La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde...

Algérie : Unies contre le code de la famille

· Cahiers du féminisme, n° 75-76, hiver - printemps 1996 · p. 49-50 · 1 397 mots

Deux mois après les élections , la situation est plus terrible que jamais : voitures piégées , bombes, attentats, têtes coupées... Les média rapportent quotidiennement les succès de l'armée en annonçant la mort de terroristes et l’abandon du maquis par des centaines de jeunes : les repentis. Parallèlement, des appelés du service national témoignent de réalités intolérables : ordre de tirer sans sommations, d’approcher les caches par jets de grenades pour ne découvrir que des cadavres de femmes et des enfants.

Cet été, les attentats, en Algérie ont connu leur point culminant. Voitures piégées, meurtres ciblés, enlèvements et viols de femmes jetaient le deuil, chaque jour, jusque dans les familles les plus simples, les plus éloignées des deux camps en guerre : les groupes armés et les militaires. Rares étaient ceux qui croyaient possibles les élections réclamées par les puissances occidentales pour justifier l’aide apportée aux gouvernants algériens, non élus et engagés dans un processus d’allégeance au nouvel ordre mondial. L’inflation et les premiers licenciements désarmaient la population de toute velléité de résistance et la condamnaient à la course pour la survie.

L’automne aura été étonnamment clément puisque les élections se sont déroulées dans une paix relative. On aurait pu croire que les trois années écoulées avaient été un simple cauchemar quand le cinéma électoral a battu son plein. Candidatures et joutes oratoires ont précédé de très peu le rendez-vous du 16 novembre. Plus de trois cent mille soldats, pour la plupart, des jeunes civils rappelés, ont ceinturé villes et villages et protégé les bureaux de vote.

Elections : sursaut d’espérance

A la surprise générale, les Algériens se sont rendus massivement aux urnes ; la participation des femmes a été remarquable. Le sursaut d’espérance a été extraordinaire mais il s’est exprimé au travers d’une ambiguïté, sans précédent : les Algériens ont voté malgré les menaces de mort, mais ils ont voté pour la force, pour le général Zeroual, candidat de l’armée qui tient les rênes du pouvoir, depuis 1962. Si personne ne se faisait réellement d’illusion sur ces élections, pour beaucoup, aller voter était un geste pour montrer leur désir d’un véritable processus démocratique.

Zeroual a été élu à la majorité, dès le premier tour avec le score inattendu de plus de 61 %.

Ses concurrents avaient été sélectionnés, avec soin : Mahfoud Nahnah pour le camp islamiste, Said Saadi, pour le camp démocratique et Nourre-dine Boukrouh, opportuniste islamisant, simple faire-valoir, utile pour les hésitants.

Les deux premiers ont bénéficié du report de voix du parti, le plus proche idéologiquement d’eux mais absent de la scène. Votèrent pour Nahnah, beaucoup d’islamistes du Front islamique du salut (FIS) et Saadi a profité des voix du Front des forces socialistes (FFS), dirigé par Ait Ahmed. Or si le FIS et le FFS ont été absents, c’est qu’ils sont, depuis 1994, dans le groupe de Rome, engagés avec le Front de libération nationale (FLN), ex-parti unique et le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune, dans une démarche de réconciliation nationale. Le groupe espérait peser, de l’extérieur, sur les événements et constituer une réponse à la situation d’impasse interne que connaît le pays. La démarche n’était scandaleuse que dans la mesure où le FFS et le PT enterraient leurs revendications démocratiques, eux qui réclamaient précédemment une assemblée constituante et l’égalité de droit entre les femmes et les hommes, pour s’en tenir à l’exigence du retour au processus électoral. Ils servaient ainsi de marche-pied au parti le plus opposé aux libertés démocratiques et aux droits des femmes en particulier.

Dans leur volonté, légitime, de dénoncer la violence d’Etat, ils en oublient celle des islamistes et des groupes armés. L. Hanoune, militante des droits des femmes, déclarera même, en mars 1995, qu’à supposer qu’il y ait eu cinq cents femmes exécutées, ce n’est jamais qu’une goutte d’eau, face au bilan global, niant ainsi la spécificité de la question des femmes dans le projet islamiste.

Or, le bilan est lourd : trois cent onze femmes recensées au 8 mars 1995 ont été assassinées par les groupes armés ; un grand nombre d’entre elles mutilées, éventrées, décapitées. Des centaines de jeunes filles, enlevées et emmenées de force dans les maquis, sont retrouvées enceintes au bord des routes. Elles peuplent certains services spéciaux de l’hôpital militaire d’Alger, entre autres, car la plupart ne pourront plus rentrer dans leurs familles, parce que « déshonorées »... Nombreuses sont celles qui témoignent que les « frères » ont déclaré qu’ils leur faisaient subir, dans l’honneur du mariage temporaire, « Zaouadj le Moutaa », ce que les services de sécurité ont imposé,

© Joël F. Volson dans l’infamie du viol, aux femmes islamistes arrêtées. Personne n’a jamais pu apporter de preuves de viols ou de tortures dans les commissariats et les camps mais seule la mauvaise foi pourrait en faire douter. Butin de guerre, instrument de pression, oui, les femmes le sont, pour les deux camps, en présence.

Est-ce cette certitude inavouée, cette conscience torturée, cette peur irraisonnée que porte toute femme, lorsque la bestialité l’emporte, que son sexe la fragilise, qui expliquent le rush des femmes sur les bureaux de vote ? Est-ce la volonté d’en finir avec les ténèbres de la violence ? Est-ce la volonté d’espoir pour les enfants que l’on porte ? Rien ne différencie, ni dans les mots, ni dans le geste, ni dans les larmes, celles qui pleurent le fils islamiste, terroriste et celles qui pleurent le journaliste, le flic, la féministe. Pas même la conviction d’avoir raison.

Celles et ceux qui tombent, ont été nourris, pour la plupart, de la même misère. Les assassinats de nantis sont rares. Elles ont donc dit non.

L’espérance a repris place mais, dès le mois de décembre, la désillusion s’installe. Le débat sur la tenue des législatives a divisé l’opposition courtisane. Le parti Hamas a hérité de deux modestes porte-feuilles, dans le nouveau gouvernement, ce qui est peu pour les 21 % obtenus aux élections et le service considérable rendu à l’armée, en jouant à l’islamiste de service.

Ce maigre partage réveille les vieux démons de la course au partage du pouvoir. Il n’y avait pas de raison que les rares femmes du sérail manquent le rendez-vous. Leila Aslaoui et Saïda Benahbyles, ex-ministres, toutes deux, porte-parole, auprès de toutes les assemblées d’Europe, du courant éradi-cateur, réitèrent leur allégeance au respect des traditions.

Le Conseil national de transition, (CNT), installé pour remplacer l’Assemblée populaire nationale (APN), leur en donne l’occasion. Il ratifie avec réserves la convention de Copenhague sur l’élimination des discriminations envers les femmes1. Les réserves portent, bien sûr, sur des points classiquement sensibles, le code de la nationalité et le code de la famille.

La première réaction émane de personnalités et de cercles féministes, dont l’Association pour l’égalité devant la loi (APEL), qui dénoncent ces réserves. Elles lancent une pétition en espérant que plusieurs milliers de signatures feront reculer le CNT. Illusion sur fondement légitime !

Elles offrent là, néanmoins, une idée que reprendront immédiatement des cercles et des personnalités plus médiatisés, RAFD et Khalida Messaoudi. Une lettre ouverte est adressée au premier magistrat du pays, Liamine Zeroual, réclamant, comme la première, l’abrogation du code de la famille. C’est la première fois que ce mot d’ordre est repris de façon unanime, de nombreuses associations ayant hésité entre l’abrogation et des propositions d’amendements.

L’argumentation, néanmoins, peut gêner, car cette revendication est demandée comme récompense du vote des femmes, le 16 novembre dernier. Elle repose, par ailleurs, sur la dénonciation unilatérale de l’instrumentalisation des femmes par l’islamisme.

Mais laissons ces petits griefs car l’essentiel est dans le débat sur la construction d’un rapport de forces nécessaire aux femmes algériennes qui aspirent à l’émancipation pour ébranler une volonté politique qui y est opposée. L’essentiel n’est-il pas l’élargissement des cercles de femmes acquises à la nécessité de cette bataille ? D’autres, depuis la fracture de 1992, refusant toute illusion sur le pouvoir, convaincues de la nécessaire indépendance des objectifs des femmes, ont décidé de travailler dans l’ombre, se consacrant (ou s’épuisant, peut être) à former la relève.

Différentes par nos analyses de la situation, différentes par nos méthodes et nos choix de construction, nos buts sont néanmoins très proches car il s’agit de changer les rapports sociaux dominants dans la société algérienne. Jamais le code de la famille n’aurait été possible si les lois sociales n’étaient pas encore pires que ce que la loi a retenu.

Samira Fellah

Notes

  1. 1. Texte signé par l’ONU à Copenhague en 1979, contre les discriminations entre hommes et femmes, ratifié par l’Algérie avec des réserves.

Une erreur sur cette page ?