Article publié dans le bulletin clandestin de Solidarité " Kos "• n° 12 du 27 juillet 1982. Repris du « Bulletin d'information » du bureau de coordination de Solidarité à l'étranger, n° 35.
NTERROGE sur ses opinions politiques, le dissident soviétique Vladimir Bukovsky, prisonnier durant de longues années au Goulag, répondit : « Je ne suis ni du camp de la droite ni du camp de la gauche, je suis du camp de concentration. » Cette déclaration avait, en son temps, fait quelque bruit en Occident ; pour tout habitant politiquement conscient de l'Est (en prenant l'Elbe comme ligne de partage), elle est évidente et compréhensible d'instinct.
Les catégories de la gauche et de la droite n 'ont de sens que lorsqu 'elles se rapportent à des programmes politiques et des visions de société différenciées . Lorsque le système politique rend impossible la formulation de tels programmes et visions, le conflit politique essentiel ne peut être ramené aux catégories « gauche » et 11 droite ». Il s 'agit alors d 'un combat pour qu'une droite et une gauche puissent tout simplement exister. C'est ce combat qu 'a poursuivi Soli -darité tout au long de son existence. Il a abouti, peu avant 1 'instauration de l'état de guerre, à la cristallisa -tion de diverses initiatives politiques. Néanmoins, le syndicat lui -même n'était ni de droite ni de gauche. Cela est difficile à comprendre et en core plus à accepter pour un observateur occidental, surtout s'il est de gauche. Il est en effet habitué à ce que des organisations qui, comme Solidarité, ne se déclarent ni de droite ni de gauche le fassent le plus souvent de mauvaise foi pour masquer leur caractère réel -le plus souvent droitier. Qui plus est, le syndicat menait un combat contre un système se référant aux notions et aux slogans du socialisme, et il le faisait, entre autres, au nom de valeurs religieuses ou nationales, ce qui devrait le situer aécidément à droite. Mais d'un autre côté, Solidarité était une organisation ouvrière sans équivoque aucune, qui luttait et organisait des grèves pour la défense des intérêts politiques et économiques de la classe ouvrière -combat par excellence de gauche aux yeux de la gauche. Enfin, lorsqu 'il était possible d'obtenir des militants du syndicat une quelconque réponse à ce sujet, il s'avérait qu'ils étaient ré-
solument antisoviétiques et souvent pro -américains. Plus d'un théoricien s'en arrachait les cheveux ...
Sur l'arène internationale, Solidarité bénéficiait du soutien proclamé de l'AFL-C/0, effectivement as -sez réactionnaire (elle a, par exemple, soutenu sans réserve la politique des USA au Vietnam) et également, par exemple, de personnages tels que le chef de la junte salvadorienne, Duarte. Cela était plus que suffisant pour la considérer -en vertu du principe : les amis de nos ennemis sont nos ennemis - comme le représentant accompli du camp de la droite. Mais d 'un autre coté, elle luttait pour la même chose que les syndi cats du Chili victimes de la répression. Dans la vision globale du monde où les forces du progrès s'opposent à celles de la réaction, Solidarité ne voulait décidément pas prendre de place définie. Pour certains, cette situation a été la cause des révisions -parfois essentielles- des critères d'analyse politique, pour d 'autres, malheureusement bien plus nombreux, la source d'irritation.
Le lecteur polonais demandera : « Mais en quoi cela peut nous con -cerner, dans une Pologne occupée par des marxistes pragmatiques ? Nous savons ce qu 'est le communisme, nous ne connaissons les autres gauches que par ouï-dire, et les déchirements intellectuels des gens viva nt dans le bien -être et la sécurité sont le cadet de nos soucis. »Je pense qu 'une telle attitude, bien que compréhensible, est fondamentalement erronée, pour deux raisons au moins.
La première, bien qu'importante dans l'immédiat, est en fin de compte moins essentielle. C'est qu 'une partie considérable de l'aide qui arrive de l'Occident en Pologne provient des différentes organisations de gauche et en particulier des syndicats. Il y a à ce sujet en Pologne un complot du silence passablement désagréable : le pouvoir n'en parle pas car cette réalité l'incommode pour des raisons idéologiques ; quand à la société, elle ne s'intéresse pas plus à l'origine de cette aide, car la gauche a pour nous des connotations désagréables et qu'on ne veut pas lui être redevable. Or, il est important pour nous que les question·s idéologiques ou doctrinales, qui sont la spécialité de la gauche, ne conduisent pas à la diminution de cette aide. Et il pourrait en être ainsi si les expéditeurs, voyant notre indifférence, arrivent à la conclusion que
Solidarité est finalement « beurk ». Cela concerne également les comités de solidarité avec Solidarité à l'étranger, qui existent principalement grâce à l'aide de diverses organisations de gauche.
La seconde raison est par contre fondamentale . En effet -bien que peu de militants des deux cotés du rideau de fer en soient conscients-. le destin de Solidarité et celui de la gauche européenne sont indissociablement liés. Une victoire durable du Conseil militaire de salut national (WRON) signifierait par là même une mort politique pour la gauche pendant de longues années. Car la première conséquence de cette victoire serait une faillite définitive du communisme en tant que doctrine politique aux yeux de tous -ce dont on pourrait se réjouir si, en conséquence, cela n 'atteignait pas sérieusement tout ce qui se situe à gauche de Franz Josef Strauss. La fuite massive des voix vers la droite et la vision apocalyptique du WRON comme le stade suprême du communisme détruiraient au passage les socialistes, les sociaux-démocrates, les eurocommunistes et tout ce qu 'i l y a de vivant â gauche. Une telle perspective n'aurait rien de réjouissant pour la Pologne. Seule la gauche peut en eff et être notre allié réel, car pour elle seule la société polonai -se, et en particulier la classe ouvrière polonaise, sont un sujet politique indépendant. Pour la droite, Moscou est le seul interlocuteur réel, et la Pologne ne compte que dans la mesure où elle est capable d 'empoison -ner la vie à Moscou ; une Pologne vaincue par Moscou cesse d 'intéresser la droite, Yalta en est le meilleur exemple. Quant aux milieux industriels et financiers (base sociale de la droite), ils soutiennent déjà Jaruzelski dans l'espoir de nous faire cracher les 28 milliards de dollars.
La victoire de Solidarité dans la lutte contre le régime serait en revanche un énorme succès pour la gauche européenne. Elle serait la preuve de la force et de la capacité de résistance de la classe ouvrière. Elle renforcerait l'espoir en une coopération politique du monde du tra -vail européen, qui est la seule chance de reconquête de l 'indépendance par notre continent dont la politique est aujourd'hui fonction de la stratégie globale des deux puissances. A court terme, elle ranimerait la théorie et la pratique du mouvement ouvrier qui, étouffées par la scolastique de Moscou, deviennent de plus en plus une méthodologie de lutte pour des lavabos en marbre rose dans les vestiaires de l 'usine, d'une part, une couveuse de fous, d'autre part.
Qu 'en résulte-t-il en pratique ? Pour nous, en Pologne, malheureusement pas grand-chose. Il serait bon de traduire notre spécificité polonaise en catégories compréhensibles pour la gauche européenne, mais c'est une tâche pour nos militants à l'étranger. A nous, il reste la conscience que le président Reagan n 'est pas nécessairement un allié aussi sùr qu'il voudrait le paraÎtre, et que les communistes d'Occident ne sont pas forcément des salauds ou des imbéciles. Il serait bon, par contre, que l'on prenne conscience, en Occident, à gauche · et dans les milieux qui lui sont proches, que la lutte pour « être ou ne pas être » du camp progressiste se déroule aujourd'hui sur les bords de la Vistule. Car dans ces certes, on cummence à sentir une certaine lassitude vis-à-vis de la Pologne, alors que l'activité en faveur des victimes des juntes turque ou salvadorienne -qui en ont d 'ailleurs bien besoin- apparaÎt comme une alternative politique au soutien à Solidarité, ce mouvement irritant et équivoque. Or, l'aide politique de la gauche nous est indispensable aujourd 'hui pour qu 'un rideau d 'oubli et d'indifférence ne re -tombe pas sur notre combat. Seule la gauche se souvient aujourd 'hui du Chili, de l 'Erythrée ou des Tatars de Crimée. La gauche, pour sa part, a besoin de notre victoire pour ne pas périr elle-même.
Post-scriptum pour ceux qui n 'aiment pas la gauche. Cet article est écrit par quelqu'un qui a de la sympathie pour la gauche et qui, dans l'avenir, espère en devenir un militant. Cela signifie que je voudrais moi aussi pouvoir lutter dans une société libre et démocratique, à l'aide de méthodes politiques, contre, par exemple, la vision de la société représentée par la Confédération de . la Pologne indépendante [KPN, organisation nationaliste et pro-occidentale- NDLT] . Mais pour que cela devienne possible, je dois aujourd'hui lutter, aux cotés de ceux du KPN aussi, contre le pouvoir to -talitaire, d'occupation et étranger. Aujourd'hui encore, les concepts de gauche et de droite sont vides en Pologne : la lutte se poursuit pour qu'ils puissent prendre un sens. La gauche européenne est, dans cette lutte, notre alliée à tous !
Dawid Warszawski