principaux maillons des chaînes par lesquelles les informations circulaient. Beaucoup payèrent leur courage de leur vie. Mais le système nazi fit disparaître le souvenir de ses victimes et il est donc difficile d’estimer l’ampleur de cette résistance. L’Allemagne de l’après-guerre, toute occupée à enfouir son passé nazi, ne leur rendit guère justice non plus. Il n’est pas trop tard pour le faire aujourd’hui.
Florence Miller, Anne-Marie Granger et Sophie Vincenzi
Ne jamais oublier !
Pour en savoir plus
Femmes et fascisme ; ouvrage collectif sous ta direction de Rita Thalmann, Tierce, 1986.
Rita Thalmann, Etre femme sow le troisième Reich, Laffont, 1982.
Claudia Koonz, les Mères-patrie du troisième Reich; tes femmes et le nazisme ; Liai commun, 1989 (traduit de l'américain).
Germaine Tiiiion, Ravensbrûck, Seuil, nouv. éd. rev., 1988.
Christa Wolf, Trame d'enfance, Alinea, 1987 (traduit de l’allemand).
Liliane Kandel, « le Mouvement féministe aujourd’hui et le national-socialisme », in les Temps modernes , n® 524, mars 1990.
Annette Runte, « Allemagne, confrontation à l’histoire », in Bulletin des archives lesbiennes, n° 7, Quin 1988. J
Notes
- 1. C’est essentiellement dans le mouvement féministe de RFA que l’on rencontre ces positions. Nous renvoyons à l’analyse critique qui en a été faite par Nicole Gabriel dans l’ouvrage collectif Femmes et fascisme et par Liliane Kandel dans les Temps modernes {cf bibliographie).
- 2. Pierre Broué, la Révolution allemande, Minuit, 1971.
- 3. 95 % de la population allemande se déclarait à cette époque protestante ou catholique. Les protestants étaient majoritaires (60 %).
- 4. Rita Thalmann, conférence donnée dans le cadre des séminaires Limites-Frontières le 10 mai 1985 : «le Discours national-socialiste sur les femmes et leurs réponses ».
- 5. R. Thalmann, séminaire Limites-Frontières, op. cit.
- 6. Cité dans Marc Hillel, Au nom de la race, Fayard, 1975.