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Le projet Savary : de recul en capitulation devant l'école privée

· Critique communiste, n° 16, février 1983 · p. 26-28 · 2 344 mots

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Dieu et les siens, que le statu quo sera · révolutionnaires. Mais, au-delà, ils ne

Le projet Savary

A po.litique de la droite en défense de l'école privée et les réactions du gouvernement Mauroy présentent un concentré parfaitement démonstratif de la situation politique en France depuis le l 0 mai 1981.

Dès les législatives de juin 1981, la droite agite l'épouvantail de l'ogre socialiste avide de jeunes consciences. Savary réagit par des propos apaisants, confirmés un peu plus tard par Mitterrand qui offre au privé des « négociations fraternelles ».

En guise de réponse au chef de l'Etat, l'association des parents d'élève du privé met sur pied un chapelet de manifestations soutenues activement par le RPR et l'UDF, et dont le point culminant sera le rassemblement de plusieurs dizaines de milliers de personnes, à Paris, le 24 avril 1982.

Entre-temps, le calendrier des négociations est reporté. Le 9 mai, le Comité national d'action laïque (CN AL) rassemble au Bourget 300 000 personnes ; les réactions de l'assistance aux interventions de Mauroy et Savary témoignent d'une réelle impatience. Car rien n'a encore changé.

Savary choisit deux périodes de « trêve » vacancière, le 4 août puis la veille des congés de Noël, pour annoncer ses projets.

Dans un premier temps, la hiérarchie catholique envisage de faire des « contre-propositions » dans le cadre des négociations ; puis elle se ravise et rejette le principe même de la négociation, tant que Savary n'aura pas déclaré solennellement, devant maintenu.

Après avoir gagné du temps, l'Eglise entend vider la négociation dt>

NICOLAS JEANSON toute substance. Plus, elle veut mettre à genoux, sur la place publique, le ministre qui lui a multiplié les concessions ! Et celui-ci en fait une supplémentaire en reportant la suite du processus au lendemain des municipales, tout en s'obstinant dans des déclarations d'apaisement dont le seul effet est de démobiliser la gauche et d'exciter la droite.

Cette dernière a fait un calcul transparent : elle escompte une défaite politique du PS et du PC aux municipales, qui conduirait le gouvernement à s'ouvrir davantage à droite et à décréter la pause à perpétuité. Cette défaite permettrait alors aux partisans du privé qe faire traîner les choses en attendant que joue « l'alternance ». Ce n'est pas au moment où les dirigeants de la droite bâtissent des scénarios du futur que la hiérarchie catholique va réviser en baisse ses exigences!

En fait de scénario, il s'en est bien déroulé un depuis bientôt deux ans : le gouvernement fait des « ouvertures », la droite monte les enchères, le gouvernement tend la joue gauche et cède un peu ... Savary voulait acheter la « paix scolaire » au prix de quelques concessions, il a récolté la « guerre scolaire » et cède sur l'essentiel.

Ainsi se trouve vérifié que, sur la question laïque comme sur les autres, ce sont les reculs du gouvernement qui font le jeu de la droite. les laïcs qui ont tiré cette leçon de i'expérience ne doivent pas manquer de la signifier, aux élections municipales, en soutenant et en votant pour les listes sont nullement condamnés à assister en spectateurs au face à face du gouvernement et de la droite. Car l'issue

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-------------- -dépend, en définitive, de leur mobilisation. Un bloc Eglise- bourgeoisie

Pourquoi la droite met-elle un tel acharnement à défendre l'école privée ? Pour deux raisons, principalement.

La première est de politique immédiate: le RPR et l'UDF entendent reconquérir l'électorat des pays de l'Ouest, où l'école privée est particulièrement implantée (40 % des élèves de Loire-Atlantique sont scolarisés dans le privé). Ces départements, en effet, de tradition catholique, ont basculé à gauche, aux municipales de 1977, puis à nouveau en mai et juin 1981. En brandissant la menace de l'atteinte aux libertés et du viol des jeunes âmes, la droite tente de récupérer les électeurs perdus. Comme elle n'ignore pas qu'un résultat électoral dépend en partie de l'action menée sur le terrain, elle a multiplié les manifestations: Pontivy, Brest, Nantes (la plus grosse manifestation depuis 1968).

Le deuxième enjeu est scolaire. Sans doute, la droite s'accroche-t-elle à un enseignement spécifiquement catholique. La « liberté religieuse » fait partie de son arsenal. Mais, incontestablement, la référence religieuse des écoles privées recouvre un contenu évolutif. L'emballage catholique cache,une marchandise nouvelle.

Il est de moins en moins défendable d'évoquer la « liberté de l'enfant» à qui l'on inculque un cathéchisme ; il y a là comme un abus de langage. Sur ce point, Guy Georges (secrétaire général du SNI) a raison d'écrire : « Enseigner n'est pas une liberté individue/le, mais une fonction qui s'adresse

Le projet Savary

Il maintient, d'une part, les écoles privées financées par l'Etat, en changeant seulement leur statut juridique.

Seule mesure progressiste, il propose l'intégration des enseignants du privé sur des statuts de fonctionnaires ...

mais leur dépendance à l'égard de l'employeur privé n'en serait guère réduite.

Il étend, d'autre part, aux écoles publiques les caractéristiques de l'enseignement privé :

-en élargissant les possibilités pour un établissement de recruter des élèves en dehors de son secteur géographique d'attribution. Avec une telle mesure, la à la collectivité. Peut -on imaginer alors que le droit reconnu d 'enseigner ce que l'on veut puisse être pris en charge par l'Etat ? »

Libre à l'Eglise de baptiser au berceau, mais obligation doit être faite à l'Etat de ne pas financer un réseau d'écoles confessionnelles concurrent du service public. Les fonds publics doivent revenir à l'école publique. Et si des établissements privés veulent continuer à bénéficier de ce financement, qu'ils deviennent publics, c'està-dire ouverts à tous, sans discrimination financière et idéologique. C'est pourquoi la résorption du dualisme scolaire ne peut passer que par une loi de nationalisation laïque.

Il doit être clair que la hiérarchie i catholique ne réclame pas le droit d'évangéliser la jeunesse, mais le financement de cette mission par l'Etat. Elle est conduite à reconnaître elle-même que la liberté religieuse n'est pas en cause dans la question scolaire. Mise en difficulté à justifier la liberté d'embrigader les jeunes dans ses institutions scolaires, elle fait alors porter l'essentiel de l'argumentation sur la supériorité pédagogique de son école, dont elle vante la « souplesse » et « l'autonomie au plus près des usagers ». Le privé serait l'école à taille humaine, par opposition au monstre bureaucratique de l'Education nationale ...

Les déclarations en ce sens ne manquent pas. Témoin, celle du provincial des jésuites de France : « Moi, je crois que ce qui fait le succès de l'enseignement privé, c'est qu'il a des unités décentralisées et qu 'il est capable de négocier la demande d 'éducation des gens en fonction de critères assez personnels des parents. »

Puisqu'une famille sur cinq au plus, parmi celles qui ont recourt à l'enseignement privé, le fait pour des motivations religieuses, la hiérarchie s'adapte, mais pas seulement dans le chasse aux inscriptions des bons élèves serait ouverte ; les inégalités entre

« bons » et « mauvais » établissements en sortiraient considérablement renforcées ; -en invitant chaque établissement à se doter d'un « projet d'établissement» de caractère « spirituel, intellectuel, pédagogique ou sportif » (sic !) : c'est l'élargissement du «caractère propre» des écoles privées au service public.

Associations extérieures et élus locaux influeraient sur le contenu des « projets ». Des financements privés « complémentaires » deviendraient possibles.

On attendait de Savary qu'il procède à la nationalisation laïque des écoles privées. Il fait l'inverse, en alignant le service public sur l'école privée.

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discours. Car la nouvelle marchandise si bien recommandée par le chef des jésuites répond de près à la conception néo-libérale du service public: celui de l'Education, en particulier, gagnerait à être privatisé pour se rapprocher des besoins des «consommateurs d'école ». L'introduction des lois du marché, la mise en concurrence des établissements dans le service public d'éducation, deviendraient alors les principaux leviers de son «adaptation ».

Il s'agirait d'appliquer à l'école les préceptes qui fondent le monétarisme dans le domaine de la politique économique. Dans les deux cas,

« l'étatisme » est la cible. L'école privée prend alors valeur de modèle pour une école publique appelée à conformer ses règles de fonctionnement, pour les élèves comme pour les personnels, à celles du secteur privé.

Est-ce à dire que l'Eglise n'agit que comme simple relais de l'offensive libérale ? Ses intérêts propres ne sont pas absents, et la droite elle- même gagne à maintenir la couverture idéologique sensible de la « liberté religieuse » pour avancer ses projets. C'est le Secrétariat général de l'enseignement catholique qui négocie

-------et parle au nom de toutes les écoles privées. L'Eglise fournit l'appareil de

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2b l'enseignement privé. Mitterrand luimême, jugeant qu'il valait mieux avoir affaire au Bon Dieu qu'à ses saints, a fait escale à Rome en février 1982 pour s'entretenir directement avec le pape du sujet en litige.

C'est donc la convergence des intérêts d'une Eglise dont l'influence régresse, et de la politique réactionnaire contre « l'étatisme envahissant », qui soude le front de la bourgeoisie et de la hiérarchie catholique. Quel contenu social à la laïcité?

Pourtant, cette sainte-alliance n'a pas toujours été. A la naissance de l'école publique, la bourgeoisie défendait avec véhémence les lois laïques contre la réaction cléricalo-monarchiste. La guerre scolaire était conduite, du côté laïc, par le principal parti bourgeois, le parti radical. Les temps ont donc changé ... Un siècle plus tard, il ne se trouve plus aucun parti bourgeois pour défendre l'école laïque.

Cette évolution a deux conséquences de taille. Désormais, le « camp laïc » recouvre les organisations ouvrières : il n'y a plus de parti bourgeois laïc pour brouiller les frontières. D'où la portée politique immédiate de l'affrontement en 1982 . En revanche, force est de reconnaître que la bourgeoisie n'est pas seule à avoir changé de bord. S'il faut être de gauche pour être « laïc », la réciproque n'est pas toujours vraie.

Au nom de la politique de la main tendue, le PC abandonne le terrain à l'adversaire. Certaine défense de la décentralisation du service public et de l'autonomie des établissements, dans la mouvance de la « deuxième gauche », cache mal les pressions du néo-libéralisme bourgeois sur le mouvement ouvrier. C'est un point d'appui pour les défenseurs de l'école privée. Dans sa déclaration, le provincial des jésuites n'hésitait à prévenir : (( Ici, je vais faire du rocardisme ... »

Deuxième conséquence : par le fait même qu'elle n'est plus portée par les mêmes forces sociales, la laïcité ne peut avoir le même contenu que sous la III• République. L'école de Jules Ferry , c'est-à-dire l'école de la République bourgeoise, s'est imposée non par sa neutralité mais parce qu'elle offrait l'instruction gratuite et obligatoire, la protection des enfants contre le travail exploité. Mais cette école a un siècle d'existence et un bilan derrière elle. «L'école libératrice » (dont le SNI a fait le titre de son organe de presse) n'est plus davantage une illusion mobilisatrice. L'émancipation sociale par l'instruction est devenue un mythe. En 1982, quel contenu social les organisations ouvrières donnent-elles à la laïcité? C'est naturellement une question décisive, par ses implications sur la capacité de mobilisation des travailleurs en défense de l'école laïque.

Or, n'ayant cessé d'encenser les vertus libératrices de l'école laïque, s'étant transformés en gardiens vigilants d'une laïcité progressivement vidée de tout contenu, les réformistes ont démobilisé l'opinion ouvrière. En se montrant incapables de lier la défense du caractère public de l'école, acquis de la laïcité, à un projet mobilisateur pour le droit à la culture, à la formation, à la qualification, les réformistes portent la responsabil ité d'avoir désarmé les seules forces sociales à même d'imposer la nationalisation laïque des écoles privées.

Retenons~n qu'il ne suffit pas de ramasser le drapeau démocratique tombé des mains de la bourgeoisie pour rallier la classe ouvrière au combat. Cela aussi, pour les révolutionnaires, est une confirmation.

Le projet Savary doit être combattu. Qui peut aujourd'hui prétendre que la voie des négociations n'est pas bouchée, et peut conduire à autre chose qu'à une capitulation en bonne et due forme? En retour, l'absence de mobilisation laisserait le terrain libre à la droite et permettrait à Savary de pérenniser le dualisme scolaire.

Il n'est pas trop tard, mais il est grand temps, que les organisations laïques mettent leur poids dans la balance. Pour exiger de la majorité PS et PC qu'elle prenne enfin ses responsabilités et adopte une loi de nationalisation laïque, sans tarder.

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