Bfcetre : un centre ou l’on peut se rendre en toute confiance
Il existe un centre d’orthogénie dont on parle peu, intéressant pourtant à plus d’un titre : c’est celui du Kremlin -Bicêtre, dans la banlieue sud de Paris. Il a ouvert ses portes le 22 mai 1978. Comme la plupart des centres d ’orthogénie, celui du Kremlin -Bicétre est le résultat de plusieurs années de lutte.
Début 1976, pas d’avortement à l’hôpital du Kremlin. En revanche, un important service de traitement de la stérilité qui fonctionne depuis longtemps.
Des « anciens » du MLAC se mobilisent : un meeting de 80 personnes, parmi lesquelles des assistantes sociales, des membres du Planning familial, se tient à l’hôpital pour exiger l’ouverture du centre d’orthogénie. A, l’intérieur même de l’hôpital se constitue une équipe qui élabore un projet.
Avril 1976 : le projet est accepté. Reste le délicat problème des locaux et des crédits. Il faudra deux ans pour en venir à bout. Le 16 mai, l’équipe est officiellement embauchée et le 22 mai, le centre est inauguré dans des locaux indépendants, refaits à neuf. Le PCF qui a certainement exercé une pression positive au sein du conseil général du Val-de-Marne le présente, dans « l’Humanité », comme le résultat de l’action de ses élus et de la « population ». Il « oublie » de parler du MLAC...
L'équipe
Dans la salle d’accueil du centre, une affiche présente le centre et la fonction de l’équipe : « Informer, parler, écouter, accueillir. »
Cette équipe se compose de 12 personnes dont :
— cinq médecins qui assurent chacun deux vacations par semaine. Parmi eux, Dominique qui exerce par ailleurs dans un cabinet collectif, dans le XIIIe arrondissement, et est membre d’un groupe femmes. C’est elle que j’ai rencontrée ;
— trois conseillères dont : une assistante sociale à mi-temps, une psychologue à mi-temps, une autre conseillère à mi-temps, qui a eu une formation de sage-femme. C’est avec Karina et Hélène, les deux dernières, que j’ai pu parler lorsque je me suis rendue au centre ;
— une secrétaire à plein temps ;
— deux infirmières à mi-temps ;
— un aide-soignant à plein temps.
Comme au centre de Colombes, l’équipe est ici constituée de volontaires. C’est Hélène, conseillère conjugale qui dira : « L 'équipe est sortie de couches militantes. Et même si nous ne sommes pas tous très « engagés », nous nous intéressons tous, toutes, aux problèmes des femmes. »
Le centre, ses locaux
Comme il n’y a pas de maternité au Kremlin, les locaux et les services du centre d’orthogénie sont indépendants de l’hôpital. Un avantage que ne partagent pas tous les centres. C’est le seul bâtiment qui ne soit pas rébarbatif dans cet hôpital -caserne tout gris.
« L’hôpital nous laisse libres », souligneront à plusieurs reprises les deux conseillères. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de contact avec l’hôpital. Le centre est un centre de jour. Cela signifie que seuls les avortements sans anesthésie y sont pratiqués (deux par jour environ, une dizaine par semaine), les consultations gynécologiques, les poses de stérilet, les consultations de contraception... Les femmes qui sont à la limite des délais (de dix à douze semaines) ou qui choisissent l’anesthésie sont prises en charge par le service chirurgie de l’hôpital ; un service traditionnel où l’on retrouve tous les préjugés habituels sur les femmes. Ce qui n’est pas sans incidence sur la manière dont on les traite. Ainsi, c’est Dominique qui me l’a appris... Il y eut des complications. Nous avons discuté. Maintenant cela est réglé.
Et les femmes qui dépassent les délais ? « Elles sont dirigées sur les cliniques privées ou parfois même envoyées en Angleterre... »
Mais l’indépendance du centre, c’est aussi la possibilité de remettre en cause, dans une certaine mesure, la division traditionnelle des tâches.
campagne internationale pour le droit de choisir
« L'accueil »
Si les avortements ne sont pratiqués que par les médecins : « L’accueil peut être assuré par chaque membre de l’équipe ». « On essaye de décloisonner », explique Dominique. Karina, psychologue-conseillère, précise, qu’en ce qui la concerne, « si au départ elle avait le désir de ne pas s'enfermer dans une spécialité, au fond, elle n’avait pas le désir de pratiquer des avortements ».
Les accueils collectifs ont lieu deux fois par semaine, mais cela n’exclut pas les entretiens personnels, au contraire. A ce sujet, Karina et Hélène ont leur « opinion ». « Nous sommes pour l’entretien individuel », précise d’emblée Hélène. « Nous essayons de voir toutes les femmes qui viennent au centre », renchérit Karina. « Certains ont l’impression que l'entretien collectif peut tout résoudre. Ce n ’est pas tout à fait vrai », insiste Hélène.
Karina explique : « Dans notre société, les femmes ne sont pas habituées à parler de sexualité entre elles. Une séance d'entretien collectif ne produit qu’une déculpabilisation superficielle. C’est plus un lieu d’information médico -pratique sur l’avortement et la contraception. L’entretien individuel, lorsque cela se passe bien, offre plus de possibilités de réflexion sur les désirs et les fantasmes. »
« Est-ce que vous avez favorisé comme à Colombes la rencontre entre les femmes qui voulaient avorter et celles qui venaient de le faire ? N’est-ce pas un moyen de résorber certaines angoisses ? » « Si, cela nous arrive mais nous ne l’avons pas encore fait systématiquement. » « Dans un entretien personnel, poursuit Hélène, elles peuvent sortir tout ce qu’elles ont besoin de sortir ; ça fait du bien de parler. On est là pour les écouter. Elles sentent qu’elles sont prises en considération. »
L'avortement-sexualité-contraception
Des statistiques qu’Hélène conserve précieusement dans son cahier et qu’elle a commencé à dépouiller, il ressort que la majorité des femmes qui sont venues au centre pour un avortement connaissaient ou avaient eu recours à la contraception. Et c était leur premier avortement pour la plupart.
Ainsi, sur 4 1 avortements en juillet, 1 5 femmes avaient déjà eu recours à la contraception dans le passé. 12 utilisaient un moyen contraceptif lorsqu’elles se sont retrouvées enceinte !
Sur 54 avortements en août, 41 femmes avaient eu recours à la contraception dans le passé.
Et sur >8 avortements en septembre, 34 avaient déjà utilisé un moyen contraceptif.
Certes, la mauvaise information y est certainement pour quelque chose et celle-ci peut elle-même être le résultat d’une « mauvaise relation » avec le médecin mais, pour Karina, il y a bien d’autres causes. « Le relâchement, l’oubli de la contraception expriment bien souvent un désir de grossesse pas assumé. Il est important d’aider les femmes à prendre conscience de cela sans pour autant influer sur leur choix définitif Cela est vrai aussi pour certaines jeunes qui ont l'envie inconsciente de pouvoir vérifier qu’elles peuvent fonctionner comme des femmes. »
N’est-ce pas là l’expression du fait que dans cette société les femmes sont définies, se définissent elles-mêmes, avant tout par leur fonction de reproduction !
Autre cause, autre explication :
« Une femme dit qu’elle ne peut pas supporter la pilule. Après discussion, il s 'avère que ce sont les rapports sexuels avec son partenaire qu ’elle ne supporte pas. Plusieurs femmes, dans des entretiens personnels, ont fini par dire qu’elles n’avaient pas envie de faire l’amour. « Je suis froide », disait l’une d’entre elles. Pour les hommes, les femmes qui prennent la pilule n’ont pas de « raison » de « se » refuser... »
Les problèmes de contraception et d’avortement révèlent donc bien souvent les problèmes de la sexualité. Difficile de croire que les réponses techniques suffiront à les résoudre.
Qui fréquente le centre ?
Pour revenir à des questions plus concrètes, je demande à Hélène quelle est l’origine sociale des femmes qui viennent au centre pour avorter.
« Il y a peu d’intellectuelles mais de nombreuses femmes d’ouvriers, de campagne internationale pour le droit de choisir nombreuses ouvrières, employées et secrétaires. »
Ceci confirme les résultats du Planning familial et démontre encore une fois que ce sont avant tout les femmes les plus démunies socialement qui sont confrontées aux problèmes de l’avortement et, parmi elles, de nombreuses immigrées.
Au Kremlin, comme dans d’autres centres (Saint-Denis par exemple), celles-ci n’ont pas de problèmes administratifs particuliers, malgré les limites de la loi. Elles peuvent bénéficier aussi de l’aide médicale gratuite largement accordée. Cela ne les dispense pas, bien évidemment, de payer le « bilan pré -opératoire » qu’elles sont tenues de subir en cas d’anesthésie (200 F !).
Et les mineures ?
« Il en vient un certain nombre. »
L’autorisation des parents est assez facilement obtenue, d’après Dominique. (De la mère surtout, bien évidemment.) Et au centre, on incite les filles à la réclamer. Une manière de devenir adulte. Si cela ne marche pas, on cherche une solution.
Apparemment, les femmes sont satisfaites du centre du Kremlin, même s’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives. En général, les femmes reviennent au centre après y avoir subi un avortement et pas seulement pour la visite de contrôle. Pour la contraception et des consultations gynécologiques. Pourtant, cela ne se passe pas toujours au mieux.
Par exemple, m’explique Karina, « la femme qui attend là la pose d’un stérilet est venue à l’entretien accompagnée de son partenaire, comme aujourd'hui. Le problème, c’est que c’est lui qui a répondu à toutes les questions la concernant, y compris les plus intimes. Il voulait même signer les papiers à sa place ! » La seule chose à faire, me dit Karina : « Exiger de la voir seule. » Elle n’a pas osé le faire... car elle sentait la femme complice de l’homme en quelque sorte...
Enfin, avec Dominique, nous avons abordé la question du contrôle des femmes et du personnel sur les centres. L’expérience du Kremlin montre bien ce qui peut être fait dans ce sens aujourd'hui.
« Dès lors que le personnel engagé est, comme c’est le cas au Kremlin, motivé, conscient de ses responsabilités vis-à-vis des femmes, il lui est possible d’imposer une certain type d’accueil, d’aider les femmes à choisir ce qu 'elles veulent : garder ou ne pas garder l’enfant — choisir l’avortement avec ou sans anesthésie — la méthode de contraception, etc.
« En revanche, le contrôle des femmes sur le fonctionnement du centre reste encore assez théorique. Outre le fait qu'aucun groupe femmes n’intervient sur l'hôpital, il n’y a pas de liens automatiques entre un groupe femmes et les femmes qui ont recours au service du centre d’orthogénie, notamment pour l’avortement. »
Quel contrôle des femmes et du personnel ?
Aujourd’hui, le contrôle des femmes pourrait se concrétiser de manière limitée :
— elles pourraient imposer le fait d’être accompagnées par la personne de leur choix ;
— et exiger une information sur leur corps, sur les techniques d’avortement et de contraception, etc.
Mais l’information, mieux vaut la détenir avant de s’allonger pour être avortée... En ce sens, c’est la question de l’information et de la formation à l’école, au lycée, dans les facultés, les quartiers, sur les lieux de travail qui est posée. (S. Veil ne veut pas entendre parler de l’information à l’école. Elle vient de le confier à « F-Magazi-ne », dans une interview publiée dans le numéro de janvier.)
L’équipe du centre du Kremlin a, quant à elle, l’intention de « sortir » de l’hôpital pour répondre à ce besoin d’information et de débats. Elle est prête par exemple à se rendre dans les MJC... Dans l’hôpital lui-même une réunion est prévue avec le reste du personnel.
Les groupes femmes, le Planning familial ont eux aussi un rôle décisif à jouer sur ce point.
Le centre du Kremlin-Bicêtre n’est pourtant pas « exemplaire », pas plus que celui de Colombes. Il ne peut pas y en avoir aujourd’hui. Mais c’est un centre où les femmes peuvent se rendre en confiance. Ce qui n’est pas négligeable. C’est un encouragement à formuler d’autres exigences.