Déclaration des travailleuses de Bekaert-Cokerill licenciées pour avoir refusé le temps partiel Bonjour,
Je rn 'appelle Marguerite Staquet et voici Christine Baetens. Nous faisons partie des treize femmes licenciées de Bekaert Cokerill à Fontaine-l'Evêque en Belgique.
Nous avons été sacrifiées pour avoir refusé de céder notre poste de travail aux hommes de notre entreprise. Dans cette clouterie, les hommes, et parmi eux nos maris, fabriquent les clous, et nous, nous les collons et les emballons. Il y a sept ans, notre usine occupait 980 travailleurs hommes et femmes. On a commencé à licencier 180 personnes, puis 50, puis 70. "On . coupe les branches mortes", nous disait la délégation syndtcale. Pour arriver jusqu'en août 1982 avec plus ou moins 275 personnes dont plusieurs devaient être prépensionnées. Le 18 août 1982, tous les travailleurs et travailleuses de l'entre -prise décident de partir en grève car la direction menaçait ~·em~o~ter l'outil de travail près du siège social de l'entreprise, a Hemtksem, dans les Flandres. On annonce 15 licenciements, puis 20, puis d'autres chiffres. Nous continuons la grève. En septembre, 28 licenciements sont envoyés, 18 hommes et 10 femmes. Nous continuons la grève jusqu 'en octobre où une convention discriminatoire nous est imposée par le patron et les syndicats, avec le chantage à la fermeture à 1 'appui. On imposait le temps partiel aux 28 femmes non chefs de ménage sur les 31 travailleuses. Les hommes n'étant plus concernés, leur nombre majoritaire 1 'a emporté dans le vote syndical.
La convention ne fut même pas lue. Le travail a repris le 19 et 20 octobre (/a mort dans l'âme bien sûr). Les délégués syndicaux promirent de rediscuter secteur par secteur. Ce qui fut fait une semaine après la reprise du travail, le 28 octobre. Entre-temps, comme nous n'étions pas d'accord avec ce travail à temps partiel, nous avons essayé de savoir si nous les fernmes a~ions des commandes dans notre secteur. Affirmatif. pas de chomage et beaucoup de travail. Alors pourquoi ce tra vail à temps partiel imposé rien qu'aux femmes ? Tout simplement pour mettre des hommes d'un autre secteur qui chômaient partiellement et qui avaient moins de travail, pour les mettre à notre place à temps plein, hommes qui gagnent 40 francs de l'heure en plus que nous.
Alors nous avons proposé de partager le travail avec ces hommes, de chômer partiellement avec eux, mais de garder notre droit au temps plein. C'était notre travail à nous et nous ne voyions pas pourquoi nous devions faire les frais du trop de travailleurs masculins.
Les délégués et les permanents syndicaux demandèrent
------- --------~ une négociation avec la direction pour rediscuter du point 1-4 de la convention, le point discriminatoire. la date du 22 novembre fut annoncée. Le mercredi 3 novembre au matin, les 28 préavis furent envoyés. Nous nous sommes réunies l'après-midi et nos délégations syndicales nous firent partir en grève. Nous ne pouvions pas accepter notre préavis, car on nous licenciait de notre temps plein pour nous réengager à temps partiel avec un contrat qui prenait fin avec la convention, c'est-à-dire en décembre 1983.
Alors, nous, les 28 femmes, nous avons décidé de défendre nos droits nous-mémes, car les patrons et les délégations syndicales n'étant pas pressés par notre problème, nous avons dû faire appel aux fédérations de femmes au niveau national ainsi qu'aux parlementaires européens : nous étions victimes d 'une discrimination sexiste.
Les délégations syndicales se sont scandalisées que nous ayons pu penser, agir, nous battre nous-mêmes pour nous dé -fendre, alors elles nous laissèrent tomber: nous faisions grève seules.
Le 2 2 novembre, jour de commission paritaire, nous avons demandé que deux d 'entre nous puissent participer à cette commission qui concernait notre avenir: refus catégorique de part et d 'autre. Nous sommes restées sous la pluie sans que l'on prenne la peine de venir nous dire quoi que ce soit. Ce n'est que deux jours plus tard, alors que nous occupions notre usine, qu'une assemblée générale eut lieu et, là, 13 femmes ont vu leur nom affiché au mur, nous étions 13/icenciées, sacrifiées pour avoir voulu défendre nos droits. "Il fal/aitfaireun exemple, ont dit les délégués syndicaux, pour qu'à i'avenir, celles qui restent se taisent et acceptent ce que nous les hommes nous pensons pour elles. "
Ils pensaient qu'en nous mettant à la porte, notre combat était terminé ! Et bien, ils se sont trompés, il n'a fait que cornmencer. Nous avons déposé des plaintes et engagé le processus juridique. Christiane et moi avons porté une pétition à Strasbourg. Notre plainte est déposée au tribunal du travail et nous continuons notre lutte, nous ne cessons d'ameuter l'opinion publique pour que ce qui nous arrive ne se représente plus, pour que les femmes soient considérées comme des travailleuses d part entière avec et comme les hommes.
Sur notre préavis de licenciement, on a inscrit "licenciement d'ordre économique", alors qu 'aujourd'hui 25 hommes remplacent les 13 femmes licenciées avec un salaire supérieur de 40 FB de l'heure et en faisant la moitié de la production.
En Belgique, nous avons été nommées "Femmes de l'année" pour notre courage et notre ténacité. Ce prix, c'est aussi gràce à nos maris que nous l'avons gagné, car sans eux, notre combat n'aurait pas été aussi loin. Ils étaient toujours là pour nous aider dans les moments difficiles, nous encourager quand notre moral baissait et nous aider à faire les vaisselles oubliées . Nous leur devons beaucoup. Maintenant nous avons compris ce que le mot "solidarité" veut dire. Et nous savons qu'une injustice commise envers une seule femme est ~ne menace pour toutes les autres. Il ne faut plus que les patrons et les syndicats fassent payer la crise aux femmes . C'est pourquoi nous ne baisserons pas les bras, nous gagnerons notre cause et nous répondrons présentes chaque fois que l'on fera appel à nous, car beaucoup de gens se sont mobilisés pour nous aussi.
Nous sommes venues ici pour que l'opinion française connaisse notre licenciement discriminatoire, puisse nous soutenir et empêcher pareille injustice en France. Ce fut un trop dur combat. Qu'il serve aussi à apprendre aux femmes qu 'elles ont les mêmes droits que les hommes.
Merci .l3