péage, IDOuchards électroniques et autres « fillioud ... teri.es ,,
Télévision
4e chaîne:
Yvan JOSSEN
La 4e chaîne payante, promise pour la fin de l'année 1984, est l'un des projets importants lancés par le gouve,rnement socialiste dans les secteurs de l'audiovisuel et des télécommunications, au même titre que le câblage du territoire pour l'installation des télévisions locales, le lancement du satellite TDF-1, qui diffusera deux programmes de télévision codés, le système Télétel, qui reliera les téléviseurs aux banques de données. Ces divers projets, qui coûteront tous des dizaines de milliards de francs lourds à la collectivité, aigu isent l'appétit des trusts de l'éléctronique, nationalisés et privés, français et étrangers.
Dans cet article, nous centrerons notre analyse sur la 4e chaîne à péage, sommet de l'iceberg des grandes manœuvres médiatiques du pouvoir socialiste, qui cons-
OMBIEN de films par an? 250, 300, 350 ? Quels délais avant leur diffusion sur le petit écran ? Sera-ce bénéfique pour l'industrie cinématographique ? Voilà les questions insignifiantes actuellement agitées autour de la future 4e chaîne payante, avant tout destinées à dissimuler une série de problèmes autrement importants. Ce ne sont là que bruits, faux-bruits, rumeurs, affirmations, démentis, confirmations, ce qu'Yves Agnès, dans le Mon de du 30 août dernier, qualifie fort pertinemment de 11 Silence assourdissant », pour une chaîne qui ne propose rien : -question " quantité ,,, six petites heures quotidiennes supplémentaires ne nous guériront pas de notre disette et ne nous mettront pas au niveau de pays tels que la Hollande ou la Belgique, qui captent jusqu'à treize programmes nationaux différents, ni de pays tels que l'Italie, le Canada ou les Etats-Unis, qui disposent de réseaux serrés de télévisions indépendantes , locales ou « libres » ; -question " contenu ,,, l'essentiel de la programmation prévue, consternante, consistera essentiellement en la diffusion quotidienne de deux à trois films , dont un récent, ce qui reviendra à doubler un service déjà assuré aussi bien par les exploitants des salles que par les trois autres chaînes, qui proposent plus d'un film par jour en moyenne ; sport en direct (excellent produit d'appel), jeux, concerts, infortitue la " seule grande réalisation qui pourra voir le jour, dans le domaine de l'audiovisuel, avant la fin du septennat ,, (" le Monde,, 30 août 1983). Il n'y sera nullement question de contester la nécessité de développer les nouvelles technologies de la communication, mais bien de dénoncer leur mise en œuvre sauvage, qui présente tous les caractères antisociaux propres à l'économie de marché. Les sommes investies par l'Etat sont si considérables, l'impact de ces innovations s'annonce si profond, qu'il est urgent de pouvoir évaluer démocratiquement l'utilité sociale de chacun de ces projets et de pouvoir en contrôler constamment le déroulement, de manière à contrebalancer les facteurs d'ordre purement technique et économique aujourd'hui déterminants, et soustraire ainsi ces réalisations éminemment sociales à la logique du profit. mations réduites au minimum et, à n'en pas douter, quelques films pornographiques, compléteront une grille de programmes délibérément racoleuse, qui vise à ratisser très large et situera d'emblée le nouveau canal dans une catégorie comparable à celle, peu flatteuse, des RMC, RTL et Europe-1; -question " contrôle démocratique du média ,,, ouverture de celui-ci à d'autres pratiques visant à casser le rapport passif que les téléspectateurs entretiennent généralement avec lui, rien non plus, puisqu'André Rousselet, P-DG d'Havas et maître d'œuvre du projet, s'est directement inspiré des expériences américaines plutôt que de consulter les associations, les syndicats, les téléspectateurs, les personnels de la télévision.
Mais alors, pourquoi lancer une cbaîne de télévision si explicitement inutile? Au moins deux ordres de raisons justifient cette entreprise, l'une d'ordre économique, l'autre d'ordre constitutionnel.
Un coup
économico- industriel
fabuleux
L'un des ressorts essentiels de l'opération 4e chaîne payante réside dans un gadget électronique
nouveau, le décodeur, d'un coût de 600 francs , placé sur le téléviseur. Il est indispensable de le posséder pour pouvoir capter le nouveau canal, de même qu'il est nécessaire d'acheter un ticket magnétique analogue à celui du métro, d'un prix mensuel de 120 francs (à moins qu'il ne s'agisse d'une carte à mémoire ou d'un clavier numérique). Cette serrure électronique et cette clé magnétique n'apporteront, faut-il le préciser, strictement aucune amélioration aux perfomances du téléviseur.
Une bonne affaire pour les trusts. En se proposant d'occuper le créneau encore à peu près vierge des décodeurs (1), les trusts de l'électronique amasseront des sommes considérables. La production de 600 000 décodeurs prévue pour la première année rapportera 360 millions de francs à l'industrie. Ensuite, ce chiffre pourra être multiplié par dix ou plus, dès que s'ouvrira un marché à l'exportation d'une part, et si, d'autre part, un nombre important de téléspectateurs français et étrangers, notamment belges et suisses, s'abonnent à la nouvelle chaîne. Un récent sondage indique que 5 millions d'entre eux sont prêts à le faire (Libération , 15 septembre 1983), ce qui équivaudrait à un marché de 3 milliards de francs, tandis que le marché potentiel français s'élève à 15 milliards de francs pour un parc de 25 millions de téléviseurs. De plus, dès qu'il sera intégré aux nouveaux postes, le décodeur contribuera, dans une certaine mesure, à démoder les appareils dépourvus du gadget, notamment les postes noir /blanc encore trop nombreux au goût des indus-
Une chaîne « privée »... de liberté
Les partisans de la quatrième cha:~~ en parlent comme d'une chaîne privée qui, à ce tllr..:, disposerait d'une indépendance et d'une liberté propices à l'innovation et à la création, dont ne jouiraient pas les trois autres chaînes nationales. Or, le statut de la nouvelle chaîne dément ces propos, puisque « la société d 'exploitation de la quatrième chaine sera de droit privé, avec la participation des groupes de capitaux d'Etat. Elle sera liée à l'Etat par une concession de service public, avec un cahier des charges. TDF assurera sa diffusion sur les mêmes bases de tarif que pour les chaines actuelles 11
(Libération, 24 juin 1983). La quatrième chaîne sera donc contrôlée par l'Etat à tous les niveaux. On peut même affirmer qu'elle sera d'abord «présidentielle»:
elle est l'enfant de François Mitterrand, qui a donné le feu vert à sa mise en œuvre ; « il est clair, d'après le
Monde, que le projet se concrétisera, essentiellement parce que le président s y est engagé 11 (30 août 1983); André
Rousselet est un fidèle du président ; l'Elysée aurait choisi Ivan Levaï comme directeur de l'information. De plus, au même titre que les trois autres chaînes, il s'agit d'une chaîne nationale : l'infrastructure lourde de diffusion (émetteurs et réémetteurs) lui permettra de toucher la totalité du territoire national ; cette infrastructure appartient à l'Etat; la quatrième chaîne ne déboursera pas un centime pour participer au financement rétroactif de ce réseau de diffusion construit depuis la fin de la guerre, « un travail gigantesque aussi bien en matière d'investissement que d 'exploitation 11 triels, et à relancer quelque peu les ventes sur un marché des téléviseurs à peu près saturé.
Une bonne affaire pour les promoteurs du projet. Les sociétés à capitaux d'Etat (Havas, Hachette, Sofirad) et les groupes privés (Gaumont, banques) intéressés à constituer la société de droit privé responsable du nouveau canal se partageront eux aussi des centaines de millions de francs la première année (868 millions pour 600 000 abonnès), 7,2 milliards de francs par an pour 5 millions d'abonnés (chiffre du sondage déjà cité), et leurs perspectives sont plus qu'intéressantes, puisque le revenu maximum de l'abonnement pourrait s'élever à 28,8 milliards de francs par an pour 20 millions d'abonnés au nouveau canal.
Une bonne affaire pour l'Etat. Le codage de la 4e chaîne, celui des deux futurs programmes diffusés par satellite, celui des émissions locales, augure une mise sous clé électronique prochaine de toutes les chaînes. Une telle décision permettra à l'Etat de tordre le cou à la fraude à la redevance, largement pratiquée et difficilement combattue, et d'encaisser de nouvelles taxes.
La 4e chaîne payante sert ainsi de support à une opération économico-industrielle de grande envergure, qui intéresse beaucoup de beau monde. Cette nouvelle chaîne porte bien son nom : « Canal plus » .. . de fric pour l'Etat et les patrons. Notons que, comme bien d'autres, ce projet révèle l'adaptation complète du pouvoir à l'économie de marché, puisqu'Havas, la société responsable de l'opération et contrôlée à plus (Télécom 2000, décembre 1980) ; la mise en place de cette chaîne est dirigée par un groupe contrôlé par l'Etat (Havas) ; l'Etat sera prépondérant dans la nouvelle société par l'intermédiaire de groupes qu'il contrôle (Havas, Sofirad, Hachette notamment) ; le cahier des charges qu'elle devra respecter a été élaboré par le pouvoir politique ; l'Etat, qui lui accorde une concession de service public, pourra également la lui retirer. Enfin, ::ette nouvelle chaîne ne disposera pas d'unités de production, condition pourtant première à une liberté essentielle, celle de création.
Cependant, dans la mesure où elle est gérée par une société de droit privé, , cette nouvelle chaîne, qui préfigure le statut souhaité par le pouvoir socialiste de toutes les futures chaînes'« nationales », débarrassées du « fardeau )) syndical, plus malléables et plus « souples », constitue un pas décisif dans la direction d'une dénationalisation du secteur public, une dénationalisation certes bancale, puisqu'elle laisse quand même sauves les prérogatives de l'Etat. On mesure à sa juste valeur l'hypocrisie de Georges Fillioud, lorsqu'il affirme 11 l'attachement du gouvernement et de la majorité au rôle irremplaçable du service public 11 (Libération, 24 juin 1983), dans le moment même où, en visant les acquis des personnels de la télévision et l'intérêt propre des téléspectateurs à disposer des seules chaînes pouvant être indépendantes des taux d'écoute et des pressions du marché, il lui portait un coup peut-être fatal.
de 50 % par l'Etat, a choisi le décodeur proposé par Philips (598 francs) contre celui élaboré par Thomson (635 francs), offrant de ce fait le marché et une situation de monopole au principal concurrent du groupe nationalisé (le Monde, 10 août 1983), ainsi que la compléte adaptation du PCF et de la CGT aux choix économiques des socialistes, puisqu'ils n'ont encore réagi ni au camouflet cinglant infligé à leur mot d'ordre central « Produisons français », ni à l'occasion ratée de « reconquête du marché intérieur » des téléviseurs et des décodeurs .
Une 4e chaîne-dynamite
ou la question d'ordre constitutionnel
En décembre 1980, on pouvait lire ceci, dans Télecnm 2000, la revue des Télécommunications, qui exprime clairement les perspectives giscardiennes sur le développement de la télévision : « L'avenir, c'est aussi la télévision à péage. Son but? Trouver de nouvel -les sources de financement pour la TV tout en permettant à l'usager de payer en fonction de sa consommation télévisée. Là encore, seuls les téléspectateurs ayant acquitté un droit de péage, au moyen d'une carte à microprocesseur, auront accès aux programmes. Son développement est toutefois lié à la résolution préalable de problèmes constitutionnels. » Comme dans tant d'autres domaines, les socialistes ont repris à la lettre le programme giscardien. De plus, en abolissant purement et simplement le monopole de programmation (diffusion de programmes télévisés) dont disposait l'Etat (loi du 29 juillet 1982), monopole qu'ils avaient pourtant fermement défendu avant leur arrivée au pouvoir, ils ont résolu le «problème constitutionnel )) que n'avait pas osé résoudre Giscard de peur d'affronter les syndicats.
La 4e chaîne, sensée briser le monopole, est la première réalisation pratique de cette loi. Pouvant raisonnablement espérer disposer très vite de capitaux supérieurs à la totalité de ceux dont disposent les trois autres chaînes ensemble, fonctionnant sans frais de production puisqu'elle s'occupera avant tout de prospection et d'achat de films et d'émissions préfabriquées (chaîne de programmes), ce nouveau canal fera monter très haut les enchères sur ce marché ce qui obligera les autres chaînes à réduire leurs bud~ets, notamment sur le poste « création )) (qui est déjà passé de 19,5% en 1978 à 12,7% aujourd'hui), pour soutenir quelque peu ces enchères. Cela aura pour conséquence une baisse de la qualité des programmes produits par les télévisions nationales et une diminution parallèle du nombre de leurs téléspectateurs, qui seront incités à s'abonner à la nouvelle chaîne. De là à penser que cette dégradation du service public soit organisée, il n'y a qu'un pas qu'il est difficile de ne pas franchir. On peut distinguer au moins trois « groupes de pression )) favorables au sabotage de TF1, d'Antenne 2, de FR3 et de la SFP (sociéte française de production.
Tout d'abord, la « droite », qui appelle publiquement à mener une attaque décisive contre « les féodalités syndicales )) qui organisent et défendent les personnels de télévision (Magazine Hebdo, 16 septembre 1983). En second lieu, un lobby informel de journalistes, de spécialistes de l'audiovisuel, de PPDA's en herbe, d'animateurs refoulés, de réalisateurs frustrés, qui tous rongent leur frein devant les portes fermées du service public, et pour lesquels une 4e chaîne offrirait quelques (maigres) perspectives de travail dans ce secteur d'activité. Tous d'accord pour porter un mauvais coup aux chaînes nationales et disposant même d'appuis importants dans la place, ils ne manqueront pourtant pas de s'entre-déchirer lorsqu'il s'agira pour eux de prendre pied dans la nouvelle société, ni de faire taire leurs scrupules lorsqu'il s'agira de produire n'importe quoi en fonction des taux d'écoute (cette chaîne sera privée de publicité directe), ou d'accepter des conditions de travail déplorables (emplois intermittents). Finalement, le dernier intéressé est ... le gouvernement lui-même ! Incapable de gérer la crise ouverte en 197 4 par le démantèlement de l'ORTF dans le but «de réduire l'emprise de la toute-puissante intersyndicale de l'ORTF» MagazineHebdo, déjà cité), et pour mener à terme cette crise interminable marquée par d'incessants règlements de comptes internes, le pouvoir a choisi la politique du pire. Dire de son chien qu'il a la gale pour s'autoriser à l'abattre, laisser se dégrader un immeuble pour se débarrasser ensuite plus facilement des locataires sous prétexte de rénovation, voilà l'attitude cynique de l'Etat et des promoteurs de la 4e chaîne envers la télévision nationale, attitude duplice en même temps, puisque l'Etat veut gagner sur les deux tableaux : règler la crise, d'une part, et conserver son contrôle sur la 4e chaîne, de l'autre, ce qui ne lui sera pas difficile, puisqu'en réalité cette chaîne n'est pas plus « privée )) ni moins « nationale )) que les autres (voir encart). Eût-il du reste été imaginable qu'un gouvernement de laye République perde ce pouvoir-là, qu'il perde en quelque sorte son acte de naissance ? Cette nouvelle chaîne permet, autre avantage qui fera plaisir à Georges Fillioud, de retarder quelque peu l'éclosion de télévisions libres réellement indépendantes du pouvoir politique, puisqu'elle permet de neutraliser provisoirement, en leur offrant du travail, un certain nombre de professionnels de l'audiovisuel, qui, sans cette opportunité, auraient été tentés par l'expérience.
Concurrente « déloyale )) des chaînes actuelles sur le marché des programmes, menaçante pour les acquis ouvriers de la profession puisqu'elle crée un sec-
Dessin de Guertman paru dans <<France nouvelle .. du 28 février 1977.
Dessin de Reiser paru dans un vieux numéro de ·<< Charlie-Hebdo ...
teur parallèle peu susceptible d'être organisé syndicalement, loin de constituer un << élément de dynamisation du système audio-visuel français, particulièrement difficile à faire bouger » (/e Monde, 30 août 1983), l'« opération 4e chaîne» dessine à plus ou moins brève échéance le démantèlement des trois chaînes nationales et de la SFP et l'abandon par l'Etat de leurs activités aux secteurs para-étatique (sociétés de droit privé gérant la 4e chaîne), local (réseau câblé) et privé (sociétés indépendantes de production de programmes), et donc, en fait, à dynamiter le secteur « télévision » du service public. Autres conséquences antisociales de la 4e chaîne avec décodeur
Les conséquences négatives de la 4e chaîne et du décodeur (voir encart) ne s'arrêtent pas là. Quelques-
Une invention digne de « 1984 »
Alors qu'au Moyen-Age, sous la pression des forces productives et des innovations techniques, l'abolition des péages régionaux avait contribué à l'élévation du degré moyen de liberté et levé des entraves à l'émancipation des peuples, le décodeur, fixé sur le téléviseur à la manière d'un parasite, signifie, lui, une régression sociale manifeste. Malgré le fait que la circulation des personnes et des idées se soit largement développée, que la production et l'échange des marchandises se soient internationalisés, les pouvoirs politiques, loin de tendre à abolir les entraves à la communication, adaptent les dispositifs de contrôle aux nouvelles technologies. Par rapport à d'autres moyens moins sophistiqués, tels que douanes, parcmètres, péages autoroutiers, tourniquets du métro, le décodeur représente un « saut qualitatif » considérable. Il se rapproche en effet de l'individu comme jamais aucun autre système auparavant, à la fois par sa fréquence d'utilisation (quotidienne), par sa difunes d'entre elles sont analysées ci-dessous, dans trois cas spécifiques : la France, les pays à régime autoritaire, les pays limitrophes.
- En France, le décodeur (600 francs), la modification de l'antenne (800 francs) et le ticket mensuel ( 1 440 francs par année) nécessaires pour pouvoir capter la 4e chaîne instituent la première classe à la télévision. Ce nouveau discriminant d'ordre économique, analogue au moyenâgeux péage autoroutier ou à la poste à deux vitesses, conforte encore plus chômeurs, étudiants sans le sou, smicards, retraités désargentés, membres de familles nombreuses, dans une situation de citoyens de seconde zone, sans compter les immigrés, déjà hors concours sur ce terrain. Ajoutée au prix de la redevance actuelle, aux futures taxes sur les deux chaînes diffusées par satellite, au prix des abonnements perçus par les télévisions locales, cette dépense supplémentaire fera de la jouissance de ce média un luxe réservé aux riches, puisque le montant total des taxes dépassera chaque année le prix d'un téléviseur neuf. Par ailleurs, les capitaux recueillis grâce à l'abonnement, qui se monteront à plusieurs milliards de francs l'an en cas de succès de l'opération, représenteront rien moins que l'équivalent d'un nouvel impôt. Or, le budget prévu de la nouvelle chaîne ne s'élèvant « qu'à » 800 millions de francs (300 millions de frais fixes et 500 millions pour l'achat de films et de programmes), il serait intéressant de savoir qui empochera les milliards excédentaires. Seront-ils utilisés pour conférer à la nouvelle chaîne une situation de monopole, ce qui ne serait pas pour déplaire au pouvoir ? Seront-ils versés au Trésor public ? Finiront-ils en Suisse sur des comptes numérotés ? Questions pour l'instant sans réponse.
-Nombre de regimes autoritaires, intéressés a priori par l'achat du décodeur, pourront distribuer les tickets magnétiques selon des critères d'ordre ethnique, politique, religieux, sexuel, etc. Ainsi, les sésames pourraient être refusés aux Noirs en Afrique du Sud, aux Kurdes en Turquie et en Irak, aux femmes en fusion géographique (tout le territoire), par le nombre de personnes touchées Oes téléspectateurs), par sa localisation dans un lieu jusqu'à présent préservé de ce genre d'appareils (l'appartement), par l'objet du contrôle (la production culturelle et sa circulation), par l'agent chargé du contrôle (le téléspectateur lui-même), par la nécessité de renforcer la réglementation permettant de pénétrer dans les appartements pour lutter contre la fraude au décodeur.
Si l'opération quatrième chaîne avec décodeur réussit, c'est la voie largement ouverte à une vaste panoplie d'autres mouchards électroniques destinés à orienter, diriger, contrôler, interdire d'autres pratiques sociales. C'est aussi un pas de plus vers une société de fascisme plus ou moins doux, qui aurait quelques ressemblances avec celle décrite par George Orwell dans 1984.
Iran, aux immigrés ailleurs, aux catholiques, aux musulmans, aux jeunes ... Même les bureaucrates des pays de l'Est pourraient, grâce au décodeur, réserver un canal particulier aux membres du parti. Cette sinistre sentinelle domestique promise à l'exportation, à l'instar de l'armement, autre production liberticide de pointe de l'industrie française, dévoilerait encore un peu plus le creux des discours officiels sur la solidarité Nord-Sud.
-Avant même que la 4e chaîne se soit imposée en France, il est prévu d'étendre le système aux pays voisins. Leurs téléspectateurs qui constituent un marché loin d'être négligeable, puisque les trois chaînes françaises << représentent 32 % du temps d'écoute des Belges et 44 % de celui des Suisses francophones »(le Monde du 18 septembre 1983), devront s'abonner en France pour pouvoir capter les émissions diffusées par le nouveau canal. Ce « protectionnisme » télévisuel, qui constitue un obstacle de taille à la diffusion de la culture française, rend d'autant plus ridicule le souhait de François Mitterrand de relancer la... <<francophonie, en se proposant d'inviter des personnalités étrangères à siéger dans une nouvelle institution, le Haut Conseil de la francophonie »(Journal de Genève, 5 septembre 1983). En plus de l'imbroglio juridico-économique qui ne manquera pas de résulter d'une multiplication des abonnements, il est possible qu'éclate entre les trusts une « guerre des décodeurs » analogue à celle qui avait opposé, dans les années soixante, les divers systèmes de « couleur » (PAL, Secam). Ainsi, au lieu de libérer l'information en cherchant à étendre à d'autres pays le privilège dont jouissent les téléspectateurs belges ou suisses, le gouvernement français prend l'initiative d'élever les premiers éléments d'un mur électronique lamentable, qui nous ramènera plusieurs siècles en arrière. Patronner la création de la première chaîne nationale de télévision au monde fonctionnant sur le mode du péage - « première » profondément antisociale et antisocialiste- n'est-ce pas, en outre, se rendre coupable d'une entrave à la «libre circulation des idées», au sens où l'entendent les accords d'Helsinki de 197 5 signés par la France ?
Une campagne
de promotion habile
L'habileté des promoteurs de la 4e chaîne payante consiste, par le moyen d'un campagne qui n'en a pas l'air, à familiariser les gens à l'idée de l'existence d'un produit qui n'existe pas encore. Informations incomplètes, faux débats, sondages bidon, presse « de gauche » aux ordres (2), provocations même, tous les éléments médiatiques sont réunis pour susciter chez les gens le besoin d'une chaîne dont les promoteursfunambules, adeptes de la poudre aux yeux, du secret et du fait accompli, ne tiennent encore fermement aucun des maillons. Ils invitent, par exemple, le public à compter les points entre Havas (gouvernement) et les industriels du cinéma sur la question du nombre de films et des délais de diffusion (spécialité dans laquelle Libération s'est singulièrement illustré), alors que, comme l'affirme avec raison Yves
Agnès, dans le Monde du 30 août, << le statut de la chaine, la mission confiée à Havas, le choix du péage, le contenu des programmes, rien n'a été discuté ». Ou alors, ils provoquent délibérément et scandaleusement l'opinion, comme lorsqu'André Rousselet prétend cibler, avec ses programmes en toc, un public de <<citadins ayant un niveau d'instruction secondaire ou supérieur » (Canard enchai'né, 7 septembre 1983), << un public haut de gamme, grosso modo les lecteurs des news magazines hebdomadaires » (le Monde, 30 août 1983), ce qui ne l'empêche pas, du reste, de faire mouche à deux reprises, d'une part en flattant les « élites >> et, d'autre part, en incitant les « paysans >> et les « primaires >> à s'abonner à ce nouveau canal d'un standing prétendument supérieur. Etant donné le caractère de la télévision en France - limitée aux trois chaînes nationales, présente dans la quasi-totalité des ménages au même titre que l'eau, l'électricité ou la radio, ce qui fait de ce média, avec toutes ses innovations, un élément nécessaire au confort social minimal -il est hors de doute que nombre de gens peu fortunés feront des sacrifices pour pouvoir s'abonner au nouveau canal, pour la même raison qu'ils l'ont fait pour acheter la « couleur >>. Certes, à plus long terme, la logique du profit risque de l'emporter, avec la multiplication des canaux codés et
Echos
« Le peu d'attention que l'on porte à ces problèmes aux Etats-Unis est révélateur. Il n'y a pas, comme en
France, de débat à l'échelle nationale, où il ne se passe pas une semaine sans que soit annoncée et discutée
-au niveau local ou national - une initiative nouvelle.
Je constate qu'il y a en France une volonté d'instaurer un large débat public.» (H .-1. Schiller, le Monde, 21-22 août 1983.)
« Tout sera décidé après un large débat public et non pas dans le secret de négociations de groupes financiers privés ou parapublics. >> (Jack Lang, ministère de la
Culture, septembre 1981 , in le Canard enchainé, 7 septembre 1983.)
«Quatre séries de questions étaient posées à l'équipe d' une vingtaine de personnes constituée autour de M.
Rousselet. >> (Le Monde, 30 août 1983.)
«Sur le plan culturel , le développement de nouveaux médias permis par la fin du monopole empêchera un nivellement des programmes par le bas. >> (François
Schoeller, président de TDF, faisant allusion à la quatrième chaîne, in Télécom 2000, juillet-août 1983.)
«Avec M. Rousselet, P-DG d'Havas, on passe de l'utopie inspirée à la logique du marketing. >>(Le Monde,
30 août 1983.)
« M. Rousselet s'est posé une seule question. Comment gagner un million d'abonnés? Fidèle au modèle américain, il a choisi le cinéma.» (Le Monde, 30 août
1983.)
«Les trois chaînes actuelles n'obtiennent que 193 pauvres millions pour la création, à se partager à trois ...
au lieu des 300 millions supplémentaires annoncés en mai par Fillioud. » (Le Canard enchainé, 7 septembre
1983.)
taxés. S'opposer à cette perspective deruande de rejeter dès à présent l'idée d'une télévision « à la carte » et d'exiger le maintien d'un accès égalitaire à ce média, au moins pour toutes les chaînes d'importance nationale.
Quelle 4e chaîne?
Un débat démocratique
indispensable
Un canal d'importance nationale est disponible aujourd'hui. Il doit revenir en priorité aux salariés, aux syndicats ouvriers, aux diverses nationalités présentes dans le pays, aux associations, aux organisations de consommateurs, aux comités de solidarité, aux groupes culturels indépendants, tous privés jusqu'à présent de l'accès à ce média. Mais avec l'« opération 4e chaîne», le pouvoir tente d'anesthésier ce nouveau canal, et montre ainsi à quel point une parole non cravatée l'effraye, à quel point il craint de rendre au public une parole si largement confisquée par le régime précédent. Certes, sous prétexte de régionalisme et de convivialité, il se hâte de mettre en place des réseaux câblés. Mais dans ce cas également, le débat démocratique sur la finalité du projet est totalement escamoté, et, là aussi, des dizaines de milliards de francs (60 milliards pour les années à venir) sont offerts aux trusts de l'électronique. Sans le contrepoids d'une réflexion qui puisse émettre des critiques globales par le moyen de ce canal, pour tout le pays, ces multiples réseaux locaux contribueront avant tout à hacher, émietter, isoler la parole et l'image, et donc à permettre de contrôler l'une et l'autre avec encore plus de précision et d'efficacité qu'auparavant. Cette démocratisation/régionalisation en trompe l'œil serait ainsi plus un moyen de fermeture que d'ouverture, de complaisance localiste et de nombrilisme que d'échange et de confrontation.
Les principaux responsables des Télécommunications et d'autres organismes d'Etat spécialisés dans les nouvelles techniques de la communication ne... communiquent plus avec le public. Pas forcément par mauvaise volonté, mais peut-être plus simplement parce que les intérêts économiques, industriels et politiques en jeu dans ce secteur sont si considérables Oa 4e chaîne est un excellent exemple) qu'il est impossible pour eux de prendre le temps de la démocratie, un luxe ruineux dans le cadre du « Time is money » qui règle impitoyablement le fonctionnement du marché capitaliste sur lequel les situent les orientations gouvernementales; parce qu'il est « si difficile de gagner l'enjeu technique qu'il est tentant d'oublier ou de repousser l'enjeu culturel » (H. 1. Schiller, le Monde, 21-22 août 1983); parce qu'ils ne maîtrisent plus, de leur propre aveu, l'avalanche de nouveautés dont les bombardent les trusts ou qu'élaborent leurs propres bureaux d'études. Ces technocrates et ces hauts fonctionnaires muets, qui jouent avec nos milliards, qui décident d'investissements considérables dans le secret des cabinets et des conseils d'administration, les soustrayant ainsi à tout contrôle public, avancent donc en aveugles, au moment même où le gouvernement, lui, définissant par contre avec précision sa cible, organise les licenciements et fait payer de plus en plus durement la crise aux salariés. Aveugles et muets certes, mais placés à des endroits stratégiques résultant de l'interpénétration toujours plus nette des secteurs privé et public, surtout en France, ce sont eux qui décident, selon les critères du profit capitaliste, aussi bien d'expérimenter sur une grande échelle (villes ou régions entières) telle ou telle innovation, que d'offrir, dans un deuxième temps, de juteux marchés aux trusts nationalisés ou privés, en France ou à l'étranger.
L'accès égalitaire et peu onéreux à toutes les chaînes de télévision d'importance nationale, de même que le contrôle démocratique des masses sur les principaux vecteurs de l'information télévisuelle, voilà deux revendications qui peuvent contrecarrer la dislocation du secteur audiovisuel d'Etat entreprise par le pouvoir socialiste.
Dégradation du service public, attaque aux acquis des personnels de la télévision, nouvel impôt, accès inégalitaire au média, programme sans aucun intérêt, dénationalisation, entrave à la « libre circulation des idées », le projet de 4e chaîne avec décodeur illustre parfaitement les effets négatifs, dans le secteur des techniques de la communication, des orientations économiques et sociales du gouvernement socialiste. La seule réponse que mérite ce projet mis sur orbite par François Mitterrand est simple, le boycottage, mais un boycottage qui doit s'accompagner de l'ouverture d'un large débat public et démocratique sur les orientations à proposer dans le domaine des télécommunications et de l'audiovisuel, des orientations qui puissent répondre à la fois aux intérêts des travailleurs et à la nécessaire défense du service public plus que jamais menacé.
0 1. Les télévisions privées américaines ou italiennes, qui subsistent grâce aux recettes publicitaires, les télévisions locales canadiennes, qui tirent leurs revenus des abonnements, ne disposent pas des énormes ressources financières et de la possibilité de contrôler le processus de fabricationdistribution nécessaires pour lancer une production massive de décodeurs. Seule une entité de la dimension d'un Etat pouvait entreprendre la réalisation d'un tel projet. 2. Les journaux pro-gouvernementaux qui applaudissent aux récentes mesures d'austérité prises par le gouvernement, tels que "Libération, et ,, le Nouvel Observateur "• n'ont pas publié un seul dossier critique sérieux sur cette question .•• Le Monde , constitue une heureuse exception à cette règle.