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<< ... des traèts, clamant que le peuple a perdu la confiance de son gouvernement et ne peut la retrouver qu'en redoublant le travail, furent distribués dans l'allée Staline.
Est-ce que le gouvernement ne pourrait pas choisir une autre solution : dissoudre le peuple et en élire un nouveau ? ,,
Bertold Brecht, 1953 C'était le 23 août 1980, après la victoire historique des grèves de Gdansk qui allait permettre la création du syndicat indépendant et son extension à tout le pays.
Pologne:
ROCEDANT le 8 octobre au vote de la loi qui dissout Solidarité et toutes les autres organisations syndicales, la Diète polonaise aux ordres du général Jaruzelski a mis en application, avec près de 30 ans de retard -les bonnes idées mettent longtemps pour trouver preneur ! - le conseil sarcastique de Bertold Brecht, coseil que le poète, communiste allemand, adressait aux dirigeants de Berlin-Est pendant l'écrasement de la grève générale de Berlin en juin 1953.
« C'est un pas en avant dans le processus de normalisation ! », se sont aussitôt écriés les journaux officiels à Varsovie, à Mos~ou, à Prague ... Car « normalité», dans la langue de bois des bureaucrates, signifie que les ouvriers sont bâillonnés, qu'on les envoie au travail avec des baïonnettes dans le dos, qu'on interdit toute organisation authentique de citoyens. Ceux qui considéreraient qu'une telle situation n'est pas le socialisme -«émancipation des travailleurs par eux-mêmes»- sont donc traités comme des fous dangereux : Anna W alentynowicz, médaillée du travail, celle dont le licenciement provoqua en août 1980 l'étincelle qui conduisit à la grève victorieuse de Gdansk, internée pendant plus de six mois pour avoir été élue dirigeante du syndicat Solidarité, vient d'être arrêtée et traduite devant une commission psychiatrique. La nouvelle « loi syndicale »
« Les syndicats seront tels que le veulent les travailleurs », avait annoncé le général Jaruzelski en imposant la loi martiale le 13 décembre 1981. « Il importe en effet, comme l'a sou-
CYRIL SMUGA ligné Georges Marchais, de s'abstenir de toute initiative pouvant gêner une issue pacifique à la crise », lui répondait en écho l'éditorialiste de l'Humanité Yves Moreau, le lendemain. Et de reprendre à son compte les affirmations du général Jaruzelski : << Les restrictions apportées à l'exercice des libertés doivent être temporaires. » La grève, selon lui, demeurera « un droit imprescriptible ». Dix mois après, chacun peut juger de la validité de ces affirmations : Solidarité est dissous ; pendant quatorze mois, les nouveaux « syndicats » pourront ne regrouper que les travailleurs d'une seule entreprise puis pourront se fédérer dans des structures verticales de branche de métier. Ce n'est qu'en 1984 qu'ils auront le droit de se doter d'une représentation nationale. La grève est autorisée si le tribunal -c'est-à-dire le pouvoir- la trouve justifiée. Les tribunaux peuvent dissoudre les syndicats et destituer les dirigeants élus ...
La bureaucratie polonaise n'a d'ailleurs pas attendu longtemps pour témoigner du sens qu'elle entend donner au « droit imprescriptible » de grève : Après deux jours de grève au chantier naval Lénine de Gdansk, l'entreprise a été « militarisée ». Ce qui signifie que tous les travailleurs, assimilés aux soldats en temps de guerre, encourent des peines de cinq ans de la prison à la mort pour «insubordination » envers les supérieurs hiérarchiques. Plus de mille travailleurs ont été licenciés. A Wroclaw, les autorités ont tout simplement « dissous » trois entreprises : elles ont cessé d'exister sur le plan juridique, cessé donc d'employer des travailleurs. A la place, de «nouvelles» entreprises ont été constituées : les travailleurs sont réembauchés un par un, après avoir signé des « actes de loyauté ». Ils perdent bien sûr tous les. avantages acquis puisque, du point de vue « légal )), ils font acte de candida-
l'économie: des conseils ouvriers ont . cela, il est nécessaire d'assurer un large ture dans une entreprise nouvelle ...
Voila ce que sont les « droits » et les « libertés » des travailleurs en Pologne aujourd'hui. « Comment voulez-vous que je sois heureux d'une situation qui a abouti à la dissolution de l'ensemble des centrales syndicales, même si c'est pour les reconstruire sur de nouvelles bases ? n, commente Krasucki, secrétaire général de la CGT, parlant de l'« explosion n puis de « l'effondrement >> des organisations syndicales. Quel culot ! Les syndicats se seraient effrondrés seuls, la Diète n'aurait fait qu'enregistrer un fait accompli ! Pourtant, dans son rapport introductif au 41 e Congrès de la CGT, le même Krasucki clamait: « Nous souhaitons que l'on puisse au plus tôt lever en Pologne l'état de siège, développer les droits nouveaux, établir les libertés syndicales et donc libérer les syndicalistes en assurant aux organisalions syndicales une pleine indépendance et des droits étendus. n Passage repris par ailleurs dans la résolution finale. Ce « souhait » de la direction confédérale n'a pourtant pas été assez fort pour la conduire à le manifester publiquement: de toutes les mobilisations de soutien aux travailleurs polonais, la direction de la CGT a été absente, à l'instar du PCF.
Apprenant la dissolution de Solidarité, Edmond Maire s'est élevé con tre cette négation des droits démocratiques.
La CFDT a été, dès le début, dès août 1980, celle des centrales syndicales françaises qui a le plus fait pour soutenir les travailleurs polonais et nous nous en félicitons. Cependant, la direction de la CFDT est restée singulièrement muette sur le sens du combat de Solidarité, sur ses revendications concernant la prise en charge des entreprises par les travailleurs eux-mêmes, sur son objectif central de construire une « république autogérée».
Le véritable
enjeu polonais
Car ce qui était en jeu en Pologne, et qui le reste aujourd'hui, ce n'est pas seulement le droit de dix millions de travailleurs d'avoir le syndicat qu'ils se sont donné. Cet enje_u, c'est le droit des travailleurs à prendre en main leur propre sort, à décider de l'emploi et des fruits de leur travail, à déterminer les choix sociaux, économiques et politiques de façon à ce que le travail serve à satisfaire les intérêts du plus grand nombre. En un mot, l'enjeu, c'est le contenu du socialisme, c'est la construction d'une société où l'homme cessera d'être un loup pour un autre homme.
Dès août 1980, les travailleurs en grève à Gdansk exigeaient « que l'ouvrier prenne en main le gouvernail du pouvoir n - exigence qui a été inscrite dans un chant des syndicats libres. Ce mot d'ordre s'est matérialisé par la suite dans l'exigence de l'autogestion des entreprises et de l'ensemble de été créés dans tous les pays. « La tâche de l'heure des conseils ouvriers, expliquait un dirigeant de Solidarité à Lodz lors de la première réunion nationale consacrée à l'autogestion, organisée en mars 1981 dans l'entreprise «Rosa-Luxemburg» à Varsovie, c'est avant tout l'inventaire de l'entreprise et la préparation de la prise du pouvoir au nom des travailleurs dans l'entreprise dans quelques mois. n Le programme voté lors du premier congrès de Solidarité expliquait ainsi les buts du syndicat : « Nous considérons le pouvoir du peuple comme un principe qui ne peut être remis en cause. Le pouvoir populaire ne peut être un pouvoir de groupes qui se placent eux-mêmes au-dessus de la société qui s'approprient le droit de déterminer les besoins et de représenter les intérêts de la société. La société doit pouvoir parler à haute voix, exprimer la diversité des positions sociales et politiques : elle doit avoir le droit de s'organiser de façon à permettre à chacun une participation juste dans les richesses matérielles et morales de la nation et de libérer toutes ses possibilités et toutes ses forces créatives. Nous voulons une socialisation réelle du système de gouvernement et de l'économie. C'est pourquoi nous luttons pour une Pologne autogérée. n Solidarité avait, de concert avec le mouvement pour l'autogestion (qui, à partir des représentants des conseils des travailleurs s'est regroupé dans des coordinations régionales des délégués de conseils, puis au sein d'une Fédération nationale de l'autogestion, laquelle œuvrait pour la convocation d'un congrès national des délégués des conseils de travailleurs) commencé à élaborer ce que devaient être les futures relations dans le travail. Le programme de Solidarité précisait: « Il faut construire une nouvelle structure de l'économie. La base de l'organisation de l'économie devrait être l'entreprise socialisée, gérée par les travailleurs représentés par un conseil ouvrier. La direction quotidienne d'une telle entreprise devrait être assurée par un directeur, élu par le conseil ouvrier au cours d'un concours et destitué par ce même conseil. n Afin d'assurer le fonctionnement de l'ensemble de l'économie, le programme proposait: «La réforme économique devrait socialiser la planification. Le plan central doit exprimer les volontés de la société et être accepté par elle. C'est pourquoi des débats publics sur le plan central sont nécessaires. Il faut garantir la possibilité de présenter tous les plans avec des variantes, qui doivent pouvoir être élaborés à l'initiative de chaque groupe d'individus et de citoyens. Pour accès à l'information économique. Il est donc nécessaire d'instaurer un contrôle social sur l'Institut central des statistiques. n
Devant l'incapacité du gouvernement à assurer l'approvisionnement en vivres, un contrôle social sur la distribution initié par Solidarité a commencé à se mettre en place. Dans la région de Lodz, le syndicat avait exigé et obtenu que le rationnement alimentaire se fasse sous son contrôle : près de 10 % des cartes de rationnement se sont avérées ne pas avoir de destinataires et l'approvisionnement a été immédiatement amélioré. Un projet similaire avait commencé à être mis en place à Varsovie. Zbigniew Bujak, président du syndicat varsovien, le présentait ainsi : « On pourra créer des commissions de contrôle à tous les niveaux -en ce qui concerne Varsovie, au niveau du département, des arrondissements et de quartiers (...) Le plus important, c'est de garantir l 'approvisionnement sans queues alors que les marchandises manquent. Si nous arrivons à diriger vers différents magasins une quantité déterminée de coupons de rationnement, il n y aura plus qu'à régler l'organisation de la distribution au niveau le plus bas. C'est la tâche des comités de quartier. J'imagine qu'ils vont enregistrer les coupons, les numéroter et afficher les listes des numéros qui un jour donné pourront s'approvisionner. (. . .) Au niveau de la région, le commando d'hiver éé par le syndicat - NDLR] doit assurer avant tout le travail des branches d'industrie qui garantissent l'approvisionnement en vivres, habillement, qui produisent pour les besoins des enfants et des personnes âgées. Il doit également assurer l'approvisionnement en énergie.
Ainsi, tout au long de ses seize premiers mois d'existence, Solidarité a œuvré pour que les travailleurs puissent prendre leur sort en main. Le syndicat a commencé à démontrer que les usines pouvaient produire -même mieux - sans l'ingérence des bureaucrates. Qu'il est possible
DOCUMENT
«La gauche et nous))
Contribution d'unmilitant clandestin d'organiser la vie du quartier ou de la ville sans demander leur avis aux autorités. En un mot que la gestion de l'économie nationale et des affaires de l'Etat peut se passer de la tutelle de ceux qui se sont instaurés eux-mêmes « répresentants des travailleurs ». Que le socialisme est l'affaire de tous les citoyens et non pas de quelques « spécialistes » formés dans les écoles du parti au pouvoir. Pourquoi Jaruzelski a dissous les syndicats
Le mur des mensonges par lequel la bureaucratie justifie sa fonction et ses privilèges s'est effrondré en Pologne et c'est pourquoi elle a eu recours aux armes contre les travailleurs. C'est parce que les travailleurs ont montré qu'ils sont capables de se passer des dirigeants autoproclamés -grands et petits- lorsqu'ils s'organisent de manière indépendante et démocratique, que Jaruzelski vient d'interdire les syndicats en Pologne. C'est parce qu'ils se sont engagés sur la voie du socialisme - authentique celui-là- sur la voie du pouvoir des travailleurs et de leurs conseils, sur la voie de la démocratie ouvrière, que le Conseil d'Etat leur a déclaré la guerre.
Etre solidaire des travailleurs polonais, c'est aussi reconnaître le sens et les objectifs de leur combat, car il n'y a aucune raison de les taire honteusement. Le dire, c'est aussi empêcher que la junte, aidée en cela par ses soutiens extérieurs, n'arrive à jeter le voile de l'oubli et du mensonge sur une expérience dont le mouvement ouvrier international a beaucoup à apprendre.